--C'est, la pauvre _Bricoline_, dit Rose sans baisser la voix,

quoiqu'elle fût à portée d'être entendue. C'est ma soeur aînée, qui est

_dérangée_ (c'est-à-dire folle, en termes du pays). Elle n'a que trente

ans, quoiqu'elle ait l'air d'une vieille femme, et il y en a douze

qu'elle ne nous a pas dit un mot, ni paru entendre notre voix. Nous ne

savons pas si elle est sourde. Elle n'est pas muette, car lorsqu'elle se

croit seule, elle parle quelquefois, mais cela n'a aucun sens. Elle veut

toujours être seule, et elle n'est pas méchante quand on ne la contrarie

pas. N'en ayez pas peur; si vous avez l'air de ne pas la voir, elle

ne vous regardera seulement pas. Il n'y a que quand nous voulons la

_rapproprier_ un peu, qu'elle se met en colère et se débat en criant

comme si nous lui faisions du mal.

--Maman, dit Edouard qui essayait de cacher son épouvante, ramène-moi à

la maison, j'ai faim.

--Comment aurais-tu faim? Tu sors de table, dit Marcelle qui n'avait

pas plus envie que son fils de contempler plus longtemps ce triste

spectacle. Tu te trompes assurément; viens dans une autre allée:

peut-être qu'il fait encore trop de soleil dans celle-ci, et que la

chaleur te fatigue.

--Oui, oui, rentrons dans le taillis, dit Rose; ceci n'est pas gai à

voir. Il n'y a pas de risque qu'elle nous suive, et d'ailleurs, quand

elle est dans une allée, elle ne la quitte pas souvent; vous pouvez voir

que dans celle-ci, l'herbe est brûlée au milieu, tant elle y a passé

et repassé, toujours au même endroit. Pauvre soeur, quel dommage! elle

était si belle et si bonne! Je me souviens du temps où elle me portait

dans ses bras et s'occupait de moi comme vous vous occupez de ce bel

enfant-là. Mais depuis son malheur elle ne me connaît plus et ne se

souvient pas seulement que j'existe.

--Ah! ma chère mademoiselle Rose, quel affreux malheur en effet! Et

quelle en est la cause? Est-ce un chagrin ou une maladie? Le sait-on?

--Hélas! oui, on le sait bien. Mais on n'en parle pas.

--Je vous demande pardon si l'intérêt que je vous porte m'a entraînée à

vous faire une question indiscrète.

--Oh! pour vous, Madame, c'est bien différent. Il me semble que vous

êtes si bonne qu'on n'est jamais humilié devant vous. Je vous dirai

donc, entre nous, que ma pauvre soeur est devenue folle par suite d'_une

amour contrariée_. Elle aimait un jeune homme très-bien et très-honnête,

mais qui n'avait rien, et nos parents n'ont pas voulu consentir au

mariage. Le jeune homme s'est engagé et a été se faire tuer à Alger. La

pauvre Bricoline, qui avait toujours été triste et silencieuse depuis

son départ, et à qui on supposait seulement de l'humeur et un chagrin

qui passerait avec le temps, apprit sa mort d'une manière un peu

trop cruelle. Ma mère, croyant qu'en perdant toute espérance elle en

prendrait enfin son parti, lui jeta cette mauvaise nouvelle à la tête,

avec des termes assez durs et dans un moment où une émotion pareille

pouvait être mortelle. Ma soeur ne parut pas entendre et ne répondit

rien. On était en train de souper, je m'en souviens comme d'hier,

quoique je fusse bien jeune. Elle laissa tomber sa fourchette et regarda

ma mère pendant plus d'un quart d'heure sans dire un mot, sans baisser

les yeux, et d'un air si singulier que ma mère eut peur et s'écria:

Ne dirait-on pas qu'elle veut me dévorer?--Vous en ferez tant, dit ma

grand'mère, qui est une femme excellente et qui aurait voulu marier

Bricoline avec son amoureux, vous lui donnerez tant de soucis que vous

la rendrez folle.

Ma grand'mère n'avait que trop bien jugé. Ma soeur était folle, et

depuis ce jour-là, elle n'a plus jamais mangé avec nous. Elle ne touche

à rien de ce qu'on lui présente, et elle vit toujours seule, nous fuyant

tous, et se nourrissant de vieux restes qu'elle va ramasser elle-même

dans le fond du bahut quand il n'y a personne dans la cuisine.

