terres grasses et fortes de la Vallée-Noire. Aux lisières de ce plateau
stérile, madame de Blanchemont avait admiré l'immense et admirable
paysage qui se déroulait sous ses pieds pour se relever jusqu'aux cieux
en plusieurs zones d'horizons boisés d'un violet pâle, coupé de bandes
d'or par les rayons du couchant. Il n'est guère de plus beaux sites en
France. La végétation, vue en détail, n'y est pourtant pas d'une grande
vigueur. Aucun grand fleuve ne sillonne ces campagnes où le soleil ne se
mire dans aucun toit d'ardoise. Point de montagnes pittoresques, rien
de frappant, rien d'extraordinaire dans cette nature paisible; mais un
développement grandiose de terres cultivées, un morcellement infini de
champs, de prairies, de taillis et de larges chemins communaux offrant
la variété des formes et des nuances, dans une harmonie générale
de verdure sombre tirant sur le bleu; un pêle-mêle de clôtures
plantureuses, de chaumines cachées sous les vergers, de rideaux de
peupliers, de pacages touffus dans les profondeurs; des champs plus
pâles et des haies plus claires sur les plateaux faisant ressortir les
masses voisines; enfin, un accord et un ensemble remarquables sur une
étendue de cinquante lieues carrées, que du haut des chaumières de
Labreuil ou de Corlay on embrasse d'un seul regard.
[Illustration: L'échantillon du terroir qui se présentait...]
Mais notre voyageuse eut bientôt perdu de vue ce magnifique panorama.
Une fois engagée dans les versants de la Vallée-Noire, on change de
spectacle. Descendant et gravissant tour à tour des chemins encaissés de
buissons élevés, on ne côtoie point de précipices, mais ces chemins sont
des précipices eux-mêmes. Le soleil, en s'abaissant derrière les arbres,
leur donne une physionomie particulière étrangement gracieuse et
sauvage. Ce sont des fuyants mystérieux sous d'épais ombrages, des
_traînes_ d'un vert d'émeraude qui conduisent à des impasses ou à des
mares stagnantes, des tournants rapides qu'on ne peut plus remonter
quand on les a descendus en voiture, enfin, un enchantement continuel
pour l'imagination, avec des dangers très-réels cour ceux qui vont, à
l'aventure, essayer, autrement qu'à pied, et tout au plus à cheval, ces
détours séduisants, capricieux et perfides.
Tant que le soleil fut sur l'horizon, l'automédon aux crins roux se
tira assez bien d'affaire. Il suivit le chemin le plus battu, et par
conséquent le plus rude, mais aussi le plus sûr. Il traversa deux
ou trois ruisseaux en s'attachant aux traces de roues de charrettes
empreintes sur les rives. Mais quand le soleil fut couché, la nuit
se fit vite dans ces chemins creux, et le dernier paysan auquel on
s'adressa répondit d'un air d'insouciance:
--Marchez! marchez! vous n'avez plus qu'une petite lieue, et le chemin
est toujours bon.
Or, c'était le sixième paysan qui, depuis environ deux heures, annonçait
qu'on n'avait plus qu'une petite lieue à faire, et ce chemin, toujours
si bon, était tel que le cheval était exténué, et les voyageurs au bout
de leur patience. Marcelle elle-même commençait à craindre de verser;
car si le patachon et son bidet choisissaient en plein jour leur passage
avec beaucoup d'adresse, il était impossible, qu'en pleine nuit, ils
pussent éviter ces fausses voies que la coupure inégale des terrains
rend aussi dangereuses que pittoresques, et qui, en s'interrompant tout
à coup, vous exposent à un saut de dix ou douze pieds à pic. Le
gamin n'avait jamais pénétré aussi avant dans la Vallée-Noire; il
s'impatientait, jurait comme un possédé chaque fois qu'il était forcé
de retourner sur ses pas pour reprendre la voie; il se plaignait de la
soif, de la faim, se lamentait sur la fatigue de son cheval, tout en le
rouant de coups, et se donnait des airs de citadin pour vouer à tous les
diables ce pays sauvage et ses stupides habitants.
