essayant de se modérer.
--Voyez un peu cet enragé! répliqua M. Bricolin en se renfonçant dans le
groupe de curieux qui se pressait autour de lui; ne dirait-on pas qu'il
veut m'insulter parce que je lui défends de parler à ma fille? N'en
ai-je pas le droit?
--Oui, oui! vous en avez parfaitement le droit, reprit le meunier en
s'efforçant de s'éloigner; mais non pas sans m'en dire la raison, et
j'irai vous la demander quand vous serez de sang-froid et moi aussi.
--Tu me fais des menaces, malheureux? s'écria Bricolin alarmé; et,
prenant l'assemblée à témoin: «Il me fait des menaces!» ajouta-t-il d'un
ton emphatique, et comme pour invoquer l'assistance de ses clients et de
ses serviteurs contre un homme dangereux.
--Dieu m'en garde! monsieur Bricolin, dit Grand-Louis en haussant les
épaules; vous ne m'entendez pas...
--Et je ne veux pas t'entendre. Je n'ai rien à écouter d'un ingrat et
d'un faux ami. Oui, ajouta-t-il, voyant que ce reproche causait plus de
chagrin que de colère au meunier, je te dis que tu es un faux ami, un
Judas!
--Un Judas? non, car je ne suis pas un juif, monsieur Bricolin.
--Je n'en sais rien! reprit le fermier, qui s'enhardissait lorsque son
adversaire semblait faiblir.
--Ah! doucement, s'il vous plaît, répliqua Grand-Louis d'un ton qui lui
ferma la bouche. Pas de gros mots; je respecte votre âge, je respecte
votre mère, et votre fille aussi, plus que vous-même peut-être; mais je
ne réponds pas de moi si vous vous emportez trop en paroles. Je pourrais
répondre et faire voir que si j'ai un petit tort, vous en avez un grand.
Taisons-nous, croyez-moi, monsieur Bricolin, ça pourrait nous mener plus
loin que nous ne voulons. J'irai vous parler, et vous m'entendrez.
--Tu n'y viendras pas! Si tu y viens, je te mettrai dehors honteusement,
s'écria M. Bricolin lorsqu'il vit le meunier, qui s'éloignait à grands
pas, hors de portée de l'entendre. Tu n'es qu'un malheureux, un
trompeur, un intrigant!
Rose qui, pâle et glacée de terreur, était restée jusque-là immobile au
bras de son père, fut prise d'un mouvement d'énergie dont elle-même ne
se serait pas crue capable un instant auparavant.
--Mon papa, dit-elle en le tirant avec force de la foule, vous êtes en
colère, et vous dites ce que vous ne pensez pas. C'est en famille qu'il
faut s'expliquer, et non pas devant tout le monde. Ce que vous faites
là est très-désobligeant pour moi, et vous n'êtes guère soigneux de me
faire respecter.
--Toi, toi? dit le fermier étonné et comme vaincu par le courage de sa
fille. Il n'y a rien contre toi dans tout cela, rien qui doive faire
parler sur ton compte. Je t'avais permis de danser avec ce malheureux,
je trouvais cela honnête et naturel, comme tout le monde doit le
trouver. Je ne savais pas que cet homme-là était un scélérat, un
traître, un...
--Tout ce que vous voudrez, mon père, mais en voilà bien assez, dit
Rose en lui secouant le bras avec la force d'un enfant mutiné. Et elle
réussit à l'entraîner vers la ferme.
XXIX.
LES DEUX SOEURS.
Madame Bricolin ne s'attendait pas à voir revenir si tôt son monde. Son
époux l'avait consignée à la maison sans lui dire l'esclandre qu'il
méditait; il ne voulait pas qu'elle vînt nuire par des criailleries à
la majesté de son rôle en public. Lors donc qu'elle le vit rentrer,
cramoisi de colère, essoufflé, grondant sourdement, et traînant à son
bras Rose très-animée, très-oppressée aussi et les yeux gros de larmes
qu'elle ne pouvait retenir, tandis que la grand'mère les suivait en
trottinant et en joignant les mains d'un air consterné, elle recula de
surprise: puis, élevant sa chandelle à la hauteur de leur visage:
--Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-elle; qu'est-ce qui vient de se passer?
