bravade enjouée, n'est ni à son champ d'avoine, ni à la garenne; je
l'ai aperçu en passant qui buvait chopine et pinte avec M. le curé au
presbytère.
--Ah! oui! dit la mère Bricolin, il doit être au _précipitère_. M. le
curé a grand soif et grand faim après la grand'messe, et il aime qu'on
lui tienne compagnie. Dismoi, Louis, mon enfant, veux-tu aller le
chercher, toi qui es si complaisant?
--J'y vas tout de suite, dit le meunier qui n'avait pas bougé à
l'injonction de la fermière.
Et il sortit en courant.
Si vous le trouvez complaisant, celui-là, grommela madame Bricolin en
regardant sa belle-mère avec humeur, vous n'êtes pas difficile.
--Oh! maman, il ne faut pas dire cela, dit d'une voix douce la belle
Rose Bricolin. Grand-Louis a bien bon coeur.
--Et qu'est-ce que vous voulez en faire de son bon coeur? riposta la
Bricolin avec une irritation croissante. Qu'est-ce que vous avez donc
pour lui toutes les deux, depuis quelque temps?
--Mais, maman, c'est toi qui es injuste avec lui depuis quelque temps,
répondit Rosé, qui ne paraissait pas craindre beaucoup sa mère, habituée
qu'elle était à la protection de son aïeule. Tu le rudoies toujours, et
pourtant tu sais que papa l'estime beaucoup.
--Toi, tu ferais mieux, dit la fermière, d'aller, au lieu de raisonner,
préparer ta chambre, qui est la mieux arrangée de la maison, pour
madame, qui aura peut-être envie de se reposer avant l'heure du dîner.
Madame nous excusera si elle n'est pas très-bien logée ici. Ce n'est
que l'année dernière que défunt M. de Blanchemont a consenti à faire
arranger un peu le château neuf, qui était quasi aussi délabré que
l'ancien, et c'est alors seulement que nous avons pu commencer à nous
meubler un peu convenablement au renouvellement de notre bail. Rien
n'est terminé, les papiers ne sont pas encore collés dans toutes les
chambres, et nous attendons des commodes et des lits qui ne sont pas
encore arrivés de Bourges. Nous en avons aussi qui ne sont pas encore
déballés. Nous sommes vraiment sens dessus dessous depuis que les
ouvriers ont tout bouleversé ici.
Les embarras domestiques que madame Bricolin signalait ainsi par un
discours de rigueur, étaient absolument motivés comme ceux que Marcelle
avait pu remarquer à l'extérieur de la maison. L'économie, jointe
à l'apathie, faisait traîner les dépenses en longueur, et reculait
indéfiniment le moment de jouir du luxe qu'on voulait, qu'on pouvait, et
qu'on n'osait encore se permettre. La pièce triste et enfumée où l'on
avait été surpris par la châtelaine était la plus laide et la plus
malpropre du château neuf. C'était a la fois une cuisine, une salle à
manger et un parloir. Les poules y avaient accès, à cause de la porte au
rez-de-chaussée constamment ouverte, le soin de les chasser étant une
des occupations incessantes de la fermière, comme si l'état de colère et
les actes de rigueur perpétuelle où l'entretenaient les récidives de
la volaille eussent été nécessaires à son besoin d'agir et de châtier.
C'est là qu'on recevait les paysans avec lesquels on avait des relations
de tous les instants; et, comme leurs pieds crottés et le sans-gêne de
leurs habitudes eussent inévitablement gâté les parquets et les meubles,
on n'y faisait usage que de grossières chaises de paille et de bancs
de bois posés sur les dalles nues et inutilement balayées dix fois par
jour. Les mouches, qui y tenaient cour plénière, et le feu qui brûlait
à toute heure et en toute saison dans la vaste cheminée ornée de
crémaillères de toutes dimensions, rendaient cette pièce fort
désagréable en été. Et pourtant c'est là que se tenait continuellement
la famille, et lorsqu'on fit passer Marcelle dans la pièce voisine, il
lui fut aisé de voir que cette espèce de salon était encore vierge,
quoiqu'il fût arrangé depuis un an. Il était décoré avec le luxe
grossier des chambres d'auberge. Le parquet tout neuf n'avait pas encore
reçu l'encaustique et le cirage. Les rideaux d'indienne voyante étaient
suspendus par leurs ornements de cuivre estampés d'un goût détestable.
