15º Si les vingt-deux mots appellatifs des vingt-deux lettres de

l'alphabet phénicien désignent chacun un objet physique déterminé et

palpable, tel que _bœuf_, _maison ou tente_, _porte_, _chameau_,

_tête_, etc., ne peut-on pas soupçonner que la figure primitive de

chaque lettre a été celle de l'objet désigné, réduite à ses lignes

principales? Et si ce soupçon trouve son appui dans la figure de

plusieurs lettres, telles que celle de _Ain_, qui est un _rond_, trait

principal de l'_œil_, dans celle de _Alef_ qui paraît avoir été une

tête de _taureau_, dans celle de _Dalet_ qui est la porte triangulaire

d'une tente, dans celle de _Mim_ qui peint l'ondulation des _flots_, ne

peut-on pas croire que les autres figures ont été altérées par le laps

du temps, de même que les lettres phéniciennes à nous connues se sont

altérées en devenant lettres grecques et latines dans l'Occident,

lettres chaldéennes, palmyréniennes, syriennes carrées ou estranguelo,

et enfin arabes actuelles?

16º Si, d'une part, l'alphabet phénicien a été construit sur un principe

_syllabique_, c'est-à-dire, que la consonne peinte _seule_, exprime

pourtant la _voyelle_ nécessaire à sa prononciation;--et si, d'autre

part, la différence entre les dialectes parlés de la souche commune,

consiste en cette _voyelle_ qui varie selon chacun d'eux, cette

corrélation de principes entre la langue et sa peinture ne devient-elle

pas un indice de l'origine phénicienne, attribuée à l'alphabet que l'on

nous donne sous ce nom?

17º Si, dans l'Inde moderne, les dix-huit ou vingt alphabets actuels,

dérivés de l'antique sanskrit, sont tous, comme leur modèle, construits

sur le principe _syllabique_, ne serait-ce pas un motif de croire que

primitivement l'alphabet sanskrit a eu un type phénicien, et cela

surtout si la langue sanskrite n'est pas elle-même construite

syllabiquement, d'une manière aussi positive que l'arabico-phénicienne?

18º Dans l'alphabet phénicien, s'il n'existe aucun ordre régulier de

voyelles, de consonnes, d'aspirations; si tous ces éléments y sont

pêle-mêle, n'est-ce pas une raison suffisante de penser que ceux qui

l'ont dressé n'ont point fait une étude, n'ont point eu une connaissance

approfondie de la chose, mais qu'ils ont agi mécaniquement, d'après une

routine que dicta le besoin? Quand nous voyons la lettre et voyelle A

placée sans aucun motif apparent en tête des autres lettres, et quand le

nom de cette voyelle (Alef) signifie _taureau_; si sa figure est ou a

été une tête de _taureau_ en croquis, du genre de ces autres croquis qui

peignent les signes astronomiques, ne pourrait-on pas soupçonner qu'à

l'époque où furent rangées les vingt-deux lettres, le _taureau_ occupait

_la tête_ des douzes signes du zodiaque, et qu'un motif astrologique, si

général chez les anciens, est entré pour peu ou beaucoup dans le

placement de cette lettre?

Alors l'établissement de l'alphabet ne serait-il pas indiqué à l'époque

où le _taureau_ était le signe du printemps, c'est-à-dire, vers le 40 ou

45e siècle avant notre ère?

19º Parmi les monuments d'écriture que fournissent les découvertes

récentes en Égypte, laissant à part les hiéroglyphes, en existe-t-il

quelqu'un qui précède cette date? et si l'on prouve qu'il en existe,

pourra-t-on en induire quelque objection contre ce que j'ai dit, tant

qu'il ne sera pas prouvé que ces écritures égyptiennes sont réellement

alphabétiques, comme la phénicienne, et non pas un abrégé

d'hiéroglyphes, comme la chinoise?

