--Si vous voulez me promettre de ne pas faire le malheur de votre fille.

--Ma fille! Qu'est-ce que ma fille a à faire dans tout cela?

--Votre fille aime le meunier d'Angibault; elle est fort malade, elle

peut en perdre la raison comme sa soeur. Entendez-vous, comprenez-vous,

monsieur Bricolin?

--J'entends, et ne comprends guère. Je vois bien que ma fille a une

espèce d'amourette dans la tête. Ça peut passer d'un jour à l'autre,

comme ça est venu. Mais quel si grand intérêt portez-vous à ma fille?

--Que vous importe? Puisque vous ne comprenez pas qu'on puisse avoir de

l'amitié et de la compassion pour une fille charmante qui souffre, vous

comprenez du moins l'avantage d'être propriétaire de Blanchemont?

--C'est un jeu, madame la baronne. Vous vous moquez de moi. Vous avez

parlé aujourd'hui à mon plus grand ennemi, à Tailland le notaire, qui

vous aura certainement conseillé de me tenir la dragée haute!

--Sans aucune animosité contre vous, il m'a donné les renseignements

nécessaires sur ma position. Or, je sais que je pourrais trouver un

acquéreur très-prochainement, et vous tenir, comme vous dites, la dragée

très-haute.

--Et c'est le meunier d'Angibault qui vous a procuré ce bon

conseiller-là en cachette de moi?

--Qu'en savez-vous? Vous pourriez vous tromper. D'ailleurs, toute

explication à ce sujet est inutile; si je me contente de vos offres, que

vous importe le reste?

--Mais le reste... le reste, c'est qu'il faut que ma fille épouse un

meunier!

--Votre père l'était avant d'entrer comme fermier chez mes parents.

--Mais il a ramassé du bien, et, au _jour d'aujourd'hui_, je suis en

position d'avoir un gendre qui m'aidera à acheter votre terre.

--A l'acheter trois cent mille francs, et peut-être plus?

--C'est donc une condition _sinet quoi nomme_? Vous voulez que ce

meunier épouse ma fille? Quel intérêt avez-vous à cela?

--Je vous l'ai dit, l'amitié, le plaisir de faire des heureux, toutes

choses qui vous paraissent bizarres; mais chacun son caractère.

--Je sais bien que défunt M. le baron votre mari aurait donné dix mille

francs d'un mauvais cheval, quarante mille francs d'une mauvaise fille,

quand ça lui passait par la tète. Ce sont des fantaisies de noble; mais

enfin ça se conçoit, c'était pour lui, ça lui procurait de l'agrément:

au lieu que faire un sacrifice purement pour le plaisir des autres, à

des gens qui ne vous tiennent en rien, que vous connaissez à peine....

--Vous me conseillez donc de ne pas le faire?

--Je vous conseille, dit vivement Bricolin effrayé de sa maladresse, de

faire ce qui vous plaît! On ne dispute pas des goûts et des idées; mais

enfin!...

--Mais enfin, vous vous méfiez de moi, cela est clair. Vous ne me croyez

pas sincère dans mes propositions?

--Dame, Madame! quelle garantie eu aurais-je? C'est une fantaisie de

reine qui peut vous passer d'un moment à l'autre.

--C'est pourquoi vous devriez vous hâter de me prendre au mot.

«Elle a pardieu raison, se dit M. Bricolin; dans sa folie, elle a plus

de sang-froid que moi.»

--Voyons, madame la baronne, dit-il, quelle garantie me donneriez-vous?

--Un engagement écrit.

--Signé?

--A coup sûr.

---Et moi, je vous promettrais de donner ma fille en mariage à votre

protégé?

--Vous m'en donneriez d'abord votre parole d'honneur.

--D'honneur? et puis après?

--Et puis tout de suite vous iriez, en présence de votre mère, de votre

femme et de moi, la donner à Rose.

--Ma parole d'honneur? Rose est donc bien amourachée?

