--A l'homme qui m'a raconté tout ça. Alors notre homme prit un bon

moment pour s'esquiver, et il se mit à chercher, chercher, du haut en

bas dans la maison, à frapper avec une pioche contre tous les murs pour

voir si ça sonnait le creux, et démolissant à droite et à gauche comme

les autres. Mais ne voilà-t-il pas qu'il se glisse dans une petite

étable à porcs, sauf votre respect... et qu'il s'y trouve tout seul!

C'est depuis ce temps-là que j'ai toujours aimé les cochons, et que j'en

ai élevé un tous les ans.... Il frappe, il écoute... ça sonne encore le

creux. Il regarde autour de lui. J'étais tout seul! Il travaille son

mur, il fouille, et il trouve... devinez quoi? le pot de fer!... Nous

savions bien que c'était la tirelire au père Bricolin! Le serrurier qui

l'avait scellé avait bavardé dans les temps: j'eus bien vite reconnu que

c'était là le pot aux roses! Et c'était si lourd! C'est égal mon homme

trouva la force d'un boeuf dans ses bras et dans son coeur. Il se sauva

bel et bien avec son pot de fer et quitta le pays par pointe sans dire

bonsoir aux autres. On ne l'a jamais revu depuis dans ce pays-là. C'est

qu'il jouait gros jeu, da! les chauffeurs l'auraient assommé sans façon

s'ils l'avaient découvert. Il marcha jour et nuit sans s'arrêter, sans

boire ni manger jusqu'à ce qu'il fût dans un grand bois où il enterra

son pot, et il dormit là je ne sais combien d'heures. J'étais si fatigué

de porter une pareille charge! Quand la faim me prit, j'étais bien

embarrassé. Je n'avais pas un sou vaillant, et je savais que dans mes

cent mille francs il n'y avait pas un louis qui ne fût marqué! J'y avais

regardé, je n'avais pas pu m'en tenir! je voyais bien que cette maudite

marque ferait reconnaître l'argent désigné déjà à la police. L'effacer

en grattant eût été pire. Et puis un pauvre diable comme celui dont je

parle, qui aurait été changer un louis d'or pour avoir un morceau de

pain chez un boulanger, ça aurait éveillé les soupçons. Il n'avait qu'un

parti à prendre; il se fit mendiant. La police ne se faisait pas si bien

dans ce temps-là qu'aujourd'hui, à preuve que sans quitter le pays aucun

chauffeur ne fut puni. Le métier de mendiant est bon quand on sait le

faire.... J'y ai ramassé quelque chose sans jamais me priver de rien.

Mon homme ne fit pas la bêtise d'appeler un serrurier pour fermer son

pot de fer; il l'enterra tout au beau milieu d'une méchante cabane de

paille et de terre qui lui sert de maison et qu'il s'est bâtie lui-même

au fond des bois. Depuis quarante ans personne ne l'a tourmenté, parce

que son sort n'a fait envie à personne, et il a eu le plaisir d'être

plus riche et plus fier que tous ceux qui le méprisaient.

--Et à quoi lui a servi son or? dit Henri.

--Il le regarde une fois par semaine, quand il retourne à sa cabane où

il serre l'argent qu'il a recueilli de ses aumônes. Il ne garde sur lui

que ce qu'il veut dépenser en tabac et en brandevin. Il fait dire de

temps en temps une messe pour s'acquitter envers le bon Dieu du service

qu'il en a reçu, et avec beaucoup d'ordre et de sagesse il se tire

d'affaire. Il n'est pas si fou que de sortir une seule pièce de son

trésor. Ça ne donnerait plus de soupçons maintenant que l'histoire est

oubliée et les poursuites abandonnées, mais ça ferait penser qu'il

est riche et on ne lui ferait plus la charité. Voilà, mes enfants,

l'histoire du pot de fer. Comment la trouvez-vous?

--Superbe! dit le notaire, et fort bonne à savoir!

