La premier mouvement de Henri fut de profiter de ce qui pouvait n'être

qu'un moment de répit pour s'éloigner davantage et faire perdre

entièrement ses traces. Mais ce cri affreux lui laissait une impression

trop pénible. Était-ce bien cette femme qui l'avait fait entendre? Le

son n'avait presque rien d'humain, et cependant quelle douleur, quel

désespoir atroce il semblait exprimer! Se serait-elle grièvement blessée

en tombant? pensa Lémor; ou bien, en me perdant de vue derrière ces

saules, a-t-elle cru que je m'étais noyé? Est-ce un cri d'agonie ou de

terreur? Ou bien est-ce la rage de n'avoir pu me suivre jusque dans

l'eau, où elle peut présumer que je me suis jeté?

Mais si elle-même était tombée dans quelque fossé, dans un précipice que

je n'aurai pas vu en courant? Si cette malencontreuse rencontre coûtait

la vie à une infortunée? Non, quoi qu'il puisse en résulter, il est

impossible que je l'abandonne aux horreurs de l'agonie.

Lémor retourna sur ses pas et chercha l'inconnue sans la trouver. Le

chemin rapide qu'il avait parcouru côtoyait l'extrémité de la garenne;

il y avait là de hauts buissons de clôture et point de fossé; aucune

mare, aucun puisard où elle eut pu se noyer. Le chemin sablonneux ne

portait point, autant que Lémor put le distinguer, les traces de la

chute d'un corps. Il cherchait toujours, se perdant en conjectures,

lorsqu'il entendit siffler à plusieurs reprises, comme pour appeler un

chien. D'abord il y fit peu d'attention, tant il était ému et préoccupé

de son aventure. Mais, enfin il se souvint que c'était le signal convenu

avec le meunier, et, désespérant de retrouver sa _poursuiveuse_, il

répondit par un autre sifflement à l'appel du Grand-Louis.

--Vous avez le diable au corps, lui dit ce dernier à voix basse quand

ils se furent rejoints dans la garenne, d'aller vous promener si loin,

quand je vous avais recommandé de ne pas bouger! Voilà un quart d'heure

que je vous cherche dans ce bois, n'osant vous appeler trop fort et

perdant patience.... Mais comme vous voilà fait! tout haletant et tout

déchiré! Le diable m'emporte, ma blouse a passé un mauvais quart d'heure

sur vos épaules, à ce que je vois. Mais parlez donc, vous avez l'air

d'un lapin _battu de l'oiseau_, ou plutôt d'un homme poursuivi par le

follet.

--Vous l'avez dit, mon ami. Ou ce que Jeannie raconte des lutins

nocturnes de la Vallée-Noire a un fond de réalité inexplicable, ou j'ai

eu une hallucination. Mais il y a une heure, je crois (peut-être un

siècle, je n'en sais rien!), que je me débats contre le diable.

--Si vous ne buviez pas obstinément de l'eau claire à tous vos repas,

répondit le meunier, je penserais que vous vous êtes mis justement

dans la disposition où il faut être pour rencontrer la _Grand'Bête, la

levrette blanche_, ou _Georgeon, le meneur des loups_. Mais vous êtes un

homme trop savant et trop raisonnable pour croire à ces histoires-là.

Il faut donc qu'il vous soit arrivé quelque chose. Un chien enragé,

peut-être?

--Pire que cela, dit Lémor en reprenant ses esprits peu à peu; une femme

enragée, mon ami! une sorcière qui courait plus vite que moi et qui a

disparu, je ne sais comment, au moment où j'allais me jeter à l'eau pour

m'en débarrasser.

--Une femme? oh! oh! et que disait-elle?

--Elle me prenait pour un certain Paul qui lui tient fort au coeur, à ce

qu'il paraît.

--Je m'en doutais, c'est cela! c'est la folle du château. Faut-il que je

sois étourdi de ne pas avoir prévu que vous pouviez la rencontrer ici?