--Enfin, consentez-vous?

--S'il ne faut que cela pour lui faire plaisir, à cette petite!...

--Il faut plus encore....

--Quoi donc?

--Il faut tenir votre parole.

La figure du fermier s'altéra.

--Tenir ma parole... tenir ma parole! dit-il; vous en doutez donc?

--Pas plus que vous ne doutez de la mienne; mais, comme vous me demandez

un écrit, je vous en demanderais un aussi.

--Un écrit comme quoi tourné?

--Une promesse de mariage que je rédigerais moi-même, que Rose

signerait; et que vous signeriez aussi.

--Et si Rose allait me demander une dot après tout cela?

--Elle y renoncerait par écrit.

«Ce serait une fameuse économie, pensa le fermier, Cette diable de

dot qu'il aurait fallu fournir d'un jour à l'autre m'aurait empêché

peut-être d'acheter Blanchemont. Ne pas doter et avoir Blanchemont pour

deux cent cinquante mille francs, c'est cent mille francs de profit.

Allons, il n'y a pas à barguigner. Avec ça que si Rose devenait folle,

il faudrait bien renoncer à trouver un gendre... et puis payer un

médecin à l'année.... Et puis enfin, c'est trop triste; ça me ferait

trop de peine de la voir devenir laide et malpropre comme sa soeur. Ça

serait une honte pour nous d'avoir deux filles folles. Celle-là sera

drôlement établie, mais la seigneurie de Blanchemont peut replâtrer

bien des choses. On critiquera d'un côté, on nous jalousera de l'autre.

Allons, soyons bon père. L'affaire n'est pas mauvaise.»

--Madame la baronne, dit-il, si nous essayions de voir comment on

pourrait tourner cet écrit-là? C'est un drôle de marché tout de même, et

je n'en ai jamais vu de modèle.

--Ni moi non plus, répondit madame de Blanchemont, et je ne sais s'il en

existe dans la législation moderne. Mais, qu'importe? avec du bon sens

et de la loyauté, vous savez qu'on peut rédiger un acte plus solide que

tous ceux des gens du métier.

--Ça se voit tous les jours. Un testament, par exemple! le papier timbré

même n'y fait rien. Mais j'en ai ici. J'en ai toujours. On doit toujours

avoir de ça sous la main.

--Laissez-moi faire un brouillon sur papier libre, monsieur Bricolin, et

faites-en un de votre côté: nous comparerons, nous discuterons s'il y a

lieu, et nous transcrirons sur papier marqué.

--Faites, faites, Madame, répondit Bricolin, qui savait à peine écrire.

Vous avez plus d'esprit que moi, vous tournerez ça mieux que moi, et

puis nous verrons.

Pendant que Marcelle écrivait, M. Bricolin chercha dans un coin une

cruche d'eau, et, sans être aperçu, il la posa sur une encoignure,

s'inclina et en avala une certaine quantité. «Il s'agit d'avoir sa tête,

pensait-il; il me semble bien que c'est revenu; mais de l'eau froide

dans le sang, c'est très-bon en affaires, ça rend prudent et méfiant.»

Marcelle, inspirée par son coeur, et douée d'ailleurs d'une grande

lucidité d'intelligence dans ses généreuses résolutions, rédigea un

écrit qu'un légiste eût pu regarder comme un chef-d'oeuvre de clarté,

quoiqu'il fût écrit en bon français, qu'il n'y eût pas un mot de l'argot

consacré, et qu'il fût empreint de la plus admirable bonne foi. Quand

Bricolin en eut écouté la lecture, il fut frappé de la précision de cet

acte, qu'il n'eût pas dicté, mais dont il comprenait fort bien la valeur

et les conséquences.