20º Si les premiers Chinois n'ont inventé leur écriture que vers le

28e ou le 29e siècle avant notre ère, ne peut-on pas dire que,

dans l'état d'isolement et de séparation où vivaient alors tous les

peuples, l'alphabet phénicien n'avait pas eu le temps et l'occasion de

leur parvenir, et que, s'ils l'eussent connu, ils n'auraient point pris

la peine extrême de construire leur système si compliqué, si défectueux?

Telles sont, mon cher collègue, mes _rêveries_ sur l'antiquité: à mes

yeux, cette _antiquité_ ressemble à une haute montagne dont les basses

pentes, rapprochées de nous, offrent à notre vue des objets assez

distincts, assez clairs; mais, à mesure que ces pentes montent et

s'éloignent, les objets deviennent embrouillés, confus, jusqu'à ce

qu'enfin les hautes cimes, perdues dans une région de nuages, ne

laissent plus de prise qu'à notre imagination. La foule spectatrice,

curieuse surtout de ce qui est _obscur_, demande _Qu'est-ce qu'il y a

là-haut?_ Les _empressés_, comme il y en a partout, lui promettent, pour

se rendre importants, de lui en rapporter des nouvelles; mais, jusqu'à

ce jour, ces prétendus explorateurs, semblables à certains voyageurs

anciens et même _modernes_ (qui ont fait leurs relations dans leur

cabinet avant de voir les lieux), ne nous ont donné que des récits

vagues, des ouï-dire bizarres et discords. Pour visiter les _hautes

régions_ historiques, il faudrait des voyageurs de la trempe des

Humboldt et des Saussure; tout se ferait alors, tout se dirait d'après

inspection et par _analyse_. Pour ma part, il ne m'a été accordé

d'approcher que des _régions moyennes_, et mes excursions m'ont

seulement procuré l'avantage de reconnaître les _fausses routes_, et de

découvrir des _sentiers secrets_, des _escaliers dérobés_, dont les

_marches_ solides peuvent conduire à des points élevés. Je me suis

aperçu que les grands chemins battus n'étaient tous que des

_culs-de-sac_, au fond desquels on trouve de hautes murailles et des

fossés, gardés par des gens d'un costume singulier, qui vous crient en

latin, en grec, en hébreu, etc.: _On ne passe pas_. Quant aux _sentiers

secrets_ ou _escaliers dérobés_, j'en ai compté cinq principaux, à

l'entrée desquels j'ai déchiffré quelques notes instructives, laissées

sans doute par des voyageurs qui m'ont précédé. L'une de ces notes dit:

«_Sentier des monuments astronomiques_ anciens, encombrés de _frustes_

mythologiques et hiéroglyphiques: vous trouverez à droite les fouilles

entreprises par _Bailly_, et sur la gauche le cul-de-sac de D***».

Une autre note dit: «_Sentier des mesures longues, carrées, cubiques_,

comparées de peuple à peuple, d'époque à époque; suivez les fouilles

entreprises par Gosselin, Jomard, Girard, etc.»

Une troisième: «_Sentier des monnaies, des médailles_, comparées et

analysées, ainsi que de divers arts industrieux des anciens; suivez les

fouilles de Garnier (pair), de Mongez, etc.»

Une quatrième: «_Sentier des alphabets_, considérés dans leurs rapports,

leurs différences, leurs généalogies. _Branche occidentale_,

phénico-pélasgue, latine, grecque, etc. _Branche orientale_,

phénico-syro-chaldaïque, palmyrénienne, estranguelo-arabe; cherchez

l'origine de l'éthiopien, du sanskrit....»

Enfin une cinquième: «_Sentier des langues_, analysées et comparées dans

leurs systèmes grammaticaux, dans leurs éléments de prononciation, dans

leurs mots usuels et scientifiques, dans les onomatopées de leurs mots

de premiers besoins, etc. Analyse des opérations de l'entendement dans

la formation du langage, etc., etc.»

