dans ma famille? Toutes mes amies, jalouses peut-être de l'amour que
j'inspirerais, et qu'elles ne trouveront jamais dans leurs mariages
d'argent, me jetteraient la pierre. Tous mes cousins et prétendants,
furieux de la préférence donnée à un paysan sur eux, qui se croient d'un
si grand prix, toutes les mères de famille, effrayées de l'exemple que
je donnerais à leurs filles, enfin les paysans eux-mêmes, jaloux de
voir un d'entre eux faire ce qu'ils appellent un gros mariage, me
poursuivraient de leur blâme et de leurs moqueries. «Voilà une folle,
dirait l'un; c'est dans le sang, et bientôt elle mangera de la viande
crue comme sa soeur. Voilà une sotte, dirait l'autre, qui prend un
paysan, pouvant épouser un homme de sa sorte! Voilà une méchante fille,
dirait tout le monde, qui fait de la peine à des parents qui ne lui ont
pourtant jamais rien refusé. Oh! l'effrontée, la dévergondée, qui fait
tout ce scandale pour un manant parce qu'il a cinq pieds huit pouces!
Pourquoi pas pour son valet de charrue? pourquoi pas pour l'oncle
Cadoche, qui va mendiant de porte en porte?» Enfin, cela ne finirait
pas, et je crois que ce n'est pas joli pour une jeune fille de s'exposer
à tout cela pour l'amour d'un homme.
--Ma chère Rose, dit Marcelle, vos dernières objections ne me paraissent
pas si sérieuses que les premières, et pourtant je vois que vous
auriez beaucoup plus de répugnance à braver l'opinion publique que
la résistance de vos parents. Il faudra que nous examinions mûrement
ensemble, le pour et le contre, et comme vous m'avez raconté votre
histoire, je vous dois la mienne. Je veux vous la raconter, bien que
ce soit un secret, tout le secret de ma vie mais il est si pur qu'une
demoiselle peut l'entendre. Dans quelque temps, ce n'en sera plus un
pour personne, et, en attendant, je suis certaine que vous le garderez
fidèlement.
--Oh! Madame, s'écria Rose en se jetant au cou de Marcelle, que vous
êtes bonne! on ne m'a jamais dit de secrets, et j'ai toujours eu envie
d'en savoir un afin de le bien garder. Jugez si le vôtre me sera sacré!
Il m'instruira de bien des choses que j'ignore; car il me semble qu'il
doit y avoir une morale en amour comme en toutes choses, et personne ne
m'en a jamais voulu parler, sous prétexte qu'il n'y a pas ou qu'il ne
doit pas y avoir d'amour. Il me semble pourtant bien... mais parlez,
parlez, ma chère madame Marcelle! Je me figure qu'en ayant votre
confiance, je vais avoir votre amitié.
--Pourquoi non, si je puis espérer d'être payée de retour? dit Marcelle
en lui rendant ses caresses.
--Oh! mon Dieu! dit Rose dont les yeux se remplirent de larmes; ne le
voyez-vous pas que je vous aime? que dès la première vue mon coeur a été
vers vous, et qu'il est à vous tout entier, depuis seulement un jour que
je vous connais? Comment cela se fait-il? je n'en sais rien. Mais je
n'ai jamais vu personne qui me plût autant que vous. Je n'en ai vu que
dans les livres, et vous me faites l'effet d'être, à vous seule, toutes
les belles héroïnes des romans que j'ai lus.
--Et puis, ma chère enfant, votre noble coeur a besoin d'aimer! Je
tâcherai de n'être pas indigne de l'occasion qui me favorise.
La petite Fanchon était déjà installée dans le cabinet voisin, et
déjà elle ronflait de façon à couvrir la voix des chouettes et des
engoulevents qui commençaient à s'agiter dans les combles des vieilles
tours. Marcelle s'assit auprès de la fenêtre ouverte, d'où l'on voyait
briller les étoiles sereines dans un ciel magnifiquement pur, et prenant
la main de Rose, dans les siennes, elle parla ainsi qu'il suit:
XIV.
MARCELLE.
«Mon histoire, chère Rose, ressemble, en effet, à un roman; mais c'est
un roman si simple et si peu nouveau qu'il ressemble à tous les romans
du monde. Le voici en aussi peu de mots que possible.
