Quand Marcelle pénétra dans les vastes bosquets où elle comptait trouver

ses hôtes, elle crut entrer dans une forêt vierge. C'était une suite de

terrains minés et bouleversés par les eaux, couverts de la plus épaisse

végétation. On voyait que la petite rivière faisait là de grands

ravages à la saison des pluies. Des aunes, des hêtres et des trembles

magnifiques à demi renversés, et laissant à découvert leurs énormes

racines sur le sable humide, semblables à des serpents et à des hydres

entrelacés, se penchaient les uns sur les autres dans un orgueilleux

désordre. La rivière, divisée en nombreux filets, découpait, suivant son

caprice, plusieurs enceintes de verdure, où, sur un gazon couvert de

rosée, s'entre-croisaient des festons de ronces vigoureuses, et cent

variétés d'herbes sauvages hautes comme des buissons et abandonnées à la

grâce incomparable de leur libre croissance. Jamais jardin anglais

ne pourrait imiter ce luxe de la nature, ces masses si heureusement

groupées, ces bassins nombreux que la rivière s'est creusés elle-même

dans le sable et dans les fleurs, ces berceaux qui se rejoignent sur

les courants, ces accidents heureux du terrain, ces digues rompues, ces

pieux épars que la mousse dévore et qui semblent avoir été jetés là pour

compléter la beauté du décor. Marcelle resta plongée dans une sorte

de ravissement, et, sans le petit Edouard qui courait comme un faon

échappé, avide d'imprimer le premier la trace de ses pieds mignons sur

les sables fraîchement déposés au rivage, elle se fût oubliée longtemps.

Mais la crainte de le voir tomber dans l'eau réveilla sa sollicitude;

et, s'attachant à ses pas, courant après lui, et s'enfonçant de plus en

plus dans ce désert enchanté, elle croyait faire un de ces rêves où la

nature nous apparaît si complète dans sa beauté, qu'on peut dire avoir

vu parfois, en songe, le paradis terrestre.

Enfin le meunier et sa mère se montrèrent sur l'autre rive; l'un jetant

l'épervier et pêchant des truites, l'autre trayant sa vache.

--Ah! ah! ma petite dame, déjà levée! dit le farinier. Vous voyez, nous

nous occupons de vous. Voilà la vieille mère qui se tourmente de n'avoir

rien de bon à vous servir; mais moi je dis que vous vous contenterez de

notre bon coeur. Nous ne sommes ni cuisiniers ni aubergistes, mais quand

on a bon appétit d'un côté et bonne volonté de l'autre...

--Vous me traitez cent fois trop bien, mes braves gens, répondit

Marcelle en se hasardant sur la planche qui servait de pont, avec

Edouard dans ses bras, pour aller les rejoindre; jamais je n'ai passé

une si bonne nuit, jamais je n'ai vu une aussi belle matinée que chez

vous. Les belles truites que vous prenez là, monsieur le meunier! Et

vous, la mère, le beau lait blanc et crémeux! Vous me gâtez, et je ne

sais comment vous remercier.

--Nous sommes assez remerciés si vous êtes contente, dit la vieille en

souriant. Nous ne voyons jamais du si beau monde que vous, et nous ne

connaissons pas beaucoup les compliments; mais nous voyons bien que vous

êtes une personne honnête et sans exigence. Allons, venez à la maison,

la galette sera bientôt cuite, et le _petit_ doit aimer les fraises.

Nous avons un bout de jardin où il s'amusera à les cueillir lui-même.

--Vous êtes si bons, et votre pays est si beau, que je voudrais passer

ma vie ici, dit Marcelle avec abandon.

--Vrai? dit le meunier en souriant avec bonhomie; eh! si le coeur vous

en dit... Vous voyez bien, mère, que notre pays n'est pas si laid que

vous croyez. Quand je vous dis, moi, qu'une personne riche pourrait s'y

trouver bien!

