--Oui, répondit le meunier qui le devinait avant qu'il eût parlé, c'est

le blé qui fera la farine... dont on fera le pain... que mangeront

madame Marcelle et mademoiselle Rose. On dit que Rose est trop riche

pour épouser un homme comme moi: c'est pourtant moi qui lui fournis le

pain qu'elle mange!

--Ainsi, nous travaillons pour _elles!_ reprit Lémor.

--Oui, oui, garçon. Attention au commandement! Il ne s'agit pas de mal

fonctionner. Diable! je travaillerais pour le roi que je n'y mettrais

pas tant de coeur.

Cette circonstance toute vulgaire dans les habitudes du moulin prit une

couleur romanesque et quasi poétique dans le cerveau du jeune Parisien,

et il se mit à aider le meunier avec tant de zèle et d'attention, qu'au

bout de deux heures il était parfaitement au courant du métier. Il ne

lui fut pas difficile de s'habituer au mécanisme élémentaire et presque

barbare de l'établissement. Il comprenait les améliorations qu'avec un

peu d'argent comptant (le fruit défendu au paysan) on eût pu apporter à

la machine rustique. Il eut bientôt appris en patois les noms techniques

de chaque pièce et de chaque fonction. Jeannie le voyant si actif et si

bien traité par son maître, eut un peu d'inquiétude et de jalousie. Mais

quand Grand-Louis eut pris soin de lui expliquer que le Parisien n'était

la qu'en passant, et que sa place à lui, Jeannie, ne menaçait pas d'être

envahie, il se rassura et se décida même, en bon Berrichon qu'il était,

à céder une partie de son travail pendant quelques jours à un compagnon

officieux. Il en profita pour reporter à Blanchemont Édouard qui

commençait à s'ennuyer et à s'effrayer d'être si longtemps séparé de sa

mère. La meunière ne réussissait plus à l'amuser, et la petite Fanchon

étant venue le retrouver, Jeannie ne fut pas fâché d'accompagner sa

jeune camarade jusqu'au château.

La tâche terminée, Lémor, le front baigné de sueur et le visage animé,

se sentit plus souple de corps et plus fort de volonté qu'il ne l'avait

été depuis longtemps. Les longues rêveries qui dévoraient sa jeunesse

firent place à cette sorte de bien-être physique et moral que la

Providence a attaché à l'accomplissement du travail de l'homme quand

le but en est bien senti et la fatigue mesurée à ses forces. Ami,

s'écria-t-il, le travail est beau et saint par lui-même; vous aviez

raison de le dire en commençant! Dieu l'impose et le bénit. Il m'a

semblé doux de travailler pour nourrir ma maîtresse; oh! qu'il serait

plus doux encore de travailler en même temps pour alimenter la vie d'une

famille d'égaux et de frères! Quand chacun travaillera pour tous et tous

pour chacun, que la fatigue sera légère, que la vie sera belle!

--Oui, ma profession serait, dans ce cas-là, une des plus gentilles!

dit le meunier avec un sourire de vive intelligence. Le blé est la plus

noble des plantes, le pain le plus pur des aliments. Mes fonctions

mériteraient bien quelque estime, et, les jours de fête, ou pourrait

mettre une couronne d'épis et des bleuets à la pauvre _Grand'Louise_, à

laquelle personne ne fait attention maintenant; mais que voulez-vous?

_au jour d'aujourd'hui_, comme dit M. Bricolin, je ne suis qu'un

mercenaire employé par lui, et il se dit en pensant à moi: «Un homme

_comme ça_ songerait à ma fille! Un malheureux qui broie le grain, quand

c'est moi qui sème le blé et possède la terre!» Voyez pourtant la belle

différence! Mes mains sont plus propres que les siennes qui remuent le

fumier; voilà tout. Ah ça! mon garçon, l'ouvrage est fait; dépêchons la

soupe. Je parie que vous la trouverez meilleure que ce matin, quand même

elle serait dix fois plus salée, et puis je m'en irai à Blanchemont

porter ces deux sacs?

