de Blanchemont! vous me devez cent mille francs, je vous en donne deux
cent cinquante mille, et nous sommes quittes.
--C'est-à-dire que vous voulez payer deux cent cinquante mille francs ce
qui en vaut trois cent mille?
--C'est un petit _boni_ qu'il est juste que vous m'accordiez; je paie
comptant. Vous direz que c'est mon avantage de ne pas servir d'intérêts
ayant l'argent. C'est votre avantage aussi de palper votre fortune, dont
vous n'aurez plus ni sou ni maille si vous tardez.
--Ainsi, vous voulez profiter des embarras de ma position pour réduire
d'un sixième le peu qui me reste?
--C'est mon droit, et tout autre que moi exigerait davantage. Soyez sûre
que je prends vos intérêts autant que possible. Allons, mon premier mot
sera le dernier. Vous y penserez.
--Oui, monsieur Bricolin, il me semble qu'il faut y penser.
--Diable! je le crois bien! Il faut d'abord vous assurer que je ne vous
trompe pas, et que je ne me trompe pas moi-même sur votre situation et
sur la valeur de vos biens. Vous voilà ici; vous vous renseignerez, vous
verrez tout par vous-même, vous pourrez même aller visiter les terres
de votre mari du côté du Blanc, et quand vous serez au courant, dans un
mois environ, vous me direz votre réponse. Seulement, vous pouvez bien
résumer mes offres en établissant ainsi votre calcul sur une base dont
je ne crains pas la vérification: vous pouvez, 1° vendre ce qui vous
reste de net le double de ce que je vous en offre, mais vous n'en
toucherez pas la moitié, ou bien vous attendrez dix ans, durant lesquels
vous aurez à servir tant d'intérêts qu'il ne vous restera rien; 2° vous
pouvez me vendre à un sixième de perte et toucher, d'ici à trois mois,
deux cent cinquante mille francs en bon or ou en bon argent, ou en jolis
billets de banque, à votre choix. Allons, j'ai dit! maintenant revenez à
la maison dans une petite heure, vous dînerez avec nous. Il faudra faire
chez nous comme chez vous, entendez-vous, madame la baronne? Nous sommes
en affaires, et si vous ne me demandez pas d'autre _pot de vin_, ce ne
sera pas grand'-chose.
La position où Marcelle se trouvait désormais vis-à-vis des Bricolin lui
ôtait tout scrupule, et nécessitait d'ailleurs l'acceptation de cette
offre. Elle promit donc d'en profiter; mais elle demanda, en attendant
l'heure du repas, à rester au vieux château pour écrire une lettre, et
M. Bricolin la quitta pour lui envoyer ses domestiques et ses paquets.
IX.
UN AMI IMPROVISÉ.
Pendant quelques instants qu'elle demeura seule, Marcelle fit rapidement
beaucoup de réflexions, et bientôt elle sentit que l'amour lui donnait
une énergie dont elle n'eût pas été capable peut-être sans cette
toute-puissante inspiration. Au premier aspect, elle avait été un peu
effrayée de ce triste manoir, l'unique demeure qui lui restât en propre.
Mais en apprenant que cette ruine même n'allait bientôt plus lui
appartenir, elle se prit à sourire en la regardant avec une curiosité
complètement désintéressée. L'écusson seigneurial de sa famille était
encore intact au manteau des vastes cheminées.
--Ainsi, se dit-elle, tout va être rompu entre moi et le passé. Richesse
et noblesse s'éteignent de compagnie, _au jour d'aujourd'hui_, comme dit
ce Bricolin. O mon Dieu! que vous êtes bon d'avoir fait l'amour de tous
les temps et immortel comme vous-même!
Suzette entra, apportant le nécessaire de voyage que sa maîtresse avait
demandé pour écrire. Mais, en l'ouvrant, Marcelle jeta par hasard les
yeux sur sa soubrette, et lui trouva une si étrange expression en
contemplant les murailles nues du vieux castel, qu'elle ne put
s'empêcher de rire. La figure de Suzette se rembrunit davantage, et sa
voix prit un diapason de révolte bien marqué.--Ainsi, dit-elle, Madame
est résolue à coucher ici?
--Vous le voyez bien, répondit Marcelle, et vous avez là un cabinet pour
vous, avec une vue magnifique et beaucoup d'air.
--Je suis fort obligée à madame, mais madame peut être assurée que je
n'y coucherai pas. J'y ai peur en plein jour; que serait-ce la nuit? on
dit qu'il y revient, et je n'ai pas de peine à le croire.
