«Voilà pourquoi, continua Marcelle en essuyant une larme, je vais être

forcée de modifier les beaux rêves que j'avais faits en quittant Paris

il y a deux jours. Mais je veux faire encore de mon mieux, Rose, pour ne

pas m'entourer de petites jouissances inutiles aux dépens des autres. Je

veux me réduire au nécessaire, acheter une maison de paysan, vivre aussi

sobrement qu'il me sera possible sans altérer ma santé (puisque je dois

ma vie à Edouard), mettre de l'ordre dans ce petit capital pour le lui

donner un jour, après lui en avoir indiqué l'usage que Dieu nous aura

révélé utile et pieux dans ce temps-là; et, en attendant, consacrer la

moindre partie possible de mon humble revenu à mes besoins et à la

bonne éducation de mon fils, afin d'avoir toujours de quoi assister les

pauvres qui viendront frapper à ma porte. C'est là, je crois, tout ce

que je peux faire, s'il ne se forme pas bientôt une association vraiment

sainte, une sorte d'église nouvelle, où quelques croyants inspirés

appelleront à eux leurs frères pour les faire vivre en commun sous les

lois d'une religion et d'une morale qui répondent aux nobles besoins de

l'âme et aux lois de la véritable égalité. Ne me demandez pas quelles

seraient précisément ces lois. Je n'ai pas mission de les formuler,

puisque Dieu ne m'a pas donné le génie de les découvrir, toute mon

intelligence se borne à pouvoir les comprendre quand elles seront

révélées, et mes bons instincts me forcent à rejeter les systèmes qui se

posent aujourd'hui un peu trop fièrement sous des noms divers. Je

n'en vois encore aucun où la liberté morale se trouve respectée, où

l'athéisme et l'ambition de dominer ne se montrent par quelque

endroit. Vous avez entendu parler peut-être des saint-simoniens et des

fouriéristes. Ce sont là des systèmes encore sans religion et sans

amour, des philosophies avortées, à peine ébauchées, où l'esprit du mal

semble se cacher sous les dehors de la philanthropie. Je ne les juge pas

absolument, mais j'en suis repoussée comme par le pressentiment d'un

nouveau piège tendu à la simplicité des hommes.

«Mais il se fait tard, ma bonne Rose, et vos beaux yeux qui brillent

encore luttent pourtant contre la fatigue de m'écouter. Je n'ai rien à

conclure pour vous de tout ceci; sinon que nous sommes toutes les

deux aimées par des hommes pauvres, et que l'une de nous aspire à

s'affranchir de l'alliance des riches, tandis que l'autre hésite et

s'effraie de leur opinion.

--Ah! Madame, dit Rose, qui avait écouté Marcelle avec une religieuse

attention, que vous êtes grande et bonne! comme vous savez aimer, et

comme je comprends bien maintenant pourquoi je vous aime! Il me semble

que votre histoire et l'explication de votre conduite m'ont fait grossir

la tête de moitié! Quelle triste et mesquine vie nous menons, au prix

de celle que vous rêvez! Mon Dieu, mon Dieu! je crois que je mourrai le

jour où vous partirez d'ici!

--Sans vous, chère Rose, je serais fort pressée, je vous le confesse,

d'aller bâtir ma chaumière auprès de celle de plus pauvres gens; mais

vous me ferez aimer votre ferme, et même ce vieux château.... Ah!

j'entends votre mère qui vous appelle. Embrassez-moi encore et

pardonnez-moi de vous avoir dit quelques paroles dures. Je me les

reproche en voyant combien vous êtes sensible et affectueuse.»

Rose embrassa la jeune baronne avec effusion, et la quitta. Cédant à une

habitude d'enfant mutin, elle se donna le petit plaisir de laisser crier

sa mère tout en se rendant avec lenteur à son appel. Puis elle se le

reprocha et se mit à courir; mais elle ne put se résoudre à lui parler

avant d'être tout à fait auprès d'elle: cette voix glapissante lui

faisait l'effet d'un ton faux après la douce harmonie des paroles de

Marcelle.