«Mon fils, à l'âge de deux ans, était d'une santé si mauvaise, que je
désespérais de le sauver. Mes inquiétudes, ma tristesse, les soins
continuels dont je ne voulais me remettre à personne, me fournirent une
occasion toute naturelle de me retirer du monde, où je n'avais fait
qu'une courte apparition, et pour lequel je n'avais aucun goût. Les
médecins me conseillèrent de faire vivre mon enfant à la campagne. Mon
mari avait une belle terre à vingt lieues de celle-ci, comme vous savez;
mais la vie bruyante et licencieuse qu'il y menait avec ses amis, ses
chevaux, ses chiens et ses maîtresses, ne m'engageait pas à m'y retirer,
même aux époques où il vivait à Paris. Le désordre de cette maison,
l'insolence des valets dont on souffrait le pillage, ne pouvant leur
payer régulièrement leur salaire, un entourage de voisins de mauvais
ton, me furent si bien dépeints par mon vieux Lapierre, qui y avait
passé quelque temps, que je renonçai à y tenter un établissement. M. de
Blanchemont, ne se souciant pas que je vinsse vivre ici, à portée de
connaître ses dérèglements, me fit croire que ce lieu-ci était affreux,
que le vieux château était inhabitable, et, sous ce dernier rapport,
il ne faisait qu'exagérer un peu, vous en conviendrez. Il parla de
m'acheter une maison de campagne aux environs de Paris; mais où eût-il
pris de l'argent pour cette acquisition, lorsqu'à mon insu il était déjà
à peu près ruiné?
«Voyant que ses promesses n'aboutissaient à rien et que mon fils
dépérissait, je me hâtai de louer à Montmorency (un village près de
Paris dans une situation admirable, au voisinage des bois et des
collines les plus sainement exposés), une moitié de maison, la première
que je pus trouver, la seule dans, ce moment-là. Ces habitations sont
fort recherchées par les gens de Paris qui s'y établissent, même des
personnes riches, plus que modestement, pour quelque temps de la belle
saison. Mes parents et mes amis vinrent m'y voir assez souvent d'abord,
puis de moins en moins, comme il arrive toujours quand la personne
qu'on visite aime sa retraite et n'y attire, ni par le luxe, ni par la
coquetterie. Vers la fin de la première saison, il se passait souvent
quinze jours sans que je visse venir personne de Paris. Je ne m'étais
liée avec aucune des notabilités de l'endroit. Edouard se portait mieux,
j'étais calme et satisfaite; je lisais beaucoup, je me promenais dans
les bois, seule avec lui, une paysanne pour conduire son âne, un livre,
et un gros chien, gardien très-jaloux de nos personnes. Cette vie me
plaisait extrêmement. M. de Blanchemont était enchanté de n'avoir pas à
s'occuper de moi. Il ne venait jamais me voir. Il envoyait de temps en
temps un domestique pour savoir des nouvelles de son fils et s'enquérir
de mes besoins d'argent qui étaient fort modestes, heureusement pour
moi: il n'eût pu les satisfaire.
--Voyez! s'écria Rose, il nous disait ici que c'était pour vous qu'il
mangeait ses revenus et les vôtres; qu'il vous fallait des chevaux, des
voitures, tandis que vous alliez peut-être à pied dans les bois pour
économiser le loyer d'un âne!
Vous l'avez deviné, chère Rose. Lorsque je demandais quelque argent à
mon mari, il me faisait de si longues et de si étranges histoires sur la
pénurie de ses fermiers, sur la gelée de l'hiver, sur la grêle de l'été,
qui les avait ruinés, que, pour ne plus entendre tous ces détails, et,
la plupart du temps, dupe de sa généreuse commisération pour vous, je
l'approuvais et m'abstenais de réclamer la jouissance de mes revenus.
«La vieille maison que j'habitais était propre, mais presque pauvre,
et je n'y attirais l'attention de personne. Elle se composait de deux
étages. J'occupais le premier. Au rez-de-chaussée habitaient deux jeunes
gens, dont l'un était malade. Un petit jardin très-ombragé et entouré
de grands murs, où Edouard jouait sous mes yeux avec sa bonne, lorsque
j'étais assise à ma fenêtre, était commun aux deux locataires, M. Henri
Lémor et moi.
