Seulement elle n'avait pas encore pensé qu'elle pût être att

George Sand

[Illustration]

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

NOTICE

Ce roman est, comme tant d'autres, le résultat d'une promenade, d'une

rencontre, d'un jour de loisir, d'une heure de _far niente_. Tous ceux

qui ont écrit, bien ou mal, des ouvrages d'imagination ou même de

science, savent que la vision des choses intellectuelles part souvent

de celle des choses matérielles. La pomme qui tombe de l'arbre fait

découvrir à Newton une des grandes lois de l'univers. A plus forte

raison le plan d'un roman peut-il naître de la rencontre d'un fait ou

d'un objet quelconque. Dans les oeuvres du génie scientifique, c'est

la réflexion qui tire du fait même la raison des choses. Dans les plus

humbles fantaisies de l'art, c'est la rêverie qui habille et complète

ce fait isolé. La richesse ou la pauvreté de l'oeuvre n'y fait rien. Le

procédé de l'esprit est le même pour tous.

Or, il y a dans notre vallée un joli moulin qu'on appelle Angibault,

dont je ne connais pas le meunier, mais dont j'ai connu le propriétaire.

C'était un vieux monsieur, qui, depuis sa liaison à Paris avec _M. de

Robespierre_ (il l'appelait toujours ainsi), avait laissé croître autour

de ses écluses tout ce qui avait voulu pousser: l'aune et la ronce,

le chêne et le roseau. La rivière, abandonnée à son caprice, s'était

creusé, dans le sable et dans l'herbe, un réseau de petits torrents

qu'aux jours d'été, dans les eaux basses, les plantes fontinales

couvraient de leurs touffes vigoureuses. Mais le vieux monsieur est

mort; la cognée a fait sa besogne; il y avait bien des fagots à tailler,

bien des planches à scier dans cette forêt vierge en miniature. Il y

reste encore quelques beaux arbres, des eaux courantes, un petit bassin

assez frais, et quelques buissons de ces ronces gigantesques qui sont

les lianes de nos climats. Mais ce coin de paradis sauvage que mes

enfants et moi avions découvert en 1844, avec des cris de surprise et de

joie, n'est plus qu'un joli endroit comme tant d'autres.

Le château de _Blanchemont_ avec son paysage, sa garenne et sa ferme,

existe tel que je l'ai fidèlement dépeint; seulement il s'appelle

autrement, et les Bricolin sont des types fictifs. La folle qui joue

un rôle dans cette histoire, m'est apparue ailleurs: c'était aussi une

folle par amour. Elle fit une si pénible impression sur mes compagnons

de voyage et sur moi, que malgré vingt lieues de pays que nous

avions faites pour explorer les ruines d'une magnifique abbaye de la

renaissance, nous ne pûmes y rester plus d'une heure. Cette malheureuse

avait adopté ce lieu mélancolique pour sa promenade machinale,

constante, éternelle. La fièvre avait brûlé l'herbe sous ses pieds

obstinés, la fièvre du désespoir!

GEORGE SAND.

Nohant, 5 septembre 1852.

A SOLANGE ***.

Mon enfant, cherchons ensemble.

PREMIERE JOURNÉE.

I.

INTRODUCTION.

Une heure du matin sonnait à Saint-Thomas-d'Aquin, lorsqu'une forme

noire, petite et rapide, se glissa le long du grand mur ombragé d'un de

ces beaux jardins qu'on trouve encore à Paris sur la rive gauche de la

Seine, et qui ont tant de prix au milieu d'une capitale. La nuit était

chaude et sereine. Les daturas en fleurs exhalaient de suaves parfums,

et se dressaient comme de grands spectres blancs sous le regard brillant

de la pleine lune. Le style du large perron de l'hôtel de Blanchemont

avait encore un vieux air de splendeur, et le jardin vaste et bien

entretenu rehaussait l'opulence apparente de cette demeure silencieuse,

où pas une lumière ne brillait aux fenêtres.

Cette circonstance d'un superbe clair de lune, donnait bien quelque

inquiétude à la jeune femme en deuil qui se dirigeait, en suivant

l'allée la plus sombre, vers une petite porte située à l'extrémité du

mur. Mais elle n'y allait pas moins avec résolution, car ce n'était pas

la première fois qu'elle risquait sa réputation pour un amour pur et

désormais légitime; elle était veuve depuis un mois.

Elle profita du rempart que lui faisait un massif d'acacias pour arriver

sans bruit jusqu'à la petite porte de dégagement qui donnait sur une rue

étroite et peu fréquentée. Presque au même moment, cette porte s'ouvrit,

et le personnage appelé au rendez-vous entra furtivement et suivit

son amante, sans rien dire, jusqu'à une petite orangerie où ils

s'enfermèrent. Mais, par un sentiment de pudeur non raisonné, la jeune

baronne de Blanchemont, tirant de sa poche une jolie et menue boîte de

cuir de Russie, fit jaillir une étincelle, alluma une bougie placée

et comme cachée d'avance dans un coin, et le jeune homme, craintif et

respectueux, l'aida naïvement à éclairer l'intérieur du pavillon. Il

était si heureux de pouvoir la regarder!

La serre était fermée de larges volets en plein bois. Un banc de jardin,

quelques caisses vides, des instruments d'horticulture, et la petite

bougie qui n'avait même pas d'autre flambeau qu'un pot à fleurs

demi-brisé, tel était l'ameublement et l'éclairage de ce boudoir

abandonné qui avait servi de retraite voluptueuse à quelque marquise du

temps passé.

Leur descendante, la blonde Marcelle, était aussi chastement et aussi

simplement mise que doit l'être une veuve pudique. Ses beaux cheveux

dorés tombant sur son fichu de crêpe noir étaient sa seule parure. La

délicatesse de ses mains d'albâtre et de son pied chaussé de satin,

étaient les seuls indices révélateurs de son existence aristocratique.

On eût pu d'ailleurs la prendre pour la compagne naturelle de l'homme

qui était à genoux auprès d'elle, pour une grisette de Paris; car il est

des grisettes qui ont au front une dignité de reine et une candeur de

sainte.

Henri Lémor était d'une figure agréable, plutôt intelligente et

distinguée que belle. Ses cheveux noirs et abondants assombrissaient sa

physionomie déjà brune et fort pâle. On voyait bien là que c'était un

enfant de Paris, fort par sa volonté, délicat par son organisation. Son

habillement, propre et modeste, n'annonçait que l'humble médiocrité; sa

cravate assez mal nouée révélait une grande absence de coquetterie ou

une habitude de préoccupation; ses gants bruns suffisaient à prouver que

ce n'était pas là, comme se seraient exprimés les laquais de l'hôtel de

Blanchemont, un homme fait pour être le mari ou l'amant de madame.

