--Que penserait-on de moi dans le pays, si je faisais ces esclandres-là

dans ma famille? Toutes mes amies, jalouses peut-être de l'amour que

j'inspirerais, et qu'elles ne trouveront jamais dans leurs mariages

d'argent, me jetteraient la pierre. Tous mes cousins et prétendants,

furieux de la préférence donnée à un paysan sur eux, qui se croient d'un

si grand prix, toutes les mères de famille, effrayées de l'exemple que

je donnerais à leurs filles, enfin les paysans eux-mêmes, jaloux de

voir un d'entre eux faire ce qu'ils appellent un gros mariage, me

poursuivraient de leur blâme et de leurs moqueries. «Voilà une folle,

dirait l'un; c'est dans le sang, et bientôt elle mangera de la viande

crue comme sa soeur. Voilà une sotte, dirait l'autre, qui prend un

paysan, pouvant épouser un homme de sa sorte! Voilà une méchante fille,

dirait tout le monde, qui fait de la peine à des parents qui ne lui ont

pourtant jamais rien refusé. Oh! l'effrontée, la dévergondée, qui fait

tout ce scandale pour un manant parce qu'il a cinq pieds huit pouces!

Pourquoi pas pour son valet de charrue? pourquoi pas pour l'oncle

Cadoche, qui va mendiant de porte en porte?» Enfin, cela ne finirait

pas, et je crois que ce n'est pas joli pour une jeune fille de s'exposer

à tout cela pour l'amour d'un homme.

--Ma chère Rose, dit Marcelle, vos dernières objections ne me paraissent

pas si sérieuses que les premières, et pourtant je vois que vous

auriez beaucoup plus de répugnance à braver l'opinion publique que

la résistance de vos parents. Il faudra que nous examinions mûrement

ensemble, le pour et le contre, et comme vous m'avez raconté votre

histoire, je vous dois la mienne. Je veux vous la raconter, bien que

ce soit un secret, tout le secret de ma vie mais il est si pur qu'une

demoiselle peut l'entendre. Dans quelque temps, ce n'en sera plus un

pour personne, et, en attendant, je suis certaine que vous le garderez

fidèlement.

--Oh! Madame, s'écria Rose en se jetant au cou de Marcelle, que vous

êtes bonne! on ne m'a jamais dit de secrets, et j'ai toujours eu envie

d'en savoir un afin de le bien garder. Jugez si le vôtre me sera sacré!

Il m'instruira de bien des choses que j'ignore; car il me semble qu'il

doit y avoir une morale en amour comme en toutes choses, et personne ne

m'en a jamais voulu parler, sous prétexte qu'il n'y a pas ou qu'il ne

doit pas y avoir d'amour. Il me semble pourtant bien... mais parlez,

parlez, ma chère madame Marcelle! Je me figure qu'en ayant votre

confiance, je vais avoir votre amitié.

--Pourquoi non, si je puis espérer d'être payée de retour? dit Marcelle

en lui rendant ses caresses.

--Oh! mon Dieu! dit Rose dont les yeux se remplirent de larmes; ne le

voyez-vous pas que je vous aime? que dès la première vue mon coeur a été

vers vous, et qu'il est à vous tout entier, depuis seulement un jour que

je vous connais? Comment cela se fait-il? je n'en sais rien. Mais je

n'ai jamais vu personne qui me plût autant que vous. Je n'en ai vu que

dans les livres, et vous me faites l'effet d'être, à vous seule, toutes

les belles héroïnes des romans que j'ai lus.

--Et puis, ma chère enfant, votre noble coeur a besoin d'aimer! Je

tâcherai de n'être pas indigne de l'occasion qui me favorise.

La petite Fanchon était déjà installée dans le cabinet voisin, et

déjà elle ronflait de façon à couvrir la voix des chouettes et des

engoulevents qui commençaient à s'agiter dans les combles des vieilles

tours. Marcelle s'assit auprès de la fenêtre ouverte, d'où l'on voyait

briller les étoiles sereines dans un ciel magnifiquement pur, et prenant

la main de Rose, dans les siennes, elle parla ainsi qu'il suit:

XIV.

MARCELLE.

«Mon histoire, chère Rose, ressemble, en effet, à un roman; mais c'est

un roman si simple et si peu nouveau qu'il ressemble à tous les romans

du monde. Le voici en aussi peu de mots que possible.

