«Que la Providence qui vous envoie tout ce courage daigne vous le

conserver! Il ne m'étonne pas de votre part, quoiqu'il soit grand.

Ne louez pas le mien. A mon âge on n'a pas longtemps à souffrir! Au

vôtre... heureusement, on ne se fait pas une idée nette de la longueur

et de la difficulté de l'existence. Ma fille, vos projets sont louables,

excellents, et d'autant plus sages qu'ils sont nécessaires; encore plus

nécessaires que vous ne pensez. Nous aussi, ma chère Marcelle, nous

sommes ruinés! et nous ne pourrons peut-être rien laisser en héritage à

notre petit-fils bien-aimé. Les dettes de mon malheureux fils surpassent

tout ce que vous en connaissez, tout ce qu'on pouvait prévoir.

Nous temporiserons avec les créanciers; mais nous acceptons la

responsabilité, et c'est en privant l'avenir d'Édouard de l'honorable

fortune à laquelle il devait aspirer après notre décès. Élevez-le donc

avec simplicité. Apprenez-lui à se créer lui-même des ressources par ses

talents et à maintenir son indépendance par la dignité avec laquelle il

saura supporter le malheur. Quand il sera en âge d'homme nous ne serons

plus du monde. Qu'il respecte la mémoire de vieux parents qui ont

préféré l'honneur d'un gentilhomme à ses plaisirs, et qui ne lui

auront laissé en héritage qu'un nom pur et sans reproche. Le fils d'un

banqueroutier n'aurait eu dans la vie que des jouissances condamnables;

le fils d'un père coupable aura, du moins, quelque obligation à ceux qui

auront su mettre sa vie à l'abri du blâme public.

«Demain je vous écrirai des détails, aujourd'hui je suis sous le coup de

la découverte d'un nouvel abîme. Je vous l'annonce en peu de mots. Je

sais que vous pouvez tout comprendre et tout supporter. Adieu, ma fille,

je vous admire et je vous aime.»

[Illustration: Se jeta au milieu de la _bourrée_ en criant malheur.]

--Édouard! dit Marcelle en couvrant de baisers son fils endormi, il

était donc écrit au ciel que tu aurais la gloire et peut-être le

bonheur de ne pas succéder à la richesse et au rang de tes pères! Ainsi

périssent les grandes fortunes, ouvrage des siècles, en un seul jour!

Ainsi les anciens maîtres du monde, entraînés par la fatalité, plus

encore que par leurs passions, se chargent d'accomplir eux-mêmes les

décrets de la sagesse divine, qui travaille insensiblement à niveler les

forces de tous les hommes! Puisses-tu comprendre un jour, ô mon enfant!

que cette loi providentielle t'est favorable, puisqu'elle te jette dans

le troupeau de brebis qui est à la droite du Christ, et te sépare des

boucs qui sont à sa gauche. Mon Dieu, donnez-moi la force et la sagesse

nécessaires pour faire de cet enfant un homme! Pour en faire un

patricien, je n'avais qu'à me croiser les bras et laisser agir la

richesse. A présent j'ai besoin de lumières et d'inspirations; mon

Dieu, mon Dieu! vous m'avez donné cette tâche à remplir, vous ne

m'abandonnerez pas!

«Lémor! écrivait-elle un instant après, mon fils est ruiné, ses parents

sont ruinés. Mon fils est pauvre. Il eût été peut-être un riche indigne

et méprisable. Il s'agit d'en faire un pauvre courageux et noble. Cette

mission vous était réservée par la Providence. A présent, parlerez-vous

jamais de m'abandonner? Cet enfant, qui était un obstacle entre nous,

n'est-il pas un lien cher et sacré? A moins que vous ne m'aimiez plus

dans un an, Henri, qui peut s'opposer maintenant à notre bonheur? Ayez

du courage, ami, partez. Dans un an, vous me retrouverez dans quelque

chaumière de la Vallée-Noire, non loin du moulin d'Angibault.»

Marcelle écrivit ce peu de lignes avec exaltation. Seulement, lorsque sa

plume traça cette phrase: «_A moins que vous ne m'aimiez plus dans

un an_,» un imperceptible sourire donna à ses traits une expression

ineffable. Elle joignit à ce billet celui de sa belle-mère pour

explication, et, cachetant le tout, elle le mit dans sa poche, pensant

bien qu'elle ne tarderait pas à revoir le meunier et peut-être Lémor

lui-même sous cet habit de paysan qui lui allait si bien.

