chez moi jusqu'à ce que vous vous soyez décidé à ne plus faire de peine
à ma chère dame, et à changer vos folles idées sur la fortune. Quand
même vous n'y resteriez que peu de jours, il ne faut pas qu'on sache qui
vous êtes, et votre barbe vous donne un air citadin qui attire les yeux.
J'ai dit en l'air, hier soir, à ma bonne femme de mère, que vous étiez
un arpenteur. C'est le premier mensonge qui m'est venu, et il est
absurde. J'aurais mieux fait de dire tout de suite votre état. Au reste,
ma mère, qui ne s'étonne de rien, trouvera tout simple que du cadastre
vous ayez passé dans la mécanique. Vous allez donc être meunier, mon
cher, ça vous va mieux. Vous vous occuperez, ou vous aurez l'air de vous
occuper au moulin; vous avez certainement des connaissances dans la
partie, et vous serez censé me conseiller pour l'établissement d'une
nouvelle meule. Vous serez une rencontre utile que j'aurai faite à la
ville. Comme cela, votre présence chez moi n'étonnera personne. Je
suis adjoint, je réponds de vous, personne ne demandera à voir votre
passe-port. Le garde champêtre est un peu curieux et bavard. Mais avec
une ou deux pintes de vin on endort sa langue. Voilà mon plan. Il faut
vous y conformer ou je vous abandonne.
--Je me soumets, je serai votre garçon de moulin, je me cacherai,
pourvu que je ne parte pas sans revoir, ne fût-ce que d'ici et pour un
instant....
--Chut! j'entends des fers sur les cailloux... _tric tric_... c'est la
jument noire à mademoiselle Rose; _trac trac_... c'est le bidet gris à
M. Bricolin. Vous voilà assez rasé, assez lavé, et je vous assure que
vous êtes cent fois mieux comme ça. Courez au foin et poussez sur vous
le volet de la lucarne. Vous regarderez par la fente. Si mon garçon
y monte, faites semblant de dormir. Une sieste dans le foin est une
douceur que les gens du pays se donnent souvent, et une occupation qui
leur paraît plus chrétienne que celle de réfléchir tout seul les bras
croisés et les yeux ouverts.... Adieu! voilà mademoiselle Rose. Tenez,
la première en avant! voyez comme ça trottine légèrement et d'un air
décidé!
--Belle comme un ange! dit Lémor qui n'avait regardé que Marcelle.
XXII.
AU BORD DE L'EAU.
Grand-Louis, qui avait toutes les délicatesses d'un coeur candidement
épris, avait donné, en passant, des ordres pour que le lait et les
fruits de la collation fussent servis sous une treille qui ornait le
devant de sa porte, juste en face et à très-peu de distance du moulin,
d'où Lémor, blotti dans son grenier, pouvait voir et même entendre
Marcelle.
La collation rustique fut fort enjouée, grâce à l'espiègle intimité
d'Edouard avec le meunier et aux charmantes coquetteries de Rose envers
celui-ci.
--Prenez garde, Rose! dit madame de Blanchemont à l'oreille de la jeune
fille, vous vous faites adorable aujourd'hui, et vous voyez bien que
vous lui tournez la tête. Il me semble que vous vous moquez beaucoup de
mes sermons, ou que vous vous engagez trop.
Rose se troubla, resta un moment rêveuse, et recommença bientôt ses
vives agaceries, comme si elle eût pris intérieurement son parti
d'accepter l'amour qu'elle provoquait. Il y avait toujours eu au fond
de son coeur une vive amitié pour le Grand-Louis; il n'était donc guère
probable qu'elle se fit un jeu de le railler, si elle n'eût senti la
possibilité de faire faire, en elle-même, un grand progrès à cette
amitié fraternelle. Le meunier, sans vouloir se flatter, éprouvait
cependant une confiance instinctive, et son âme loyale lui disait que
Rose était trop bonne et trop pure pour le torturer froidement.
Il se trouvait donc heureux de la voir si enjouée et si animée près
de lui, et il eut grand'peine à la laisser avec sa mère la dernière à
table. Mais il avait vu Marcelle s'éloigner un peu et lui faire signe à
la dérobée qu'il eût à la suivre de l'autre côté de la rivière.