[Illustration: Nos voyageurs embarrassés s'adressèrent à un mendiant.]
Plus d'une fois, voyant le chemin rapide, mais sec, Marcelle et ses gens
avaient mis pied à terre; mais on ne pouvait marcher cinq minutes
sans arriver à un de ces fonds où le chemin se resserre et se trouve
entièrement occupé par une source à fleur de terre, sans écoulement, et
formant une mare liquide impossible à franchir à pied pour une femme
délicate. La Parisienne Suzette aimait mieux verser, disait-elle, que de
laisser sa chaussure dans ces bourbiers, et Lapierre, qui avait passé sa
vie en escarpins sur des parquets bien luisants, était tellement gauche
et démoralisé, que madame de Blanchemont n'osait plus lui laisser porter
son fils.
Le réponse ordinaire dû paysan, quand on lui demande n'importe quel
chemin, c'est de vous dire: _Marchez tout droit, toujours tout droit._
C'est tout simplement une facétie, une espèce de calembour qui signifie
qu'on doit marcher sur ses jambes, car il n'y a pas un seul chemin
tout droit dans la Vallée-Noire. Les nombreux ravins de l'Indre, de
la Vauvre, de la Couarde[2], du Gourdon et de cent autres moindres
ruisseaux qui changent de nom dans leur cours, et qui n'ont jamais été
avilis sous le joug d'aucun pont ni chaussée, vous forcent à mille
détours pour chercher un endroit guéable, de sorte que vous êtes souvent
obligé de tourner le dos au lieu vers lequel vous vous dirigez.
[Note 2: La _Couarde_ est ainsi nommée, parce que son cours est
partout caché sous les buissons, où elle semble avoir peur d'être
découverte. C'est un ruisseau noir, étroit et profond, qui coule en
silence, et qui est, disent les paysans, plus traître qu'il n'est gros.
La _Tarde_ est une autre rivière molle et paresseuse qui arrose aussi de
délicieuses prairies.]
Arrivés à un carrefour surmonté d'une croix, endroit sinistre que
l'imagination des paysans peuple toujours de démons, de sorciers et
d'animaux fantastiques, nos voyageurs embarrassés s'adressèrent à un
mendiant qui, assis sur la _pierre des morts_[3], leur criait d'une voix
monotone: «Ames charitables, ayez pitié d'un pauvre malheureux!»
[Note 3: C'est une pierre creuse; où chaque enterrement qui
passe dépose et laisse au pied de la croix une petite croix de bois
grossièrement taillée.]
La grande taille voûtée de cet homme très-vieux, mais encore robuste, et
armé d'un bâton énorme, avait un aspect peu rassurant, dans le cas d'une
attaque seul à seul. On ne distinguait pas bien ses traits sévères, mais
il y avait, dans l'inflexion de sa voix rauque, quelque chose de plus
impérieux que suppliant. Son attitude triste et ses haillons immondes
contrastaient avec l'intention évidemment facétieuse qui lui faisait
porter un vieux bouquet et un ruban fané à son chapeau.
--Mon ami, lui dit Marcelle en lui donnant une pièce d'argent,
indiquez-nous le chemin de Blanchemont, si vous le connaissez.
Au lieu de lui répondre, le mendiant continua gravement à prononcer à
haute voix un _Ave Maria_ en latin, qu'il avait entamé à son intention.
--Répondez donc, lui dit Lapierre, vous marmotterez vos patenôtres
après.
Le mendiant tourna la tête vers le laquais d'un air de mépris, et
continua son oraison.
--Ne parlez pas à cet homme-là, dit le patachon, c'est un vieux gueux
qui bat la campagne et qui ne sait jamais où il va; on le rencontre
partout, et nulle part on ne le trouve dans son bon sens.