[Illustration: Aimons-nous, s'écria Marcelle.]

La folle dormit toute la journée. Elle avait la fièvre; mais depuis

douze ans elle ne l'avait point quittée un seul jour, et cet

anéantissement, où on ne l'avait jamais vue, faisait croire à une crise

favorable. Le médecin qu'on avait appelé de la ville et qui était

habitué à la voir, ne la trouva pas malade relativement à son état

ordinaire. Rose, bien rassurée, et rendue aux doux instincts de la

jeunesse, s'habilla lentement avec beaucoup de coquetterie. Elle voulait

être simple pour ne pas effaroucher son ami, en faisant devant lui

l'étalage de sa richesse; elle voulait être jolie pour lui plaire.

Elle chercha donc les plus ingénieuses combinaisons, et réussit à être

modeste comme une fille des champs et belle comme un ange du paradis.

Sans vouloir s'en rendre compte, au milieu de toutes ses douleurs, elle

avait un peu tremblé à l'idée de perdre cette riante journée. A dix-huit

ans, on ne renonce pas sans regret à enivrer tout un jour l'homme dont

on est aimée, et cette crainte était venue, à l'insu d'elle-même, se

mêler à la sincère et profonde douleur que sa soeur lui avait fait

éprouver. Lorsqu'elle parut à la grand'messe, il y avait longtemps que

Louis guettait son entrée. Il s'était placé de manière à ne pas la

perdre de vue un instant. Elle se trouva comme par hasard auprès de la

Grand'Marie, et il la vit avec attendrissement mettre son joli châle

sous les genoux de la meunière, en dépit du refus de la bonne femme.

Après l'office, Rose prit adroitement le bras de sa grand'mère, qui

avait coutume de ne pas quitter la meunière, son ancienne amie, quand

elle avait le plaisir de la rencontrer. Ce plaisir devenait chaque année

plus rare à mesure que l'âge rendait aux deux matrones la distance de

Blanchemont à Angibault plus difficile à franchir. La mère Bricolin

aimait à causer. Continuellement _rembarrée_, comme elle disait, par sa

belle-fille, elle avait un flux de paroles rentrées à verser dans le

sein de la meunière, qui, moins expansive, mais sincèrement attachée à

sa compagne de jeunesse, l'écoutait avec patience et lui répondait avec

discernement.

De cette façon, Rose espérait échapper toute la journée à la

surveillance de madame Bricolin et même à la société de ses autres

parents, la grand'mère aimant beaucoup mieux l'entretien des paysans ses

pareils que celui des parvenus de sa famille.

Sous les vieux arbres du terrier, en vue d'un site charmant, la foule

des jolies filles se pressait autour des ménétriers placés deux à deux

sur leurs tréteaux à peu de distance les uns des autres, faisant assaut

de bras et de poumons, se livrant à la concurrence la plus jalouse,

jouant chacun dans son ton et selon son prix, sans aucun souci de

l'épouvantable cacophonie produite par cette réunion d'instruments

braillards qui s'évertuaient tous à la fois à qui contrarierait l'air et

la mesure de son voisin. Au milieu de ce chaos musical, chaque quadrille

restait inflexible à son poste, ne confondant jamais la musique qu'il

avait payée avec celle qui hurlait à deux pas de lui, et ne frappant

jamais du pied à faux pour marquer le rhythme, tour de force de

l'oreille et de l'habitude. Les ramées retentissaient de bruits non

moins hétérogènes, ceux-ci chantant à pleine voix, ceux-là parlant de

leurs affaires avec passion; les uns trinquant de bonne amitié, les

autres menaçant de se jeter les pots à la tête, le tout rehaussé de deux

gendarmes indigènes circulant d'un air paterne au milieu de cette cohue,

et suffisant, par leur présence, à contenir cette population paisible

qui, des paroles, en vient rarement aux coups.

Le cercle compacte qui se formait autour des premières bourrées

s'épaissit encore lorsque la charmante Rose ouvrit la danse avec le

grand farinier. C'était le plus beau couple de la fête et celui dont

le pas ferme et léger électrisait tous les autres. La meunière ne put

s'empêcher de le faire remarquer à la mère Bricolin, et même elle ajouta

que c'était un malheur que deux jeunes gens si bons et si beaux ne

fussent pas destinés l'un à l'autre.