Ces deux jeunes gens, à peine plus âgés l'un que l'autre, avaient passé

plus d'une fois de doux instants dans le pavillon pendant les heures

mystérieuses de la nuit; mais, depuis un mois qu'ils ne s'étaient vus,

de grandes anxiétés avaient assombri le roman de leur amour. Henri Lémor

était tremblant et comme consterné. Marcelle de Blanchemont semblait

glacée de crainte. Il se mit à genoux devant elle comme pour la

remercier de lui avoir accordé un dernier rendez-vous; mais il se releva

bientôt sans lui rien dire, et son attitude était contrainte, presque

froide.

--Enfin!... lui dit-elle avec effort en lui tendant une main qu'il

porta à ses lèvres par un mouvement presque convulsif, et sans que sa

physionomie s'éclairât du moindre rayon de joie.

Il ne m'aime plus, pensa-t-elle en portant ses deux mains devant ses

yeux. Et elle resta muette et glacée d'effroi.

--_Enfin?_ répéta Lémor. N'est-ce pas _déjà_ que vous vouliez dire?

J'aurais dû avoir la force d'attendre plus longtemps; je ne l'ai pas

eue, pardonnez-moi.

--Je ne vous comprends pas! dit la jeune veuve en laissant retomber ses

mains avec accablement.

Lémor vit ses yeux humides, et se méprit sur la cause de son émotion.

--Oh! oui, reprit-il, je suis coupable; je vois à votre douleur les

remords que je vous cause. Ces quatre semaines m'ont paru si longues,

à moi, que je n'ai pas eu le courage de me dire que c'était trop peu!

Aussi, à peine vous avais-je écrit, ce matin, pour vous demander la

permission de vous voir, que je m'en suis repenti. J'ai rougi de

ma lâcheté, je me suis reproché les scrupules que je forçais votre

conscience à étouffer; et quand j'ai reçu votre réponse, si sérieuse et

si bonne, j'ai compris que la pitié seule me rappelait auprès de vous.

--Oh! Henri, que vous me faites de mal en parlant ainsi! Est-ce un

jeu, est-ce un prétexte? Pourquoi avoir demandé de me voir, si vous me

revenez avec si peu de bonheur et de confiance?

Le jeune homme tressaillit, et se laissant retomber aux pieds de sa

maîtresse:

--J'aimerais mieux de la hauteur et des reproches, dit-il; votre bonté

me tue!

--Henri! Henri! s'écria Marcelle, vous avez donc eu des torts envers

moi? Oh! vous avez l'air d'un criminel! Vous m'avez oubliée ou méconnue,

je le vois bien!

--Ni l'un, ni l'autre; pour mon malheur éternel, je vous respecte, je

vous adore, je crois en vous comme en Dieu, je ne puis aimer que vous

sur la terre!

--Eh bien! dit la jeune femme en jetant ses bras autour de la tête brune

du pauvre Henri, ce n'est pas un si grand malheur que de m'aimer ainsi,

puisque je vous aime de même. Écoutez, Henri, me voilà libre, je n'ai

rien à me reprocher. J'ai si peu souhaité la mort de mon mari, que

jamais je ne m'étais permis de penser à ce que je ferais de ma liberté

si elle venait à m'être rendue. Vous le savez, nous n'avions jamais

parlé de cela, vous n'ignoriez pas que je vous aimais avec passion, et

pourtant voici la première fois que je vous le dis aussi hardiment!

Mais, mon ami, que vous êtes pâle! vos mains sont glacées, vous

paraissez tant souffrir! Vous m'effrayez!

--Non, non, parlez, parlez encore, répondit Lémor succombant sous le

poids des émotions les plus délicieuses et les plus pénibles en même

temps.

--Eh bien, continua madame de Blanchemont, je ne peux pas avoir ces

scrupules et ces agitations de la conscience que vous redoutez pour moi.

Quand on me rapporta le corps sanglant de mon mari, tué en duel pour

une autre femme, je fus frappée de consternation et d'épouvante, j'en

conviens; en vous annonçant cette terrible nouvelle, en vous disant de

rester quelque temps éloigné de moi, je crus accomplir un devoir; oh!

si c'est un crime d'avoir trouvé ce temps bien long, votre obéissance

scrupuleuse m'en a assez punie! Mais depuis un mois que je vis retirée,

occupée seulement d'élever mon fils et de consoler de mon mieux les

parents de M. de Blanchemont, j'ai bien examiné mon coeur, et je ne le

trouve plus si coupable. Je ne pouvais pas aimer cet homme qui ne m'a

jamais aimée, et tout ce que je pouvais faire, c'était de respecter son

honneur. A présent, Henri, je ne dois plus à sa mémoire qu'un respect

extérieur pour les convenances. Je vous verrai en secret, rarement, il

le faudra bien!... jusqu'à la fin de mon deuil; et dans un an, dans deux

ans, s'il le faut....

--Eh bien! Marcelle, dans deux ans?

--Vous me demandez ce que nous serons l'un pour l'autre, Henri? Vous ne

m'aimez plus, je vous le disais bien!

Ce reproche n'émut point Henri. Il le méritait si peu! Attentif

jusqu'à l'anxiété à toutes les paroles de son amante, il la supplia de

continuer:

--Eh bien! reprit-elle en rougissant avec la pudeur d'une jeune fille,

ne voulez-vous donc pas m'épouser, Henri?

Henri laissa tomber sa tête sur les genoux de Marcelle, et resta

quelques instants comme brisé par la joie et la reconnaissance; mais

il se releva brusquement, et ses traits exprimaient le plus profond

désespoir.

--N'avez-vous donc pas fait du mariage une assez triste expérience?

dit-il avec une sorte de dureté. Vous voulez encore vous remettre sous

le joug?

--Vous me faites peur, dit madame de Blanchemont après un moment

d'effroi silencieux. Sentez-vous donc en vous-même des instincts

de tyrannie, ou bien est-ce pour vous que vous craignez le joug de

l'éternelle fidélité?