--Le chemin de Blanchemont? dit enfin le mendiant lorsqu'il eut achevé
sa prière; vous n'y êtes pas, mes enfants; il faut retourner et prendre
le premier qui descend à droite.
--En êtes-vous sûr? dit Marcelle.
--J'y ai passé plus de six cents fois. Si vous ne me croyez pas, faites
comme vous voudrez; ça m'est égal, à moi.
--Il paraît sûr de son fait, dit Marcelle à son conducteur. Écoutons-le;
quel intérêt aurait-il à nous tromper?
--Bah! le plaisir de mal faire, répondit le patachon soucieux. Je me
méfie de cet homme-là.
Marcelle insista pour suivre l'avis du mendiant, et bientôt la patache
s'enfonça dans une traîne étroite, tortueuse et singulièrement rapide.
--Je dis, moi, reprit en jurant le patachon, dont le cheval trébuchait à
chaque pas, que ce vieux sournois nous égare.
--Avancez, dit Marcelle, puisqu'il n'y a pas moyen de reculer.
Plus on avançait, plus le chemin devenait quasi impossible; mais il
était trop étroit pour retourner la voiture: deux haies splendides
la serraient de près. Après avoir fait, des miracles de force et de
dévouement, le petit cheval arriva au bas, sous un massif de vieux
chênes qui paraissait être la lisière d'un bois. Le chemin s'élargit
tout à coup, et l'on se vit en face d'une grande flaque d'eau dormante
qui ne ressemblait guère au gué d'une rivière. Le patachon s'y engagea
pourtant; mais, au beau milieu, il enfonça tellement qu'il voulut tirer
de côté; ce fut le dernier exploit de son maigre Bucéphale. La patache
pencha jusqu'au moyeu, et l'animal s'abattit en brisant ses traits.
Il fallut le dételer. Lapierre se mit dans l'eau jusqu'aux genoux, en
gémissant comme un homme à l'agonie; et, quand il eut aidé le patachon à
se tirer d'affaire, tous leur efforts furent vains (ils n'étaient forts
ni un ni l'autre) pour relever la voiture. Alors le patachon sauta
lestement sur sa bête, et pestant contre le sorcier de mendiant, jurant
par tous les diables de l'enfer il partit au grand trot, promettant
d'aller chercher du secours, mais d'un ton qui faisait présager qu'il se
reprocherait fort peu de laisser ses voyageurs dans le bourbier jusqu'au
jour.
La patache n'avait pas été culbutée. Nonchalamment penchée dans le
marécage, elle était encore fort habitable, et Marcelle s'arrangea sur
la banquette du fond avec son fils étendu sur elle pour le faire dormir
plus commodément, car il y avait longtemps qu'Édouard demandait son
souper et son lit, et quelques friandises, mises en réserve dans la
poche de Suzette, ayant apaisé sa faim, il ne se fit pas prier pour
commencer son somme. Madame de Blanchemont jugeant que le petit
conducteur ne se presserait pas de revenir, dans le cas où il trouverait
un bon gîte, engagea Lapierre à aller voir aux environs s'il ne
découvrirait pas quelqu'une de ces chaumières si bien tapies sous la
feuillée, si bien fermées et silencieuses après le coucher du soleil,
qu'il faut les toucher pour les voir, et les prendre d'assaut pour y
trouver l'hospitalité à cette heure indue. Le vieux Lapierre n'avait
qu'un souci: c'était de trouver du feu pour se sécher les pieds, et se
garantir d'un rhumatisme. Il ne se fit donc pas prier pour sortir du
marais, après s'être toutefois assuré que la patache, appuyée sur le
tronc renversé d'un vieux saule, ne risquait pas d'enfoncer davantage.
La plus désolée était Suzette qui avait grand'peur des voleurs, des
loups et des serpents, trois fléaux inconnus dans la Vallée-Noire, mais
qui ne sauraient sortir de l'esprit d'une femme de chambre en voyage.