--Oui! dit la meunière, à condition d'y bâtir un château, et encore ce

serait un château bien mal placé.

--Est-il possible que vous vous déplaisiez ici? reprit Marcelle étonnée.

--Oh! moi, je ne m'y déplais pas, répondit la vieille. J'y ai passé ma

vie et j'y mourrai, s'il plaît à Dieu. J'ai eu le temps de m'y habituer,

depuis soixante et quinze ans que j'y règne; et, d'ailleurs, on est bien

forcé de se contenter du pays qu'on a. Mais vous, Madame, s'il vous

fallait passer l'hiver ici, vous ne diriez pas que le pays est beau.

Quand les grandes eaux couvrent tous nos prés, et que nous ne pouvons

plus même sortir dans notre cour, non, non, ça n'est pas joli!

--Bah! bah! les femmes s'effraient toujours, dit le Grand-Louis. Vous

savez bien que les eaux n'emporteront pas la maison, et que le moulin

est bien garanti. Et puis quand le mauvais temps vient, il faut bien le

prendre comme il est. Tout l'hiver, vous demandez l'été, mère, et tant

que dure l'été, vous ne songez qu'à vous inquiéter de l'hiver qui

viendra. Moi, je vous dis qu'on pourrait vivre ici heureux et sans

souci.

--Et pourquoi donc ne fais-tu pas comme tu dis? reprit la mère. Es-tu

sans souci, toi? Te trouves-tu heureux d'être meunier et d'avoir ta

maison dans l'eau si souvent? Ah! si je répétais tout ce que tu dis

quelquefois sur le malheur de ne pas être bien logé, et de ne pouvoir

pas faire fortune!

--C'est très-inutile de répéter toutes les bêtises que je dis

quelquefois, mère, vous pouvez bien vous en épargner la peine. En

parlant ainsi d'un ton de reproche, le grand meunier regardait sa mère

avec une douceur affectueuse et presque suppliante. Leur entretien ne

paraissait pas aussi banal à madame de Blanchemont qu'il peut jusqu'ici

le paraître au lecteur. Dans la situation de son esprit, elle désirait

savoir comment cette vie rustique, la moins dure encore pour les gens

pauvres, était sentie et appréciée par ceux-là même qui étaient forcés

de la mener. Elle ne venait pas l'examiner et l'essayer avec des idées

trop romanesques. Henri, en doutant de son aptitude à l'embrasser, lui

en avait bien fait sentir les privations et les souffrances réelles.

Mais elle pensait que ces souffrances n'étaient pas au-dessus de son

courage, et ce qui l'intéressait dans l'opinion de ses hôtes du moulin,

c'était le degré de philosophie ou d'insensibilité dont les avait

pourvus la nature, comparé avec celui que le sentiment poétique et

l'amour, sentiment plus religieux et plus puissant encore, pouvaient lui

donner à elle même. Elle laissa donc paraître un peu de curiosité dès

que le Grand-Louis se fut éloigné pour porter ses truites, comme il

disait, dans la poêle à frire.

--Ainsi, dit-elle à la vieille meunière, vous ne vous trouvez pas

heureuse, et votre fils lui-même, malgré son air de gaieté, se tourmente

quelquefois?

--Eh! Madame, quant à moi, répondit la bonne femme, je me trouverais

assez riche et assez contente de mon sort si je voyais mon fils heureux.

Défunt mon pauvre homme était à son aise; son commerce allait bien; mais

il est mort avant d'avoir pu élever sa famille, et il m'a fallu mener

à bien et établir de mon mieux tous mes enfants. A présent la part de

chacun n'est pas grosse; le moulin est resté à mon Louis, qu'on appelle

le Grand-Louis, comme on appelait son père le Grand-Jean, et comme on

m'appelle la Grand'Marie. Car, Dieu aidant, on pousse assez bien dans

notre famille, et tous mes enfants étaient de belle taille. Mais c'est

là le plus clair de notre bien; le reste est si peu de chose, qu'il n'y

a pas de quoi se faire de fausses espérances.

