forcée de modifier les beaux rêves que j'avais faits en quittant Paris
il y a deux jours. Mais je veux faire encore de mon mieux, Rose, pour ne
pas m'entourer de petites jouissances inutiles aux dépens des autres. Je
veux me réduire au nécessaire, acheter une maison de paysan, vivre aussi
sobrement qu'il me sera possible sans altérer ma santé (puisque je dois
ma vie à Edouard), mettre de l'ordre dans ce petit capital pour le lui
donner un jour, après lui en avoir indiqué l'usage que Dieu nous aura
révélé utile et pieux dans ce temps-là; et, en attendant, consacrer la
moindre partie possible de mon humble revenu à mes besoins et à la
bonne éducation de mon fils, afin d'avoir toujours de quoi assister les
pauvres qui viendront frapper à ma porte. C'est là, je crois, tout ce
que je peux faire, s'il ne se forme pas bientôt une association vraiment
sainte, une sorte d'église nouvelle, où quelques croyants inspirés
appelleront à eux leurs frères pour les faire vivre en commun sous les
lois d'une religion et d'une morale qui répondent aux nobles besoins de
l'âme et aux lois de la véritable égalité. Ne me demandez pas quelles
seraient précisément ces lois. Je n'ai pas mission de les formuler,
puisque Dieu ne m'a pas donné le génie de les découvrir, toute mon
intelligence se borne à pouvoir les comprendre quand elles seront
révélées, et mes bons instincts me forcent à rejeter les systèmes qui se
posent aujourd'hui un peu trop fièrement sous des noms divers. Je
n'en vois encore aucun où la liberté morale se trouve respectée, où
l'athéisme et l'ambition de dominer ne se montrent par quelque
endroit. Vous avez entendu parler peut-être des saint-simoniens et des
fouriéristes. Ce sont là des systèmes encore sans religion et sans
amour, des philosophies avortées, à peine ébauchées, où l'esprit du mal
semble se cacher sous les dehors de la philanthropie. Je ne les juge pas
absolument, mais j'en suis repoussée comme par le pressentiment d'un
nouveau piège tendu à la simplicité des hommes.
«Mais il se fait tard, ma bonne Rose, et vos beaux yeux qui brillent
encore luttent pourtant contre la fatigue de m'écouter. Je n'ai rien à
conclure pour vous de tout ceci; sinon que nous sommes toutes les
deux aimées par des hommes pauvres, et que l'une de nous aspire à
s'affranchir de l'alliance des riches, tandis que l'autre hésite et
s'effraie de leur opinion.
--Ah! Madame, dit Rose, qui avait écouté Marcelle avec une religieuse
attention, que vous êtes grande et bonne! comme vous savez aimer, et
comme je comprends bien maintenant pourquoi je vous aime! Il me semble
que votre histoire et l'explication de votre conduite m'ont fait grossir
la tête de moitié! Quelle triste et mesquine vie nous menons, au prix
de celle que vous rêvez! Mon Dieu, mon Dieu! je crois que je mourrai le
jour où vous partirez d'ici!
--Sans vous, chère Rose, je serais fort pressée, je vous le confesse,
d'aller bâtir ma chaumière auprès de celle de plus pauvres gens; mais
vous me ferez aimer votre ferme, et même ce vieux château.... Ah!
j'entends votre mère qui vous appelle. Embrassez-moi encore et
pardonnez-moi de vous avoir dit quelques paroles dures. Je me les
reproche en voyant combien vous êtes sensible et affectueuse.»
Rose embrassa la jeune baronne avec effusion, et la quitta. Cédant à une
habitude d'enfant mutin, elle se donna le petit plaisir de laisser crier
sa mère tout en se rendant avec lenteur à son appel. Puis elle se le
reprocha et se mit à courir; mais elle ne put se résoudre à lui parler
avant d'être tout à fait auprès d'elle: cette voix glapissante lui
faisait l'effet d'un ton faux après la douce harmonie des paroles de
Marcelle.
Encore fatiguée de son voyage, madame de Blanchemont se glissa dans le
lit où reposait son enfant, et, tirant ses rideaux de toile d'orange à
grands ramages, elle commençait à s'endormir sans songer aux revenants
indispensables du vieux château, lorsqu'un bruit incompréhensible la
força de prêter l'oreille et de se relever un peu émue.
DEUXIÈME JOURNÉE
XV.
LA RENCONTRE.