Vrai, cela m'était sorti de la tête! Nous sommes si accoutumés à la voir

trotter le soir comme une vieille belette, que nous n'y faisons plus

d'attention. Et pourtant, c'est un malheur à fendre le coeur quand on y

songe! Mais comment diable s'est-elle mise après vous? Elle a coutume

de s'enfuir quand elle voit venir de son côté. Il faut que son mal ait

empiré depuis peu; la dose était, pourtant assez bonne comme cela,

pauvre fille!

--Quelle est donc cette infortunée créature?

--On vous contera cela plus tard. Doublons le pas, s'il vous plaît! vous

avez l'air _vanné_ de fatigue.

--Je crois que je me suis brisé les genoux en tombant.

--Pourtant, il y a là au bout du sentier _quelqu'un_ qui s'impatiente à

vous attendre, dit le meunier en baissant la voix encore plus.

--Oh! s'écria Lémor, je me sens plus léger que le vent de la nuit!

Et il se mit à courir.

--Doucement! dit le meunier en le retenant. Ne courez que sur l'herbe.

Pas de bruit! Elle est là sous ce grand arbre. Ne quittez pas l'endroit.

Je vas faire la ronde tout autour en cas de surprise.

--Y a-t-il donc quelque danger pour elle à venir ici? dit Lémor effrayé.

--Si je le pensais, je l'aurais bien empêchée d'y venir! Ils sont

tous occupés, au château neuf de la fête de demain. Mais quand je ne

servirais qu'à écarter la folle, s'il lui prend fantaisie de revenir

vous tourmenter!

Henri, tout à son bonheur, oublia tout le reste, et alla se précipiter

aux pieds de Marcelle, qui l'attendait sous un massif de chênes, dans

l'endroit le moins fréquenté du bois.

Aucune explication ne trouva place dans leur première expansion. Chastes

et retenus, comme ils l'avaient toujours été, ils éprouvaient pourtant

une ivresse qu'aucune parole humaine n'eût pu exprimer à leur gré. Ils

étaient comme stupéfaits de se revoir si tôt, après avoir cru presque à

une éternelle séparation, et cependant ils ne cherchaient pas à se faire

comprendre l'un à l'autre tout ce qui s'était passé en eux pour

les amener à rétracter si vite tous leurs projets de courage et de

sacrifice. Ils devinaient bien mutuellement quelles souffrances

inacceptables et quel entraînement irrésistible les avaient forcés à

courir l'un vers l'autre, au moment où ils venaient de jurer de se fuir.

--Insensé! qui voulais me quitter pour toujours! disait Marcelle en

abandonnant sa belle main à Lémor.

--Cruelle! qui voulais me bannir pour un an! répondit Henri en couvrant

cette main de ses lèvres embrasées.

Et Marcelle comprenait bien que sa résolution d'un an de courage avait

été plus sincère à ses propres yeux que l'exil éternel auquel Lémor

avait essayé de se condamner.

--Aussi quand ils purent se parler, effort dont ils ne furent capables

qu'après s'être longtemps regardés dans le silence du ravissement,

Marcelle revint-elle la première à ce dessein vraiment louable.

Lémor, dit-elle, ceci n'est qu'un rayon de soleil entre deux nuages. Il

faut obéir à la loi du devoir. Quand même nous ne rencontrerions ici

aucun obstacle à la sécurité de nos relations, il y aurait quelque chose

de profondément irréligieux à nous réunir si vite, et nous devons nous

revoir à cette heure pour la dernière fois jusqu'à l'expiration de

mon deuil. Dites-moi que vous m'aimez et que je serai votre femme, et

j'aurai toute la force nécessaire pour vous attendre.

--Ne me parlez pas de séparation maintenant! dit Lémor avec impétuosité.

Oh! laissez-moi savourer cet instant qui est le plus beau de ma vie.

