jamais pour une voiture, quelque avertissement qu'il reçoive, quelque
difficulté qu'il y ait à se déranger pour lui. L'oncle Cadoche était
plus fier que qui que ce soit dans le pays. Habitué à traiter du haut de
sa grandeur, avec un sérieux comique, tous ceux auxquels il tendait
une main suppliante, il affecta de ralentir son allure et de garder le
milieu du chemin, quoiqu'il sentit l'haleine ardente des chevaux sur
son épaule.--Range-toi donc, animal! cria enfin le patachon en lui
allongeant un grand coup de fouet autour du visage.
Le mendiant se retourna, et, saisissant les chevaux à la bride, il les
fit reculer si fort, qu'ils faillirent verser la voiture dans le fossé.
Alors s'engagea entre lui et le patachon furieux une lutte désespérée;
celui-ci frappant toujours de son fouet et proférant mille imprécations;
le vieux Cadoche se garantissant de ses atteintes en se baissant sous la
tête des chevaux, et les poussant toujours en leur secouant le mors avec
force, tantôt les faisant reculer, tantôt reculant lui-même devant eux.
M. Ravalard avait pris d'abord des airs de grand seigneur, comme il
convient à un homme qui roule carrosse pour la première fois de sa vie.
Il avait juré lui-même contre l'insolent qui osait l'arrêter; mais, le
bon coeur du Berrichon l'emportant bientôt sur l'orgueil du parvenu, dès
qu'il vit que le vieillard bravait follement un danger réel:
--Prenez garde, dit-il au patachon en se penchant hors de sa calèche;
prenez garde de faire du mal à ce pauvre homme!
Il était trop tard: les chevaux, exaspérés d'être fouettes d'un côté et
repoussés de l'autre, avaient fait un bond furieux: ils avaient renversé
Cadoche. Grâce à l'admirable instinct de ces généreux animaux, ils
franchirent son corps sans le toucher, mais les deux roues de la voiture
lui passèrent sur la poitrine.
Le chemin était sombre et désert. Il faisait trop nuit pour que M.
Ravalard pût distinguer ce porteur de haillons couleur de terre, étendu
derrière sa calèche qui fuyait rapidement, le patachon lui-même ne
pouvant maîtriser ses chevaux. D'abord le bourgeois éprouva la peur de
verser; quand l'attelage se calma, le mendiant était déjà bien dépassé.
--J'espère que vous ne l'avez pas renversé? dit-il à son cocher, qui
tremblait encore de peur et de colère.
--Non, non, dit le patachon convaincu ou non de ce qu'il affirmait. Il
est tombé de côté. C'est sa faute, vieille canaille! mais les chevaux
n'y ont pas touché, et il n'a pas eu de mal, car il n'a pas seulement
crié. Il en sera quitte pour la peur, et ça lui servira de leçon.
--Mais si nous retournions voir? dit M. Ravalard.
--Oh! non, non, Monsieur; pour une égratignure ces gens-là vous feraient
un procès. Il n'aurait même rien du tout qu'il ferait semblant d'avoir
la tête cassée pour vous faire donner beaucoup d'argent. J'en ai
accroché un comme ça une fois qui a eu la patience de rester quarante
jours au lit pour se faire indemniser par mon bourgeois de quarante
jours de travail perdu. Et il n'était pas plus malade que moi.
--Ces gens-là sont bien fins! dit M. Ravalard. Cependant, j'aimerais
mieux n'avoir jamais de calèche que d'écraser n'importe qui. Une autre
fois, petit, il faudra s'arrêter court plutôt que de se disputer comme
ça; c'est dangereux.
Le patachon, qui ne se souciait pas des suites de l'affaire, fouetta
encore ses chevaux pour s'éloigner au plus vite. Il n'était pas sans
terreur et sans remords, et il jura entre ses dents jusqu'à la fin du
voyage.