Encore fatiguée de son voyage, madame de Blanchemont se glissa dans le

lit où reposait son enfant, et, tirant ses rideaux de toile d'orange à

grands ramages, elle commençait à s'endormir sans songer aux revenants

indispensables du vieux château, lorsqu'un bruit incompréhensible la

força de prêter l'oreille et de se relever un peu émue.

DEUXIÈME JOURNÉE

XV.

LA RENCONTRE.

Le bruit qui troublait le sommeil de notre héroïne était celui d'un

corps quelconque passant et repassant à l'extérieur sur la porte de sa

chambre avec une obstination et une maladresse singulières. Ce toucher

était trop sec et trop inintelligent pour être celui d'une main humaine

cherchant à trouver la serrure dans l'obscurité, et pourtant comme le

bruit ne ressemblait pas à celui qu'eût pu faire un rat, Marcelle ne put

s'arrêter à aucune autre hypothèse. Elle pensa que quelqu'un de la ferme

couchait dans le vieux château, peut-être un serviteur ivre qui se

trompait d'étage, et cherchait son gîte à tâtons. Se rappelant alors

qu'elle n'avait pas ôté la clef de sa chambre, elle se leva afin de

réparer cet oubli, aussitôt que la personne se serait éloignée. Mais

le bruit continuait, et Marcelle n'osait entr'ouvrir la porte pour

effectuer son dessein, dans la crainte, en se montrant, d'être insultée

par quelque lourdaud. Cette petite anxiété commençait à devenir fort

désagréable, lorsque la main incertaine s'impatienta, et gratta la

porte, de telle façon que Marcelle crut reconnaître les griffes d'un

chat, et, souriant de son émotion, elle se décida à ouvrir pour

accueillir ou chasser cet habitué de son appartement. Mais à peine

eut-elle entr'ouvert, avec un reste de précaution, que la porte fut

repoussée sur elle avec violence, et que la folle s'offrit à ses regards

sur le seuil de sa chambre.

Cette visite parut à Marcelle la plus déplaisante des suppositions

qu'elle aurait pu faire, et elle hésita si elle ne repousserait pas par

la force ce personnage inquiétant, malgré ce qu'on lui avait dit de la

tranquillité habituelle de sa démence. Mais le dégoût que lui inspirait

l'état de malpropreté de cette malheureuse, et encore plus un sentiment

de compassion, l'empêchèrent de s'arrêter à cette idée. La folle ne

paraissait pas s'apercevoir de sa présence, et il était probable que,

dans son goût pour la solitude, elle se retirerait aussitôt que

Marcelle se ferait remarquer. Madame de Blanchemont jugea donc à propos

d'attendre, et d'observer quelle serait la fantaisie de sa fâcheuse

hôtesse, et reculant, elle alla s'asseoir sur le bord de son lit, dont

elle ferma les rideaux derrière elle, afin qu'Edouard, s'il venait à

s'éveiller, ne vit pas la _vilaine femme_ dont il avait eu peur dans la

garenne.

La Bricoline (nous avons déjà dit que chez nous toutes les aînées

de familles de paysans et de bourgeois de campagne portaient le nom

héréditaire féminisé en guise de prénom) traversa la chambre avec une

certaine précipitation, et s'approcha de la fenêtre qu'elle ouvrit après

beaucoup d'efforts inutiles, la faiblesse de ses mains étiques, et la

longueur de ses ongles qu'elle ne voulait jamais laisser couper, la

rendant fort maladroite. Quand elle y fut parvenue, elle se pencha

dehors, et, d'une voix étouffée à dessein, elle appela _Paul_. C'était

sans doute le nom de son amant, qu'elle attendait toujours, et à la mort

duquel elle ne pouvait se résoudre à croire.