«Mon fils, à l'âge de deux ans, était d'une santé si mauvaise, que je

désespérais de le sauver. Mes inquiétudes, ma tristesse, les soins

continuels dont je ne voulais me remettre à personne, me fournirent une

occasion toute naturelle de me retirer du monde, où je n'avais fait

qu'une courte apparition, et pour lequel je n'avais aucun goût. Les

médecins me conseillèrent de faire vivre mon enfant à la campagne. Mon

mari avait une belle terre à vingt lieues de celle-ci, comme vous savez;

mais la vie bruyante et licencieuse qu'il y menait avec ses amis, ses

chevaux, ses chiens et ses maîtresses, ne m'engageait pas à m'y retirer,

même aux époques où il vivait à Paris. Le désordre de cette maison,

l'insolence des valets dont on souffrait le pillage, ne pouvant leur

payer régulièrement leur salaire, un entourage de voisins de mauvais

ton, me furent si bien dépeints par mon vieux Lapierre, qui y avait

passé quelque temps, que je renonçai à y tenter un établissement. M. de

Blanchemont, ne se souciant pas que je vinsse vivre ici, à portée de

connaître ses dérèglements, me fit croire que ce lieu-ci était affreux,

que le vieux château était inhabitable, et, sous ce dernier rapport,

il ne faisait qu'exagérer un peu, vous en conviendrez. Il parla de

m'acheter une maison de campagne aux environs de Paris; mais où eût-il

pris de l'argent pour cette acquisition, lorsqu'à mon insu il était déjà

à peu près ruiné?

«Voyant que ses promesses n'aboutissaient à rien et que mon fils

dépérissait, je me hâtai de louer à Montmorency (un village près de

Paris dans une situation admirable, au voisinage des bois et des

collines les plus sainement exposés), une moitié de maison, la première

que je pus trouver, la seule dans, ce moment-là. Ces habitations sont

fort recherchées par les gens de Paris qui s'y établissent, même des

personnes riches, plus que modestement, pour quelque temps de la belle

saison. Mes parents et mes amis vinrent m'y voir assez souvent d'abord,

puis de moins en moins, comme il arrive toujours quand la personne

qu'on visite aime sa retraite et n'y attire, ni par le luxe, ni par la

coquetterie. Vers la fin de la première saison, il se passait souvent

quinze jours sans que je visse venir personne de Paris. Je ne m'étais

liée avec aucune des notabilités de l'endroit. Edouard se portait mieux,

j'étais calme et satisfaite; je lisais beaucoup, je me promenais dans

les bois, seule avec lui, une paysanne pour conduire son âne, un livre,

et un gros chien, gardien très-jaloux de nos personnes. Cette vie me

plaisait extrêmement. M. de Blanchemont était enchanté de n'avoir pas à

s'occuper de moi. Il ne venait jamais me voir. Il envoyait de temps en

temps un domestique pour savoir des nouvelles de son fils et s'enquérir

de mes besoins d'argent qui étaient fort modestes, heureusement pour

moi: il n'eût pu les satisfaire.

--Voyez! s'écria Rose, il nous disait ici que c'était pour vous qu'il

mangeait ses revenus et les vôtres; qu'il vous fallait des chevaux, des

voitures, tandis que vous alliez peut-être à pied dans les bois pour

économiser le loyer d'un âne!

Vous l'avez deviné, chère Rose. Lorsque je demandais quelque argent à

mon mari, il me faisait de si longues et de si étranges histoires sur la

pénurie de ses fermiers, sur la gelée de l'hiver, sur la grêle de l'été,

qui les avait ruinés, que, pour ne plus entendre tous ces détails, et,

la plupart du temps, dupe de sa généreuse commisération pour vous, je

l'approuvais et m'abstenais de réclamer la jouissance de mes revenus.

«La vieille maison que j'habitais était propre, mais presque pauvre,

et je n'y attirais l'attention de personne. Elle se composait de deux

étages. J'occupais le premier. Au rez-de-chaussée habitaient deux jeunes

gens, dont l'un était malade. Un petit jardin très-ombragé et entouré

de grands murs, où Edouard jouait sous mes yeux avec sa bonne, lorsque

j'étais assise à ma fenêtre, était commun aux deux locataires, M. Henri

Lémor et moi.