--_Fié pour moi_ (c'est-à-dire, quant à moi), répondit sans hésiter

la vieille fermière, je n'en ferais ni une ni deux, si j'étais la

maîtresse; car je suis sûre que ton garçon rendrait ma petite-fille

plus heureuse qu'elle ne le sera jamais avec un autre. Je sais bien que

Grand-Louis l'aime; ça se voit de reste, quoiqu'il ait l'esprit de n'en

rien dire. Mais que veux-tu, ma pauvre Marie? on ne pense qu'à l'argent,

chez nous. J'ai fait la bêtise d'abandonner tout mon bien à mon fils,

et depuis ce temps-là, on ne m'écoute pas plus que si j'étais morte. Si

j'avais agi autrement, j'aurais aujourd'hui le droit de marier Rose à

mon gré en la dotant. Mais il ne me reste que les sentiments, et c'est

une monnaie qui ne se rend pas chez nous en bons procédés.

Malgré l'adresse que Rose sut mettre à passer d'un groupe à l'autre pour

éviter sa mère et se retrouver toujours, soit à côté, soit vis-à-vis de

son ami, madame Bricolin et sa société réussirent à la rejoindre et à se

fixer autour d'elle. Ses cousins la firent danser jusqu'à la fatiguer,

et Grand-Louis s'éloigna prudemment, sentant qu'à la moindre querelle

sa tête s'échaufferait plus que de raison. On avait bien essayé de

l'_entreprendre_ par des plaisanteries blessantes; mais le regard clair

et hardi de ses grands yeux bleus, son calme dédaigneux et sa haute

stature avaient contenu aisément la bravoure des Bricolin. Quand il

se fut retiré, on s'en donna à coeur joie, et Rose fut fort surprise

d'entendre ses soeurs, ses belles-soeurs et ses nombreuses cousines

décréter, autour d'elle, que ce grand garçon avait l'air d'un sot,

qu'il dansait ridiculement, qu'il paraissait bouffi de prétentions, et

qu'aucune d'elles ne voudrait danser avec lui pour _tout un monde_.

Rose avait de l'amour-propre. On avait trop obstinément travaillé à

développer ce défaut en elle pour qu'elle ne fût pas sujette à y tomber

quelquefois. On avait tout fait pour corrompre et rabaisser cette bonne

et franche nature, et si l'on n'y avait guère réussi, c'est qu'il est

des âmes incorruptibles sur lesquelles l'esprit du mal a peu de prise.

Cependant elle souffrit d'entendre dénigrer si obstinément et si

amèrement son amoureux. Elle en prit de l'humeur, n'osa plus se

promettre de danser encore avec lui, et, déclarant qu'elle avait mal à

la tête, elle rentra à la ferme, après avoir vainement cherché Marcelle,

dont l'influence lui eût rendu, elle le sentait bien, le courage et le

calme.

XXVII.

LA CHAUMIÈRE.

Marcelle avait été attendre le meunier au bas du terrier, ainsi qu'il le

lui avait expressément recommandé. Au coup de deux heures, elle le vit

entrer dans un enclos très-ombragé et lui faire signe de le suivre.

Après avoir traversé un de ces petits jardins de paysan, si mal tenus,

et par conséquent si jolis, si touffus et si verts, elle entra, en se

glissant sous les haies, dans la cour d'une des plus pauvres chaumières

de la Vallée-Noire. Cette cour était longue de vingt pieds sur six,

fermée d'un côté par la maisonnette, de l'autre par le jardin, à chaque

bout par des appentis en fagots recouverts de paille, qui servaient à

rentrer quelques poules, deux brebis et une chèvre, c'est-à-dire toute

la richesse de l'homme qui gagne son pain au jour le jour et qui ne

possède rien, pas même la chétive maison qu'il habite et l'étroit enclos

qu'il cultive; c'est le véritable prolétaire rustique. L'intérieur de la

maison était aussi misérable que l'entrée, et Marcelle fut touchée de

voir par quelle excessive propreté le courage de la femme luttait là

contre l'horreur du dénûment. Le sol inégal et raboteux n'avait pas un

grain de poussière, les deux ou trois pauvres meubles étaient clairs et

brillants comme s'ils eussent été vernis; la petite vaisselle de terre,

dressée à la muraille et sur des planches, était lavée et rangée avec

soin. Chez la plupart des paysans de la Vallée-Noire, la misère la plus

réelle, la plus complète, se dissimule discrètement et noblement sous

ces habitudes consciencieuses d'ordre et de propreté. La pauvreté

rustique y est attendrissante et affectueuse. On vivrait de bon coeur

avec ces indigents. Ils n'inspirent pas le dégoût, mais l'intérêt et une

sorte de respect. Il faudrait si peu du superflu du riche pour faire

cesser l'amertume de leur vie, cachée sous ces apparences de calme

poétique!

