--Aimons-nous, s'écria Marcelle en se jetant dans les bras de son amant;

et ne me quitte pas, ne m'abandonne pas à mon ignorance, Lémor, car

tu m'as fait sortir de l'étroit horizon catholique où je faisais

tranquillement mon salut, mettant la décision de mon confesseur

au-dessus de celle du Christ, et me consolant de ne pouvoir être

chrétienne à la lettre, lorsqu'un prêtre m'avait dit: _Il est avec le

ciel des accommodements_. Tu m'as fait entrevoir une sphère plus vaste,

et aujourd'hui je n'aurais plus un instant de repos si tu m'abandonnais

sans guide dans ce pâle crépuscule de la vérité.

--Mais moi, je ne sais rien, répondit Lémor avec douleur. Je suis

l'enfant de mon siècle. Je ne possède pas la science de l'avenir, je ne

sais que comprendre et commenter le passé. Des torrents de lumière ont

passé devant moi, et comme tout ce qui est jeune et pur aujourd'hui,

j'ai couru vers ces grands éclairs qui nous détrompent de l'erreur sans

nous donner la vérité. Je hais le mal, j'ignore le bien. Je souffre, oh!

je souffre, Marcelle, et je ne trouve qu'en toi le beau idéal que je

voudrais voir régner sur la terre. Oh! je t'aime de tout l'amour que les

hommes repoussent du milieu d'eux, de tout le dévouement que la société

paralyse et refuse d'éclairer, de toute la tendresse que je ne puis

communiquer aux autres, de toute la charité que Dieu m'avait donnée pour

toi et pour eux, mais que toi seule comprends et ressens comme moi-même

lorsque tous sont insensibles ou dédaigneux. Aimons-nous donc sans nous

corrompre en nous mêlant à ceux qui triomphent, et sans nous abaisser

avec ceux qui se soumettent. Aimons-nous comme deux passagers qui

traversent les mers pour conquérir un nouveau monde, mais qui ne savent

pas s'ils l'atteindront jamais. Aimons-nous, non pour être heureux

dans l'_égoïsme à deux_, comme on appelle l'amour, mais pour souffrir

ensemble, pour prier ensemble, pour chercher ensemble ce qu'à nous deux,

pauvres oiseaux égarés dans l'orage, nous pouvons faire, jour par jour,

pour conjurer ce fléau qui disperse notre race, et pour rassembler

sous notre aile quelques fugitifs brisés comme nous d'épouvante et de

tristesse!

Lémor pleurait comme un enfant en pressant Marcelle contre son

coeur. Marcelle, entraînée par une sympathie brûlante et un respect

enthousiaste, tomba à genoux devant lui comme une fille devant son père,

en lui disant:

--Sauve-moi, ne me laisse pas périr! Tu étais là, tout à l'heure, tu

m'as entendue consulter un homme d'argent sur des affaires d'argent. Je

me laisse persuader de lutter contre la pauvreté pour sauver mon fils

de l'ignorance et de l'impuissance morale; si tu me condamnes, si tu

me prouves que mon fils sera meilleur et plus grand en subissant la

pauvreté, j'aurai peut-être l'effroyable courage de faire souffrir son

corps pour fortifier son âme!