--Mais enfin, pourquoi voudriez-vous être plus riches? Souffrez-vous de

la pauvreté? Il me semble que vous êtes bien logés, que votre pain est

beau, votre santé excellente.

--Oui, oui, grâce au bon Dieu, nous avons le nécessaire, et bien des

gens qui valent peut-être mieux que nous, n'ont pas tout ce qu'il leur

faudrait; mais voyez-vous, Madame, on est heureux ou malheureux, suivant

les idées qu'on se fait...

--Vous touchez la vraie question, dit Marcelle, qui remarquait dans la

physionomie et dans le langage de la meunière de la finesse naïve et un

sens juste. Puisque vous appréciez si bien les choses, d'où vient donc

que vous vous plaignez?

--Ce n'est pas moi qui me plains, c'est mon Grand-Louis! ou, pour mieux

parler, c'est moi qui me plains parce que je le vois mécontent, et c'est

lui qui ne se plaint pas parce qu'il a du courage et craint de me faire

de la peine. Mais quand il en a trop lui-même, ça lui échappe, le pauvre

enfant! Il ne dit qu'un mot, mais ça me fend le coeur. Il dit comme ça:

«_Jamais_, _jamais_, ma mère!» et ce mot veut dire qu'il n'espère plus

rien. Mais ensuite, comme il est naturellement porté à la gaieté (comme

défunt son pauvre cher père), il a l'air de se faire une raison, et il

me dit toutes sortes de contes, soit qu'il veuille me consoler, soit

qu'il s'imagine que ce qu'il s'est mis dans la tête finira par arriver.

--Mais qu'a-t-il dans la tête? c'est donc de l'ambition?

--Oh! oui, c'est une grande ambition, c'est une vraie folie! ce n'est

pourtant pas l'amour de l'argent, car il n'est pas avare, tant s'en

faut! Dans son partage de famille, il a cédé à ses frères et soeurs tout

ce qu'ils ont voulu, et quand il a gagné quelque peu, il est prêt à le

donner au premier qui a besoin de lui. Ce n'est pas la vanité non plus,

car il porte toujours ses habits de paysan, quoiqu'il ait reçu de

l'éducation et qu'il ait le moyen d'aller aussi bien vêtu qu'un

bourgeois. Enfin, ça n'est ni la mauvaise conduite, ni le goût de la

dépense, car il se contente de tout et ne va jamais courir où il n'a pas

affaire.

--Eh bien, qu'est-ce donc? dit Marcelle, dont la douce figure et le ton

cordial attiraient insensiblement la confiance de la vieille femme.

--Eh! qu'est-ce que vous voulez que ce soit, si ce n'est pas l'amour?

dit la meunière avec un sourire mystérieux et ce je ne sais quoi de fin

et de délicat qui, sur le chapitre du sentiment, établit en un clin

d'oeil l'abandon et l'intérêt entre les femmes, malgré les différences

d'âge et de rang.

--Vous avez raison, dit Marcelle en se rapprochant de la Grand'Marie,

c'est l'amour qui est le grand trouble-fête de la jeunesse! Et cette

femme qu'il aime, elle est donc plus riche que lui?

--Oh! ce n'est pas une femme! mon pauvre Louis a trop d'honneur pour en

conter a une femme mariée! C'est une fille, une jeune fille, une jolie

fille, ma foi, et une bonne fille, il faut en convenir. Mais elle

est riche, riche, et nous avons beau y penser, jamais ses parents ne

voudront la donner à un meunier.

Marcelle, frappée du rapport qui existait entre le roman du meunier et

celui de sa propre vie, éprouva une curiosité mêlée d'émotion.

--Si elle aime votre fils, dit-elle, cette belle et bonne fille, elle

finira par l'épouser.

