Grand-Louis. Les truites de la Vauvre ne me coûtent rien, c'est
aujourd'hui dimanche, et ces jours-là je pêche toute la matinée. Pour un
peu de lait, de pain et de farine qui ont servi à votre déjeuner, avec
quelque mauvaise volaille, nous ne serons pas ruinés. Ainsi, le service
n'est pas grand, et vous pouvez l'accepter de nous sans regret. Nous
ne vous le reprocherons pas, d'autant plus que nous ne vous reverrons
peut-être jamais.
--J'espère que si, répondit Marcelle, car je compte rester quelques
jours au moins à Blanchemont; je veux revenir remercier votre mère
et vous d'une hospitalité si cordiale et que je suis pourtant un peu
honteuse d'accepter ainsi.
--Et pourquoi avoir honte de recevoir un petit service des honnêtes
gens? Quand on est content de leur bon coeur, on est quitte envers eux.
Je sais bien que dans les grandes villes tout se paie, jusqu'à un verre
d'eau. C'est une vilaine coutume, et dans nos campagnes, on serait bien
malheureux si on ne s'obligeait pas les uns les autres. Allons, allons,
n'en parlons plus.
--Mais vous ne voulez donc pas que je revienne vous demander à déjeuner?
vous me forcez à m'abstenir de ce plaisir ou à devenir indiscrète.
--Cela c'est autre chose. Nous n'avons fait que notre devoir, en vous
donnant comme vous dites l'hospitalité; car enfin nous sommes élevés à
regarder cela comme un devoir; et, bien que la bonne coutume s'en aille
un peu, bien qu'aujourd'hui les pauvres gens, sans demander qu'on leur
paie ces petits services, acceptent presque tout ce qu'on leur donne en
partant, nous ne sommes pas d'avis, ma mère et moi, de changer les vieux
usages quand ils sont bons. S'il y avait eu aux environs une auberge
passable, je vous y aurais conduite hier soir, pensant que vous y seriez
mieux que chez nous, et voyant bien que vous aviez le moyen de payer
votre gîte. Mais il n'y en a point, ni bonne, ni mauvaise, et, à moins
d'être un homme sans coeur, je ne pouvais pas vous laisser passer la
nuit dehors. Croyez-vous que je vous aurais invitée à venir chez nous,
si j'avais eu l'intention de vous faire payer? Non, puisque, comme je
vous le dis, je ne suis pas aubergiste. Voyez, nous n'avons ni houx, ni
genêt à notre porte.
--J'aurais dû remarquer cela en entrant, dit Marcelle, et mettre plus de
discrétion dans ma conduite ici. Mais que répondez-vous à ma question?
Vous ne voulez donc pas que je revienne?
--Cela c'est autre chose. Je vous invite à revenir tant que vous
voudrez. Vous trouvez l'endroit joli, votre petit aime nos galettes. Ça
m'encourage à vous dire que toutes les fois que vous reviendrez, vous
nous ferez plaisir.
--Et vous me forcerez comme aujourd'hui à accepter tout _gratis_?
--Puisque je vous y invite? Je me suis donc mal expliqué?
--Et vous ne voyez pas que, selon moi, ce serait abuser de votre bon
coeur?
--Non, je ne vois pas cela. Quand on est invité, on use de son droit en
acceptant.
--Allons, dit madame de Blanchemont, vous avez la vraie politesse, je le
comprends, et dans notre monde on ne l'a pas. Vous m'enseignez que la
discrétion, celle qualité si vantée et malheureusement si nécessaire
parmi nous, est devenue telle depuis que la bienveillance s'est changée
en compliments, et depuis que le savoir-vivre n'est plus l'expression de
la sincère obligeance.
--Vous parlez bien, dit le meunier dont la figure s'éclaira d'un rayon
de vive intelligence, et je suis bien aise d'avoir eu l'occasion de vous
obliger, foi d'homme!
--En ce cas, vous me permettrez de vous recevoir à mon tour quand vous
viendrez à Blanchemont?
--Ah! cela, pardon! mais je n'irai pas chez vous. J'irai chez vos
fermiers, comme j'y vas souvent, porter du blé; et je vous saluerai avec
plaisir, voilà tout.
--Ah! ah! monsieur Louis, vous ne voulez pas déjeuner chez moi?
--Oui et non. Je mange souvent chez vos fermiers; mais si vous êtes là,
ça sera changé. Vous êtes une dame noble, suffit.
--Expliquez-vous, je ne comprends pas.