La garniture de la cheminée répondait à l'éclat et à la laideur de ces
ornements prétendus renaissance. Un guéridon fort riche, sur lequel on
devait un jour prendre le café, avait tous ses bronzes dorés encore
enveloppés de papier et de ficelle. Le meuble était couvert de housses
à carreaux rouges et blancs, sous lesquelles le damas de laine était
destiné à s'user sans voir le jour; et, comme on ne connaît point encore
dans ces fermes la distinction du salon avec la chambre à coucher, deux
lits d'acajou, non encore garnis de rideaux, étaient disposés en long,
les pieds en avant vers la fenêtre, à droite et à gauche de la porte
d'entrée. On se disait à l'oreille dans la famille que ce serait la
chambre de noces de Rose.
Marcelle trouva cette maison si déplaisante, qu'elle résolut de n'y
pas demeurer. Elle déclara qu'elle ne voulait pas causer le moindre
dérangement à ses hôtes, et qu'elle chercherait dans le hameau quelque
maison de paysan où elle pût prendre gite, à moins qu'il n'y eût dans
le vieux château quelque chambre habitable. Cette dernière idée parut
causer quelque souci à madame Bricolin, et elle n'épargna rien pour en
détourner son hôtesse.
--Il est bien vrai, dit-elle, qu'il y a toujours au vieux château ce
qu'on appelle la chambre du maître. Lorsque M. le baron, votre défunt
mari, nous faisait l'honneur de passer par ici, comme il nous écrivait
toujours d'avance pour nous prévenir de son arrivée, nous avions soin
de tout nettoyer, afin qu'il ne s'y trouvât pas trop mal. Mais ce
malheureux château est si triste, si délabré...! Les rats et les oiseaux
de nuit font là dedans un vacarme si épouvantable, et, d'ailleurs, les
toitures sont en si mauvais état, et les murs si branlants, qu'il n'y a
vraiment pas de sûreté à y dormir. Je ne conçois pas le goût que M. le
baron avait pour cette chambre. Il n'en voulait pas accepter chez nous,
et on aurait dit qu'il se serait cru dégradé s'il eût passé une nuit ici
ailleurs que sous le toit de son vieux château.
--J'irai voir cette chambre, dit Marcelle, et pour peu qu'on y puisse
dormir à couvert, c'est tout ce qu'il me faut. En attendant, je vous
supplie de ne rien déranger chez vous. Je ne veux en aucune façon vous
être à charge.
Rose exprima le désir qu'elle aurait au contraire à céder son
appartement à madame de Blanchemont, dans des termes si aimables et avec
une physionomie si prévenante, que Marcelle lui prit doucement la main
pour la remercier, mais sans changer de résolution. L'aspect du château
neuf, joint à une répugnance instinctive pour madame Bricolin, lui
firent refuser obstinément l'hospitalité qu'elle avait fini par accepter
de grand coeur au moulin.
Elle se débattait encore contre les cérémonieuses importunités de la
fermière, lorsque M. Bricolin arriva.
VIII.
LE PAYSAN PARVENU.
M. Bricolin était un homme de cinquante ans, robuste et d'une figure
régulière. Mais l'embonpoint avait envahi ses membres ramassés, ainsi
qu'il arrive à tous les campagnards à leur aise, qui, passant leurs
journées au grand air, à cheval la plupart du temps, et menant une vie
active mais non pénible, ont juste assez de fatigue pour entretenir
l'exubérance de leur santé et la complaisance de leur appétit. Grâce
à ce stimulant d'un air vif et d'un exercice continuel, ces hommes
supportent quelque temps sans malaise des excès de table journaliers,
et, quoique dans leurs occupations champêtres ils soient vêtus d'une
manière peu différente des paysans, il est impossible de les confondre
avec eux, même au premier coup d'oeil. Tandis que le paysan est toujours
maigre, bien proportionné et d'un teint basané qui a sa beauté, le
bourgeois de campagne est toujours, dès l'âge de quarante ans, affligé
d'un gros ventre, d'une démarche pesante et d'un coloris vineux qui
vulgarisent et enlaidissent les plus belles organisations.