Le meunier, Lémor, la Grand'Marie et M. Tailland le notaire, sortaient
en ce moment du moulin. Lémor était résolu à partir le lendemain; il
passait là sa dernière soirée, peu attentif à ce qui se disait autour de
lui, et contemplant, plongé dans une douce mélancolie, la beauté du ciel
et le miroitement des étoiles dans la rivière. Le meunier, triste et
sombre, s'efforçait de faire politesse au notaire, qui venait de rédiger
un testament à quelques pas de là, chez un métayer de la Vallée-Noire,
et qui, en repassant devant le moulin, s'y était arrêté pour allumer son
cigare et les lanternes de son cabriolet. La Grand'Marie était en train
de lui expliquer qu'en prenant une autre direction il éviterait un long
trajet pierreux, et Grand-Louis assurait qu'en passant ce même chemin au
pas ou à pied, en conduisant le cheval par la bride, il aurait le reste
du chemin meilleur. Le notaire, quand il s'agissait de ses aises, était
ce qu'on, appelle dans le pays extrêmement _fafiot_, mot intraduisible
qui désigne un homme à la fois musard et minutieux. Il venait de perdre
un quart d'heure qu'il eût pu employer chez lui à se reposer, à se faire
expliquer comme quoi il pouvait éviter un quart d'heure de fatigue
légère.
Il trouvait que mener à pied son cheval par la bride était encore plus
fatigant que de rester dans sa carriole en supportant les cahots, mais
que des deux le meilleur ne valait rien et troublait la digestion.
--Allons, dit le meunier, en qui les tristes pensées ne pouvaient
étouffer l'obligeance et la bonté naturelles, suivez-moi en vous
promenant tout doucement, je vas vous conduire votre équipage jusque
là-haut. Quand nous aurons dépassé les vignes, vous aurez tout chemin de
sable.
En remplissant avec bonhomie l'office de groom, Grand-Louis fut bientôt
obligé de ranger le cabriolet presque dans le fossé pour laisser passer
la calèche de M. Ravalard qui allait grand train. M. Ravalard, préoccupé
de sa rencontre avec le mendiant, ne songea pas à répondre au bonsoir
amical du meunier.
--C'est donc parce qu'il a voiture qu'il ne me reconnaît pas? dit
celui-ci à Lémor qui l'avait suivi. Argent, argent! tu fais tourner le
monde comme l'eau la roue de mon moulin. Ce damné patachon brisera tout
s'il va de ce train-là sur nos cailloux; sans doute qu'il a du vin dans
la tête et de l'argent dans le gousset. Je ne sais pas lequel grise le
mieux. Ah! Rosé! Rosé! ils te feront boire le poison de la vanité, et
avant peu, tu m'oublieras peut-être aussi. Cependant elle paraissait
presque m'aimer ce soir; elle avait les yeux pleins de larmes quand
on l'a séparée de moi. Je ne lui parlerai plus... elle me regrettera
peutêtre... Ah! que je serais heureux si je n'étais pas si malheureux!
Le meunier fut tiré de ses réflexions par un écart du cheval qu'il
conduisait. Il se pencha en avant et vit quelque chose de pâle en
travers du chemin. Le cheval refusait obstinément d'avancer, et la
traîne ombragée était si noire en cet endroit que Grand-Louis fut obligé
de mettre pied à terre pour voir s'il avait heurté un tas de pierres ou
un ivrogne.
--Oh! diable! mon oncle, dit-il en reconnaissant la grande taille et la
besace du mendiant. Hier soir, c'était au bord du fossé, encore passe,
mais aujourd'hui c'est tout en travers des ornières! Il paraît que
vous aimez cet endroit-là; mais vous y faites mal votre lit. Allons,
réveillez-vous donc, et venez coucher au moulin, vous y serez un peu
mieux que sous les pieds des chevaux.
--Cet homme est mort! dit Henri en soulevant le mendiant dans ses bras.
--Oh! n'ayez pas peur! il a souvent passé par cette mort là; ça le
connaît. Il porte pourtant bien la boisson, le compère! mais un jour
de fête on en prend plus que de raison, et il n'y a, comme on dit en
parlant du vin, si fidèle ami qui ne vienne à vous trahir. Allons,
laissons-le au pied de cet arbre; nous le reprendrons en passant pour le
conduire à la maison.
[Illustration: C'était vilain... ce patient qui hurlait.]
Lémor toucha le bras du mendiant.
--Si je ne sentais son pouls battre faiblement, dit-il, je jurerais
qu'il est mort. Quoi! ce n'est pas assez de la misère, de la vieillesse
et de l'abandon, sans qu'une passion honteuse traîne ainsi ce malheureux
sous les pieds des hommes! Et c'est pourtant là un homme aussi!
--Bah! vous êtes sévère comme un buveur d'eau, vous! Qui est-ce qui a
dit que le pauvre a besoin de boire l'oubli de ses maux? J'ai entendu
cette parole-là quelque part; c'est une vérité.