Voilà de quoi occuper la génération qui nous suit: je conçois que, chez

celles qui nous ont précédés, l'on ait quelquefois entendu des

littérateurs et des docteurs se plaindre que _tout fût dit_, comme je

conçois que dans St-Pierre de Rome, aux jours de grande fête, des sourds

se plaignent qu'on ne fait plus de musique, quand des accords célestes

remplissent les voûtes. Ah! dans les études de la nature et de la

vérité, ce ne sont pas les objets qui manquent, ce sont les sens de

l'homme affecté de maladies physico-morales, qui lui font voir dans son

cerveau ce qui n'existe que là. Je puis en avoir ma part comme un autre;

mais, en ma qualité d'observateur et de médecin, je suis sur mes gardes;

et je me préserve surtout du _tétanos_ de l'intolérance.

C.-F. VOLNEY.

LETTRE

SUR

UNE NOUVELLE TRADUCTION

D'HÉRODOTE.

LETTRE

A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE,

SUR UNE NOUVELLE TRADUCTION D'HÉRODOTE.

Paris, 10 août 1819.

Il y a quelques années, Monsieur, il me fut intenté une querelle, dans

laquelle, selon les règles de l'art militaire, je passai de la défense à

l'attaque, pour faire _taire le feu de l'ennemi_. Le fond n'était pas de

grande importance: un académicien de l'ancien style m'accusait d'avoir

_pris de travers_ quelques passages _grecs de son Hérodote_; il

concluait à ce que je fusse déclaré _ignare_ en la langue: l'arrêt

m'inquiétait peu; jamais je n'ai prétendu savoir le grec; mais, parce

que la forme et l'intention du réquisitoire furent par trop hostiles, je

pris cette occasion de donner à mon tour des leçons de logique et de

politesse, même de langues française et grecque à un censeur qui faisait

métier de gourmander tout le monde: maintenant, il ne s'agit plus des

personnes, je n'en veux qu'aux _choses_. Or, ces choses sont que, malgré

tout ce qu'en a dit l'esprit de coterie, cette fameuse _traduction

française_ d'Hérodote en sept et en neuf volumes, est un ouvrage

radicalement vicieux de fond et de forme, en ce qu'elle fourmille

d'altérations du texte, même de contre-sens et de _faux matériels_,

introduits par la préférence que l'auteur donne toujours à ses propres

idées et opinions; sans compter que, par défaut de tact et de goût, sous

prétexte de franciser le grec, il décolore totalement son original. J'ai

démontré la vérité de ces assertions, dans un premier écrit publié en

1808 et retouché en 1809[92]; j'y ai joint de nouvelles preuves dans un

travail complet qui a paru en 1814[93]. A cette époque, je formai le

vœu qu'une traduction nouvelle plus consciencieuse vînt nous faire

mieux connaître le plus _consciencieux_ des voyageurs anciens. Eh bien!