--Vous êtes folle, Suzette. Je vous défendrai contre les revenants.
--Madame aura la bonté de faire coucher ici quelque servante de la
ferme, car j'aimerais mieux m'en aller tout de suite à pied de cet
affreux pays....
--Vous le prenez tragiquement, Suzette. Je ne veux vous contraindre en
rien, vous coucherez où vous voudrez; cependant je vous ferai observer
que si vous preniez l'habitude de me refuser vos services, je me verrais
dans la nécessité de me séparer de vous.
--Si Madame compte rester longtemps dans ce pays-ci, et habiter cette
masure....
--Je suis forcée d'y rester un mois, et peut-être davantage; qu'en
voulez-vous conclure?
--Que je demanderai à madame de vouloir bien me renvoyer a Paris ou dans
quelque autre terre de madame, car je fais serment que je mourrais ici
au bout de trois jours.
--Ma chère Suzette, répondit Marcelle avec beaucoup de douceur, je n'ai
plus d'autre terre, et je ne retournerai probablement jamais demeurer à
Paris. Je n'ai plus de fortune, mon enfant, et il est probable que je ne
pourrai vous garder longtemps à mon service. Puisque ce séjour vous est
odieux, il est inutile que je vous l'impose durant quelques jours. Je
vais vous payer vos gages et votre voyage. La patache qui nous a amenées
n'est pas repartie. Je vous donnerai de bonnes recommandations, et mes
parents vous aideront à vous placer.
--Mais comment madame veut-elle que je m'en aille comme cela toute
seule? Vraiment, c'était bien la peine de m'amener si loin dans un pays
perdu!
--J'ignorais que j'étais ruinée, et je viens de l'apprendre à l'instant
même, répondit Marcelle avec calme; ne me faites donc pas de reproches,
c'est involontairement que je vous ai causé cette contrariété.
D'ailleurs, vous ne partirez pas seule; Lapierre retournera à Paris avec
vous.
--Madame renvoie aussi Lapierre? reprit Suzette consternée.
--Je ne renvoie pas Lapierre. Je le rends à ma belle-mère, qui me
l'avait donné, et qui reprendra avec plaisir ce vieux et bon serviteur.
Allez dîner, Suzette, et préparez-vous à partir.
Confondue du sang-froid et de la tranquille douceur de sa maîtresse,
Suzette fondit en larmes, et, par un retour d'affection, peut-être
irréfléchi, elle la supplia de lui pardonner et de la garder auprès
d'elle.
--Non, ma chère fille, répondit Marcelle, vos gages sont désormais
au-dessus de ma position. Je vous regrette malgré vos travers, et
peut-être me regretterez-vous aussi malgré mes défauts. Mais c'est un
sacrifice inévitable, et le moment où nous sommes n'est pas celui de la
faiblesse.
--Et que va devenir madame? sans fortune, sans domestiques, et avec
un petit enfant sur les bras, dans un pareil désert! Ce pauvre petit
Edouard!
--Ne vous affligez pas, Suzette; vous vous placerez certainement chez
quelqu'un de ma connaissance. Nous nous reverrons. Vous reverrez
Edouard. Ne pleurez pas devant lui, je vous en supplie!
Suzette sortit; mais Marcelle n'avait pas encore mis sa plume dans
l'encre pour écrire, que le grand farinier parut devant elle, portant
Edouard sur un bras, et un sac de nuit sur l'autre.
--Ah! lui dit Marcelle en recevant l'enfant qu'il déposa sur ses genoux,
vous êtes donc toujours occupé à m'obliger, monsieur Louis? Je suis bien
aise que vous ne soyez pas encore parti. Je ne vous avais presque pas
remercié, et j'aurais eu du regret de ne pas vous dire adieu.
--Non, je ne suis pas encore parti, dit le meunier, et à dire vrai, je
ne suis pas très-pressé de m'en aller. Mais tenez, Madame, si ça vous
est égal, vous ne m'appellerez plus _monsieur_. Je ne suis pas un
monsieur, et de votre part ça me contrarie à présent, cette cérémonie!
vous m'appellerez Louis tout court, ou Grand-Louis, comme tout le monde.
[Illustration: Le groupe qui se présentait se composait de trois
générations.]
--Mais je vous ferai observer que cela sera très contraire à l'égalité,
et que d'après vos réflexions de ce matin...
