l'homme d affaires de la famille au Blanc, afin qu'il pût constater
la ruine de cette fortune territoriale et s'occuper activement de la
liquidation. Quant à ses affaires personnelles, Marcelle voulait et
pouvait les liquider elle-même avec l'aide des hommes compétents de la
localité.
La seconde lettre était adressée à Henri Lémor:
«Henri, quel bonheur! quelle joie! je suis ruinée. Vous ne me
reprocherez plus ma richesse, vous ne haïrez plus mes chaînes dorées. Je
redeviens une femme que vous pouvez aimer sans remords, et qui n'a plus
de sacrifices à s'imposer pour vous. Mon fils n'a plus de riche héritage
à recueillir, du moins immédiatement. J'ai le droit désormais de
l'élever comme vous l'entendez, d'en faire un homme, de vous confier
son éducation, de vous livrer son âme tout entière. Je ne veux pas vous
tromper, nous aurons peut-être une petite lutte à soutenir contre
la famille de son père, dont l'aveugle tendresse et l'orgueil
aristocratique voudront le rendre au monde en l'enrichissant malgré moi.
Mais nous triompherons avec de la douceur, un peu d'adresse et beaucoup
de fermeté. Je me tiendrai assez loin de leur influence pour la
paralyser, et nous entourerons d'un doux mystère le développement de
cette jeune âme. Ce sera l'enfance de Jupiter au fond des grottes
sacrées. Et quand il sortira de cette divine retraite pour essayer sa
puissance, quand la richesse viendra le tenter, nous lui aurons fait
une âme forte contre les séductions du monde et la corruption de l'or.
Henri, je me berce des plus douces espérances, ne venez pas les détruire
avec des doutes cruels et des scrupules que j'appellerais alors
pusillanimes. Vous me devez votre appui et votre protection, maintenant
que je vais m'isoler d'une famille pleine de sollicitude et de bonté,
mais que je quitte et vais combattre par la seule raison qu'elle ne
partage pas vos principes. Ce que je vous ai écrit, il y a deux jours,
en quittant Paris, est donc pleinement et facilement confirmé par ce
billet. Je ne vous appelle pas auprès de moi maintenant, je ne le dois
pas, et la prudence, d'ailleurs, exige que je reste assez longtemps sans
vous voir, pour qu'on n'attribue pas à mes sentiments pour vous l'exil
que je m'impose. Je ne vous dis pas le lieu que j'aurai choisi pour ma
retraite, je l'ignore. Mais dans un an, Henri, cher Henri, à partir du
15 août, vous viendrez me rejoindre où je serai fixée alors et où je
vous appellerai. Jusque là, si vous ne partagez pas ma confiance en
moi-même, j'aime mieux que vous ne m'écriviez pas.... Mais aurai-je la
force de vivre un an sans rien savoir de vous! Non, ni vous non plus!
Écrivez donc deux mots, seulement pour dire: _J'existe et j'aime!_
Et vous adresserez pour moi à mon fidèle vieux Lapierre à l'hôtel de
Blanchemont. Adieu, Henri. Oh! si vous pouviez lire dans mon coeur et
voir que je vaux mieux que vous ne pensez!--Édouard se porte bien, il ne
vous oublie pas. Lui seul désormais me parlera de vous.
M. B.»
Ayant cacheté ces deux lettres, Marcelle qui n'avait plus d'autre vanité
au monde que la beauté angélique de son fils, rafraîchit un peu la
toilette d'Édouard, et traversa la cour de la ferme. On l'attendait
pour dîner, et, pour lui faire honneur, on avait mis le couvert dans le
salon, vu qu'on n'avait pas d'autre salle à manger que la cuisine, où
l'on ne craignait pas de salir les meubles, et où madame Bricolin
se trouvait beaucoup plus à portée des mets qu'elle confectionnait
elle-même avec l'aide de sa belle-mère et de sa servante; Marcelle
s'aperçut bientôt de celle dérogation aux habitudes de la famille.
Madame Bricolin, dont l'empressement était instinctivement empreint
de la mauvaise humeur qui constitue la seule mauvaise éducation en ce
genre, eut soin de l'en instruire en lui demandant à tout propos pardon
de ce que le service se faisait si mal et déroutait complètement ses
servantes. Marcelle demanda et exigea dès lors qu'on reprit le lendemain
les habitudes de la maison, assurant avec un sourire enjoué, qu'elle
irait dîner au moulin d'Angibault, si on la traitait avec cérémonie.