--Sans moi?

--Tiens! sans doute. Vous avez donc envie de vous faire voir à la ferme?

--Personne ne m'y connaît.

--C'est vrai. Mais qu'y ferez-vous?

--Rien; je vous aiderai à décharger les sacs.

--Et à quoi ça vous avancera-t-il?

--A voir peut-être passer _quelqu'un_ dans la cour.

--Et si _quelqu'un_ n'y passe pas?

--Je verrai la maison qu'elle habite. J'entendrai peut-être prononcer

son nom.

--M'est avis que c'est un plaisir que nous nous donnons bien sans aller

si loin.

--C'est à deux pas d'ici!

--Vous avez réponse à tout. Vous ne ferez pas d'imprudence?

--Vous croyez donc que je ne l'aime pas? Est-ce que vous en feriez à ma

place, vous?

--Peut-être! si l'on m'aimait! Voyons! vous ne la regarderez pas comme

vous faisiez du haut de la lucarne? Savez-vous que j'ai cru que vous

mettriez le feu à mon foin avec vos yeux enflammés?

--Je ne la regarderai pas du tout.

--Et vous ne lui parlerez mie?

--Quel prétexte aurais-je pour lui parler?

--Vous n'en chercherez pas?

--Je n'entrerai pas même dans la cour si vous me le défendez. Je

regarderai les murailles de loin.

--Ce serait le plus sage. Je vous permets de flairer, de la porte, le

vent qui passe sur le château; voilà tout.

Les deux amis se mirent en route à la tombée du jour; Sophie, chargée

des deux sacs, marchait magistralement devant eux. Grand-Louis, qui

avait le coeur triste, parlait peu et n'exprimait ses idées noires que

par de grands coups de fouet allongés à droite et à gauche sur les

buissons chargés de mûres sauvages et de pâles chèvrefeuilles plus

parfumés que ceux qu'on cultive dans nos jardins.

Ils avaient dépassé un groupe de chaumières qu'on appelle le _Cortioux_,

lorsque Lémor, qui côtoyait le fossé du chemin, s'arrêta, surpris de

voir un homme étendu tout de son long sous la haie, la tête appuyée sur

une besace très-rebondie.

--Oh! oh! dit le meunier sans s'étonner, vous avez failli marcher sur

_mon oncle_!

La voix sonore de Grand-Louis réveilla en sursaut le dormeur. Il se

souleva brusquement, saisit à deux mains son grand bâton étendu à son

flanc, et articula un jurement énergique.

--Ne vous fâchez pas, mon oncle! dit le meunier en riant. Ce sont des

amis qui passent, avec votre permission; car quoique les chemins soient

à vous, comme vous le dites, vous ne défendez à personne de s'en servir,

n'est-ce pas?

--Oui-da! répondit, en se levant tout à fait, cet homme d'une taille

gigantesque et d'un aspect repoussant; je suis le meilleur des

propriétaires, tu le sais, _mon petit_? Mais c'est abuser un peu de

ma bonté que de me marcher sur la figure. Quel est-il donc ce mauvais

chrétien, qui ne voit pas un honnête homme étendu sur son lit? Je ne le

connais pas, moi qui connais tout le monde ici, et ailleurs!

Et en parlant ainsi, le mendiant toisait d'un air dédaigneux Lémor, qui

le considérait de son côté avec répugnance. C'était un vieillard osseux,

couvert de haillons immondes, et dont la barbe dure, mêlée de noir et de

blanc, ressemblait à l'armure d'un hérisson. Son chapeau, à forme haute,

tombant en lambeaux, était surmonté, comme d'un trophée dérisoire,

d'un noeud de rubans blancs et d'un bouquet de fleurs artificielles

hideusement fané.

--Rassurez-vous, mon oncle, dit le meunier, celui-là est un bon

chrétien, allez!