--Il y a que mon fils a grandement tort, et qu'il parle sans raison,
répondit la mère Bricolin en se laissant tomber sur une chaise.
--Oui, oui, c'est le refrain de la vieille, dit le fermier, à qui la
vue de sa moitié rendit une partie de sa colère. Assez causé! Le souper
est-il prêt? Allons, Rose, as-tu faim?
--Non, mon père, dit Rose assez sèchement.
--C'est donc moi qui t'ai coupé l'appétit?
--Oui, mon père.
--C'est un reproche, ça?
--Oui, mon père, j'en conviens.
--Ah ça! dis donc, Rose, reprit le fermier, qui avait pour sa fille
autant de condescendance que possible, mais qui, pour la première fois,
la voyait un peu révoltée contre lui: tu le prends sur un ton qui ne me
va guère. Sais-tu que ta mauvaise humeur me donnerait à penser? tu ne le
voudrais pas, j'espère?
--Parlez, parlez, mon père. Dites ce que vous pensez; si vous vous
trompez, mon devoir est de me justifier.
--Je dis, ma fille, que tu aurais mauvaise grâce de prendre le parti
d'un manant de meunier, à qui je romprai mon rotin sur le dos un de ces
quatre matins s'il rôde autour de ma maison.
--Mon père, répondit Rose avec feu, j'oserai vous dire, moi,
dussiez-vous me rompre votre bâton sur le dos à moi-même, que tout cela
est cruel et injuste; que je suis humiliée de servir à votre vengeance
en public, comme si j'étais responsable des torts qu'on a ou qu'on n'a
pas envers vous, qu'enfin tout cela me fait de la peine et blesse ma
grand'mère, vous le voyez bien.
[Illustration: Là-dessus, M. Bricolin de dénigrer le carrosse.]
--Oui, oui, ça m'afflige et ça me fâche, dit la mère Bricolin avec son
ton franc et bref, qui cachait cependant une grande douceur et une
grande bonté (et c'est en cela que Rose lui ressemblait, ayant le parler
vif et l'âme tendre). Ça me _saigne l'âme_, continua la vieille, de voir
maltraiter en paroles un honnête garçon que j'aime quasiment comme un de
mes enfants, d'autant plus que je suis amie depuis plus de soixante ans
avec sa mère et avec toute sa famille... Une famille de braves gens,
oui! et à qui Grand-Louis n'est pas fait pour porter déshonneur!
--Ah! c'est donc à propos de ce joli monsieur-là que votre mère grogne,
dit madame Bricolin à son mari, et que votre fille pleure? Regardez-la,
la voilà toute larmoyante! Oui-da! vous nous avez embarqués dans de
jolies affaires, monsieur Bricolin, avec votre amitié pour ce grand âne!
Vous en voilà récompensé! Voyez si ce n'est pas une honte de voir votre
mère et votre fille prendre son parti contre vous, et en verser des
larmes comme si... comme si... Vrai Dieu! je ne veux pas en dire plus
long, j'en rougirais!
--Dites tout, ma mère, dites, s'écria Rose tout à fait irritée.
Puisqu'on est si bien en train de m'humilier aujourd'hui, qu'on ne se
refuse donc rien! Je suis toute prête à répondre si l'on m'interroge
sérieusement et sincèrement sur mes sentiments pour Grand-Louis.
--Et quels sont vos sentiments, Mademoiselle? dit le fermier courroucé,
en prenant sa plus grosse voix: dites-nous ça bien vite, s'il vous
plaît, puisque la langue vous démange.
--Mes sentiments sont ceux d'une soeur et d'une amie, répliqua Rose, et
personne ne m'en fera changer.