Un profond silence succéda à ce récit. Les assistants se regardaient,

partagés entre la surprise, l'effroi, le mépris et une sorte d'envie de

rire bizarre mêlée à toutes ces émotions. Cadoche, épuisé par son babil,

s'était renversé sur l'oreiller; sa face pâle prenait des teintes

verdâtres, sa barbe longue, raide, et encore assez noire pour assombrir

son visage terreux, achevait de le rendre effrayant. Ses yeux creux, qui

tout à l'heure lançaient des flammes pendant que l'ivresse et le délire

déliaient sa langue, semblaient rentrer dans leurs orbites et prendre

l'éclat vitreux de la mort. Sa figure accentuée, son grand nez mince et

aquilin, ses lèvres rentrantes, tous ses traits, qui avaient pu être

agréables dans sa jeunesse, n'annonçaient pas un naturel féroce, mais un

mélange bizarre d'avarice, de ruse, de méfiance, de sensualité, et même

de bonhomie.

--Ah ça! dit enfin le meunier, est-ce un rêve qu'il vient de faire, ou

une confession que nous venons d'entendre? Est-ce le médecin ou le curé

qu'il faut appeler?

--C'est la miséricorde de Dieu! dit Lémor, qui observait plus

attentivement que tous les autres l'altération de la face du mendiant

et la gêne de sa respiration. Ou je me trompe fort, ou cet homme a peu

d'instants à vivre.

--J'ai peu d'instants à vivre? dit le mendiant en faisant un effort pour

se relever. Qu'est-ce qui a dit ça? Est-ce le médecin? Je ne crois pas

aux médecins. Qu'ils aillent tous au diable!

Il se pencha vers la ruelle, et acheva sa bouteille d'eau-de-vie: puis

se retournant, il fut pris d'une atroce douleur et laissa échapper un

cri.

--J'ai le coeur enfoncé, dit-il, luttant avec énergie contre son mal. Il

pourrait bien se faire que je n'en revinsse pas. Et si j'allais ne plus

pouvoir retourner à ma maison? qu'est-ce que tout ça deviendrait? Et

mon pauvre cochon, qu'est-ce qui en prendrait soin? Il est habitué à se

nourrir du pain qu'on me donne et que je lui porte toutes les semaines.

Il y a bien par là une petite voisine qui le mène aux champs. La

coquette! elle me fait les yeux doux, elle espère hériter de moi. Mais

il n'en sera rien: voilà mon héritier!

Et Cadoche étendit la main vers Grand-Louis d'un air solennel.

--Il a toujours été meilleur pour moi que tous les autres. C'est le seul

qui m'ait traité comme je le mérite; qui m'ait fait coucher dans un lit,

qui m'ait donné du vin, du tabac, du brandevin et de la viande, au lieu

de leurs croûtons de pain auxquels je n'ai jamais touché! J'ai toujours

pratiqué une vertu, moi: la reconnaissance! j'ai toujours aimé le

Grand-Louis et le bon Dieu, parce qu'ils m'ont fait du bien. Or donc,

je veux faire mon testament en sa faveur, comme je le lui ai toujours

promis. Meunière, croyez-vous que je sois assez malade pour qu'il soit

temps de tester?

--Non, non! mon pauvre homme! dit la meunière, qui, dans sa candeur

angélique, avait pris le récit du mendiant pour une sorte de rêve. Ne

testez pas; on dit que ça porte malheur et que ça fait mourir.

--Au contraire, dit M. Tailland; ça fait du bien; ça soulage. Ça ferait

revenir un mort.

--En ce cas, notaire, dit le mendiant, je veux essayer de ce remède-là.

J'aime ce que je possède, et j'ai besoin de savoir que ça passera en

bonnes mains, et non pas dans celles des petites drôlesses qui me font

la cour, et qui n'auront de moi que le bouquet et le ruban de mon

chapeau pour se faire belles le dimanche. Notaire, prenez votre plume et

griffonnez-moi ça en bons termes et sans rien omettre.

«Je donne et lègue à mon ami Grand-Louis d'Angibault, tout ce que je

possède, ma maison située à Jeu-les-Bois, mon petit carré de pommes de

terre, mon cochon, mon cheval!...

--Vous avez un cheval? dit le meunier. Depuis quand donc?

--Depuis hier soir. C'est un cheval que j'ai trouvé en me promenant.

--Ne serait-ce pas le mien, par hasard?