--C'est ce que je me dis quelquefois; car elle l'aime, cela j'en suis

sûre, Madame, quoique mon Grand-Louis ne le soit pas. C'est une fille

sage, et qui n'irait pas dire à un homme qu'elle veut l'épouser malgré

la volonté de ses parents. Et puis, elle est bien un peu rieuse, un peu

coquette; c'est de son âge, cela n'a que dix-huit ans! Son petit air

malin désespère mon pauvre garçon; aussi, pour le consoler, quand je

vois qu'il ne mange pas et qu'il fait sa grosse voix avec la Sophie

(notre jument, _en parlant par respect_), je ne peux pas m'empêcher de

lui dire ce que j'en pense. Et il me croit un peu, car il voit bien que

j'en sais plus long que lui sur le coeur des femmes. Moi, je vois bien

que la belle rougit quand elle le rencontre, et qu'elle le cherche des

yeux quand elle vient se promener par ici; mais j'ai tort de dire cela à

ce garçon, car je l'entretiens dans sa folie, et je ferais mieux de lui

dire qu'il n'y faut pas songer.

--Pourquoi? dit Marcelle; l'amour rend tout possible. Soyez sûre, ma

bonne mère, qu'une femme qui aime est plus forte que tous les obstacles.

--Oui, je pensais cela étant jeune. Je me disais que l'amour d'une femme

est comme la rivière, qui casse tout quand elle veut passer, et qui

se moque des barrages et des empellements. J'étais plus riche que mon

pauvre Grand-Jean, moi, et pourtant je l'ai épousé. Mais il n'y avait

pas la même différence qu'entre nous maintenant et mademoiselle...

Ici, le petit Edouard interrompit la meunière en disant à sa mère:

--Tiens! Henri est donc ici?

VI.

UN NOM SUR UN ARBRE.

Madame de Blanchemont tressaillit et faillit laisser échapper un cri

du fond de son coeur, en cherchant des yeux ce qui avait pu motiver

l'exclamation de l'enfant.

En suivant la direction des regards et des gestes d'Edouard, Marcelle

remarqua un nom creusé au canif sur l'écorce d'un arbre. L'enfant

commençait à savoir lire, surtout certains mots qui lui étaient

familiers, certains noms qu'on lui avait peut-être fait épeler de

préférence. Il avait parfaitement reconnu celui d'Henri inscrit sur le

tronc lisse d'un peuplier blanc, et il s'imaginait que son ami venait de

le tracer. Entraînée par l'imagination de son fils, Marcelle se persuada

avec lui, pendant quelques instants, qu'elle allait voir Henri Lémor

sortir des bosquets d'aunes et de trembles. Mais il ne lui fallut pas

beaucoup réfléchir pour sourire tristement de sa facilité à se faire

illusion. Cependant, comme on ne renonce pas volontiers à une espérance,

si folle qu'elle soit, elle ne put se défendre de demander à la meunière

quelle personne de sa famille ou de son entourage portait le nom

d'Henri.

--Aucune que je sache, répondit la mère Marie. Je ne connais point cela.

Il y a bien au bourg de Nohant une famille Henri, mais ce sont des gens

comme moi, qui ne savent écrire ni sur le papier ni sur les arbres...

A moins que le fils qui revient de l'armée... mais bon! il y a plus de

deux ans qu'il n'est venu par ici.

--Vous ne savez donc pas qui peut avoir écrit ce nom?

--Je ne savais pas seulement qu'il y eût là quelque chose d'écrit. Je

n'y ai jamais fait attention. Et quand je l'aurais vu, je ne sais pas

lire. J'avais pourtant le moyen d'être bien éduquée, mais dans mon temps

ce n'était guère la mode. On faisait une croix sur les actes en guise de

signature, et c'était aussi bon devant la loi.

Le meunier était revenu avertir que le déjeuner était prêt. En voyant

l'attention de Marcelle fixée sur ce nom, lui qui savait très-bien lire

et écrire, mais qui n'avait rien remarqué jusqu'alors, il chercha à

expliquer le fait.