Monsieur, voilà que mon souhait s'accomplit: voilà que l'on m'annonce

une telle traduction, faite, non par un lettré de profession, mais par

un amateur qui, comme moi, se délasse des affaires du présent par

l'étude du passé. Un cas singulier veut que cet auteur nouveau, mais

nullement novice, en désirant de n'être pas nommé, désire encore que ce

soit moi qui mette au jour sa production. Il a fait déposer en mes

mains, à titre d'échantillon, le second des neuf livres d'Hérodote, afin

que je juge s'il a bien rempli des conditions que j'ai indiquées comme

bases de l'art de traduire. J'ai à cœur de répondre à sa confiance et

à celle que le public français accorde au successeur d'Hérodote en

Égypte: la langue grecque ne m'est point assez connue pour prononcer sur

une traduction; je vois bien, en lisant celle-ci, que la coupe des

phrases diffère beaucoup de celle de Larcher, et qu'elle se rapproche

plutôt du latin de Wesseling et de Schweighauser, dont la fidélité est

connue. Je trouve à ce nouvel Hérodote une physionomie plus antique, une

narration plus naïve, et un genre de style tel, qu'il me semble lire du

grec à travers du français; je me dis que ce style pourrait avoir des

tours plus élégants, une distribution de périodes plus conforme à nos

habitudes; je sens que l'auteur s'efforce d'approcher du littéral, et

d'observer ce grand principe, que l'histoire surtout veut la précision

d'un procès-verbal. Cette manière a moins d'éclat; mais le caractère de

l'auteur, la marche de ses idées, sont bien mieux sentis. Dans une

traduction, comme dans un portrait, le premier de tous les mérites est

la ressemblance: que serait Cicéron traduit en phrases de Tacite! Par ce

motif, je soutiens que l'Homère de madame Dacier est bien préférable à

tous ces Homères en style grandiose et fleuri, où la simplicité, la

_grossièreté_ antique disparaît sous de menteurs ornements: autant

vaudrait un buste de Socrate, avec le menton rasé et les cheveux à la

Louis XIV. En résultat, c'est au public de juger par lui-même: pour cet

effet, je ne vois qu'un moyen efficace, qui est de lui soumettre des

échantillons. Par eux, nos savants hellénistes pourront apprécier tout

l'ouvrage: sur leur prononcé, des libraires connaisseurs dresseront leur

spéculation; elle ne sera pas périlleuse, car l'auteur n'entend pas

gonfler les deux volumes que comporte le texte, de six ou sept volumes

d'appendices étrangers. Sont goût lui donnera la mesure des notes

nécessaires, et nous aurons en trois petits volumes, au plus, un

véritable Hérodote. Je répondrai aux questions préparatoires jusqu'à ce

que l'auteur trouve convenable de conclure lui-même. Je profite donc,

Monsieur, de la place que vous m'accordez dans votre estimable _Revue_,

pour publier quelques pages de la traduction nouvelle, en regard avec

les mêmes de Larcher. Je prie le lecteur de faire une comparaison

attentive en lisant phrase à phrase; de bien peser les différences de

tableaux et de coloris, qui se rendent plus sensibles à mesure qu'on les

scrute.

Traduction de Larcher.

Cambyses, fils de Cyrus et de Cassandane, fille de Pharnaspes, monta sur

le trône après la mort de son père. Cassandane étant morte avant Cyrus,

ce prince avait été tellement affligé de sa perte, qu'il avait ordonné à

tous ses sujets d'en porter le deuil.

Cambyses regardait les Ioniens et les Eoliens comme esclaves de son

père; _mais_ il marcha contre les Égyptiens avec une armée qu'il leva

parmi les Grecs de ses états et parmi ses autres sujets....

* * * * *

Les Égyptiens se croyaient, avant le règne de Psammitichus, le plus

ancien peuple de la terre. Ce prince ayant voulu savoir, à son avénement

à la couronne, quelle nation avait le plus de droit à ce titre, ils

pensent depuis ce temps-là que les Phrygiens sont plus anciens qu'eux,

mais qu'ils le sont plus que toutes les autres nations.

Psammitichus, n'ayant pu découvrir par ses recherches quels étaient les

premiers hommes, imagina ce moyen: il prit deux enfants de basse

extraction, nouveau-nés, les remit à un berger pour les élever parmi ses

troupeaux, lui ordonna d'empêcher...

Traduction nouvelle.

Après la mort de Cyrus, Cambyse, son fils, qu'il avait eu de Cassandane,

fille de Pharaspe, succéda à l'empire. Cassandane était morte avant

Cyrus; et à sa mort, non-seulement Cyrus avait montré la plus profonde

affliction et porté le deuil long-temps, mais il avait encore prescrit à

ses sujets de le prendre. Cambyse, dès qu'il fut monté sur le trône,

considérant les Ioniens et les Éoliens comme des sujets que son père lui

avait légués, pensa à porter ses armes en Égypte, et composa l'armée

qu'il mena dans cette expédition des troupes que ses anciens états lui

fournirent, et de celles qu'il tira des Grecs nouvellement soumis....