--Voyons, est-ce que vous n'avez pas conservé les usages des anciens
seigneurs? N'enverriez-vous pas votre meunier manger à la cuisine avec
vos valets, et sans vous bien sur? Moi, ça ne me fâcherait pas de manger
avec eux, puisque je l'ai bien fait aujourd'hui chez moi; mais ça me
paraîtrait drôle de vous avoir fait asseoir chez moi, et de ne pouvoir
pas m'asseoir chez vous, au coin du feu, et votre chaise a côté de la
mienne. Voilà, je suis un peu fier. Je ne vous blâmerais pas, chacun
suit ses idées et ses usages; c'est pourquoi je n'ai pas besoin d'aller
me soumettre à ceux des autres quand je n'y suis pas forcé.
[Illustration: Marcelle remarqua un nom creusé au canif sur un arbre.]
Marcelle fut très frappée du bons sens et de la sincère hardiesse du
meunier. Elle sentit qu'il lui donnait une excellente leçon, et elle se
réjouit d'avoir adopté des projets qui lui permettaient de la recevoir
sans rougir.
--Monsieur Louis, lui dit-elle, vous vous trompez sur mon compte. Ce
n'est pas ma faute, si j'appartiens à la noblesse; mais il se trouve que
par bonheur ou par hasard, je ne veux plus me conformer à ses usages.
Si vous venez chez moi, je n'oublierai pas que vous m'avez reçue comme
votre égale, que vous m'avez servie comme votre prochain, et, pour vous
prouver que je ne suis pas ingrate, je mettrai, s'il le faut, votre
couvert et celui de votre mère moi-même à ma table, comme vous avez mis
le mien à la vôtre.
--Vrai, vous feriez cela? dit le meunier en regardant Marcelle avec un
mélange de surprise, de doute respectueux et de sympathie familière. En
ce cas, j'irai.....ou plutôt non, je n'irai pas; car je vois bien que
vous êtes une honnête personne.
--Je ne comprends pas non plus à quel propos cette réflexion.
--Ah! dame! si vous ne comprenez pas... je suis un peu en peine de
m'expliquer mieux.
--Allons, Louis, je crois que tu es fou, dit la vieille Marie qui
tricotait d'un air grave en écoutant toute cette conversation. Je ne
sais pas où tu prends tout ce que tu dis à notre dame. Excusez, Madame,
ce garçon est un sans-souci qui a toujours dit à tout le monde, petits
et grands, tout ce qui lui passait par la tête. Il ne faut pas que cela
vous fâche. Au fond, il a bon coeur, croyez-moi, et je vois bien à sa
mine qu'il se jetterait dans le feu pour vous à cette heure.
[Illustration: Mais le seul aspect de Blanchemont...]
--Dans le feu, pas sûr, dit le meunier en riant; mais dans l'eau, c'est
mon élément. Vous voyez bien, mère, que madame est une femme d'esprit,
et qu'on peut lui dire tout ce qu'on pense. Je le dis bien à M.
Bricolin, son fermier, qui est certainement plus à craindre qu'elle,
ici!
--Dites donc, maître Louis, parlez! je suis très-disposée à m'instruire.
Pourquoi, parce que je suis une honnête personne, ne viendriez-vous pas
chez moi?
--Parce que nous aurions tort de nous familiariser avec vous, et que
vous auriez tort de nous traiter en égaux. Ça vous attirerait, des
désagréments. Vos pareils vous blâmeraient; ils diraient que vous
oubliez votre rang, et je sais que cela passe pour très-mal à leurs
yeux. Et puis, la bonté que vous auriez avec nous, il faudrait donc
l'avoir avec tous les autres, ou cela ferait des jaloux et nous
attirerait des ennemis. Il faut que chacun suive sa route. On dit que le
monde est grandement changé depuis cinquante ans; moi je dis qu'il n'y
a rien de changé que nos idées à nous autres. Nous ne voulons plus nous
soumettre, et ma mère que voilà, et que j'aime pourtant bien, la brave
femme, voit autrement que moi sur bien des choses. Mais les idées dès
riches et des nobles sont ce qu'elles ont toujours été. Si vous ne les
avez pas, ces idées-là, si vous ne méprisez pas un peu les pauvres gens,
si vous leur faites autant d'honneur qu'à vos pareils, ce sera
peut-être tant pis pour vous. J'ai vu souvent votre mari, défunt M.