Cette réflexion frappa Marcelle au coeur lorsque la _Piaulette_ vint à

sa rencontre, avec un enfant dans ses bras et trois autres pendus à son

tablier; tout cela, en habits du dimanche, était frais et propre. Cette

Piaulette (ou Pauline), était jeune encore, et belle, quoique fanée

par les fatigues de la maternité et l'abstinence des choses les plus

nécessaires à la vie. Jamais de viande, jamais de vin, pas même de

légumes pour une femme qui travaille et allaite! Cependant les enfants

auraient revendu de la santé à celui de Marcelle, et la mère avait le

sourire de la bonté et de la confiance sur ses lèvres pâles et flétries.

--Entrez chez nous et asseyez-vous, Madame, dit-elle en lui offrant une

chaise de paille couverte d'une serviette de grosse toile de chanvre

bien lessivée. Le monsieur que vous attendez est déjà venu, et, ne vous

trouvant pas, il a été faire un tour à l'assemblée, mais il reviendra

tout à l'heure. Si je pouvais vous offrir quelque chose en attendant!...

Voilà des prunes toutes fraîchement cueillies et des noisettes. Allons,

Grand-Louis, prends donc un fruit de mon jardin, toi aussi?... Je

voudrais tant pouvoir t'offrir un verre de vin, mais nous n'en cueillons

pas, tu le sais bien, et si ce n'était de toi, nous n'aurions pas

toujours du pain.

--Vous êtes très-pauvre? dit Marcelle, en glissant une pièce d'or dans

la poche de la petite fille qui louchait avec étonnement sa robe de soie

noire; et Grand-Louis, qui n'est pas bien riche lui-même, vient à votre

secours?

--Lui? répondit la Piaulette, c'est le meilleur coeur d'homme que le bon

Dieu ait fait! Sans lui nous serions morts de faim et de froid depuis

trois hivers; mais il nous donne du blé, du bois, il nous prête ses

chevaux pour aller en pèlerinage quand nous avons des malades, il....

--En voilà bien assez, Piaulette, pour me faire passer pour un saint,

dit le meunier en l'interrompant. Vraiment, c'est bien beau de ma part

de ne pas avoir abandonné un bon ouvrier comme ton mari!

--Un bon ouvrier! dit la Piaulette en secouant la tête. Pauvre cher

homme! M. Bricolin dit partout que c'est un lâche parce qu'il n'est pas

fort.

--Mais il fait ce qu'il peut. Moi j'aime les gens de bonne volonté;

aussi je l'emploie toujours.

--C'est ce qui fait dire à M. Bricolin que tu ne seras jamais riche et

que tu n'as pas de bon sens d'employer des gens de petite santé.

--Eh bien, si personne ne les emploie, il faudra donc qu'ils meurent de

faim? Beau raisonnement!

--Mais vous savez, dit tristement Marcelle, la moralité que tire de là

M. Bricolin: _tant pis pour eux!_

--Mam'selle Rose est bien bonne, reprit la Piaulette. Si elle pouvait,

elle secourrait les malheureux; mais elle ne peut rien, la pauvre

demoiselle, que d'apporter en cachette un peu de pain blanc pour faire

la soupe à mon petit. Et c'est bien malgré moi; car si sa mère la

voyait! oh! la rude femme! Mais le monde est comme ça. Il y a des

méchants et des bons. Ah! voilà M. Tailland qui vient. Vous n'attendrez

pas longtemps.

--Piaulette, tu sais ce que je t'ai recommandé, dit le meunier en posant

le doigt sur ses lèvres.

--Oh! répondit-elle, j'aimerais mieux me faire couper la langue que de

dire un mot.

--C'est que, vois-tu....

--Tu n'as pas besoin de m'expliquer le pourquoi et le comment,

Grand-Louis; il suffit que tu me commandes de me taire. Allons, enfants,

dit-elle à ses trois marmots qui jouaient sur la porte; allons-nous-en

voir un peu l'assemblée.

--Cette dame a mis un louis d'or dans la poche de ta petite, lui dit

tout bas le Grand-Louis. Ce n'est pas pour payer ta discrétion; elle

sait bien que tu ne la vends pas. Mais c'est qu'elle a vu que tu étais

dans le besoin. Serre-le, l'enfant le perdrait, et ne remercie pas; la

dame n'aime pas les compliments, puisqu'elle s'est cachée en te faisant,

cette charité.