Cependant le sang-froid enjoué de sa maîtresse l'empêcha de se livrer
tout haut à ses terreurs, et, s'étant _calée_ de son mieux sur la
banquette de devant, elle prit le parti de pleurer en silence.
--Eh bien! qu'avez-vous donc, Suzette? lui dit Marcelle lorsqu'elle s'en
aperçut.
--Hélas! Madame, répondit-elle en sanglotant, n'entendez-vous pas
chanter les grenouilles? Elles vont venir sur nous et remplir la
voiture...
--Et nous dévorer, sans doute? reprit madame de Blanchemont en éclatant
de rire.
En effet, les vertes habitantes du marécage, un instant troublées par
la chute du cheval et les clameurs du phaéton, avaient repris leur
psalmodie monotone. On entendait aussi aboyer et hurler les chiens,
mais si loin, qu'il n'y avait guère lieu de compter sur une prompte
assistance. La lune ne se levait pas encore, mais les étoiles brillaient
dans l'eau stagnante du marécage qui avait repris sa limpidité. Une
brise tiède soufflait dans les grands roseaux qui s'élevaient en touffes
épaisses sur la rive.
--Allons, Suzette, dit Marcelle qui se livrait déjà à une rêverie
poétique, on n'est pas si mal que je l'aurais cru dans un bourbier, et
si vous le voulez bien, vous y dormirez comme dans votre lit.
--Il faut que Madame ait perdu l'esprit, pensa Suzette, pour se trouver
bien dans une pareille situation.
O ciel! Madame! s'écria-t-elle après un moment de silence, il me semble
que j'entends hurler un loup! Est-ce que nous ne sommes pas au milieu
d'une forêt?
--La forêt n'est, je crois, qu'une saulée, répondit Marcelle, et, quant
au loup qui hurle, c'est un homme qui chante. S'il se dirigeait de notre
côté, il pourrait nous aider à gagner la terre ferme.
--Et si c'était un voleur?
--En ce cas, c'est un voleur bienveillant qui chante pour nous avertir
de prendre garde à nous. Écoutez, Suzette, sans plaisanterie, il vient
par ici, la voix se rapproche.
En effet, une voix pleine, et d'une mâle harmonie, quoique rude et sans
art, planait sur les champs silencieux, accompagnée comme en mesure
par le pas lent et régulier d'un cheval; mais cette voix était encore
éloignée et rien n'assurait que le chanteur marchât dans la direction du
marécage, qui pouvait bien n'être qu'une impasse. Quand la chanson fut
finie, soit que le cheval marchât sur l'herbe, soit que le villageois se
fut détourné, on n'entendit plus rien.
En ce moment, Suzette, rendue à ses terreurs, vit une ombre silencieuse
qui se glissait le long du marécage, et qui, reflétée dans l'eau,
paraissait gigantesque. Elle laissa échapper un cri, et l'ombre,
s'enfonçant dans le bourbier, vint droit vers la patache, quoique avec
lenteur et précaution.
--N'ayez pas peur, Suzette, dit madame de Blanchemont qui, en ce moment,
n'était pas très-rassurée elle-même; c'est notre vieux mendiant de tout
à l'heure; il nous indiquera peut-être une maison d'où l'on pourra venir
nous porter du secours.
--Mon ami, dit-elle avec beaucoup de présence d'esprit, mon domestique,
_qui est là_, va aller auprès de vous pour que vous lui montriez le
chemin d'une habitation quelconque.
--Ton domestique, ma petite? répondit familièrement le mendiant, il
n'est pas là; il est déjà loin... Et d'ailleurs, il est si vieux, si
bête, si faible, qu'il ne te servirait de rien ici.
Pour le coup, Marcelle eut peur.
IV.
LE MARÉCAGE.
