»Le don n’est, certes, égal ni aux services ni à mon désir;

Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the

online Distributed Proofreaders Canada team at

http://www.pgdpcanada.net

Au lecteur.

Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,

et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules quelques

erreurs typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de

ces corrections se trouve à la fin du texte.

Quelques défauts d'impression en début de ligne ont été

tacitement corrigés, et la ponctuation a fait l’objet de

quelques corrections mineures.

COLLECTION MICHEL LÉVY

ŒUVRES COMPLÈTES

D’ALEXANDRE DUMAS

ŒUVRES COMPLÈTES

D’ALEXANDRE DUMAS

PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY.

Vol. Vol.

Acté 1 | Impressions de voyage:

Amaury 1 | --Le Caucase 3

Ange Pitou 2 | --Le Corricolo 2

Ascanio 2 | --De Paris à Cadix 2

Aventures de John Davys 2 | --Le Midi de la France 2

Les Baleiniers 2 | --Quinze Jours au Sinaï 1

Le Bâtard de Mauléon 3 | --Le Speronare 2

Black 1 | --Le Véloce 2

La Bouillie de la C{sse} | --La Villa Palmieri 1

Berthe 1 | Ingénue 2

La Boule de Neige 1 | Isabel de Bavière 2

Bric-à-Brac 2 | Italiens et Flamands 2

Un Cadet de famille 3 | Ivanhoe de W. Scott. (_Trad._) 2

Le Capitaine Pamphile 1 | Jane 1

Le Capitaine Paul 1 | Jehanne la Pucelle 1

Le Capitaine Richard 1 | Louis XIV et son Siècle 4

Catherine Blum 1 | Louis XV et sa Cour 2

Causeries 2 | Louis XVI et la Révolution 2

Cécile 1 | Les Louves de Machecoul 3

Charles-le-Téméraire 2 | Madame de Chamblay 2

Le Chasseur de sauvagine 1 | La Maison de glace 2

Le Château d’Eppstein 2 | Le Maître d’armes 1

Le Chevalier d’Harmental 2 | Les Mariages du père Olifus 1

Le Chevalier de Maison-Rouge 2 | Les Médicis 1

La Colombe, Adam le | Mes Mémoires 10

Calabrais 1 | Mémoires de Garibaldi 2

Le Collier de la reine 3 | Mémoires d’une aveugle 2

Le Comte de Monte-Cristo 6 | Mém. d’un médecin (Balsamo) 5

La Comtesse de Charny 6 | Le Meneur de loups 1

La Comtesse de Salisbury 2 | Les Mille et un Fantômes 1

Les Compagnons de Jéhu 3 | Les Mohicans de Paris 4

Confessions de la marquise 2 | Les Morts vont vite 2

Conscience l’Innocent 2 | Napoléon 1

La Dame de Monsoreau 3 | Une Nuit à Florence 1

La Dame de Volupté 2 | Olympe de Clèves 5

Les Deux Diane 3 | Le Page du duc de Savoie 2

Les Deux Reines 2 | Le Pasteur d’Ashbourn 2

Dieu Dispose 2 | Pauline et Pascal Bruno 1

Le Drame de 93 3 | Un Pays inconnu 1

Les Drames de la mer 1 | Le Père Gigogne 2

La Femme au collier de | Le Père la Ruine 1

velours 1 | La Princesse Flora 1

Fernande 1 | La Princesse de Monaco 2

Une Fille du régent 1 | Les Quarante-Cinq 3

Le Fils du forçat 1 | La Régence 1

Les Frères corses 1 | La Reine Margot 2

Gabriel Lambert 1 | La Route de Varennes 1

Gaule et France 1 | Le Salteador 1

Georges 1 | Salvator 5

Un Gil Blas en Californie 1 | Souvenirs d’Antony 1

Les Grands Hommes en robe de | Les Stuarts 1

chambre: César 2 | Sultanetta 1

--Henri IV Louis XIII et Rich. 2 | Sylvandire 1

La Guerre des femmes 2 | Le Testament de M. Chauvelin 1

Histoire d’un casse-noisette 1 | Trois Maîtres 1

L’Horoscope 1 | Les Trois Mousquetaires 2

Impressions de voyage: | Le Trou de l’enfer 1

--en Suisse 3 | La Tulipe noire 1

--Une Année à Florence 1 | Le Vicomte de Bragelonne 6

--L’Arabie Heureuse 3 | La Vie au désert 2

--Les Bords du Rhin 2 | Une Vie d’artiste 1

--Le Capitaine Arena 1 | Vingt ans après 3

Clichy.--Imprimerie de Maurice LOIGNON, rue du Bac-d’Asnières, 12.

MÉMOIRES

DE

GARIBALDI

Traduits sur le manuscrit original

PAR

ALEXANDRE DUMAS

DEUXIÈME SÉRIE

TROISIÈME ÉDITION

[Illustration: M L]

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1866

Tous droits réservés

MÉMOIRES

DE

JOSEPH GARIBALDI

I

TOUT PERDU, FORS L’HONNEUR

Le vrai motif de l’expédition n’était pas de porter des secours aux

habitants de Corrientes et de les ravitailler, le vrai motif était de

se débarrasser de moi.

Comment, étant encore si peu de chose, avais-je déjà de si puissants

ennemis? C’est un secret que je n’ai jamais pu approfondir.

Lors de mon entrée dans le fleuve, l’armée orientale se trouvait à

San-José dans l’Uruguay, et celle d’Oribe à la Boyada, capitale de

la province d’Entre-Rios; toutes deux se préparaient à la lutte.

L’armée de Corrientes, de son côté, se disposait à se réunir à l’armée

orientale.

Je devais remonter le Parana jusqu’à Corrientes, c’est-à-dire jusqu’à

une distance de six cents milles entre deux rives ennemies, et, de

plus, poursuivi par une escadre quatre fois plus forte que la mienne.

Pendant tout ce trajet, je ne pouvais atterrir que dans des îles ou sur

des côtes désertes.

Lorsque je quittai Montevideo, il y avait cent à parier contre un que

je n’y rentrerais jamais.

En sortant de Montevideo, j’eus à soutenir un premier combat contre la

batterie de Martin-Garcia, île située dans le voisinage du confluent

des deux grands fleuves Uruguay et Parana, et près de laquelle il faut

absolument passer, vu qu’un seul canal existe à demi-portée de canon de

l’île pour les bâtiments d’un certain tonnage.

J’eus quelques morts, et, parmi eux, un brave officier italien,

Pocarobba; il eut la tête emportée par un boulet de canon.

J’eus, en outre, huit ou dix blessés.