Henri avait vingt-deux ans. Son frère n'en avait que quinze. Le pauvre
enfant était phtisique, et son aîné le soignait avec une sollicitude
admirable. Ils étaient orphelins. Henri était une véritable mère pour le
pauvre agonisant. Il ne le quittait pas d'une heure, il lui faisait la
lecture, le promenait en le soutenant dans ses bras, le couchait et le
rhabillait comme un enfant, et, comme ce malheureux Ernest ne dormait
presque plus, Henri, pâle, exténué, creusé par les veilles, semblait
presque aussi malade que lui.
«Une vieille femme excellente, propriétaire de notre maison et occupant
une partie du rez-de-chaussée, montrait beaucoup d'obligeance et de
dévouement à ces malheureux jeunes gens; mais elle ne pouvait suffire
à tout, je dus m'empresser de la seconder. Je le fis avec zèle et sans
m'épargner, comme vous l'eussiez fait à ma place, Rose; et même dans les
derniers jours de l'existence d'Ernest, je ne quittai guère son chevet.
Il me témoignait une affection et une reconnaissance bien touchantes. Ne
connaissant pas et ne sentant plus la gravité de son mal, il mourut sans
s'en apercevoir, et presque en parlant. Il venait de me dire que je
l'avais guéri, lorsque sa respiration s'arrêta et que sa main se glaça
dans les miennes.
La douleur d'Henri fut profonde, il en tomba malade, et, à son tour, il
fallut le soigner et le veiller. La vieille propriétaire, madame Joly,
était au bout de ses forces. Edouard heureusement était bien portant, et
je pouvais partager mes soins entre lui et Henri. Le devoir d'assister
et de consoler ce pauvre Henri retomba sur moi seule, et à la fin de
l'automne, j'eus la joie de l'avoir rendu à la vie.
«Vous concevez bien, Rosé, qu'une amitié profonde, inaltérable, s'était
cimentée entre nous deux au milieu de toutes ces douleurs et de tous ces
dangers. Quand l'hiver et l'insistance de mes parents me forcèrent de
retourner à Paris, nous nous étions fait une si douce habitude de lire,
de causer, et de nous promener ensemble dans le petit jardin, que notre
séparation fut un véritable déchirement de coeur. Nous n'osâmes pourtant
nous promettre de nous retrouver à Montmorency l'année suivante. Nous
étions encore timides l'un avec l'autre, et nous aurions tremblé de
donner le nom d'amour à cette affection.
«Henri n'avait guère songé à s'enquérir de ma condition, ni moi de la
sienne. Nous faisions à peu près la même dépense dans la maison. Il
m'avait demandé la permission de me voir à Paris; mais quand je lui
donnai mon adresse chez ma belle-mère, à l'hôtel de Blanchemont, il
parut surpris et effrayé. Quand je quittai Montmorency dans le carrosse
armorié que mes parents avaient envoyé pour me prendre, il eut l'air
consterné, et quand il sut que j'étais riche (je croyais l'être et je
passais pour telle), il se regarda comme à jamais séparé de moi. L'hiver
se passa sans que je le revisse, sans que j'entendisse parler de lui.
«Lémor était pourtant lui-même réellement plus riche que moi à cette
époque. Son père, mort une année auparavant, était un homme du peuple,
un ouvrier qu'un petit commerce et beaucoup d'habileté avaient mis
fort à l'aise. Les enfants de cet homme avaient reçu une très-bonne
éducation, et la mort d'Ernest laissait à Henri un revenu de huit ou dix
mille francs. Mais les idées de lucre, l'indélicatesse, l'effroyable
dureté et l'égoïsme profond de ce père commerçant avaient révolté de
bonne heure l'âme enthousiaste et généreuse d'Henri. Dans l'hiver qui
suivit la mort d'Ernest, il se hâta de céder, presque pour rien, son
fonds de commerce à un homme que Lémor le père avait ruiné par les
manoeuvres les plus rapaces et les plus déloyales d'une impitoyable
concurrence. Henri distribua à tous les ouvriers que son père avait
longtemps pressurés le produit de cette vente, et, se dérobant, avec une
sorte d'aversion, à leur reconnaissance (car il m'a dit souvent que
ces hommes malheureux avaient été corrompus et avilis eux-mêmes par
l'exemple et les procédés de leur maître), il changea de quartier et se
mit en apprentissage pour devenir ouvrier lui-même. L'année précédente,
et avant que la maladie de son frère le forçât d'habiter la campagne, il
avait déjà commencé à étudier la mécanique.