«Le diable soit des femmes! pensa-t-il. On a bien raison de dire que,

quand par hasard elles s'entendent aux affaires, elles en remontreraient

au plus malin d'entre nous. Je sais bien que, quand je consulte la

mienne, elle s'aperçoit toujours de ce qui peut laisser une porte

ouverte en ma faveur ou à mon détriment. Je voudrais qu'elle fût là!

Mais elle nous retarderait par ses objections. Nous verrons bien quand

il sera question de signer. Qu'est-ce qui croirait pourtant que cette

jeune dame-là, qui est une liseuse de romans, une républicaine et un

cerveau brûlé, est capable de faire si sagement une folie? J'en perdrai

la tête d'étonnement. Buvons encore un verre d'eau. Pouah! que c'est

mauvais! que de bon vin il me faudra boire après le marché pour me

refaire l'estomac!»

XXXI.

ARRIÈRE-PENSÉE.

Ça me parait sans objection, dit M. Bricolin quand il eut écouté

attentivement une seconde et une troisième lecture de l'acte, tout en

suivant avec ses yeux, qui s'agrandissaient et s'éclaircissaient à

chaque ligne, le texte que Marcelle tenait entre eux deux. Il n'y a

qu'une petite chose que je trouve à redire, c'est le prix, madame

Marcelle; vrai, c'est trop cher de vingt mille francs. Je ne

réfléchissais pas d'abord quel tort pouvait me faire le mariage de

ma fille avec ce meunier. On va dire que je suis ruiné, puisque je

l'établis si misérablement. Ça m'ôtera mon crédit. Et puis, ce garçon

n'a pas de quoi acheter les présents de noce. C'est encore une dépense

de huit ou dix mille francs qui retombera à ma charge. Rose ne peut pas

se passer d un joli trousseau.... Je suis sûr qu'elle y tient!

--Je suis sûre, moi, qu'elle n'y tient pas, dit Marcelle. Écoutez,

monsieur Bricolin, elle pleure! l'entendez-vous?

--Je ne l'entends pas, Madame, je crois que vous vous trompez.

--Je ne me trompe pas, dit Marcelle en ouvrant la porte; elle souffre,

elle sanglote, et sa soeur crie! Comment, vous hésitez, Monsieur? Vous

trouvez le moyen de vous enrichir en lui rendant la santé, la raison, la

vie peut-être, et, dans un moment pareil, vous songez à gagner encore

sur votre marché! Vraiment! ajouta-t-elle avec indignation, vous n'êtes

pas un homme, vous n'avez pas d'entrailles! Prenez garde que je ne me

ravise, et que je ne vous abandonne aux calamités qui pèsent sur votre

famille comme un châtiment de votre avarice!

De cette sortie véhémente, le fermier n'entendit clairement que la

menace de rompre le marché.

--Allons, Madame, passez-moi dix mille francs, dit-il, et c'est conclu.

--Adieu! dit Marcelle. Je vais voir Rose; faites vos réflexions, les

miennes sont faites; je ne changerai rien à mes conditions. J'ai un

fils, et je n'oublie pas qu'en songeant aux autres, je ne dois pas trop

le sacrifier.

--Rasseyez-vous donc, madame Marcelle, et laissons dormir la pauvre

Rose. Elle est si malade!

--Allez donc la voir vous-même! dit Marcelle avec feu; vous vous

convaincrez qu'elle ne dort pas. Peut-être que ses souffrances vous

feront souvenir que vous êtes son père.

--Je m'en souviens, répondit Bricolin effrayé de la pensée que Marcelle

pourrait bien changer d'avis s'il lui donnait le temps de la réflexion.

Allons, Madame, bâclons cet acte-là, afin de pouvoir en porter la

nouvelle à Rose et la guérir.

--J'espère, Monsieur, que vous lui donnerez votre consentement pur et

simple, et qu'elle ne saura jamais que je vous l'ai acheté.

--Vous ne voulez pas qu'elle sache que c'est une condition entre nous?

Ça m'arrange! Alors, il est inutile qu'elle signe l'écrit.