--Et à quoi le reconnaît-on? reprit l'oncle Cadoche en ôtant son chapeau

qu'il tendit à Henri.

--Allons, dit le meunier à Lémor, vous ne comprenez pas? mon oncle vous

demande un sou.

Lémor jeta son obole dans le chapeau de l'oncle, qui la prit aussitôt et

la tourna dans ses longs doigts avec une sorte de volupté.

--C'est un gros sou! dit-il avec un ignoble sourire. Dix décimes

révolutionnaires peut-être! Non! Dieu soit béni! c'est un Louis XV,

c'est mon roi! un roi dont j'ai vu le règne! ça me portera bonheur, et à

toi aussi, mon neveu, ajouta-t-il en appuyant sa grande main crochue sur

l'épaule de Lémor. Tu peux dire à présent que tu es de ma famille, et

que je te reconnaîtrai quand même tu serais déguisé des pieds à la tête.

--Allons, allons, bonsoir, mon oncle, dit Grand-Louis en joignant son

aumône à celle de Lémor. Sommes-nous amis?

--Toujours! répondit le mendiant d'une voix solennelle. Toi, tu as

toujours été un bon parent, le meilleur de toute ma famille. Aussi,

c'est à toi, Grand-Louis, que je veux laisser tout mon bien. Il y a

longtemps que je te l'ai dit, et lu verras si je tiens parole!

--Tiens! parbleu, j'y compte bien! reprit le meunier avec gaieté. Le

bouquet en sera-t-il aussi?

--Le chapeau, oui! Mais le bouquet et le ruban seront pour ma dernière

maîtresse.

--Diable! je tenais pourtant au bouquet!

--Je le crois bien! dit le mendiant qui s'était mis à marcher derrière

les deux jeunes gens et qui les suivait d'un pas assez alerte encore

malgré son grand âge. Le bouquet est ce qu'il y a de plus précieux

dans la succession. C'est béni, vois-tu! c'est de la chapelle de

Sainte-Solange.

--Comment un homme aussi dévot que vous vous en donnez l'air peut-il

parler de ses maîtresses? dit Henri, à qui ce personnage ridicule

n'inspirait qu'un profond dégoût.

--Tais-toi, mon neveu, répondit l'oncle Cadoche en le regardant de

travers; tu parles comme un sot.

--Excusez-le, c'est un enfant, dit le meunier qui s'amusait du _grand

oncle_ par habitude. Ça n'a pas encore de barbe au menton et ça se

mêle de raisonner! Mais où donc où allez-vous si tard, mon oncle?

Comptez-vous coucher chez vous cette nuit? C'est bien loin d'ici!

--Oh non! je m'en vas de ce pas à Blanchemont pour la fête de demain.

--Ah! c'est vrai, c'est un bon jour pour vous! Vous _y cueillez_ au

moins quarante gros sous.

--Non; mais toujours de quoi faire dire une messe au bon saint de la

paroisse.

--Vous les aimez donc toujours, les messes?

--La messe et l'eau-de-vie, mon neveu, et un peu de tabac avec, c'est le

salut de l'âme et du corps.

--Je ne dis pas non, mais l'eau-de-vie ne réchauffe pas assez pour qu'on

dorme comme cela dans les fossés à votre âge, mon oncle.

--On dort où l'on se trouve, mon neveu. On est fatigué, on s'arrête; on

fait un somme sur une pierre ou sur sa besace, quand elle n'est pas trop

plate.

--M'est avis que la vôtre est assez ronde, ce soir.

--Oui; tu devrais, mon neveu, me la laisser mettre sur ton cheval, elle

me fatigue un peu.

--Non! Sophie est assez chargée. Mais donnez-la-moi, je vous la porterai

jusqu'à Blanchemont!

--C'est juste! Tu es jeune, tu dois servir ton oncle. Tiens, la voilà.