Laissez-moi oublier ce qui était hier, et ce qui sera demain. Voyez

comme cette nuit est douce, comme ce ciel est beau! Comme ce lieu-ci est

tranquille et embaumé! Vous êtes là! c'est bien vous, Marcelle, ce

n'est pas votre ombre! Nous sommes là tous les deux! Nous nous sommes

retrouvés par hasard et involontairement! Dieu l'a voulu et nous avons

été si heureux d'obéir, _tous les deux_! vous aussi, Marcelle! autant

que moi? Est-ce possible! non, je ne rêve pas, car vous êtes ici, près

de moi! avec moi! seuls! heureux! nous nous aimons tant! nous n'avons

pas pu nous quitter, nous ne le pouvons pas, nous ne le pourrons jamais!

--Et pourtant, ami....

--Je sais! je sais ce que vous voulez dire. Demain, un autre jour, vous

m'écrirez, vous me ferez dire votre volonté. J'obéirai, vous le savez

bien! Pourquoi m'en parlez-vous ce soir? pourquoi gâter ce moment qui

n'a pas eu son pareil dans toute ma vie? Laissez-moi me persuader qu'il

ne finira jamais. Marcelle, je vous vois! Oh! que je vous vois bien,

malgré la nuit! que vous êtes embellie depuis trois jours... depuis ce

matin, où vous étiez déjà si belle! Oh! dites-moi que votre main ne

sortira plus jamais de la mienne! je la tiens si bien!

--Ah! vous avez raison, Lémor! Soyons heureux de nous retrouver, et ne

pensons pas maintenant qu'il faudra se quitter... demain... un autre

jour.

--Oui, un autre jour, un autre jour! s'écria Henri.

--Faites-moi donc le plaisir du parler plus bas, dit le meunier en se

rapprochant. J'entends malgré moi tout ce que vous dites, monsieur

Henri!

Les deux amants restèrent pendant près d'une heure plongés dans une pure

extase, faisant les plus doux rêves d'avenir et parlant de leur bonheur,

comme s'il devait, non pas s'interrompre, mais commencer le lendemain.

La brise secouait sur eux les parfums de la nuit, et les étoiles

sereines passaient sur leurs têtes sans qu'ils voulussent s'apercevoir

de la marche inévitable du temps, qui ne s'arrête que dans le coeur des

amants heureux.

Mais le meunier, après avoir donné de loin plus d'un signe d'impatience,

vint les interrompre lorsque l'inclinaison des étoiles polaires lui

indiqua dix heures au cadran céleste.

--Mes amis, dit-il, impossible à moi de vous laisser là, et impossible

aussi de vous attendre un instant de plus. Je n'entends plus chanter

les bouviers dans la cour de la ferme, et les lumières s'éteignent aux

fenêtres du château neuf. Il n'y a plus que celle de mademoiselle Rose

qui brille; elle attend madame Marcelle pour se coucher. M. Bricolin

va venir faire sa ronde ici avec ses chiens, comme il fait toujours la

veille des jours de fête. Partons vite.

Lémor se récria: il ne faisait, disait-il, que d'arriver.

--C'est possible, dit le meunier; mais moi, savez-vous qu'il faut que

j'aille à la Châtre ce soir?

--Comment! pour mes affaires? dit Marcelle.

--S'il vous plaît! Je veux voir votre notaire avant qu'il se couche,

et je ne me soucie pas d'aller lui parler demain au jour pour que M.

Bricolin ait avis que je conspire contre lui.

--Mais, Grand-Louis, dit Marcelle, je ne veux pas que, pour moi, vous

risquiez...

--Assez, assez causé, répondit le meunier. Je veux faire ce qui me

plaît, moi.... Et tenez! j'entends aboyer les chiens jaunes! Rentrez

dans le pré, madame Marcelle, et nous, mon Parisien, prenons par le

chemin d'en haut, s'il vous plaît. Détalons!