--Eh bien! mon cher Grand-Louis, lui dit madame de Blanchemont, il me
semble que vous n'êtes plus si triste que l'autre jour, et que j'en ai
deviné la cause!
--Ah! madame Marcelle, vous savez tout, je le vois bien, et je n'ai rien
à vous apprendre. C'est vous qui pourriez m'en dire plus long que je
n'en sais; car il me semble qu'on doit avoir et qu'on a grande confiance
en vous.
--Je ne veux pas compromettre Rose, dit Marcelle en souriant. Les femmes
ne doivent pas se trahir entre elles. Cependant je crois pouvoir espérer
avec vous qu'il ne vous sera pas impossible de vous faire aimer.
--Ah! si on m'aimait!... je serais content, et je crois que je n'en
demanderais pas davantage; car le jour où elle me le dirait, je serais
capable d'en mourir de joie.
--Mon ami, vous aimez sincèrement et noblement, et c'est pour cela qu'il
ne faudrait pas trop désirer d'être payé de retour avant de songer à
détruire les obstacles qui viennent de la famille. Je présume que c'est
là ce dont vous avez à m'entretenir, et c'est pourquoi je me suis rendue
avec empressement à votre invitation. Voyons, le temps est précieux, car
on va sans doute venir nous rejoindre.... En quoi puis-je influencer les
idées du père, ainsi que Rose me la fait entendre?
--Rose vous a fait entendre cela! s'écria le meunier transporté. Elle y
songe donc? Elle m'aime donc? Ah! madame Marcelle! et vous ne me disiez
pas cela tout de suite!... Eh! que m'importe le reste si elle m'aime, si
elle désire m'épouser?...
--Doucement, mon ami. Rose ne s'est pas engagée si avant. Elle a pour
vous l'affection d'une soeur, elle désirait voir révoquer la sentence
qui lui interdisait de vous parler, de venir chez vous, de vous traiter
enfin en ami, comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour. Voilà pourquoi
elle m'a priée de vous protéger auprès de ses parents et de prendre
votre parti, tout en montrant quelque fermeté dans mes affaires avec
eux. Et voici ce que j'ai compris, en outre, Grand-Louis: M. Bricolin
veut ma terre à bon marché, et peut-être que si Rose vous aimait, je
pourrais assurer son bonheur et le vôtre en imposant votre mariage comme
une condition de mon consentement. Si vous le croyez, ne doutez pas que
je sois très-heureuse de faire ce léger sacrifice.
--Ce léger sacrifice! vous n'y songez pas, madame Marcelle! vous vous
croyez encore riche; vous parlez de cinquante mille francs comme
d'un rien. Vous oubliez que c'est désormais une bonne part de votre
existence. Et vous croyez que j'accepterais ce sacrifice-là? Oh!
j'aimerais mieux renoncer à Rose tout de suite.
--C'est que vous ne comprenez pas la véritable valeur de l'argent, mon
ami; ce n'est qu'un moyen de bonheur, et le bonheur qu'on peut procurer
aux autres est le plus certain et le plus pur qu'on puisse se procurer à
soi-même.
--Vous êtes bonne comme Dieu, pauvre dame! mais il y a là un bonheur
plus certain et plus pur encore pour vous-même. C'est celui que vous
devez ménager à votre fils. Et que diriez-vous un jour, grand Dieu! si,
faute des cinquante mille francs que vous auriez sacrifiés pour vos
amis, votre cher Édouard était forcé, à son tour, de renoncer à une
femme qu'il aimerait, et que vous ne pourriez plus lui faire obtenir?
--Mon coeur est pénétré de votre bon raisonnement; mais en fait
d'intérêts matériels, il n'y a point, pour l'avenir, de calculs absolus.
Ma position n'est pas rigidement dessinée comme vous la faites; en
m'abstenant de vendre cher je perdrai du temps, et, vous le savez,
chaque jour d'hésitation m'entraîne à ma ruine. En terminant vite, je me
libère des dettes qui me rongent, et, certes, il peut y avoir un jour
tout profit pour moi à avoir su prendre mon parti sans regret puéril
et sans parcimonie déplacée. Vous voyez donc que je ne suis pas si
généreuse, et que j'agis dans mes intérêts en servant ceux de votre
amour.