--Une soeur! la soeur d'un meunier! dit M. Bricolin en ricanant et en
contrefaisant la voix de Rose; une amie! l'amie d'un paysan! Voilà un
beau langage et fort convenable pour une fille comme vous! Le tonnerre
m'écrase si, au _jour d'aujourd'hui_, les jeunes filles ne sont pas
toutes folles. Rose, vous parlez comme on parlerait aux Petites-Maisons!
En ce moment, des cris perçants retentirent dans la chambre de la folle;
madame Bricolin tressaillit, et Rose devint pâle comme la mort.
[Illustration: Le chemin était sombre et désert.]
--Écoutez! mon père, dit-elle en saisissant avec force le bras de M.
Bricolin; écoutez bien, et osez donc rire encore de la folie des jeunes
filles! Plaisantez sur les maisons des fous, vous qui semblez oublier
qu'une fille de _notre rang_ peut aimer un homme sans fortune, jusqu'à
tomber dans un état pire que la mort!
--Ainsi, elle l'avoue, elle le proclame! s'écria madame Bricolin,
partagée entre la rage et le désespoir; elle aime ce manant, et elle
nous menace de _tourner_ comme sa soeur!
--Rose! Rose! dit M. Bricolin épouvanté, taisez-vous! et vous, Thibaude,
allez-vous-en voir la Bricoline, ajouta-t-il d'un ton impérieux.
Madame Bricolin sortit. Rose restait debout, la figure bouleversée,
effrayée de ce qu'elle venait de dire à son père.
--Ma fille, tu es malade, dit M. Bricolin tout ému. Il faut reprendre
tes sens.
--Oui, vous avez raison, mon père, je suis malade, dit Rose fondant en
larmes et en se jetant dans les bras de son père.
M. Bricolin avait été effrayé, mais il lui était impossible de
s'attendrir. Il embrassa Rose comme un enfant qu'on apaise, mais non
comme une fille qu'on adore. Il était vain de sa beauté, de son esprit,
et plus encore de la richesse qu'il voulait placer sur sa tête. Il eût
mieux aimé l'avoir mise au monde laide et sotte, mais inspirant l'envie
par son argent, que parfaite et pauvre, et inspirant la pitié.
--Petite, lui dit-il, tu n'as pas le sens commun, ce soir. Va te
coucher, et que ce meunier et vos belles amitiés te sortent de la
cervelle. Sa soeur t'a nourrie, c'est vrai; mais elle a été, parbleu!
bien payée. Ce garçon a été ton camarade d'enfance, c'est encore vrai;
mais il était notre domestique, et il ne faisait que son devoir en
t'amusant. Il me plaît de le chasser au _jour d'aujourd'hui_, parce
qu'il m'a joué un vilain tour: c'est ton devoir de trouver que j'ai
raison.
--Oh! mon père, dit Rose en pleurant toujours dans les bras du fermier,
vous révoquerez cet ordre-là. Vous lui permettrez de se justifier, car
il n'est pas coupable, c'est impossible, et vous ne me forcerez pas à
humilier mon ami d'enfance, le fils de la bonne meunière qui m'aime
tant!
--Rose, tout ça commence à m'ennuyer particulièrement, répondit Bricolin
en se débarrassant des caresses de sa fille. C'est trop bête qu'il
faille faire une affaire de famille de l'expulsion d'un pareil
_va-nu-pieds_. Allons, flanque-moi la paix, je te prie. Écoute comme ta
pauvre soeur _braille_, et ne t'occupe pas tant d'un étranger quand le
malheur est dans notre maison.
--Oh! si vous croyez que je n'entends pas la voix de ma soeur, dit Rose
avec une expression effrayante, si vous croyez que ses cris ne disent
rien à mon âme, vous vous trompez, mon père! je les entends bien, et je
n'y pense que trop!