Les amants se séparèrent sans se rien dire: ils craignaient trop de se

rappeler qu'ils devaient regarder cette entrevue comme la dernière.

Marcelle n'avait pas la force de fixer un jour pour le départ de Henri,

et celui-ci, craignant qu'elle ne le fixât, se hâta de s'éloigner après

avoir dix fois baisé sa main en silence.

--Eh bien! qu'avez-vous décidé? lui demanda le meunier, lorsqu'ils

eurent gagné la lisière du parc.

--Rien, mon ami, dit Lémor. Nous n'avons parlé que de notre bonheur....

--Futur; mais le présent?

--Il n'y a pas de présent, pas d'avenir. Tout cela, c'est la même chose

quand on s'aime.

--Voilà que vous battez la campagne. J'espère pourtant que vous allez

vous tenir tranquille et ne pas trop me faire _trimer_ la nuit dans les

bois avec des transes mortelles. Allons, mon garçon, vous voilà dans

votre chemin. Vous saurez bien retourner tout seul à Angibault?

--Parfaitement. Mais ne voulez-vous pas que je vous accompagne à la

ville où vous allez?

--Non, c'est trop loin. L'un de nous deux serait à pied et retarderait

l'autre, à moins de faire à la mode du pays et de monter tous deux sur

Sophie; mais la pauvre bête a _trop d'âge_, et, d'ailleurs, elle n'a pas

encore soupé. Je m'en vas la chercher à un arbre où je l'ai attachée

là-bas après avoir fait mine de reprendre le chemin du moulin.

Savez-vous que ça m'a donné du souci, de laisser comme ça cette pauvre

Sophie à la garde de Dieu? Je l'ai bien cachée dans les branches;

mais si quelque vagabond, comme il en vient de toutes sortes pour

l'Assemblée, s'était avisé de me la dénicher! Pendant que vous

roucouliez là-bas, Sophie me trottait dans la tête!...

--Allons ensemble la chercher!

--Non pas, non pas! vous êtes toujours prêt à retourner du côté du

château, vous! je le vois bien! Allez-vous-en dire à ma mère de se

coucher sans inquiétude; je rentrerai peut-être un peu tard. M.

Tailland, le notaire, voudra me garder à souper. C'est un bon vivant,

un fin gourmand et un aimable homme. J'aurai comme ça le temps de lui

parler des affaires de Blanchemont, et Sophie mangera son picotin chez

lui sans demander de consultation.

Lémor n'insista pas pour accompagner son ami. Quelque affection et

quelque reconnaissance que le bon meunier lui inspirât, il préférait

être seul, après les émotions de la soirée. Il avait besoin de penser à

Marcelle sans préoccupation, et de recommencer, en se le retraçant, le

doux songe qu'il venait de faire à ses pieds. Il reprit donc le chemin

d'Angibault à peu près comme un somnambule retrouve celui de son lit.

J'ignore s'il suivit bien la route, s'il traversa la rivière sur le

pont, s'il ne fit pas le double de son étape, s'il ne s'oublia pas

maintes fois au bord des fontaines. La nuit était pleine de volupté, et,

depuis le coq qui jetait sa fanfare aux échos des chaumières jusqu'au

grillon qui chuchotait mystérieusement dans les herbes, tout lui

semblait répéter, en triomphe comme en secret, le nom chéri de Marcelle.

Mais en arrivant au moulin, il se sentit tellement brisé de fatigue,

qu'aussitôt après avoir averti la bonne meunière de ne pas attendre son

fils, il alla se jeter sur le petit lit que Louis lui avait fait dresser

dans sa propre chambre. La Grand'Marie ayant bien recommandé a Jeannie

de ne pas trop faire attendre son maître pour se réveiller, quand il

faudrait mettre Sophie à l'étable, alla reposer aussi. Mais la tendresse

maternelle ne dort que d'un oeil, et l'orage s'étant élevé, la bonne

femme s'éveilla en sursaut à tous les roulements de tonnerre qui

passaient sur la vallée, croyant entendre son fils frapper à la porte de

Jeannie, qui couchait dans le moulin. Quand le jour parut, elle se leva

avec précaution et alla lui recommander de ne pas faire trop de bruit,

parce que Grand-Louis, étant sans doute rentré tard, devait avoir besoin

de dormir un peu plus que de coutume. Elle fut donc fort surprise et

presque effrayée lorsque Jeannie lui répondit que son maître n'était pas

encore rentré.