--Je ne vois que l'homme de l'autre jour qui ait pu s'amuser à cela,

dit-il, car il ne vient guère de gens de la ville par ici.

--Et qu'est-ce que c'est que l'homme de l'autre jour? demanda Marcelle

en s'efforçant de prendre un air d'indifférence.

--C'était un monsieur qui ne nous a pas dit son nom, répondit la

vieille. Nous ne savons pas grand'chose, et pourtant nous savons que

la curiosité est malhonnête. Louis est comme moi là-dessus, et, au

contraire des gens de notre pays qui interrogent à tort et à travers

tous les étrangers qu'ils rencontrent, nous ne désirons jamais savoir

que ce qu'on désire que nous sachions. Ce monsieur là avait l'air de

vouloir garder son nom et ses intentions pour lui seul.

--Et cependant il faisait beaucoup de questions, ce garçon-là, observa

le Grand-Louis, et nous aurions été en droit de lui en faire à notre

tour. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas osé. Il n'avait pourtant pas

la mine bien méchante, et je ne suis pas très honteux de mon naturel;

mais il avait un air tout drôle et qui me faisait de la peine.

--Quel air avait-il donc? demanda Marcelle, dont la curiosité et

l'intérêt s'éveillaient à chaque mot du meunier.

--Je ne saurais vous dire, répondit celui-ci; je n'y faisais pas grande

attention pendant qu'il était là, et quand il a été parti, je me suis

mis à y penser. Vous souvenez-vous, ma mère?

--Oui, tu me disais: «Tenez, mère, en voilà un qui est comme moi, il n'a

pas tout ce qu'il désire.»

--Bah! bah! je ne disais pas cela, reprit le Grand-Louis, qui craignait

que sa mère ne laissât échapper son secret, et ne se doutait pas qu'il

fût déjà révélé. Je disais simplement: Voilà un particulier qui n'a pas

l'air bien content d'être au monde.

--Il était donc fort triste? dit Marcelle émue.

--Il avait l'air de penser beaucoup. Il est resté au moins trois heures

tout seul, assis par terre, là où vous êtes maintenant, et il regardait

couler la rivière, comme s'il eût voulu compter toutes les gouttes

d'eau. J'ai cru qu'il était malade, et j'ai été, par deux fois, lui

offrir d'entrer à la maison pour se rafraîchir. Quand j'approchais de

lui, il sautait comme un homme qu'on réveille, et il prenait un air

fâché. Puis, tout de suite, il avait un visage très-doux et très-bon, et

il me remerciait. Il a fini par accepter un morceau de pain et un verrre

d'eau, pas davantage.

--C'est Henri! s'écria le petit Edouard qui, pendu à la robe de sa mère,

écoutait avec attention. Tu sais bien, maman, qu'Henri ne boit jamais de

vin.

Madame de Blanchemont rougit, pâlit, rougit encore, et d'une voix

qu'elle s'efforçait en vain d'assurer, elle demanda ce que cet étranger

était venu faire dans le pays.

--Je n'en sais rien, répondit le farinier qui, fixant son regard

pénétrant sur le beau visage ému de la jeune dame, se dit en lui-même:

--En voilà encore une qui a, comme moi, son idée dans la tête!

Et, voulant satisfaire autant que possible la curiosité de Marcelle sur

l'étranger, et la sienne propre sur les sentiments de son hôtesse,

il entra complaisamment dans tous les détails qu'elle attendait avec

anxiété.

L'étranger était arrivé à pied, il y avait environ quinze jours. Il

avait erré deux jours dans la Vallée-Noire, et on ne l'avait plus revu.