Henri avait vingt-deux ans. Son frère n'en avait que quinze. Le pauvre

enfant était phtisique, et son aîné le soignait avec une sollicitude

admirable. Ils étaient orphelins. Henri était une véritable mère pour le

pauvre agonisant. Il ne le quittait pas d'une heure, il lui faisait la

lecture, le promenait en le soutenant dans ses bras, le couchait et le

rhabillait comme un enfant, et, comme ce malheureux Ernest ne dormait

presque plus, Henri, pâle, exténué, creusé par les veilles, semblait

presque aussi malade que lui.

«Une vieille femme excellente, propriétaire de notre maison et occupant

une partie du rez-de-chaussée, montrait beaucoup d'obligeance et de

dévouement à ces malheureux jeunes gens; mais elle ne pouvait suffire

à tout, je dus m'empresser de la seconder. Je le fis avec zèle et sans

m'épargner, comme vous l'eussiez fait à ma place, Rose; et même dans les

derniers jours de l'existence d'Ernest, je ne quittai guère son chevet.

Il me témoignait une affection et une reconnaissance bien touchantes. Ne

connaissant pas et ne sentant plus la gravité de son mal, il mourut sans

s'en apercevoir, et presque en parlant. Il venait de me dire que je

l'avais guéri, lorsque sa respiration s'arrêta et que sa main se glaça

dans les miennes.

La douleur d'Henri fut profonde, il en tomba malade, et, à son tour, il

fallut le soigner et le veiller. La vieille propriétaire, madame Joly,

était au bout de ses forces. Edouard heureusement était bien portant, et

je pouvais partager mes soins entre lui et Henri. Le devoir d'assister

et de consoler ce pauvre Henri retomba sur moi seule, et à la fin de

l'automne, j'eus la joie de l'avoir rendu à la vie.

«Vous concevez bien, Rosé, qu'une amitié profonde, inaltérable, s'était

cimentée entre nous deux au milieu de toutes ces douleurs et de tous ces

dangers. Quand l'hiver et l'insistance de mes parents me forcèrent de

retourner à Paris, nous nous étions fait une si douce habitude de lire,

de causer, et de nous promener ensemble dans le petit jardin, que notre

séparation fut un véritable déchirement de coeur. Nous n'osâmes pourtant

nous promettre de nous retrouver à Montmorency l'année suivante. Nous

étions encore timides l'un avec l'autre, et nous aurions tremblé de

donner le nom d'amour à cette affection.

«Henri n'avait guère songé à s'enquérir de ma condition, ni moi de la

sienne. Nous faisions à peu près la même dépense dans la maison. Il

m'avait demandé la permission de me voir à Paris; mais quand je lui

donnai mon adresse chez ma belle-mère, à l'hôtel de Blanchemont, il

parut surpris et effrayé. Quand je quittai Montmorency dans le carrosse

armorié que mes parents avaient envoyé pour me prendre, il eut l'air

consterné, et quand il sut que j'étais riche (je croyais l'être et je

passais pour telle), il se regarda comme à jamais séparé de moi. L'hiver

se passa sans que je le revisse, sans que j'entendisse parler de lui.

«Lémor était pourtant lui-même réellement plus riche que moi à cette

époque. Son père, mort une année auparavant, était un homme du peuple,

un ouvrier qu'un petit commerce et beaucoup d'habileté avaient mis

fort à l'aise. Les enfants de cet homme avaient reçu une très-bonne

éducation, et la mort d'Ernest laissait à Henri un revenu de huit ou dix

mille francs. Mais les idées de lucre, l'indélicatesse, l'effroyable

dureté et l'égoïsme profond de ce père commerçant avaient révolté de

bonne heure l'âme enthousiaste et généreuse d'Henri. Dans l'hiver qui

suivit la mort d'Ernest, il se hâta de céder, presque pour rien, son

fonds de commerce à un homme que Lémor le père avait ruiné par les

manoeuvres les plus rapaces et les plus déloyales d'une impitoyable

concurrence. Henri distribua à tous les ouvriers que son père avait

longtemps pressurés le produit de cette vente, et, se dérobant, avec une

sorte d'aversion, à leur reconnaissance (car il m'a dit souvent que

ces hommes malheureux avaient été corrompus et avilis eux-mêmes par

l'exemple et les procédés de leur maître), il changea de quartier et se

mit en apprentissage pour devenir ouvrier lui-même. L'année précédente,

et avant que la maladie de son frère le forçât d'habiter la campagne, il

avait déjà commencé à étudier la mécanique.