de Blanchemont, que quelques-uns appelaient encore le seigneur de
Blanchemont. Il venait tous les ans au pays et restait deux ou trois
jours. Il nous tutoyait. Si c'avait été par amitié, passe; mais c'était
par mépris; il fallait lui parler debout et toujours chapeau bas. Moi,
cela ne m'allait guère. Un jour, il me rencontra dans le chemin et me
commanda de tenir son cheval. Je fis la sourde oreille, il m'appela
butor, je le regardai de travers; s'il n'avait pas été si faible, si
mince, je lui aurais dit deux mots. Mais c'aurait été lâche de ma part,
et je passai mon chemin en chantant. Si cet-homme-là était vivant et
qu'il vous entendît me parler comme vous faites, il ne pourrait pas être
content. Tenez! rien qu'à la figure de vos domestiques, j'ai bien vu
aujourd'hui qu'ils vous trouvaient trop sans façon avec nous autres et
même avec eux. Allons, Madame, c'est à vous de revenir vous promener
au moulin, et à nous qui vous aimons, de ne pas aller nous attabler au
château.
Pour le mot que vous venez de dire, je vous pardonne tout le reste, et
je me promets de vous convaincre, dit Marcelle en lui tendant la main
avec une expression de visage dont la noble chasteté commandait le
respect, en même temps que ses manières entraînaient l'affection. Le
meunier rougit en recevant cette main délicate dans sa main énorme, et,
pour la première fois, il devint timide devant Marcelle, comme un enfant
audacieux et bon dont l'orgueil est tout à coup vaincu par l'émotion.
--Je vas monter sur Sophie, et vous servir de guide jusqu'à Blanchemont,
dit-il après un instant de silence embarrassé; ce patachon de malheur
vous égarerait encore, quoiqu'il n y ait pas loin.
--Eh bien! j'accepte, dit Marcelle; direz-vous encore que je suis fière?
--Je dirai, je dirai, s'écria le Grand-Louis en sortant avec
précipitation, que si toutes les femmes riches étaient comme vous....
On n'entendit pas la fin de sa phrase, et sa mère se chargea de la
terminer.
--Il pense, dit-elle, que si la fille qu'il aime était aussi peu fière
que vous, il n'aurait pas tant de tourment.
--Et ne pourrais-je pas lui être utile? dit Marcelle en songeant avec
plaisir qu'elle était riche et saintement prodigue.
--Peut-être qu'en disant du bien de lui devant la demoiselle, car vous
la connaîtrez bien vite.... Mais bah! elle est trop riche!
--Nous reparlerons de cela, dit Marcelle en voyant rentrer ses
domestiques qui venaient chercher ses paquets. Je reviendrai tout
exprès, bientôt, demain, peut-être.
Le patachon roux et rageur avait passé la nuit sous un arbre, n'ayant pu
découvrir, à travers l'obscurité, une maison dans la Vallée-Noire. A la
pointe du jour, il avait aperçu le moulin, et il y avait été hébergé
et restauré lui et son cheval. Dans sa mauvaise humeur, il était fort
disposé à répondre avec insolence aux reproches qu'il s'attendait à
recevoir. Mais, d'une part, Marcelle ne lui en fît aucun, et de l'autre,
le farinier l'accabla de tant de moqueries, qu'il ne put avoir le
dernier avec lui, et remonta tout penaud sur son brancard. Le petit
Edouard supplia sa mère de le laisser aller à cheval devant le meunier
qui le prit dans ses bras avec amour, en disant tout bas à la vieille
Marie:
--Si nous en avions un comme ça pour nous réjouir à la maison? hein,
mère? Mais ça ne sera jamais!
Et la mère comprit qu'il ne voulait se marier qu'avec celle à laquelle
il ne pouvait raisonnablement prétendre.
VII.
BLANCHEMONT.
Marcelle ayant embrassé la meunière et largement récompensé en cachette
les serviteurs du moulin, remonta gaiement dans l'infernale patache.
Son premier essai d'égalité avait épanoui son âme, et la suite du
roman qu'elle voulait réaliser se présentait à ses yeux sous les plus
poétiques couleurs. Mais le seul aspect de Blanchemont rembrunit
singulièrement ses pensées, et son coeur se serra dès qu'elle eut
franchi la porte de son domaine.