M. Tailland était un honnête homme, très-actif pour un Berrichon, assez

capable en affaires, mais seulement un peu trop ami de ses aises. Il

aimait les bons fauteuils, les jolies petites collations, les longs

repas, le café bien chaud et les chemins sans cahots pour son cabriolet.

Il ne trouvait rien de tout cela à la fête de Blanchemont. Et cependant,

tout en pestant un peu contre les plaisirs de la campagne, il y restait

volontiers tout le jour pour rendre service aux uns et pour faire ses

affaires avec les autres. En un quart d'heure de conversation, il eut

bientôt démontré à Marcelle la possibilité, la probabilité même de

vendre cher. Mais quant à vendre vite et à être payée comptant, il

n'était pas de l'avis du meunier. Rien ne se fait vite dans notre pays,

dit-il. Cependant ce serait une folie de ne pas essayer de gagner

cinquante mille francs sur le prix offert par Bricolin. Je vais y

mettre tous mes soins. Si, dans un mois, je n'ai pas réussi, je vous

conseillerai peut-être, vu votre position particulière, de céder. Mais

il y a cent à parier contre un que d'ici là Bricolin, qui grille d'être

seigneur de Blanchemont, aura composé avec vous, si vous savez feindre

une grande âpreté, qualité sauvage, mais nécessaire, dont je vois

bien, Madame, que vous n'êtes pas trop pourvue. Maintenant, signez la

procuration que je vous apporte, et je me sauve, parce que je ne veux

pas avoir l'air d'avoir fait concurrence, par mes menées, à mon collègue

M. Varin, que votre fermier aurait bien voulu vous faire choisir.

Grand-Louis reconduisit le notaire jusqu'à la sortie de l'enclos, et

chacun disparut de son côté. Il avait été convenu que Marcelle sortirait

seule, la dernière, quelques instants plus tard, et qu'elle tiendrait

les _huisseries_ de la maison fermées, afin que si quelque curieux

observait leurs mouvements, on crût la maison déserte.

Ces _huis_ de la chaumière se composaient d'une seule porte coupée en

deux transversalement, la partie supérieure servant de fenêtre pour

donner de l'air et du jour. Dans les anciennes constructions de nos

paysans, les croisées indépendantes de la porte et garnies de vitres

étaient inconnues. Celle de la Piaulette avait été bâtie il y a

cinquante ans, pour des gens aisés, tandis qu'aujourd'hui les plus

pauvres, pour peu qu'ils habitent une maison neuve, ont des croisées à

espagnolettes et des portes à serrure. Chez la Piaulette, la porte

à deux fins fermait en dedans et en dehors à l'aide d'un _coret_,

c'est-à-dire d'une cheville en bois que l'on plante dans un trou le la

muraille, d'où vient le vieux mot _coriller_ et _décoriller_, pour dire

fermer et ouvrir.

Lorsque Marcelle se fut renfermée ainsi, elle se trouva dans une

obscurité profonde, et alors elle se demanda quelle pouvait être

l'existence intellectuelle de gens qui, trop pauvres pour avoir de la

chandelle, étaient obligés, dès que la nuit venait, de se coucher en

hiver, ou de se tenir le jour dans les ténèbres pour se préserver du

froid. Je me disais, je me croyais ruinée, pensa-t-elle, parce que

j'étais forcée de quitter mon appartement doré, ouaté et tendu de soie;

mais que de degrés encore à parcourir dans l'échelle des existences

sociales avant d'en venir à cette vie du pauvre qui diffère si peu de

celle des animaux! Pas de milieu entre supporter à toute heure les

intempéries du climat, ou s'ensevelir dans le néant de l'oisiveté comme

le mouton dans la bergerie! A quoi s'occupe cette triste famille dans

les longues soirées de l'hiver? A parler? Et de quoi parler si ce n'est

de ses maux! Ah! Lémor a raison, je suis trop riche encore pour oser

dire à Dieu que je n'ai rien à me reprocher.

Cependant les yeux de Marcelle s'habituaient à l'obscurité. La porte,

mal jointe, laissait pénétrer une lueur vague qui devenait plus claire

à chaque instant. Tout à coup Marcelle tressaillit en voyant qu'elle

n'était pas seule dans la chaumière, mais son second frisson ne fut pas

causé par la peur: Lémor était à ses côtés. Il s'était caché, à l'insu

de tous, derrière le lit en forme de corbillard, garni de rideaux

de serge. Il s'était enhardi jusqu'à rechercher un tête-à-tête avec

Marcelle, se disant que c'était le dernier, et qu'il faudrait partir

après.