«J'appris tous ces détails par la vieille femme de Montmorency, à qui
j'allai faire une ou deux visites à la fin de l'hiver, autant, je
l'avoue, pour savoir des nouvelles d'Henri que pour lui témoigner
l'amitié dont elle était digne à tous égards. Cette femme avait de la
vénération pour Lémor. Elle avait soigné le pauvre Ernest comme son
propre fils; elle ne parlait d'Henri que les mains jointes et les yeux
pleins de larmes. Quand je lui demandai pourquoi il ne venait pas me
voir, elle me répondit que ma richesse et ma position dans le monde ne
pouvaient permettre que des rapports naturels s'établissent entre une
personne comme moi et un homme qui s'était jeté volontairement dans la
pauvreté. C'est à cette occasion qu'elle me raconta tout ce qu'elle
savait de lui et tout ce que je viens de vous rapporter.
«Vous devez comprendre, chère Rose, combien je fus frappée de la
conduite de ce jeune homme, qui s'était montré à moi si simple, si
modeste et si parfaitement ignorant de sa grandeur morale. Je ne pus
penser à autre chose; dans le monde, comme dans ma chambre solitaire,
au théâtre comme à l'église, son souvenir et son image étaient toujours
dans mon coeur et dans ma pensée. Je le comparais à tous les hommes que
je voyais, et alors il me paraissait si grand!
«Dès la fin de mars je retournai à Montmorency, n'espérant point y
retrouver mon intéressant voisin. J'eus un instant de véritable douleur,
lorsque, descendant au jardin avec une parente qui m'avait accompagnée
pour m'aider malgré moi à me réinstaller à la campagne, j'appris que le
rez-de-chaussée était loué à une vieille dame. Mais ma compagne ayant
fait quelques pas loin de moi, la bonne madame Joly me dit à l'oreille
qu'elle avait fait ce petit mensonge parce que ma parente lui paraissait
curieuse et babillarde, mais que Lémor était là, et qu'il se tenait
caché pour ne me voir que lorsque je serais seule.
«Je pensai m'évanouir de joie, et je supportai l'obligeance et les
attentions de ma pauvre cousine avec une patience dont je faillis
mourir. Enfin elle partit, et je revis Lémor, non pas seulement ce
jour-là, mais tous les jours et presque à toutes les heures de la
journée, depuis la fin de l'hiver jusqu'à l'extrême fin de l'automne
suivant. Les visites, toujours rares et assez courtes que l'on me
rendait, mes courses indispensables à Paris, nous volèrent tout au plus,
en rassemblant toutes les heures, deux semaines de notre délicieuse
intimité.
«Je vous laisse à penser si cette vie fut heureuse et si l'amour
s'empara en maître absolu de notre amitié. Mais ce dernier sentiment fut
aussi chaste sous les yeux de Dieu et de mon fils que l'avait été une
amitié formée au lit de mort du frère d'Henri. On en jasa pourtant
peut-être un peu chez les indigènes de Montmorency; mais la bonne
réputation de notre hôtesse, sa discrétion sur nos sentiments qu'elle
devinait bien, son ardeur à défendre notre conduite, la vie cachée
que nous menions, et le soin que nous eûmes de ne jamais nous montrer
ensemble hors de la maison; enfin, l'absence de tout scandale,
empêchèrent la malveillance de s'en mêler: aucun propos ne parvint
jamais aux oreilles de mon mari ni d'aucun de mes parents.
«Jamais amours ne furent plus religieusement sentis et plus salutaires
pour les deux âmes qu'elles remplirent. Les idées d'Henri, fort
singulières aux yeux du monde, mais les seules vraies, les seules
chrétiennes aux miens, transportèrent mon esprit dans une nouvelle
sphère. Je connus l'enthousiasme de la foi et de la vertu en même temps
que celui de l'affection. Ces deux sentiments se liaient dans mon coeur
et ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre. Henri adorait mon fils,
mon fils que son père oubliait, délaissait et connaissait à peine! Aussi
Édouard avait pour Lémor la tendresse, la confiance et le respect que
son père eût dû lui inspirer.
«L'hiver nous arracha encore à notre paradis terrestre, mais cette fois
il ne nous sépara point. Lémor vint me voir en secret de temps en temps,
et nous nous écrivions presque tous les jours. Il avait une clef du
jardin de l'hôtel, et quand nous ne pouvions nous y rencontrer la
nuit, une fente dans le piédestal d'une vieille statue recevait notre
correspondance.