Ce lamentable appel n'ayant éveillé aucun écho dans le silence de la

nuit, elle s'assit sur le banc de pierre qui, dans toutes les antiques

constructions de ce genre, occupe l'embrasure profonde de la fenêtre, et

resta muette, roulant toujours son mouchoir ensanglanté, et paraissant

se résigner à l'attente. Au bout de dix minutes environ, elle se releva,

et appela encore, toujours à voix basse, comme si elle eût cru son

amant caché dans les broussailles du fossé, et comme si elle eût craint

d'éveiller l'attention des gens de la ferme.

Pendant plus d'une heure l'infortunée continua ainsi, tantôt nommant

Paul et tantôt l'attendant avec une patience et une résignation

extraordinaires. La lune éclairait en plein son visage décharné et son

corps difforme. Peut-être y avait-il pour elle une sorte de bonheur dans

cette vaine espérance. Peut-être se faisait-elle illusion au point

de rêver toute éveillée qu'il était là, qu'elle l'écoutait et lui

répondait. Et puis, quand le rêve s'effaçait, elle le ramenait en

appelant de nouveau son mort bien aimé.

Marcelle la contemplait avec un profond déchirement de coeur; elle eût

voulu surprendre tous les secrets de sa folie, dans l'espérance de

trouver quelque moyen d'adoucir une telle souffrance; mais les fous de

cette nature ne s'expliquent pas et il est impossible de deviner s'ils

sont absorbés par une pensée qui les ronge sans relâche, ou si l'action

de la pensée est suspendue en eux par intervalles.

Lorsque la misérable fille quitta enfin la fenêtre, elle se mit à

marcher dans la chambre avec la même lenteur et la même gravité qui

avaient frappé Marcelle dans l'allée de la Garenne. Elle ne paraissait

plus songer à son amant, et sa physionomie, fortement contractée,

ressemblait à celle d'un vieux alchimiste perdu dans la recherche de

l'absolu. Cette promenade régulière dura encore assez longtemps pour

fatiguer extrêmement madame de Blanchemont, qui n'osait ni se coucher ni

quitter son fils pour aller éveiller la petite Fanchon. Enfin, la folle

prit son parti, et montant un étage, elle alla à une autre fenêtre

recommencer à appeler Paul par intervalles et à l'attendre en se

promenant.

Marcelle songea alors qu'elle devait aller avertir les Bricolin. Sans

doute ils ignoraient que leur fille s'était échappée de la maison et

qu'elle courait peut-être le danger de se suicider ou de se laisser

tomber involontairement par une fenêtre. Mais la petite Fanchon, qu'elle

éveilla, non sans peine, afin qu'elle se tînt auprès du lit d'Edouard

pendant qu'elle irait elle-même au château neuf, la détourna de ce

projet.

--Eh! non, Madame, lui dit-elle; les Bricolin ne se dérangeront pas pour

cela. Ils sont habitués à voir courir cette pauvre demoiselle la nuit

comme le jour. Elle ne fait pas de mal, et il y a longtemps qu'elle

a oublié de _se périr_. On dit qu'elle ne dort jamais. Il n'est pas

étonnant que, par les temps de lune, elle soit plus éveillée encore.

Fermez bien votre porte, pour qu'elle ne vienne plus vous ennuyer. Vous

avez bien fait de ne lui rien dire; ça aurait pu la choquer et la rendre

méchante. Elle va faire son train là-haut jusqu'au jour, comme les

_caboches_ (les chouettes); mais puisque vous savez ce que c'est, à

présent, ça ne vous empêchera pas de dormir.

La petite Fanchon en parlait à son aise, elle qui, grâce à ses quinze

ans et à son tempérament paisible, eût dormi au bruit du canon, pourvu

qu'elle eût su ce que c'était. Marcelle eut un peu de peine à suivre

son exemple, mais enfin la fatigue l'emporta, et elle s'endormit au pas

régulier et continuel de la folle, qu'elle entendait au-dessus de sa

chambre ébranler les solives tremblantes du vieux château.