Parmi ceux qui ont fait leur fortune eux-mêmes et qui ont commencé leur
vie par la sobriété forcée du paysan, on ne trouverait guère d'exception
à cet épaississement de la forme et à cette altération de la peau. Car
c'est une observation proverbiale que lorsque le paysan commence à se
nourrir de viande et à boire du vin à discrétion, il devient incapable
de travailler, et que le retour à ses premières habitudes lui serait
infailliblement et promptement mortel. On peut donc dire que l'argent
passe dans leur sang, qu'ils s'y attachent de corps et d'âme, et que la
vie ou la raison doit fatalement succomber chez eux à la perte de leur
fortune. Toute idée de dévouement à l'humanité, toute notion religieuse,
sont presque incompatibles avec cette transformation que le bien-être
opère dans leur être physique et moral. Il serait fort inutile
de s'indigner contre eux. Ils ne peuvent pas être autrement. Ils
s'engraissent pour arriver à l'apoplexie ou à l'imbécillité. Leurs
facultés pour l'acquisition et la conservation de la richesse,
très-développées d'abord, s'éteignent vers le milieu de leur carrière,
et, après avoir fait fortune avec une rapidité et une habileté
remarquables, ils tombent de bonne heure dans l'apathie, le désordre et
l'incapacité. Aucune idée sociale, aucun sentiment de progrès ne les
soutient. La digestion devient l'affaire de leur vie, et leur richesse
si vigoureusement acquise est, avant qu'ils l'aient consolidée, engagée
dans mille embarras et compromise par mille maladresses... sans parler
de la vanité qui les précipite dans des spéculations au-dessus de leur
crédit; si bien que tous ces riches sont presque toujours ruinés au
moment où ils font le plus d'envieux.
M. Bricolin n'en était pas encore là. Il était à cet âge où l'activité
et la volonté dans toute leur force, peuvent encore lutter contre la
double ivresse de l'orgueil et de l'intempérance. Mais il suffisait de
voir ses yeux un peu bridés, son vaste abdomen, son nez luisant, et le
tremblement nerveux que l'habitude du coup du matin (c'est-à-dire les
deux bouteilles de vin blanc à jeun en guise de café), donnait à sa main
robuste, pour présager l'époque prochaine où cet homme si dispos, si
matinal, si prévoyant et si impitoyable en affaires, perdrait la santé,
la mémoire, le jugement et jusqu'à la dureté de son âme, pour devenir un
ivrogne épuisé, un bavard très-lourd, et un maître facile à tromper.
Sa figure avait été belle, quoique dépourvue absolument de distinction.
Ses traits courts et fortement accentués annonçaient une énergie et
une âpreté peu communes. Il avait l'oeil vif, noir et dur, la bouche
sensuelle, le front étroit et bas, les cheveux crépus, la parole
brève et rapide. Il n'y avait point de fausseté dans son regard, ni
d'hypocrisie dans ses manières. Ce n'était point un homme fourbe, et
le grand respect qu'il avait pour le tien et le mien, aux termes de la
société actuelle, le rendait incapable de friponnerie. D'ailleurs, le
cynisme de sa cupidité l'empêchait de farder ses intentions, et quand
il avait dit à son semblable: «Mon intérêt est contraire au tien,» il
pensait lui avoir démontré qu'il agissait en vertu du droit le plus
sacré, et qu'il avait fait acte de haute loyauté en le lui annonçant.
_Demi-bourgeois, demi-manant,_ il portait le dimanche un costume mixte
entre le paysan et le _monsieur_. Son chapeau avait la forme plus basse
que celui des uns, et les bords moins larges que celui des autres. Il
avait une blouse grise à ceinture et à plis fixés sur sa taille courte,
qui lui donnait l'aspect d'une barrique cerclée. Ses guêtres exhalaient
une odeur d'étable indélébile, et sa cravate de soie noire était d'un
luisant graisseux. Ce personnage, court et brusque, fit une impression
désagréable sur Marcelle, et sa conversation prolixe, roulant toujours
sur l'argent, lui fut encore moins sympathique que les prévenances
désobligeantes de sa moitié.