Le bruit qui troublait le sommeil de notre héroïne était celui d'un
corps quelconque passant et repassant à l'extérieur sur la porte de sa
chambre avec une obstination et une maladresse singulières. Ce toucher
était trop sec et trop inintelligent pour être celui d'une main humaine
cherchant à trouver la serrure dans l'obscurité, et pourtant comme le
bruit ne ressemblait pas à celui qu'eût pu faire un rat, Marcelle ne put
s'arrêter à aucune autre hypothèse. Elle pensa que quelqu'un de la ferme
couchait dans le vieux château, peut-être un serviteur ivre qui se
trompait d'étage, et cherchait son gîte à tâtons. Se rappelant alors
qu'elle n'avait pas ôté la clef de sa chambre, elle se leva afin de
réparer cet oubli, aussitôt que la personne se serait éloignée. Mais
le bruit continuait, et Marcelle n'osait entr'ouvrir la porte pour
effectuer son dessein, dans la crainte, en se montrant, d'être insultée
par quelque lourdaud. Cette petite anxiété commençait à devenir fort
désagréable, lorsque la main incertaine s'impatienta, et gratta la
porte, de telle façon que Marcelle crut reconnaître les griffes d'un
chat, et, souriant de son émotion, elle se décida à ouvrir pour
accueillir ou chasser cet habitué de son appartement. Mais à peine
eut-elle entr'ouvert, avec un reste de précaution, que la porte fut
repoussée sur elle avec violence, et que la folle s'offrit à ses regards
sur le seuil de sa chambre.
Cette visite parut à Marcelle la plus déplaisante des suppositions
qu'elle aurait pu faire, et elle hésita si elle ne repousserait pas par
la force ce personnage inquiétant, malgré ce qu'on lui avait dit de la
tranquillité habituelle de sa démence. Mais le dégoût que lui inspirait
l'état de malpropreté de cette malheureuse, et encore plus un sentiment
de compassion, l'empêchèrent de s'arrêter à cette idée. La folle ne
paraissait pas s'apercevoir de sa présence, et il était probable que,
dans son goût pour la solitude, elle se retirerait aussitôt que
Marcelle se ferait remarquer. Madame de Blanchemont jugea donc à propos
d'attendre, et d'observer quelle serait la fantaisie de sa fâcheuse
hôtesse, et reculant, elle alla s'asseoir sur le bord de son lit, dont
elle ferma les rideaux derrière elle, afin qu'Edouard, s'il venait à
s'éveiller, ne vit pas la _vilaine femme_ dont il avait eu peur dans la
garenne.
La Bricoline (nous avons déjà dit que chez nous toutes les aînées
de familles de paysans et de bourgeois de campagne portaient le nom
héréditaire féminisé en guise de prénom) traversa la chambre avec une
certaine précipitation, et s'approcha de la fenêtre qu'elle ouvrit après
beaucoup d'efforts inutiles, la faiblesse de ses mains étiques, et la
longueur de ses ongles qu'elle ne voulait jamais laisser couper, la
rendant fort maladroite. Quand elle y fut parvenue, elle se pencha
dehors, et, d'une voix étouffée à dessein, elle appela _Paul_. C'était
sans doute le nom de son amant, qu'elle attendait toujours, et à la mort
duquel elle ne pouvait se résoudre à croire.
Ce lamentable appel n'ayant éveillé aucun écho dans le silence de la
nuit, elle s'assit sur le banc de pierre qui, dans toutes les antiques
constructions de ce genre, occupe l'embrasure profonde de la fenêtre, et
resta muette, roulant toujours son mouchoir ensanglanté, et paraissant
se résigner à l'attente. Au bout de dix minutes environ, elle se releva,
et appela encore, toujours à voix basse, comme si elle eût cru son
amant caché dans les broussailles du fossé, et comme si elle eût craint
d'éveiller l'attention des gens de la ferme.
Pendant plus d'une heure l'infortunée continua ainsi, tantôt nommant
Paul et tantôt l'attendant avec une patience et une résignation
extraordinaires. La lune éclairait en plein son visage décharné et son
corps difforme. Peut-être y avait-il pour elle une sorte de bonheur dans
cette vaine espérance. Peut-être se faisait-elle illusion au point
de rêver toute éveillée qu'il était là, qu'elle l'écoutait et lui
répondait. Et puis, quand le rêve s'effaçait, elle le ramenait en
appelant de nouveau son mort bien aimé.