Rose sortit en chancelant, mais comme elle se dirigeait vers la chambre
de sa soeur, on l'entendit rouler sur le plancher du corridor. Les deux
dames Bricolin accoururent effrayées. Rose était évanouie et comme
morte.
On s'empressa de porter Rose dans la chambre où Marcelle écrivait en
l'attendant, sans se douter de l'orage où s'agitait sa pauvre amie.
Elle l'entoura des plus tendres soins et eut seule la présence d'esprit
d'envoyer voir dans le bourg si le médecin n'était pas reparti. Il vint,
et trouva la jeune fille dans une violente contraction nerveuse. Elle
avait les membres raidis, les dents serrées, les lèvres bleuâtres. La
connaissance lui revint quand on eut exécuté quelques prescriptions;
mais son pouls passa d'une atonie effrayante à une ardente énergie.
La fièvre brillait dans ses grands yeux noirs, et elle parlait avec
agitation, sans trop savoir à qui. Frappée de lui entendre prononcer
plusieurs fois de suite le nom de Grand-Louis, Marcelle réussit à
éloigner ses parents alarmés et à rester seule avec elle, tandis que
le médecin se rendait auprès de mademoiselle Bricolin l'aînée, qui
commençait à présenter des symptômes de fureur comme la veille.
--Ma chère Rose, dit Marcelle en pressant sa compagne dans ses bras,
vous avez du chagrin, c'est la cause de votre mal. Apaisez-vous; demain
vous me conterez tout cela, et je ferai tout au monde pour voir cesser
vos peines. Qui sait si je ne trouverai pas quelque moyen?
--Ah! vous êtes un ange, vous, répondit Rose en se jetant à son cou.
Mais vous ne pouvez rien pour moi. Tout est perdu, tout est rompu, Louis
est chassé de la maison; mon père, qui le protégeait ce matin, le hait
et le maudit ce soir. Je suis trop malheureuse, en vérité!
--Vous l'aimez donc bien? dit Marcelle étonnée.
--Si je l'aime! s'écria Rose; puis-je ne pas l'aimer! Et quand donc en
avez-vous douté?
--Hier encore, Rose, vous n'en conveniez pas.
--C'est possible, je n'en serais peut-être jamais convenue si on ne
l'eût pas persécuté, si on ne m'eût pas poussée à bout comme on l'a
fait aujourd'hui. Imaginez-vous, dit-elle en parlant d'une manière
précipitée, et en tenant à deux mains son front brûlant, qu'ils ont
cherché à l'humilier devant moi, à l'avilir à mes yeux, parce qu'il
est pauvre et qu'il ose m'aimer! Ce matin, quand on l'accablait de
railleries, j'étais lâche; j'étais en colère, et je n'osais pas le
faire paraître. Je l'ai laissé vilipender sans songer à le défendre, je
rougissais presque de lui. Et puis je suis rentrée, prise tout à coup
d'un grand mal de tête, et me demandant si j'aurais jamais la force de
braver pour lui tant d'insultes. Je me suis figuré que je ne voulais
plus l'aimer, et alors il m'a semblé que j'allais mourir, que cette
maison, qui m'a toujours semblé belle, parce que j'y ai été élevée et
que je m'y trouvais heureuse, devenait noire, malpropre, triste et laide
comme elle vous le paraît sans doute à vous-même. Je me suis crue dans
une prison, et ce soir, quand ma pauvre soeur me disait dans sa folie
que notre père était un gendarme qui nous gardait à vue pour nous faire
souffrir, il y a eu instant où j'étais comme folle aussi, et où je me
figurais voir tout ce que voyait ma soeur. Oh! que cela m'a fait de mal!
Et quand j'ai repris ma raison, j'ai bien senti que sans mon pauvre
Louis il n'y avait pour moi rien d'agréable, rien de supportable dans ma
vie. C'est parce que je l'aime que j'ai accepté gaiement jusqu'à ce jour
toutes mes peines, l'humeur terrible de ma mère, l'insensibilité de mon
père, le fardeau de notre richesse, qui ne fait que des malheureux et
des jaloux autour de nous, et le spectacle des maladies affreuses qui
frappent depuis si longtemps sous mes yeux ma soeur et mon grand-père.