Voici quel fut à peu près le résumé du bavardage de deux heures qu'elle
eut à subir de la part de maître Bricolin. La propriété de Blanchemont
était chargée d'hypothèques pour un grand tiers de sa valeur. Feu M. le
baron avait en outre demandé des avances considérables sur les fermages,
et avec des intérêts énormes que M. Bricolin _avait été forcé d'exiger_,
vu la difficulté de se procurer de l'argent et le taux usuraire établi
dans le pays. Madame de Blanchemont devait se soumettre à des conditions
encore plus dures, si elle voulait continuer le système auquel son mari
avait été autorisé par elle; ou bien, avant de demander les revenus,
elle devait payer l'arriéré, capital et intérêts, et intérêt des
intérêts, somme qui s'élevait à plus de cent mille francs. Quant aux
autres créanciers, ils voulaient rentrer dans leurs fonds entièrement,
ou garder leur créance entière à titre de placement. Il fallait donc
vendre la terre ou trouver promptement des capitaux; en un mot, la terre
valait huit cent mille francs, elle était grevée de quatre cent mille
francs de dettes, sans compter celle envers M. Bricolin. Il restait
trois cent mille francs, unique fortune désormais de madame de
Blanchemont, indépendante de celle que son mari avait ou n'avait pas
laissée à son fils et dont elle ne connaissait pas encore la situation.
Marcelle était loin de s'attendre à de si grands désastres, elle n'en
avait pas prévu la moitié. Les créanciers n'avaient pas encore réclamé,
et, bien nantis de leurs titres, ils attendaient, M. Bricolin tout le
premier, que la veuve s'informât de sa position pour lui demander le
paiement intégral ou la continuation du revenu que l'emprunt leur
assurait. Lorsqu'elle demanda à Bricolin pourquoi, depuis un mois
qu'elle était veuve, il ne lui avait pas fait connaître l'état de ses
affaires, il lui répondit avec une brutale franchise qu'il n'avait pas
de raison pour se presser, que sa créance était bonne, et que chaque
jour d'indifférence de la part du propriétaire était un jour de profit
pour le fermier, pendant lequel il cumulait les intérêts de son argent
sans rien aventurer. Ce raisonnement péremptoire éclaira promptement
Marcelle sur le genre de moralité de M. Bricolin.
--C'est juste, lui répondit-elle en souriant avec une ironie que le
fermier ne daigna pas comprendre. Je vois que c'est ma faute si chaque
jour que je laisse écouler dévore plus que le revenu auquel je croyais
pouvoir prétendre. Mais, dans l'intérêt de mon fils, je dois mettre
un terme à cette espèce de débâcle, et j'attends de vous, monsieur
Bricolin, un bon conseil à cet égard.
M. Bricolin, très surpris du calme avec lequel la dame de Blanchemont
venait d'apprendre qu'elle était à peu près ruinée, et encore plus de la
confiance avec laquelle elle le consultait, la regarda entre les deux
yeux. Il vit dans sa physionomie une sorte de défi malicieux porté par
la plus parfaite candeur à sa cupidité.
--Je vois bien, dit-il, que vous voulez me tenter, mais je ne veux pas
m'exposer à des reproches de la part de votre famille. Cela fait tort à
un homme d'être accusé de complaisance intéressée à des prêts usuraires.
Il faut, madame de Blanchemont, que je vous parle sérieusement; mais ici
les murs sont trop minces, et ce que j'ai à vous dire n'a pas besoin
d'être ébruité. Si vous voulez faire semblant de venir avec moi examiner
le vieux château, je vous dirai, 1° ce que je vous conseillerais de
faire si j'étais votre parent; 2° ce que, étant votre créancier, je
désire que vous fassiez; vous verrez s'il y a un troisième avis à
examiner. Je ne le pense pas.
Si le vieux château n'eût pas été entouré d'orties, de mares stagnantes
et fétides, et de mille décombres mutilés qui n'avaient plus aucune
autre physionomie que celle d'un désordre barbare, c'eût été un débris
du passé assez pittoresque. Il y avait un reste de fossé avec de grands
roseaux, de superbes lierres sur toute une face du bâtiment, et un
éboulement où des cerisiers sauvages avaient acquis un développement
magnifique. Ce côté ne manquait pas de poésie. M. Bricolin montra à
Marcelle la chambre que son mari avait coutume d'habiter en passant. Il
y avait un reste d'ameublement du temps de Louis XVI, très-malpropre
et très-fané. Cependant cette pièce était habitable, et madame de
Blanchemont résolut d'y passer la nuit.
--Cela contrariera un peu ma femme, qui tenait à honneur de vous
recevoir dans ses meubles, dit M. Bricolin; mais je ne connais rien de
plus mal à propos que de tourmenter les personnes. Si le vieux château
vous plaît, il ne faut pas disputer des goûts, comme on dit, et j y
ferai transporter vos effets. On mettra un lit de sangle dans ce cabinet
pour votre _fille de chambre_. En attendant, je vais vous parler
sérieusement de vos affaires, madame de Blanchemont: c'est le plus
pressé.