Quelquefois elle se jette sur une volaille, la tue, la déchire avec ses

doigts et la dévore toute sanglante. C'est ce qu'elle vient de faire,

j'en suis sûre, car elle a du sang aux mains et sur son mouchoir.

D'autres fois elle arrache, des légumes dans le jardin et les mange

crus. Enfin elle vit comme une sauvage, et fait peur à tout le monde.

Voilà les suites d'_une amour contrariée_, et mes pauvres parents ne

sont que trop punis d'avoir mal jugé le coeur de leur fille. Cependant

ils ne parlent jamais de ce qu'ils feraient pour elle si c'était à

recommencer.

Marcelle crut que Rosé faisait allusion à elle-même, et, désirant savoir

à quel point elle partageait l'amour du Grand-Louis, elle encouragea sa

confiance par un ton de douceur affectueuse. Elles étaient arrivées a la

lisière de la garenne opposée à celle où se promenait la folle. Marcelle

se sentait plus à l'aise, et le petit Edouard avait oublié déjà sa

frayeur. Il avait repris sa course folâtre à portée de l'oeil de sa

mère.

--Votre mère me paraît un peu rigide, en effet, dit madame de

Blanchemont à sa compagne; mais M. Bricolin a l'air d'avoir pour vous

plus d'indulgence.

--Papa fait, moins de bruit que maman, dit Rosé en secouant la tète.

Il est plus gai, plus caressant; il fait plus de cadeaux, il a plus

d'attentions aimables, et enfin il aime bien ses enfants, c'est un bon

père!... Mais, sous le rapport de la fortune et de ce qu'il appelle la

convenance, sa volonté est peut-être plus inébranlable encore que celle

de ma mère. Je lui ai entendu dire cent fois qu'il valait mieux être

mort que misérable et qu'il me tuerait plutôt que de consentir....

--A vous marier à votre gré? dit Marcelle voyant que Rose ne trouvait

pas d'expressions pour rendre sa pensée.

--Oh! il ne dit pas comme cela, reprit Rosé d'un air un peu prude. Je

n'ai jamais pensé au mariage, et je ne sais pas encore si mon gré ne

serait pas le sien. Mais enfin, il a beaucoup d'ambition pour moi, et se

tourmente déjà de la crainte de ne pas trouver un gendre digne de lui.

Ce qui fait que je ne serai pas mariée de si tôt, et j'en suis bien

aise, car je ne désire pas quitter ma famille, malgré les petites

contrariétés que j'y éprouve de la part de maman.

Marcelle crut voir chez Rose un peu de dissimulation, et, ne voulant pas

brusquer sa confiance, elle fit l'observation que Rose avait sans doute

beaucoup d'ambition pour elle-même.

--Oh! pas du tout! répondit Rose avec abandon. Je me trouve beaucoup

plus riche que je n'ai besoin et souci de l'être. Mon père a beau dire

que nous sommes cinq enfants (car j'ai deux soeurs et un frère établis),

et que, par conséquent la part de chacun ne sera déjà pas ai grosse,

cela m'est bieu égal. J'ai des goûts simples, et d'ailleurs je vois

bien, par ce qui se passe chez nous, que plus on est riche, plus on est

pauvre.

--Comment cela?

--Chez nous autres cultivateurs, du moins, c'est la vérité. Vous, les

nobles, vous vous faites en général honneur de votre fortune; on vous

accuse même chez nous de la prodiguer, et, en voyant la ruine de tant

d'anciennes familles, on se dit qu'on sera plus sage, et on vise avec

soin, comment dirai-je?... avec passion, à établir sa race dans la

richesse. On voudrait toujours doubler et tripler ce qu'on possède;

voilà du moins ce que mon père, ma mère, mes soeurs et leurs maris,

mes tantes et mes cousines, m'ont répété sur tous les tons depuis que

j'existe. Aussi, pour ne pas s'arrêter dans le travail de s'enrichir, on

s'impose toutes sortes de privations. On fait de la dépense devant

les autres de temps en temps, et puis, dans le secret du ménage, on

tondrait, comme on dit, sur un oeuf. On craint de gâter ses meubles, ses

robes, et de trop donner à ses aises. Du moins, c'est le système de ma

mère, et c'est un peu dur d'épargner toute sa vie et de s'interdire

toute jouissance quand on est à même de se les donner. Et quand il faut

économiser sur le bien-être, le salaire et l'appétit des autres, quand

il faut être dur aux gens qui travaillent pour nous, cela devient tout à

fait triste. Quant à moi, si j'étais maîtresse de me gouverner comme

je l'entends, je voudrais ne rien refuser aux autres ni à moi-même. Je

mangerais mon revenu, et peut-être que le fonds ne s'en porterait pas

plus mal. Car enfin on m'aimerait, on travaillerait pour moi avec zèle

et avec fidélité. N'est-ce pas ce que Grand-Louis disait à dîner? Il

avait raison.