Le lendemain, Rose apprit avec regret, mais sans surprise, l'incident de

la nuit.

---Eh! mon Dieu! dit-elle, nous l'avions pourtant bien enfermée, sachant

qu'elle a l'habitude d'errer de tous côtés, et dans le vieux château de

préférence pendant la lune. (C'est pour cela que ma mère ne se souciait

pas de vous y loger.) Mais elle aura encore trouvé moyen d'ouvrir sa

fenêtre et de s'en aller par là. Elle n'est ni forte ni adroite de ses

mains, mais elle a tant de patience! Elle n'a qu'une idée, elle ne s'en

repose jamais. M. le baron, qui n'avait pas le coeur aussi humain que

vous, et qui riait des choses les moins risibles, prétendait qu'elle

cherchait... attendez si je me souviendrai de son mot!... la

quadrature... Oui, c'est cela, la quadrature du cercle; et quand il la

voyait passer: «Eh bien! nous disait-il, votre philosophe n'a pas encore

résolu son problème?»

--Je ne me sens pas d'humeur à plaisanter sur un sujet qui navre le

coeur, répondit Marcelle, et j'ai fait des rêves lugubres cette nuit.

Tenez, Rose, nous voilà bonnes amies, nous le deviendrons j'espère de

plus en plus, et puisque vous m'avez offert votre chambre, je l'accepte,

à condition que vous ne la quitterez pas, et que nous la partagerons.

Un canapé pour Edouard, un lit de sangle pour moi, il n'en faut pas

davantage.

--Oh! vous me comblez de joie, s'écria Rose, en lui sautant au cou.

Cela ne me causera aucun dérangement. Il y a deux lits dans toutes nos

chambres, c'est l'habitude de la campagne où l'on est toujours prêt à

recevoir quelque amie ou quelque parente, et je vais être si heureuse de

causer avec vous tous les soirs!...

L'amitié des deux jeunes femmes fit en effet beaucoup de progrès dans

cette journée. Marcelle y mettait d'autant plus d'abandon que c'était la

seule douceur qu'elle pût se promettre chez les Bricolin. Le fermier

la promena dans une partie de ses dépendances, lui parlant toujours

d'argent et d'arrangements. Il dissimulait son désir d'acheter, mais

c'était en vain, et Marcelle qui, pour en finir plus vite avec des

préoccupations si antipathiques à son esprit, était, prête à lui faire

une partie des sacrifices qu'il exigeait, aussitôt qu'elle se serait

assurée de l'exactitude de ses calculs, usa pourtant d'un peu d'adresse

avec lui pour le tenir dans l'inquiétude. Rose lui avait fait entendre

qu'elle pouvait avoir, dans cette circonstance, beaucoup d'influence sur

sa destinée, et d'ailleurs, Grand-Louis lui avait fait promettre de ne

rien décider sans le consulter. Madame de Blanchemont se sentait une

pleine confiance dans cet ami improvisé, et elle résolut d'attendre son

retour pour faire choix d'un conseil compétent. Il connaissait tout le

monde, et il avait trop de jugement pour ne pas la mettre en bonnes

mains.