Tout cela m'a paru hideux quand je me suis vue seule, n'osant plus
aimer, et forcée de subir tout cela sans la consolation d'être chérie
par un être beau, noble, excellent, dont l'attachement me dédommageait
de tout. Oh! c'est impossible! je l'aime, je ne veux plus essayer de
m'en guérir. Mais j'en mourrai, voyez-vous, madame Marcelle; car ils
l'ont chassé, et, j'aurai beau souffrir, ils seront impitoyables. Je ne
pourrai plus le voir; si je lui parle en secret, ils me gronderont et me
persifleront jusqu'à ce que j'aie perdu la tête... Ma pauvre tête, que
je croyais si saine, si forte, et qui me fait tant de mal qu'il me
semble qu'elle se brise... Oh! je ne me laisserai pas devenir comme ma
soeur, n'ayez pas peur de moi, ma chère madame Marcelle! Je me tuerai
plutôt si je sens que son mal me gagne. Mais cela ne se gagne pas,
n'est-il pas vrai?... Pourtant, quand je l'entends crier, cela me
déchire le coeur, cela fait passer du feu et de la glace dans mon sang.
Une soeur, une pauvre soeur! c'est le même sang que nous, et son mal se
ressent dans notre corps comme dans notre âme! Oh ciel! Madame, oh!
mon Dieu, l'entendez-vous? Tenez! ils ont beau fermer les portes, je
l'entends encore, je l'entends toujours!... Comme elle souffre, comme
elle aime, comme elle appelle! ma soeur, ô ma pauvre amie, que j'ai vue
si belle, si sage, si douce, si gaie, et qui rugit à présent comme une
louve!...
La pauvre Rose éclata en sanglots, et peu à peu ses larmes, longtemps
étouffées par un violent effort de sa volonté, devenaient des cris
inarticulés, puis des cris perçants. Sa figure s'altérait, ses yeux
égarés semblaient rentrer et s'éteindre, ses mains crispées pressaient
les bras de Marcelle jusqu'à les meurtrir, et elle finit par cacher sa
figure dans son oreiller en criant d'une manière déchirante, imitant par
un instinct fatal et irrésistible les cris effroyables de sa malheureuse
soeur.
La famille, frappée de cet écho sinistre, quitta l'aînée pour la
cadette. Le médecin accourut, et, sachant ce qui s'était passé,
n'attribua pas seulement cette violente attaque de nerfs à l'impression
produite sur l'imagination de Rose par la démence de sa soeur aînée. Il
réussit à la calmer; mais lorsqu'il se retrouva seul avec les Bricolin,
il leur parla assez sévèrement:--Vous avez commis une longue imprudence,
leur dit-il, d'élever cette jeune fille en présence d'un aussi triste
spectacle. Il serait opportun de l'y soustraire, d'envoyer l'aînée dans
un établissement d'aliénés, et de marier la cadette pour dissiper la
mélancolie qui pourrait bien s'emparer d'elle.
--Comment, monsieur Lavergne! mais certainement! dit madame Bricolin,
nous ne demandons qu'à la marier. Elle en a trouvé dix fois l'occasion,
et, aujourd'hui encore, nous avions là son cousin Honoré, qui est
un très-bon parti; il aura bien un jour cent mille écus. Si elle le
voulait, il ne demanderait pas mieux et nous aussi, mais elle ne veut
pas en entendre parler; elle refuse tous ceux que nous lui présentons!
--C'est peut-être que vous ne lui présentez pas celui qui lui plairait,
répondit le docteur. Je n'en sais rien, et je ne me mêle pas de vos
affaires; mais vous savez bien la cause du malheur de l'autre, et je
vous conseille fort de vous conduire autrement avec celle-ci.
