créature à quatre pieds. Je sais bien que ce n'est pas votre faute, et
je n'ai pas eu un instant la pensée de vous le reprocher. Que ça ne gâte
pas le souvenir de votre bonheur, l'ami! c'est bien peu de chose au
prix d'une si belle soirée que vous passiez pendant ce temps-là! Et si
j'avais jamais un rendez-vous avec Rose, moi, je me soucierais bien
d'aller toute ma vie à cheval sur un manche à balai! N'allez pas parler
de cela à madame Marcelle; elle serait capable de me donner un cheval
de mille francs, et vrai, cela me ferait de la peine. Je ne veux plus
m'attacher aux bêtes. Il y a bien assez de souci comme ça dans la vie
avec les gens! vous, dis-je; pensez à vos amours et faites-vous beau,
mais toujours paysan, pour aller à la fête, car il faut bien que l'on
s'habitue un peu à votre figure dans le pays. Ça vaudra mieux que de
vous cacher, ce qui donnerait des soupçons tout de suite. Vous verrez
madame Marcelle; vous ne lui parlerez pas, par exemple! D'ailleurs, vous
n'aurez pas l'occasion, elle ne dansera pas: elle est en grand deuil!...
mais Rose n'y est pas, jarnigué! et je compte bien danser avec elle
jusqu'à la nuit, à présent que le papa mignon y consent. Ça me fait
penser qu'il faut que je dorme une couple d'heures pour n'avoir pas
l'air d'un déterré. Ne vous chagrinez plus, dans cinq minutes vous allez
m'entendre ronfler.
Le meunier tint parole et quand, vers dix heures, on lui amena sa jument
noire, beaucoup plus belle, mais moins aimée que Sophie, quand revêtu de
sa veste de drap fin des dimanches, le menton bien rasé, le teint clair
et l'oeil brillant, il serra sa monture robuste dans ses grandes jambes,
la meunière en s'asseyant derrière lui à l'aide d'une chaise et du
bras de Lémor, ressentit un mouvement d'orgueil d'être la mère du beau
farinier.
On n'avait guère mieux dormi à la ferme qu'au moulin, et nous sommes
forcés de revenir un peu sur nos pas pour mettre le lecteur au courant
des événements qui s'y passèrent la nuit qui précéda la fête.
Lémor, partagé entre l'agitation pénible que lui avait causé son étrange
rencontre avec la folle, et la joie enivrante de revoir Marcelle,
n'avait pas remarqué, dans la garenne, que le meunier n'était pas
beaucoup plus calme que lui. Grand-Louis avait trouvé la cour de la
ferme remplie de mouvement et de tumulte. Deux pataches et trois
cabriolets, qui avaient apporté dans leurs flancs solides toute la
parenté des Bricolin, reposaient inclinés sur leurs bras fatigués le
long des étables et des fumiers. Toutes les pauvres voisines, avides de
gagner un mince salaire, avaient été mises en réquisition pour aider à
préparer le souper de ces hôtes plus nombreux et plus affamés qu'on ne
s'y attendait au château neuf. M. Bricolin, plus vain de montrer son
opulence que contrarié des frais qu'elle allait entraîner, était de la
meilleure humeur. Ses filles, ses fils, ses cousines, ses neveux et ses
gendres, venaient, chacun à son tour, lui demander à l'oreille quel jour
on pendrait la crémaillère au vieux château restauré et rebadigeonné,
avec le chiffre des Bricolin en guise d'écusson sur la porte.--Car
enfin tu vas être seigneur et maître de Blanchemont, lui disait-on pour
refrain banal, et tu administreras un peu mieux la fortune que tous ces
comtes et barons auxquels tu vas succéder, à la plus grande gloire de
l'aristocratie nouvelle, de la noblesse des bons écus. Bricolin était
donc ivre d'orgueil, et, tout en répondant avec un sourire malicieux
à ses chers parents: «Pas encore, pas encore! Peut-être jamais!» il
prenait avec délices toute l'importance d'un seigneur châtelain. Il ne
regardait plus à la dépense, il donnait des ordres à ses valets, à sa
mère, à sa fille et à sa femme d'une voix tonnante et en gonflant son
gros ventre jusqu'au menton. Toute la maison était bouleversée, la mère
Bricolin plumait des poulets, à peine morts, par douzaine, et madame
Bricolin, qui avait été d'abord d'une humeur massacrante en gouvernant
le tumulte de la cuisine, commençait à s'égayer aussi à sa manière,
en voyant le repas copieux, les chambres préparées et ses hôtes ravis
d'admiration. Ce fut à la faveur de tout ce désordre que le meunier
put facilement parler à Marcelle, et qu'elle-même, s'excusant par une
migraine, avait pu se soustraire au souper et aller rejoindre, pendant
ce festin, Lémor au fond de la garenne.