A trois milles de l’île de Martin-Garcia, _la Constitution_ s’ensabla;

malheureusement, l’accident arriva à la marée basse.

Il nous en coûta un immense travail pour la remettre à flot; mais,

grâce au courage de nos hommes, notre petite flottille se tira encore

d’affaire en cette occasion.

Tandis que nous étions occupés à transporter sur la goëlette tous les

objets pesants, nous commençâmes à voir venir à nous l’escadre ennemie;

elle apparaissait de l’autre côté de l’île et se dirigeait sur nous en

belle ordonnance.

J’étais dans une mauvaise situation; pour alléger _la Constitution_,

j’avais fait transporter tous les canons sur la goëlette _Procida_, où

ils étaient amoncelés; en conséquence, ils nous étaient complétement

inutiles; il ne nous restait donc que le brigantin _Teresia_, dont le

courageux commandant se trouvait près de moi avec la majeure partie de

son équipage, nous aidant dans notre travail.

En attendant, l’ennemi s’avançait vers nous; superbe à voir au milieu

des acclamations des troupes de l’île, sûr de la victoire, avec sept

navires de guerre.

Malgré le danger imminent où je me trouvais, je ne me laissai point

aller au désespoir. Non, Dieu me fait la grâce, dans les occasions

suprêmes, de garder toujours ma confiance en lui; mais je laisse à

juger aux autres, et surtout aux marins, quelle était ma situation. Il

s’agissait non-seulement de la vie,--j’y eusse volontiers renoncé en

un pareil moment,--mais encore de l’honneur à sauver. Plus les gens

qui m’avaient poussé où j’étais avaient pensé que j’y laisserais ma

réputation, plus j’étais décidé à la tirer de ce mauvais pas, sanglante

mais pure.

Il n’y avait point à éviter le combat, il fallait le recevoir dans la

meilleure situation possible. En conséquence, comme mes bâtiments,

plus légers que ceux de l’ennemi, tiraient aussi moins d’eau, je fis

approcher le plus possible de la côte, qui m’offrait, quand tout serait

perdu sur le fleuve, un dernier moyen de salut, le débarquement. Je

fis, autant que possible, débarrasser le pont de la goëlette afin que

quelques canons pussent servir, et, ces dispositions prises, j’attendis.

L’escadre qui allait m’attaquer était commandée par l’amiral Brown; je

savais donc que j’avais affaire à l’un des plus braves marins du monde.

Le combat dura trois jours, sans que l’ennemi jugeât à propos d’en

venir à l’abordage.

Le matin du troisième jour, il me restait encore de la poudre, mais je

manquais de projectiles. Je fis briser les chaînes des bâtiments, je

fis réunir les clous, les marteaux, tout ce qui, cuivre ou fer, pouvait

remplacer les boulets et la mitraille, et je crachai le tout au visage

de l’ennemi; cela nous aida à passer la journée.

Enfin, vers le déclin du troisième jour, n’ayant plus un projectile à

bord, ayant perdu plus de la moitié de mes hommes, je fis mettre le

feu aux trois bâtiments, tandis que, sous la canonnade ennemie, nous

gagnions la terre, chaque homme emportant son mousquet et ayant sa part

de ce qui nous restait de cartouches.

Tout ce qu’il y avait de blessés transportables fut emmené avec nous.

Quant aux autres... j’ai dit comment cela se passait en pareille

circonstance.

Mais nous étions à cent cinquante ou deux cents milles de Montevideo et

sur une côte ennemie.

Ce fut d’abord la garnison de l’île de Martin-Garcia qui essaya de nous

molester; mais, encore tout chauds de notre combat avec l’amiral Brown,

nous la reçûmes de telle façon, qu’elle n’y revint pas.

Puis nous nous mîmes en route à travers le désert, vivant des quelques

provisions que nous avions emportées et de ce que nous parvenions à

nous procurer sur la route.

Les Orientaux venaient de perdre la bataille de l’Arroyo-Grande; nous

nous réunîmes aux fugitifs, que je ralliai autour de moi, et, après

cinq ou six jours de luttes, de combats, de privations, de souffrances

dont rien ne saurait donner une idée, nous rentrâmes à Montevideo,

rapportant intact ce que l’on avait si bien cru que je laisserais en

route:

L’honneur!

Ce combat, et plusieurs autres que je soutins contre lui, laissèrent

de moi un si bon souvenir à l’amiral Brown, que, ayant abandonné le

service de Rosas, la guerre durant encore, il vint à Montevideo et,

avant de voir sa famille, voulut d’abord me voir. Il accourut donc me

trouver dans ma maison du Portone, m’embrassa et me rembrassa, comme

si j’eusse été son propre fils; il ne pouvait, l’excellent homme, se

lasser de me serrer contre sa poitrine et de me témoigner sa sympathie.

Puis, lorsqu’il en eut fini avec moi, se tournant vers Anita:

--Madame, lui dit-il, j’ai longtemps combattu contre votre mari,

et cela sans succès; je m’acharnais à le vaincre et à le faire mon

prisonnier, mais il réussit toujours à me résister et à m’échapper.

Si j’avais eu la chance de le prendre, il eût vu, à la façon dont je

l’aurais traité, l’estime que je faisais de lui.

Je raconte cette anecdote, parce qu’elle fait encore plus d’honneur à

l’amiral Brown qu’à moi-même.

II

ON FORME LES LÉGIONS

Après la victoire d’Arroyo-Grande, Oribe marcha sur Montevideo,

déclarant qu’il ne ferait grâce à personne, pas même aux étrangers.

En attendant, tout ce qu’il rencontrait sur sa route avait la tête

tranchée ou était fusillé.

Alors, comme il y avait à Montevideo un grand nombre d’Italiens

qui y étaient venus, les uns pour affaires de commerce, les autres

parce qu’ils étaient proscrits, j’adressai une proclamation à mes

compatriotes, en les invitant à prendre les armes, à former une légion

et à combattre jusqu’à la mort pour ceux qui leur avaient donné

l’hospitalité.

Rivera, pendant ce temps, réunissait les restes de son armée.

De leur côté, les Français composèrent une légion à laquelle se

joignirent les Basques français, tandis que les Espagnols en formaient

une à laquelle se réunissaient les Basques espagnols. Mais, trois ou

quatre mois après sa formation, la légion espagnole, composée en

grande partie de carlistes, passa à l’ennemi et devint le nerf de

l’attaque, comme la légion italienne fut le nerf de la défense.

La légion italienne n’avait pas de paye, elle n’avait que des rations

de pain, de vin, de sel, d’huile, etc.; cependant, après la guerre,

on devait donner aux survivants, et aux veuves et aux orphelins, des

terres et des bestiaux.