--Non, non, ce n'est rien de tout cela, répondit Lémor avec abattement;

ce que je redoute, ce à quoi il m'est impossible de vous soumettre et de

me soumettre moi-même, vous le savez; mais vous ne voulez pas, vous ne

pouvez pas le comprendre. Nous en avons tant parlé cependant, alors que

nous ne pensions pas que de pareilles discussions dussent un jour nous

intéresser personnellement, et devenir pour moi un arrêt de vie ou de

mort!

--Est-il possible, Henri, que vous soyez attaché à ce point à vos

utopies? Quoi! l'amour même ne saurait les vaincre? Ah! que vous aimez

peu, vous autres hommes! ajouta-t-elle avec un profond soupir. Quand ce

n'est pas le vice qui vous dessèche l'âme, c'est la vertu, et de toutes

façons, lâches ou sublimes, vous n'aimez que vous-mêmes.

--Écoutez, Marcelle, si je vous avais demandé, il y a un mois, de

manquer à vos principes à vous, si mon amour avait imploré ce que votre

religion et vos croyances vous eussent fait regarder comme une faute

immense, irréparable....

--Vous ne me l'avez pas demandé, dit Marcelle en rougissant.

--Je vous aimais trop pour vous demander de souffrir et de pleurer pour

moi. Mais si je l'eusse fait, répondez donc, Marcelle!

--La question est indiscrète et déplacée, dit-elle en faisant un effort

d'aimable coquetterie, pour éluder la réponse.

Sa grâce et sa beauté firent frémir Lémor. Il la pressa contre son coeur

avec passion. Mais, s'arrachant aussitôt à ce moment d'ivresse, il

s'éloigna, et reprit, d'une voix altérée, en marchant avec agitation

derrière le banc où elle était assise:

--Et si je vous le demandais, à présent, ce sacrifice que la mort de

votre époux rendrait, à coup sûr, moins terrible... moins effrayant....

Madame de Blanchemont redevint pâle et sérieuse.

--Henri, répondit-elle, je serais offensée et blessée jusqu'au fond du

coeur d'une semblable pensée, lorsque je viens de vous offrir ma main et

que vous semblez la refuser.

--Je suis bien malheureux de ne pouvoir me faire comprendre, et d'être

pris pour un misérable, quand je sens en moi l'héroïsme de l'amour!...

reprit-il avec amertume. Le mot vous parait ambitieux et doit vous faire

sourire de pitié. Il est vrai pourtant, et Dieu me tiendra compte de

ma souffrance... elle est atroce, elle est au-dessus de mon courage,

peut-être.

Et Henri fondit en larmes.

La douleur de ce jeune homme était si profonde et si sincère, que madame

de Blanchemont en fut effrayée. Il y avait dans ces larmes brûlantes

comme un refus invincible d'être heureux, comme un adieu éternel à

toutes les illusions de l'amour et de la jeunesse.

--O mon cher Henri! s'écria Marcelle, quel mal avez-vous donc résolu de

nous faire à tous deux? Pourquoi ce désespoir, quand vous êtes le maître

de ma vie, quand rien ne nous empêche plus d'être l'un à l'autre devant

Dieu et devant les hommes? Est-ce donc mon fils qui est un obstacle

entre nous? ne vous sentez-vous pas l'âme assez grande pour répartir

sur lui une part de l'affection que vous avez pour moi! Craignez-vous

d'avoir à vous reprocher un jour le malheur et l'abandon de cet enfant

de mes entrailles!

--Votre fils! dit Henri en sanglotant, j'aurais une crainte plus

sérieuse que celle de ne l'aimer pas. Je craindrais de l'aimer trop, et

de ne pouvoir me résigner à voir sa vie s'engager en sens inverse de la

mienne dans le courant du siècle. L'usage et l'opinion me commanderaient

de le laisser au monde, et je voudrais l'en arracher, dussé-je le

rendre malheureux, pauvre et désolé avec moi.... Non, je ne pourrais

le regarder avec assez d'indifférence et d'égoïsme pour consentir à en

faire un homme semblable à ceux de sa classe; non! non!... cela, et

autre chose, et tout, dans votre position et dans la mienne, est un

obstacle insurmontable. De quelque côté que j'envisage un tel avenir,

je n'y vois que lutte insensée, malheur pour vous, anathème sur moi!...

C'est impossible, Marcelle, à jamais impossible! je vous aime trop pour

accepter des sacrifices dont vous ne pouvez ni prévoir les résultats ni

mesurer l'étendue. Vous ne me connaissez pas, je le vois bien. Vous me

prenez pour un rêveur indécis et faible. Je suis un rêveur obstiné et

incorrigible. Vous m'avez peut-être accusé quelquefois d'affectation;

vous avez cru qu'un mot de vous me ramènerait à ce que vous croyez la

raison et la vérité. Oh! je suis plus malheureux que vous ne pensez,

et je vous aime plus que vous ne pouvez le comprendre maintenant. Plus

tard... oui, plus tard, vous me remercierez au fond de vos pensées

d'avoir su être malheureux tout seul.

--Plus tard? et pourquoi? et quand donc? que voulez-vous dire?

--Plus tard, vous dis-je, quand vous vous éveillerez de ce rêve sombre

et maudit où je vous ai entraînée, quand vous retournerez au monde et

que vous en partagerez les enivrements faciles et doux; quand vous ne

serez plus un ange, enfin, et que vous redescendrez sur la terre.

--Oui, oui, quand je serai desséchée par l'égoïsme et corrompue par la

flatterie! Voilà ce que vous voulez dire, voilà ce que vous augurez,

de moi! Dans votre orgueil sauvage, vous ne me croyez pas capable

d'embrasser vos idées et de comprendre votre coeur. Tranchons le mot,

vous ne me trouvez pas digne de vous, Henri!

--Ce que vous dites est affreux, Madame, et cette lutte ne peut se

supporter plus longtemps. Laissez-moi fuir, car nous ne pouvons pas nous

comprendre maintenant.

--Vous me quittez ainsi?

--Non, je ne vous quitte pas; je vais, loin de votre présence, vous

contempler en moi-même et vous adorer dans le secret de mon coeur. Je

vais souffrir éternellement, mais avec l'espoir que vous m'oublierez,

avec le remords d'avoir désiré et recherché votre affection, avec la

consolation du moins de n'en avoir pas lâchement abusé.

Madame de Blanchemont s'était levée pour retenir Henri. Elle retomba

brisée sur son banc.

--Pourquoi donc avez-vous désiré de me voir? lui demanda-t-elle d'un ton

froid et offensé en le voyant s'éloigner.