Cette réponse ressemblait à la bravade farouche d'un homme qui a de
mauvaises intentions. Marcelle saisit Édouard dans ses bras, résolue à
le défendre au prix de sa vie, s'il le fallait: et elle allait sauter
dans l'eau du côté opposé à celui par lequel s'approchait le mendiant,
lorsque la chanson rustique qui s'était fait déjà entendre reprit un
second couplet, et cette fois à une distance très-rapprochée.
Le mendiant s'arrêta.
--Nous sommes perdues, murmura Suzette, voilà le reste de la bande qui
arrive.
--Nous sommes sauvées, au contraire, lui répondit Marcelle, c'est la
voix d'un brave paysan.
En effet, cette voix était pleine de sécurité, et ce chant calme et
pur annonçait la paix d'une bonne conscience. Le pas du cheval se
rapprochait aussi. Évidemment le villageois descendait le chemin qui
conduisait au marécage.
Le mendiant recula jusqu'au bord et resta immobile, paraissant montrer
plus de prudence que de frayeur.
Marcelle se pencha alors en dehors de la patache pour appeler le
passant; mais il chantait trop fort pour l'entendre, et si son cheval,
effrayé à l'aspect de la masse noire que la patache présentait devant
lui, ne se fût arrêté en soufflant avec force, le maître eut passé à
côté sans y faire attention.
--Que diable est-ce là? cria enfin une voix de stentor qui n'exprimait
aucune crainte, et que madame de Blanchemont reconnut aussitôt pour
celle du grand farinier. Holà hé! les amis! votre carrosse ne roule
guère. Êtes vous tous morts là dedans, que vous ne dites rien?
Quand Suzette eut reconnu le meunier, dont la belle prestance l'avait
déjà frappée agréablement le matin, malgré son peu de toilette, elle
redevint fort gracieuse. Elle exposa le cas piteux où sa maîtresse et
elle se trouvaient réduites, et le Grand-Louis, après avoir ri sans
façon de leur mésaventure, assura que rien n'était plus facile que de
les délivrer. Il alla d'abord se débarrasser d'un gros sac de blé
qu'il portait sur son cheval, en travers devant lui, et apercevant le
mendiant, qui ne paraissait pas songer à se cacher:
--Tiens, vous êtes donc là, père Cadoche? lui dit-il d'un ton
bienveillant. Rangez-vous que je jette mon sac!
--J'étais là pour essayer d'aider à ces pauvres enfants! répondit le
mendiant; mais il y a tant d'eau, que je n'ai pas pu avancer.
--Restez tranquille, mon vieux, et ne vous mouillez pas inutilement. À
votre âge, c'est dangereux. Je tirerai bien ces femmes de là sans vous.
Et il revint chercher madame de Blanchemont, en s'enfonçant dans la vase
jusqu'au poitrail de sa bête: «Allons, Madame, dit-il gaiement, avancez
un peu sur le brancard, et asseyez vous derrière moi; il n'y a rien de
plus facile. Vous ne vous mouillerez pas seulement le bout des pieds,
car vous n'avez pas les jambes si longues que votre serviteur. Faut-il
que votre patachon soit bête pour vous avoir fourrées là dedans, quand,
à deux pas sur la gauche, il n'y a pas six pouces de fange!»
--Je suis désolée de vous faire prendre un si vilain bain de jambes, dit
Marcelle, mais mon enfant...
--Ah! le petit monsieur? C'est, juste! lui d'abord. Passez-le-moi...
c'est cela... le voilà devant moi. Soyez tranquille, la selle ne le
blessera pas, mon cheval n'en use guère, ni moi non plus. Allons,
asseyez-vous derrière moi, ma petite dame, et n'ayez pas peur. La Sophie
a les reins forts et les jambes sûres.
Le meunier déposa doucement la mère et l'enfant sur le gazon.
--Et moi, criait Suzette, allez-vous me laisser là dedans?
--Non pas, Mademoiselle, dit le Grand-Louis en retournant la chercher.