Rose, elle-même, tandis qu'on mettait le couvert, avait trouvé plus
d'un excellent prétexte pour errer dans la cour et pour dire en passant
quelques paroles amicales au Grand-Louis, suivant sa coutume. Mais sa
mère, qui ne la perdait guère de vue, avait trouvé de son côté un moyen
d'éloigner promptement le meunier. Forcée de se soumettre aux ordres de
son mari, qui lui avait impérativement enjoint de ne pas faire mauvaise
mine à ce dernier, elle avait imaginé, pour assouvir sa haine et pour
faire honte à Rose de son amitié pour lui, de le ridiculiser auprès de
ses autres filles et de ses autres parentes, toutes assez malicieuses et
insolentes, les jeunes comme les vieilles. Elle leur avait rapidement
confié, à chacune en particulier, que ce bel esprit de village se
flattait de plaire à sa fille, que Rose n'en savait rien et n'y faisait
nulle attention; que M. Bricolin, n'y voulant pas croire, le traitait
avec beaucoup trop de bonté; mais qu'elle possédait de bonne source un
fait curieux: à savoir, que _le beau farinier_, la coqueluche de toutes
les filles de mauvaise vie de la campagne, s'était maintes fois vanté de
plaire à la plus riche bourgeoise qu'il lui conviendrait de courtiser, à
celle-ci tout aussi bien qu'à celle-là.... Et là-dessus, madame Bricolin
nommait les personnes présentes, et riait d'une manière acre et
méprisante en retroussant son tablier et mettant le poing sur sa hanche.
De la partie féminine de la famille, la confidence avait promptement
passé, de bouche en bouche et d'oreille en oreille, à tous les Bricolin
de l'autre sexe, si bien que Grand-Louis, qui ne songeait qu'à s'en
aller rejoindre Lémor, se vit bientôt assailli d'épigrammes si plates
qu'elles étaient incompréhensibles, et accompagné, dans sa retraite, de
rires mal étouffés et de chuchotements de la dernière impertinence. Ne
concevant rien à la gaieté qu'il excitait, il était sorti de la ferme
inquiet, soucieux, et plein de mépris pour le gros sel de messieurs les
bourgeois de campagne rassemblés à Blanchemont ce soir-là.
D'après la recommandation de madame Bricolin, on eut soin que M.
Bricolin ne s'aperçût pas de la conspiration, et on se donna parole pour
persécuter le meunier le lendemain en présence de Rose. C'était, disait
sa mère, une nécessité d'humilier ce manant sous ses yeux, afin qu'elle
apprit à ne pas trop écouter son bon coeur, et à tenir les paysans à
distance.
Après le souper, on fit venir les ménétriers et on dansa dans la cour
par anticipation du lendemain. C'était dans un intervalle de repos que
le meunier, inquiet et pressé de se rendre à la Châtre, avait assuré que
la soirée de plaisir était close au château neuf, et qu'il avait forcé
les deux amants à se séparer beaucoup plus tôt qu'ils ne l'eussent
souhaité.
Lorsque Marcelle revint à la ferme, on avait recommencé à se divertir,
et, se sentant le même besoin de solitude et de rêverie qui avait
emporté Lémor dans les traînes de la Vallée-Noire, elle retourna dans la
garenne et s'y promena lentement jusqu'à minuit. Le son de la cornemuse,
uni à celui de la vielle, écorche un peu les oreilles de près; mais,
de loin, cette voix rustique qui chante parfois de si gracieux motifs
rendus plus originaux par une harmonie barbare, a un charme qui pénètre
les âmes simples et qui fait battre le coeur de quiconque en a été
bercé dans les beaux jours de son enfance. Cette forte vibration de
la musette, quoique rauque et nasillarde, ce grincement aigu et ce
_staccato_ nerveux de la vielle sont faits l'un pour l'autre et se
corrigent mutuellement. Marcelle les écouta longtemps avec plaisir, et,
remarquant que l'éloignement leur donnait de plus en plus de charme,
elle se trouva à l'extrémité de la garenne, perdue dans le rêve d'une
vie pastorale! dont on pense bien que son amour faisait tous les frais.