En remontant le cours de la Vauvre, et après avoir gravi un mamelon
assez raide, on se trouve sur le _tré_ ou _terrier_, c'est-à-dire le
tertre de Blanchemont. C'est une belle pelouse ombragée de vieux
arbres, et dominant un site charmant, non pas des plus étendus de la
Vallée-Noire, mais frais, mélancolique et d'un aspect assez sauvage, à
cause de la rareté des habitations dont on aperçoit à peine les toits de
chaume ou de tuile brune au milieu des arbres.
Une pauvre église et les maisonnettes du hameau entourent ce tertre
incliné vers la rivière, qui fait en cet endroit de gracieux détours. De
là un large chemin raboteux conduit au château situé un peu en arrière
au-dessous du tertre, au milieu des champs de blé. On rentre en plaine,
on perd de vue les beaux horizons bleus du Berri et de la Marche. Il
faut monter aux seconds étages du château pour les retrouver.
Ce château n'a jamais été d'une grande défense: les murs n'ont pas
plus de cinq à six pieds d'épaisseur en bas, les tours élancées sont
encorbellées. Il date de la fin des guerres de la féodalité. Cependant
la petitesse des portes, la rareté des fenêtres, et les nombreux débris
de murailles et de tourelles qui lui servaient d'enceinte, signalent un
temps de méfiance où l'on se mettait encore à l'abri d'un coup de main.
C'est un caste! assez élégant, un carré long renfermant à tous les
étages une seule grande pièce, avec quatre tours contenant de plus
petites chambres aux angles, et une autre tour sur la face de derrière
servant de cage à l'unique escalier. La chapelle est isolée par la
destruction des anciens communs; les fossés sont comblés en partie, les
tourelles d'enceinte sont tronquées à la moitié, et l'étang qui baignait
jadis le château du côté du nord est devenu une jolie prairie oblongue,
avec une petite source au milieu.
Mais l'aspect encore pittoresque du vieux château ne frappa d'abord que
secondairement l'attention de l'héritière de Blanchemont. Le meunier, en
l'aidant à descendre de voiture, la dirigeait vers ce qu'il appelait le
château neuf et les vastes dépendances de la ferme, situées au pied du
manoir antique et bordant une très-grande cour fermée d'un côté par un
mur crénelé, de l'autre par une haie et un fossé plein d'eau bourbeuse.
Rien de plus triste et de plus déplaisant que cette demeure des riches
fermiers. Le château neuf n'est qu'une grande maison de paysan, bâtie,
il y a peut-être cinquante ans, avec les débris des fortifications.
Cependant les murs solides, fraîchement recrépis, et la toiture en
tuiles neuves d'un rouge criard, annonçaient de récentes réparations.
Ce rajeunissement extérieur jurait avec la vétusté des autres bâtiments
d'exploitation et la malpropreté insigne de la cour. Ces bâtiments
sombres, et offrant des traces d'ancienne architecture, mais solides et
bien entretenus, formaient un développement de granges et d'étables d'un
seul tenant qui faisait l'orgueil des fermiers et l'admiration de tous
les agriculteurs du pays. Mais cette enceinte, si utile à l'industrie
agricole, et si commode pour l'emménagement du bétail et de la récolte,
enfermait les regards et la pensée dans un espace triste, prosaïque et
d'une saleté repoussante. D'énormes monceaux de fumier enfoncés dans
leurs fosses carrées en pierres de taille, et s'élevant encore à dix ou
douze pieds de hauteur, laissaient échapper des ruisseaux immondes qu'on
faisait écouler à dessein en toute liberté vers les terrains inférieurs
pour réchauffer les légumes du potager. Ces provisions d'engrais,
richesse favorite du cultivateur, charment sa vue et font glorieusement
palpiter son coeur satisfait, lorsqu'un confrère vient les contempler
avec l'admiration de l'envie. Dans les petites exploitations rustiques,
ces détails n'offensent pourtant ni les yeux ni l'esprit de l'artiste.
Leur désordre, l'encombrement des instruments aratoires, la verdure qui
vient tout encadrer, les cachent ou les relèvent; mais sur une grande
échelle et sur un terrain vaste, rien de plus déplaisant que cet horizon
d'immondices. Des nuées de dindons, d'oies et de canards se chargent
d'empêcher qu'on puisse mettre le pied avec sécurité sur un endroit
épargné par l'écoulement des _fumerioux_ (les tas de fumier). Le
terrain, inégal et pelé, est traversé par une voie pavée, qui en cet
instant, n'était pas plus praticable que le reste. Les débris de la
vieille toiture du château neuf étant restés épars sur le sol, on
marchait littéralement sur un champ de tuiles brisées. Il y avait
pourtant près de six mois que le travail des couvreurs était terminé;
mais ces réparations étaient à la charge du propriétaire, tandis que le
soin d'enlever le déchet et de nettoyer la cour regardait le fermier. Il
se promettait donc de le faire quand les occupations de l'été auraient
cessé et que ses serviteurs pourraient s'en charger. D'une part, il y
avait le motif d'économiser quelques journées d'ouvrier; de l'autre,
cette profonde apathie du Berrichon, qui laisse toujours quelque chose
d'inachevé, comme si, après un effort l'activité épuisée demandait un
repos indispensable et les délices de la négligence avant la fin de la
tâche.