--Tu l'as dit. C'est la vieille Sophie qui ne vaut pas les fers qu'elle

use.

--Excusez, mon oncle! dit le meunier moitié content, moitié fâché. Je

tiens à Sophie; elle vaut mieux que... bien des gens! Diable, vous

n'êtes pas gêné de m'avoir volé Sophie! Et moi qui vous aurais confié la

clé de mon moulin! Voyez-vous ce vieux hypocrite.

--Taisez-vous, mon neveu, vous parlez sottement, reprit Cadoche avec

gravité: il ferait beau voir qu'un oncle n'eût pas le droit de se servir

de la jument de son neveu! Ce qui est à vous est à moi, puisque, par mes

intentions et mon testament, ce qui est à moi est à vous.

--A la bonne heure! répondit le meunier; _léguez-moi_ Sophie, léguez,

léguez, mon oncle, j'accepte ça. Il est tout de même heureux que vous

n'ayez pas eu le temps de la vendre.... Vieux coquin, va! murmura-t-il

entre ses dents.

--Qu'est-ce que tu dis? répliqua le mendiant.

--Rien, mon oncle, dit le meunier, qui s'aperçut que le vieillard avait

une sorte de râle convulsif. Je dis que vous avez bien fait: si c'était

votre plaisir de demander l'aumône à cheval!

--Avez-vous fini, notaire, reprit Cadoche d'une voix éteinte. Vous

écrivez bien lentement! Je me sens assoupi. Dépêchez-vous donc,

paresseux de tabellion!

--C'est fait, dit le notaire. Savez-vous signer?

--Mieux que vous! répondit Cadoche. Mais je n'y vois pas. Il me faudrait

mes lunettes et une prise de tabac.

--Voilà, dit la meunière.

--C'est bien, reprit-il après avoir savouré sa prise de tabac avec

délices. Ça me remet. Allons, je ne suis pas mort, quoique je souffre

comme un possédé.

Il jeta les yeux sur le testament et dit:--Ah! vous n'avez pas oublié le

pot de fer et _son contenu_?

--Non, certes! répondit M. Tailland.

--Vous avez bien fait, répondit Cadoche d'un air profondément ironique,

quoique tout ce que que je vous ai dit là-dessus soit un conte pour me

moquer de vous!

--J'en étais bien sur, dit le meunier d'un air joyeux; si vous aviez eu

cet argent-là, vous l'auriez rendu à qui de droit. Vous avez toujours

été un honnête homme, mon oncle... quoique vous m'ayez volé ma jument;

mais c'était une de vos facéties: vous l'auriez ramenée! Allons, ne

signez pas celle bêtise-là; je n'ai pas besoin de vos nippes, et ça peut

faire plaisir à quelque pauvre: vous avez peut-être, d'ailleurs, quelque

parent à qui je ne veux pas faire tort de vos derniers sous.

--Je n'ai pas de parents, je les ai tous enterrés, Dieu merci! répondit

le mendiant; et quant aux pauvres... je les méprise! Donne-moi la plume,

ou je te maudis!...

--Allons, allons, amusez-vous! dit le meunier en lui passant la plume.

Le mendiant signa; puis repoussant le papier de devant ses yeux avec un

mouvement d'horreur:

--Otez-moi ça, ôtez-moi ça! dit-il, il me semble que ça me fait mourir!

--Faut-il le déchirer? dit Grand-Louis tout prêt à le faire.

--Non pas, non pas, reprit le mendiant avec un dernier effort de

volonté. Mets ça dans ta poche, mon garçon, tu n'en seras peut-être pas

fâché! Ah ça! où est-il le médecin? j'ai besoin de lui pour m'achever

plus vite, si je dois souffrir longtemps comme ça!

--Il va venir, dit la meunière, et M. le curé avec lui; car je les ai

fait demander tous deux.

--Le curé? dit Cadoche; pour quoi faire?

--Pour vous dire un mot de consolation, mon vieux. Vous avez toujours eu

de la religion, et votre âme est aussi précieuse que celle d'un autre.

Je suis bien sûre que M. le curé ne refusera pas de se déranger pour

vous porter les sacrements.