Marcelle la contemplait avec un profond déchirement de coeur; elle eût
voulu surprendre tous les secrets de sa folie, dans l'espérance de
trouver quelque moyen d'adoucir une telle souffrance; mais les fous de
cette nature ne s'expliquent pas et il est impossible de deviner s'ils
sont absorbés par une pensée qui les ronge sans relâche, ou si l'action
de la pensée est suspendue en eux par intervalles.
Lorsque la misérable fille quitta enfin la fenêtre, elle se mit à
marcher dans la chambre avec la même lenteur et la même gravité qui
avaient frappé Marcelle dans l'allée de la Garenne. Elle ne paraissait
plus songer à son amant, et sa physionomie, fortement contractée,
ressemblait à celle d'un vieux alchimiste perdu dans la recherche de
l'absolu. Cette promenade régulière dura encore assez longtemps pour
fatiguer extrêmement madame de Blanchemont, qui n'osait ni se coucher ni
quitter son fils pour aller éveiller la petite Fanchon. Enfin, la folle
prit son parti, et montant un étage, elle alla à une autre fenêtre
recommencer à appeler Paul par intervalles et à l'attendre en se
promenant.
Marcelle songea alors qu'elle devait aller avertir les Bricolin. Sans
doute ils ignoraient que leur fille s'était échappée de la maison et
qu'elle courait peut-être le danger de se suicider ou de se laisser
tomber involontairement par une fenêtre. Mais la petite Fanchon, qu'elle
éveilla, non sans peine, afin qu'elle se tînt auprès du lit d'Edouard
pendant qu'elle irait elle-même au château neuf, la détourna de ce
projet.
--Eh! non, Madame, lui dit-elle; les Bricolin ne se dérangeront pas pour
cela. Ils sont habitués à voir courir cette pauvre demoiselle la nuit
comme le jour. Elle ne fait pas de mal, et il y a longtemps qu'elle
a oublié de _se périr_. On dit qu'elle ne dort jamais. Il n'est pas
étonnant que, par les temps de lune, elle soit plus éveillée encore.
Fermez bien votre porte, pour qu'elle ne vienne plus vous ennuyer. Vous
avez bien fait de ne lui rien dire; ça aurait pu la choquer et la rendre
méchante. Elle va faire son train là-haut jusqu'au jour, comme les
_caboches_ (les chouettes); mais puisque vous savez ce que c'est, à
présent, ça ne vous empêchera pas de dormir.
La petite Fanchon en parlait à son aise, elle qui, grâce à ses quinze
ans et à son tempérament paisible, eût dormi au bruit du canon, pourvu
qu'elle eût su ce que c'était. Marcelle eut un peu de peine à suivre
son exemple, mais enfin la fatigue l'emporta, et elle s'endormit au pas
régulier et continuel de la folle, qu'elle entendait au-dessus de sa
chambre ébranler les solives tremblantes du vieux château.
Le lendemain, Rose apprit avec regret, mais sans surprise, l'incident de
la nuit.
---Eh! mon Dieu! dit-elle, nous l'avions pourtant bien enfermée, sachant
qu'elle a l'habitude d'errer de tous côtés, et dans le vieux château de
préférence pendant la lune. (C'est pour cela que ma mère ne se souciait
pas de vous y loger.) Mais elle aura encore trouvé moyen d'ouvrir sa
fenêtre et de s'en aller par là. Elle n'est ni forte ni adroite de ses
mains, mais elle a tant de patience! Elle n'a qu'une idée, elle ne s'en
repose jamais. M. le baron, qui n'avait pas le coeur aussi humain que
vous, et qui riait des choses les moins risibles, prétendait qu'elle
cherchait... attendez si je me souviendrai de son mot!... la
quadrature... Oui, c'est cela, la quadrature du cercle; et quand il la
voyait passer: «Eh bien! nous disait-il, votre philosophe n'a pas encore
résolu son problème?»
--Je ne me sens pas d'humeur à plaisanter sur un sujet qui navre le
coeur, répondit Marcelle, et j'ai fait des rêves lugubres cette nuit.
Tenez, Rose, nous voilà bonnes amies, nous le deviendrons j'espère de
plus en plus, et puisque vous m'avez offert votre chambre, je l'accepte,
à condition que vous ne la quitterez pas, et que nous la partagerons.
Un canapé pour Edouard, un lit de sangle pour moi, il n'en faut pas
davantage.
--Oh! vous me comblez de joie, s'écria Rose, en lui sautant au cou.
Cela ne me causera aucun dérangement. Il y a deux lits dans toutes nos
chambres, c'est l'habitude de la campagne où l'on est toujours prêt à
recevoir quelque amie ou quelque parente, et je vais être si heureuse de
causer avec vous tous les soirs!...