Nous avons laissé le brave meunier partant pour la ville de ***, avec

Lapierre, Suzette, et le patachon. Ils y arrivèrent à dix heures du

soir, et, le lendemain, dès la pointe du jour, Grand-Louis ayant

embarqué les deux domestiques dans la diligence de Paris, se rendit chez

le bourgeois auquel il avait intention de faire acheter la calèche. Mais

en passant devant la poste aux lettres, il se dirigea vers l'entrée du

bureau pour remettre au buraliste en personne celle que Marcelle l'avait

chargé d'affranchir. La première figure qui frappa ses regards fut celle

du jeune inconnu qui était venu, quinze jours auparavant, errer dans

la Vallée-Noire, visiter Blanchemont, et que le hasard avait amené au

moulin d'Angibault. Ce jeune homme ne fit aucune attention à lui: debout

à l'entrée du bureau, il lisait avidement et d'un air fort ému, une

lettre qu'il était venu recevoir. Grand-Louis tenant dans ses mains

celle de madame de Blanchemont, et se rappelant que le nom d'_Henri_,

gravé sur un arbre au bord de la Vauvre, avait beaucoup préoccupé cette

jeune dame, jeta un regard furtif sur l'adresse de la lettre que lisait

le jeune homme et qui se trouvait naturellement à la portée de sa vue,

l'inconnu tenant ce papier devant lui de manière à en bien cacher le

contenu et à en montrer parfaitement l'extérieur. En un clin d'oeil

rapide et d'une curiosité bienveillante, le meunier vit le nom de M.

Henri Lémor tracé de la même main que l'adresse de la lettre dont il

était porteur; aucun doute, ces deux lettres étaient de Marcelle, et

l'inconnu était... le meunier n'y mit pas de façons dans sa pensée,

l'amant de la belle veuve.

Grand-Louis ne se trompait pas: le premier billet que Marcelle avait

écrit de Paris, et qu'un ami de Lémor, chargé de ce soin, lui avait fait

tenir poste restante à ***, venait d'arriver en cet instant aux mains

du jeune homme, et il était loin de s'attendre au bonheur d'en recevoir

immédiatement un second, lorsque Grand-Louis passa facétieusement ce

trésor entre ses yeux et celui qu'il était en train de relire pour la

troisième fois.

[Illustration: Ce garçon-là est entêté comme tous les diables.]

Henri tressaillit, et se jetant avec impétuosité sur cette lettre,

il allait s'en emparer, lorsque le meunier lui dit, en la lui

retirant:--Non! non! pas si vite, mon garçon! Le buraliste nous voit

peut-être du coin de l'oeil, et je n'ai pas envie qu'il me fasse payer

l'amende, qui n'est pas mince. Nous allons, causer un peu plus loin, car

je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre que cette jolie

lettre revienne de Paris, où on l'enverrait certainement, malgré vos

réclamations et votre passe-port, puisqu'elle n'est pas adressée ici

poste restante. Suivez-moi au bout de la promenade.

Lémor le suivit, mais un scrupule était déjà venu alarmer le meunier.

Attendez, dit-il, quand ils eurent gagné un endroit convenablement

isolé, vous êtes bien l'individu dont le nom est sur cette lettre?

--Vous n'en doutez pas, sans doute, et vous me connaissez apparemment,

puisque vous me l'avez présentée?

--C'est égal, vous avez bien un passe-port?

--Certainement, puisque je viens de le produire à la poste pour retirer

ma correspondance.

--C'est encore égal; dussiez-vous me prendre pour un gendarme déguisé,

voyons-le, dit le meunier en lui donnant la lettre. Donnant, donnant.

--Vous êtes fort méfiant, dit Lémor en se hâtant de lui donner ses

papiers.

--Un petit moment encore, reprit le prudent meunier. Je veux pouvoir

faire serment, si les gens de la poste m'ont vu vous donner cette

lettre, que je vous l'ai remise décachetée! Et il brisa le cachet

très-lestement, mais sans se permettre d'ouvrir la lettre qu'il remit à

Henri tout en prenant son passe-port.

Tandis que le jeune homme lisait avidement, le meunier, qui n'était pas

fâché de satisfaire sa curiosité, prenait connaissance des titres et

qualités de son inconnu.

Henri Lémor, âgé de vingt-quatre ans, natif de Paris, profession

d'ouvrier mécanicien, se rendant à Toulouse, Montpellier, Nîmes, Avignon

et peut-être Toulon et Alger, pour y chercher de l'emploi et y exercer

son industrie.