«J'appris tous ces détails par la vieille femme de Montmorency, à qui

j'allai faire une ou deux visites à la fin de l'hiver, autant, je

l'avoue, pour savoir des nouvelles d'Henri que pour lui témoigner

l'amitié dont elle était digne à tous égards. Cette femme avait de la

vénération pour Lémor. Elle avait soigné le pauvre Ernest comme son

propre fils; elle ne parlait d'Henri que les mains jointes et les yeux

pleins de larmes. Quand je lui demandai pourquoi il ne venait pas me

voir, elle me répondit que ma richesse et ma position dans le monde ne

pouvaient permettre que des rapports naturels s'établissent entre une

personne comme moi et un homme qui s'était jeté volontairement dans la

pauvreté. C'est à cette occasion qu'elle me raconta tout ce qu'elle

savait de lui et tout ce que je viens de vous rapporter.

«Vous devez comprendre, chère Rose, combien je fus frappée de la

conduite de ce jeune homme, qui s'était montré à moi si simple, si

modeste et si parfaitement ignorant de sa grandeur morale. Je ne pus

penser à autre chose; dans le monde, comme dans ma chambre solitaire,

au théâtre comme à l'église, son souvenir et son image étaient toujours

dans mon coeur et dans ma pensée. Je le comparais à tous les hommes que

je voyais, et alors il me paraissait si grand!

«Dès la fin de mars je retournai à Montmorency, n'espérant point y

retrouver mon intéressant voisin. J'eus un instant de véritable douleur,

lorsque, descendant au jardin avec une parente qui m'avait accompagnée

pour m'aider malgré moi à me réinstaller à la campagne, j'appris que le

rez-de-chaussée était loué à une vieille dame. Mais ma compagne ayant

fait quelques pas loin de moi, la bonne madame Joly me dit à l'oreille

qu'elle avait fait ce petit mensonge parce que ma parente lui paraissait

curieuse et babillarde, mais que Lémor était là, et qu'il se tenait

caché pour ne me voir que lorsque je serais seule.

«Je pensai m'évanouir de joie, et je supportai l'obligeance et les

attentions de ma pauvre cousine avec une patience dont je faillis

mourir. Enfin elle partit, et je revis Lémor, non pas seulement ce

jour-là, mais tous les jours et presque à toutes les heures de la

journée, depuis la fin de l'hiver jusqu'à l'extrême fin de l'automne

suivant. Les visites, toujours rares et assez courtes que l'on me

rendait, mes courses indispensables à Paris, nous volèrent tout au plus,

en rassemblant toutes les heures, deux semaines de notre délicieuse

intimité.

«Je vous laisse à penser si cette vie fut heureuse et si l'amour

s'empara en maître absolu de notre amitié. Mais ce dernier sentiment fut

aussi chaste sous les yeux de Dieu et de mon fils que l'avait été une

amitié formée au lit de mort du frère d'Henri. On en jasa pourtant

peut-être un peu chez les indigènes de Montmorency; mais la bonne

réputation de notre hôtesse, sa discrétion sur nos sentiments qu'elle

devinait bien, son ardeur à défendre notre conduite, la vie cachée

que nous menions, et le soin que nous eûmes de ne jamais nous montrer

ensemble hors de la maison; enfin, l'absence de tout scandale,

empêchèrent la malveillance de s'en mêler: aucun propos ne parvint

jamais aux oreilles de mon mari ni d'aucun de mes parents.

«Jamais amours ne furent plus religieusement sentis et plus salutaires

pour les deux âmes qu'elles remplirent. Les idées d'Henri, fort

singulières aux yeux du monde, mais les seules vraies, les seules

chrétiennes aux miens, transportèrent mon esprit dans une nouvelle

sphère. Je connus l'enthousiasme de la foi et de la vertu en même temps

que celui de l'affection. Ces deux sentiments se liaient dans mon coeur

et ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre. Henri adorait mon fils,

mon fils que son père oubliait, délaissait et connaissait à peine! Aussi

Édouard avait pour Lémor la tendresse, la confiance et le respect que

son père eût dû lui inspirer.

«L'hiver nous arracha encore à notre paradis terrestre, mais cette fois

il ne nous sépara point. Lémor vint me voir en secret de temps en temps,

et nous nous écrivions presque tous les jours. Il avait une clef du

jardin de l'hôtel, et quand nous ne pouvions nous y rencontrer la

nuit, une fente dans le piédestal d'une vieille statue recevait notre

correspondance.