Au moment où Lémor et le meunier allaient abandonner provisoirement
Cadoche, celui-ci fit entendre un gémissement profond.
--Eh bien! mon oncle, dit en souriant le meunier, ça ne va pas mieux?
--Je suis mort! répondit faiblement le mendiant. Ayez pitié de moi!
achevez-moi... je souffre trop.
--Ça se passera, mon oncle. Un peu d'eau et un bon lit....
--Ils m'ont écrasé, ils m'ont passé sur le corps! reprit le mendiant.
--Mais, ce n'est pas impossible! dit Lémor.
--Oh! ça se dit toujours comme ça, reprit le meunier qui avait vu trop
souvent les divagations pénibles de l'ivresse pour s'inquiéter beaucoup.
Voyons, père Cadoche, vous est-il arrivé malheur tout de bon?
--Oui, la voiture, la voiture... sur l'estomac, sur le ventre, sur les
bras!...
--Décrochez donc une des lanternes de ce cabriolet, et apportez-la ici,
dit le meunier à Lémor. Ça éclaire un coin, ça obscurcit l'autre; quand
il aura ça sous le nez, nous verrons bien s'il a _du mal ou du vin_.
--Non! pas de vin... pas de vin, murmurait le mendiant, on m'a
assassiné, écrasé comme un pauvre chien; il faudra que j'en meure. Que
le bon Dieu et la sainte Vierge, et tous les bons chrétiens aient pitié
de moi et vengent ma mort!
[Illustration: Elle s'élança dehors portant son fils dans ses bras.]
Lémor approcha la lanterne. La face du mendiant était livide, ses
vêtements étaient trop délabrés pour qu'une déchirure et une souillure
de plus ou de moins pussent servir d'indice, mais en écartant les
haillons qui lui couvraient la poitrine, on vit sur ses côtes décharnées
des traces d'un rouge ardent; c'étaient les bandes de fer des roues qui
l'avaient sillonné. Cependant le sang n'avait pas jailli, les côtes ne
paraissaient pas brisées, et la respiration était encore assez libre.
Il put même raconter son accident, et il eut assez de force pour vomir
contre le riche en voiture et le vil mercenaire qui renchérissait sur
l'insolence et la cruauté du maître, toutes les imprécations et tous les
serments de vengeance que la rage et le désespoir purent lui suggérer.
--Dieu merci! dit le meunier, vous n'en êtes pas mort, mon pauvre
Cadoche, et il faut espérer que vous n'en mourrez pas. Tenez, la roue
de droite était dans ce fossé, on en voit la trace; c'est ce qui vous
a sauvé: la voiture, en y penchant, a pesé sur vous aussi peu que
possible. C'est un miracle qu'elle n'ait pas versé sur l'autre flanc.
--J'y avais bien fait mon possible! dit le mendiant.
--Eh bien! votre malice vous a servi, mon oncle. Ils n'ont pas pu vous
écraser, et nous leur revaudrons ça, non pas à ce pauvre M. Ravalard qui
en aura plus de chagrin que vous, mais à ce damné méchant enfant!
--Et _mes journées_ que je vais perdre! dit le mendiant d'un ton dolent.
--Ah! dame! vous gagniez peut-être plus d'argent à vous promener que
nous autres à travailler. Mais on vous aidera, père Cadoche; on fera une
quête pour vous; et je vous donnerai, moi, votre pesant de blé; ne vous
chagrinez pas. Quand on a du mal il ne faut pas se laisser achever par
la peur.
En parlant ainsi le bon meunier, avec l'aide de Lémor, plaça le mendiant
dans le cabriolet, et ils le ramenèrent au pas, évitant les cailloux
avec un soin extrême. M. Tailland, qui ne gravissait pas vite la
colline, de crainte de s'essouffler, s'étonna de les voir revenir, et,
quand il sut de quoi il était question, il prêta son cabriolet de bonne
grâce, non sans s'inquiéter pourtant un peu du retard que cet accident
lui faisait éprouver et de la fatigue qu'il aurait à remonter la côte,
quand il était déjà en haut. Il ne la redescendit pas moins, pour voir
s'il pourrait aider ses amis du moulin à secourir le pauvre Cadoche.
Quand on déposa le vieillard sur le propre lit du meunier, il tomba en
défaillance. On lui fît respirer du vinaigre.
--J'aimerais mieux l'odeur de l'eau-de-vie, dit-il, quand il commença à
revenir, c'est plus sain.
On lui en apporta.