--Oui, oui, dit-il, vous avez raison de me le reprocher. C'est une

dernière lâcheté de ma part; je le sentais, et je cédais au besoin

de vous voir encore une fois.... J'espérais que je vous retrouverais

changée pour moi; votre silence me l'avait fait croire; j'étais dévoré

de chagrin, et je croyais trouver dans votre froideur la force de me

guérir. Pourquoi suis-je venu? Pourquoi m'aimez-vous? Ne suis-je pas le

plus grossier, le plus ingrat, le plus sauvage, le plus haïssable des

hommes? Mais il vaut mieux que vous me voyiez ainsi, et que vous sachiez

bien qu'il n'y a rien à regretter en moi.... Cela vaut mieux ainsi, et

j'ai bien fait de venir, n'est-ce pas?

Henri parlait avec une sorte d'égarement, ses traits graves et purs

étaient bouleversés, sa voix, ordinairement sympathique et douce avait

un timbre mat et dur qui faisait mal à entendre. Marcelle voyait bien sa

souffrance, mais la sienne propre était si poignante qu'elle ne pouvait

rien faire et rien dire pour leur mutuel soulagement. Elle restait pâle

et muette, les mains crispées l'une dans l'autre et le corps raide comme

une statue. Au moment de sortir, Henri se retourna, et la voyant ainsi,

il vint tomber à ses pieds qu'il couvrit de larmes et de baiser.--Adieu,

dit-il, la plus belle et la plus pure de toutes les femmes, la meilleure

des amies, la plus grande des amantes! Puisses-tu trouver un coeur digne

de toi, un homme qui t'aime comme je t'aime, et qui ne ne t'apporte pas

en dot le découragement et l'horreur de la vie! Puisses-tu être heureuse

et bienfaisante sans traverser les luttes d'une existence comme la

mienne! Enfin, s'il est encore dans le monde où tu vis un reste de

loyauté et de charité humaine, puisses-tu le ranimer de ton souffle

divin, et trouver grâce devant Dieu pour ta caste et pour ton siècle que

tu es digne de racheter à toi seule!

Ayant ainsi parlé, Henri se précipita dehors, oubliant qu'il laissait

Marcelle au désespoir. Il semblait poursuivi par les furies.

Madame de Blanchemont demeura longtemps comme pétrifiée. Lorsqu'elle

retourna dans son appartement, elle marcha lentement dans sa chambre

jusqu'aux premières lueurs du matin, sans verser une larme, sans

troubler par un soupir le silence de la nuit.

Il serait téméraire d'affirmer que cette veuve de vingt-deux ans, belle,

riche et remarquée dans le monde pour sa grâce, ses talents et son

esprit, ne fut pas humiliée et indignée jusqu'à un certain point de voir

refuser sa main par un homme sans naissance, sans fortune et sans aucune

renommée. La fierté offensée de celle jeune femme lui tint probablement

lieu de courage dans les premiers moments. Mais bientôt la véritable

noblesse de ses sentiments lui suggéra des réflexions plus sérieuses,

et, pour la première fois, elle plongea un profond regard dans sa propre

vie et dans la vie générale des êtres dont elle était entourée. Elle se

rappela tout ce que Henri lui avait dit en d'autres temps, alors qu'il

ne pouvait être question entre eux que d'un amour sans espoir. Elle

s'étonna de n'avoir pas assez pris au sérieux ce qu'elle considérait

alors comme des idées romanesques chez ce jeune homme véritablement

austère. Elle commença à le juger avec le calme qu'une volonté généreuse

et forte ramène au milieu des plus violentes émotions du coeur. A mesure

que les heures de la nuit s'écoulaient et que les horloges lointaines se

les jetaient l'une à l'autre, d'une voix argentine et claire, dans le

silence de la grande ville endormie, Marcelle arrivait à celle lucidité

d'esprit que le recueillement d'une longue veille apporte à la douleur.

Élevée dans d'autres principes que ceux de Lémor, elle avait été

pourtant prédestinée en quelque sorte à partager l'amour de ce plébéien,

et à s'y réfugier contre toutes les langueurs et toutes les tristesses

de la vie aristocratique. Elle était de ces âmes tendres et fortes à la

fois, qui ont besoin de se dévouer, et qui ne conçoivent pas d'autre

bonheur que celui qu'elles donnent. Malheureuse dans son ménage, ennuyée

dans le monde, elle s'était laissée aller avec la confiance romanesque

d'une jeune fille à ce sentiment dont elle s'était bientôt fait

une religion. Sincèrement dévote dans son adolescence, elle était

nécessairement devenue passionnée pour un amant qui respectait ses

scrupules et adorait sa chasteté. La piété même l'avait poussée à

s'exalter dans cet amour et à vouloir le consacrer par des liens

indissolubles aussitôt qu'elle s'était vue libre. Elle avait songé avec

joie à sacrifier courageusement les intérêts matériels que prise le

monde et les préjugés étroits de la naissance qui n'avaient jamais

trompé son jugement. Elle croyait faire beaucoup, la pauvre enfant, et

c'était beaucoup en effet; car le monde l'eût blâmée ou raillée. Elle

n'avait pas prévu que ce n'était rien encore, et que la fierté du

plébéien repousserait son sacrifice presque comme un affront.

Éclairée tout à coup par l'effroi, la douleur et la résistance de Lémor,

Marcelle repassait dans son esprit consterné tout ce qu'elle avait

entrevu de la crise sociale où s'agite le siècle. Il n'y a plus rien

d'étranger dans les hautes régions de la pensée aux femmes de notre

temps. Toutes, suivant la portée de leur intelligence, peuvent

désormais, sans affectation et sans ridicule, lire chaque jour sous

toutes les formes, journal ou roman, philosophie, politique ou poésie,

discours officiel ou conversation intime, dans le grand livre triste,

diffus, contradictoire et cependant profond et significatif de la

vie actuelle. Elle savait donc bien, comme nous tous, que ce présent

engourdi et malade est aux prises avec le passé qui le retient et

l'avenir qui l'appelle. Elle voyait de grands éclairs se croiser sur sa

tête, elle pouvait pressentir une grande lutte plus ou moins éloignée.