--Pardon, elle le signera sans le bien comprendre. Ce sera une espèce de

dot que j'aurai faite à son fiancé.

--Ça revient au même. Mais, moi, ça m'est égal; Rose est assez

raisonnable pour comprendre que je ne pouvais pas la marier si bêtement

sans lui en faire retirer quelque avantage dans l'avenir. Mais le

paiement, madame Marcelle, vous exigez donc qu'il se fasse comptant?

--Vous m'avez dit que vous étiez en mesure.

--Sans doute, je le suis! Je viens de vendre une grosse métairie qui

était trop loin de mes yeux, et dont j'ai touché, il y a huit jours,

le paiement intégral; chose qui ne se fait guère dans notre pays;

mais c'est un grand seigneur qui m'a acheté ça, et ces gens-là ont du

comptant à pleins coffres. C'est un pair de France, c'est monsieur le

duc de ***, qui voulait faire un parc sur mes terres et s'arrondir. Ça

lui convenait, j'ai vendu cher, comme de juste!

--N'importe, vous avez les fonds?

--Je les ai en portefeuille, en beaux billets de banque, dit Bricolin en

baissant la voix. Je vas vous les faire voir pour que vous n'ayez pas de

souci.

Et après avoir été fermer les portes au verrou, il tira de sa ceinture

un énorme portefeuille de cuir gras et luisant, où s'amoncelait une

quantité de billets sur la banque de France. Étonné de l'air indifférent

avec lequel Marcelle les comptait:

--Oh! dit-il, ça fait frémir d'avoir tant d'argent que ça à la fois!

Heureusement qu'il n'y a plus de chauffeurs, et qu'on peut se risquer à

garder ça quelques jours sans le placer. Je porte ça tout le jour sur

moi; la nuit, je le mets sous mon oreiller, je dors dessus. Il me tarde

tant de m'en débarrasser! Si je n'avais pas fait affaire avec vous tout

de suite, j'aurais acheté un coffre de fer pour le serrer, en attendant

le placement, car de confier ça à des notaires ou à des banquiers, pas

si bête! Aussi, je voudrais que nous pussions bâcler notre marché ce

soir, afin de n'avoir plus à garder ce trésor.

--J'espère bien que nous allons terminer de suite, dit Marcelle.

--Mais quoi! sans consulter? et ma femme? et mon notaire?

--Votre femme est ici; quant à votre notaire, si vous l'appelez, il faut

que j'appelle aussi le mien.

--Ces diables de notaires gâteront tout, croyez-moi, Madame! J'en sais

aussi long qu'eux, et vous aussi, car notre acte est bon, et si nous le

faisons enregistrer, il nous en coûtera diablement.

--Passons-nous donc de cette formalité. Je vous vendrai, comme on dit,

de la main à la main.

--Un marché si important! ça fait frémir cependant! Mais ceci n'est

qu'une promesse après tout: si nous la signions?

--C'est une promesse qui vaut acte. Je suis prête à la signer. Allez

chercher votre femme.

--«Il le faut bien, se dit Bricolin. Pourvu que ça ne prenne pas trop de

temps et que le vent ne tourne pas pendant une heure de dispute que

la Thibaude va peut-être me chercher!» Vous allez voir Rose, madame

Marcelle? Ne lui dites rien encore.

--Je m'en garderai bien! mais vous me permettez de lui faire entrevoir

quelque espérance de votre consentement?

--Au point où nous en sommes, ça se peut, répondit Bricolin, s'avisant

avec sagacité que la vue de Rose et de ses larmes était le meilleur

moyen d'entretenir Marcelle dans ses généreuses intentions.

M. Bricolin trouva sa femme dans des dispositions bien différentes de

celles qu'il prévoyait. Madame Bricolin était dure, acariâtre; mais,

quoique plus avare que son mari dans les détails de la vie, elle était

peut-être moins cupide quant à l'ensemble; plus amère dans ses paroles,

plus insensible en apparence, elle était plus capable que lui d'un bon

mouvement dans l'occasion. D'ailleurs, elle était femme, et le sentiment

maternel, pour être caché sous des formes acerbes, n'en était pas moins

vivant dans son sein.