--Ce matin j'étais une bête, un cheval, et un cheval de moulin qui pis
est. J'avais des préventions... à cause de la noblesse et de votre
mari... que sais-je? Si vous m'aviez appelé Louis, je crois que je vous
aurais appelée... Comment vous appelez-vous?
---Marcelle.
--J'aime assez ce nom-là, madame Marcelle! Eh bien! je vous appellerai
comme cela: ça ne me rappellera plus monsieur le baron.
--Mais si je ne vous appelle plus monsieur, vous m'appellerez donc
Marcelle tout court? dit madame de Blanchemont en riant..
--Non, non, vous êtes une femme... et une femme comme il y en a peu, le
diable m'emporte!... Tenez, je ne m'en cache pas, je vous porte dans mon
coeur, surtout depuis un moment.
--Pourquoi depuis un moment, Grand-Louis? dit Marcelle qui commençait à
écrire et qui n'écoutait plus le meunier qu'à demi.
--C'est que pendant que vous causiez avec votre fille de chambre, tout
à l'heure, j'étais là dans l'escalier avec votre coquin d'enfant qui me
faisait mille niches pour m'empêcher d'avancer, et, malgré moi, j'ai
entendu tout ce que vous disiez. Je vous en demande pardon.
--Il n'y a pas de mal à cela, dit Marcelle; ma position n'est pas un
secret, puisque je la faisais connaître à Suzette, et, d'ailleurs, je
suis certaine qu'un secret serait bien placé entre vos mains.
--Un secret de vous serait placé dans mon coeur, reprit le meunier
attendri. Ah çà! vous ne saviez donc pas, avant de venir ici, que vous
étiez ruinée?
--Non, je ne le savais pas. C'est M. Bricolin qui vient de me
rapprendre. Je m'attendais à des pertes réparables, voila tout.
--Et vous n'en avez pas plus de chagrin que cela?
Marcelle, qui écrivait, ne songea pas à répondre mais au bout d'un
instant, elle leva les yeux sur le Grand-Louis, et le vit debout devant
elle, les bras croisés et la contemplant avec une sorte d'enthousiasme
naïf et d'étonnement Profond.
[Illustration: M Bricolin était un homme de cinquante ans.]
--C'est donc bien surprenant, lui dit-elle, de voir une personne qui
perd sa fortune sans perdre l'esprit. D'ailleurs, ne me reste-il pas de
quoi vivre?
--Ce qui vous reste, je le sais à peu près. Je connais vos affaires
peut-être mieux que vous; car le père Bricolin, quand il a bu un coup,
aime à causer, et il m'a assez cassé la tête de tout cela, alors que ça
ne m'intéressait guère. Mais c'est égal, voyez-vous; une personne qui
voit sans sourciller un million d'un côté et un demi-million de l'autre,
s'en aller de devant elle... crac! en un clin d'oeil... je n'ai jamais
vu cela, et je ne le comprends pas encore!
--Vous comprendriez encore moins si je vous disais que, quant à ce qui
me concerne, cela me fait un plaisir extrême.
--Ah! mais par rapport à votre fils! dit le meunier en baissant la voix
pour que l'enfant qui jouait dans la pièce voisine n'entendît pas ses
paroles.
--Au premier moment j'ai été un peu effrayée, répondit Marcelle, et
puis, je me suis bientôt consolée. Il y a longtemps que je me dis que
c'est un malheur que de naître riche, et d'être destiné à l'oisiveté, à
la haine des pauvres, à l'égoïsme et à l'impunité que donne la richesse.
J'ai regretté bien souvent de n'être pas fille et mère d'ouvrier. A
présent, Louis, je serai du peuple, et les hommes comme vous ne se
méfieront plus de moi.
--Vous ne serez pas du peuple, dit le meunier; il vous reste encore une
fortune qu'un homme du peuple regarderait comme immense, quoique ce ne
soit pas grand'chose pour vous. D'ailleurs ce petit enfant a des parents
riches qui ne le laisseront pas élever comme un pauvre. Tout cela,
madame Marcelle, c'est donc des romans que vous vous faites; mais où
diable avez-vous donc pris ces idées-là? Il faut que vous soyez une
sainte, le diable n`enlève! Ça me fait un singulier effet de vous
entendre dire des choses pareilles, quand toutes les autres personnes
riches ne songent qu'à le devenir davantage. Vous êtes la première de
votre espèce que je vois. Est-ce qu'il y a à Paris d'autres riches et
d'autres nobles qui pensent comme vous?