--O Marcelle! dit Lémor en la forçant à se rasseoir et en se mettant

à son tour à genoux devant elle, tu as la force et la résolution des

grandes saintes et des fières martyres du temps passé. Mais où sont

les eaux du baptême, pour que nous y portions ton enfant? l'église des

pauvres n'est pas édifiée, ils vivent dispersés dans l'absence de toute

doctrine, suivant des inspirations diverses; ceux-ci résignés par

habitude, ceux-là idolâtres par stupidité, d'autres féroces par

vengeance, d'autres encore avilis par tous les vices de l'abandon et de

l'abrutissement. Nous ne pouvons pas demander au premier mendiant qui

passe d'imposer les mains à ton fils et de le bénir. Ce mendiant a trop

souffert pour aimer, c'est peut-être un bandit! Gardons ton fils à

l'abri du mal autant que possible, enseignons-lui l'amour du bien et le

besoin de la lumière. Cette génération la trouvera peut-être. Ce sera

peut-être à elle de nous instruire un jour. Garde ta richesse, comment

pourrais-je te la reprocher, quand je vois que ton coeur en est

entièrement détaché et que tu la regardes comme un dépôt dont le ciel

le demandera compte? Garde ce peu d'or qui te reste. Le bon meunier le

disait l'autre jour: Il est des mains qui purifient comme il en est qui

souillent et corrompent. Aimons-nous, aimons-nous, et comptons que Dieu

nous éclairera quand son jour sera venu. Et maintenant, adieu Marcelle,

je vois que tu désires que ce courage vienne de moi. Je l'aurai. Demain

j'aurai quitté cette douce et belle vallée où j'ai vécu deux jours si

heureux malgré tout! Dans un an j'y reviendrai: que tu sois dans

un palais ou dans une chaumière, je vois bien qu'il faut que je me

prosterne à ta porte et que j'y suspende mon bâton de pèlerin pour ne

jamais le reprendre.

Lémor s'éloigna, et, quelques moments après, Marcelle quitta la

chaumière à son tour. Mais quelque précaution qu'elle mît à dissimuler

sa retraite, elle se trouva face à face au bord de l'enclos avec un

enfant de mauvaise mine, qui, tapi derrière le buisson, semblait

l'attendre au passage. Il la regarda fixement d'un air effronté, puis,

comme enchanté de l'avoir surprise et reconnue, il se mit à courir dans

la direction d un moulin qui est situé sur la Vauvre de l'autre côté du

chemin. Marcelle, à qui cette laide figure ne parut pas inconnue, se

rappela, après quelque effort, que c'était là le _Patachon_ qui l'avait

tout récemment égarée dans la Vallée-Noire et abandonnée dans un

marécage. Cette tête rousse et cet oeil vert de mauvais augure lui

causèrent quelques inquiétudes, bien qu'elle ne pût concevoir quel

intérêt cet enfant pouvait avoir à surveiller ses démarches.

XXVIII.

LA FÊTE.

Le meunier était retourné à la danse, espérant y retrouver Rose

débarrassée de ce qu'il appelait dédaigneusement sa _cousinaille_. Mais

Rose boudait contre ses parents, contre la danse et un peu aussi contre

elle-même. Elle avait des remords de ne pas se sentir le courage

d'affronter les brocards de sa famille.

Son père l'avait prise à l'écart le matin.

--Rose, lui avait-il dit, ta mère t'a défendu de danser avec le

Grand-Louis d'Angibault, moi je te défends de lui faire cet affront.

C'est un honnête homme, incapable de te compromettre; et d'ailleurs, qui

pourrait s'aviser de faire un rapprochement entre toi et lui? Ce serait

trop _inconvenable_, et _au jour d'aujourd'hui_, on ne peut pas supposer

qu'un paysan oserait en conter à une fille de ton rang. Danse donc avec

lui; il ne faut pas humilier ses inférieurs; on a toujours besoin d'eux

un jour ou l'autre, et on doit se les attacher quand ça ne coûte rien.

--Mais si maman me gronde? avait dit Rose, à la fois heureuse de cette

autorisation, et blessée du motif qui la dictait.

--Ta mère ne dira rien. Je lui ai fait la morale, avait répondu M.

Bricolin; et en effet, madame Bricolin n'avait rien dit. Elle n'eût osé

désobéir à son seigneur et maître, qui lui permettait d'être méchante

avec les autres, à la seule condition qu'elle fléchirait devant lui.

Mais comme il n'avait pas jugé à propos de l'instruire de ses vues,

comme elle ignorait l'importance qu'il attachait à se conserver

l'alliance du meunier dans l'affaire diplomatique de l'acquisition

du domaine de Blanchemont, elle avait su éluder ses ordres, et sa

condescendance ironique était plus lâcheuse pour le Grand-Louis qu'une

guerre ouverte.