L'amitié des deux jeunes femmes fit en effet beaucoup de progrès dans
cette journée. Marcelle y mettait d'autant plus d'abandon que c'était la
seule douceur qu'elle pût se promettre chez les Bricolin. Le fermier
la promena dans une partie de ses dépendances, lui parlant toujours
d'argent et d'arrangements. Il dissimulait son désir d'acheter, mais
c'était en vain, et Marcelle qui, pour en finir plus vite avec des
préoccupations si antipathiques à son esprit, était, prête à lui faire
une partie des sacrifices qu'il exigeait, aussitôt qu'elle se serait
assurée de l'exactitude de ses calculs, usa pourtant d'un peu d'adresse
avec lui pour le tenir dans l'inquiétude. Rose lui avait fait entendre
qu'elle pouvait avoir, dans cette circonstance, beaucoup d'influence sur
sa destinée, et d'ailleurs, Grand-Louis lui avait fait promettre de ne
rien décider sans le consulter. Madame de Blanchemont se sentait une
pleine confiance dans cet ami improvisé, et elle résolut d'attendre son
retour pour faire choix d'un conseil compétent. Il connaissait tout le
monde, et il avait trop de jugement pour ne pas la mettre en bonnes
mains.
Nous avons laissé le brave meunier partant pour la ville de ***, avec
Lapierre, Suzette, et le patachon. Ils y arrivèrent à dix heures du
soir, et, le lendemain, dès la pointe du jour, Grand-Louis ayant
embarqué les deux domestiques dans la diligence de Paris, se rendit chez
le bourgeois auquel il avait intention de faire acheter la calèche. Mais
en passant devant la poste aux lettres, il se dirigea vers l'entrée du
bureau pour remettre au buraliste en personne celle que Marcelle l'avait
chargé d'affranchir. La première figure qui frappa ses regards fut celle
du jeune inconnu qui était venu, quinze jours auparavant, errer dans
la Vallée-Noire, visiter Blanchemont, et que le hasard avait amené au
moulin d'Angibault. Ce jeune homme ne fit aucune attention à lui: debout
à l'entrée du bureau, il lisait avidement et d'un air fort ému, une
lettre qu'il était venu recevoir. Grand-Louis tenant dans ses mains
celle de madame de Blanchemont, et se rappelant que le nom d'_Henri_,
gravé sur un arbre au bord de la Vauvre, avait beaucoup préoccupé cette
jeune dame, jeta un regard furtif sur l'adresse de la lettre que lisait
le jeune homme et qui se trouvait naturellement à la portée de sa vue,
l'inconnu tenant ce papier devant lui de manière à en bien cacher le
contenu et à en montrer parfaitement l'extérieur. En un clin d'oeil
rapide et d'une curiosité bienveillante, le meunier vit le nom de M.
Henri Lémor tracé de la même main que l'adresse de la lettre dont il
était porteur; aucun doute, ces deux lettres étaient de Marcelle, et
l'inconnu était... le meunier n'y mit pas de façons dans sa pensée,
l'amant de la belle veuve.
Grand-Louis ne se trompait pas: le premier billet que Marcelle avait
écrit de Paris, et qu'un ami de Lémor, chargé de ce soin, lui avait fait
tenir poste restante à ***, venait d'arriver en cet instant aux mains
du jeune homme, et il était loin de s'attendre au bonheur d'en recevoir
immédiatement un second, lorsque Grand-Louis passa facétieusement ce
trésor entre ses yeux et celui qu'il était en train de relire pour la
troisième fois.
[Illustration: Ce garçon-là est entêté comme tous les diables.]
Henri tressaillit, et se jetant avec impétuosité sur cette lettre,
il allait s'en emparer, lorsque le meunier lui dit, en la lui
retirant:--Non! non! pas si vite, mon garçon! Le buraliste nous voit
peut-être du coin de l'oeil, et je n'ai pas envie qu'il me fasse payer
l'amende, qui n'est pas mince. Nous allons, causer un peu plus loin, car
je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre que cette jolie
lettre revienne de Paris, où on l'enverrait certainement, malgré vos
réclamations et votre passe-port, puisqu'elle n'est pas adressée ici
poste restante. Suivez-moi au bout de la promenade.
Lémor le suivit, mais un scrupule était déjà venu alarmer le meunier.
Attendez, dit-il, quand ils eurent gagné un endroit convenablement
isolé, vous êtes bien l'individu dont le nom est sur cette lettre?