Ta blouse est-elle propre? ajouta-t-il d'un air dégoûté.

--Oh! c'est de la farine! dit le meunier en prenant le sac du mendiant;

ça ne fait pas la guerre au pain. Mille tonnerres! il y en a là dedans,

des vieilles croûtes!

--Des croûtes? je n'en reçois pas. Je voudrais bien que quelqu'un

s'avisât de m'en offrir, je saurais bien les lui jeter au nez, comme

j'ai fait une fois à la Bricolin.

--C'est donc depuis ce jour-là qu'elle a peur de vous?

--Oui! elle dit que je pourrais bien mettre le feu à ses granges, dit

le mendiant d'un air sinistre. Puis il ajouta d'un ton patelin: Pauvre

chère femme du bon Dieu! comme si j'étais méchant! A qui ai-je fait du

mal, moi?

--A personne, que je sache, répondit le meunier. Si vous en aviez fait,

vous ne seriez pas où vous êtes.

--Jamais, jamais, je n'ai fait tort à personne, reprit l'oncle Cadoche,

en élevant la main vers le ciel, puisque jamais je n'ai été repris de

justice pour quoi que ce soit. Ai-je fait un seul jour de prison dans

ma vie? J'ai toujours servi le bon Dieu, et le bon Dieu m'a toujours

protégé depuis quarante ans que je cherche ma pauvre vie.

--Quel âge avez-vous donc au juste, mon oncle?

--Je ne sais pas, mon enfant, car mon acte de baptême a été égaré dans

les temps comme tant d'autres, mais je dois avoir quatre-vingts ans

passés. J'ai environ dix ans de plus que le père Bricolin, qui parait

cependant plus vieux que moi.

--C'est la vérité, vous êtes joliment conservé, et lui...mais il est

vrai qu'il a eu des accidents qui n'arrivent pas à tout le monde.

--Oui, dit le mendiant avec un profond soupir de componction. Il a eu du

malheur!...

--C'est une histoire de votre temps, cela? N'êtes-vous pas de ce

pays-là?

--Oui, je suis né natif de Ruffec, près Beaufort, où l'accident est

arrivé.

--Et vous étiez dans le pays alors?

--Oh! je le crois bien, bonne sainte Vierge! Je n'y peux pas penser sans

trembler! Avait-on peur dans ce temps-là!

--Est-ce que vous avez peur de quelque chose, vous, qui êtes toujours

tout seul à toute heure par les chemins?

--Oh! à présent, mon bon fils, que veux-tu que craigne un pauvre homme

comme moi qui ne possède que les trois guenilles qui le couvrent? Mais

dans ce temps-là j'avais un peu de bien, et les brigands me l'ont fait

perdre.

--Comment! est-ce que les chauffeurs ont été chez vous aussi?

--Oh! nenni! je n'avais pas assez pour les tenter; mais j'avais une

petite maison que je louais à des journaliers. Quand la peur des

brigands s'est répandue dans le pays, personne n'a plus voulu l'habiter.

Je n'ai pas pu la vendre; je n'avais plus de quoi la faire réparer. Elle

me tombait en ruines sur le corps. Il a fallu faire des dettes que je

n'ai pu payer. Alors, mon champ, la maison, et une jolie chenevière que

j'avais, ont été vendus par expropriation forcée. J'ai donc été forcé de

prendre la besace; j'ai quitté le pays, et depuis ce temps-là je voyage

toujours comme les enfants du bon Dieu.

--Mais vous ne quittez guère le département?

--Sans doute, j'y suis connu; j'y ai ma clientèle et toute ma famille.

--Je vous croyais tout seul?

--Et tous mes neveux, donc!

--C'est vrai, j'oubliais; moi, par exemple, mon camarade que voilà, et

tous ceux qui ne vous refusent jamais votre sou pour acheter du tabac.

Mais, dites donc, mon oncle, ces chauffeurs dont nous parlions, quels

gens étaient-ils?