---Il n'y en a guère, je dois en convenir. Mais ne m'en faites pas tant
de mérite, Grand-Louis. Un jour viendra où je pourrai peut-être vous
faire comprendre pourquoi je suis ainsi.
--Faites excuse, mais je m'en doute.
--Non.
--Si fait, et la preuve, c'est que je ne peux pas vous le dire. Ce sont
des affaires délicates, et vous me diriez que je suis trop osé de
vous questionner là-dessus. Si vous saviez pourtant, comme sur ce
chapitre-là, je suis penaud et capable de comprendre les peines des
autres! Je vous dirai mes soucis, moi! Oui, le tonnerre m'écrase! je
vous les dirai. Il n'y aura que vous et ma mère qui saurez cela. Vous me
direz quelques bonnes paroles qui me remettront peut-être l'esprit.
--Et si je vous disais, à mon tour, que je m'en doute?
--Vous devez vous en douter! preuve qu'il y a de l'amour et de l'argent
mêlés dans toutes ces affaires-là.
--Je veux que vous me fassiez vos confidences, Grand-Louis; mais voici
le vieux Lapierre qui monte. Nous nous reverrons bientôt, n'est-ce pas?
--Il le faut, dit le meunier en baissant la voix, car j'ai sur vos
affaires avec le Bricolin bien des choses à vous demander. J'ai peur
que ce gaillard-là ne vous mène un peu trop durement, et qui sait!
tout paysan que je suis, je pourrais peut-être vous rendre service.
Voulez-vous me traiter en ami?
--Certainement.
--Et vous ne ferez rien sans m'avertir?
--Je vous le promets, ami. Voici Lapierre.
--Faut-il que je m'en aille?
--Allez ici à côté, avec Edouard. J'aurai peut-être besoin de vous
consulter, si vous avez le temps d'attendre quelques minutes de plus.
--C'est dimanche... D'ailleurs, ça serait tout autre jour...!
X.
CORRESPONDANCE.
Lapierre entra. Suzette lui avait déjà tout dit. Il était pâle et
tremblant. Vieux et incapable d'un service pénible, il n'était pour
Marcelle qu'un porte-respect en voyage. Mais, sans le lui avoir jamais
exprimé, il lui était sincèrement attaché, et, malgré l'aversion qu'il
éprouvait déjà, aussi bien que Suzette, pour la Vallée-Noire et le vieux
château, il refusa de quitter sa maîtresse et déclara qu'il la servirait
pour aussi peu de gages qu'elle jugerait à propos de lui en donner.
Marcelle, touchée de son noble dévouement, lui serra affectueusement les
mains, et vainquit sa résistance en lui démontrant qu'il lui serait plus
utile en retournant à Paris qu'en restant à Blanchemont. Elle voulait
se défaire de son riche mobilier, et Lapierre était très-capable de
présider à cette vente, d'en recueillir le prix et de le consacrer au
paiement des petites dettes courantes que madame de Blanchemont avait pu
laisser à Paris. Probe et entendu, Lapierre fut flatté de jouer le rôle
d'une espèce d'homme d'affaires, d'un homme de confiance, à coup sûr, et
de rendre service à celle dont il se séparait à regret. Les arrangements
de départ furent donc faits. Ici, Marcelle, qui pensait à tous les
détails de sa position avec un sang-froid remarquable, rappela le
Grand-Louis et lui demanda s'il pensait qu'on put vendre dans le pays la
calèche qu'elle avait laissée à ***.
--Ainsi vous brûlez vos vaisseaux? répondit le meunier. Tant mieux pour
nous! Vous resterez peut-être ici, et je ne demande qu'à vous y garder.
Je vais souvent à *** pour des affaires que j'y ai, et pour voir une de
mes soeurs qui y est établie. Je sais à peu près tout ce qui se passe
dans ce pays-là, et je vois bien d'ailleurs que tous nos bourgeois,
depuis quelques années, ont la rage des belles voitures et de toutes les
choses de luxe. J'en sais un qui veut en faire venir une de Paris; la
vôtre est toute rendue, ça lui épargnera la dépense du transport, et
dans notre pays, tout en faisant de grosses folies, on regarde encore
aux petites économies. Elle m'a paru belle et bonne, cette voiture.
Combien cela vaut-il, une affaire comme ça?
--Deux mille francs.