Mais elle s'arrêta tout à coup en rencontrant presque sous ses pieds la
folle étendue par terre, sans mouvement et comme morte. Malgré le dégoût
que lui inspirait la malpropreté inouïe de ce malheureux être, elle se
décida, après avoir vainement essayé de l'éveiller, à la soulever dans
ses bras et à la traîner à quelque distance. Elle l'appuya contre un
arbre, et ne se sentant pas la force de la porter plus loin, elle
se disposait à aller lui chercher du secours à la ferme, lorsque la
Bricoline commença à sortir de sa torpeur et à soulever, avec sa main
décharnée, ses longs cheveux hérissés d'herbes et de gravier qui lui
pesaient sur le visage. Marcelle l'aida à écarter ce voile épais qui
gênait sa respiration, et, pour la première fois, osant lui adresser la
parole, elle lui demanda si elle souffrait.
--Certainement, je souffre! répondit la folle avec une indifférence
effrayante, et du ton dont elle aurait dit: j'existe encore; puis elle
ajouta d'une voix brève et impérieuse: L'as-tu vu? Il est revenu. Il ne
veut pas me parler. T'a-t-il dit pourquoi?
--Il m'a dit qu'il reviendrait, répondit Marcelle essayant de flatter sa
manie.
--Oh! il ne reviendra pas, s'écria la folle en se levant avec
impétuosité; il ne reviendra plus! Il a peur de moi. Tout le monde a
peur de moi, parce que je suis très riche, très riche, si riche que l'on
m'a défendu de vivre. Mais je ne veux plus être riche; demain je serai
pauvre. Il est temps que cela finisse. Demain tout le monde sera pauvre.
Tu seras pauvre aussi, Rose, et tu ne feras plus peur. Je punirai les
méchants qui veulent me tuer, m'enfermer, m'empoisonner....
--Mais il y a des personnes qui vous plaignent et ne vous veulent que du
bien, dit Marcelle.
--Non, il n'y en a pas, répondit la folle avec colère et en s'agitant
d'une manière effrayante. Ils sont tous mes ennemis. Ils m'ont torturée,
ils m'ont enfoncé un fer rouge dans la tète. Ils m'ont attachée aux
arbres avec des clous, ils m'ont jetée plus de deux mille fois du haut
des tours sur le pavé. Ils m'ont traversé le coeur avec de grandes
aiguilles d'acier. Ils m'ont écorchée vive; c'est pour cela que je ne
peux plus m'habiller sans souffrir des douleurs atroces. Ils voudraient
m'arracher les cheveux, parce que cela me défend un peu de leurs
coups.... Mais je me vengerai! J'ai rédigé une plainte! j'ai mis
cinquante-quatre ans à l'écrire dans toutes les langues pour la faire
parvenir à tous les souverains de l'univers. Je veux qu'on me rende Paul
qu'ils ont caché dans leur cave et qu'ils font souffrir comme moi. Je
l'entends crier toutes les nuits quand on le torture.... Je connais sa
voix.... Tenez, tenez, l'entendez-vous? ajouta-t-elle d'un ton lugubre
en prêtant l'oreille aux sons enjoués de la cornemuse. Vous voyez bien
qu'on lui fait souffrir mille morts! Ils veulent le dévorer, mais ils
seront punis, punis! Demain je les ferai souffrir aussi, moi! Ils
souffriront tant que j'en aurai pitié moi-même....
En parlant ainsi avec une volubilité délirante, l'infortunée s'élança
à travers les buissons et se dirigea vers la ferme, sans qu'il fût
possible à Marcelle de suivre sa course rapide et ses bonds impétueux.
XXVI.
LA VEILLÉE.