La légion se composa d’abord de quatre à cinq cents hommes; ensuite

elle monta jusqu’à huit cents, attendu qu’au fur et à mesure que les

bâtiments européens amenaient des Italiens proscrits ou venus pour

chercher fortune, et dont l’espoir était déçu par le mauvais état des

affaires, on les enrôlait.

La légion fut, dans le principe, divisée en trois bataillons, l’un

commandé par Danuzio, l’autre par Ramella, et le troisième par Mancini.

Oribe savait tous ces préparatifs de défense; seulement, il n’y croyait

pas. Il marcha sur Montevideo, comme je l’ai dit, mais campa au

Cerrito. Peut-être, dans l’état de désordre où était la ville, eût-il

pu y entrer du même coup; mais il croyait avoir des partisans nombreux,

et il attendit une démonstration de leur part. La démonstration fut

vainement attendue, et Oribe donna le temps à Montevideo d’organiser

la défense.

Il resta donc à une heure de marche, à peu près, de Montevideo, avec

douze ou quatorze mille hommes.

Montevideo pouvait, au bout d’un certain temps, lui opposer neuf mille

hommes, dont cinq mille noirs, auxquels on avait rendu la liberté, et

qui firent d’excellents soldats.

Lorsque Oribe eut perdu l’espérance d’entrer amicalement à Montevideo,

il se fortifia au Cerrito, et les escarmouches commencèrent.

De leur côté, les Montévidéens se fortifièrent de leur mieux; notre

ingénieur était le colonel Echevarria.

L’organisation générale des troupes appartenait au général Paz.

Joaquin Souarez était président, Pacheco y Obes ministre de la guerre.

Bientôt Paz quitta Montevideo pour faire soulever Corrientes et

Entre-Rios.

La première fois que l’on sortit des lignes, je ne sais si ce fut la

faute des chefs ou des soldats, mais la légion tout entière fut prise

d’une panique, et rentra sans avoir tiré un coup de fusil.

J’obligeai l’un des trois commandants à donner sa démission. Je fis

une vigoureuse allocution aux Italiens, et j’écrivis pour la seconde

fois à Anzani, qui était dans une maison de commerce de l’Uruguay, de

venir me rejoindre.

Cet excellent ami arriva vers le mois de juillet.

Avec lui, tout reprit force et vie; la légion était horriblement

administrée: il y donna tous ses soins.

Pendant ce temps, on avait, tant bien que mal, réorganisé une petite

flottille; on m’en confia le commandement.

Mancini reprit ma place à la tête de la légion.

La flottille communiquait par le fleuve avec le Cerro, forteresse

restée au pouvoir des Montévidéens, quoiqu’elle fût à trois ou quatre

lieues plus loin sur la rive de la Plata que le Cerrito, tombé au

pouvoir d’Oribe.

Le Cerro nous était très-nécessaire. C’était à la fois un point d’appui

pour nous ravitailler, pour envoyer des partis dans la plaine et pour

recueillir les fugitifs.

Avant l’organisation de la défense, l’escadre de l’amiral Brown avait

fait une tentative sur le Cerro et sur l’île de los Ratos. Pendant

trois jours, je défendis l’île et la forteresse. L’île avait des canons

de dix-huit et de trente-six, et je forçai l’amiral Brown à se retirer

avec de grandes pertes.

J’ai dit qu’à l’arrivée d’Anzani les concussions avaient cessé; son

honorabilité planait sur tous les marchés; ce n’était point l’affaire

des concussionnaires. Alors se forma un complot qui avait pour but de

nous assassiner tous deux et de vendre à l’ennemi la légion italienne.

Anzani en fut averti.

Les conjurés virent qu’il n’y avait rien à faire de ce côté-là, et,

un matin que la légion était aux avant-postes, vingt officiers et

cinquante soldats passèrent à l’ennemi.

Mais les soldats, rendons-leur cette justice, revinrent peu à peu et un

à un.

La légion, purgée des traîtres, ne s’en porta que mieux; Anzani la

réunit.

--Si j’avais voulu faire un choix entre les bons et les mauvais,

dit-il, je n’eusse pas si bien réussi que les mauvais viennent de le

faire.

De mon côté, je haranguai les troupes; le général Pacheco lui-même fit

un discours.

Quelques jours après la première sortie où la légion italienne avait

donné d’elle un si triste programme, je tins à la réhabiliter et je

proposai une expédition qui fut acceptée. C’était d’aller attaquer les

troupes d’Oribe, qui étaient devant le Cerro. J’embarquai la légion

italienne sur notre petite escadre, et nous prîmes terre au Cerro. Là,

nous nous mîmes à la tête de la légion, Pacheco et moi; l’ennemi fut

attaqué à deux heures de l’après-midi, et mis en fuite à cinq.

La légion, composée de quatre cents hommes, chargea un bataillon de

six cents. Pacheco combattait à cheval; moi, je le faisais à pied ou à

cheval, selon le besoin. Nous tuâmes cent cinquante hommes à l’ennemi,

et lui fîmes deux cents prisonniers. Nous eûmes cinq ou six tués, une

dizaine de blessés, entre autres un officier nommé Ferrucci, auquel il

fallut couper la jambe.

Nous revînmes en triomphe à Montevideo; le lendemain, Pacheco rassembla

la légion, la remercia, la loua et donna un fusil d’honneur au sergent

Loreto.

L’affaire avait eu lieu le 28 mars 1843.

Maintenant, j’étais tranquille; la légion avait reçu le baptême du feu.

Au mois de mai, on bénit le drapeau.

Il était d’étoffe noire, avec le Vésuve peint dessus. C’était l’emblème

de l’Italie et des révolutions qu’elle renfermait dans son sein. Il

fut donné en garde à Sacchi, jeune homme de vingt ans, qui s’était

admirablement conduit dans le combat du Cerro.

C’est le même qui combattit avec moi plus tard à Rome, et qui est

aujourd’hui colonel.

III

LE COLONEL NEGRA

Le 17 novembre de la même année, la légion italienne se trouvait de

service aux avant-postes; je m’y trouvais avec elle.

Après le déjeuner, le colonel montévidéen Negra monta à cheval et

parcourut la ligne avec quelques hommes.

On tira sur lui, et il tomba de cheval, blessé mortellement.

En le voyant tomber, l’ennemi chargea et s’empara de son corps.

A peine eus-je appris cette nouvelle, que, ne voulant pas laisser le

corps d’un si brave officier exposé aux insultes de l’ennemi, je pris

une centaine d’hommes qui me tombèrent sous la main et je chargeai avec

eux.

Je repris le corps du colonel.