--J'en suis donc là? reprit le moribond avec un profond soupir. En ce

cas, pas de bêtise! et que le curé aille à tous les cinq cents diables,

quoiqu'il soit un bonhomme après tout, passablement ivrogne; mais je ne

crois pas aux curés. J'aime le bon Dieu et non le prêtre. Le bon Dieu

m'a donné l'argent, le prêtre me l'aurait fait rendre. Laissez-moi

mourir en paix!... Mon neveu, tu me promets de faire périr ce patachon

de malheur sous le bâton?

--Non! mais de le bien rosser.

--Assez causé, dit le mendiant en étendant sa main livide; j'aurais

voulu mourir en causant, mais je ne peux plus.... Ah! je ne suis pas si

malade qu'on croit, je vais dormir, et peut-être que tu n'hériteras pas

de si tôt, mon neveu!

Le mendiant se laissa retomber, et, au bout d'un instant, il se fit dans

sa poitrine comme un bouillonnement sonore. Il redevint rouge, puis

blême, gémit pendant quelques minutes, ouvrit les yeux d'un air effrayé

comme si la mort lui eût apparu sous une forme sensible, et tout à coup,

souriant à demi comme s'il eût repris l'espoir de vivre, il rendit

l'esprit.

La mort même du pire des hommes a toujours en soi quelque chose de

mystérieux et de solennel qui frappe de respect et de silence les âmes

religieuses. Il y eut un moment de consternation et même de tristesse au

moulin, lorsque le mendiant Cadoche eut expiré. Malgré ses vices et ses

ridicules, malgré même cette confession étrange qu'on venait d'entendre

et à laquelle le notaire seul croyait fermement, la meunière et son fils

avaient une sorte d'amitié pour ce vieillard à cause du bien qu'ils

s'étaient habitués à lui faire; car s'il est vrai de dire qu'on déteste

les gens en raison des torts qu'on a eus envers eux, la maxime inverse

doit être acceptée.

La meunière se mit à genoux auprès du lit et pria. Lémor et le meunier

prièrent aussi dans leur coeur le dispensateur de toute réparation et de

toute miséricorde de ne pas abandonner l'âme immortelle et divine qui

avait passé sur la terre sous la forme abjecte de ce misérable.

Le notaire seul retourna tranquillement avaler sa tasse de thé, après

avoir dit avec sang-froid: «_Ite, missa est, Dominus vobiscum._»

--Grand-Louis, dit-il ensuite en appelant dehors, il faut t'en aller

tout de suite à Jeu-les-Bois avant que la nouvelle de ce décès y arrive.

Quelque gueux de son espèce pourrait aller bouleverser sa cahute et

dénicher l'oeuf.

--Quel oeuf? dit le meunier. Son cochon, sa souquenille de rechange?

--Non, mais le pot de fer.

--Rêverie, monsieur Tailland!

--Va toujours voir. Et d'ailleurs ta jument!

--Ah! ma vieille servante! j'oubliais, vous avez raison. Elle vaut bien

le voyage à cause de son bon coeur et de notre ancienne amitié. Nous

sommes presque du même âge, elle et moi. J'y vas; pourvu qu'il ne se

soit pas encore moqué de moi là-dessus! C'était un vieux railleur!

--Va toujours, te dis-je; pas de paresse! Je crois à ce pot de fer; j'y

crois _dur comme fer_! comme on dit chez nous.

--Mais dites donc, monsieur Tailland, est-ce que ça a quelque valeur ce

chiffon de papier que vous avez barbouillé en vous amusant?

--C'est en bonne forme, je t'en réponds, et cela te rend peut-être

propriétaire de cent mille francs.

--Moi? Mais vous oubliez que si l'histoire est vraie, il y en a une

moitié à madame de Blanchemont et l'autre aux Bricolin?

--C'est une raison de plus pour courir. Tu as accepté cela dans ton

coeur à charge de restitution. Va donc le chercher. Quand tu auras rendu

ce service-là à M. Bricolin, c'est bien le diable s'il ne te donne pas

sa fille.

--Sa fille! Est-ce que je songe à sa fille? Est-ce que sa fille peut

songer à moi; dit le meunier en rougissant.