Donnez-moi aussi vos paquets, nous sortirons tout, soyez tranquille.
--A présent, dit-il, quand il eut effectué le débarquement complet, ce
patachon de malheur viendra chercher sa carcasse de voiture quand il
voudra. Je n'ai ni traits ni cordes pour y atteler Sophie; mais je vas
vous conduire où vous voudrez, mes petites dames.
--Sommes-nous bien loin de Blanchemont? demanda Marcelle.
--Diable, oui! votre patachon a pris un drôle de chemin pour vous y
conduire! Il y a d'ici deux lieues de pays, et quand nous y arriverons
tout le monde sera couché; ce ne sera pas chose aisée que de nous faire
ouvrir. Mais si vous voulez, nous ne sommes qu'à une petite lieue de mon
moulin d'Angibault; ça n'est pas riche, mais c'est propre, et ma mère
est une bonne femme qui ne fera pas la grimace pour se relever, pour
mettre des draps blancs dans les lits, et pour tordre le cou à deux
poulets. Ça vous va-t-il? sans façon, allons, Mesdames! à la guerre
comme à la guerre, au moulin comme au moulin. Demain matin on aura
ramassé et décrotté la patache, qui ne s'enrhumera pas pour passer la
nuit au frais, et on vous conduira à Blanchemont à l'heure que vous
voudrez.
Il y avait de la cordialité et même une sorte de délicatesse dans la
brusque invitation du meunier. Marcelle, gagnée par son bon coeur et par
la mention qu'il avait faite de sa mère, accepta avec reconnaissance.
--C'est bien, vous me faites plaisir, dit le farinier; je ne vous
connais pas, vous êtes peut-être la dame de Blanchemont, mais ça m'est
égal; quand vous seriez le diable (et on dit que le diable se fait beau
et joli quand il veut), je serais content de vous empêcher de passer une
mauvaise nuit. Ah ça! je ne peux pas laisser mon sac de blé; je vas le
charger sur Sophie, le petit s'asseoira dessus, la maman derrière; ça
ne vous gênera pas, au contraire, ça vous servira à vous appuyer. La
demoiselle viendra à pied avec moi, en causant avec le père Cadoche, qui
n'est pas très-bien mis, mais qui a beaucoup d'esprit. Mais où a-t-il
passé, ce vieux lézard? dit-il en cherchant des yeux le mendiant qui
avait disparu. Holà hé! père Cadoche! Venez-vous coucher à la maison?...
Il ne répond pas; allons, ce n'est pas son idée pour ce soir. Marchons,
Mesdames.
--Cet homme nous a beaucoup effrayées, dit Marcelle. Vous le connaissez
donc?
--Depuis que je suis au monde. Ce n'est pas un méchant homme, et vous
avez eu tort de le craindre.
--Il me semble pourtant qu'il nous a fait des menaces, et sa manière de
tutoyer m'a paru peu amicale.
--Il vous a tutoyées? Vieux farceur! Il n'est pas honteux, celui-là!
Mais c'est sa manière d'être; n'y faites pas attention. C'est un homme
sans malice, un original! c'est le père Cadoche enfin, l'_oncle à tout
le monde_, comme on l'appelle, et qui promet sa succession à tous les
passants, quoiqu'il soit aussi gueux que son bâton.
Marcelle chemina fort commodément sur la robuste et pacifique Sophie.
Le petit Édouard, qu'elle tenait bien serré devant elle, «goûtait fort
cette façon d'aller,» comme dit le bon La Fontaine. Il talonnait de ses
deux petits pieds l'encolure de la bête, qui ne le sentait pas et n'en
allait pas plus vite. Elle marchait comme un vrai cheval de meunier,
sans avoir besoin d'être guidée, connaissant son chemin par coeur, et se
dirigeant dans l'obscurité, à travers l'eau et les pierres, sans
jamais se tromper ni faire un faux pas. A la requête de Marcelle, qui
craignait, pour son vieux serviteur, une nuit passée à la belle étoile,
le meunier fit retentir sa voix tonnante à plusieurs reprises, et
Lapierre, qui s'était égaré dans un taillis voisin, et tournait, depuis
une demi-heure, dans l'espace d'un arpent, vint bientôt rejoindre la
petite caravane.