--Monsieur Bricolin, dit-elle en venant à sa rencontre et en s'enfermant

avec lui dans la cuisine où brûlait tristement une maigre chandelle, tu

me vois dans la peine. Rose est plus malade que tu ne penses. Elle ne

fait que crier et pleurer comme si elle avait perdu la tête. Elle aime

ce meunier; c'est comme une punition de Dieu pour nos péchés. Mais le

mal est fait, son coeur est pris, et elle est tout juste comme était sa

soeur quand elle commençait à _déménager_. D'un autre côté, l'état de

l'autre empire et menace de devenir intolérable. Le médecin, voyant

qu'elle faisait mine de briser les portes, vient d'exiger qu'on la

laissât sortir et _vaguer_ dans la garenne et le vieux château comme

à l'ordinaire. Il dit qu'elle est habituée à être seule, toujours en

mouvement, et que si on la tient enfermée avec du monde autour d'elle,

elle deviendra furieuse. Mais j'en tremble, si elle allait se tuer! Elle

parait si méchante ce soir! Elle, qui ne parle jamais, nous a dit

toutes les horreurs de la vie. J'ai l'estomac qui m'en fait mal. C'est

abominable de vivre comme ça! Et quand on pense que c'est _une amour

contrariée_ qui en est la cause! Nous avons pourtant également bien

élevé toutes nos filles! Les autres se sont mariées comme nous avons

voulu, elles nous font honneur; elles sont riches, et elles ont l'esprit

de se trouver heureuses, quoique leurs maris ne soient pas des jolis

coeurs. Mais l'aînée et la dernière ont des têtes de fer, et puisque

nous avons eu le guignon de ne pas comprendre ce qui pouvait perdre

l'une, nous devons avoir la prudence de ne pas contrarier l'autre.

J'aimerais mieux qu'elle ne fût pas née que d'épouser ce meunier! Mais

elle le veut, et comme j'aimerais mieux la voir morte que folle, il faut

prendre son parti là-dessus. Je te le dis donc, monsieur Bricolin, je

donne mon consentement, et il faut bien que tu donnes le tien. Je

viens de dire à Rose que si elle voulait absolument se marier avec cet

homme-là, je ne l'en empêcherais pas. Ça a paru la calmer, quoiqu'elle

n'ait pas eu l'air de me comprendre ou de me croire. Il faut que tu

ailles chez elle et que tu dises de même.

--Comme ça se trouve! s'écria Bricolin enchanté. Tiens, femme, lis-moi

ce bout d'écrit, et dis-moi s'il n'y manque rien.

--Je tombe des nues! dit la fermière après avoir lu l'écrit. Et après

maintes exclamations, elle rassembla toutes les glaces de sa volonté

pour le relire avec toute l'attention d'un procureur.--Cet écrit-là

est bon pour toi, dit-elle. Ça vaut un jugement. Tu n'as pas besoin de

consulter, monsieur Bricolin; tu n'as qu'à signer. C'est tout profit,

tout bonheur! Ça fait nos affaires et ça contente Rose. On a raison de

dire que quand on a bonne intention, le bon Dieu vous en récompense.

J'étais décidée à la donner pour rien à son amant, et nous en voilà bien

payés! Signe, signe, mon vieux, et paie. Ça fera que l'acte aura reçu

exécution, et qu'il n'y aura pas à y revenir.

--Payer déjà? comme ça tout d'un coup! sur un chiffon de papier qui

n'est pas seulement notarié?

--Paie! te dis-je, et fais publier les bans demain matin.