--Bon! bon! la discrétion est une vertu; mais je vous ai vus danser

ensemble tantôt, et je comprends bien pourquoi le père vous a séparés si

brusquement.

--Monsieur Tailland, ôtez-vous tout cela de l'esprit. Je pars; s'il y a

un _magot_ pour tout de bon, qu'en ferai-je? Ne faudra-t-il pas quelque

déclaration à la justice?

--A quoi bon? Les formalités de la justice ont été inventées pour ceux

qui n'ont pas de justice dans le coeur. A quoi servirait de déshonorer

la mémoire de ce vieux drôle qui a réussi pendant quatre-vingts ans à

passer pour un honnête homme? Tu n'as pas besoin non plus qu'on sache

que tu n'es pas un voleur; on le sait de reste. Tu rendras l'argent, et

tout sera dit.

--Mais si ce vieux a des parents?

--Il n'en a pas, et quand il en aurait, veux-tu les faire hériter de ce

qui ne leur appartient pas?

--C'est vrai; je suis tout abruti de ce qui vient de se passer. Je vas

monter à cheval.

--Ça ne sera pas commode de rapporter ce fameux pot de fer qui est si

lourd, si lourd! Les chemins sont-ils praticables par là-bas?

--Certainement. D'ici l'on va à Transault, et puis au Lys Saint-George,

et puis à Jeu. C'est tout chemin vicinal fraîchement réparé.

--En ce cas, prends ma voiture, Grand-Louis, et dépêche-toi.

--Eh bien, et vous?

--Je coucherai ici en t'attendant.

--Vous êtes un brave homme, le diable m'emporte! Et si les lits sont

mauvais, vous qui êtes un peu délicat!

--Tant pis! une nuit est bientôt passée. D'ailleurs, nous ne pouvons pas

laisser ta mère en tête-à-tête avec ce mort, c'est trop triste; car

il faut que tu emmènes ton garçon de moulin. Quand on a de l'argent à

porter, on n'est pas trop de deux. Tu trouveras des pistolets chargés

dans les poches de mon cabriolet. Je ne voyage jamais sans ça, moi qui

ai souvent des valeurs à transporter. Allons, en route! Dis à ta mère

de me faire encore du thé. Nous causerons le plus tard possible, car ce

mort m'ennuie.

Cinq minutes après, Lémor et le meunier étaient, par une nuit noire, en

route pour Jeu-les-Bois. Nous leur donnerons le temps d'y arriver,

et nous reviendrons voir ce qui se passe à la ferme pendant qu'ils

voyagent.

XXXIV.

DÉSASTRE.

La grand'mère Bricolin s'impatientait fort de ne pas voir arriver le

meunier. Elle était loin de penser que son émissaire ne devait jamais

revenir toucher le salaire qu'elle lui avait promis, et le lecteur

comprendra facilement qu'au moment d'expirer, le mendiant eut oublié de

transmettre le message dont on l'avait chargé. A la fin, fatiguée et

découragée d'attendre, la mère Bricolin alla retrouver son vieil époux,

après s'être assurée que la folle errait encore dans la garenne,

absorbée comme à l'ordinaire dans ses méditations et ne faisant plus

retentir d'aucune plainte sinistre les tranquilles échos de la vallée.

Il était environ minuit. Quelques voix mal assurées détonnaient encore

au sortir des cabarets, et les chiens de la ferme, comme s'ils eussent

reconnu des voix amies, ne daignaient pas aboyer.

M. Bricolin, poussé par sa femme qui voulait que le sous-seing privé

passé avec Marcelle reçût exécution à l'instant même, avait, non sans

souffrance et sans terreur, remis à la _dame venderesse_ le portefeuille

qui contenait deux cent cinquante mille francs. Marcelle reçut avec peu

d'émotion ce vénérable portefeuille. Il était si malpropre qu'elle le

prit du bout de ses doigts; lasse de s'occuper d'une affaire où la

cupidité d'autrui l'avait frappée de dégoût, elle le jeta dans un coin

du secrétaire de Rose. Elle avait accepté ce paiement si prompt par la

même raison qui avait décidé l'acquéreur à le faire, afin de l'engager

et d'assurer le sort de la jeune fille en empêchant qu'on ne vînt à se

rétracter.