C'est tout récemment, vous le savez, que M. de Blanchemont a perdu la
vie d'une manière tragique et inattendue, dans un duel à mort avec un
de ses amis, pour une folle maîtresse qui l'avait trahi. Un mois après,
j'ai vu Henri, et c'est de ce moment que datent mes chagrins. Je croyais
si naturel de m'engager à lui pour la vie! Je voulais le revoir un
instant et fixer avec lui l'époque où les devoirs de ma position me
permettraient de lui donner ma main et ma personne comme il avait mon
coeur et mon esprit. Mais le croiriez-vous, Rose? son premier mouvement
a été un refus plein d'effroi et de désespoir. La crainte d'être riche,
oui, l'horreur de la richesse, l'ont emporté sur l'amour, et il s'est
comme enfui de moi avec épouvante!
«J'ai été offensée, consternée, je n'ai pas su le convaincre, je n'ai
pas voulu le retenir. Et puis, j'ai réfléchi, j'ai trouvé qu'il avait
raison, qu'il était conséquent avec lui-même, fidèle à ses principes. Je
l'en ai estimé, je l'en ai aimé davantage, et j'ai résolu d'arranger ma
vie de manière à ne plus le blesser, de quitter le monde entièrement,
de venir me cacher bien loin de Paris au fond d'une campagne, afin de
rompre toutes mes relations avec les puissants et les riches que Lémor
considère comme des ennemis tantôt féroces, tantôt involontaires et
aveugles de l'humanité.
«Mais à ce projet, qui n'était que secondaire dans ma pensée, j'en
associais un autre qui coupait le mal dans sa racine et détruisait à
jamais tous les scrupules de mon amant, de mon époux futur. Je voulais
imiter son exemple, et dissiper ma fortune personnelle en l'appliquant
à ce qu'au couvent nous appelions les bonnes oeuvres, à ce que Lémor
appelle l'oeuvre de rémunération, à ce qui est juste envers les hommes
et agréable à Dieu dans toutes les religions et dans tous les temps.
J'étais libre de faire ce sacrifice sans nuire à ce que les riches
auraient appelé le bonheur futur de mon fils, puisque je le croyais
encore destiné à un héritage considérable; et, d'ailleurs, dans mes
idées à moi, en m'abstenant de jouir de ses revenus durant les longues
années de sa minorité, en accumulant et en plaçant les rentes, j'aurais
travaillé aussi à son bonheur. C'est-à-dire que l'élevant dans
des habitudes de sobriété et de simplicité, et lui communiquant
l'enthousiasme de ma charité, je l'aurais mis à même un jour de
consacrer à ces mêmes bonnes oeuvres une fortune considérable, augmentée
par mon économie et par le devoir que je m'imposais de n'en jouir en
aucune façon pour mon propre compte, malgré les droits que la loi me
donnait à cet égard. Il me semblait que cette âme si naïve et si tendre
de mon enfant répondrait à mon enthousiasme, et que j'entasserais ces
richesses terrestres pour son salut futur. Riez-en un peu, si vous
voulez, chère Rose; mais il me semble encore que je réussirai, dans des
conditions plus restreintes, à faire envisager les choses à mon Edouard
sous ce point de vue. Il n'a plus à hériter de son père, et ce qui me
reste lui sera désormais consacré dans le même but. Je ne me crois plus
le droit de me dépouiller de ce peu d'aisance qui nous est laissée
à tous d'eux. Je me figure que rien ne m'appartient plus en propre,
puisque mon fils n'a plus rien de certain à attendre que de moi. Cette
pauvreté, dont j'aurais pu faire voeu pour moi seule, c'est un baptême
nouveau que Dieu ne me permet peut-être pas d'imposer à mon enfant
avant qu'il soit en âge de l'accepter ou de le rejeter librement.