La danse était plus obstinée que jamais à la ferme. Les domestiques
s'étaient mis de la partie, et une poussière épaisse s'élevait sous
leurs pieds, circonstance qui n'a jamais empêché le paysan berrichon de
danser avec ivresse, non plus que les pierres, le soleil, la pluie ou la
fatigue des moissons et des fauchailles. Aucun peuple ne danse avec plus
de gravité et de passion en même temps. A les voir avancer et reculer
à la bourrée, si mollement et si régulièrement que leurs quadrilles
serrées ressemblent au balancier d'une horloge, on ne devinerait guère
le plaisir que leur procure cet exercice monotone, et on soupçonnerait
encore moins la difficulté de saisir ce rhythme élémentaire que chaque
pas et chaque attitude du corps doivent marquer avec une précision
rigoureuse, tandis qu'une grande sobriété de mouvements et une langueur
apparente doivent, pour atteindre à la perfection, en dissimuler
entièrement le travail. Mais quand on a passé quelque temps à les
examiner, on s'étonne de leur infatigable ténacité, on apprécie l'espèce
de grâce molle et naïve qui les préserve de la lassitude, et, pour peu
qu'on observe les mêmes personnages dansant dix ou douze heures de suite
sans courbature, on peut croire qu'ils ont été piqués de la tarentule,
ou constater qu'ils aiment la danse avec fureur. De temps en temps la
joie intérieure des jeunes gens se trahit par un cri particulier qu'ils
exhalent sans que leur physionomie perde son imperturbable sérieux, et,
par moments, en frappant du pied avec force, ils bondissent comme des
taureaux pour retomber avec une souplesse nonchalante et reprendre leur
balancement flegmatique. Le caractère berrichon est tout entier dans
cette danse. Quant aux femmes, elles doivent invariablement glisser
terre à terre en rasant le sol, ce qui exige plus de légèreté qu'on ne
pense, et leurs grâces sont d'une chasteté rigide.
Rose dansait la bourrée aussi bien qu'une paysanne, ce qui n'est pas peu
dire, et son père était orgueilleux en la regardant. La gaieté s'était
communiquée à tout le monde; les musiciens, largement abreuvés,
n'épargnaient ni leurs bras ni leurs poumons. La demi-obscurité d'une
belle nuit faisait paraître les danseuses plus légères, et surtout Rose,
cette fille charmante qui semblait glisser comme une mouette blanche
sur des eaux tranquilles, et se laisser porter par la brise du soir. La
mélancolie, répandue ce soir-là dans tous ses mouvements, la rendait
plus belle que de coutume.
Cependant Rose, qui était, au fond du coeur, une vraie paysanne de la
Vallée-Noire, dans toute sa simplicité native, trouvait du plaisir
à danser, ne fût-ce que pour s'exercer à répondre le lendemain aux
nombreuses invitations que le Grand-Louis ne manquerait pas de lui
faire. Mais tout à coup le _cornemuseux_ trébucha sur le tonneau qui lui
servait de piédestal, et l'air contenu dans son instrument s'échappa
dans un ton bizarre et plaintif qui força tous les danseurs stupéfaits
à s'arrêter et à se tourner vers lui. Au même moment, la vielle,
brusquement arrachée des mains de l'autre ménétrier, alla rouler sous
les pieds de Rose, et la folle sautant de l'orchestre champêtre où elle
s'était élancée d'un bond semblable à celui d'un chat sauvage, se jeta
au milieu de la bourrée en criant:--«Malheur, malheur aux assassins!
malheur aux bourreaux!»--Puis elle se précipita sur sa mère qui s'était
avancée pour la retenir, lui appliqua ses griffes sur le cou, et l'eût
infailliblement étranglée si la vieille mère Bricolin ne l'en eût
empêchée en la prenant à bras le corps. La folle ne s'était jamais
portée à aucun acte de violence envers sa grand'mère, soit qu'elle eût
conservé pour elle, sans la reconnaître une sorte d'amour instinctif,
soit qu'elle la reconnût seule parmi tous les autres et qu'elle eût
gardé le souvenir des efforts que la bonne femme avait faits pour
favoriser son amour. Elle ne fit aucune résistance et se laissa emmener
par elle dans la maison, en poussant des cris déchirants qui jetèrent la
consternation et l'épouvante dans tous les esprits.
Lorsque Marcelle, qui avait suivi mademoiselle Bricolin l'aînée, d'aussi
près que possible, arriva dans la cour, elle trouva la fête interrompue,
tout le monde effrayé, et Rose presque évanouie. Madame Bricolin
souffrait sans doute au fond de l'âme, ne fût-ce que de voir cette plaie
de son intérieur exposée ainsi à tous les yeux; mais, dans son activité
à réprimer la fureur de l'aliénée et à étouffer le bruit de ses cris,
il y avait quelque chose de violent et d'énergique qui ressemblait à
la fermeté d'un gendarme incarcérant un perturbateur, plus qu'à la
sollicitude d'une mère au désespoir. La mère Bricolin y mettait autant
de zèle et plus de sensibilité. C'était un spectacle douloureux que de
voir cette pauvre vieille avec sa voix rude et ses manières viriles
caresser la folle et lui parler comme à un petit, enfant qu'on gourmande
et qu'on flatte tour à tour: «Allons, ma mignonne, lui disait-elle, toi
qui es si raisonnable ordinairement, tu ne voudrais pas faire de chagrin
à ta grand'mère? Il faut te mettre au lit tranquillement, ou bien je
me fâcherai et ne t'aimerai plus.» La folle ne comprenait rien à ces
discours et ne les entendait même pas. Cramponnée au pied de son lit,
elle poussait des hurlements épouvantables, et son imagination malade
lui persuadait qu'elle subissait en cet instant les châtiments et les
tortures dont elle avait fait le tableau fantastique à Marcelle.