Ennuyé de ne pas voir Rose, et comptant sur la protection de son père,

qu'il avait vu rentrer à la ferme, Grand-Louis s'y rendit, cherchant

quelque prétexte pour causer avec lui et apercevoir l'objet de ses

pensées. Mais il fut assez surpris de trouver dans la cour M. Bricolin

en grande conférence avec le meunier de Blanchemont, celui dont le

moulin était situé au bas du terrier, juste en face de la maison de

la Piaulette. Or, M. Bricolin était, peu de jours auparavant,

irrévocablement brouillé avec ce meunier, qui avait eu quelque temps sa

pratique, et qui, selon lui, l'avait abominablement volé sur son grain.

Ledit meunier, innocent ou coupable, regrettant fort la pratique de la

ferme, avait juré haine et vengeance à Grand-Louis. Il ne cherchait

qu'une occasion de lui nuire, et il venait de la trouver. Le

propriétaire de son moulin était précisément M. Ravalard, à qui le

meunier d'Angibault avait vendu la calèche de Marcelle. Heureux et fier

d'essayer et de montrer son carrosse à ses vassaux, M. Ravalard, tout

en venant donner le coup d'oeil du maître aux propriétés qu'il avait

à Blanchemont, mais n'ayant pas de domestique qui sût conduire deux

chevaux a la fois, avait requis les talents du patachon roux qui faisait

le métier de conducteur du louage, et qui se vantait de connaître

parfaitement les chemins de la Vallée Noire. M. Ravalard était arrivé,

non sans peine, mais du moins sans accident, le matin de ce jour de

fête. Il avait mis ses chevaux à son moulin et n'avait pas fait remiser

_sa carrosse_, afin que, du haut du terrier, tout le monde pût la

contempler et savoir à qui elle appartenait.

La vue de cette brillante calèche avait déjà fort indisposé M. Bricolin,

qui détestait M. Ravalard, son rival en richesse territoriale dans la

commune. Il était descendu au chemin qui longe la Vauvre pour l'examiner

et la critiquer. Le meunier Grauchon, rival de Grand-Louis, était venu

lier conversation avec M. Bricolin, sans avoir l'air de se rappeler leur

inimitié, et il n'avait pas manqué de le narguer adroitement en lui

faisant comprendre que son maître était mieux en position que lui de

rouler carrosse. Là-dessus, M. Bricolin de dénigrer le carrosse, de

dire que c'était une vieille voiture du préfet mise à la réforme, une

brouette sans solidité, et qui ne sortirait peut-être pas de la Vallée

Noire aussi pimpante qu'elle y était entrée. Grauchon de défendre le

discernement de son bourgeois et la qualité de la marchandise; puis

de dire que cela _sortait de chez_ madame de Blanchemont et que le

Grand-Louis avait été le commissionnaire de cette acquisition. M.

Bricolin, surpris et choqué, écouta les détails de l'affaire, et sut que

le meunier d'Angibault avait décidé M. Ravalard à s'emparer de cet objet

de luxe en lui disant que cela ferait enrager M. Bricolin. Le fait

n'était malheureusement que trop vrai. M. Ravalard avait fait

conversation tout le long de son chemin avec le patachon. Celui-ci,

habile à se ménager un bon _pourboire_, et voyant le bourgeois enivré de

sa nouvelle voiture, ne lui avait pas parlé d'autre chose. Il n'y avait

rien de plus beau, de plus léger, de plus _aimable à conduire_ que cette

voiture-là. Ça devait avoir coûté au moins quatre mille francs, et ça en

valait le double dans le pays. M. Ravalard, doucement flatté de

cette naïve admiration, avait confié à son guide tous les détails de

l'affaire, et ce dernier, en déjeunant au moulin de Blanchemont, en

avait bavardé avec le meunier Grauchon. Voyant là que Grand-Louis

excitait la haine et l'envie, il avait envenimé les choses autant pour

le plaisir de jaser et de se faire écouter, que par suite de la rancune

qu'il gardait au Grand-Louis pour l'avoir raillé cruellement le jour de

l'aventure du bourbier.