--Voulez-vous que j'aille avec M. Lapierre jusqu'à ***? Je le mettrai en
rapport avec les acheteurs, et il touchera l'argent, car chez nous on ne
paie comptant qu'aux étrangers.
--Si ce n'était pas abuser de votre temps et de votre obligeance, vous
feriez seul cette affaire.
--J'irai avec plaisir; mais ne parlez pas de cela à M. Bricolin, il
serait capable de vouloir l'acheter, lui, la calèche!
--Eh bien! pourquoi non?
--Ah bon! il ne manquerait plus que ça pour faire tourner la tête à...
aux personnes de sa famille! D'ailleurs, le Bricolin trouverait moyen de
vous la payer moitié de ce qu'elle vaut. Je vous dis que je m'en charge.
--En ce cas, vous me rapporterez l'argent, s'il est possible? car je
croyais avoir à en toucher ici, au lieu qu'il me faudra sans doute en
restituer.
--Eh bien, nous partirons ce soir; à cause du dimanche, ça ne me
dérangera pas; et si je ne reviens pas demain soir ou après-demain matin
avec deux mille francs, prenez-moi pour un vantard.
--Que vous êtes bon, vous! dit Marcelle en songeant à la rapacité de son
riche fermier.
--Il faudra que je vous rapporte aussi vos malles, que vous avez
laissées là-bas? dit le Grand-Louis.
--Si vous voulez bien louer une charrette et me les faire envoyer...
--Non pas! à quoi bon louer un homme et un cheval? Je mettrai Sophie au
tombereau, et je parie que mademoiselle Suzette aimera mieux voyager en
plein air sur une boite de paille, avec un bon conducteur comme moi,
qu'avec cet enragé patachon dans son panier à salade. Ah ça! tout n'est
pas dit. Il vous faut une servante, celles de M. Bricolin ont trop
d'occupation pour amuser votre coquin d'enfant du matin au soir. Ah! si
j'avais le temps, moi! nous ferions une belle vie ensemble, avec ça que
j'adore les enfants et que celui-là a plus d'esprit que moi! je vas vous
prêter la petite Fanchon, la servante à ma mère. Nous nous en passerons
bien pendant quelque temps. C'est une petite fille qui aura soin du
petit comme de la prunelle de ses yeux, et qui fera tout ce que vous lui
commanderez. Elle n'a qu'un défaut, c'est de dire trois fois _plaît-il?_
à chaque parole qu'on lui adresse Mais que voulez-vous, elle s'imagine
que c'est une politesse, et qu'on la gronderait si elle ne faisait pas
semblant d'ètre sourde.
--Vous êtes ma Providence, dit Marcelle, et j'admire que, dans une
situation qui devait me susciter mille embarras, il se trouve sur mon
chemin un coeur excellent qui vienne à mon secours.
--Bah! bah! ce sont de petits services d'amitié, que vous me rendrez
d'une autre façon. Vous m'avez déjà grandement servi, sans vous en
douter, depuis que vous êtes ici!
--Et comment cela?...
--Ah! dame! nous causerons de cela plus tard, dit le meunier d'un air
mystérieux, et avec un sourire où le sérieux de sa passion faisait un
étrange contraste avec l'enjouement de son caractère.
Le départ du meunier et des domestiques ayant été résolu d'un commun
accord pour le soir même, _à la fraîche_, comme disait Grand-Louis,
Marcelle, n'ayant plus que quelques instants pour écrire avant le dîner
de la ferme, traça rapidement les deux billets suivants:
PREMIER BILLET.
_Marcelle, baronne de Blanchemont, à la comtesse
de Blanchemont, sa belle-mère._
«Chère maman,
«Je m'adresse à vous comme à la plus courageuse des femmes et à la
meilleure tête de la famille, pour vous annoncer et vous charger
d'annoncer au respectable comte et à nos autres chers parents, une
nouvelle qui vous affectera, j'en suis sûre, plus que moi. Vous m'avez
souvent fait part de vos appréhensions, et nous avons trop causé du
sujet qui m'occupe en ce moment pour que vous ne m'entendiez pas à
demi-mot. _Il n'y a plus rien_ (mais rien) _de la fortune d'Édouard_.
De la mienne, il reste deux cent cinquante mille ou trois cent mille
francs. Je ne connais encore ma situation que par un homme qui serait
intéressé à exagérer le désastre, si la chose était possible, mais qui
a trop de bon sens pour tenter de me tromper, puisque demain,
après-demain, je puis m'instruire par moi-même. Je vous renvoie le bon
Lapierre, et n'ai pas besoin de vous engager à le reprendre chez vous.