--Vous n'en doutez pas, sans doute, et vous me connaissez apparemment,
puisque vous me l'avez présentée?
--C'est égal, vous avez bien un passe-port?
--Certainement, puisque je viens de le produire à la poste pour retirer
ma correspondance.
--C'est encore égal; dussiez-vous me prendre pour un gendarme déguisé,
voyons-le, dit le meunier en lui donnant la lettre. Donnant, donnant.
--Vous êtes fort méfiant, dit Lémor en se hâtant de lui donner ses
papiers.
--Un petit moment encore, reprit le prudent meunier. Je veux pouvoir
faire serment, si les gens de la poste m'ont vu vous donner cette
lettre, que je vous l'ai remise décachetée! Et il brisa le cachet
très-lestement, mais sans se permettre d'ouvrir la lettre qu'il remit à
Henri tout en prenant son passe-port.
Tandis que le jeune homme lisait avidement, le meunier, qui n'était pas
fâché de satisfaire sa curiosité, prenait connaissance des titres et
qualités de son inconnu.
Henri Lémor, âgé de vingt-quatre ans, natif de Paris, profession
d'ouvrier mécanicien, se rendant à Toulouse, Montpellier, Nîmes, Avignon
et peut-être Toulon et Alger, pour y chercher de l'emploi et y exercer
son industrie.
[Illustration: Il lui sembla voir une forme vague.]
--Diable! se disait le meunier, ouvrier mécanicien! aimé d'une baronne!
cherchant de l'ouvrage et pouvant peut-être épouser une femme qui a
encore trois cent mille francs! Ce n'est donc que chez nous qu'on
préfère l'argent à l'amour, et que les femmes sont si fières! Il n'y a
pas tant de distance entre la petite-fille du père Bricolin le laboureur
et le petit-fils de mon grand-père le meunier, qu'entre cette baronne
et ce pauvre diable! Ah! mademoiselle Rose! je voudrais bien que madame
Marcelle vous apprit le secret d'aimer! Puis, faisant lui-même
le signalement du jeune homme sans regarder celui du passe-port,
Grand-Louis se disait en examinant Henri absorbé dans sa lecture: Taille
médiocre, visage pâle... assez joli, si l'on veut, mais cette barbe
noire, c'est vilain. Tous ces ouvriers de Paris ont l'air de porter
toute leur force au menton. Et le meunier comparait avec une secrète
complaisance ses membres athlétiques à l'organisation plus délicate
de Lémor. Il me semble, se disait-il, que s'il ne faut pas être plus
remarquable que ça pour tourner la tête a une femme d'esprit... et à
une belle dame... mademoiselle Rose pourrait bien s'apercevoir que son
très-humble serviteur n'est pas plus mal tourné qu'un autre. Après cela,
ces Parisiens, ça vous a une certaine grâce, une tournure, des yeux
noirs, je ne sais quoi qui nous fait paraître patauds à cote d'eux. Et
puis, sans doute que celui-là a plus d'esprit qu'il n'est gros. S'il
pouvait m'en donner un peu, et m'enseigner, lui aussi, son secret pour
être aimé!
XVI.
DIPLOMATIE.
Au beau milieu de ses réflexions, maître Louis s'aperçut que le jeune
homme, dans ses préoccupations beaucoup plus vives, s'éloignait sans
songer à lui.
--Holà! mon camarade! lui dit Grand-Louis en courant après lui; vous
voulez donc me laisser votre passeport?
--Ah! mon cher ami, je vous oubliais, et je vous en demande pardon!
répondit Lémor. Vous m'avez rendu le service de me remettre cette
lettre, et je vous dois mille remerciements.... Mais je vous reconnais
à présent. Je vous ai déjà vu, il n'y a pas longtemps. C'est à votre
moulin que j'ai reçu l'hospitalité... Un endroit superbe... et une si
bonne mère! Vous êtes un homme heureux! vous! car vous êtes franc et
serviable aussi, cela se voit!
--Oui! une belle hospitalité! dit le meunier; parlons en! Après cela,
c'est votre faute si vous n'avez voulu accepter que du pain et de
l'eau.... Ça m'avait donné un peu mauvaise opinion de vous, avec ça que
vous avez une barbe de capucin! Cependant, vous n'avez pas plus que moi
la mine d'un jésuite, et si ma figure vous revient, la vôtre me revient
aussi.... Quant à être un homme heureux... je vous conseille de porter
envie aux autres, et surtout à moi! C'est donc pour vous moquer.