--Demande-le au bon Dieu, mon pauvre enfant, lui seul peut le savoir.

--On dit qu'il y avait là dedans des gens riches et qui passaient pour

huppés?

--On dit qu'il y en a qui vivent encore, qui sont gros et gras, qui ont

de bonnes terres, de bonnes maisons, qui font figure dans le pays et qui

ne donneraient pas seulement deux liards à un pauvre. Ah! si c'étaient

des gens comme moi en les aurait tous pendus!

--C'est vrai, ça, père Cadoche!

--J'ai encore eu du bonheur de n'être pas accusé; car on soupçonnait

tout le monde dans ce temps-là, et la justice ne courait sus qu'aux

pauvres. On en a mis en prison qui étaient blancs comme neige, et quand

on a eu la main sur les vrais coupables, il est venu des ordres d'en

haut pour les relâcher.

--Et pourquoi ça?

--Parce qu'ils étaient riches, sans doute. Quand donc as-tu vu, mon

neveu, qu'on ne faisait pas grâce aux riches?

--C'est encore la vérité. Allons, mon oncle, nous voilà tout à l'heure à

Blanchemont. Où voulez-vous que je porte votre sac à pain?

--Rends-le-moi, mon neveu. Je vais aller coucher dans l'étable à M. le

curé: c'est un saint homme qui ne me renvoie jamais. C'est comme toi,

Grand-Louis, tu ne m'as jamais fait mauvaise mine. Aussi, tu en seras

récompensé; tu seras mon héritier, je te l'ai toujours promis. Excepté

le bouquet que je veux donner à la petite Borgnotte, tu auras tout, ma

maison, mes habits, ma besace et mon cochon.

--C'est bon, c'est bon, dit le meunier; je vois bien que je serai trop

riche à la fin, et que toutes les filles voudront m'épouser.

--J'admire votre coeur, Grand-Louis, dit Lémor lorsque le mendiant eut

disparu derrière les haies des enclos, qu'il coupait en droite ligne

sans s'inquiéter des clôtures et sans chercher les sentiers. Vous

traitez ce mendiant comme s'il était véritablement votre oncle.

--Pourquoi pas, puisque c'est son plaisir de faire le grand parent et de

promettre son héritage à tout le monde! Bel héritage, ma foi! Sa hutte

de terre où il couche avec son cochon, ni plus ni moins que saint

Antoine, et sa défroque qui fait mal au coeur! Si je n'ai que cela pour

être agréé de M. Bricolin, mes affaires sont en bon train!

--Malgré le dégoût que sa personne inspire, vous avez pourtant pris sa

besace sur vos épaules pour le soulager. Louis, vous avez l'âme vraiment

évangélique.

--Belle merveille! Faut-il refuser un si petit service à un pauvre

diable qui mendie encore son pain à quatre-vingts ans? C'est un brave

homme, après tout. Tout le monde s'intéresse à lui parce qu'il est

honnête, quoique un peu trop cagot et libertin.

--C'est ce qu'il me semble.

--Bah! quelles vertus voulez-vous que ces gens-là puissent avoir? C'est

beaucoup quand ils n'ont que des vices et qu'ils ne commettent pas de

crimes. Est-ce qu'il ne raisonne pas avec bon sens, malgré tout?

--A la fin, j'en ai été frappé. Mais pourquoi se croit-il l'oncle de

tout le monde? Est-ce un grain de folie?

--Oh! non, c'est un genre qu'il se donne. Beaucoup de gens de son métier

affectent quelque manie pour se rendre plaisants, attirer l'attention et

amuser les gens qui ne feraient l'aumône ni par charité ni par prudence.

C'est malheureusement l'usage chez nous que les pauvres fassent l'office

de bouffons aux portes des riches...Mais nous voici à la ferme de

Blanchemont, mon camarade. Tenez, n'entrez pas, croyez-moi. Vous pouvez

être maître de vous, je n'en doute pas. Mais _elle_, qui n'est pas

prévenue, pourrait faire un cri, dire un mot...Laissez-moi au moins la

prévenir.