--Mais si l'on faisait entendre raison à la petite! Peut-être qu'elle se

portera bien demain, et qu'elle consentira à en épouser un autre si on

la raisonne, et si tu sais t'y prendre avec elle. On pourrait dire alors

qu'un acte pareil de ma part est une folie, une bêtise qui ne peut pas

engager ma fille....

--Eh bien! alors la vente serait annulée!

--Savoir! on peut toujours plaider.

--Tu perdrais!

--Savoir encore! D'ailleurs, qu'est-ce que ça fait? La vente serait

suspendue. Un procès, on peut faire durer ça longtemps. Tu sais que

madame de Blanchemont ne peut pas attendre. Ça la forcerait bien à

transiger.

--Bah! avec ces histoires-là on fait mal parler de soi, monsieur

Bricolin. On perd son honneur et son crédit. Il y a toujours profit à

agir rondement.

--Eh bien, _on verra_, Thibaude! Va toujours dire à ta fille que c'est

conclu. Peut-être que quand elle ne se sentira plus contrariée, elle

ne se souciera plus tant de son Grand-Louis; car ça m'a l'air tout

bonnement d'une _pique_ entre elle et moi qui lui monte comme ça la

tête. Dis donc? il n'a pas mal manoeuvré dans tout ça, le meunier! Il a

su trouver le moyen de capter la protection et l'amitié de cette darne,

je ne sais comment.... Le gaillard n'est pas sot!

--Je le détesterai toute ma vie! répondit la fermière; mais c'est égal.

Pourvu que Rose ne devienne pas comme sa soeur, je battrai froid à son

mari et je me tairai.

--Oh! son mari, son mari!... il ne l'est pas encore!

--Si fait, Bricolin, c'est une affaire finie: va signer.

--Et toi? il faut bien que tu signes aussi?

--Je suis prête.

Madame Bricolin entra délibérément chez sa fille, où Marcelle

l'attendait, et elle signa avec son mari sur un coin de la commode.

Quand ce fut fait, Bricolin dit tout bas à sa femme, avec un regard de

triomphe farouche:

--Thibaude! la vente est bonne et la condition est nulle! Tu ne savais

pas ça, toi qui prétends tout savoir!

Rose avait toujours la fièvre et des douleurs intolérables à la tête;

mais depuis que la folle était dehors et qu'on ne l'entendait plus

crier, Rose avait les nerfs plus calmes. Quand Marcelle eut signé et

qu'elle présenta la plume à sa jeune amie, celle-ci eut bien de la peine

à comprendre ce dont il s'agissait; mais quand elle l'eut compris, elle

fondit en larmes et se jeta avec effusion dans les bras de son père, de

sa mère et de son amie, en disant à l'oreille de celle-ci:

«Divine Marcelle, c'est un prêt que j'accepte; je serai assez riche un

jour pour m'acquitter envers votre fils.»

La grand'mère Bricolin fut la seule de la famille qui comprît la noble

conduite de Marcelle. Elle se jeta à ses genoux et les embrassa sans

rien dire.

--Et maintenant, dit Marcelle tout bas à la vieille, il n'est pas bien

tard, dix heures seulement! Grand-Louis pourrait bien être encore sur

le terrier, et d'ailleurs il n'y a pas si loin d'ici à Angibault. Si on

envoyait quelqu'un le chercher? Je n'ose le proposer; mais on pourrait

le faire arriver comme par hasard, et une fois ici il faudrait bien

l'instruire de son bonheur.

--Je m'en charge! s'écria la veille. Quand je devrais aller moi-même au

moulin! Je retrouverais mes jambes de quinze ans pour ça!