Elle n'était pas d'une nature pusillanime; elle n'avait pas peur et ne

fermait pas les yeux. Les regrets, les plaintes, les terreurs et les

récriminations de ses grands parents l'avaient tant lassée et tant

dégoûtée de la crainte! La jeunesse ne veut pas maudire le temps de sa

floraison, et ses années charmantes lui sont chères, quelque chargées

d'orages qu'elles soient. La tendre et courageuse Marcelle se disait

que, sous le tonnerre et la grêle, on peut sourire, à l'abri du premier

buisson, avec l'être qu'on aime. Cette lutte menaçante des intérêts

matériels lui paraissait donc un jeu. Qu'importe d'être ruiné, exilé,

emprisonné? se disait-elle, lorsque la terreur planait autour d'elle sur

les prétendus heureux du siècle. On ne déportera jamais l'amour; et puis

moi, grâce au ciel, j'aime un homme de rien qui sera épargné.

Seulement elle n'avait pas encore pensé qu'elle pût être atteinte

jusque dans ses affections, par cette lutte sourde et mystérieuse qui

s'accomplit en dépit de toutes les contraintes officielles et de tous

les découragements apparents. Cette lutte des sentiments et des

idées est dès à présent profondément engagée, et Marcelle s'y voyait

précipitée tout à coup au milieu de ses illusions comme au sortir d'un

rêve. La guerre intellectuelle et morale était déclarée entre les

diverses classes, imbues de croyances et de passions contraires, et

Marcelle trouvait une sorte d'ennemi irréconciliable dans l'homme qui

l'adorait. Épouvantée d'abord de cette découverte, elle se familiarisa

peu à peu avec cette idée, qui lui suggérait de nouveaux desseins plus

généreux et plus romanesques encore que ceux dont elle s'était nourrie

depuis un mois, et au bout de sa longue promenade à travers ses

appartements silencieux et déserts, elle trouva le calme d'une

résolution qu'elle seule peut-être pouvait envisager sans sourire

d'admiration ou de pitié.

Ceci se passait tout récemment, peut-être l'année Dernière.

II.

VOYAGE.

Marcelle, ayant épousé son cousin-germain, portait le nom de

Blanchemont, après comme avant son mariage. La terre et le château de

Blanchemont formaient une partie de son patrimoine. La terre était

importante, mais le château, abandonné depuis plus de cent ans à l'usage

des fermiers, n'était même plus habité par eux, parce qu'il menaçait

ruine et qu'il eût fallu de trop grandes dépenses pour le réparer.

Mademoiselle de Blanchemont, orpheline de bonne heure, élevée à Paris

dans un couvent, mariée fort jeune, et n'étant pas initiée par son

mari à la gestion de ses affaires, n'avait jamais vu ce domaine de ses

ancêtres. Résolue de quitter Paris et d'aller chercher à la campagne un

genre de vie analogue aux projets qu'elle venait de former, elle voulut

commencer son pèlerinage par visiter Blanchemont, afin de s'y fixer plus

tard si cette résidence répondait à ses desseins. Elle n'ignorait pas

l'état de délabrement de son castel, et c'était une raison pour qu'elle

jetât de préférence les yeux sur cette demeure. Les embarras d'affaires

que son mari lui avait laissés, et le désordre où lui-même paraissait

avoir laissé les siennes, lui servirent de prétexte pour entreprendre un

voyage qu'elle annonça devoir être de quelques semaines seulement, mais

auquel, dans sa pensée secrète, elle n'assignait précisément ni but ni

terme, son but véritable, à elle, étant de quitter Paris et le genre de

vie auquel elle y était astreinte.

Heureusement pour ses vues, elle n'avait dans sa famille aucun

personnage qui pût s'imposer aisément le devoir de l'accompagner. Fille

unique, elle n'avait pas à se défendre de la protection d'une soeur ou

d'un frère aîné. Les parents de son mari étaient fort âgés, et, un peu

effrayés des dettes du défunt, qu'une sage administration pouvait seule

liquider, ils furent à la fois étonnés et ravis de voir une femme de

vingt-deux ans, qui jusqu'alors n'avait montré nulle aptitude et nul

goût pour les affaires, prendre la résolution de gérer les siennes

elle-même et d'aller voir par ses yeux l'état de ses propriétés. Il

y eut pourtant bien quelques objections pour ne pas la laisser ainsi

partir seule avec son enfant. On voulait qu'elle se fît accompagner par

son homme d'affaires. On craignait que l'enfant ne souffrit d'un

voyage entrepris par un temps très-chaud. Marcelle objecta aux vieux

Blanchemont, ses beau-père et belle-mère, qu'un tête à tête prolongé

avec un vieux homme de loi n'était pas précisément un adoucissement aux

ennuis qu'elle allait s'imposer; qu'elle trouverait chez les notaires et

les avoués de province des renseignements plus directs et des conseils

mieux appropriés aux localités; enfin, que ce n'était pas une chose si

difficile que de compter avec des fermiers et de renouveler des baux.

Quant à l'enfant, l'air de Paris le rendait de plus eu plus débile. La

campagne, le mouvement et le soleil ne pouvaient que lui faire grand

bien. Puis, Marcelle, devenue tout à coup adroite pour triompher des

obstacles qu'elle avait prévus et médités durant sa veillée rapportée au

précédent chapitre, fit valoir les obligations que lui imposait le rôle

de tutrice de son fils. Elle ignorait encore en partie l'état de la

succession de M. de Blanchemont; s'il s'était fait faire des avances

considérables par ses fermiers, s'il n'avait pas donné de fortes

hypothèques sur ses terres, etc. Son devoir était d'aller vérifier

toutes ces choses, et de ne s'en remettre qu'à elle-même, afin de savoir

sur quel pied elle devait vivre ensuite sans compromettre l'avenir

de son fils. Elle parla si sagement de ces intérêts, qui, au fond,

l'occupaient fort peu, qu'au bout de douze heures elle avait remporté la

victoire et amené toute la famille à approuver et à louer sa résolution.

Son amour pour Henri était demeuré si secret, qu'aucun soupçon ne vint

troubler la confiance des grands parents.