Marcelle compara cette grossière et repoussante opulence agricole,
au poétique bien-être du meunier; et elle lui aurait adressé quelque
réflexion à cet égard, si, au milieu des cris de détresse des dindons
effarouchés et pourtant immobiles de terreur, du sifflement des oies
mères de famille, et des aboiements de quatre ou cinq chiens maigres au
poil jaune, elle eût pu placer une parole. Comme c'était le dimanche,
les boeufs étaient à l'étable et les laboureurs sur le pas de la porte,
dans leurs habits de fête, c'est-à-dire en gros drap bleu de Prusse,
de la tête aux pieds. Ils regardèrent entrer la patache avec beaucoup
d'étonnement, mais aucun ne se dérangea pour la recevoir et pour avertir
le fermier de l'arrivée d'une visite. Il fallut que Grand-Louis servît
d'introducteur à madame de Blanchemont; il n'y fit pas beaucoup de
façons et entra sans frapper, en disant:
--Madame Bricolin, venez donc! voilà madame de Blanchemont qui vient
vous voir.
Cette nouvelle imprévue causa un si vif saisissement aux trois dames
Bricolin qui venaient de rentrer de la messe, et qui étaient en train de
manger debout une légère collation, qu'elles restèrent stupéfaites,
se regardant comme pour se demander ce qu'il fallait dire et faire en
pareille circonstance; et elles n'avaient pas encore bougé de leur place
lorsque Marcelle entra. Le groupe qui se présenta à ses regards était
composé de trois générations. La mère Bricolin, qui ne savait ni lire
ni écrire, et qui était vêtue en paysanne; madame Bricolin, épouse du
fermier, un peu plus élégante que sa belle-mère, ayant à peu près
la tenue d'une gouvernante de curé: celle-là savait signer son nom
lisiblement, et trouver les heures du lever du soleil et les phases de
la lune dans l'almanach de Liège; enfin, mademoiselle Rose Bricolin,
belle et fraîche en effet comme une rose du mois de mai, qui savait
très-bien lire des romans, écrire la dépense de la maison et danser la
contredanse. Elle était coiffée en cheveux, et portait une jolie robe
de mousseline couleur de rose, qui dessinait à merveille une taille
charmante, un peu trop modelée par l'exagération du corsage et des
manches collantes, à la mode du moment. Cette ravissante figure, dont
l'expression était fine et naïve à la fois, effaça chez Marcelle le
fâcheux effet de la mine aigre et dure de sa mère. La grand'mère, hâlée
et ridée comme une campagnarde éprouvée, avait une physionomie ouverte
et hardie. Ces trois femmes restaient la bouche béante; la mère Bricolin
se demandant de bonne foi si cette belle jeune dame était la même
qu'elle avait vue venir quelquefois au château trente ans auparavant,
c'est-à-dire la mère de Marcelle, qu'elle savait pourtant bien être
morte depuis longtemps: madame Bricolin, la fermière, s'apercevant
qu'elle avait remis trop vite, en rentrant de la messe, un tablier de
cuisine sur sa robe de mérinos marron; et mademoiselle Rose pensant
rapidement qu'elle était irréprochablement vêtue et chaussée, et qu'elle
pouvait, grâce au dimanche, être surprise par une élégante Parisienne,
sans avoir à rougir de quelque occupation domestique trop vulgaire.