pouvons-nous, étant nés dans le siècle, et ayant donné la vie à des
êtres destinés aux jouissances et au pouvoir dans la société, les priver
violemment et sans les consulter, de ce que la société considère comme
de si grands avantages et des droits si sacrés? Dans ce _sauve qui peut_
général où la corruption de l'argent a lancé tous les humains, si je
venais à mourir en laissant mon fils dans la misère avant le temps
nécessaire pour lui enseigner l'amour du travail, à quels vices, à
quelle abjection ne risquerais-je pas d'abandonner ses bons mais faibles
instincts? On parle d'une religion de fraternité et de communauté, où
tous les hommes seraient heureux en s'aimant, et deviendraient riches en
se dépouillant. On dit que c'est un problème que les plus grands saints
du christianisme comme les plus grands sages de l'antiquité ont été
sur le point de résoudre. On dit encore que cette religion est prête
à descendre dans le coeur des hommes, quoique tout semble, dans la
réalité, conspirer contre elle; parce que du choc immense, épouvantable,
de tous les intérêts égoïstes, doivent naître la nécessité de tout
changer, la lassitude du mal, le besoin du vrai et l'amour du bien. Tout
cela, je le crois fermement, Rose. Mais, comme je vous le disais tout à
l'heure, j'ignore quels jours Dieu a fixés pour l'accomplissement de ses
desseins. Je ne comprends rien à la politique, je n'y vois pas d'assez
vives lueurs de mon idéal; et, réfugiée dans l'arche comme l'oiseau
durant le déluge, j'attends, je prie, je souffre et j'espère, sans
m'occuper des railleries que le monde prodigue à ceux qui ne veulent pas
approuver ses injustices, et se réjouir des malheurs de leur temps.
«Mais dans cette ignorance du lendemain, dans cette tempête déchaînée de
toutes les forces humaines les unes contre les autres, il faut bien que
je serre mon fils dans mes bras, et que je l'aide à surmonter le flot
qui nous porte peut-être aux rives d'un monde meilleur dès ici-bas.
Hélas! chère Rose, dans un temps où l'argent est tout, tout se vend et
s'achète. L'art, la science, toutes les lumières, et par conséquent
toutes les vertus, la religion elle-même, sont interdites à celui qui ne
peut payer l'avantage de boire à ces sources divines. De même qu'on paie
les sacrements à l'église, il faut, à prix d'argent, acquérir le droit
d'être homme, de savoir lire, d'apprendre à penser, à connaître le
bien du mal. Le pauvre est condamné, à moins d'être doué d'un génie
exceptionnel, à végéter, privé de sagesse et d'instruction. Et le
mendiant, le pauvre enfant qui apprend pour tout métier l'art de tendre
la main et d'élever une voix plaintive, dans quelles obscures et
fausses notions est forcée de se débattre son intelligence infirme et
impuissante! Il y a quelque chose d'affreux à penser que la superstition
est la seule religion accessible au paysan, que tout son culte se réduit
à des pratiques qu'il ne comprend pas, dont il ne saura jamais ni le
sens ni l'origine, et que Dieu n'est pour lui qu'une idole favorable aux
moissons et aux troupeaux de celui qui lui vote un cierge ou une image.
En venant ce matin ici, j'ai rencontré une procession arrêtée autour
d'une fontaine pour conjurer la sécheresse. J'ai demandé pourquoi on
priait là plutôt qu'ailleurs. Une femme m'a répondu, en me montrant une
petite statue de plâtre cachée dans une niche et ornée de guirlandes
comme les dieux du paganisme[5], «c'est que cette _bonne dame_ est la
meilleure de toutes pour la pluie.»
[Note 5: Les Pères de l'Église primitive condamnaient amèrement cet
usage païen d'orner les statues des dieux. Minutius Félix s'en explique
clairement et admirablement. L'Église du moyen âge a rétabli les
pratiques de l'idolâtrie, et l'Église d'aujourd'hui continue cette
spéculation lucrative.]
«Si mon fils est indigent, il faudra donc qu'il soit idolâtre, au
rebours des premiers chrétiens qui embrassaient la vraie religion
avec la sainte pauvreté? Je sais bien que le pauvre a le droit de me
demander: Pourquoi ton fils plutôt que le mien connaîtrait-il Dieu et la
vérité? Hélas! je n'ai rien à lui répondre, sinon que je ne puis sauver
son fils qu'en sacrifiant le mien. Et quelle réponse inhumaine pour lui!
Oh! les temps de naufrage sont affreux! Chacun court à ce qui lui est
le plus cher et abandonne les autres. Mais encore une fois, Rose, que
pouvons-nous donc, nous autres pauvres femmes, qui ne savons que pleurer
sur tout cela?
«Ainsi, les devoirs que nous impose la famille sont en contradiction
avec ceux que nous impose l'humanité. Mais nous pouvons encore quelque
chose pour la famille, tandis que pour l'humanité, à moins d'être
très-riches, nous ne pouvons rien encore. Car dans ce temps-ci, où les
grandes fortunes dévorent les petites si rapidement, la médiocrité,
c'est la gêne et l'impuissance.