--J'aimerais mieux la boire que de la respirer, dit-il, c'est plus
fortifiant.
Lémor voulut s'y opposer. Après un tel accident, cet ardent breuvage
pouvait et devait provoquer un accès de fièvre terrible. Le mendiant
insista. Le meunier essaya de l'en détourner; mais le notaire, qui
avait trop étudié sa propre santé pour n'avoir pas quelques préjugés en
médecine, déclara que l'eau, dans un tel moment, serait mortelle à un
nomme qui n'en avait peut-être pas bu une goutte depuis cinquante ans;
que l'alcool, étant sa boisson ordinaire, ne pouvait lui faire que
du bien, qu'il n'avait pas d'autre mal sérieux que la peur, et que
l'excitation d'un _petit-verre_ lui remettrait les sens. La meunière
et Jeannie, qui, comme tous les paysans, croyaient aussi à la vertu
infaillible du vin et du _brandevin_ dans tous les cas, affirmèrent,
comme le notaire, qu'il fallait contenter ce pauvre homme. L'avis de la
majorité l'emporta, et pendant qu'on cherchait un verre, Cadoche, qui
se sentait dévoré réellement par la soif qu'excitent les grandes
souffrances, porta précipitamment la bouteille à ses lèvres et en avala
d'un trait plus de la moitié.
--C'est trop, c'est trop! dit le meunier en l'arrêtant.
--Comment, mon neveu! répondit le mendiant avec la dignité d'un père de
famille réclamant l'exercice légitime de son autorité, tu me mesures ma
part chez toi? Tu _chichottes_ sur les secours que mon état réclame?
Ce reproche injuste vainquit la prudence du simple et bon meunier. Il
laissa la bouteille à côté du mendiant en lui disant:
--Gardez ça pour plus tard, mais à présent, c'est assez.
--Tu es un bon parent et un digne neveu! dit Cadoche, qui parut tout
à coup comme ressuscité par l'eau-de-vie; et si je dois en mourir, je
préfère que ce soit chez toi, parce que tu me feras faire un enterrement
convenable. J'ai toujours aimé ça, un bel enterrement! Écoute, mon
neveu, garçons de moulin, notaire!... je vous prends tous à témoin,
j'ordonne à mon neveu et à mon héritier, Grand-Louis d'Angibault de me
faire porter en terre ni plus ni moins honorablement qu'on le fera sans
doute bientôt pour le vieux Bricolin de Blanchemont, qui me survivra de
peu, malgré qu'il soit plus jeune... mais qui s'est laissé brûler les
jambes dans le temps... Ah! ah! dites donc, vous autres, faut-il être
bête pour se laisser _rôtir les quilles_ pour de l'argent qu'on a en
dépôt! Il est vrai qu'il y en avait du sien avec, dans le pot de fer!...
--Qu'est-ce qu'il dit donc? dit le notaire qui s'était assis devant une
table et qui n'était pas trop fâché de voir la meunière préparer du thé
pour le malade, comptant en avaler aussi une tasse bien chaude pour se
préserver des vapeurs du soir au bord de la Vauvre. Qu'est-ce qu'il nous
chante avec ses quilles rôties et son pot de fer?
--Je crois qu'il bat la campagne, répondit le meunier. Au reste, quand
il ne serait ni soûl ni malade, il est assez vieux pour radoter, et
les histoires de sa jeunesse l'occupent plus que celles d'hier. C'est
l'habitude des vieillards. Comment vous sentez-vous, mon oncle?
--Je me sens bien mieux depuis cette petite goutte, quoique ton
_brandevin_ soit diablement fade! M'aurait-on fait la niche d'y mettre
de l'eau par économie? Écoute, mon neveu, si tu me refuses quelque chose
pendant ma maladie, je te déshérite!
--Ah oui, parlons de ça, _pour changer_! dit le meunier en haussant les
épaules. Vous feriez mieux d'essayer de dormir, père Cadoche.
--Dormir, moi? Je n'en ai nulle envie, répondit le mendiant en se
redressant sur son coussin et en promenant autour de lui des yeux
étincelants. Je sens bien que je suis cuit, mais je ne veux pas mourir
sur le flanc comme un boeuf. Oui-da! je sens quelque chose de bien lourd
dans mon estomac, là, sur le coeur, comme si j'avais une pierre à la
place. Ça me démange... ça me gêne. Meunière! faites-moi donc des
compresses. Personne ne s'occupe de moi ici, comme si je n'étais pas un
oncle à succession!