Madame de Blanchemont avait toujours été, aux yeux de là famille
Bricolin, un être problématique qui existait peut-être, qu'on n'avait
jamais vu et qu'on ne verrait certainement jamais. On avait connu
monsieur son mari, qu'un n'aimait point parce qu'il était hautain, qu'on
n'estimait pas parce qu'il était dépensier, et qu'on ne craignait guère
parce qu'il avait toujours besoin d'argent et qu'il s'en faisait avancer
à tout prix. Depuis sa mort, on pensait n'avoir jamais à traiter qu'avec
des hommes d'affaires, vu que le défunt avait dit maintes fois, en
produisant la complaisante signature de sa femme: Madame de Blanchemont
est un enfant qui ne s'occupera jamais de tout cela, et qui s'inquiète
fort peu d'où lui vient l'argent, pourvu que je lui en apporte. Bien
entendu que le mari avait coutume de mettre sur le compte les goûts
dispendieux de sa femme les prodigalités qu'il faisait à ses maîtresses.
On ne soupçonnait donc nullement le caractère véritable de la jeune
veuve, et madame Bricolin crut faire un rêve en la voyant tomber en
personne au beau milieu de la ferme de Blanchemont. Devait-elle s'en
réjouir ou s'en affliger? Cette apparition bizarre était-elle d'un
bon ou d'un mauvais augure pour la prospérité des Bricolin? Venait-on
réclamer ou demander?
Tandis que, livrée à ces soudaines perplexités, la fermière examinait
Marcelle à peu près comme une chèvre qui se met sur la défensive à la
vue d'un chien étranger au troupeau, Rose Bricolin, subitement gagnée
par l'air affable et la mise simple de l'étrangère, avait eu le courage
de faire deux pas vers elle. La grand'mère fut la moins embarrassée des
trois. Le premier moment de surprise dissipé, et sa tête affaiblie ayant
fait un effort pour comprendre à qui elle avait affaire, elle s'approcha
de Marcelle avec une brusque franchise, et lui fit accueil à peu près
dans les mêmes termes, quoique avec moins de distinction et de grâce que
la meunière d'Angibault. Les deux autres, un peu rassurées par l'air
doux et bienveillant avec lequel Marcelle leur demanda l'hospitalité
pour deux ou trois jours, ayant, disait-elle, à s'entretenir de ses
affaires avec M. Bricolin, s'empressèrent bientôt de lui offrir à
déjeuner.
Le refus de Marcelle fut motivé sur l'excellent repas qu'elle avait pris
une heure auparavant au moulin d'Angibault, et c'est alors seulement que
les regards des trois dames Bricolin se portèrent sur le Grand-Louis qui
se tenait près de la porte, causant farine avec la servante comme
pour avoir prétexte à rester un peu. Ces trois regards furent très
différents. Celui de la grand'mère fut amical, celui de sa belle-fille
plein de dédain, celui de Rose incertain et indéfinissable comme s'il
eût été mêlé de l'un et de l'autre sentiment intérieur.
--Comment s'écria madame Bricolin d'un ton dolent et railleur, lorsque
Marcelle eut raconté en peu de mots ses aventures de la nuit, vous avez
été forcée de coucher dans ce moulin? Et nous ne le savions pas! Eh!
pourquoi cet imbécile de meunier ne vous a-t-il pas amenée ici tout de
suite? Ah! mon Dieu! quelle mauvaise nuit vous avez dû passer, Madame!
--Excellente, au contraire, j'ai été traitée comme une reine, et j'ai
mille obligations à M. Louis et à sa mère.
--Mais ça ne m'étonne pas, dit la mère Bricolin; la Grand'Marie est une
si brave femme, et elle tient sa maison si proprement! C'est mon amie
de jeunesse, à moi; nous avons gardé les moutons ensemble, sauf votre
respect; nous étions deux jolies filles dans ce temps-là, à ce qu'on
disait, quoiqu'il n'y paraisse plus, n'est-ce pas, Madame? Nous n'en
savions pas plus long l'une que l'autre: filer, tricoter, faire les
fromages, et voilà tout. Nous nous sommes mariées bien différemment;
elle a pris plus pauvre qu'elle, et moi j'ai épousé plus riche que moi.
C'est l'amour qui a fait ces deux mariages-là! ça se voyait dans notre
temps; à présent on ne se marie que par intérêt, et les écus comptent
plus que les sentiments. Ce n'en est pas mieux, n'est-ce pas, madame de
Blanchemont?
--Je suis tout à fait de votre avis, dit Marcelle.
--Eh! mon Dieu! ma mère, quels contes faites-vous là à Madame? reprit
aigrement madame Bricolin. Croyez-vous que vous l'amusez avec vos
vieilles histoires? Eh! meunier, ajouta-t-elle d'un ton impératif, allez
donc voir si M. Bricolin est dans la garenne ou à son champ d'avoine
derrière la maison. Vous lui direz de venir saluer madame.