[Illustration: Il lui sembla voir une forme vague.]

--Diable! se disait le meunier, ouvrier mécanicien! aimé d'une baronne!

cherchant de l'ouvrage et pouvant peut-être épouser une femme qui a

encore trois cent mille francs! Ce n'est donc que chez nous qu'on

préfère l'argent à l'amour, et que les femmes sont si fières! Il n'y a

pas tant de distance entre la petite-fille du père Bricolin le laboureur

et le petit-fils de mon grand-père le meunier, qu'entre cette baronne

et ce pauvre diable! Ah! mademoiselle Rose! je voudrais bien que madame

Marcelle vous apprit le secret d'aimer! Puis, faisant lui-même

le signalement du jeune homme sans regarder celui du passe-port,

Grand-Louis se disait en examinant Henri absorbé dans sa lecture: Taille

médiocre, visage pâle... assez joli, si l'on veut, mais cette barbe

noire, c'est vilain. Tous ces ouvriers de Paris ont l'air de porter

toute leur force au menton. Et le meunier comparait avec une secrète

complaisance ses membres athlétiques à l'organisation plus délicate

de Lémor. Il me semble, se disait-il, que s'il ne faut pas être plus

remarquable que ça pour tourner la tête a une femme d'esprit... et à

une belle dame... mademoiselle Rose pourrait bien s'apercevoir que son

très-humble serviteur n'est pas plus mal tourné qu'un autre. Après cela,

ces Parisiens, ça vous a une certaine grâce, une tournure, des yeux

noirs, je ne sais quoi qui nous fait paraître patauds à cote d'eux. Et

puis, sans doute que celui-là a plus d'esprit qu'il n'est gros. S'il

pouvait m'en donner un peu, et m'enseigner, lui aussi, son secret pour

être aimé!

XVI.

DIPLOMATIE.

Au beau milieu de ses réflexions, maître Louis s'aperçut que le jeune

homme, dans ses préoccupations beaucoup plus vives, s'éloignait sans

songer à lui.

--Holà! mon camarade! lui dit Grand-Louis en courant après lui; vous

voulez donc me laisser votre passeport?

--Ah! mon cher ami, je vous oubliais, et je vous en demande pardon!

répondit Lémor. Vous m'avez rendu le service de me remettre cette

lettre, et je vous dois mille remerciements.... Mais je vous reconnais

à présent. Je vous ai déjà vu, il n'y a pas longtemps. C'est à votre

moulin que j'ai reçu l'hospitalité... Un endroit superbe... et une si

bonne mère! Vous êtes un homme heureux! vous! car vous êtes franc et

serviable aussi, cela se voit!

--Oui! une belle hospitalité! dit le meunier; parlons en! Après cela,

c'est votre faute si vous n'avez voulu accepter que du pain et de

l'eau.... Ça m'avait donné un peu mauvaise opinion de vous, avec ça que

vous avez une barbe de capucin! Cependant, vous n'avez pas plus que moi

la mine d'un jésuite, et si ma figure vous revient, la vôtre me revient

aussi.... Quant à être un homme heureux... je vous conseille de porter

envie aux autres, et surtout à moi! C'est donc pour vous moquer.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Avez-vous éprouvé quelque

malheur depuis que je ne vous ai vu?

--Bah! il y a longtemps que je porte un malheur qui finira Dieu sait

comment! Mais je n'ai pas plus envie d'en parler que vous de m'écouter,

car vous avez aussi, je le vois bien, beaucoup de tic-tac dans la

cervelle. Ah ça! est-ce que vous n'allez pas me donner un mot de réponse

pour la personne qui vous a écrit? quand ce ne serait que pour attester

que j'ai bien fait ma commission?

--Vous connaissez donc cette personne? dit Lémor tout tremblant.

--Tiens! vous n'aviez pas encore pensé à me le demander. Où sont donc

vos esprits?