--_Puisque vous voilà_, lui dit-elle, dissimulant, avec une tendre

coquetterie, la joie et l'émotion de sa surprise, je veux vous dire

tout haut ce que je pensais. Si nous étions réduits à habiter cette

chaumière, votre amour résisterait-il à la souffrance du jour et à

l'inaction du soir? Pourriez-vous vivre privé de livres, ou ne pouvant

vous en servir faute d'une goutte d'huile dans la lampe, et de temps aux

heures où le travail occuperait vos bras? Après quelques années

d'ennuis et de privations de tous genres, trouveriez-vous cette demeure

pittoresque dans son délabrement et la vie du pauvre poétique dans sa

simplicité?

--J'avais les mêmes pensées précisément, Marcelle, et je songeais à vous

demander la même chose. M'aimeriez-vous si je vous entretenais, par mes

utopies, dans une pareille misère?

--Il me semble que oui, Lémor.

--Et pourquoi doutez-vous de moi? Ah! vous n'êtes pas sincère en me

répondant oui!

--Je ne suis pas sincère? dit Marcelle en mettant ses deux mains dans

celles de Lémor. Mon ami, je veux être digne de vous, c'est pourquoi je

me préserve de l'exaltation romanesque qui peut pousser, même une femme

du monde, à tout affirmer, à tout promettre, sauf à ne rien tenir, et

à se dire le lendemain: «J'ai composé hier un joli roman.» Moi, je

ne passe pas un jour sans adresser à ma conscience les plus sévères

interrogations, et je crois être sincère en vous répondant que je ne

puis me représenter une situation, fût-ce l'horreur d'un cachot, où je

cesserais de vous aimer à force de souffrir!

--O Marcelle! chère et grande Marcelle! Mais pourquoi donc doutez-vous

de moi?

--Parce que l'esprit de l'homme diffère du nôtre. Il est habitué à

d'autres aliments que la tendresse et la solitude. Il lui faut de

l'activité, du travail, l'espoir d'être utile, non-seulement à sa

famille, mais à l'humanité.

--Aussi, n'est-ce pas un devoir de se précipiter volontairement dans

cette impuissance de la misère!

--Nous vivons donc dans un temps où les devoirs se contredisent? car on

n'a la puissance de l'esprit qu'avec les lumières de l'instruction, et

l'instruction qu'avec la puissance de l'argent: et pourtant, tout ce

dont on jouit, tout ce qu'on acquiert, tout ce qu'on possède, est au

détriment de celui qui ne peut rien acquérir, rien posséder des biens

célestes et matériels.

--Vous me prenez par mes propres utopies, Marcelle. Hélas! que vous

répondrai-je, sinon que nous vivons, en effet, dans un temps d'énorme

et inévitable inconséquence, où les bons coeurs veulent le bien et sont

forcés d'accepter le mal? On ne manque pas de raisons pour se prouver

à soi-même, comme font tous les heureux du siècle, qu'on doit soigner,

édifier et poétiser sa propre existence pour faire de soi un instrument

actif et puissant au service de ses semblables; que se sacrifier,

s'abaisser et s'annihiler comme les premiers chrétiens du désert, c'est

neutraliser une force, c'est étouffer une lumière que Dieu avait envoyée

aux hommes pour les instruire et les sauver. Mais que d'orgueil dans ce

raisonnement, tout juste qu'il semble dans la bouche de certains

hommes éclairés et sincères! C'est le raisonnement de l'aristocratie.

Conservons nos richesses pour faire l'aumône, disent aussi les dévots

de votre caste. C'est nous, disent les princes de l'Église, que Dieu a

institués pour éclairer les hommes. C'est nous, disent les démocrates de

la bourgeoisie, nous seuls, qui devons initier le peuple à la liberté!

Voyez pourtant quelles aumônes, quelle éducation et quelle liberté ces

puissants ont données aux misérables! Non! la charité particulière ne

peut rien, l'Eglise ne veut rien, le libéralisme moderne ne sait rien.

Je sens mon esprit défaillir et mon coeur s'éteindre dans ma poitrine

quand je songe à l'issue de ce labyrinthe où nous voilà engagés, nous

autres qui cherchons la vérité et à qui la société répond par des

mensonges ou des menaces. Marcelle, Marcelle, aimons-nous, pour que

l'esprit de Dieu ne nous abandonne pas!

Le meunier d'Angibault · 第 19 / 26 段