--En voilà une pauvre tête en affaires! s'écria le meunier avec un
sourire triste et tendre. Une sainte du paradis ne dirait pas mieux.
Mais ça n'a pas le sens commun, permettez-moi de vous le dire, ma chère
dame. Vous trouverez, d'ici à quinze jours, des acquéreurs pour votre
terre, et qui seront bien contents de ne la payer que son prix.
--Mais qui ne seront pas solvables comme M. Bricolin?
--Ah! oui, voilà son orgueil! c'est d'être solvable. _Solvable!_ le
grand mot! Il croit être le seul au monde qui puisse dire: Je suis
_solvable_, moi! C'est-à-dire, il sait bien qu'il y en a d'autres, mais
il vous éblouit avec cela. Ne l'écoutez pas. C'est un fin matois. Faites
seulement mine de conclure avec un autre, fallût-il faire des démarches
et des contrats simulés. Je ne me gênerais pas à votre place. A
la guerre comme à la guerre, avec les juifs comme avec les juifs!
Voulez-vous me laisser agir? Dans quinze jours, je vous jure, comme
voilà de l'eau, que M. Bricolin vous donnera vos trois cent mille francs
bien comptés et un beau pot-de-vin par-dessus le marché.
--Je n'aurais jamais l'habileté de suivre vos conseils, et je trouve
beaucoup plus vite fait de rendre chacun de nous heureux à sa manière,
vous, Rose, moi, M. Bricolin, et mon fils qui me dira un jour que j'ai
bien fait.
--Romans! romans! dit le meunier. Vous ne savez pas ce que pensera votre
fils dans quinze ans d'ici sur l'argent et sur l'amour. N'allez pas
faire cette folie; je ne m'y prêterais pas, madame Marcelle... non, non,
n'y comptez pas, je suis aussi fier que qui que ce soit, et têtu comme
un mouton... du Berri qui plus est! D'ailleurs, écoutez, ce serait en
pure perte. M. Bricolin promettrait tout et ne tiendrait rien. Il faut,
vu votre position, que votre contrat de vente soit signé avant la fin
du mois, et certes ce n'est pas d'ici à un mois que je pourrais espérer
d'épouser Rose. Il faudrait pour cela qu'elle fût folle de moi, et cela
n'est pas. Il faudrait l'exposer à un bruit, à des scandales! Je ne m'y
résoudrais jamais. Quelle rage aurait sa mère! quels étonnements et
quels dénigrements de la part de ses voisins et de ses connaissances! Et
que ne dirait-on pas? Qui est-ce qui comprendrait que vous avez imposé
cela à M. Bricolin par pure grandeur d'âme et par sainte amitié pour
nous! Vous ne connaissez pas la malice des hommes; et celle des femmes,
si vous saviez ce que c'est! votre bonté pour moi... non, vous ne pouvez
pas vous imaginer, et je n'oserais jamais vous dire comment M. Bricolin
tout le premier serait capable de l'interpréter.... Ou bien encore on
dirait que Rose, pauvre sainte fille! a fait un faux pas, qu'elle vous
l'a confié, et que vous vous êtes dévouée, pour sauver son honneur,
à doter le coupable.... Enfin, cela ne se peut pas, et voilà plus de
raisons qu'il n'en faut, j'espère, pour vous en convaincre. Oh! ce
n'est pas comme cela que je veux obtenir Rose! Il faut, que cela arrive
naturellement, et sans faire crier personne contre elle. Je sais bien
qu'il faut un miracle pour que je devienne riche, ou un malheur pour
qu'elle devienne pauvre. Dieu me viendra en aide si elle m'aime... et
elle m'aimera peut-être, n'est-ce pas?
--Mais, mon ami, je ne puis travailler à enflammer son coeur pour vous
si vous m'ôtez les moyens de dominer la cupidité de son père. Je ne
l'aurais pas entrepris si je n'avais eu cette pensée; car précipiter
cette jeune et charmante fille dans une passion malheureuse serait un
crime de ma part.