Mais alors ce furent les soldats d’Oribe qui s’acharnèrent, et

il arriva à l’ennemi un tel renfort d’hommes, que je me trouvai

enveloppé. Les nôtres, voyant cela, vinrent à mon secours, si bien que,

peu à peu, toute la légion se trouva aux prises.

Exaltés par ma voix, mes hommes alors s’élancèrent en avant,

culbutèrent tout, prirent une batterie et chassèrent l’ennemi de ses

positions.

Mais bientôt il revint sur nous en masse.

Toutes les forces, ou à peu près toutes les forces de la garnison

sortirent; le combat devint général et dura huit heures.

Nous avions été obligés d’abandonner les positions prises du premier

élan; mais nous avions fait subir à Oribe une perte énorme, et nous

rentrâmes à Montevideo, vainqueurs en réalité et convaincus désormais

de notre supériorité sur l’ennemi.

Nous avions eu soixante hommes tués ou blessés.

Je m’étais laissé emporter à charger comme un simple soldat; je n’avais

donc vu que ce qui se passait autour de moi.

Mais, au milieu de la mêlée, j’avais aperçu Anzani combattant avec son

calme ordinaire, et je savais que, dominant la lutte, aucun détail ne

lui avait échappé.

Le soir même, je lui demandai un rapport sur ceux qui s’étaient

distingués.

Le lendemain, je réunis la légion, je la louai et la remerciai au nom

de l’Italie, et je fis des promotions d’officiers et de sous-officiers.

Après ces deux combats, la légion italienne avait pris une telle

influence sur l’ennemi, que, lorsqu’il la voyait marcher sur lui à la

baïonnette, il ne l’attendait plus, ou, s’il l’attendait, il était

culbuté.

Pendant ce temps, Rivera était parvenu à réunir un petit corps d’armée

de cinq ou six mille hommes, avec lequel il tenait la campagne et

combattait l’ennemi.

Il avait devant lui Urquiza, aujourd’hui président de la république

Argentine. De temps en temps, il envoyait par le Cerro des

approvisionnements à Montevideo.

Oribe se lassa de voir manœuvrer ainsi Rivera; il détacha un certain

nombre d’hommes de son armée, leur ordonnant de joindre Urquiza et de

lui transmettre l’ordre de combattre et de détruire Rivera à l’aide du

renfort qu’il lui envoyait.

IV

PASSAGE DE LA BOYADA

Nous apprîmes à Montevideo la marche des hommes d’Oribe. Alors le

général Paz résolut de profiter de cet affaiblissement de l’armée

ennemie.

Au delà de Cerrito était un corps de dix-huit cents hommes, à peu près,

observant le Cerro.

Nous partîmes le 23 avril 1844, à dix heures du soir.

Voici quel était le plan:

Attaquer le corps d’observation du Cerro; voyant cette attaque, Oribe

enverrait au secours du Cerro et s’affaiblirait d’autant; pendant ce

temps, la garnison sortirait et attaquerait le camp.

Nous suivîmes les bords de la mer, nous passâmes l’Arroyo-Seco, qui,

malgré son nom, nous mit de l’eau jusque sous les épaules.

Au delà, nous prîmes la plaine et nous contournâmes le campement.

Nous marchions avec de telles précautions, que nous ne réveillâmes

personne.

Enfin nous arrivâmes en vue du corps d’observation.

La garnison du Cerro devait sortir et seconder notre attaque. Une

discussion s’éleva entre les deux officiers qui commandaient au Cerro,

et qui tous deux voulaient prendre le commandement. Les dix-huit

cents hommes en fuite, nous devions revenir sur Oribe et le prendre

entre deux feux, le nôtre et celui de la garnison de la ville. Cette

discussion fit tout manquer; la garnison sortit; mais, maître de toutes

ses forces, Oribe la repoussa, et ce fut lui qui, à son tour, put

marcher sur nous et exécuter le plan de bataille formé contre lui.

Nous fûmes donc attaqués à la fois par l’armée d’Oribe et par le corps

d’observation; nous n’avions qu’une chose à faire: nous mettre en

retraite sur le Cerro et faire, en reculant, le plus de mal possible à

l’ennemi.

Je pris le commandement de l’arrière-garde, afin de soutenir cette

retraite le plus vigoureusement que je pourrais.

Il y avait, entre nous et le Cerro, une espèce de rivière fangeuse

qu’on appelait la Boyada. Il fallait la traverser avec de la boue

jusqu’au ventre.

Pour tâcher de jeter du désordre dans le passage, l’ennemi avait

établi sur un monticule une batterie de quatre pièces de canon qui

se mirent à faire feu au moment où nous commencions à passer. Mais

la légion italienne s’aguerrissait de plus en plus: elle ne fit pas

plus attention à cette grêle de mitraille que si c’eût été une grêle

ordinaire.

C’est alors que je vis quels braves gens c’étaient que nos nègres. Ils

se firent tuer en attendant l’ennemi, un genou en terre. J’étais au

milieu d’eux; je pus donc voir comment ils se comportaient. Le combat

dura six heures.

Il y avait au service de Montevideo un Anglais.--Mon Anglais de la

dernière campagne m’a plus d’une fois rappelé son compatriote.--Cet

Anglais avait carte blanche de Pacheco, qui le connaissait, pour

faire tout ce qu’il croirait utile à Montevideo. Il avait réuni une

quarantaine ou une cinquantaine d’hommes. Nous l’appelions Samuel; je

ne sais s’il avait un autre nom.

Je n’ai pas connu d’homme plus brave que lui.

Après le passage de la Boyada, je le vis arriver seul avec son

ordonnance.

--Eh bien, Samuel, lui demandai-je, où est ton régiment?

--Régiment, cria-t-il, prenez garde à vous!

Personne ne parut, personne ne répondit; ses hommes avaient tous été

tués, depuis le premier jusqu’au dernier.

Un ordre du jour du général Paz donna les plus grands éloges à la

légion italienne: elle avait eu soixante et dix hommes mis hors de

combat.

Nous rentrâmes à Montevideo par le Cerro.

Samuel s’occupa immédiatement de reformer son corps.

V

LA LÉGION ITALIENNE REFUSE LES TERRES QUI LUI SONT OFFERTES

Le 30 janvier 1845, le général Rivera, émerveillé de la conduite

qu’avait tenue la légion italienne au combat du Cerro et au passage de

la Boyada, m’écrivit la lettre suivante:

«Monsieur,

»Lorsque, l’an dernier, je fis don à l’honorable légion

française, don qui fut accepté, comme vous l’auront appris les

journaux, d’une certaine quantité de terres, j’espérais que le

hasard conduirait à mon quartier général quelque officier de la

légion italienne, qui m’eût ainsi donné l’occasion de satisfaire

à un ardent désir de mon cœur, en montrant à la légion italienne

l’estime que je professe pour les importants services rendus

par vos compagnons à la République, dans la guerre que nous

soutenons contre la force armée d’invasion de Buenos-Ayres.