On ne savait pas où il avait passé la nuit; le meunier présumait que

c'était à la belle étoile. Il ne paraissait pas très nanti d'argent. Il

avait pourtant offert de payer son maigre repas au moulin; mais sur le

refus du meunier, il avait remercié avec la simplicité d'un homme qui

ne rougit pas d'accepter l'hospitalité d'un homme de même condition que

lui. Il était vêtu comme un ouvrier propre ou comme un bourgeois de

campagne, avec une blouse et un chapeau de paille. Il avait un bien

petit havre-sac sur le dos, et, de temps en temps, il le mettait sur ses

genoux, en tirait du papier et avait l'air d'écrire comme s'il eût pris

des notes. Il avait été à Blanchemont, à ce qu'il disait, mais personne

ne l'y avait vu. Cependant, il parlait de la ferme et du vieux château

comme un homme qui a tout examiné. En mangeant son pain et buvant son

eau, il avait fait beaucoup de questions au meunier sur l'étendue

des terres, sur leur rapport, sur les hypothèques dont elles étaient

grevées, sur la réputation et le caractère du fermier, sur les dépenses

de feu M. de Blanchemont, sur ses autres terres, etc.; enfin, on avait

fini par le prendre, au moulin, pour un homme d'affaires envoyé par

quelque acheteur, pour avoir des informations et reconnaître la qualité

du terrain.

--Car il paraît que la terre de Blanchemont va être mise en vente, si

elle ne l'est pas déjà, ajouta le meunier, qui n'était pas tout à fait

aussi dégagé de la fièvre de curiosité particulière aux paysans de

l'endroit, que le prétendait sa mère.

Marcelle, qu'une bien autre sollicitude agitait, entendit à peine la

réflexion qui terminait ce récit.

--Quel âge pouvait avoir cet étranger? Demanda-t-elle.

--Si sa figure ne ment pas, dit la meunière, il peut avoir l'âge de

Louis, de vingt-quatre à vingt-cinq ans environ.

--Et... comment est-il de figure? Est-il brun, de moyenne taille?

--Il n'est pas grand et il n'est pas blond, dit le meunier. Il n'a pas

une vilaine figure, mais il est pâle comme un homme qui ne jouit pas

d'une grosse santé.

--Ce pourrait être Henri, pensa Marcelle, bien que ce portrait un peu

rudement esquissé, ne répondit pas assez à l'idéal qu'elle portait dans

son coeur.

--C'est un homme qui ne sera peut-être pas très _coulant_ en affaires,

reprit le Grand-Louis: car pour obliger M. Bricolin, le fermier de

Blanchemont, qui veut se porter acquéreur, et pour dégoûter un peu

celui-là, je m'amusait à déprécier la propriété; mais ce garçon ne se

laissait pas endormir. La terre vaut ceci et cela, disait-il, et il

comptait le revenu, les charges, les frais sur le bout de ses doigts,

comme un quelqu'un qui s'y connaît, et qui n'a pas besoin de longues

paroles, le verre en main, à la mode du pays, pour voir le fort et le

faible d'une affaire.

--Allons, je suis folle, pensa madame de Blanchemont; cet étranger est

le premier venu, quelque régisseur chargé de placer des fonds dans

le pays, et son air triste, sa rêverie au bord de l'eau, c'est tout

simplement le résultat de la chaleur et de la fatigue. Quant à ce nom

d'Henri, c'est un hasard qu'il le porte, si tant est que ce soit lui qui

l'ait écrit là. Jamais Henri ne s'est occupé d'affaires; jamais il n'a

su la valeur d'aucune propriété, la source et le cours d'aucune richesse

de ce monde. Non, non, ce n'est pas lui. D'ailleurs, n'était-il pas à

Paris, il y a quinze jours? Il y en a trois que je l'ai vu, et il ne m'a

pas dit qu'il se fût absenté récemment. Que serait-il venu faire dans la

Vallée-Noire? Savait-il seulement que la terre de Blanchemont, dont je

ne me souviens pas de lui avoir jamais parlé, fût située dans cette

province?