Elle sortit elle-même en effet dans le village, mais elle ne trouva pas

le meunier. Elle voulut lui dépêcher un garçon de ferme. Ils étaient

tous ivres, endormis dans leur lit ou au cabaret, incapables de se

mouvoir. La petite Fanchon était trop poltronne pour s'en aller de nuit

par les chemins; d'ailleurs, il n'était pas humain d'exposer cette jeune

enfant, un soir de fête, à rencontrer toutes sortes de gens. La mère

Bricolin allait, cherchant sur le terrier devenu presque désert,

quelqu'un d'assez mûr et d'assez prudent pour se charger de sa

commission, lorsque l'oncle Cadoche, sortant de dessous le porche de

l'église, où il venait de marmotter une dernière prière, s'offrit à ses

regards.

XXXII.

LE PATACHON.

--Vous vous promenez bien tard, madame Bricolin? dit le mendiant à

la vieille fermière; vous avez l'air de chercher quelqu'un? Votre

petite-fille est rentrée depuis longtemps. Son papa l'a joliment

contrariée aujourd'hui!...

--C'est bon, c'est bon, Cadoche, répondit la vieille, je n'ai pas

d'argent sur moi. Mais je crois qu'on t'a donné aujourd'hui chez nous.

--Je ne vous demande rien; ma journée est faite; j'ai bu trois petits

verres ce soir, et je n'en vas que plus droit. Tenez, mère Bricolin,

ce n'est pas votre mari, ni même votre garçon le gros monsieur, qui

porteraient la boisson comme je le fais à mon âge. Je vous souhaite le

bonsoir. Je m'en vas coucher à Angibault.

--A Angibault? Cadoche, mon vieux, tu vas à Angibault?

--Ça vous étonne? Ma maison est à deux grandes lieues d'ici du côté de

_Jeu-les-Bois_. Je n'ai pas besoin de me fatiguer. Je m'en vas passer la

nuit chez mon neveu le meunier; j'y suis toujours bien reçu, et on ne me

met pas à la paille, comme dans les autres maisons, comme chez vous, par

exemple, qui êtes pourtant assez riches encore, malgré les chauffeurs!

Chez mon neveu, il y a un lit pour moi dans le moulin, et on n'a pas

peur que j'y mette le feu... comme chez vous où, quand on n'a pas le feu

aux pieds on l'a dans la tête.

Ces allusions à la catastrophe dont son mari avait été victime firent

passer un frisson dans le vieux sang de la mère Bricolin; mais elle fit

un effort pour ne penser qu'à sa petite-fille et à des jours meilleurs.

--C'est donc chez le Grand-Louis que tu vas? dit-elle au vieillard.

--Sans doute; chez le meilleur de mes neveux, chez mon vrai neveu, mon

héritier futur!

--Dis donc, Cadoche, puisque tu es dans ton bon sens et que tu es si ami

du Grand-Louis, tu peux lui rendre un fameux service. Il y a une affaire

qui presse, et il faut qu'il vienne tout de suite me parler: dis-lui ça,

je l'attendrai à la porte de la grand'cour. Qu'il prenne sa jument, il

ira plus vite.

--Sa jument? il ne l'a plus; on la lui a volée.

--C'est égal, qu'il vienne, n'importe comment! l'affaire l'intéresse

beaucoup.

--Et qu'est-ce que c'est que cette affaire?

--Ah! bon, il veut qu'on lui explique ça, à présent! Cadoche, il y aura

une pièce neuve de vingt sous pour toi, que tu pourras venir chercher

demain matin.

--A quelle heure?

--Quand tu voudras.

--J'irai à sept heures. Soyez-y, parce que je n'aime pas à attendre.

--Va donc!

--J'y vas. Je n'en ai pas pour trois quarts d'heure. Ah! c'est que j'ai

de meilleures jambes que votre mari, mère Bricolin, et pourtant j'ai dix

ans de plus.

Le mendiant partit d'un pas assez ferme en effet. Il approchait

d'Angibault, lorsqu'il se trouva dans un chemin étroit, juste devant la

calèche de M. Ravalard, conduite à grand train par le patachon roux et

méchant, qui dédaigna de lui crier gare! et poussa ses chevaux sur lui.

Le meunier d'Angibault · 第 22 / 26 段