Les Égyptiens, avant le règne de Psammétique, se regardaient comme le

premier de tous les peuples par l'antiquité; mais, depuis Psammétique,

qui voulut approfondir quelle était réellement la race d'hommes la plus

ancienne, les Phrygiens furent reconnus pour l'être, et les Égyptiens ne

vinrent plus qu'après eux. Voici comment ce roi, peu satisfait des

recherches qu'il avait faites sur cette question, et qui ne lui avaient

rien fourni de positif, parvint à la résoudre. Il fit remettre deux

enfants nouveau-nés, pris au hasard, entre les mains d'un berger chargé

de les élever au pêcher qui que ce fut de prononcer un seul mot en leur

présence; de les tenir enfermés dans une cabane dont l'entrée fût

interdite à tout le monde; de leur amener à des temps fixes des chèvres

pour les nourrir; et, lorsqu'ils auraient pris leur repas, de vaquer à

ses autres occupations. En donnant ces ordres, ce prince voulait savoir

quel serait le premier mot que prononceraient ces enfants, quand ils

auraient cessé de rendre des sons inarticulés. Ce moyen lui réussit.

Deux ans après que le berger eut commencé à en prendre soin, comme il

ouvrait la porte, et qu'il entrait dans la cabane, ces deux enfans, se

traînant vers lui, se mirent à crier _becos_, en lui tendant les mains.

La première fois que le berger les entendit prononcer cette parole, il

resta tranquille; mais ayant remarqué que, lorsqu'il entrait pour en

prendre soin, ils répétaient souvent le même mot, il en avertit le roi,

qui lui ordonna de les lui amener.

Psammitichus les ayant entendus parler lui-même, et s'étant informé chez

quels peuples on se servait du mot _becos_, et ce qu'il signifiait, il

apprit que les Phrygiens appelaient ainsi le pain. Les Égyptiens, après

de mûres réflexions, cédèrent aux Phrygiens l'antériorité, et les

reconnurent pour plus anciens qu'eux.

* * * * *

Les prêtres de Vulcain m'apprirent à Memphis, milieu de ses troupeaux

royaux, avec l'injonction de ne jamais proférer devant eux une seule

parole, et de les laisser constamment seuls dans une habitation séparée.

Il devaient leur amener des chèvres à de certains intervalles, les faire

téter, et ne plus s'en occuper ensuite. Psammétique, en prescrivant ces

diverses précautions, se proposait de connaître, lorsque le temps des

vagissements du premier âge serait passé, dans quel langage ces enfants

commenceraient à s'exprimer. Les choses s'étant exécutées comme il

l'avait ordonné, il arriva qu'après deux ans écoulés, au moment où le

berger, qui s'était conformé aux instructions qu'il avait reçues,

ouvrait la porte et se préparait à entrer, les deux enfants, tendant les

mains vers lui, se mirent à crier ensemble, _bekos_. Le berger n'y fit

d'abord pas beaucoup d'attention; mais, en réitérant ses visites et ses

observations, il remarqua que les enfants répétaient toujours le même

mot; et il en instruisit le roi, qui ordonna de les amener en sa

présence. Psammétique ayant ouï de leur bouche le mot _bekos_, fit

rechercher si cette expression avait un sens dans la langue de quelque

peuple, et apprit que les Phrygiens s'en servaient pour dire _du pain_.

Les Égyptiens, après avoir pesé les conséquences de cette expérience,

consentirent depuis à regarder les Phrygiens comme d'une race plus

ancienne qu'eux.

C'est de cette manière que le fait m'a été rapque ce fait arriva de

cette manière; mais les Grecs mêlent à ce récit un grand nombre de

circonstances frivoles, et entre autres, que Psammitichus fit nourrir et

élever ces enfants par des femmes à qui il avait fait couper la langue.

Voilà ce qu'ils me dirent sur la manière dont ces enfants furent

nourris.