--Ma chère Rose, il avait raison en théorie.

--En théorie?

--C'est-à-dire en appliquant ses idées généreuses à une société qui

n'existe pas encore, mais qui existera un jour, certainement. Quant à

la pratique actuelle, c'est-à-dire quant à ce qui peut se réaliser

aujourd'hui, vous vous feriez illusion, si vous pensiez qu'il suffirait

à quelques-uns d'être bons, au milieu de tous les autres qui ne le sont

pas, pour être compris, aimés et récompensés dès cette vie.

--Ce que vous dites là m'étonne. Je croyais que vous penseriez comme

moi. Vous croyez donc qu'on a raison d'écraser ceux qui travaillent à

notre profit?

--Je ne pense pas comme vous, Rose, et pourtant je suis bien loin de

penser comme vous le supposez. Je voudrais qu'on ne fit travailler

personne pour soi, mais qu'en travaillant chacun pour tous, on

travaillât pour Dieu et pour soi-même par contre-coup.

--Et comment cela pourrait-il se faire?

--Ce serait trop long à vous expliquer, mon enfant, et je craindrais de

le faire mal. En attendant que l'avenir que je conçois se réalise, je

regarde comme un très-grand malheur d'être riche, et, pour ma part, je

suis fort soulagée de ne l'être plus.

--C'est singulier, dit Rose; celui qui est riche peut cependant faire du

bien à ceux qui ne le sont pas, et c'est là le plus grand bonheur!

--Une seule personne bien intentionnée peut faire si peu de bien, même

en donnant tout ce qu'elle possède, et alors elle est si tôt réduite à

l'impuissance!

--Mais si chacun faisait de même?

--Oui, si chacun! Voilà ce qu'il faudrait; mais il est impossible

maintenant d'amener tous les riches à un pareil sacrifice. Vous-même,

Rose, vous ne seriez pas disposée à le faire entièrement. Vous voudriez

bien, avec votre revenu, soulager le plus de souffrances possible,

c'est-à-dire sauver quelques familles de la misère; mais ce serait

toujours à la condition de conserver votre fonds, et moi qui vous

prêche, je m'attache aux derniers débris de ma fortune pour sauver ce

qu'on appelle l'_honneur_ de mon fils en lui conservant de quoi faire

face aux dettes de son père, sans tomber lui-même dans un dénuement

absolu, d'où résulterait le manque d'éducation, un travail excessif,

et probablement la mort d'un être délicat issu d'une race d'oisifs,

héritier d'une organisation chétive, et, sous ce rapport,

très-inférieure à celle du paysan. Vous voyez donc qu'avec nos bonnes

intentions, nous autres qui ne savons pas comment la société pourrait

apporter remède à de telles alternatives, nous ne pouvons rien, sinon

préférer pour nous-mêmes la médiocrité à la richesse et le travail à

l'oisiveté. C'est un pas vers la vertu, mais quel pauvre mérite nous

avons là, et combien peu il apporte remède aux misères sans nombre qui

frappent nos yeux et consistent notre coeur!

[Illustration: C'est la pauvre _Bricoline_, dit Rose.]

--Mais le remède? dit Rose stupéfaite. Il n'y a donc pas de remède? Il

faudrait qu'un roi trouvât cela dans sa tête, puisqu'un roi peut tout.

--Un roi ne peut rien, ou presque rien, répondit Marcelle en souriant

de la naïveté de Rose. Il faudrait qu'un peuple trouvât cela dans son

coeur.

--Tout cela me fait l'effet d'un rêve, dit la bonne Rose. C'est la

première fois que j'entends parler de ces choses-là. Je pense bien

quelquefois toute seule, mais chez nous personne ne dit que le monde ne

va pas bien. On dit qu'il faut s'occuper de soi, parce que notre bonheur

est la seule chose dont les autres ne s'occuperont pas, et que tout le

monde est le grand ennemi de chacun; cela fait peur, n'est-ce pas?

--Et il y a là une étrange contradiction. Le monde va bien mal puisqu'il

n'est rempli que d'êtres qui se détestent et se craignent entre eux!