C'est tout récemment, vous le savez, que M. de Blanchemont a perdu la

vie d'une manière tragique et inattendue, dans un duel à mort avec un

de ses amis, pour une folle maîtresse qui l'avait trahi. Un mois après,

j'ai vu Henri, et c'est de ce moment que datent mes chagrins. Je croyais

si naturel de m'engager à lui pour la vie! Je voulais le revoir un

instant et fixer avec lui l'époque où les devoirs de ma position me

permettraient de lui donner ma main et ma personne comme il avait mon

coeur et mon esprit. Mais le croiriez-vous, Rose? son premier mouvement

a été un refus plein d'effroi et de désespoir. La crainte d'être riche,

oui, l'horreur de la richesse, l'ont emporté sur l'amour, et il s'est

comme enfui de moi avec épouvante!

«J'ai été offensée, consternée, je n'ai pas su le convaincre, je n'ai

pas voulu le retenir. Et puis, j'ai réfléchi, j'ai trouvé qu'il avait

raison, qu'il était conséquent avec lui-même, fidèle à ses principes. Je

l'en ai estimé, je l'en ai aimé davantage, et j'ai résolu d'arranger ma

vie de manière à ne plus le blesser, de quitter le monde entièrement,

de venir me cacher bien loin de Paris au fond d'une campagne, afin de

rompre toutes mes relations avec les puissants et les riches que Lémor

considère comme des ennemis tantôt féroces, tantôt involontaires et

aveugles de l'humanité.

«Mais à ce projet, qui n'était que secondaire dans ma pensée, j'en

associais un autre qui coupait le mal dans sa racine et détruisait à

jamais tous les scrupules de mon amant, de mon époux futur. Je voulais

imiter son exemple, et dissiper ma fortune personnelle en l'appliquant

à ce qu'au couvent nous appelions les bonnes oeuvres, à ce que Lémor

appelle l'oeuvre de rémunération, à ce qui est juste envers les hommes

et agréable à Dieu dans toutes les religions et dans tous les temps.

J'étais libre de faire ce sacrifice sans nuire à ce que les riches

auraient appelé le bonheur futur de mon fils, puisque je le croyais

encore destiné à un héritage considérable; et, d'ailleurs, dans mes

idées à moi, en m'abstenant de jouir de ses revenus durant les longues

années de sa minorité, en accumulant et en plaçant les rentes, j'aurais

travaillé aussi à son bonheur. C'est-à-dire que l'élevant dans

des habitudes de sobriété et de simplicité, et lui communiquant

l'enthousiasme de ma charité, je l'aurais mis à même un jour de

consacrer à ces mêmes bonnes oeuvres une fortune considérable, augmentée

par mon économie et par le devoir que je m'imposais de n'en jouir en

aucune façon pour mon propre compte, malgré les droits que la loi me

donnait à cet égard. Il me semblait que cette âme si naïve et si tendre

de mon enfant répondrait à mon enthousiasme, et que j'entasserais ces

richesses terrestres pour son salut futur. Riez-en un peu, si vous

voulez, chère Rose; mais il me semble encore que je réussirai, dans des

conditions plus restreintes, à faire envisager les choses à mon Edouard

sous ce point de vue. Il n'a plus à hériter de son père, et ce qui me

reste lui sera désormais consacré dans le même but. Je ne me crois plus

le droit de me dépouiller de ce peu d'aisance qui nous est laissée

à tous d'eux. Je me figure que rien ne m'appartient plus en propre,

puisque mon fils n'a plus rien de certain à attendre que de moi. Cette

pauvreté, dont j'aurais pu faire voeu pour moi seule, c'est un baptême

nouveau que Dieu ne me permet peut-être pas d'imposer à mon enfant

avant qu'il soit en âge de l'accepter ou de le rejeter librement.