Peu d'instants après que M. Bricolin eut quitté Grauchon, le front

plissé et l'air rogue, ledit Grauchon vit entrer Grand-Louis et Marcelle

chez la Piaulette. Ce rendez-vous, qui sentait le mystère, le frappa, et

il se creusa la cervelle pour trouver là une nouvelle occasion de nuire

à son ennemi. Il mit le patachon en embuscade, et, au bout d'une heure,

il sut que le Grand-Louis, un inconnu qui avait l'air d'être un nouveau

garçon de moulin engagé à son service, la jeune dame de Blanchemont et

M. Tailland, le notaire, avaient été enfermés en grande conférence chez

la Piaulette; qu'ils en étaient tous sortis séparément et en prenant

d'inutiles précautions pour n'être pas remarqués; enfin, qu'il se

tramait là quelque complot, une affaire d'argent, à coup sûr, puisque le

notaire s'en était mêlé. Grauchon n'ignorait pas que cet honnête notaire

était la bête noire et la terreur de Bricolin. Devinant à moitié la

vérité, il se hâta d'aller informer complaisamment Bricolin de tous ces

détails, et de lui faire compliment de la manière dont son favori le

meunier d'Angibault servait ses intérêts. C'est cette délation que

Grand-Louis surprit en entrant dans la cour de la ferme.

En toute autre circonstance, notre honnête meunier eût été droit à son

accusateur et l'eût forcé à s'expliquer devant lui. Mais voyant Bricolin

lui tourner le dos brusquement, et Grauchon le regarder en dessous d'un

air sournois et railleur, il se demanda avec inquiétude quelle grave

question pouvait s'agiter ainsi entre deux hommes qui, la veille, ne _se

seraient pas donné un coup de bonnet derrière l'église_, c'est-à-dire

qui ne se seraient pas salués en se rencontrant nez à nez dans le

chemin le plus étroit du bourg. Grand-Louis ne savait pas de quoi il

s'agissait, ni même s'il était l'objet de cet _à parte_ affecté; mais sa

conscience lui reprochait quelque chose. Il avait voulu jouer au plus

fin avec M. Bricolin. Au lieu de le repousser avec mépris lorsque

celui-ci lui avait offert de l'argent pour servir ses intérêts au

détriment de ceux de Marcelle, il avait feint de transiger avec lui pour

une ou deux bourrées avec Rose; il lui avait laissé l'espérance, et,

pour se venger de l'outrage de ses offres, il l'avait trompé.

«Je mériterais bien, pensa-t-il, que ma belle mine fût éventée. Voilà ce

que c'est que de _finasser_! Ma mère m'a toujours dit que c'était une

habitude du pays qui portait malheur, et moi, je n'ai pas su m'en

préserver. Si je m'étais montré honnête homme à ce maudit fermier, comme

je le suis au fond du coeur, il m'aurait haï, mais respecté et peut-être

craint davantage qu'il ne va le faire à présent, s'il découvre que je

lui ai dit des paroles de Marchois! Grand-Louis, mon ami, tu as fait

une sottise. Toutes les mauvaises actions sont bêtes; puisses-tu ne pas

boire la tienne!»

Tourmenté, intimidé et mécontent de lui-même, il alla rejoindre sa mère

sur le terrier pour lui proposer de la reconduire à Angibault. Les

vêpres étaient finies, et la meunière était déjà partie avec quelques

voisines, recommandant à Jeannie de dire à son maître de s'amuser encore

un peu, mais de ne pas rentrer trop tard.