--Mais votre idée pour sortir de la? car enfin on ne s'aperçoit pas du

mal sans avoir l'idée du mieux?

--On peut avoir cette idée claire quand tout le monde l'a conçue

avec vous et vous aide à la produire. Mais quand on est quelques-uns

seulement contre tous, qui vous raillent d'y songer et qui vous font un

crime d'en parler, on n'a qu'une vue trouble et incertaine. C'est ce qui

arrive, je ne dis pas aux plus grands esprits de ce temps-ci, je n'en

sais rien, je ne suis qu'une femme ignorante, mais aux coeurs les mieux

intentionnés, et voilà où nous en sommes aujourd'hui.

--Oui, _au jour d'aujourd'hui!_ comme dit mon papa, dit Rose en

souriant. Puis elle ajouta d'un air triste: Que ferai-je donc moi? que

ferai-je pour être bonne, étant riche?

--Vous conserverez dans votre coeur, comme un trésor, ma chère Rose,

la douleur de voir souffrir, l'amour du prochain que l'Évangile vous

enseigne, et le désir ardent de vous sacrifier au salut d'autrui, le

jour où ce sacrifice individuel deviendrait utile à tous.

--Ce jour-là viendra donc?

--N'en doutez pas.

--Vous en êtes sûre?

[Illustration: Une paysanne pour conduire son âne.]

--Comme de la justice et de la bonté de Dieu.

--C'est vrai, au fait Dieu ne peut pas laisser durer le mal

éternellement. C'est égal, madame la baronne; vous m'avez rempli le

cerveau d'éblouissements, et j'en ai mal à la tête: mais il me

semble pourtant que je comprends maintenant pourquoi vous perdez si

tranquillement votre fortune, et je me figure par instants, que,

moi-même, je deviendrais _médiocre_ avec plaisir.

--Et s'il fallait devenir pauvre, souffrir, travailler?

--Dame! si cela ne servait à rien, ce serait affreux.

--Et si l'on commençait à voir pourtant que cela sert à quelque chose?

S'il fallait passer par une crise de grande détresse, par une sorte de

martyre, pour arriver à sauver l'humanité?

--Eh bien! dit Rose, qui regardait Marcelle avec étonnement, on le

supporterait avec patience.

--On s'y jetterait avec enthousiasme, s'écria Marcelle avec un accent et

un regard qui firent tressaillir Rose, et qui l'entraînèrent comme un

choc électrique, quoiqu'à sa très-grande surprise.

Edouard commençait à ralentir ses jeux, et la lune montait à l'horizon.

Marcelle jugea qu'il était temps de mener coucher l'enfant, et Rose la

suivit en silence, encore tout étourdie de la conversation qu'elles

venaient d'avoir ensemble; mais, retombant dans la réalité de sa vie en

approchant de la ferme et en écoutant au loin la voix retentissante de

sa mère, elle se dit en regardant marcher la jeune dame devant elle:

--Est-ce qu'elle ne serait pas _dérangée_ aussi?

XIII.

ROSE.

Malgré cette appréhension, Rose sentait un attrait invincible pour

Marcelle. Elle l'aida à coucher son fils, l'entoura de mille prévenances

charmantes, et, en la quittant, elle prit sa main pour la baiser.

Marcelle, qui l'aimait déjà comme un enfant bien doué de la nature, l'en

empêcha en l'embrassant sur les deux joues. Rose, encouragée et ravie,

hésitait à partir.

--Je voudrais vous demander une chose, lui dit-elle enfin. Est-ce que le

Grand-Louis a vraiment assez d'esprit pour vous comprendre?

--Certainement, Rose! Mais qu'est-ce que cela vous fait? répondit

Marcelle avec un peu de malice.

--C'est que cela m'a paru bien singulier, de voir aujourd'hui que, de

nous tous, c'était notre meunier qui avait le plus d'idées. Il n'a

pourtant pas reçu une bien belle instruction, ce pauvre Louis!

--Mais il a tant de coeur et d'intelligence! dit Marcelle.

--Oh! du coeur, oui. Je le connais beaucoup, moi, ce garçon-là. J'ai été

élevée avec lui. C'est sa soeur aînée qui m'a nourrie et j'ai passé mes

premières années au moulin d'Angibault... Est-ce qu'il ne vous l'a pas

dit?

--Il ne m'a pas parlé de vous, mais j'ai cru voir qu'il vous était fort

dévoué.