--Et à propos de moulin, dit madame Bricolin après quelques phrases
de politesse mal tournées, il faut que je fasse une scène à M.
Bricolin.--Ah! le voilà justement! Dis donc, monsieur Bricolin, est-ce
que tu as perdu l'esprit, d'inviter ce meunier à dîner avec nous, un
jour où madame la baronne nous fait l'honneur d'accepter notre repas?
--Ah! diable! je n'y avais pas songé, répondit naïvement le fermier, ou
plutôt... je pensais, quand j'ai invité Grand-Louis, que madame ne
nous ferait pas cet honneur-là. M. le baron refusait toujours, tu sais
bien... on le servait dans sa chambre, ce qui n'était guère commode, par
parenthèse.... Enfin, Thibaude, si ça déplaît à madame de manger avec ce
garçon-là, tu le lui diras, toi qui n'as pas la langue dans ta poche;
moi, je ne m'en charge pas: j'ai fait la bêtise, ça me coûte de la
réparer.
--Et ça me regarde comme de coutume! dit l'aigre madame Bricolin,
qui, étant l'aînée des filles Thibault, conservait son nom de famille
féminisé, suivant l'ancien usage du pays. Allons, je vais renvoyer ton
beau Louis à sa farine.
--Ce serait me faire beaucoup de peine, et je crois que je m'en irais
moi-même, dit madame de Blanchemont d'un ton ferme et même un peu sec,
qui imposa à la fermière; j'ai déjeuné ce malin avec ce garçon, chez
lui, et je l'ai trouvé si obligeant, si poli et si aimable, que ce
serait un vrai chagrin pour moi de dîner sans lui ce soir.
--Vraiment? dit la belle Rose, qui avait écouté Marcelle avec beaucoup
d'attention et dont les yeux animés exprimaient une surprise mêlée de
plaisir; mais elle les baissa et devint toute rouge en rencontrant le
regard scrutateur el menaçant de sa mère.
--Il en sera comme madame voudra, dit madame Bricolin; et elle ajouta
tout bas on s'adressant à sa servante qui avait le privilège de ses
observations confidentielles quand elle était en colère:
--Ce que c'est que d'être un bel homme!
La Chounette (diminutif de Fanchon) sourit d'un air malicieux qui la
rendit plus laide que de coutume. Elle trouvait le meunier un fort bel
homme, en effet, et lui en voulait de ce qu'il ne lui faisait pas la
cour.
--Allons! dit M. Bricolin, le meunier dînera donc avec nous. Madame a
raison de ne pas être fière. C'est le moyen de trouver toujours de la
bonne volonté chez les autres. Rose, va donc appeler lo Grand-Louis
qui est par là dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table. Ça
m'aurait coûté de faire un affront à ce garçon. Savez-vous, madame la
baronne, que j'ai raison de tenir à ce meunier-là? C'est le seul qui ne
retienne pas double mesure et qui ne change pas le grain. Oui, c'est le
seul du pays, le diable me confonde! Ils sont tous plus voleurs les uns
que les autres. D'ailleurs, le proverbe du pays le dit; «Tout meunier,
tout voleur.» Je les ai tous essayés, et je n'ai encore trouvé que
celui-là qui ne fit pas de mauvais comptes et de vilains mélanges. Outre
qu'il a toute sorte d'attentions pour nous. Il ne moudrait jamais mon
froment à la meule qui vient de broyer de l'orge et du seigle. Il
sait que cela gâte la farine el lui ôte sa blancheur. Il met de
l'amour-propre à me contenter, parce qu'il sait que je tiens à avoir du
beau pain sur ma table. C'est ma seule fantaisie, à moi! Je suis humilié
quand quelqu'un, venant chez moi, ne me dit pas: Ah! le beau pain! Il
n'y a que vous, maître Bricolin, pour faire du pareil blé!--Tout blé
d'Espagne, mon cher, on s'en flatte!
--Il est certain qu'il est magnifique, votre pain! dit Marcelle, pour
faire valoir le meunier autant que pour satisfaire la vanité de M.
Bricolin.
--Ah! mon Dieu! que de soucis pour un oeil de plus ou de moins dans le
pain, et pour un boisseau de plus ou de moins par semaine! dit madame
Bricolin. Quand nous avons des meuniers beaucoup plus près, et un moulin
au bas du terrier, avoir affaire à un homme qui demeure à une lieue
d'ici!