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Avez-vous éprouvé quelque
malheur depuis que je ne vous ai vu?
--Bah! il y a longtemps que je porte un malheur qui finira Dieu sait
comment! Mais je n'ai pas plus envie d'en parler que vous de m'écouter,
car vous avez aussi, je le vois bien, beaucoup de tic-tac dans la
cervelle. Ah ça! est-ce que vous n'allez pas me donner un mot de réponse
pour la personne qui vous a écrit? quand ce ne serait que pour attester
que j'ai bien fait ma commission?
--Vous connaissez donc cette personne? dit Lémor tout tremblant.
--Tiens! vous n'aviez pas encore pensé à me le demander. Où sont donc
vos esprits?
L'air de bienveillance un peu goguenarde du Grand-Louis commençait, à
inquiéter Lémor. Il craignait de compromettre Marcelle, et cependant la
physionomie de ce paysan n'était pas faite pour inspirer la méfiance.
Mais Henri crut devoir affecter une sorte d'indifférence.
--Je ne connais pas beaucoup moi-même, dit-il, la dame qui m'a fait
l'honneur de m'écrire. Comme le hasard m'avait conduit dernièrement dans
le pays où elle possède des biens, elle a pensé que je pourrais lui
donner quelques renseignements....
--A d'autres, interrompit le meunier, elle ne sait pas du tout que vous
y êtes venu, encore moins pourquoi vous l'avez fait, et voilà ce que je
vous prie de me dire, si vous ne voulez pas que je le devine.
--C'est à quoi je répondrai un autre jour, dit Lémor avec un peu
d'impatience et de fierté ironique. Vous êtes curieux, l'ami, et je ne
sais pourquoi vous voulez voir du mystère dans ma conduite.
--Il y en a, l'ami! Je vous dis qu'il y en a, puisque vous ne _lui_ avez
pas fait savoir que vous étiez venu dans la Vallée-Noire!
La persistance du meunier devenait de plus en plus embarrassante, et
Henri, craignant de tomber dans quelque piège ou de commettre quelque
imprudence, songea à se délivrer de ses investigations bizarres.
--Je ne sais ni de qui, ni de quoi vous voulez me parler, répondit-il en
haussant les épaules. Je vous renouvelle mes remerciements, et je vous
salue. Si la lettre que vous m'avez remise exige une réponse ou un reçu,
je l'enverrai par la poste. Je pars dans une heure pour Toulouse, et
n'ai pas le loisir de m'arrêter plus longtemps avec vous.
--Ah! vous parlez pour Toulouse, dit le meunier en doublant le pas pour
le suivre. J'aurais cru que vous alliez venir avec moi à Blanchemont.
--Pourquoi à Blanchemont?
--Parce que si vous avez à donner des conseils à la dame de Blanchemont
sur ses affaires, comme vous le prétendez, il serait plus obligeant
d'aller vous expliquer avec elle que d'écrire deux mots à la hâte. C'est
une personne qui vaut bien la peine qu'on se dérange de quelques lieues
pour lui rendre service, et moi, qui ne suis qu'un meunier, j'irais au
bout du monde s'il le fallait.
Lémor, informé, presque malgré lui, du lieu que Marcelle avait choisi
momentanément pour sa retraite, ne put se décider à se séparer
brusquement d'un homme qui la connaissait et qui semblait si disposé
à lui parler d'elle. L'espèce de proposition et de conseil qu'on lui
adressait d'aller à Blanchemont faisait passer des éblouissements dans
cette jeune tête volontairement stoïque, mais profondément bouleversée
par la passion. Agité de désirs et de résolutions contradictoires, il
laissait paraître sur son visage toutes les perplexités qu'il croyait
renfermer dans son âme, et le pénétrant meunier ne s'y trompait pas.--Si
je croyais, dit enfin Lémor, que des explications verbales fussent
nécessaires... mais en vérité, je ne le pense pas... _cette dame_ ne
m'indique rien de semblable....
--Oui, dit le meunier d'un ton railleur; cette dame vous croyait à
Paris, et on ne fait pas venir un homme de si loin pour quelques
paroles. Mais peut-être que si elle vous avait su si près, elle m'aurait
commandé de vous ramener avec moi.
--Non, monsieur le meunier, vous vous trompez, dit Henri, effrayé de la
pénétration du Grand-Louis. Les questions qu'on me fait l'honneur de
m'adresser n'ont pas assez d'importance pour cela. Décidément, j'y
répondrai par écrit.