--Ah! c'est la vérité! dit le Grand-Louis soudainement accablé, et je
vois bien que je suis un fou.... Aussi n'était-ce ni de moi, ni de Rose
que je voulais vous parler en vous priant de venir ici, madame Marcelle;
vous vous êtes trompée là-dessus dans votre excellente bonté. Je voulais
vous parler de vous seule, quand vous m'avez prévenu en me parlant de
moi-même. Je me suis laissé aller comme un grand enfant à vous écouter,
et puis force m'a été de vous répondre; mais je reviens à mon but, qui
est de vous forcer à vous occuper de vos affaires. Je sais celles de M.
Bricolin; je sais ses intentions et son ardeur d'acheter vos terres, il
n'en démordra pas, et pour en avoir trois cent mille francs, il faut lui
en demander trois cent cinquante mille. Vous les auriez si vous vous
obstiniez; mais, de toutes façons, il ne faut pas qu'il paie le bien
au-dessous de sa valeur. Il en a trop d'envie, ne craignez rien.
--Je vous répète, mon ami, que je ne saurai pas soutenir cette lutte,
et que, depuis deux jours qu'elle dure, elle est déjà au-dessus de mes
forces.
--Aussi, ne faut-il pas vous en mêler. Vous allez remettre vos affaires
à un notaire honnête et habile. J'en connais un; j'irai lui parler ce
soir, et vous le verrez demain, sans vous déranger. C'est demain la fête
patronale de Blanchemont. Il y a grande assemblée sur le terrier devant
l'église. Le notaire viendra s'y promener et causer, suivant l'habitude,
avec ses clients de la campagne; vous entrerez comme par hasard dans
une maison où il vous attendra. Vous signerez une procuration, vous
lui direz deux mots, je lui en dirai quatre, et vous n'aurez plus qu'à
renvoyer M. Bricolin batailler avec lui. S'il ne se rend pas, pendant ce
temps-là votre notaire vous aura trouvé un autre acquéreur. Il n'y aura
qu'un peu de prudence à garder pour que le Bricolin ne se doute pas que
je vous ai indiqué cet homme d'affaires au lieu du sien, qu'il vous a
sans doute proposé, et que vous avez peut-être fait la folie d'accepter!
--Non! je vous avais promis de ne rien faire sans vos conseils.
--C'est bien heureux! Allez donc demain, à deux heures sonnant, vous
promener au bord de La Vauvre, comme pour voir du bas du terrier le joli
coup d'oeil de la fête. Je serai là et je vous ferai entrer chez une
personne sûre et discrète.
--Mais, mon ami, si M. Bricolin découvre que vous me dirigez dans cette
affaire contre ses intérêts, il vous chassera de sa maison, et vous ne
pourrez jamais revoir Rose.
--Il sera bien fin s'il le découvre! Mais si ce malheur arrivait...
je vous l'ai dit, madame Marcelle, Dieu me viendrait en aide par un
miracle, d'autant plus que j'aurais fait mon devoir.
--Ami loyal et courageux, je ne puis me résoudre à vous exposer ainsi.
--Et je ne vous dois pas cela quand vous vouliez vous ruiner pour moi?
Allons, pas d'enfantillage, ma chère dame, nous sommes quittes....
--Voici Rose qui vient vers nous, dit Marcelle. Il me reste à peine le
temps de vous remercier....
--Non! mademoiselle Rose tourne du côté de l'avenue avec ma mère, qui a
le mot pour la retenir un peu, car je n'ai pas fini, madame Marcelle,
j'ai bien autre chose à vous dire! Mais vous devez être lasse de marcher
si longtemps. Puisque la cour est libre et le moulin silencieux, venez
vous asseoir sur ce banc auprès de la porte. Mademoiselle Rose nous
croit de l'autre côté et ne reviendra par ici qu'après avoir fait le
tour du pré. Ce que j'ai à vous dire est un peu plus intéressant pour
vous que vos affaires, et demande plus de secret encore.