--Qu'est-ce que ça te fait? dit M. Bricolin, puisqu'il vient chercher
les sacs et qu'il les rapporte sans prendre un grain de blé de plus que
la mouture[4]? D'ailleurs, il a un beau et bon moulin, deux grandes
roues neuves, un fameux réservoir, et l'eau ne manque jamais chez lui.
C'est agréable de ne jamais attendre.
[Note 4: Ou ne paie jamais les meuniers dans la Vallée-Noire: ils
prélèvent leur part de grain avec plus ou moins de fidélité sur la
mouture, et ils sont généralement plus honnêtes que ne le prétend M.
Bricolin. Quand ils ont beaucoup de pratiques, ils retirent de cette
industrie beaucoup plus que leur consommation, et peuvent se livrer à un
petit commerce de grains.]
--Et puis, comme il vient de loin, dit la fermière, vous vous croyez
toujours obligé de l'inviter à dîner ou à goûter; voila une économie!
Le meunier en arrivant mit fin à celle discussion conjugale. M. Bricolin
se contentait, quand sa femme le grondait, de hausser un peu les
épaules, et de parler un peu plus vite que de coutume. Il lui pardonnait
son humeur acariâtre, parce que l'activité el la parcimonie de sa
ménagère lui étaient fort utiles.
--Allons, donc, Rose, s'écria madame Bricolin à sa fille, qui rentrait
avec le Grand-Louis, nous t'attendons pour nous mettre à table. Tu
aurais bien pu faire avertir le meunier par la Chounette, au lieu d'y
courir toi-même.
--Mon père me l'avait commandé, dit Rose.
--Et vous n'y seriez pas venue sans cela, j'en suis bien sûr, dit le
meunier tout bas à lu jeune fille.
--C'est pour me remercier d'être grondée à cause de vous que vous me
dites cela? répondit Rose sur le même ton.
Marcelle n'entendit pas ce qu'ils se disaient, mais ces paroles furtives
échangées entre eux, la rougeur de Rose, et l'émotion du Grand-Louis
la confirmèrent dans les soupçons que lui avait déjà fait concevoir
l'aversion de madame Bricolin pour le pauvre farinier: la belle Rose
était l'objet dos pensées du meunier d'Angibault.
XI.
LE DÎNER A LA FERME.
Désireuse de servir les intérêts de coeur de son nouvel ami, et n'y
voyant pas de danger pour mademoiselle Bricolin, puisque son père et sa
grand'mère paraissaient favoriser le Grand-Louis, madame de Blanchemont
affecta de lui parler beaucoup durant le repas, et d'amener la
conversation sur les sujets où véritablement son instruction et son
intelligence le rendaient très-supérieur à toute la famille Bricolin,
peut-être à la charmante Rose elle-même. En agriculture, considérée
comme science naturelle plus que comme expérimentation commerciale,
en politique, considérée comme recherche du bonheur et de la justice
humaine; en religion et en morale, le Grand-Louis avait des notions
élémentaires, mais justes, élevées, marquées au coin du bon sens, de la
perspicacité et de la noblesse de l'âme, qui n'avaient jamais été mises
en lumière à la ferme. Les Bricolin n'y avaient jamais que des sujets de
conversation grossièrement vulgaires, et tout l'esprit qu'on y dépensait
était tourné en propos dénigrants et peu charitables contre le prochain.
Grand-Louis, n'aimant ni les lieux communs ni les méchancetés, y parlait
peu et n'avait jamais fait remarquer sa capacité. M. Bricolin avait
décrété qu'il était fort sot comme tous les beaux hommes, et Rose, qui
l'avait toujours trouvé amoureux craintif ou mécontent, c'est-à-dire
taquin ou timide, ne pouvait l'excuser de son manque d'esprit qu'en
vantant son excellent coeur. On fut donc étonné d'abord de voir madame
de Blanchemont causer avec lui avec une sorte de préférence, et quand
elle l'eut amené à oublier le trouble que lui causait la présence de
Rose et le mauvais vouloir de sa mère, on fut bien plus étonné encore
de l'entendre si bien parler. Cinq ou six fois M. Bricolin, qui, ne
se doutant nullement de son amour pour sa fille, l'écoutait avec
bienveillance, fut émerveillé, et s'écria en frappant sur la table:
--Tu sais donc cela, toi? Où diable as-tu pêché tout cela?
--Bah! dans la rivière! répondait Grand-Louis avec gaieté.
Madame Bricolin tomba peu à peu dans un silence sombre en voyant le
succès de son ennemi; elle formait la résolution d'avertir le soir
même M. Bricolin de la découverte qu'elle avait faite ou cru faire des
sentiments de ce paysan pour _sa demoiselle_.