--Il a toujours été très-bon pour moi, dit Rose en rougissant. La preuve

qu'il est excellent, c'est qu'il a toujours aimé les enfants. Il n'avait

que sept ou huit ans quand j'étais en nourrice chez sa soeur, et ma

grand'mère dit qu'il me soignait et m'amusait comme s'il eût été d'âge à

être mon père. Il paraît aussi que j'avais pris tant d'amitié pour lui

que je ne voulais pas le quitter, et que ma mère, qui ne le haïssait pas

dans ce temps-là comme aujourd'hui, le fit venir à la maison quand je

fus sevrée, pour me tenir compagnie. Il y resta deux ou trois ans, au

lieu de deux ou trois mois dont on était convenu d'abord. Il était si

actif et si serviable, qu'on le trouvait fort utile chez nous. Sa mère

avait alors des embarras, et ma grand'mère, qui est son amie, trouvait

fort bien qu'on la débarrassât d'un de ses enfants. Je me rappelle donc

bien le temps où Louis, ma pauvre soeur et moi étions toujours à courir

et à jouer ensemble, dans le pré, dans la garenne, dans les greniers du

château. Mais quand il fut en âge d'être utile à sa mère en travaillant

à la farine, elle le rappela au moulin. Nous eûmes tant de regret de

nous séparer, et je m'ennuyais tellement sans lui, sa mère et sa soeur

(ma nourrice) m'étaient si attachées, qu'on me conduisait à Angibault

tous les samedis soir pour me ramener ici tous les lundis matin. Cela

dura jusqu'à l'âge où on me mit en pension à la ville, et quand j'en

sortis, il n'était plus question de camaraderie entre un garçon comme le

meunier et une jeune fille qu'on traitait de demoiselle. Cependant nous

nous sommes toujours vus souvent, surtout depuis que mon père, malgré la

distance, l'a pris pour son meunier et qu'il vient ici trois ou quatre

fois par semaine. De mon côté, j'ai toujours eu un grand plaisir à

revoir Angibault et la meunière, qui est si bonne et que j'aime tant!...

Eh bien, Madame, concevez-vous que, depuis quelque temps, ma mère

s'avise de trouver cela mauvais et qu'elle m'empêche d'aller m'y

promener? Elle a pris le pauvre Grand-Louis en horreur, elle fait son

possible pour le mortifier, et elle m'a défendu de danser avec lui

dans les _assemblées_, sous prétexte qu'il est trop au-dessous de moi.

Cependant, nous autres demoiselles de campagne, comme on nous appelle,

nous dansons toujours avec les paysans qui nous invitent; et d'ailleurs

on ne peut pas dire que le meunier d'Angibault soit un paysan. Il a pour

une vingtaine de mille francs de bien et il a été mieux élevé que bien

d'autres. A vous dire le vrai, mon cousin Honoré Bricolin n'écrit pas

l'orthographe aussi bien que lui, quoiqu'on ait dépensé plus d'argent

pour l'instruire, et je ne vois pas pourquoi on veut que je sois si

fière de ma famille.

--Je n'y comprends rien non plus, dit Marcelle, qui voyait bien qu'un

peu de finesse était nécessaire avec mademoiselle Rose, et qu'elle ne

se confesserait pas avec l'ardente expansion du Grand-Louis. Est-ce que

vous ne voyez rien dans les manières du bon meunier qui ait pu motiver

le mécontentement de votre mère?

--Oh! rien du tout. Il est cent fois plus honnête et plus convenable

que tous nos bourgeois de campagne, qui s'enivrent presque tous et sont

parfois très-grossiers. Jamais il n'a dit à mes oreilles un mot qui

m'ait portée à baisser les yeux.

--Mais votre mère ne se serait-elle pas forgé la singulière idée qu'il

peut être amoureux de vous?

Rosé se troubla, hésita, et finit par avouer que sa mère pouvait bien

s'être persuadé cela.

--Et si votre mère avait deviné juste, n'aurait-elle pas raison de vous

mettre en garde contre lui?

--Mais, c'est selon! Si cela était et s'il m'en parlait!... Mais il ne

m'a jamais dit un mot qui ne fût de pure amitié.

--Et s'il était très-épris de vous sans jamais oser vous le dire?

--Alors, où serait le mal? dit Rosé avec un peu de coquetterie.