Marcelle, étonnée de ce préambule, suivit le meunier et s'assit avec
lui sur le banc, juste au-dessous de la lucarne du grenier à foin, d'où
Lémor pouvait la voir et l'entendre.
--Dites donc, madame Marcelle, balbutia le meunier un peu embarrassé
pour entrer en matière, vous savez bien cette lettre que vous m'aviez
confiée?
--Eh bien, mon cher Grand-Louis! répondit madame de Blanchemont, dont le
visage calme et un peu éteint s'enflamma tout à coup, ne m'avez-vous pas
dit ce matin que vous l'aviez fait partir?
--Pardon, excuse... c'est que je ne l'ai pas mise à la poste.
--Vous l'avez oubliée?
--Oh! non, certes!
--Perdue peut-être?
--Encore moins. J'ai fait mieux que de la jeter dans la boîte, je l'ai
remise à son adresse.
--Que voulez-vous dire? Elle était adressée à Paris!
--Oui, mais la personne à qui elle était destinée s'étant trouvée sur
mon chemin, j'ai cru mieux faire de la lui remettre.
--Mon Dieu! vous me faites trembler, Louis! dit Marcelle redevenue pâle.
Vous aurez fait quelque méprise.
--Pas si sot! Je connais bien M. Henri Lémor, peut-être!...
--Vous le connaissez! et il est dans ce pays-ci? dit Marcelle avec une
émotion qu'elle ne cherchait pas à dissimuler.
En quatre mots Grand-Louis expliqua la manière dont il avait reconnu
Lémor pour le voyageur qui était déjà venu à son moulin, et pour le
destinataire de la lettre à lui confiée.
--Et où donc allait-il? et que fait-il à ***? demanda Marcelle
oppressée.
--Il allait en Afrique. Il passait! répondit le meunier qui voulait
voir venir. C'est bien le chemin par Toulouse. Il avait pris l'heure du
déjeuner de la diligence pour aller à la poste.
--Et où est-il maintenant?
--Je ne vous dirai pas bien où il peut être; mais il n'est plus à ***.
--Il va en Afrique, dites-vous? Et pourquoi si loin?
--Pour aller bien loin précisément. Voilà ce qu'il a répondu à ma
question.
--La réponse est plus claire que vous ne pensez! dit Marcelle, dont
l'agitation augmentait, et qui ne songeait pas même à la rendre moins
évidente. Mon ami, vous n'êtes pas si malheureux que vous croyez! Il est
des coeurs plus brisés que le vôtre.
--Le vôtre, par exemple, ma pauvre chère dame?
--Oui, mon ami, le mien.
--Mais n'est-ce pas un peu de votre faute? Pourquoi ordonniez-vous à ce
pauvre jeune homme de rester un an sans entendre parler de vous?
--Comment! il vous a donc fait lire ma lettre?
--Oh! non! il est assez méfiant et cachottier, allez! Mais je l'ai tant
questionné, tant obsédé, tant deviné, qu'il a été forcé de m'avouer que
je ne me trompais guère. Ah dame! voyez-vous, madame Marcelle, je suis
très-curieux des secrets de ceux que j'aime, moi, parce que, tant qu'on
ne sait pas ce qu'ils pensent, on ne sait pas comment les servir. Ai-je
tort?
--Non, ami, je suis bien aise que vous ayez mes secrets comme j'ai les
vôtres. Mais, hélas! quelle que soit ici votre bonne volonté et votre
bon coeur, vous ne pouvez rien pour moi. Répondez-moi, pourtant. Ce
jeune homme ne vous a-t-il transmis aucune réponse ni par écrit, ni
verbalement?
--Il vous a écrit ce matin un tas de billevesées dont je n'ai pas voulu
me charger.
--Vous m'avez rendu un mauvais service! Ainsi, je ne puis savoir ses
intentions?
--Il n'a su me dire que ceci: «Je l'aime, _mais_ j'ai du courage!»
--Il a dit: _Mais?_
--Il a peut-être dit: _Et!_
--Ce serait si différent! Rappelez-vous, Grand-Louis!
--Il a dit tantôt l'un, tantôt l'autre, car il l'a répété souvent.
--Ce matin, dites-vous? Vous n'avez donc quitté la ville que ce matin?