Elle recommanda à Fanchon, à quelque heure que Grand-Louis se

présenterait, de l'introduire dans la cuisine et de venir l'appeler

elle-même. Puis elle se jeta tout habillée sur son lit pour se reposer

sans dormir, car Rose était toujours très-animée, et ne pouvait se

lasser de la bénir et de lui parler de son bonheur, Cependant, le

meunier n'arrivant pas, et les émotions de la journée ayant épuisé

les forces de tous, vers deux heures du matin toute la ferme dormait

profondément. Il faut pourtant excepter une personne de la famille,

c'était la folle, dont le cerveau était arrivé à un paroxysme de fièvre

intolérable.

M. et Mme Bricolin avaient longtemps causé dans la cuisine. Le fermier

n'ayant plus rien à craindre, et se sentant glacé par toute l'eau qu'il

avait bue, avait repris son pichet qu'il remplissait d'heure en heure en

inclinant d'une main mal affermie une énorme cruche placée à côté, et

remplie d'un vin écumeux d'une couleur violâtre. C'était sa mère-goutte,

le plus capiteux de sa récolte, boisson détestable, mais que le

Berrichon préfère à tous les vins du monde.

Plusieurs fois sa femme, voyant que la douceur d'être propriétaire de

Blanchemont et les riants projets de son opulence ne pouvaient plus

raviver son oeil éteint ni dégourdir sa mâchoire, l'avait invité à se

mettre au lit. Il avait toujours répondu: «Tout à l'heure, j'y vas, j'y

suis,» mais sans quitter sa chaise. Enfin, après avoir été s'assurer que

Rose était endormie ainsi que Marcelle, madame Bricolin n'en pouvant

plus, alla se coucher et s'endormit en appelant vainement son mari, qui

n'avait pas la force de bouger et qui ne l'entendait plus. Complètement

ivre et anéanti comme un homme qui a fait l'effort de se dégriser

soudainement, mais qui s'en est bien dédommagé après, le fermier, la

main sur son pichet et la tête inclinée sur la table, berçait de ses

ronflements énergiques le sommeil accablé de sa femme, couchée, la porte

ouverte, dans la pièce voisine.

Une heure s'était à peine écoulée lorsque M. Bricolin se sentit suffoqué

et prêt à tomber en défaillance. Il eut beaucoup de peine à se lever. Il

lui semblait que l'air manquait à ses poumons, que ses yeux cuisants ne

pouvaient plus rien discerner, et qu'il était frappé d'apoplexie. La

peur de la mort lui rendit la force de se traîner à tâtons jusqu'à la

porte, qui donnait sur la cour; la chandelle avait fini de se consumer

dans son cercle de fer-blanc.

Ayant réussi à ouvrir et à descendre sans tomber les degrés qui

formaient une sorte de perron grossier au château neuf, le fermier

promena autour de lui un regard hébété, sans rien comprendre à ce qu'il

voyait. Une clarté extraordinaire qui remplissait la cour le força à

mettre la main devant son visage; car le passage des ténèbres à cette

lueur ardente lui causait de nouveaux vertiges. Enfin, l'air dissipant

un peu les fumées du vin, l'espèce d'asphyxie qu'il avait éprouvée fit

place à un frisson convulsif, d'abord machinal et tout physique, mais

bientôt produit par une terreur inexprimable. Deux grandes gerbes de

feu, se faisant jour à travers des nuages de fumée, sortaient du toit de

la grange.

Bricolin crut faire un mauvais rêve; il se frotta les yeux, il se secoua

tout le corps; toujours ces jets de flamme montaient vers le ciel et

prenaient, avec une effroyable rapidité, un développement immense. Il

voulut crier _Au feu!_ sa langue était paralysée et son gosier inerte.