--Pas possible! dit-elle. Il ne découche jamais quand il ne va qu'à

Blanchemont.

--Ah! bah! notre maîtresse, c'est la veille de la fête. Personne ne

dort là-bas. Les cabarets sont ouverts toute la nuit. Les _cornemuseux_

arrivent en jouant leurs plus belles marches. Ça met le coeur en danse.

On voudrait déjà être au lendemain; on ne songe pas à se coucher, on

a peur de se réveiller trop tard et de perdre un _tant si peu de la

divertissance_. Notre maître se sera amusé, il aura fait nuit blanche.

--Le maître ne passe pas ses nuits au cabaret, répondit la meunière en

secouant la tète, après avoir ouvert la porte de l'écurie pour bien voir

si Sophie n'était pas au râtelier. Je croyais, ajouta-t-elle, qu'il

serait rentré sans vouloir te réveiller, Jeannie. Ça lui coûte; il aime

mieux se servir lui-même que de déranger un enfant comme toi qui dors

_à pleins yeux_. Mais lui n'a pas dormi! Il a bien fatigué aussi

avant-hier, il a été loin. Il s'est couché tard l'autre nuit, et

celle-ci, pas du tout!...

La meunière alla faire sa toilette du dimanche avec un profond soupir.

_Scélérate_ d'amour! pensait-elle, c'est là ce qui le tourmente et le

tient sur pied le jour et la nuit. Comment tout ça finira-t-il pour lui?

QUATRIÈME JOURNÉE.

XXV.

SOPHIE.

La bonne meunière était plongée dans de tristes pensées, et, suivant

l'habitude de quelques vieillards, elle les exprimait tout haut, en

allant de son armoire à son dressoir, occupée machinalement de préparer

son corsage antique à longues basques et le tablier d'indienne à

carreaux qu'elle gardait précieusement depuis sa jeunesse, l'estimant

beaucoup parce qu'il avait coûté dans ce temps-là quatre fois plus

qu'une étoffe plus belle ne coûte aujourd'hui.

--Ne vous faites pas de chagrin, ma mère, dit le Grand-Louis qui

l'écoutait du seuil de la porte où il venait d'arriver sans qu'elle

l'aperçût; tout cela finira comme ça pourra; mais votre fils tâchera

toujours de vous rendre heureuse.

--Eh! mon pauvre enfant, je ne te voyais pas! dit la meunière un peu

honteuse encore à son âge d'être surprise par son fils avec ses

longs cheveux gris déroulés sur ses épaules; car les paysannes de la

Vallée-Noire mettaient, de son temps, une extrême pudeur à ne jamais

montrer leur chevelure. Mais la Grand'Marie oublia bientôt ce mouvement

de pruderie surannée en voyant le désordre et la pâleur du meunier.

--Jésus, mon Dieu! dit-elle en joignant les mains, comme le voilà

fatigué! On dirait que tu as reçu toute la pluie de cette nuit! Eh!

vraiment! tu es encore tout humide. Va donc vite te changer. Comment

donc n'as-tu pas trouvé une maison pour te mettre à l'abri? Et quelle

mauvaise mine tu as ce matin! Ah! mon pauvre enfant, on dirait que tu

veux te rendre malade!

--Eh non! mère, ne vous tourmentez donc pas comme ça! dit le meunier en

s'efforçant de prendre son air de gaieté habituelle. J'ai passé la nuit

à l'abri chez des amis... des gens à qui j'avais affaire et qui m'ont

fait bien souper. Je ne me suis mouillé qu'un peu tantôt, parce que je

suis revenu à pied.