Vous me l'aviez donné pour qu'il mît un peu d'ordre et d'économie dans
les dépenses de la maison. Il a fait son possible; mais qu'était-ce que
ces épargnes domestiques, lorsqu'au dehors la prodigalité était sans
contrôle et sans limites? De petites raisons qu'il vous expliquera
lui-même me forcent à brusquer son départ; voilà pourquoi je vous écris
en courant, et sans entrer dans des détails que je ne possède pas
moi-même, et qui viendront plus tard. Je tiens à ce que Lapierre vous
voie seule et vous remette ceci, afin que vous ayez quelques heures ou
quelques jours au besoin pour préparer le comte à cette révélation. Vous
l'adoucirez en lui disant mille fois tout ce que vous savez de moi,
combien je suis indifférente aux jouissances de la richesse, et combien
je suis incapable de maudire qui que ce soit et quoi que ce soit dans le
passé. Comment ne pardonnerais-je pas à celui qui a eu le malheur de ne
pas vivre assez pour tout réparer! Chère maman, que sa mémoire reçoive
de votre coeur et du mien une entière et facile absolution!
«Maintenant, deux mots sur Édouard et sur moi, qui ne faisons qu'un
dans cette épreuve de la destinée. Il me restera, je l'espère, de quoi
pourvoir à tous ses besoins et à son éducation. Il n'est pas d'âge à
s'affliger de pertes qu'il ignore et qu'il sera bon de lui laisser
ignorer autant que possible lorsqu'il sera capable de les comprendre.
N'est-il pas heureux pour lui que ce changement dans sa situation
s'opère avant qu'il ait pu se faire un besoin de vivre dans l'opulence?
Si c'est un malheur d'être réduit au nécessaire (ce n'en est pas un
à mes yeux), il ne le sentira pas, et, habitué désormais à vivre
modestement, il se croira assez riche. Puisqu'il était destiné à tomber
dans une condition médiocre, c'est donc un bienfait de la Providence de
l'y avoir fait descendre dans un âge où la leçon, loin d'être amère, ne
peut que lui être utile. Vous me direz que d'autres héritages lui sont
réservés. Je suis étrangère à cet avenir, et ne veux, en aucune façon,
en profiter d'avance. Je refuserais presque comme un affront les
sacrifices que sa famille voudrait s'imposer pour me procurer ce qu'on
appelle un genre de vie honorable. Dans l'appréhension de ce que je
viens d'apprendre, j'avais déjà fait mon plan de conduite. Je viens de
m'y conformer, et rien au monde ne m'en fera départir. Je suis résolue
à m'établir en province, au fond d'une campagne, où j'habituerai les
premières années de mon fils à une vie laborieuse et simple, et où il
n'aura pas le spectacle et le contact de la richesse d'autrui pour
détruire le bon effet de mes exemples et de mes leçons. Je ne perds pas
l'espérance d'aller vous le présenter quelquefois, et vous verrez avec
plaisir un enfant robuste et enjoué, au lieu de cette frêle et rêveuse
créature pour l'existence de laquelle nous n'avions cessé de trembler.
Je sais les droits que vous avez sur lui et le respect que je dois à vos
volontés et à vos conseils; mais j'espère que vous ne blâmerez pas mon
projet, et que vous me laisserez gouverner cette enfance durant laquelle
les soins assidus d'une mère et les salutaires influences de la campagne
seront plus utiles que les leçons superficielles d'un professeur
grassement payé, des exercices de manège et des promenades en voiture
au bois de Boulogne. Quant à moi, ne vous inquiétez nullement; je n'ai
aucun regret à ma vie nonchalante et à mon entourage d'oisiveté. J'aime
la campagne de passion, et j'occuperai les longues heures que le monde
ne me volera plus à m'instruire pour instruire mon fils. Vous avez eu
jusqu'ici quelque confiance en moi, voici le moment d'en avoir une
entière. J'ose y compter, sachant que vous n'avez qu'à interroger votre
âme énergique et votre coeur profondément maternel pour comprendre mes
desseins et mes résolutions.
«Tout cela rencontrera bien quelque opposition dans les idées de la
famille; mais quand vous aurez prononcé que j'ai raison, tous seront
de votre avis. Je remets donc notre présent et notre avenir entre vos
mains, et je suis avec dévouement, tendresse et respect, à vous pour la
vie.
Marcelle.»