--Oh! celle-ci, dit M. Bricolin, ce serait trop grand dommage, une si
belle fille, hein, monsieur le docteur?
--L'autre aussi était une belle fille; vous ne vous en souvenez pas!
--Mais enfin, Monsieur, dit madame Bricolin plus irritée que pénétrée de
la franchise du docteur, est-ce que vous croiriez que ma fille n'aurait
pas la tête saine? Le malheur de l'autre est un accident, un chagrin
qu'elle a eu de la mort de son amant...
--Que vous ne lui aviez pas permis d'épouser!
--Monsieur, vous n'en savez rien; nous le lui aurions peut-être permis,
si nous avions su que ça devait tourner si mal. Mais Rose, Monsieur,
c'est une fille bien organisée, bien raisonnable, et, Dieu merci, ce
n'est pas un mal héréditaire chez nous. Il n'y a jamais eu de fous, que
je sache, dans la famille des Bricolin ni dans celle des Thibaut! Moi,
j'ai toujours eu la tête froide et forte; j'ai d'autres filles qui sont
comme moi: je ne conçois pas pourquoi Rosé ne l'aurait pas aussi bonne
que les autres.
--Vous en penserez ce que vous voudrez, reprit le médecin; mais je
vous déclare que vous jouez gros jeu si vous contrariez jamais les
inclinations de votre fille cadette. C'est un tempérament nerveux des
mieux conditionnés, et assez semblable à celui de l'ainée. De plus, la
folie, si elle n'est pas héréditaire, est contagieuse....
--Oh! nous enverrons l'autre dans une maison de santé; nous nous
déciderons à cela quoi qu'il en puisse coûter, dit madame Bricolin.
--Et il ne faut pas contrarier Rose, entends-tu, ma femme? dit le
fermier en se versant du vin à pleins verres pour s'étourdir sur ses
chagrins domestiques. Il y a des acteurs à la Châtre, il faudra la mener
voir la comédie. Nous lui achèterons une robe neuve, deux s'il faut.
Nous avons, sapredié, bien le moyen de ne lui rien refuser!...
M. Bricolin fut interrompu par madame de Blanchemont, qui lui demandait
un entretien particulier.
XXX.
LE CONTRAT
--Monsieur Bricolin, dit Marcelle en suivant le fermier dans une espèce
de cabinet sombre et mal rangé où il entassait ses papiers pèle-mêle
avec divers instruments aratoires et ses échantillons de semence,
êtes-vous disposé à m'écouter avec calme et douceur?
Le fermier avait beaucoup bu pour se donner de l'aplomb avant d'aller
insulter Grand-Louis sur le terrier. En revenant, il avait encore bu
pour se calmer et se rafraîchir. En troisième lieu, il avait bu pour
conjurer la tristesse répandue autour de lui et chasser les idées noires
qui le gagnaient. Son pichet de faïence à fleurs bleues, en permanence
sur la table de la cuisine, lui servait ordinairement de contenance ou
de stimulant contre la première pesanteur de l'ivresse. Quand il se vit
seul avec la dame de Blanchemont et privé du secours de son vin blanc,
il se sentit mal à l'aise, fit machinalement le mouvement de chercher
sur sa table à écrire un verre qui ne s'y trouvait point, et, en voulant
offrir une chaise, il en fit tomber deux. Marcelle s'aperçut alors que
ses jambes, sa face rouge, sa langue et son cerveau étaient passablement
avinés, et, malgré le dégoût que lui inspirait ce redoublement d'attrait
du personnage, elle résolut d'affronter une franche explication avec
lui, se rappelant le proverbe _in vino veritas_.
Voyant qu'il avait à peine entendu ses premières paroles, elle revint à
l'assaut.--Monsieur Bricolin, lui dit-elle, j'ai eu le, plaisir de
vous demander si vous étiez disposé à écouter avec bienveillance et
tranquillité une demande assez délicate que j'ai à vous faire.