Et, tirant un fauteuil, Bricolin s'y installa et commença ainsi:
--D'abord, permettez-moi de vous demander si vous avez par devers vous
une autre fortune que la terre de Blanchemont? je ne crois pas, si je
suis bien informé.
--Je n'ai à moi rien autre chose, répondit Marcelle avec tranquillité.
--Et pensez-vous que votre fils ait à hériter d'une grosse fortune du
chef de son père?
--Je n'en sais rien. Si les propriétés de M. de Blanchemont sont aussi
grevées que la mienne....
--Ah! vous n'en savez rien? Vous ne vous occupez donc pas de vos
affaires? c'est drôle! Mais tous les nobles sont comme cela. Moi,
je suis obligé de connaître votre position. C'est mon métier et mon
intérêt. Or donc, voyant que feu M. le baron allait grand train, et ne
prévoyant pas qu'il mourrait si jeune, j'ai dû m'assurer des brèches
qu'il pouvait avoir faites à sa fortune, afin d'être en garde contre des
emprunts qui auraient pu excéder un jour la valeur des terres d'ici, et
me laisser sans garantie. J'ai donc fait courir et fureter les gens
du métier, et je sais, à un sou près, ce qui reste, _au jour
d'aujourd'hui_, à votre petit bonhomme.
--Faites-moi donc le plaisir de me l'apprendre, monsieur Bricolin.
--C'est facile, et vous pourrez le vérifier. Si je me trompe de dix
mille francs, c'est tout le bout du monde. Votre mari avait environ un
million de fortune, il reste cela au soleil, sauf qu'il y a neuf cent
quatre-vingt ou quatre-vingt-dix mille francs de dettes à payer.
--Ainsi, mon fils n'a plus rien? dit Marcelle troublée de cette
révélation nouvelle.
--Comme vous dites. Avec ce que vous avez il aura encore trois cent
mille francs un jour. C'est encore joli si vous voulez rassembler et
liquider cela. En terres, ça représente six ou sept mille livres de
rente. Si vous voulez le manger, c'est encore plus joli.
--Je n'ai pas l'intention de détruire l'unique avenir de mon fils. Mon
devoir est de me dégager autant que possible des embarras où je me
trouve.
--En ce cas, écoutez: Vos terres et les siennes rapportent deux pour
cent. Vous payez les intérêts de vos dettes quinze et vingt pour cent;
avec les intérêts cumulés, vous arriverez promptement à augmenter sans
fin le capital de la dette. Comment allez-vous faire?
--Il faut vendre, n'est-ce pas?
--Comme vous voudrez. Je crois que c'est dans votre intérêt bien
entendu, à moins que, pourtant, comme vous avez pour longtemps la
jouissance du bien de votre fils, vous ne préfériez profiter du
désordre, et faire votre part.
--Non, monsieur Bricolin, telle n'est pas mon intention.
--Mais vous pourriez encore tirer de l'argent de cette fortune-là, et
comme le petit a encore des grands parents dont il héritera, il pourrait
n'être pas banqueroutier à l'époque de sa majorité.
--C'est très-bien raisonné, dit froidement Marcelle; mais je veux agir
tout autrement. Je veux tout vendre afin que les dettes de la succession
n'excèdent pas le capital; et quant à ma fortune, je veux la liquider,
afin d'avoir le moyen d'élever convenablement mon fils.
--En ce cas, vous voulez vendre Blanchemont?
--Oui, monsieur Bricolin, tout de suite.