Grand-Louis ne sut pas profiter de la permission. Livré à mille

anxiétés, il erra jusqu'au coucher du soleil sans prendre goût a rien,

attendant ou que Rose reparût, ou que son père vint lui faire connaître

ses intentions.

C'est à l'entrée de la nuit que les habitants du hameau s'amusent le

mieux un jour de fête. Les gendarmes, fatigués de n'avoir rien à faire,

commencent à reprendre leurs chevaux; les gens de la ville et des

environs grimpent dans leurs carrioles de toute espèce, et s'en vont,

pour éviter les mauvais chemins, de nuit. Les petits marchands plient

bagage, et le curé va souper gaiement avec quelque confrère venu pour

regarder danser, tout en soupirant peut-être de ne pouvoir prendre part

à ce coupable plaisir. Les indigènes restent donc seuls en possession du

terrain avec celui des ménétriers qui n'a pas fait une bonne journée, et

qui s'en dédommage en la prolongeant. Là, tous se connaissent, et,

une fois en train, se dédommagent d'avoir été dispersés, observés et

peut-être raillés par les étrangers; car on appelle étrangers, dans la

Vallée-Noire, tout ce qui sort du rayon d'une lieue. Alors, toute la

petite population de la localité se met en danse, même les vieilles

parentes et amies qu'on n'eût pas osé produire au grand jour, même la

grosse servante du cabaret, qui s'est évertuée depuis le matin à servir

ses pratiques, et qui retrousse son tablier enfumé pour se trémousser

avec des grâces surannées; même le petit tailleur bossu, qui eût fait

rougir les jeunes filles en les embrassant à la _belle heure_, et qui

dit, en fendant sa bouche jusqu'aux oreilles, _qu'à la nuit tous les

chats sont gris_.

Rose, ennuyée de bouder, retrouva l'envie de se divertir lorsque tous

ses parents furent partis. Avant de retourner à la fête, elle voulut

voir la folle, qui avait dormi tout le jour sous la garde de la grosse

Chounette. Elle entra doucement dans sa chambre, et la trouva éveillée,

assise sur son lit, l'air pensif et presque calme. Pour la première

fois, depuis bien longtemps, Rose osa lui toucher la main et lui

demander de ses nouvelles, et, pour la première fois depuis douze ans,

la folle ne retira pas sa main et ne se retourna pas du côté de la

ruelle avec humeur.

--Ma chère soeur, ma bonne Bricoline, répéta Rose enhardie et joyeuse,

te sens-tu mieux?

--Je me sens bien, répondit la folle d'une voix brève. J'ai trouvé en

m'éveillant ce que je cherchais _depuis cinquante-quatre ans_.

--Et que cherchais-tu, ma chérie?

--_Je cherchais la tendresse!_ répondit la Bricoline d'un ton étrange et

en posant un doigt sur ses lèvres d'un air mystérieux. Je l'ai cherchée

partout: dans le vieux château, dans le jardin, au bord du la source,

dans le chemin creux, dans la garenne surtout! Mais elle n'est pas là,

Rose, et tu la cherches en vain, toi-même. Ils l'ont cachée dans un

grand souterrain qui est sous cette maison, et c'est sous des ruines

qu'on pourra la trouver. Cela m'est venu en dormant, car en dormant

je pense et je cherche toujours. Sois tranquille, Rose, et laisse-moi

seule! Cette nuit, pas plus tard que cette nuit, je trouverai la

tendresse et je l'en ferai part. C'est alors que nous serons riches! _Au

jour d'aujourd'hui_, comme dit ce gendarme qu'on a mis ici pour nous

garder, nous sommes si pauvres que personne ne veut de nous. Mais

demain, Rose, pas plus tard que demain, nous serons mariées toutes les

deux, moi avec Paul, qui est devenu roi d'Alger; et toi avec cet homme

qui porte des sacs de blé et qui te regarde toujours. J'en ferai mon

premier ministre, et son emploi sera de faire brûler à petit feu

ce gendarme qui dit toujours la même chose et qui nous a fait tant

souffrir. Mais tais-toi, ne parle de cela à personne. C'est un grand

secret, et le sort de la guerre d'Afrique en dépend.