Il essaya de retourner vers la maison dont il s'était éloigné de

quelques pas sans savoir où il allait. Il vit sur sa droite des torrents

de flammes sortir des étables, sur sa gauche une autre gerbe de feu

couronner les tours du vieux château, et devant lui... sa propre maison

illuminée à l'intérieur d'une clarté fantastique, et la porte qu'il

avait laissée ouverte derrière lui vomissant des tourbillons noirs,

comme la bouche d'une forge. Tous les bâtiments de Blanchemont étaient

la proie d'un incendie magnifiquement disposé. Le feu avait été mis en

plus de douze endroits différents, et ce qu'il y avait de plus sinistre

dans le premier acte de cette scène étrange, c'est qu'un silence de

mort planait sur tout cela. Bricolin, privé de force et de volonté,

contemplait dans une effroyable solitude un désastre dont personne ne

s'apercevait encore. Tous les habitants du château neuf et de la

ferme avaient passé du sommeil produit par la fatigue ou l'ivresse

à l'asphyxie produite par la fumée. Les craquements de l'incendie

commençaient seuls à se faire entendre et les tuiles à tomber avec un

bruit sec sur le pavé. Pas un cri, pas une plainte ne répondait à ces

avertissements sinistres. Il semblait que l'incendie n'eût plus à

dévorer que des bâtiments déserts ou des cadavres. M. Bricolin se

tordit les mains, et resta muet et immobile, comme si, accablé par le

cauchemar, il eût fait de vains efforts intérieurs pour se réveiller.

Enfin, un cri perçant s'éleva, un seul cri de femme, et Bricolin, comme

délivré du charme qui pesait sur lui, répondit par un hurlement sauvage

à cet appel de la voix humaine. Marcelle s'était aperçue la première du

danger; elle s'élança dehors, portant son fils dans ses bras. Sans voir

Bricolin ni le reste de l'incendie, elle déposa l'enfant sur un tas de

foin au milieu de la cour, et lui disant d'une voix forte: «Reste là!

n'aie pas peur,» elle rentra précipitamment dans la maison, malgré la

fumée suffocante qui la remplissait, et courut au lit de Rose qui était

restée comme paralysée, incapable de la suivre.

Alors, avec la force d'un homme, la petite et svelte blonde, exaltée par

son courage, prit sa jeune amie dans ses bras, et porta héroïquement

auprès de son fils un corps beaucoup plus lourd et plus grand que le

sien propre.

A la vue de sa fille, Bricolin, qui n'avait d'abord songé qu'à sa

récolte et à son bétail, et qui avait couru du côté des granges, se

rappela qu'il avait une famille, et, dégrisé pour la seconde fois,

encore plus radicalement que la première, il vola au secours de sa mère

et de sa femme.

Heureusement le feu n'avait pris partout que par les combles, et le

rez-de-chaussée, habité par les Bricolin, était encore intact, à

l'exception du pavillon de Rose qui, étant fort bas et au voisinage d'un

amas de fagots secs, brûlait rapidement.

Madame Bricolin, réveillée en sursaut, retrouva tout à coup sa force

physique et sa présence d'esprit. Aidée de son mari et de Marcelle,

elle transporta dehors le vieux Bricolin qui, se croyant au milieu des

chauffeurs, criait de toute sa force: «Je n'ai plus rien! ne me tuez

pas! ne me brûlez pas! je vous donnerai tout!»

La petite Fanchon aidait résolument la mère Bricolin, qui bientôt put

aider aux autres. On réussit à réveiller les métayers et leurs valets,

dont aucun ne périt.... Mais tout cela prit un temps considérable, et,

quand on put recevoir les secours du village, quand on put organiser une

chaîne, il était trop tard: l'eau semblait ranimer l'intensité du feu en

soulevant et en faisant voler au loin des masses enflammées. Les énormes

amas de céréales et de fourrages, dont regorgeaient les bâtiments

d'exploitation, flambaient avec la rapidité de la pensée. Les charpentes

centenaires des vieux bâtiments semblaient ne demander qu'à brûler.

Presque tout le gros bétail s'obstina à ne pas sortir et fut étouffé

ou brûlé. On ne préserva que le corps du château neuf, dont les tuiles

s'effondrèrent et dont la charpente neuve resta découverte, réduite en

charbon, et dressant sa carcasse noire sur les murailles encore blanches

du logis.

Le meunier d'Angibault · 第 24 / 26 段