--Tout de suite? Oh! je le crois bien; quand on est dans votre position,
et qu'on veut en sortir franchement, il n'y a pas un jour à perdre,
puisque chaque jour fait un trou à la bourse. Mais croyez-vous que ce
soit bien facile de vendre une terre de cette importance tout de suite,
soit en bloc, soit en détail? Autant vaudrait dire que du jour au
lendemain on va vous bâtir un château comme celui-ci, assez solide pour
durer cinq ou six cents ans. Sachez donc _qu'au jour d'aujourd'hui_ on
ne remue de fonds que dans l'industrie, les chemins de fer et autres
grosses affaires où il y a cent pour cent à perdre ou à gagner. Quant
aux propriétés territoriales, c'est le diable à déloger. Dans notre
pays, tout le monde voudrait vendre, et personne ne veut acheter, tant
on est las d'enterrer dans les sillons de gros capitaux pour un mince
revenu. La terre est bonne pour quiconque y réside, en vit et y fait des
économies; c'est la vie des campagnards comme moi. Mais pour vous autres
gens des villes, c'est un revenu misérable. Ainsi donc, un bien de
cinquante, cent mille francs au plus, trouvera parmi mes pareils
des acquéreurs empressés. Un bien de huit cent mille francs dépasse
généralement nos moyens, et il vous faudra chercher, dans l'étude de
votre notaire à Paris un capitaliste qui ne sache que faire de ses
fonds. Pensez-vous qu'il y en ait beaucoup _au jour d'aujourd'hui_?
Quand on peut jouer à la bourse, à la roulette, aux _z'houliêres_, aux
chemins de fer, aux places et à mille autres gros jeux? Il vous faudra
donc rencontrer quelque vieux noble peureux qui aime mieux placer son
argent à deux pour cent, dans la crainte d'une révolution, que de se
lancer dans les belles spéculations qui tentent tout le monde _au
jour d'aujourd'hui_. Encore faudrait-il qu'il y eût une belle maison
d'habitation où un vieux rentier pût venir finir ses jours. Mais vous
voyez votre château? je n'en voudrais pas pour les matériaux. La
peine de le jeter par terre ne vaudrait pas ce qu'on en retirerait de
charpente pourrie et de moellons fendus. Ainsi donc, vous pouvez bien,
en faisant afficher votre terre, la vendre en bloc un de ces matins;
mais vous pouvez bien aussi attendre dix ans; car votre notaire aura
beau dire et imprimer sur ses pancartes, comme c'est l'usage, qu'elle
rapporte trois et trois et demi; on verra mon bail, et on saura que, les
impôts défalqués, elle n'en rapporte pas deux.
--Voire bail a peut-être été conclu en raison des avances que vous aviez
faites à M. de Blanchemont? dit Marcelle en souriant.
--Comme de juste! répondit Bricolin avec aplomb, et mon bail est de
vingt ans; il y en a un d'écoulé, reste dix-neuf. Vous le savez bien,
vous l'avez signé. Après cela, vous ne l'avez peut-être pas lu... Dame!
c'est votre faute.
--Aussi, je ne m'en prends à personne. Donc, je ne puis pas vendre en
bloc, mais en détail?
--En détail, vous vendrez bien, vous vendrez cher, mais on ne vous
paiera pas.
--Pourquoi cela?
--Parce que vous serez forcée de vendre à beaucoup de gens dont la
plupart ne seront pas solvables, à des paysans qui, les meilleurs,
s'acquitteront sou par sou à la longue, et, les plus gueux, qui se
laisseront tenter par l'amour de posséder un peu de terre, comme ils
font tous _au jour d'aujourd'hui_, et qu'il vous faudra exproprier au
bout de dix ans, sans avoir touché de revenu. Cela vous ennuiera de les
tourmenter?
--Et je ne m'y résoudrai jamais. Ainsi, monsieur Bricolin, selon vous,
je ne puis ni vendre ni conserver?
--Si vous voulez être raisonnable, ne pas vendre cher et palper du
comptant, vous pouvez vendre à quelqu'un que je connais.
--A qui donc?
--A moi.
--A vous, monsieur Bricolin?
--A moi, Nicolas-Étienne Bricolin.
--En effet, dit Marcelle, qui se rappela en cet instant quelques paroles
échappées au meunier d'Angibault; j'ai entendu parler de cela. Et
quelles sont vos propositions?
--Je m'arrange avec vos créanciers hypothécaires, je démembre la terre,
je vends à ceux-ci, j'achète à ceux-là, je garde ce qui est à ma
convenance et je vous paie le reste.
--Et les créanciers, vous les payez comptant aussi? Vous êtes énormément
riche, monsieur Bricolin?
--Non, je les fais attendre, et, d'une manière ou de l'autre, je vous en
débarrasse.
--Je croyais qu'ils voulaient tous être remboursés immédiatement; vous
me l'aviez dit?
--Ils seraient exigeants avec vous; ils me feront crédit, à moi.
--C'est juste. Je passe pour insolvable peut-être?