--Mais tout le monde est encore debout dans le hameau; la présence d'un

inconnu ne sera-t-elle pas remarquée si je reste ici à vous attendre?

--Aussi, vous allez me faire l'amitié d'entrer dans la garenne; à cette

heure ci, personne ne s'y promène. Asseyez-vous bien raisonnablement

dans un coin. En repassant, je sifflerai comme si j'appelais un chien,

sauf votre respect, et vous viendrez me rejoindre.

Lémor se résigna, espérant que l'ingénieux meunier trouverait un moyen

d'amener Marcelle de ce côté. Il suivit donc lentement le sentier

couvert qui traversait la garenne, s'arrêtant à chaque instant pour

prêter l'oreille, retenant sa respiration et revenant sur ses pas, pour

être plus à portée d'une bienheureuse rencontre.

Il ne fut pas longtemps sans entendre des pas légers qui semblaient

effleurer le gazon, et un frôlement dans le feuillage le convainquit

qu'une personne approchait. Il entra dans le fourré pour s'assurer qu'il

ne se trompait pas, et vit venir vers lui une forme vague qui était

celle d'une femme assez petite. On croit aisément à ce qu'on désire, et

Henri, ne doutant pas que ce ne fût Marcelle, envoyée par le meunier,

se montra et marcha à la rencontre du fantôme. Mais il s'arrêta en

entendant une voix inconnue qui appelait avec précaution: _Paul! Paul!

Es-tu là, Paul_?

Henri voyant qu'il s'était mépris et pensant qu'il tombait dans un

rendez-vous destiné à un autre, voulut s'éloigner. Mais il fit du bruit

en marchant sur des branches sèches, et la folle qui l'aperçut, au

milieu de son rêve d'amour, s'élança sur ses traces avec la rapidité

d'une flèche, en criant d'une voix lamentable: Paul! Paul! me voilà!

Paul! c'est moi!... ne t'en va pas! Paul! Paul! tu t'en vas toujours!

XXIV.

LA FOLLE.

Lémor ne s'inquiéta pas d'abord beaucoup de l'aventure. Il pensait qu'à

la faveur de la nuit il lui serait facile d'éviter cette femme qu'il

n'avait pas distinguée assez pour soupçonner son état de démence. Il se

flattait naturellement de courir beaucoup mieux qu'elle. Mais il vit

bientôt qu'il se trompait, et que ce n'était pas trop de toute l'agilité

dont il était capable pour se maintenir à quelque distance. Forcé de

traverser toute la garenne, il se trouva bientôt dans l'avenue du fond,

que la Bricoline avait l'habitude de parcourir pendant des heures

entières, et dont l'herbe avait été rasée par ses pieds en certains

endroits. Le fugitif, que les racines à fleur de terre et les aspérités

du sentier avaient un peu gêné jusque-là, déploya toutes ses forces dans

l'avenue pour gagner du terrain. Mais la folle, lorsqu'elle était sous

l'influence d'une pensée ardente, devenait légère comme une feuille

sèche emportée par l'orage. Elle le suivit donc si rapidement que Lémor,

confondu de surprise, et tenant beaucoup à n'être pas vu d'assez près

pour être reconnu plus tard, s'enfonça de nouveau dans le taillis et

s'efforça de se perdre dans l'ombre. Mais la folle connaissait tous les

arbres, tous les buissons, et, pour ainsi dire, toutes les branches de

la garenne. Depuis douze ans qu'elle y passait sa vie, il n'était pas

un recoin où son corps n'eût pris machinalement l'habitude de pénétrer,

bien que l'état de son esprit l'empêchât de se livrer à aucune

observation raisonnée. En outre, l'exaltation de son délire la rendait

complètement insensible à la douleur physique. Elle eût laissé aux

ronces du taillis les lambeaux de sa chair sans s'en apercevoir, et

cette disposition, pour ainsi dire cataleptique, lui donnait un avantage

non équivoque sur celui qu'elle voulait atteindre. Elle était d'ailleurs

si menue, son corps atténué occupait si peu de volume, qu'elle se

glissait comme un lézard entre des tiges serrées, où Lémor était obligé

de se frayer un passage avec effort, et que plus souvent encore il lui

fallait tourner.