L'air de bienveillance un peu goguenarde du Grand-Louis commençait, à

inquiéter Lémor. Il craignait de compromettre Marcelle, et cependant la

physionomie de ce paysan n'était pas faite pour inspirer la méfiance.

Mais Henri crut devoir affecter une sorte d'indifférence.

--Je ne connais pas beaucoup moi-même, dit-il, la dame qui m'a fait

l'honneur de m'écrire. Comme le hasard m'avait conduit dernièrement dans

le pays où elle possède des biens, elle a pensé que je pourrais lui

donner quelques renseignements....

--A d'autres, interrompit le meunier, elle ne sait pas du tout que vous

y êtes venu, encore moins pourquoi vous l'avez fait, et voilà ce que je

vous prie de me dire, si vous ne voulez pas que je le devine.

--C'est à quoi je répondrai un autre jour, dit Lémor avec un peu

d'impatience et de fierté ironique. Vous êtes curieux, l'ami, et je ne

sais pourquoi vous voulez voir du mystère dans ma conduite.

--Il y en a, l'ami! Je vous dis qu'il y en a, puisque vous ne _lui_ avez

pas fait savoir que vous étiez venu dans la Vallée-Noire!

La persistance du meunier devenait de plus en plus embarrassante, et

Henri, craignant de tomber dans quelque piège ou de commettre quelque

imprudence, songea à se délivrer de ses investigations bizarres.

--Je ne sais ni de qui, ni de quoi vous voulez me parler, répondit-il en

haussant les épaules. Je vous renouvelle mes remerciements, et je vous

salue. Si la lettre que vous m'avez remise exige une réponse ou un reçu,

je l'enverrai par la poste. Je pars dans une heure pour Toulouse, et

n'ai pas le loisir de m'arrêter plus longtemps avec vous.

--Ah! vous parlez pour Toulouse, dit le meunier en doublant le pas pour

le suivre. J'aurais cru que vous alliez venir avec moi à Blanchemont.

--Pourquoi à Blanchemont?

--Parce que si vous avez à donner des conseils à la dame de Blanchemont

sur ses affaires, comme vous le prétendez, il serait plus obligeant

d'aller vous expliquer avec elle que d'écrire deux mots à la hâte. C'est

une personne qui vaut bien la peine qu'on se dérange de quelques lieues

pour lui rendre service, et moi, qui ne suis qu'un meunier, j'irais au

bout du monde s'il le fallait.

Lémor, informé, presque malgré lui, du lieu que Marcelle avait choisi

momentanément pour sa retraite, ne put se décider à se séparer

brusquement d'un homme qui la connaissait et qui semblait si disposé

à lui parler d'elle. L'espèce de proposition et de conseil qu'on lui

adressait d'aller à Blanchemont faisait passer des éblouissements dans

cette jeune tête volontairement stoïque, mais profondément bouleversée

par la passion. Agité de désirs et de résolutions contradictoires, il

laissait paraître sur son visage toutes les perplexités qu'il croyait

renfermer dans son âme, et le pénétrant meunier ne s'y trompait pas.--Si

je croyais, dit enfin Lémor, que des explications verbales fussent

nécessaires... mais en vérité, je ne le pense pas... _cette dame_ ne

m'indique rien de semblable....

--Oui, dit le meunier d'un ton railleur; cette dame vous croyait à

Paris, et on ne fait pas venir un homme de si loin pour quelques

paroles. Mais peut-être que si elle vous avait su si près, elle m'aurait

commandé de vous ramener avec moi.

--Non, monsieur le meunier, vous vous trompez, dit Henri, effrayé de la

pénétration du Grand-Louis. Les questions qu'on me fait l'honneur de

m'adresser n'ont pas assez d'importance pour cela. Décidément, j'y

répondrai par écrit.

Le meunier d'Angibault · 第 10 / 26 段