Ce discours bizarre effraya beaucoup Rose, et elle n'osa parler

davantage à sa soeur, dans la crainte de l'exalter de plus en plus.

Elle ne voulut pas la quitter que le médecin, qu'on attendait à cette

heure-là, ne fut venu, et même elle oublia son envie de danser et resta

pensive auprès du lit de la folle, la tête penchée, les deux mains

croisées sur son genou et le coeur rempli d'une tristesse profonde.

C'était un contraste frappant que ces deux soeurs, l'une si horriblement

dévastée par la souffrance, si repoussante dans son abandon d'elle-même,

l'autre si bien parée, brillante de fraîcheur et de beauté; et

cependant, il y avait de la ressemblance dans leurs traits; toutes deux

aussi couvaient, à des degrés différents, dans leur sein, _une amour

contrariée_, comme on dit dans le pays; toutes deux étaient tristes et

graves. La moins abattue des deux était la folle, qui roulait dans son

esprit égaré des espérances et des projets fantastiques.

Le médecin arriva très-exactement. Il examina la folle avec l'espèce

d'apathie d'un homme qui n'a rien à espérer, rien à tenter dans un cas

depuis longtemps désespéré.

--Le pouls est le même, dit-il. Il n'y a pas de changement.

--Pardonnez-moi, docteur, lui dit Rose en l'attirant à part. Il y a du

changement depuis hier soir. Elle crie, elle dort, elle parle autrement

que de coutume. Je vous assure qu'il se fait en elle une révolution. Ce

soir, elle cherche à rassembler ses idées et à les exprimer, quoique

ce soient les idées du délire; est-ce, pire, est-ce mieux que son

abattement ordinaire? Qu'en pensez-vous?

--Je ne pense rien, répondit le médecin. On peut s'attendre à tout dans

ces sortes de maladies, et on ne peut rien prévoir. Votre famille a eu

tort de ne pas faire les sacrifices nécessaires pour l'envoyer dans un

de ces établissements où des gens de l'art s'occupent spécialement des

cas exceptionnels. Moi, je ne me suis jamais vanté de la guérir, et je

pense que, même les plus habiles, ne pourraient en répondre aujourd'hui.

Il est trop tard. Tout ce que je désire, c'est que sa manie de silence

et de solitude ne dégénère pas en fureur. Évitez de la contrarier et

ne la faites pas parler, afin que sa pensée ne se fixe pas sur un même

objet.

--Hélas! dit Rose, je n'ose vous contredire, et pourtant c'est si

affreux de vivre toujours seule, en horreur à tout le monde! Lorsqu'elle

semble enfin chercher quelque sympathie, quelque pitié, faudra-t-il

opposer à ce besoin d'affection un silence glacé? Savez-vous ce qu'elle

me disait tout à l'heure? Elle disait que depuis qu'elle est folle (elle

prétend qu'il y a cinquante-quatre ans), elle était occupée à chercher

la tendresse. Pauvre fille, il est certain qu'elle ne l'a guère trouvée!

--Et disait-elle cela en termes raisonnables?

--Hélas, non! elle y mêlait des idées effrayantes et des menaces

épouvantables.

--Vous voyez bien que ces épanchements du délire sont plus dangereux

que salutaires. Laissez-la seule, croyez-moi, et, si elle veut sortir,

empêchez qu'on ne gène en rien ses habitudes. C'est la seule manière

d'éviter que la crise d'hier soir ne revienne.

Rose obéit à regret; mais Marcelle, qui désirait se retirer dans sa

chambre pour écrire et qui voyait sa compagne triste et préoccupée,

la conjura d'aller se distraire, et lui promit qu'au premier cri, au

premier symptôme d'agitation de sa soeur, elle l'enverrait avertir par

la petite Fanchon. D'ailleurs, madame Bricolin était occupée aussi à

la maison, et la grand'mère pressait Rose de venir encore danser une

bourrée sous ses yeux avant la clôture de l'assemblée.