»Pour ne pas différer plus longtemps ce que je regarde comme

l’accomplissement d’un devoir sacré, je renferme dans la

présente, et cela avec le plus grand plaisir, un acte de la

donation que je fais à l’illustre et valeureuse légion italienne,

comme un gage sincère de ma reconnaissance personnelle pour les

éminents services rendus par ce corps à mon pays.

»Le don n’est, certes, égal ni aux services ni à mon désir; et

cependant vous ne refuserez pas, je l’espère, de l’offrir en mon

nom à vos camarades et de les informer de mon bon vouloir et de

ma reconnaissance pour eux, de même que pour vous, monsieur, qui

les commandez si dignement, et qui déjà, antérieurement à cette

période, avez conquis, en aidant notre république, un droit si

incontestable à notre reconnaissance.

»Je saisis cette occasion, colonel, pour vous prier d’agréer

l’assurance de ma parfaite considération et de ma profonde estime.

»FRUCTUOSO RIVERA.»

Il y a cela de remarquable que cet excellent patriote prenait sur sa

propre fortune pour nous faire ce don. Les terres qu’il nous offrait

n’étaient point des terres de la République, c’était son propre

patrimoine.

Aussi lui répondis-je, le 23 mai suivant, époque où sa lettre me fut

communiquée:

«_Eccellentissimo signore[1]!_

»Le colonel Parrodi, en présence de tous les officiers de la

légion italienne, m’a remis, selon votre désir, la lettre que

vous avez eu la bonté de m’écrire en date du 30 janvier, et,

avec cette lettre, un acte par lequel vous faites don spontané

à la légion italienne d’une portion de terres prises dans

vos propriétés et s’étendant entre l’Arroyo de las Avenas et

l’Arroyo-Grande au nord du rio Negro; et, en outre, d’un troupeau

de bestiaux, ainsi que des haciendas existant sur le terrain.

[1] Nous mettons en italien ces deux mots, difficiles à

traduire en français, langue dans laquelle les mots _excellent

seigneur_ n’ont pas une signification équivalente.

»Vous dites que le don est fait par vous comme rémunération de

nos services à la République.

»Les officiers italiens, après avoir pris connaissance de votre

lettre et de ce qu’elle renferme, ont à l’unanimité déclaré, au

nom de la légion, qu’ils n’avaient point entendu, en demandant

des armes et en offrant leurs services à la République, recevoir

autre chose que l’honneur de partager les périls que courent les

enfants du pays qui leur a donné l’hospitalité. Ils obéissaient,

en agissant ainsi, à la voix de leur conscience. Ayant satisfait

à ce qu’ils regardent simplement comme l’accomplissement d’un

devoir, ils continueront, tant que les nécessités du siége

l’exigeront, à partager les peines et les périls des nobles

Montévidéens; mais ils ne désirent pas d’autre prix et d’autre

récompense de leurs travaux.

»J’ai donc l’honneur de vous communiquer, Excellence, la réponse

de la légion, avec laquelle mes sentiments et mes principes

concordent complétement.

»En conséquence, je vous renvoie l’original de la donation.

»Puisse Dieu vous donner de longs jours!

»GIUSEPPE GARIBALDI.»

Les Italiens continuèrent de servir sans rétribution aucune; leur seule

façon d’avoir un peu d’argent, lorsqu’ils avaient absolument besoin de

renouveler telle ou telle pièce de leur habillement, était de faire le

service de quelque négociant français ou basque, qui alors payait à

son remplaçant à peu près deux francs de France.

Il va sans dire que, s’il y avait combat, le remplaçant combattait et

se faisait tuer pour le titulaire.

VI

DISGRACE DE RIVERA

J’ai dit quel était le plan du général Paz lors de notre sortie

nocturne de Montevideo.

Ce plan, s’il réussissait, changeait la face des choses et faisait,

selon toute probabilité, lever le siége à Oribe; mais, ce plan une fois

tombé dans l’eau, nous revînmes à notre garnison de tous les jours,

c’est-à-dire aux postes avancés qui, de part et d’autre, allaient se

fortifiant de plus en plus, jusqu’à ce que nous eussions, de notre

côté, une ligne de batteries à peu près correspondante aux batteries

ennemies.

Sur ces entrefaites, le général Paz nous quitta et partit pour diriger

l’insurrection de la province de Corrientes, et aider ainsi la cause

nationale en divisant les forces du général Urquiza, qui se trouvait en

face du général Rivera.

Mais les choses furent loin de tourner comme on l’espérait, et cela par

l’impatience du général Rivera, lequel, sans s’inquiéter des ordres

du gouvernement qui lui défendaient d’accepter une bataille décisive,

accepta cette bataille et la perdit complétement dans les champs

d’India-Muerte.

Notre armée de campagne fut battue; deux mille prisonniers, davantage

peut-être, furent étranglés, pendus, décapités, contre toutes les lois

de l’humanité et de la guerre.

Beaucoup restèrent sur le champ de bataille, d’autres furent dispersés

dans les steppes immenses. Le général Rivera, avec quelques-uns des

siens, gagna la frontière du Brésil, et fut, comme cause de cet immense

désastre, exilé par le gouvernement.

La bataille d’India-Muerte perdue, Montevideo resta livré à ses propres

ressources. Le colonel Correa prit le commandement de la garnison.

Cependant le soin supérieur de la défense demeura concentré entre

Pacheco et moi. Quelques-uns de nos chefs, après cette déplorable

bataille, parvinrent à réunir divers détachements de soldats dispersés

et firent avec eux la guerre de partisans dans les lieux les plus

propres à cette guerre.

Le général Llanos réunit deux cents hommes, à peu près, et, préférant

se réunir aux défenseurs de Montevideo, se rua sur les ennemis qui

observaient le Cerro, fit une trouée, parvint jusqu’au fort et nous

rejoignit.

Pacheco, en recevant ce petit renfort, eut l’idée d’un coup de main.

Le 27 mai 1845, nous embarquâmes à Montevideo, pendant la nuit, la

légion italienne et quelques autres forces prises au Cerro, et, avec

ce petit corps, nous allâmes nous embusquer dans une vieille poudrière

abandonnée.