Cette dernière, s'étant assurée avant tout que son enfant dormait
tranquillement sous les yeux de Fanchon, eut à s'occuper de Rose, qui
était égarée par la peur et le chagrin. C'était la première fois que
la Bricoline exhalait la haine amassée depuis douze ans dans son âme
brisée. Une fois tout au plus par semaine elle criait et pleurait quand
sa grand'mère la décidait à changer de vêtements. Mais c'étaient alors
les cris d'un enfant, et maintenant c'étaient ceux d'une furie. Elle
n'avait jamais adressé la parole à personne, et elle venait, pour la
première fois, depuis douze ans, de proférer des menaces. Elle n'avait
jamais frappé personne, et elle venait de chercher à tuer sa mère.
Enfin, depuis douze ans, cette victime muette de la cupidité de ses
parents avait promené à l'écart son inexprimable souffrance, et presque
tout le monde s'était habitué à ce spectacle déplorable avec une sorte
d'indifférence brutale. On n'en avait plus peur, on était las de la
plaindre, on subissait sa présence comme un mal inévitable, et si l'on
avait des remords, on ne se les avouait peut-être pas à soi-même.
Mais cet épouvantable mal qui la dévorait devait avoir ses phases de
recrudescence, et on arrivait à celle où son martyre devenait dangereux
pour les autres. Il fallait bien enfin s'en occuper. M. Bricolin, assis
dehors devant la porte, écoutait d'un air hébété les condoléances
grossières de sa famille.
--C'est un grand malheur pour vous, lui disait-on, et vous l'avez
supporté trop longtemps sous vos yeux. C'est une patience au-dessus des
forces humaines, et il faudrait bien vous décider enfin à mettre cette
malheureuse dans une maison de fous.
--On ne la guérira pas! répondit-il en secouant la tête. J'ai essayé de
tout. C'est impossible; son mal est trop grand, il faudra qu'elle en
meure!
--C'est ce qui pourrait arriver de plus heureux pour elle. Vous voyez
bien qu'elle est trop à plaindre sur la terre. Mais enfin si on ne la
guérit pas, on vous soulagera de la peine de la soigner et de la voir.
On l'empêchera de vous faire du mal. Si vous n'y faites pas attention,
elle finira par tuer quelqu'un ou se tuer elle-même devant vous. Ce sera
affreux.
--Mais que voulez-vous? je l'ai dit cent fois à sa mère, et sa mère ne
veut pas s'en séparer. Au fond, elle l'aime encore, croyez-moi, et ça se
conçoit. Les mères sentent toujours quelque chose pour leurs enfants, à
ce qu'il paraît.
--Mais elle sera mieux qu'ici, soyez-en sûr. On les soigne très-bien
maintenant. Il y a de beaux établissements où ils ne manquent de rien.
On les tient propres, on les fait travailler, on les occupe, on dit même
qu'on les amuse, qu'on les mène à la messe et qu'on leur fait entendre
de la musique.
--En ce cas ils sont plus heureux que chez eux, dit M. Bricolin. Il
ajouta après avoir rêvé un instant: Et tout cela, ça coûte-t-il bien
cher?