Soutenue par une activité inaccoutumée et par un espoir enthousiaste,

Marcelle ne dormit guère mieux la nuit qui suivit celle de sa dernière

entrevue avec Lémor. Elle fit les rêves les plus étranges, tantôt

riants, tantôt pénibles. Enfin, elle s'éveilla tout à fait avec l'aube,

et, jetant un regard rêveur sur l'intérieur de son appartement, elle fut

frappée pour la première fois du luxe inutile et dispendieux déployé

autour d'elle. Des tentures de satin, des meubles d'une mollesse et

d'une ampleur extrêmes, mille recherches ruineuses, mille babioles

brillantes, enfin tout l'attirail de dorures, de porcelaines, de bois

sculptés et de fantaisies qui encombrent aujourd'hui la demeure d'une

femme élégante. «Je voudrais bien savoir, pensa-t-elle, pourquoi nous

méprisons tant les filles entretenues. Elles se font donner ce que nous

pouvons nous donner à nous-mêmes. Elles sacrifient leur pudeur à la

possession de ces choses qui ne devraient avoir aucun prix aux yeux

des femmes sérieuses et sages, et que nous regardons pourtant comme

indispensables. Elles ont les mêmes goûts que nous, et c'est pour

paraître aussi riches et aussi heureuses que nous qu'elles s'avilissent.

Nous devrions leur donner l'exemple d'une vie simple et austère avant

de les condamner! Et si l'on voulait bien comparer nos mariages

indissolubles avec leurs unions passagères, verrait-on beaucoup plus de

désintéressement chez les jeunes filles de notre classe? Ne verrait-on

pas chez nous aussi souvent que chez les prostituées une enfant unie à

un vieillard, la beauté profanée par la laideur du vice, l'esprit soumis

à la sottise, le tout pour l'amour d'une parure de diamants, d'un

carrosse et d'une loge aux Italiens? Pauvres filles! On dit que vous

nous méprisez aussi de votre côté; vous avez bien raison!»

Cependant, le jour bleuâtre et pur qui perçait à travers les rideaux

faisait paraître enchanteur le sanctuaire qu'en d'autres temps madame de

Blanchemont s'était plu à décorer elle-même avec un goût exquis. Elle

avait presque toujours vécu loin de son mari, et cette jolie chambre si

chaste et si fraîche, où Henri lui-même n'avait jamais osé pénétrer, ne

lui rappelait que des souvenirs mélancoliques et doux. C'était là que,

fuyant le monde, elle avait lu et rêvé au parfum de ces fleurs d'une

beauté sans égale que l'on ne trouve qu'à Paris et qui font aujourd'hui

partie de la vie des femmes aisées. Elle avait rendu cette retraite

poétique autant qu'elle l'avait pu; elle l'avait ornée et embellie pour

elle-même; elle s'y était attachée comme à un asile mystérieux, où les

douleurs de sa vie et les orages de son âme s'étaient toujours apaisés

dans le recueillement et la prière. Elle y promena un long regard

d'affection, puis elle prononça, en elle-même, la formule d'un éternel

adieu à tous ces muets témoins de sa vie intime... vie cachée comme

celle de la fleur qui n'aurait pas une tache à montrer au soleil, mais

qui penche sa tête sous la feuillée par amour de l'ombre et de la

fraîcheur.

--Retraite de mon choix, ornements selon mon goût, je vous ai aimés,

pensa-t-elle; mais je ne puis plus vous aimer, car vous êtes les

compagnons et les consécrateurs de la richesse et de l'oisiveté. Vous

représentez à mes yeux, désormais, tout ce qui me sépare d'Henri. Je

ne pourrais donc plus vous regarder sans dégoût et sans amertume.

Quittons-nous avant de nous haïr. Sévère madone, tu cesserais de me

protéger; glaces pures et profondes, vous me feriez détester ma propre

image; beaux vases de fleurs, vous n'auriez plus pour moi ni grâces ni

parfums!

Puis, avant d'écrire à Henri, comme elle l'avait résolu, elle alla sur

la pointe du pied contempler et bénir le sommeil de son fils. La vue

de ce pâle enfant, dont l'intelligence précoce s'était développée aux

dépens de sa force physique, lui causa un attendrissement passionné.

Elle lui parla dans son coeur comme s'il eût pu, dans son sommeil,

écouter et comprendre les pensées maternelles.

--Sois tranquille, lui disait-elle, je ne _l'aime_ pas plus que toi.

N'en sois pas jaloux. S'il n'était pas le meilleur et le plus digne

des hommes, je ne te le donnerais pas pour père. Va, petit ange, tu es

ardemment et fidèlement aimé. Dors bien, nous ne nous quitterons jamais!

Marcelle, toute baignée de larmes délicieuses, rentra dans sa chambre et

écrivit à Lémor ce peu de lignes:

«Vous avez raison, et je vous comprends. Je ne suis pas digne de vous;

mais je le deviendrai, car je le veux. Je vais partir pour un long

voyage. Ne vous inquiétez pas de moi, et aimez-moi encore. Dans un an,

à pareil jour, vous recevrez une lettre de moi. Disposez votre vie de

manière à être libre de venir me trouver en quelque lieu que je vous

appelle. Si vous ne me jugez pas encore assez convertie, vous me

donnerez encore un an... un an, deux ans, avec l'espérance, c'est

presque le bonheur pour deux êtres qui, depuis si longtemps, s'aiment

sans rien espérer.»

Elle fit porter ce billet de grand matin. Mais on ne trouva point M.

Lémor. Il était parti la veille au soir, on ne savait pour quel pays, ni

pour combien de temps. Il avait donné congé de son modeste logement. On

assurait pourtant que la lettre lui parviendrait, parce qu'un de ses

amis était chargé de venir tous les jours retirer sa correspondance pour

la lui faire passer.

Deux jours après, madame de Blanchemont avec son fils, une femme de

chambre et un domestique, traversait en poste les déserts de la Sologne.

Arrivée à quatre-vingts lieues de Paris, la voyageuse se trouva à peu

près au centre de la France et coucha dans la ville la plus voisine de

Blanchemont dans cette direction. Blanchemont était, encore éloigné de

cinq à six lieues, et, dans le centre de la France, malgré toutes les

nouvelles routes ouvertes à la circulation depuis quelques années, les

campagnes ont encore si peu de communication entre elles, qu'à

une courte distance il est difficile d'obtenir des habitants un

renseignement certain sur l'intérieur des terres. Tous savent bien le

chemin de la ville ou du district forain où leurs affaires les appellent

de temps en temps. Mais demandez dans un hameau le chemin de la ferme

qui est à une lieue de là, c'est tout au plus si on pourra vous le dire.

Il y a tant de chemins!... et tous se ressemblent. Réveillés de grand

matin pour disposer le départ de leur maîtresse, les domestiques de

madame de Blanchemont ne purent donc obtenir ni du maître de l'auberge,

ni de ses serviteurs, ni des voyageurs campagnards qui se trouvaient là

encore à moitié endormis, aucune lumière sur la terre de Blanchemont.