Dans la matinée du 28, la cavalerie du général Llanos sortait, protégée

par l’infanterie, et attirait l’ennemi du côté de la poudrière; lorsque

celui-ci ne fut plus qu’à une petite distance, les nôtres sortirent, la

légion italienne en tête, et, chargeant à la baïonnette, couvrirent le

terrain de cadavres.

Alors toute la division en observation au Cerro se porta sur la ligne,

et il s’engagea un combat meurtrier qui finit par se décider à notre

avantage.

L’ennemi fut mis en pleine déroute, poursuivi la baïonnette dans les

reins, et il fallut un de ces ouragans mêlés de tonnerre, de grêle et

de pluie, comme seuls peuvent s’en faire une idée ceux qui les ont vus,

pour mettre fin au combat.

Les pertes de l’ennemi furent considérables.

Il eut grand nombre de blessés et de morts, et, parmi ces derniers, le

général Nunz, un des meilleurs et des plus braves généraux ennemis,

qui fut tué par la balle d’un de nos légionnaires.

En outre, on recueillit un copieux butin en bestiaux; de sorte que nous

rentrâmes à Montevideo avec la joie et l’espérance dans le cœur.

La réussite de ce coup de main fit que j’en proposai un autre au

gouvernement: il s’agissait d’embarquer sur la flottille la légion

italienne, de remonter le fleuve, en cachant mes hommes autant qu’il

serait possible, jusqu’à Buenos-Ayres, et, arrivé là, de débarquer

de nuit, de me diriger sur la maison de Rosas, de l’enlever et de le

ramener à Montevideo.

Cette expédition, réussissant, terminait la guerre d’un seul coup; mais

le gouvernement refusa.

Quoi qu’il en soit, dans les intervalles de repos que prenait notre

armée de terre, je remontais sur notre petite flottille, et, malgré le

blocus, dont je trompais la vigilance, je prenais le large, et j’allais

jeter le grappin sur quelque bâtiment de commerce, qu’à la barbe de

l’amiral Brown, je ramenais prisonnier dans le port.

D’autres fois, par des manœuvres bien combinées, attirant à moi toutes

les forces du blocus, j’ouvrais le port à des barques marchandes qui

apportaient toute sorte de provisions à la ville assiégée.

Souvent encore, m’embarquant la nuit avec une centaine de mes

légionnaires les plus résolus, j’essayais de donner l’assaut aux

bâtiments ennemis que je ne pouvais attaquer de jour, à cause de leur

grosse artillerie; mais c’était presque toujours inutilement: l’ennemi,

se doutant de mes surprises, ne restait point la nuit sur ses ancres et

se transportait dans quelque endroit éloigné de celui où je croyais le

trouver.

Enfin un jour, voulant en avoir le cœur net, je sortis avec trois

petits bâtiments les moins mauvais de l’escadrille, et, en plein jour,

je résolus d’aller attaquer l’ennemi sur son arrimage dans la rade de

Montevideo.

L’escadre de Rosas se composait de trois navires: _le 25 Mars, le

Général Echague et le Maypu_.

Ces trois navires portaient quarante-quatre pièces de canon.

J’en avais huit de petit calibre seulement; mais je connaissais mes

hommes: si nous arrivions à aborder l’ennemi, il était perdu.

Je m’avançai contre l’escadre en ligne de bataille.

Nous étions déjà presque à portée de canon; un mille encore, et le

combat était inévitable. Toutes les terrasses de Montevideo étaient

couvertes de curieux; les mâts des navires de toutes les nations

stationnant dans le port étaient, pour ainsi dire, pavoisés d’hommes.

Tous ces spectateurs attendaient avec anxiété l’issue d’un combat que

chaque instant rendait de plus en plus inévitable.

Mais le commandant de la flotte argentine ne voulut pas courir les

risques de cette lutte; il prit la mer, et nous rentrâmes dans le port,

mal dédommagés par les applaudissements universels qui nous saluèrent.

VII

INTERVENTION ANGLO-FRANÇAISE

Cependant les affaires allaient au plus mal pour Montevideo, lorsque

l’intervention anglo-française vint faire cesser le blocus; les

deux puissances alliées s’emparèrent de la flotte ennemie, et se la

partagèrent.

Alors on résolut une expédition sur l’Uruguay.

Le but de cette expédition était de s’emparer de l’île de

Martin-Garcia, de la ville de Colonia et de quelques autres points,

et principalement du Salto, par lequel on pouvait ouvrir des

communications avec le Brésil, en même temps que l’on y formerait un

noyau d’armée de campagne destinée à remplacer celle qui était détruite.

J’embarquai deux cents volontaires sur ma flottille, et je me dirigeai

sur le fort de Martin-Garcia. Nous le trouvâmes abandonné par l’ennemi,

et nous l’occupâmes.

La ville de Colonia était abandonnée de même, lorsque se présentèrent

devant elle l’escadre anglo-française et notre petite flottille.

La légion italienne descendit, combattit et repoussa le général

Montero, qui se trouvait, avec des forces supérieures, de l’autre côté

de la ville.

Les escadres, pendant ce temps, je ne saurais dire dans quel but,

ouvrirent un feu très-vif contre la ville abandonnée; elles mirent

leurs troupes à terre et ces troupes formèrent notre réserve pour

l’attaque contre le général Montero.

Vers les deux heures de l’après-midi, nous fîmes notre entrée dans la

ville.

La légion italienne fut casernée dans une église; je donnai les ordres

les plus sévères pour qu’on respectât les moindres choses appartenant

aux habitants ennemis, forcés d’abandonner leurs maisons.

Inutile de dire que les légionnaires obéirent religieusement à mes

ordres.

La ville fut gardée et fortifiée par les nôtres, qui y laissèrent

garnison. Les flottilles anglaise et française entrèrent dans le Parana

et détruisirent, dans un combat qui dura trois jours, les batteries

commandant le cours du fleuve.

La résistance de l’ennemi fut héroïque.

Je continuai alors, avec ma petite flottille, composée d’un brick,

d’une goëlette et de plusieurs petits bâtiments, à remonter le fleuve.

Pendant tout le temps que nous avions marché de conserve, l’amiral

français et le commodore anglais m’avaient témoigné la plus vive

sympathie, sympathie dont l’amiral Lainé particulièrement me continua

les preuves.

Bien souvent l’un et l’autre vinrent s’asseoir à notre bivac et goûter

de la chair boucanée qui faisait notre seule nourriture.

Anzani, qui nous accompagnait dans notre expédition, partageait cette

honorable sympathie. C’était un de ces hommes qu’on n’avait besoin que

de voir pour l’aimer et l’estimer.