--Qu'est-ce qu'il y a, Madame? répondit le fermier d'un ton peu
gracieux, mais sans énergie. Il en voulait beaucoup à Marcelle, mais il
était trop appesanti pour le lui témoigner.
--Il y a, monsieur Bricolin, reprit-elle, que vous avez chassé de votre
maison le meunier d'Angibault, et que je désirerais savoir la cause de
votre mécontentement contre lui.
Bricolin fut étourdi de cette franche manière d'aborder la question. Il
y avait dans l'extérieur de Marcelle une sincérité hardie qui le gênait
toujours, et surtout dans un moment où il n'avait pas le libre exercice
de ses facultés. Dominé comme par une volonté supérieure à la sienne, il
fit le contraire de ce qu'il eût fait à jeun, il dit la vérité.
--Vous la savez, Madame, répondit-il, la cause de mon mécontentement! je
n'ai pas besoin de vous la dire.
--C'est donc moi? dit madame de Blanchemont.
--Vous? non. Je ne vous accuse pas. Vous songez à vos propres intérêts,
c'est tout simple, comme je songe aux miens... mais je trouve que c'est
le fait d'une canaille de faire semblant d'être mon ami, et d'aller,
pendant ce temps-là, vous donner des conseils contre moi. Écoutez-les,
profitez-en, payez-les bien, vous n'en manquerez pas. Mais moi, je mets
à la porte l'ennemi qui me nuit auprès de vous. Voilà!... Tant pis pour
ceux qui le trouvent mauvais... Je suis le maître chez moi; car enfin,
voyez-vous, madame de Blanchemont, je vous le dis, chacun pour soi!...
Vos intérêts sont vos intérêts à vous, mes intérêts sont mes intérêts à
moi. La canaille est de la canaille... Au _jour d'aujourd'hui_, chacun
songe à soi. Je suis le maître dans ma maison et dans ma famille, vous
avez vos intérêts comme j'ai les miens; pour des conseils contre moi,
vous n'en manquerez guère, je vous le dis....
Et M. Bricolin continua ainsi pendant dix minutes à se répéter
fastidieusement sans s'en apercevoir, perdant à chaque parole le
souvenir d'avoir dit déjà cent fois la même chose.
Marcelle, qui avait vu rarement de près des gens ivres, et qui n'avait
jamais causé avec aucun, l'écoutait avec étonnement, se demandant s'il
était devenu tout à coup idiot, et songeant avec effroi que le sort
de Rose et de son amant dépendait d'un homme dur et opiniâtre à jeun,
stupide et sourd quand le vin avait apaisé sa rudesse. Elle le laissa
ressasser pendant quelque temps les mêmes lieux communs ignobles, puis,
voyant que cela pouvait durer jusqu'à ce que le sommeil le prît sur sa
chaise, elle essaya de le dégriser en touchant brusquement la corde la
plus sensible.
--Voyons, monsieur Bricolin, dit-elle en l'interrompant, vous voulez
absolument acheter Blanchemont? Et si j'acceptais le prix que vous m'en
offrez, seriez-vous encore fâché?
Bricolin fit un effort pour relever ses paupières dilatées, et pour
regarder fixement Marcelle qui, de son côté, le regardait avec,
attention et assurance. Peu à peu l'oeil du fermier s'éclaircit, sa face
lourde et gonflée parut se raffermir, et on eût dit qu'un voile tombait
de dessus ses traits. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la
chambre, comme pour essayer ses jambes et rassembler ses idées. Il
craignait de rêver. Quand il revint s'asseoir vis-à-vis de Marcelle, son
attitude était solide et son teint presque pâle.
--Pardon, madame la baronne, lui dit-il, qu'est-ce que vous m'avez fait
l'honneur de me dire?
--Je dis, reprit Marcelle, que je suis capable de vous laisser ma terre
pour deux cent cinquante mille francs, si....
--Si quoi? demanda Bricolin d'un ton bref et avec un regard de lynx.