--J'ai voulu dire hier soir. Il était tard, et nous prenons, nous
autres, le matin dès minuit.
--Mon Dieu! qu'est-ce à dire? Pourquoi pas de lettre? Vous avez donc vu
celle qu'il m'écrivait?
--Un peu! il en a déchiré quatre.
--Mais que disaient ces lettres? Il était donc bien irrésolu?
--Tantôt il vous disait qu'il ne pouvait jamais vous revoir, tantôt
qu'il allait venir vous voir tout de suite.
--Et il a résisté à cette dernière tentation? Il a bien du courage, en
effet!
--Ah! écoutez donc! il a été tenté plus que saint Antoine; mais, d'une
part, je l'en détournais; de l'autre, il craignait de vous désobéir?
--Et que pensez-vous d'un amant qui ne sait pas désobéir?
--Je pense qu'il aime trop, et qu'on ne lui en saura aucun gré.
--Je suis injuste, n'est-ce pas, mon cher Grand-Louis? je suis trop
émue, je ne sais ce que je dis. Mais pourquoi, vous, ami, l'avez-vous
détourné de vous suivre? Car il en a eu la pensée?
--Oh! je crois bien! Il a même fait un bout de chemin sur ma charrette.
Mais moi, excusez! j'avais trop peur de vous mécontenter.
--Vous aimez, et vous croyez les autres si sévères?
--Dame! qu'auriez-vous dit si je l'avais amené dans la Vallée-Noire? Par
exemple, dans ce moment-ci... si je vous disais que je l'ai engagé à se
cacher dans mon moulin! Ah! pour le coup, vous me traiteriez comme je le
mériterais!
--Louis! dit Marcelle en se levant d'un air de résolution exaltée, il
est ici. Vous en convenez!
--Non pas, Madame; c'est vous qui me faites dire cela.
--Mon ami, reprit-elle en lui prenant la main avec effusion, dites-moi
où il est, et je vous pardonne.
--Et si cela était, dit le meunier un peu effrayé de la spontanéité de
Marcelle, mais enthousiasmé de sa franchise, vous ne craindriez donc pas
de faire jaser sur votre compte?
--Quand il me quittait volontairement et que j'avais l'esprit abattu,
je pouvais songer au monde, prévoir des dangers, me créer des devoirs
rigides, exagérés peut-être; mais quand il revient vers moi, quand il
est si près d'ici, à quoi voulez-vous que je songe, et que voulez-vous
que je craigne?
--Il faut pourtant craindre que quelque imprudence ne rende vos projets
plus malaisés à exécuter, dit Grand-Louis en faisant un geste pour
indiquer à Marcelle la fenêtre au-dessus de sa tête.
Marcelle leva les yeux et rencontra ceux de Lémor, qui, palpitant et
penché vers elle, était prêt à sauter du haut du toit pour abréger la
distance.
Mais le meunier toussa de toute sa force, et d'un autre geste, indiquant
aux deux amants Rose qui s'approchait avec la meunière et le petit
Édouard:
--Oui, Madame, dit-il en élevant la voix, un moulin comme ça rapporte
peu; mais si je pouvais tant seulement y établir une grande meule que
j'ai dans la tête, il me rapporterait bien... huit cents bons francs par
an!...
XXIII.
CADOCHE.
Le regard des deux amants avait été brûlant et rapide. Un calme
souverain succéda à cette commotion. Ils s'aimaient, ils étaient sûrs
l'un de l'autre. Ils s'étaient tout dit, tout expliqué, tout persuadé
mutuellement dans le choc électrique de ce regard. Lémor se jeta au fond
du grenier, et Marcelle, maîtresse d'elle-même parce qu'elle se sentait
heureuse, accueillit Rose sans trouble et sans regret. Elle se laissa
emmener dans le délicieux taillis voisin, et après une heure de
promenade elle remonta à cheval avec sa compagne, et reprit le chemin de
Blanchemont, après avoir dit tout bas au meunier:
--Cachez-le bien, je reviendrai.