Tandis que notre flotte remontait l’Uruguay, nous vîmes se réunir à

nous quelques hommes de cavalerie commandés par le capitaine de la

Cruz, véritable héros, c’est-à-dire homme du plus beau caractère et du

plus grand courage.

Ces quelques hommes suivirent la flottille en côtoyant l’Uruguay, et

nous servirent énormément, d’abord comme explorateurs, et ensuite comme

fournisseurs de vivres.

Ils occupèrent différents pays, las Vacas, Mercedes, etc.

L’ennemi, partout où on le rencontrait, était battu.

Paysandu, forteresse de la plage de l’Uruguay, essaya de nous écraser

sous son artillerie; mais, en somme, elle ne nous fit pas grand mal.

Au-dessus de Paysandu, nous prîmes position dans une estancia appelée

l’Hervidero, où nous restâmes plusieurs jours.

Le général Lavalleja tenta sur nous une attaque de nuit avec

infanterie, cavalerie et artillerie; mais il fut repoussé avec des

pertes considérables par nos invincibles légionnaires.

De l’Hervidero, j’écrivis au gouvernement par l’intermédiaire du

capitaine Montaldi, qui retournait à Montevideo sur une goëlette

de commerce; la goëlette fut attaquée en passant devant Paysandu,

enveloppée par les embarcations ennemies, et prise après une vigoureuse

résistance du capitaine Montaldi, qui, abandonné seul sur le pont, fut

fait prisonnier.

Une foule de barques, naviguant sous bannière ennemie, tombaient chaque

jour en notre pouvoir. Je laissais la plus grande partie de ceux qui

les montaient libres de retourner vers les leurs.

Gualeguaychu, ville située sur la rive droite de l’Uruguay et sur le

Gualeguay, dans l’Entre-Rios, tomba par surprise entre nos mains.

Ce fut là que je repris ce même don Leonardo Millan qui, autrefois, me

tenant prisonnier, m’avait fait donner l’estrapade.

Il va sans dire que je lui rendis la liberté sans lui faire aucun

mal, lui laissant, pour toute punition, la peur qu’il avait eue en me

reconnaissant.

Gualeguaychu fut abandonnée: ce n’était pas une position tenable; mais

elle paya une bonne contribution en argent, en habits, en armes.

Enfin, après une foule de combats et d’aventures, nous arrivâmes, avec

l’escadre, au lieu dit le Salto, parce que l’Uruguay forme en ce lieu

une cataracte, et n’est plus navigable au-dessus de cette cataracte que

pour les petites barques.

Le général Lavalleja, qui occupait le pays, l’abandonna dès notre

arrivée, forçant tous les habitants à le suivre.

Le pays, au reste, était parfaitement approprié au but de l’expédition,

ne se trouvant pas trop loin de la frontière.

Je résolus de nous y établir.

Ma première opération fut, en conséquence, de marcher contre Lavalleja,

campé sur le Zapevi, affluent de l’Uruguay.

Je mis en route, pendant la nuit, notre infanterie et les quelques

hommes de cavalerie commandés par de la Cruz.

Au point du jour, nous étions près du camp, que nous trouvâmes défendu,

d’un côté, par les chariots, de l’autre, par l’Uruguay, et adossé au

Zapevi.

Je formai mes hommes en deux petites colonnes, et, avec ma cavalerie

sur mes ailes, je marchai à la charge.

Après un combat de quelques minutes, nous étions maîtres du camp;

l’ennemi était en pleine fuite et passait le Zapevi.

Le résultat de cette opération fut d’abord le retour au Salto de toutes

les familles qui avaient été entraînées violemment hors de chez elles.

Nous fîmes à peu près cent prisonniers à l’ennemi, et lui prîmes

beaucoup de chevaux, de bœufs, de munitions et une pièce d’artillerie,

la même qui avait tiré sur nous à l’attaque de l’Hervidero; elle était

de fonderie italienne et portait sur le bronze le nom de son fondeur,

Cosimo Cenni, et la date 1492.

Cette expédition fit le plus grand honneur à la légion et eut de

grandes conséquences. Environ trois mille habitants rentrèrent dans

leurs foyers.

Dirigés par Anzani, mes légionnaires s’occupèrent aussitôt d’élever une

batterie sur la place de la ville, position qui dominait les alentours.

J’envoyai des courriers au Brésil pour me mettre en communication avec

les réfugiés, et, grâce à eux, commença la réorganisation d’une armée

de campagne.

En peu de temps, la batterie fut construite et armée de deux canons; si

bien que, le soir du 5 décembre 1845, elle se trouva prête à répondre

aux attaques du général Urquiza, qui se présenta, dans la matinée

du 6, avec trois mille cinq cents hommes de cavalerie, huit cents

d’infanterie, et une batterie de campagne.

Mes dispositions furent celles que l’on prend quand on veut centupler

les forces matérielles par l’influence morale.

J’ordonnai à l’escadre de se retirer et de ne pas laisser une seule

barque à notre portée. Je répandis mes hommes dans les ruelles, les

leur faisant barricader et ne laissant ouvertes que les principales

rues. Je publiai un ordre du jour énergique, et j’attendis Urquiza,

qui, confiant dans sa force, avait déclaré à ses soldats que les hommes

qu’ils avaient en face d’eux avaient des _cœurs de poule_.

Vers les neuf heures du matin, il nous attaqua sur tous les points;

nous lui répondîmes par des feux de tirailleurs sortant de toutes les

ruelles et par le feu de nos deux pièces de canon.

Le moment venu, et lorsque je le vis étonné de notre résistance,

je le fis charger par deux compagnies de réserve, et il se retira

honteusement, laissant bon nombre de morts et de blessés dans les

maisons dont il avait commencé de s’emparer, et ne gagnant rien à son

attaque que de nous emporter quelques bestiaux, et cela encore par la

faute du piquet d’une embarcation de guerre anglaise qui, unie à un

bâtiment français, nous avait suivis jusqu’au Salto.

Ces deux embarcations avaient offert de nous aider à défendre le pays;

le piquet anglais changea en fort une maison qui défendait _le Corral_,

où étaient enfermées environ six cents bêtes. L’ennemi envoya un

détachement de son infanterie sur ce point; les soldats anglais furent

pris d’une terreur panique, de sorte que, les uns s’enfuyant par les

fenêtres, les autres par la porte, ils laissèrent toute facilité aux

soldats d’Urquiza d’emmener les animaux.

Pendant vingt-trois jours, l’ennemi renouvela ses attaques sans obtenir

aucun résultat.

La nuit venue, c’était notre tour; nous ne lui laissions pas un moment

de repos. Nous manquions de viande; mais nous mangeâmes nos chevaux.