--A pied! et qu'as-tu donc fait de Sophie?

--Je l'ai prêtée à,... _chose_... de _là-bas_....

--Qui donc, chose de là-bas?...

--Vous savez bien? Bah! Je vous dirai ça plus tard. Si vous voulez

aller à l'Assemblée, je prendrai la petite noire, et je vous mènerai en

croupe.

--Tu as tort de prêter Sophie, mon enfant. C'est une bête qui n'a pas

sa pareille et qui mériterait d'être épargnée. J'aimerais mieux te voir

prêter les deux autres.

--Et moi aussi. Mais que voulez-vous? ça s'est trouvé comme ça.

Allons, mère, je vais m'habiller, et quand vous voudrez partir, vous

m'appellerez.

--Non, non, je vois bien que tu n'as pas _goûté de dormir_ cette nuit,

et je veux que tu ailles faire un somme. Nous avons encore du temps de

reste jusqu'à l'heure de la messe. Ah! Grand-Louis, quelle mine, quelle

mine! ça ne vaut rien de courir comme ça!

--Soyez tranquille, mère, je ne me sens pas malade, et ça ne

recommencera pas souvent. Il faut bien s'étourdir un peu quelquefois.

Et le meunier, encore plus triste d'affliger sa mère dont l'inquiétude

et le mécontentement ne s'exprimaient jamais qu'avec une extrême douceur

et une sage retenue, alla se jeter sur son lit avec un certain mouvement

de colère qui réveilla Lémor.

--Vous vous levez déjà? lui dit ce dernier en se frottant les yeux.

--Non pas, je me couche avec votre agrément, répondit le meunier qui

remuait son lit à coups de poing.

--Ami! vous avez du chagrin, reprit Lémor, réveillé tout à fait par les

signes non équivoques de la rage intérieure du Grand-Louis.

--Du chagrin? oui, Monsieur, j'en conviens, peut-être plus que ne vaut

la chose; mais enfin, ça me fait plus de peine que je ne voudrais, je ne

peux pas m'en empêcher.

Et de grosses larmes roulaient dans les yeux fatigués du meunier.

--Mon ami! s'écria Lémor en sautant à bas de son lit et en s'habillant à

la hâte, il vous est arrivé un malheur cette nuit, je le vois bien!

Et moi je dormais là tranquillement! Mon Dieu, que puis-je faire? où

dois-je courir?

--Ah! ne courez pas, c'est inutile, dit Grand-Louis en haussant les

épaules, comme s'il eût rougi de sa faiblesse, j'ai assez couru cette

nuit pour rien, et me voilà sur les dents... pour une bêtise, après

tout! mais que voulez-vous, on s'attache aux animaux comme aux gens, et

on regrette un vieux cheval comme un vieux ami. Vous ne comprendriez pas

ça, vous autres gens de la ville; mais nous, bonnes gens de paysans,

nous vivons avec les bêtes, dont nous ne différons guère!

--Et vous avez perdu Sophie, je comprends.

--Perdu, oui; c'est-à-dire qu'on me l'a volée.

--Peut-être hier dans la garenne?