Rose était profondément affectée. Elle était la seule, avec sa
grand'mère, qui ne fût pas devenue insensible à la douleur de la pauvre
Bricoline. Si elle évitait d'en parler, c'est parce qu'elle ne pouvait
le faire sans accuser ses parents de ce parricide moral commis par eux;
mais vingt fois le jour elle se surprenait à frissonner d'indignation en
entendant dans la bouche de sa mère les maximes d'égoïsme et d'avarice
auxquelles on avait immolé sa soeur sous ses yeux. Aussitôt que sa
défaillance fut dissipée, elle voulut aider sa grand'mère à calmer la
folle; mais madame Bricolin, qui craignait que ce spectacle ne lui
fit trop d'impression, et qui avait un vague instinct que l'excessive
douleur peut devenir contagieuse, même dans ses résultats physiques, la
renvoya avec la dureté qu'elle portait jusque dans sa sollicitude la
mieux fondée. Rose fut outrée de ce refus, et revint dans sa chambre, où
elle se promena une partie de la nuit, en proie à une vive exaltation,
mais n'en voulant point parler, de crainte de s'exprimer avec trop de
force devant Marcelle, sur le compte de ses parents.
Cette nuit qui avait commencé par une douce joie, fut donc extrêmement
pénible pour madame de Blanchemont. Les cris de la folle cessaient par
intervalles, et reprenaient ensuite plus terribles, plus effrayants.
Lorsqu'ils s'arrêtaient, ce n'était pas par degrés et en s'affaiblissant
peu à peu, c'était au contraire brusquement, au milieu de leur plus
grande intensité, et comme si une mort violente les eût soudainement
interrompus.
--Ne dirait-on pas qu'on la tue? s'écriait alors Rose, pâle et pouvant à
peine se soutenir en marchant dans sa chambre. Oui, cela ressemble à un
supplice!
Marcelle ne voulut pas lui dire quels atroces supplices en effet la
folle croyait subir et subissait par la pensée dans ces moments-là. Elle
lui cacha l'entretien qu'elle avait eu avec elle dans le parc. De temps
en temps elle allait voir la malade; elle la trouvait alors étendue sur
le carreau, les bras étroitement enlacés autour du pied de son lit, et
comme suffoquée par la fatigue de crier; mais les yeux ouverts, fixes,
et l'esprit évidemment toujours en travail. La grand'mère, agenouillée
auprès d'elle, essayait en vain de glisser un oreiller sous sa tête,
ou d'introduire, dans sa bouche contractée une cuillerée de potion
calmante. Madame Bricolin, assise vis-à-vis sur un fauteuil, pâle et
immobile, portait, dans ses traits énergiques fortement creusés, la
trace d'une douleur profonde qui ne voulait pas se confesser à Dieu
même de son crime. La grosse Chounette, debout dans un coin, sanglotait
machinalement sans offrir ses services et sans qu'on songeât à les
réclamer. Il y avait un profond découragement sur ces trois figures. La
folle seule, lorsqu'elle ne hurlait pas, paraissait rouler de sombres
pensées de haine dans son cerveau. On entendait ronfler dans la
chambre voisine; mais ce lourd sommeil de M. Bricolin n'était pas sans
agitation. De temps à autre il paraissait interrompu par de mauvais
rêves. Plus loin encore, le long de la cloison opposée, on entendait
tousser et geindre le père Bricolin; étranger aux souffrances des
autres, il n'avait pas trop du peu de forces qui lui restaient pour
supporter les siennes propres.
Enfin, vers trois heures du matin, la pesanteur de l'orage parut
accabler les organes excédés de la folle. Elle s'endormit par terre, et
on parvint à la mettre au lit sans qu'elle s'en aperçût. Il y avait sans
doute bien longtemps qu'elle n'avait goûté un instant de sommeil, car
elle s'y ensevelit profondément, et tout le monde put se reposer, même
Rose à qui madame de Blanchemont s'empressa de porter cette meilleure
nouvelle.
Si Marcelle n'eût trouvé là l'occasion de se dévouer à la pauvre Rose,
elle eût maudit la malheureuse inspiration qui l'avait poussée dans
cette maison habitée par l'avarice et le malheur. Elle se fût hâtée de
chercher un autre gîte que celui-là, si antipathique à la poésie, si
déplaisant dans la prospérité, si lugubre dans la disgrâce. Mais quelque
nouvelle contrariété qu'elle pût être exposée à y subir encore, elle
résolut d'y rester tant qu'elle pourrait être secourable à sa jeune
compagne. Heureusement la matinée fut calme. Tout le monde s'éveilla
fort tard, et Rose dormait encore lorsque madame de Blanchemont, à
peine éveillée elle-même, reçut de Paris, grâce à la rapidité des
communications actuelles, la réponse suivante à la lettre que trois
jours auparavant elle avait écrite à sa belle-mère.
_Lettre de la comtesse de Blanchemont à sa belle-fille, Marcelle,
baronne de Blanchemont._
«Ma fille,