--N'aurait-il pas les côtes enfoncées? dit Lémor. C'est peut-être là ce
qui oppresse le coeur?
--Je n'y connais goutte, ni personne ici, dit le meunier; mais on
peut bien envoyer chercher le médecin, qui est sans doute encore à
Blanchemont.
---Et qui est-ce qui la paiera, la visite du médecin? dit le mendiant,
qui était aussi avare que vaniteux de sa prétendue richesse.
--Ce sera moi, répondit Grand-Louis, à moins qu'il ne veuille agir par
humanité. Il ne sera pas dit qu'un pauvre diable crèvera chez moi faute
de tous les secours qu'on donnerait à un riche. Jeannie, monte sur
Sophie, et va-t'en bien vite chercher M. Lavergne.
--Monte sur Sophie? dit Cadoche en ricanant. Tu dis cela par habitude,
mon neveu! Tu oublies qu'on t'a volé Sophie.
--On a volé Sophie? dit la meunière en se retournant.
--Il déraisonne, répondit le meunier. Mère, n'y faites pas attention.
Dites donc, père Cadoche, ajouta-t-il en baissant la voix et en
s'adressant au mendiant; vous savez donc ça? Est-ce que vous pourriez me
donner des nouvelles de ma bête et de mon voleur?
--Qui peut savoir pareille chose! répliqua Cadoche d'un air confit. Qui
est-ce qui découvre les voleurs? ce n'est pas les gendarmes, ils sont
trop bêtes! Qui est-ce qui a jamais pu dire quelles gens ont fait brûler
les jambes, et enlevé le pot de fer du père Bricolin?
--Ah ça! dites donc, mon oncle, reprit le meunier; vous nous parlez
toujours de ces jambes-là; ça vous occupe donc beaucoup. Depuis quelque
temps, toutes les fois que je vous rencontre vous y revenez! et ce soir
il y a un pot de fer de plus dans votre histoire. Vous ne m'aviez jamais
parlé de ça?
--Ne le fais donc pas causer! dit la meunière; tu lui redoubleras sa
fièvre.
Le mendiant avait la fièvre en effet. Toutes les fois que ses hôtes
tournaient la tête, il avalait furtivement une lampée d'eau-de-vie, et
il replaçait adroitement la bouteille sous son traversin du côté de la
ruelle. A chaque instant, il paraissait plus fort, et c'était merveille
de voir comment ce corps de fer supportait à un âge si avancé les suites
d'un accident qui eût brisé tout autre.
--Le pot de fer! dit-il en regardant fixement Grand-Louis avec des yeux
étranges qui lui causèrent une sorte d'effroi inexplicable. Le pot de
fer! c'est le plus beau de l'histoire, et je m'en vais vous le raconter.
--Racontez, racontez, père Cadoche, ça m'intéresse! dit le notaire, qui
l'examinait avec attention.
XXXIII.
LE TESTAMENT.
--Il y avait, reprit le mendiant, un pot de fer, un vieux pot de fer
bien laid, qui n'avait l'air de rien du tout; mais il ne faut pas juger
sur la mine.... Dans ce pot bien scellé, et lourd!... oh! qu'il était
lourd!... il y avait cinquante mille francs appartenant au vieux
seigneur de Blanchemont, dont la petite-fille est maintenant à la ferme
de Bricolin. Et, de plus, le vieux père Bricolin, qui était un jeune
homme dans ce temps-là, il y a de ça quarante ans... juste! avait fourré
dans ce pot cinquante mille francs à lui, provenant d'une bonne affaire
qu'il avait faite sur les laines. C'était le temps! à cause de la
fourniture des armées. Le dépôt du seigneur et les profits du fermier,
tout ça était en beaux et bons louis d'or de vingt-quatre francs, à
l'effigie du bon roi Louis XVI, de ceux que nous appelons des _yeux de
crapaud_, à cause de l'écusson qui est rond. J'ai toujours aimé cette
monnaie-là, moi! On dit que ça perd au change, moi je dis que ça gagne;
vingt-trois francs onze sous valent toujours mieux qu'un méchant
napoléon de vingt francs. Tout ça était pêle-mêle. Seulement comme le
fermier aimait ses louis pour eux-mêmes (c'est comme ça, enfants, qu'on
doit aimer son argent), il avait marqué tous les siens d'une croix
pour les distinguer de ceux de son seigneur, quand il faudrait les lui
rendre. Il fit cela à l'exemple de son maître, qui avait marqué les
siens d'une simple barre, pour s'amuser, à ce qu'on dit, et voir si on
ne les lui changerait pas. La marque y était... elle y est encore.... Il
n'en manque pas un; au contraire, il y en a d'autres avec!...