Quant à la vieille mère Bricolin, elle ne comprenait rien du tout à la
conversation; mais elle trouvait que le meunier parlait comme un livre,
parce qu'il assemblait plusieurs phrases de suite, sans hésiter et sans
se reprendre. Rose n'avait pas l'air d'écouter, mais elle ne perdait
rien; et involontairement ses yeux s'arrêtaient sur le Grand-Louis. Il
y avait là un cinquième Bricolin auquel Marcelle fit peu d'attention.
C'était le vieux père Bricolin, vêtu en paysan comme sa femme, mangeant
bien, ne disant mot, et n'ayant pas l'air d'en penser davantage. Il
était presque sourd, presque aveugle, et paraissait complètement idiot.
Sa vieille moitié l'avait amené à table en le conduisant comme un
enfant. Elle s'occupait beaucoup de lui, remplissait son assiette et son
verre, lui ôtait la mie de son pain, parce que, n'ayant plus de dents,
ses gencives, durcies et insensibles, ne pouvaient broyer que les
croûtes les plus dures, et ne lui adressait pas une parole, comme
si c'eût été peine perdue. Lorsqu'il s'assit, elle lui fit entendre
cependant qu'il fallait ôter son chapeau à cause de madame de
Blanchemont. Il obéit, mais ne parut pas comprendre pourquoi, et il le
remit aussitôt, liberté que, d'après l'usage du pays, M. Bricolin, son
fils, se permit également. Le meunier, qui n'y avait pas dérogé le matin
au moulin, fourra cependant son bonnet dans sa poche sans qu'on s'en
aperçût, partagé entre un nouvel instinct de déférence que Marcelle lui
inspirait pour les femmes, et la crainte de paraître jouer au freluquet
pour la première fois de sa vie.
Cependant, tout en admirant ce qu'il appelait le beau _bagout_ du grand
farinier, M. Bricolin se trouva bientôt d'un autre avis que lui sur
toutes choses. En agriculture, il prétendait qu'il n'y avait rien de
neuf à tenter, que les savants n'avaient jamais rien découvert, qu'en
voulant innover on se ruinait toujours; que, depuis que le _monde est
monde jusqu'au jour d'aujourd'hui_, on avait toujours fait de même, et
qu'on ne ferait jamais mieux.
--Bon! dit le meunier. Et les premiers qui ont fait ce que nous faisons
aujourd'hui, ceux qui ont attelé des boeufs pour ouvrir la terre et
pour ensemencer, ils ont fait du neuf cependant, et on aurait pu les en
empêcher en se persuadant qu'une terre qu'on n'avait jamais cultivée
ne deviendrait jamais fertile? C'est comme en politique; dites donc,
monsieur Bricolin, s'il y a cent ans, on vous avait dit que vous
ne paieriez plus ni dîmes ni redevances; que les couvents seraient
détruits...
--Bah! bah! je ne l'aurais peut-être pas cru, c'est vrai; mais c'est
arrivé parce que ça devait arriver. Tout est pour le mieux _au jour
d'aujourd'hui_; tout le monde est libre de faire fortune, et on
n'inventera jamais mieux que ça.
--Et les pauvres, les paresseux, les faibles, les _bêtes_, qu'est-ce que
vous en faites?
--Je n'en fais rien, puisqu'ils ne sont bons à rien. Tant pis pour eux!
--Et si vous en étiez, monsieur Bricolin, ce qu'à Dieu ne plaise! (vous
en êtes bien loin) diriez-vous: «Tant pis pour moi?» Non, non, vous
n'avez pas dit ce que vous pensiez, en répondant tant pis pour eux! vous
avez trop de coeur et de religion pour ça.
--De la religion, moi? Je m'en moque, de la religion, et toi aussi. Je
vois bien que ça essaie de revenir, mais je ne m'en inquiète guère.
Notre curé est un bon vivant, et je ne le contrarie pas. Si c'était un
cagot, je l'enverrais joliment promener. Qu'est-ce qui croit à toutes
ces bêtises-là _au jour d'aujourd'hui_?
--Et votre femme, et votre mère, et votre fille, disent-elles que ce
sont des bêtises?
--Oh! ça leur plaît, ça les amuse. Les femmes ont besoin de ça à ce
qu'il paraît.
--Et nous autres paysans, nous sommes comme les femmes, nous avons
besoin de religion.