--Vous seriez très-coupable d'entretenir sa passion sans vouloir

l'encourager sérieusement, répondit Marcelle d'un ton assez sévère. Ce

serait vous faire un jeu de la souffrance d'un ami, et ce n'est pas

dans votre famille, Rose, qu'on doit traiter légèrement les _amours

contrariées_!

--Oh! dit Rose d'un air mutin, les hommes ne deviennent pas fous pour

ces choses-là! Cependant, ajoutat-elle naïvement et en penchant la tète,

il faut avouer qu'il est quelquefois bien triste, ce pauvre Louis, et

qu'il parle comme un homme qui est au désespoir... sans que je puisse

deviner pourquoi! Cela me fait beaucoup de peine.

--Pas assez pourtant pour que vous daigniez le comprendre?

--Mais quand il m'aimerait, que pourrais-je faire pour le consoler?

--Sans doute. Il faudrait l'aimer ou l'éviter.

--Je ne peux ni l'un ni l'autre. L'aimer, c'est quasi impossible, et

l'éviter, j'ai trop d'amitié pour lui pour me résoudre à lui faire cette

peine-là. Si vous saviez quels yeux il fait quand j'ai l'air de ne pas

prendre garde à lui! Il en devient tout pâle, et cela me fait mal.

--Pourquoi dites-vous donc qu'il vous serait impossible de l'aimer?

--Dame! peut-on aimer quelqu'un qu'on ne peut pas épouser?

--Mais on peut toujours épouser quelqu'un qu'on aime.

--Oh! pas toujours! Voyez ma pauvre soeur! Son exemple me fait trop de

peur pour que je veuille risquer de le suivre.

--Vous ne risquez rien, ma chère Rose, dit Marcelle avec un peu

d'amertume; quand on dispose de son amour et de sa volonté avec tant

d'aisance, on n'aime pas, et on ne court aucun danger.

--Ne dites pas cela, répondit Rose avec vivacité. Je suis aussi

capable qu'une autre d'aimer et de risquer d'être malheureuse. Mais me

conseillerez-vous d'avoir ce courage-là?

--Dieu m'en préserve! Je voudrais vous aider seulement à constater

l'état de votre coeur, afin que vous ne fassiez pas le malheur de Louis

par votre imprudence.

--Ce pauvre Grand-Louis!... Mais voyons, Madame, que puis-je donc faire?

Je suppose que mon père, après bien des colères et des menaces, consente

à me donner à lui; que ma mère, effrayée de l'exemple de ma soeur, aime

mieux sacrifier ses répugnances que de me voir tomber malade, tout cela

n'est guère probable.... Mais enfin, pour en arriver là, voyez donc que

de disputes, que de scènes, que d'embarras!

--Vous avez peur, vous n'aimez pas, vous dis-je; vous pouvez avoir

raison, c'est pourquoi il faut éloigner le Grand-Louis.

Ce conseil, sur lequel Marcelle revenait toujours, ne paraissait

nullement du goût de Rose. L'amour du meunier flattait extrêmement son

amour-propre, surtout depuis que madame de Blanchemont l'avait tant

relevé à ses yeux, et peut-être aussi, à cause de la rareté du fait. Les

paysans sont peu susceptibles de passion, et dans le monde bourgeois où

Rose vivait, la passion devenait de plus en plus inouïe et inconnue, au

milieu des préoccupations de l'intérêt. Rosé avait lu quelques romans;

elle était fière d'inspirer un amour disproportionné, impossible,

et dont, un jour ou l'autre, tout le pays parlerait peut-être avec

étonnement. Enfin, le Grand-Louis était la coqueluche de toutes les

paysannes, et il n'y avait pas assez de distance entre leur race et la

bourgeoisie de fraîche date des Bricolin, pour qu'il n'y eût pas quelque

enivrement à l'emporter sur les plus belles filles de l'endroit.

--Ne croyez pas que je sois lâche, dit Rose après un instant de

réflexion. Je sais fort bien répondre à maman quand elle accuse

injustement ce pauvre garçon, et si, une fois, je m'étais mis en tête

quelque chose, aidée de vous qui avez tant d'esprit, et que mon père

désire tant se rendre favorable dans ce moment-ci... je pourrais bien

triompher de tout. D'abord je vous déclare que je ne perdrais pas la

tête, comme ma pauvre soeur! Je suis obstinée et on m'a toujours trop

gâtée pour ne pas me craindre un peu. Mais je vais vous dire ce qui me

coûterait le plus.

--Voyons, Rose, j'écoute.

Le meunier d'Angibault · 第 8 / 26 段