pouvons-nous, étant nés dans le siècle, et ayant donné la vie à des

êtres destinés aux jouissances et au pouvoir dans la société, les priver

violemment et sans les consulter, de ce que la société considère comme

de si grands avantages et des droits si sacrés? Dans ce _sauve qui peut_

général où la corruption de l'argent a lancé tous les humains, si je

venais à mourir en laissant mon fils dans la misère avant le temps

nécessaire pour lui enseigner l'amour du travail, à quels vices, à

quelle abjection ne risquerais-je pas d'abandonner ses bons mais faibles

instincts? On parle d'une religion de fraternité et de communauté, où

tous les hommes seraient heureux en s'aimant, et deviendraient riches en

se dépouillant. On dit que c'est un problème que les plus grands saints

du christianisme comme les plus grands sages de l'antiquité ont été

sur le point de résoudre. On dit encore que cette religion est prête

à descendre dans le coeur des hommes, quoique tout semble, dans la

réalité, conspirer contre elle; parce que du choc immense, épouvantable,

de tous les intérêts égoïstes, doivent naître la nécessité de tout

changer, la lassitude du mal, le besoin du vrai et l'amour du bien. Tout

cela, je le crois fermement, Rose. Mais, comme je vous le disais tout à

l'heure, j'ignore quels jours Dieu a fixés pour l'accomplissement de ses

desseins. Je ne comprends rien à la politique, je n'y vois pas d'assez

vives lueurs de mon idéal; et, réfugiée dans l'arche comme l'oiseau

durant le déluge, j'attends, je prie, je souffre et j'espère, sans

m'occuper des railleries que le monde prodigue à ceux qui ne veulent pas

approuver ses injustices, et se réjouir des malheurs de leur temps.

«Mais dans cette ignorance du lendemain, dans cette tempête déchaînée de

toutes les forces humaines les unes contre les autres, il faut bien que

je serre mon fils dans mes bras, et que je l'aide à surmonter le flot

qui nous porte peut-être aux rives d'un monde meilleur dès ici-bas.

Hélas! chère Rose, dans un temps où l'argent est tout, tout se vend et

s'achète. L'art, la science, toutes les lumières, et par conséquent

toutes les vertus, la religion elle-même, sont interdites à celui qui ne

peut payer l'avantage de boire à ces sources divines. De même qu'on paie

les sacrements à l'église, il faut, à prix d'argent, acquérir le droit

d'être homme, de savoir lire, d'apprendre à penser, à connaître le

bien du mal. Le pauvre est condamné, à moins d'être doué d'un génie

exceptionnel, à végéter, privé de sagesse et d'instruction. Et le

mendiant, le pauvre enfant qui apprend pour tout métier l'art de tendre

la main et d'élever une voix plaintive, dans quelles obscures et

fausses notions est forcée de se débattre son intelligence infirme et

impuissante! Il y a quelque chose d'affreux à penser que la superstition

est la seule religion accessible au paysan, que tout son culte se réduit

à des pratiques qu'il ne comprend pas, dont il ne saura jamais ni le

sens ni l'origine, et que Dieu n'est pour lui qu'une idole favorable aux

moissons et aux troupeaux de celui qui lui vote un cierge ou une image.

En venant ce matin ici, j'ai rencontré une procession arrêtée autour

d'une fontaine pour conjurer la sécheresse. J'ai demandé pourquoi on

priait là plutôt qu'ailleurs. Une femme m'a répondu, en me montrant une

petite statue de plâtre cachée dans une niche et ornée de guirlandes

comme les dieux du paganisme[5], «c'est que cette _bonne dame_ est la

meilleure de toutes pour la pluie.»

[Note 5: Les Pères de l'Église primitive condamnaient amèrement cet

usage païen d'orner les statues des dieux. Minutius Félix s'en explique

clairement et admirablement. L'Église du moyen âge a rétabli les

pratiques de l'idolâtrie, et l'Église d'aujourd'hui continue cette

spéculation lucrative.]

«Si mon fils est indigent, il faudra donc qu'il soit idolâtre, au

rebours des premiers chrétiens qui embrassaient la vraie religion

avec la sainte pauvreté? Je sais bien que le pauvre a le droit de me

demander: Pourquoi ton fils plutôt que le mien connaîtrait-il Dieu et la

vérité? Hélas! je n'ai rien à lui répondre, sinon que je ne puis sauver

son fils qu'en sacrifiant le mien. Et quelle réponse inhumaine pour lui!

Oh! les temps de naufrage sont affreux! Chacun court à ce qui lui est

le plus cher et abandonne les autres. Mais encore une fois, Rose, que

pouvons-nous donc, nous autres pauvres femmes, qui ne savons que pleurer

sur tout cela?

«Ainsi, les devoirs que nous impose la famille sont en contradiction

avec ceux que nous impose l'humanité. Mais nous pouvons encore quelque

chose pour la famille, tandis que pour l'humanité, à moins d'être

très-riches, nous ne pouvons rien encore. Car dans ce temps-ci, où les

grandes fortunes dévorent les petites si rapidement, la médiocrité,

c'est la gêne et l'impuissance.

Le meunier d'Angibault · 第 9 / 26 段