--Eh bien! vous en avez une sous la main; allez à la messe, je ne vous
en empêche pas, pourvu que vous ne me forciez pas d'y aller.
--Cela peut arriver cependant, si la religion que nous avons redevient
fanatique et persécutante comme elle l'a été si fort et si souvent.
--Elle ne vaut donc rien? laissez-la tomber. Je m'en passe bien, moi?
--Mais puisqu'il nous en faut une absolument, à nous autres, c'est donc
une autre qu'il faudrait avoir?
--Une autre! une autre! diable! comme tu y vas! Fais-en donc une, toi!
J'en voudrais avoir une qui empêchât les hommes de se haïr, de se
craindre et de se nuire.
--Ça serait neuf, en effet! J'en voudrais bien une comme ça qui
empêcherait mes métayers de me voler mon blé la nuit, et mes journaliers
de mettre trois heures par jour à manger leur soupe.
--Cela serait, si vous aviez une religion qui vous commandât de les
rendre aussi heureux que vous-même.
--Grand-Louis, vous avez la vraie religion dans le coeur, dit Marcelle.
--C'est vrai, cela! dit Rose avec effusion.
M. Bricolin n'osa répliquer. Il tenait beaucoup à gagner la confiance de
madame de Blanchemont et à ne pas lui donner mauvaise opinion de lui.
Grand-Louis, qui vit le mouvement de Rose, regarda Marcelle avec un oeil
plein de feu qui semblait lui dire: Je vous remercie.
Le soleil baissait, et le dîner, qui avait été copieux, touchait à sa
fin. M. Bricolin, qui s'appesantissait sur sa chaise, grâce à une large
réfection et à des rasades abondantes, eût voulu se livrer à son plaisir
favori qui était de prendre du café arrosé d'eau-de-vie et entremêlé
de liqueurs, pendant deux ou trois heures de la soirée. Mais le
Grand-Louis, sur lequel il avait compté pour lui tenir tête, quitta la
table et alla se préparer au départ. Madame de Blanchemont alla recevoir
les adieux de ses domestiques et régler leurs comptes. Elle leur remit
sa lettre pour sa belle-mère, et prenant le meunier à l'écart, elle
lui confia celle qui était adressée à Henri, en le priant de la mettre
lui-même à la poste.
--Soyez tranquille, dit-il, comprenant qu'il y avait là un peu de
mystère; cela ne sortira de ma main que pour tomber dans la boîte, sans
que personne y ait jeté les yeux, pas même vos domestiques, n'est-ce
pas?
--Merci, mon brave Louis.
--Merci! vous me dites merci, quand c'est moi qui devrais vous dire cela
à deux genoux. Allons, vous ne savez pas ce que je vous dois! Je vas
passer par chez nous, et dans deux heures la petite Fanchon sera auprès
de vous. Elle est plus propre et plus douce que la grosse Chounette
d'ici.
Quand Louis et Lapierre furent partis, Marcelle eut un instant de
détresse morale en se trouvant seule à la merci de la famille Bricolin.
Elle se sentit fort attristée, et prenant Edouard par la main, elle
s'éloigna et gagna un petit bois qu'elle voyait de l'autre côté de la
prairie.
Il faisait encore grand jour, et le soleil, en s'abaissant derrière
le vieux château, projetait au loin l'ombre gigantesque de ses hautes
tours. Mais elle n'alla pas loin sans être rejointe par Rose, qui se
sentait une grande attraction pour elle, et dont l'aimable figure était
le seul objet agréable qui pût frapper ses regards en cet instant.
--Je veux vous faire les honneurs de la garenne, dit la jeune fille;
c'est mon endroit favori, et vous l'aimerez, j'en suis sûre.
--Quel qu'il soit, votre compagnie me le fera trouver agréable, répondit
Marcelle en passant familièrement son bras sous celui de Rose.
L'ancien parc seigneurial de Blanchemont, abattu à l'époque de la
révolution, était clos désormais par un fossé profond, rempli d'eau
courante, et par de grandes haies vives, où Rose laissa un bout
de garniture de sa robe de mousseline, avec la précipitation et
l'insouciance d'une fille dont le trousseau est au grand complet. Les
anciennes souches des vieux chênes s'étaient couvertes de rejets, et la
garenne n'était plus qu'un épais taillis sur lequel dominaient quelques
_sujets_ épargnés par la cognée, semblables à de respectables ancêtres
étendant leurs bras noueux et robustes sur une nombreuse et fraîche
postérité. De jolis sentiers montaient et descendaient par des gradins
naturels établis sur le roc, et serpentaient sous un ombrage épais
quoique peu élevé. Ce bois était mystérieux. On y pouvait errer
librement, appuyée au bras d'un amant. Marcelle chassa cette pensée qui
faisait battre son coeur, et tomba dans la rêverie en écoutant le chant
des rossignols, des linottes et des merles qui peuplaient le bocage
désert et tranquille.