--Songe, lui dit-elle, que je compte maintenant les jours de fête, en me

disant chaque année que je ne verrai peut-être pas la suivante. Il faut

que je te voie encore danser et t'amuser aujourd'hui, autrement il m'en

roterait une idée triste, et je me figurerais que ça doit me porter

malheur.

Rose ne fit point trois pas sur le terrier sans voir Grand-Louis à ses

côtés.

--Mademoiselle Rose, lui dit-il, votre papa ne vous a-t-il rien dit

contre moi?

--Non. Il m'a, au contraire, presque commandé ce matin de danser avec

toi.

--Mais... depuis ce matin?

--Je l'ai à peine vu; il ne m'a pas parlé. Il paraît très-occupé de ses

affaires.

--Allons, Louis, dit la grand'mère, tu ne fais donc pas danser Rose? tu

ne vois donc pas qu'elle en a envie?

--Est-ce vrai, mam'selle Rose? dit le meunier en prônant la main de la

jeune fille; auriez-vous fantaisie de danser encore ce soir avec moi?

--Je veux bien danser, répondit-elle avec une nonchalance assez

piquante.

--Si c'est avec quelque autre que moi, dit Grand-Louis en pressant le

bras de Rose sur son coeur agité, dites, j'irai le chercher!

--Cela veut peut-être dire que vous souhaiteriez que ce ne fût pas vous?

répondit la malicieuse fille en s'arrêtant.

--Vous pensez ça? s'écria le meunier transporté d'amour. Eh bien, vous

allez voir si j'ai les jambes engourdies!

Et il l'entraîna, il l'emporta presque au milieu de la danse, où, au

bout d'un instant, oublieux l'un et l'autre de leurs inquiétudes et de

leurs chagrins, ils rasèrent légèrement le gazon, en se tenant la main

un peu plus serrée que la bourrée ne l'exigeait absolument.

Mais cette enivrante bourrée n'était pas finie, que M. Bricolin, qui

avait attendu ce moment pour rendre l'affront plus sanglant à la face de

tout le village, s'élança au beau milieu des danseurs, et, d'un geste

interrompant la cornemuse, qui eût couvert sa voix:

--Ma fille! s'écria-t-il en prenant le bras de Rose, vous êtes une

honnête et respectable fille; ne dansez donc plus jamais avec des gens

que vous ne connaissez pas!

--Mademoiselle Rose danse avec moi, monsieur Bricolin! répondit

Grand-Louis fort animé.

--C'est à cause de ça que je le lui défends, comme je vous défends, à

vous, de vous permettre de l'inviter, ni de lui adresser la parole, ni

de jamais passer ma porte, ni...

La voix tonnante du fermier fut étouffée par cet excès d'éloquence, et,

la colère le faisant bégayer, Grand-Louis l'arrêta.

--Monsieur Bricolin, lui dit-il, vous êtes le maître de commander en

père à votre fille, vous êtes le maître de me défendre votre maison,

mais vous n'êtes pas le maître de m'offenser en public avant de m'avoir

donné une explication en particulier.

--Je suis le maître de faire tout ce que je veux, reprit Bricolin

exaspéré, et de dire à un mauvais sujet tout ce que je pense de lui!

--A qui dites-vous ça, monsieur Bricolin? demanda Grand-Louis, dont les

yeux se remplirent d'éclairs; car bien qu'il se fût dit, dès le début

de cette scène: «Nous y voila! j'ai ce que je mérite jusqu'à un certain

point,» il lui était impossible de supporter patiemment un outrage.

--Je dis cela à qui bon me semble! répondit Bricolin d'un air

majestueux, mais, au fond, intimidé subitement.

Le meunier d'Angibault · 第 20 / 26 段