Enfin, convaincu de l’inutilité de ses efforts, Urquiza prit le parti

de se retirer, avouant qu’il avait, dans ses diverses attaques contre

nous, perdu plus de monde qu’à la bataille d’India-Muerte.

L’ennemi, en se retirant, essaya de s’emparer de mes embarcations pour

passer l’Uruguay; mais, grâce à ma surveillance, son projet ayant

échoué, il fut obligé de traverser le fleuve douze lieues au-dessous;

après quoi, il revint camper dans les champs de Camardia, en face du

Salto.

Pendant qu’Urquiza tenait ce campement, je fis, en plein jour, passer

le fleuve à quelques hommes de cavalerie, protégés par nos embarcations

et par notre infanterie.

Cette petite troupe attaqua les hommes qui gardaient un immense

troupeau de chevaux paissant dans les pampas, et, chassant une centaine

de chevaux devant elle pour remplacer ceux que nous avions mangés, leur

fit passer le fleuve et me les amena avant que l’ennemi fût revenu de

sa surprise et tentât même de rien empêcher.

VIII

AFFAIRE DU SALTO SAN-ANTONIO

Cependant le colonel Baez, venant du Brésil, s’était réuni à nous, avec

deux cents hommes environ de cavalerie.

Le général Medina rassemblait des forces, et nous l’attendions de jour

en jour. En effet, le 7 février 1846, je reçus un message de lui qui

m’avisait que, le jour suivant, il se trouverait sur les hauteurs du

Zapevi avec cinq cents cavaliers.

Il demandait des nouvelles de l’ennemi, et un secours, en cas d’attaque.

Son messager remporta l’avis que, le 8, je serais, avec des forces

suffisantes pour protéger son entrée dans le pays, sur les hauteurs du

Zapevi.

En conséquence, vers neuf heures, je partis avec cent cinquante hommes

de la légion et deux cents cavaliers, côtoyant l’Uruguay.

Nous nous portions à Las Laperas, à trois lieues à peu près du Salto,

flanqués par quatre cents ennemis appartenant au corps du général

Servando Gomez, seules forces qui, pour le moment, se trouvassent en

observation au Salto.

Notre infanterie prit position sous un _zapère_,--un zapère est un toit

de paille soutenu par quatre poteaux,--lequel ne nous offrait d’autre

avantage que de nous garantir des rayons dévorants du soleil.

La cavalerie, commandée par le colonel Baez et le major Caraballo,

s’étendait jusqu’au Zapevi.

Anzani était resté à la défense du Salto, souffrant qu’il était d’une

jambe, et, avec lui, malades comme lui, étaient restés trente ou

quarante soldats.

En outre, une dizaine d’hommes étaient de garde à la batterie.

Il était environ onze heures du matin; je vis s’avancer, des plaines

du Zapevi vers les hauteurs où je me trouvais, un nombre considérable

d’ennemis à cheval; presque en même temps, je m’aperçus que chaque

cavalier portait un fantassin en croupe. Et, en effet, à peu de

distance des hauteurs où je me trouvais, les cavaliers se dédoublèrent

et mirent à terre leurs fantassins, qui aussitôt s’ordonnèrent pour

marcher sur nous.

Notre cavalerie ouvrit le feu contre l’ennemi; mais, supérieur en

nombre comme il était, il la chargea et la mit promptement en fuite.

Elle se dirigea, tout en fuyant, vers notre zapère, auquel arrivaient

déjà les balles ennemies.

Alors, comprenant que la vraie résistance était avec mes braves

légionnaires, et qu’où ils seraient serait le combat, je m’élançai dans

leur direction; mais, comme j’arrivais aux premiers rangs, au milieu du

feu ennemi, je sentis tout à coup mon cheval qui manquait sous moi et

qui, en tombant, m’entraînait dans sa chute.

Ma première idée fut qu’en me voyant tomber, mes hommes allaient me

croire mort et que cette croyance pouvait mettre le trouble parmi eux.

En tombant, j’eus donc la présence d’esprit de prendre un pistolet dans

mes fontes, et, me relevant aussitôt, de le tirer en l’air pour que

l’on vît bien que j’étais sain et sauf.

On eut, en effet, à peine le temps de me voir à terre, que j’étais déjà

relevé et au milieu des miens.

Cependant l’ennemi s’avançait toujours, fort de douze cents hommes de

cavalerie et de trois cents d’infanterie.

Abandonnés par notre cavalerie, nous étions restés cent

quatre-vingt-dix hommes en tout. Je n’avais pas le temps de faire un

long discours; d’ailleurs, ce n’est point ma manière. J’élevai la voix

et ne dis que ces mots:

--Les ennemis sont nombreux, nous sommes en petit nombre; tant mieux!

moins nous sommes, plus le combat sera glorieux. Du calme! Ne faisons

feu qu’à bout portant, et chargeons à la baïonnette.

Ces paroles étaient dites à des hommes sur lesquels chaque mot faisait

l’effet d’une étincelle électrique.

D’ailleurs, toute autre détermination eût été funeste. A un mille

environ, sur notre droite, nous avions l’Uruguay avec quelques massifs

de bois; mais une retraite, dans un pareil moment, eût été le signal de

notre perte à tous; je l’avais compris, aussi je n’y songeai même pas.

Arrivée à soixante pas de nous, à peu près, la colonne ennemie fit

une décharge qui nous causa un grand dommage; mais les nôtres lui

répondirent par une fusillade bien autrement meurtrière, d’autant plus

que nos fusils étaient chargés, non-seulement à balles, mais encore à

chevrotines.

Le commandant de l’infanterie tomba frappé à mort; les files se

disjoignirent, et, à la tête de mes braves, un fusil à la main, je les

entraînai dans une charge à fond.

Il était temps: la cavalerie était déjà sur nos flancs et sur nos

épaules.

La mêlée fut terrible.

Quelques hommes de l’infanterie ennemie durent leur salut à une fuite

rapide. Cela me donna le temps de faire face à la cavalerie.

Nos hommes pivotèrent comme si chacun avait reçu l’ordre d’exécuter

cette manœuvre.

Tous combattirent, officiers et soldats, comme des géants.

Une vingtaine de cavaliers, alors, conduits par un brave officier

nommé Vega, ayant honte de la fuite de Baez et de ses hommes, qui nous

laissaient seuls, tournèrent bride, aimant mieux venir partager notre

sort que de continuer leur honteuse retraite.

Nous les vîmes tout à coup repasser au milieu de l’ennemi et se placer

à nos côtés.

Il y avait, je vous en réponds, du courage à faire ce qu’ils faisaient.

Mémoires de Garibaldi, tome 2/2 · 第 1 / 11 段