Au bout d'une heure de marche le bruit d'une écluse se fit entendre,
et les premières blancheurs de la lune éclairèrent le toit couvert de
pampre du moulin, et les bords argentés de la rivière, jonchés de menthe
et de saponaire.
Marcelle sauta légèrement sur ce tapis parfumé, après avoir remis dans
les bras du meunier l'enfant, qui, tout joyeux et tout fier de son
voyage équestre, lui jeta ses petits bras autour du cou, en lui disant:
--Bonjour, _alochon_.
Ainsi que le Grand-Louis l'avait annoncé, sa vieille mère se releva sans
humeur, et avec l'aide d'une petite servante de quatorze à quinze ans,
les lits furent bientôt prêts. Madame de Blanchemont avait plus besoin
de repos que de souper: elle empêcha la vieille meunière de lui servir
autre chose qu'une tasse de lait, et, brisée de fatigue, elle s'endormit
avec son enfant attaché à son flanc maternel, dans un lit de plume,
appelé _couette_, d'une hauteur démesurée et d'un moelleux recherché.
Ces lits, dont tout le défaut est d'être trop chauds et trop doux,
composent, avec une paillasse rebondie, tout le coucher des habitants
aisés ou misérables d'un pays où les oies abondent, et où les hivers
sont très-froids.
Fatigué d'un long voyage de quatre-vingts lieues fait très rapidement,
et surtout de la course en patache qui en avait été pour ainsi dire le
bouquet, la belle Parisienne eût volontiers dormi la grasse matinée;
mais à peine l'aube eut-elle paru, que le chant des coqs, le _tic-tac_
du moulin, la grosse voix du meunier et tous les bruits du travail
rustique la forcèrent de renoncer à un plus long repos. D'ailleurs,
Edouard qui n'était pas fatigué le moins du monde et que l'air de la
campagne stimulait déjà, commençait à gambader sur son lit. Malgré tout
le tapage du dehors, Suzette, couchée dans la même chambre, dormait si
profondément, que Marcelle se fit conscience de la réveiller. Commençant
donc le genre de vie nouveau qu'elle avait résolu d'embrasser, elle se
leva et s'habilla sans l'aide de sa femme de chambre, fit elle-même
avec un plaisir extrême la toilette de son fils, et sortit pour aller
souhaiter le bonjour à ses hôtes. Elle ne trouva que le garçon de moulin
et la petite servante, qui lui dirent que le maître et la maîtresse
venaient d'aller au bout du pré pour s'occuper du déjeuner. Curieuse de
savoir en quoi consistaient ces préparatifs, Marcelle franchit le pont
rustique qui servait en même temps de pelle au réservoir du moulin, et
laissant sur sa droite une belle plantation de jeunes peupliers, elle
traversa la prairie en longeant le cours de la rivière, ou plutôt du
ruisseau, qui, toujours plein jusqu'aux bords et rasant l'herbe fleurie,
n'a guère en cet endroit plus de dix pieds de large. Ce mince cours
d'eau est pourtant d'une grande force, et aux abords du moulin il forme
un bassin assez considérable, immobile, profond et uni comme une glace,
où se reflètent les vieux saules et les toits moussus de l'habitation.
Marcelle contempla ce site paisible et charmant, qui parlait à son coeur
sans qu'elle sût pourquoi. Elle en avait vu de plus beaux; mais il
est des lieux qui nous disposent à je ne sais quel attendrissement
invincible, et où il semble que la destinée nous attire pour nous y
faire accepter des joies, des tristesses ou des devoirs.
V.
LE MOULIN.