--Non, non, pas trop tôt, avait répondu Grand-Louis. J'arrangerai une
entrevue sans dangers; mais laissez-moi prendre mes mesures. Je vous
reconduirai votre fils ce soir, et je vous parlerai encore si je peux.
Quand Marcelle fut partie, Lémor sortit de sa cachette, où la joie et
l'émotion, plus que l'odeur enivrante du foin, commençaient à lui donner
des vertiges.
--Ami, dit-il gaiement au meunier, je suis votre garçon de moulin, et
je ne prétends pas être à votre charge sans travailler pour vous.
Donnez-moi de l'ouvrage, et vous verrez que le Parisien a d'assez bons
bras, malgré son peu d'apparence.
--Oui, répondit Grand-Louis, quand le coeur est content, les bras sont
assez souples. Vos affaires vont mieux que les miennes, mon garçon,
et quand nous causerons ce soir, ce sera à votre tour de me donner du
courage. Mais, à cette heure, vous l'avez dit, il faut s'occuper. Je ne
puis pas passer mon temps à parler d'amour, et vous pourriez devenir fou
de contentement si vous restiez oisif. Le travail est salutaire à tous,
il entretient la joie et distrait de la peine; ce qui veut peut-être
dire qu'il est fait pour tous dans les idées du bon Dieu. Allons, vous
allez m'aider à lever ma pelle et à mettre la _Grand'Louise_ en danse.
Sa chanson a la vertu de me remettre l'esprit quand je me détraque.
--Ah! mon Dieu! cet enfant va me reconnaître! dit Lémor en apercevant
Édouard qui s'était échappé des bras de la meunière, et qui montait avec
les pieds et les mains l'escalier rapide du moulin.
--Il vous a déjà vu, répondit le meunier; ne vous cachez pas et ne
faites semblant de rien. Il n'est pas sûr qu'il vous reconnaisse,
affublé comme vous voilà.
En effet, Édouard s'arrêta incertain et interdit. Depuis un mois que
Marcelle avait brusquement quitté Montmorency pour se rendre auprès de
son mari expirant, son fils n'avait pas revu Lémor, et un mois est un
siècle dans la mémoire d'un si jeune enfant. Celui-là était pourtant
exceptionnel par le développement précoce de ses facultés; mais Lémor
sans barbe, le visage barbouillé de farine, et affublé d'une blouse de
paysan, était assez peu reconnaissable. Édouard resta comme pétrifié
devant lui pendant une minute; mais ayant rencontré le regard sévère et
indifférent de l'ami qui d'ordinaire courait à lui les bras ouverts, il
baissa les yeux avec une sorte d'embarras et même de peur, sentiment
qui, chez les enfants, est presque toujours mêlé à l'étonnement; puis
il s'approcha du meunier et lui dit de l'air sérieux et méditatif qu'il
avait souvent:
--Qu'est-ce que c'est donc que cet homme-là?
--Ça? c'est mon garçon de moulin, c'est Antoine.
--Tu en as donc deux?
--Bon! j'en ai par douzaines, des garçons! Celui-là, c'est _Alochon_ n°
2.
--Et Jeannie est Alochon 3?
--Comme vous dites, mon général!
--Est-il méchant, ton Antoine?
--Non, non! Mais il est un peu bête, un peu sourd, et ne joue pas avec
les enfants.
--En ce cas, je m'en vais jouer avec Jeannie, dit Édouard en s'éloignant
avec insouciance. A quatre ans, on ne sait ce que c'est que d'être
trompé, et la parole de ceux qu'on aime est plus puissante sur l'esprit
que le témoignage des sens.
On apporta à la meule le blé que le meunier devait rendre le soir même
en farine. C'était celui de M. Bricolin, contenu dans deux sacs marqués
chacun de deux énormes initiales.
--Voyez, dit le Grand-Louis en riant cette fois avec un peu d'amertume,
Bricolin de Blanchemont, comme qui dirait Bricolin, demeurant à
Blanchemont. Mais quand il aura acheté la terre il faudra qu'il mette un
autre petit _b_ entre les deux grands. Ça voudra dire: Bricolin, baron
de Blanchemont.
--Comment, dit Lémor occupé d'une autre pensée, c'est là le blé de
Blanchemont?