Personne ne savait précisément où elle était située. L'un venait de

Montluçon, l'autre connaissait Château-Meillant; tous avaient cent fois

traversé Ardentes et La Châtre; mais on ne connaissait de Blanchemont

que le nom.

--C'est une terre qui a du rapport, disait l'un, je connais le fermier,

mais je n'y ai jamais été. C'est très-loin de chez nous, c'est au moins

à quatre grandes lieues.

--Dame! disait un autre, j'ai vu les boeufs de Blanchemont à la foire

de la Berthenoux, pas plus tard que l'an dernier, et j'ai parlé à M.

Bricolin, le fermier, comme je vous parle à cette heure. _Ah oui! ah

oui!_ je connais Blanchemont! mais je ne sais pas de quel côté ça se

trouve.

La servante, comme toutes les servantes d'auberge, ne savait rien des

environs. Comme toutes les servantes d'auberge, elle était depuis peu de

temps dans l'endroit.

La femme de chambre et le domestique, habitués à suivre leur maîtresse

dans de brillantes résidences connues à plus de vingt lieues à la ronde,

et situées dans des contrées civilisées, commençaient à se croire au

fond du Sahara. Leurs figures s'allongeaient, et leur amour-propre

souffrait cruellement d'avoir à demander sans succès le chemin du

château qu'ils allaient honorer de leur présence.

--C'est donc une baraque, une tanière? disait Suzette d'un air de mépris

à Lapierre.

--C'est le palais des _Corybantes_, répondait Lapierre, qui avait chéri

dans sa jeunesse un mélodrame à grand succès intitulé le _Château de

Corisande_, et qui appliquait ce nom, en l'estropiant, à toutes les

ruines qu'il rencontrait.

Enfin, le garçon d'écurie fut frappé d'un trait de lumière.

--J'ai là-haut dans l'abat-foin, dit-il, un homme qui vous dira ça,

car son métier est de courir le pays de jour et de nuit. C'est le

Grand-Louis, autrement dit le grand farinier.

--Va pour le grand farinier, dit Lapierre d'un air majestueux, il paraît

que sa chambre à coucher est au bout de l'échelle?

Le grand farinier descendit de son grenier en tiraillant et en faisant

craquer ses grands bras et ses grandes jambes. En voyant cette structure

athlétique et cette figure décidée, Lapierre quitta son ton de grand

seigneur facétieux et l'interrogea avec politesse. Le farinier était,

en effet, des mieux renseignés; mais, aux éclaircissements qu'il

donna, Suzette jugea nécessaire de l'introduire auprès de madame de

Blanchemont, qui prenait son chocolat dans la salle avec le petit

Édouard, et qui, loin de partager la consternation de ses gens, se

réjouissait d'apprendre d'eux que Blanchemont était un pays perdu et

quasi introuvable.

L'échantillon du terroir qui se présentait en cet instant devant

Marcelle avait cinq pieds huit pouces de haut, taille remarquable dans

un pays où les hommes sont généralement plus petits que grands. Il était

robuste à proportion, bien fait, dégagé, et d'une figure remarquable.

Les filles de son endroit l'appelaient le beau farinier, et cette

épithète était aussi bien méritée que l'autre. Quand il essuyait du

revers de sa manche la farine qui couvrait habituellement ses joues, il

découvrait un teint brun et animé du plus beau ton. Ses traits étaient

réguliers, largement taillés comme ses membres, ses yeux noirs et bien

fendus, ses dents éblouissantes, et ses longs cheveux châtains ondulés

et crépus comme ceux d'un homme très-fort, encadraient carrément un

front large et bien rempli, qui annonçait plus de finesse et de bon

sens que d'idéal poétique. Il était vêtu d'une blouse gros-bleu et d'un

pantalon de toile grise. Il portait peu de bas, de gros souliers ferrés,

et un lourd bâton de cormier terminé par un noeud de la branche qui en

faisait une espèce de massue.

Il entra avec une assurance qu'on eût pu prendre pour de l'effronterie,

si la douceur de ses yeux d'un bleu clair, et le sourire de sa grande

bouche vermeille n'eussent témoigné que la franchise, la bonté, et une

sorte d'insouciance philosophique, faisaient le fond de son caractère.

--Salut, Madame, dit-il en soulevant son chapeau de feutre gris à grands

bords, mais sans le détacher précisément de sa tête; car autant le vieux

paysan est obséquieux et disposé à saluer tout ce qui est mieux habillé

que lui, autant celui qui date d'après la Révolution est remarquable

par l'adhérence de son couvre-chef à sa chevelure.--On me dit que vous

voulez savoir de moi la route de Blanchemont?

La voix forte et sonore du grand farinier avait fait tressaillir

Marcelle qui ne l'avait pas vu entrer. Elle se retourna vivement, un peu

surprise d'abord de son aplomb. Mais tel est le privilège de la beauté,

qu'en s'examinant mutuellement, le jeune meunier et la jeune dame

oublièrent aussitôt cette sorte de méfiance que la différence des rangs

inspire toujours au premier abord. Seulement Marcelle, le voyant disposé

à la familiarité, crut devoir lui rappeler, par une grande politesse,

les égards dus à son sexe...

--Je vous remercie beaucoup de votre obligeance, lui dit-elle en le

saluant, et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me dire s'il y a un

chemin praticable pour les voitures d'ici à la ferme de Blanchemont.

Le grand farinier, sans y être invité, avait déjà pris une chaise pour

s'asseoir; mais en s'entendant appeler _monsieur_, il comprit avec la

rare perspicacité dont il était doué qu'il avait affaire à une personne

bienveillante et respectable par elle-même. Il ôta tout doucement son

chapeau sans se déconcerter, et appuyant ses mains sur le dossier de la

chaise, comme pour se donner une contenance:

--Il y a un chemin vicinal, pas très-doux, dit-il, mais où l'on ne verse

pas quand on y prend garde; le tout c'est de le suivre et de n'en pas

prendre un autre. J'expliquerai cela à votre postillon. Mais le plus sûr

serait de prendre ici une patache, car les dernières pluies d'orage ont

endommagé plus que de raison la Vallée-Noire, et je ne dis pas que les

petites roues de votre voiture puissent sortir des ornières. Ça se

pourrait, mais je n'en réponds pas.

--Je vois que vos ornières ne plaisantent pas, et qu'il sera prudent de

suivre votre conseil. Vous êtes sûr qu'avec une patache je ne verserai

pas?