Se voyant plus embarrassé qu'auparavant, il regagna l'avenue, toujours

serré de près, et se décida à franchir le fossé sans en apprécier la

largeur, à cause des buissons touffus qui le couvraient. Il prit son

élan et alla tomber sur ses genoux dans les épines. Mais il avait à

peine eu le temps de se relever, que le fantôme, traversant cet obstacle

sans sauter par-dessus, et sans s'occuper des pierres ni des orties, se

trouva à ses côtés cramponné à ses vêtements. En se voyant saisi par cet

être vraiment effroyable, Lémor, dont l'imagination était vive comme

celle d'un artiste et d'un poète, se crut sous la puissance d'un rêve,

et, se débattant comme s'il eût été aux prises avec le cauchemar, il

parvint à se dégager de la folle qui poussait des cris inarticulés, et à

reprendre sa course à travers champs.

[Illustration 1: En se voyant saisi par cet être...]

Mais elle s'élança sur ses traces, aussi agile dans les sillons hérissés

d'une paille fraîchement moissonnée, raide et blessante, qu'elle l'avait

été dans le fourré du parc. Au bout du champ, Lémor franchit une

nouvelle clôture et se trouva dans un chemin couvert qui descendait

rapidement. Il n'y avait pas fait dix pas qu'il entendit derrière lui le

spectre criant toujours d'une voix étouffée: _Paul! Paul! pourquoi t'en

vas-tu_?

Cette course avait quelque chose de fantastique qui s'emparait de plus

en plus de l'imagination de Lémor. Il avait pu, en se dégageant de

l'étreinte de la folle, distinguer vaguement par la nuit claire et

constellée, cette apparition bizarre, cette face cadavéreuse, ces bras

étiques couverts de blessures, ces longs cheveux noirs flottants sur des

haillons ensanglantés. Il ne lui était pas venu à l'esprit que cette

malheureuse créature fût aliénée. Il se croyait poursuivi par une amante

jalouse, folle pour le moment puisqu'elle s'obstinait à le prendre pour

un autre. Il hésita s'il ne s'arrêterait pas pour lui parler et la

détromper; mais comment alors expliquer sa présence dans la

garenne? Lui, inconnu, et se glissant dans l'ombre comme un voleur,

n'éveillerait-il pas, dès le début, d'étranges soupçons à la ferme, et

ne devait-il pas éviter, par-dessus tout, de marquer son apparition dans

le pays par une aventure scandaleuse ou ridicule?

Il se décida donc à courir encore, et cet exercice étrange dura près

d'une demi-heure sans interruption. Le cerveau de Lémor s'échauffait

malgré lui, et, par instants, il se sentait devenir fou lui-même, en

voyant l'obstination inconcevable et la rapidité surnaturelle du fantôme

acharné à sa poursuite. Cela pouvait se comparer à ce qu'on raconte des

willies et des fées malfaisantes de la nuit.

Enfin Lémor trouva la Vauvre au fond du vallon, et, quoique baigné de

sueur, il allait s'y jeter à la nage, comptant que cet obstacle mis

entre lui et le spectre le délivrerait enfin, lorsqu'il entendit

derrière lui un cri horrible, déchirant, et qui fit passer un froid

subit dans tout son être. Il se retourna et ne vit plus rien. La folle

avait disparu.

[Illustration: Les _cornemuseux_ arrivent en jouant.]

Le meunier d'Angibault · 第 16 / 26 段