La seule avenue que le taillis n'eût pas envahie était située à la
lisière extrême du bois, et servait de chemin d'exploitation. Marcelle
en approchait avec Rose, et son enfant courait en avant. Tout d'un coup
il s'arrêta et revint lentement sur ses pas, indécis, sérieux et pâle.
--Qu'est-ce qu'il y a? lui demanda sa mère, habituée à deviner toutes
ses impressions, en voyant qu'il était combattu entre la crainte et la
curiosité.
--Il y a une vilaine femme là-bas, répondit Édouard.
--On peut être vilain et bon, répondit Marcelle. Lapierre est bien bon
et il n'est pas beau.
--Oh! Lapierre n'est pas laid! dit Édouard, qui, comme tous les enfants,
admirait les objets de son affection.
--Donne-moi la main, reprit Marcelle, et allons voir cette vilaine
femme.
--Non, non, n'y allez pas, c'est inutile, dit Rose d'un air triste et
embarrassé, sans pourtant manifester aucune crainte. Je ne pensais pas
qu'_elle_ était là.
--Je veux habituer Édouard à vaincre la peur, lui répondit Marcelle à
demi-voix.
Et Rose n'osant la retenir, elle doubla le pas. Mais lorsqu'elle fut
au milieu de l'avenue, elle s'arrêta, frappée d'une sorte de terreur à
l'aspect de l'être bizarre qui venait lentement à sa rencontre.
XII.
LES CHÂTEAUX EN ESPAGNE.
Sous le majestueux berceau que formaient les grands chênes le long de
l'avenue, et que le soleil sur son déclin coupait de fortes ombres et de
brillants reflets, marchait à pas comptés une femme ou plutôt un être
sans nom qui paraissait plongé dans une méditation farouche. C'était une
de ces figures égarées et abruties par le malheur, qui n'ont pas plus
d'âge que de sexe. Cependant, ses traits réguliers avaient eu une
certaine noblesse qui n'était pas complètement effacée, malgré les
affreux ravages du chagrin et de la maladie, et ses longs cheveux noirs
en désordre s'échappant de dessous son bonnet blanc surmonté d'un
chapeau d'homme d'un tissu de paille brisé et déchiré eu mille endroits,
donnaient quelque chose de sinistre à la physionomie étroite et basanée
qu'ils ombrageaient en grande partie. On ne voyait, de cette face jaune
comme du safran et dévastée par la fièvre, que deux grands yeux noirs
d'une fixité effrayante, dont on rencontrait rarement le regard
préoccupé, un nez très-droit et d'une forme assez belle quoique
très-prononcée, et une bouche livide à demi entr'ouverte. Son
habillement, d'une malpropreté repoussante, appartenait à la classe
bourgeoise; une mauvaise robe d'étoffe jaune dessinait un corps informe
où les épaules hautes et constamment voûtées avaient acquis en largeur
un développement disproportionné avec le reste du corps qui semblait
étrique, et sur lequel flottait la robe détachée et traînante d'un côté.
Ses jambes maigres et noires étaient nues, et des savates immondes
défendaient mal ses pieds contre les cailloux et les épines auxquels du
reste ils semblaient insensibles. Elle marchait gravement, la la tête
penchée en avant, le regard attaché sur la terre et les mains occupées à
rouler et à presser un mouchoir taché de sang.
Elle venait droit sur madame de Blanchemont, qui, dissimulant son effroi
pour ne pas le communiquer à Édouard, attendait avec angoisse qu'elle
prît à gauche ou à droite, pour passer auprès d'elle. Mais le spectre,
car cette créature ressemblait à une apparition sinistre, marchait
toujours, sans paraître prendre garde à personne, et sa physionomie, qui
n'exprimait pas l'idiotisme, mais un désespoir sombre passé à l'état
de contemplation abstraite, ne semblait recevoir aucune impression des
objets extérieurs. Cependant, lorsqu'elle arriva jusqu'à l'ombre
que Marcelle projetait à ses pieds, elle s'arrêta comme si elle eût
rencontré un obstacle infranchissable, et tourna brusquement le dos pour
reprendre sa marche incessante et monotone.