--Que diable nous chante-t-il là? dit le meunier en regardant le
notaire.
--Paix! répondit celui-ci. Laissez-le dire, il me semble que je commence
à comprendre. Si bien que... dit-il au mendiant....
--Si bien que, reprit Cadoche, il avait mis le pot de fer dans un
trou de la muraille au château de Beaufort, et il avait fait maçonner
par-dessus. Quand les chauffeurs se furent mis après lui.... Il ne faut
pas croire que ces gens-là fussent tous de la canaille! Il y avait des
pauvres, mais il y avait aussi des riches; je les connais très-bien,
pardié! Il y en a qui vivent encore et qu'on salue bien bas. Il y avait
parmi nous....
--Parmi vous? s'écria le meunier.
--Taisez-vous donc! dit le notaire en lui pressant le bras avec force.
--Je veux dire qu'il y avait parmi eux, reprit le mendiant, un avoué, un
maire, un curé, un meunier.... Il y avait peut-être aussi un notaire....
Eh! eh! monsieur Tailland, je ne dis pas ça pour vous, vous étiez à
peine de ce monde; ni pour toi, mon neveu, tu aurais été trop simple
pour faire un coup pareil....
--Enfin, les chauffeurs prirent l'argent? dit le notaire.
--Ils ne le prirent pas, voilà ce qu'il y a eu de plus drôle. Ils
faisaient griller et rissoler les pattes de ce pauvre dindon de
Bricolin, c'était affreux, c'était superbe à voir!
--Mais vous l'avez donc vu? dit le meunier, qui ne pouvait se contenir.
--Oh non! reprit Cadoche, je ne l'ai pas vu; mais un de mes amis,
c'est-à-dire un homme qui s'y trouvait m'a raconté tout ça.
--A la bonne heure, dit le meunier tranquillisé.
--Prenez donc votre tasse de thé, père Cadoche, dit la meunière, et ne
bavardez pas tant, ça vous fera du mal.
--Allez au diable, meunière, avec votre eau chaude! répondit le mendiant
en repoussant la tasse, j'ai horreur de ces rinçures-là. Laissez-moi
donc raconter mon histoire; il y a assez longtemps que je l'ai sur le
coeur, je veux la dire une fois tout entière avant de mourir, et on
m'interrompt toujours!
--C'est vrai, dit le notaire, ce matin vous vouliez la dire sous la
ramée, et tout le monde a tourné le dos en disant: ah! voilà l'histoire
des chauffeurs du père Cadoche qui commence, allons-nous-en! Mais moi,
ça m'amusait et j'aurais volontiers entendu le reste. Continuez donc.
--Figurez-vous, dit Cadoche, que cet homme dont je vous parle et qui se
trouvait là... un peu malgré lui... c'était un pauvre paysan, on l'avait
entraîné; et puis quand la peur le prit, et qu'il fit mine de reculer,
on le menaça de lui faire sauter la cervelle, s'il ne remontait sur le
cheval qu'on lui avait amené et qui était ferré à rebours comme ceux
des autres, afin qu'en se retirant, on laissât par terre une trace qui
dérouterait les poursuites.... Et quand mon homme fut là, et qu'il vit
qu'il fallait faire comme les autres, il se mit à fouiller et à fureter
partout pour trouver l'argent. Il aimait mieux ça que d'aider à faire
rôtir ce pauvre Bricolin, car ce n'était pas un méchant homme que le
camarade dont je vous parle. Vrai! cette besogne-là ne lui plaisait
pas et lui faisait horreur à voir... c'était vilain... ce patient qui
hurlait à déchirer les oreilles, cette femme évanouie, ces maudites
jambes qui se débattaient dans le feu, et que je crois toujours voir....
Il n'y a pas eu une nuit depuis que je n'en aie rêvé! Bricolin était
dans ce temps-là un homme très-fort, il se raidissait si bien qu'une
barre de fer qui était au milieu du feu fut tordue par ses pieds....
Ah! je ne m'en suis pas mêlé, j'en jure devant Dieu!... Quand ils m'ont
forcé à lui tenir une serviette sur la bouche, la sueur me coulait du
front, froide comme du verglas....
--A vous? dit le meunier stupéfait.