--Oh! n'ayez pas peur, Madame.

--Je n'ai pas peur pour moi, mais pour ce petit enfant. Voilà ce qui me

rend prudente.

--Le fait est que ce serait dommage d'écraser ce petit-là, dit le grand

farinier en s'approchant du jeune Édouard d'un air de bienveillance

sincère. Comme c'est mignon et gentil, ce petit homme!

--C'est bien délicat, n'est-ce pas? lui dit Marcelle en souriant.

--Ah dame! ça n'est pas fort, mais c'est joli comme une fille. Vous

allez donc venir dans le pays de chez nous, Monsieur?

--Tiens, ce grand-là! s'écria Édouard en s'accrochant au farinier qui

s'était penché vers lui. Fais-moi donc toucher le plafond!

Le meunier prit l'enfant et, l'élevant au-dessus de sa tête, le promena

le long des corniches enfumées de la salle.

--Prenez garde! dit madame de Blanchemont, un peu effrayée de l'aisance

avec laquelle l'hercule rustique maniait son enfant.

--Oh! soyez tranquille, répondit le Grand-Louis; j'aimerais mieux casser

tous les _alochons_ de mon moulin, qu'un doigt à ce _monsieur_.

Ce mot d'_alochon_ réjouit fort l'enfant, qui le répéta en riant et sans

le comprendre.

--Vous ne connaissez pas ça? dit le meunier; ce sont les petites ailes,

les morceaux de bois qui sont à cheval sur la roue et que l'eau pousse

pour la faire tourner. Je vous montrerai ça si vous passez jamais par

chez nous.

--Oui, oui, _alochon_! dit l'enfant en riant aux éclats et en se

renversant dans les bras du meunier.

--Est-il moqueur, ce petit coquin-là? dit le Grand-Louis on le replaçant

sur sa chaise. Allons, Madame, je m'en vas à mes affaires. Est-ce tout

ce qu'il y a pour votre service?

--Oui, mon ami, répondit Marcelle, à qui la bienveillance faisait

oublier sa réserve.

--Oh! je ne demande pas mieux que d'être votre ami! répondit

gaillardement le meunier avec un regard qui exprimait assez que, de la

part d'une personne moins jeune et moins belle, celle familiarité n'eût

pas été de son goût.

--C'est bon, pensa Marcelle en rougissant et en souriant; je me tiendrai

pour avertie.

Et elle ajouta:

--Adieu, Monsieur, et au revoir sans doute, car vous êtes habitant de

Blanchemont?

--Proche voisin. Je suis le meunier d'Angibault, à une lieue de votre

château, car m'est avis que vous êtes la dame de Blanchemont?

Marcelle avait défendu à ses gens de trahir son incognito. Elle désirait

passer inaperçue dans le pays; mais elle vit bien, aux manières du

farinier, que sa qualité de propriétaire ne faisait pas tant de

sensation qu'elle l'avait craint. Un propriétaire qui ne réside pas dans

ses terres est un étranger dont on ne s'occupe point. Le fermier qui

le représente et auquel on a constamment affaire est un bien autre

personnage.

Malgré le projet qu'elle avait fait de partir de bonne heure et

d'arriver à Blanchemont avant la chaleur de midi, Marcelle fut forcée de

passer la plus grande partie de la journée dans cette auberge.

Toutes les pataches de la ville étaient en campagne à cause d'une grande

foire aux environs, et il fallut attendre le retour de la première

venue. Ce ne fut que vers trois heures de l'après-midi que Suzette vint,

d'un ton lamentable, apprendre à sa maîtresse qu'une espèce de panier

d'osier, horrible et honteux, était le seul véhicule qui fût encore à sa

disposition.

Au grand étonnement de sa merveilleuse soubrette, madame de Blanchemont

n'hésita pas à s'en accommoder. Elle prit quelques paquets de

première nécessité, remit les clefs de sa calèche et de ses malles

à l'aubergiste, et partit dans la patache classique, ce respectable

témoignage de la simplicité de nos pères, qui devient chaque jour plus

rare, même dans les chemins de la Vallée-Noire. Celle que Marcelle eut

la mauvaise chance de rencontrer était de la plus pure fabrication

indigène, et un antiquaire l'eût contemplée avec respect. Elle était

longue et basse comme un cercueil; aucune espèce de ressort ne gênait

ses allures; les roues, aussi hautes que la capote, pouvaient braver ces

fossés bourbeux qui sillonnent nos routes de traverse et que le meunier

avait bien voulu qualifier d'ornières, sans doute par amour-propre

national; enfin, la capote elle-même n'était qu'un tissu d'osier

confortablement enduit, à l'intérieur, de bourre et de terre gâchée dont

chaque cahot un peu accentué détachait des fragments sur la tête des

voyageurs. Un petit cheval entier, maigre et ardent, traînait assez

lestement ce carrosse champêtre, et le _patachon_, c'est-à-dire le

conducteur, assis de côté sur le brancard, les jambes pendantes, vu que

nos pères trouvaient plus commode d'approcher une chaise pour monter en

voiture que de s'embarrasser les jambes dans un marchepied, était le

moins étouffé et le moins compromis de la caravane. Il existe peut-être

encore dans notre pays deux ou trois pataches de ce genre chez de vieux

campagnards riches qui n'ont pas voulu déroger à leurs habitudes, et

qui soutiennent que les voitures suspendues donnent des _mâsés_[1],

c'est-à-dire des engourdissements dans les mollets.

[Note 1: _Mâsé_, fourmi, en berrichon.]

Cependant le voyage fut à peu près supportable tant qu'on put suivre la

grande route. Le _patachon_ était un gars de quinze ans, roux, camard,

effronté, ne doutant de rien, ne se gênant point pour exciter son cheval

par tous les jurements de son riche dictionnaire, sans respect pour la

présence des dames, et se plaisant à épuiser l'ardeur du courageux

poney qui n'avait de sa vie goûté à l'avoine, et que la vue des prés

verdoyants suffisait à mettre en belle humeur. Mais quand ce dernier se

fut enfoncé dans une lande aride, il commença à baisser la tête d'un

air plus mécontent que rebuté, et à tirer son fardeau avec une sorte de

rage, sans avoir égard aux inégalités du chemin, qui imprimaient à la

voiture un mouvement de roulis tout à fait cruel.

III.

LE MENDIANT.

Le meunier d'Angibault · 第 1 / 26 段