--Précisément. Vous souvenez-vous que j'en avais comme un mauvais

présage dans la tête! Quand vous m'avez eu quitté, je suis retourné dans

un endroit où je l'avais bien cachée, et d'où la pauvre bête, patiente

comme un mouton, ne se serait certainement pas détachée.... De sa vie

elle n'a cassé bride ni licou. Eh bien! Monsieur, cheval et bride, tout

avait disparu. J'ai cherché, j'ai couru, rien! Avec ça que je n'osais

pas trop la demander, surtout à la ferme; ça aurait donné à penser! On

m'aurait demandé à moi-même comment, étant parti monté sur ma bête,

je l'avais perdue en route. On aurait cru que j'étais ivre, et madame

Bricolin n'aurait pas manqué de rapporter devant mademoiselle Rose que

j'avais eu quelque vilaine aventure indigne d'un homme qui ne pense

qu'à elle au monde. J'ai cru d'abord que quelqu'un avait voulu me faire

niche. Je suis entré dans toutes les maisons. Tout le bourg quasiment

était encore sur pied. J'ai flâné chez l'un, chez l'autre, sans faire

semblant de rien. Je suis entré dans toutes les écuries, et même dans

celle du château sans qu'on m'ait aperçu: point de Sophie! Blanchemont

est, à cette heure, rempli de gens de toute farine, et il se sera

certainement trouvé dans le nombre quelque rusé coquin qui étant venu à

pied, s'en est retourné à cheval en se disant que la fête a été assez

bonne pour lui avant de commencer, sans qu'il soit besoin d'en voir

davantage. Allons, il n'y faut plus penser. Heureusement qu'au milieu de

tout cela, je n'ai pas trop perdu la tête. J'ai été de mon pied léger à

la Châtre. J ai vu mon notaire; il était un peu tard, il avait fini de

souper, et la digestion le rendait un peu lourd; mais il sera tantôt à

la fête, il me l'a promis. En le quittant, j'ai encore fureté partout et

battu les buissons comme un chasseur de nuit. J'ai trotté par la pluie

et le tonnerre jusqu'au jour, espérant toujours que je découvrirais mon

larron caché quelque part. Inutile! Je ne veux pas faire _tambouriner_

mon accident, ça ferait du scandale, et si l'on en venait à une enquête,

nous serions propres, avec cette histoire de cheval caché dans la

garenne et abandonné là pendant une heure sans que je puisse expliquer

pourquoi et comment. Je l'avais mis bien loin de votre rendez-vous, afin

que s'il venait à remuer un peu, le bruit n'attirât pas l'attention de

votre côté. Pauvre Sophie! J'aurais dû me fier à son bon sens. Elle

n'aurait pas bougé!

--Ainsi, c'est moi qui suis la cause de celle mésaventure! Grand-Louis,

j'en ai plus de chagrin que vous, et vous me permettrez certainement de

vous indemniser autant qu'il me sera possible.

--Taisez-vous, Monsieur; je me moque bien du peu d'argent que la vieille

bête pouvait valoir en foire! Croyez-vous que pour une centaine de

francs j'aurais tant de souci? Oh! non pas: ce que je regrette, c'est

elle, et non pas son prix, elle n'en avait pas pour moi. Elle était si

courageuse, si intelligente, elle me connaissait si bien! Je suis sûr

qu'à l'heure qu'il est elle pense à moi, et regarde de travers celui qui

la soigne. Pourvu au moins qu'il la soigne bien! Si j'en étais sûr, j'en

serais quasi consolé. Mais il la pansera à coups de manche de fouet, et

il la nourrira avec des cosses de châtaignes! Car ça doit être quelque

filou marchois qui l'emmènera dans sa montagne pâturer dans un champ de

pierres, au lieu de son joli petit pré au bord de l'eau, où elle vivait

si bien et où elle faisait encore la folle avec les jeunes pouliches,

tant elle s'y sentait de bonne humeur à la vue de la verdure. Et ma

mère! c'est elle qui en aura du regret! avec cela que je ne pourrai

jamais lui expliquer comment ce malheur-là m'est arrivé. Je n'ai pas

encore eu le courage de le lui dire. N'en parlez donc pas jusqu'à ce

que j'aie trouvé dans ma cervelle quelque histoire pour lui rendre la

nouvelle moins amère.

Il y avait dans les regrets naïfs du meunier quelque chose de comique et

de touchant à la fois, et Lémor, désolé d'être la cause de son chagrin,

s'en affecta tellement lui-même que le bon Louis s'efforça de l'en

consoler.

Le meunier d'Angibault · 第 17 / 26 段