Ayant détaché, non sans quelque effort, ses regards de l'inscription

mystérieuse qui avait tant fait travailler sa pensée, elle suivit ses

hôtes à la maison, et trouva un excellent déjeuner servi sur une table

massive recouverte d'une nappe bien blanche. La fromentée (le mets

favori du pays), pâte compacte de blé crevé dans l'eau et habillé dans

le lait, le gâteau de poires à la crème poivrée, les truites de la

Vauvre, les poulets maigres et tendres, mis tout palpitants sur le gril,

la salade à l'huile de noix bouillante, le fromage de chèvre et les

fruits un peu verts; tout cela parut exquis au petit Edouard. On avait

mis le couvert des deux domestiques et des deux hôtes à la même table

que madame de Blanchemont, et la meunière s'étonnait beaucoup du refus

de Lapierre et de Suzette, de s'asseoir à côté de leur maîtresse. Mais

Marcelle exigea qu'ils se conformassent à l'usage de la campagne, e elle

commença gaiement cette vie d'égalité dont l'idée lui souriait.

Les manières du meunier, étaient brusques, ouvertes, et jamais

grossières. Celles de sa mère étaient un peu plus obséquieuses, et,

malgré les remontrances de Grand-Louis, à qui le bon sens tenait lieu de

savoir vivre, elle persécutait bien un peu ses convives pour les forcer

à manger plus que leur appétit ne le comportait; mais il y avait tant

de sincérité dans son empressement, que Marcelle ne songea point à la

trouver importune. Cette vieille avait du coeur et de l'intelligence, et

son fils tenait d'elle à tous égards. Il avait de plus qu'elle un bon

fonds d'éducation élémentaire. Il avait suivi l'école primaire; il

savait lire et comprendre beaucoup plus de choses qu'il n'était pressé

de le faire voir. En causant avec lui, Marcelle trouva plus d'idées

justes, de notions saines et de goût naturel, qu'elle n'en eût attendu

la veille de la part du grand farinier à sa rencontre dans l'auberge.

Tout cela avait d'autant plus de prix que, loin d'en faire montre et

d'en tirer vanité, il affectait des manières de paysan plus rudes que

celles dont il n'ignorait pas l'usage. On eût dit qu'il craignait

par-dessus tout de passer pour un bel esprit de village, et qu'il avait

un profond mépris pour ceux qui renient leur bonne race et leur honnête

condition, en prenant des airs ridicules. Il parlait avec assez de

pureté, à l'ordinaire, sans toutefois dédaigner les locutions naïves et

pittoresques du terroir. Quand il s'oubliait, c'est alors qu'il parlait

tout à fait bien et qu'on ne sentait plus du tout le meunier. Mais

bientôt, comme s'il eût été honteux de s'écarter de sa sphère, il

revenait à ses plaisanteries sans fiel et à sa familiarité sans

insolence.

Cependant Marcelle fut un peu embarrassée, lorsque le patachon étant

revenu se mettre à sa disposition vers sept heures du matin, elle

voulut, tout en prenant congé de ses hôtes, payer la dépense qu'elle

avait faite chez eux. Ils refusèrent à rien recevoir.

--Non, ma chère dame, non, lui dit le meunier sans emphase, mais d'un

ton ferme; nous ne sommes pas aubergistes. Nous pourrions l'être, ce ne

serait pas au-dessous de nous. Mais, enfin, nous ne le sommes pas, et

nous ne prendrons rien.

--Comment! dit Marcelle, je vous aurai causé tout ce dérangement et

toute cette dépense sans que vous me permettiez de vous indemniser? car

je sais que votre mère m'a donné sa chambre, qu'elle a pris votre lit

et que vous avez couché dans le foin de votre grenier. Vous vous êtes

dérangé de vos occupations ce matin pour pêcher. Votre mère a chauffé

le four, elle a prise de la peine, et nous avons fait une certaine

consommation chez vous.

Le meunier d'Angibault · 第 3 / 26 段