Pendant mon séjour à Memphis, j'appris encore d'autres choses dans les

entretiens que j'eus avec les prêtres de Vulcain; mais, comme les

habitants d'Héliopolis passent pour les plus habiles de tous les

Égyptiens, je me rendis ensuite en cette ville, ainsi qu'à Thèbes, pour

voir si leurs discours s'accorderaient avec ceux des prêtres de Memphis.

De tout ce qu'ils m'ont raconté concernant les choses divines, je ne

rapporterai que les noms des dieux, étant persuadé que tous les hommes

en ont une égale connaissance; et si je dis quelque chose sur la

religion, ce ne sera qu'autant que je m'y verrai forcé par la suite de

mon discours....

porté par les prêtres de Vulcain à Memphis. Les Grecs racontent sur le

même sujet beaucoup d'absurdités: entre autres que Psammétique avait

donné les enfants à nourrir à des femmes, auxquelles il avait fait

couper la langue. Du reste, je n'ai rien su de plus sur ce qui les

concerne; mais, dans les entretiens que j'ai eus à Memphis avec les

mêmes prêtres de Vulcain, j'ai appris beaucoup d'autres particularités;

ensuite je suis allé jusqu'à Thèbes et à Héliopolis, pour vérifier si

les rapports que je recueillerais dans ces deux villes s'accorderaient

avec ceux qui m'avaient été faits à Memphis. Les habitants d'Héliopolis

passent pour les plus instruits de tous les Égyptiens. Mon intention

n'est pas cependant de publier tout ce que j'ai appris d'eux sur la

religion des Égyptiens, mais seulement de donner les noms de leurs

divinités, parce que je pense qu'ils sont connus généralement de tous.

Au surplus, je ne parlerai de ces divinités et de la religion que

lorsque l'ordre de la narration m'y obligera nécessairement.

VOLNEY.

QUESTIONS

DE STATISTIQUE

A L'USAGE

DES VOYAGEURS.

QUESTIONS

DE STATISTIQUE

A L'USAGE

DES VOYAGEURS.

L'art de questionner est l'art de s'instruire; mais pour bien

questionner, il faut avoir déja une idée des objets vers lesquels

tendent les questions: les enfants sont grands questionneurs; et parce

qu'ils sont ignorants, leurs questions sont mal assises ou mal dirigées.

Dans la société, un homme donne souvent sa mesure par une question bien

ou mal faite; dans le monde savant, une classe essentiellement

questionneuse est celle des voyageurs; par cette raison leur tâche

devient difficile à mesure qu'ils s'élèvent à des connaissances moins

vulgaires et plus étendues. Pour avoir éprouvé ces difficultés,

quelques-uns d'entre eux se sont créé des méthodes de recherches propres

à soulager leur esprit; ils ont composé même des livres de questions

sur chaque matière. Le mérite de cette invention semble appartenir à nos

voisins du Nord: l'ouvrage de ce genre le plus considérable, est celui

du comte Léopold Berschtold, noble de Bohême, l'un des philanthropes les

plus recommandables de l'Allemagne, qui en compte beaucoup. L'intention

du livre est digne d'estime, mais sa forme a l'inconvénient de fatiguer

la mémoire par la multitude des questions et par la répétition des mêmes

idées. En méditant ce volume, un ami, un admirateur du comte Berschtold,

crut concourir à ses vues d'utilité publique, s'il réduisait ses

questions à des éléments plus simples, à un système plus concis. De ce

travail est né le tableau resserré que nous présentons ici, qui n'est

pas une production nouvelle: il y a bientôt 20 ans qu'il fut dressé par

ordre du Gouvernement français, et spécialement du ministère des

relations extérieures; à cette époque (1795) où le goût de l'instruction

se ranima, des chefs éclairés sentirent d'autant plus le besoin de

diriger leurs agents qui résidaient en pays étrangers, que beaucoup de

ces agents exerçaient pour la première fois leurs fonctions.

L'administration les considéra comme des voyageurs diplomatiques et

commerciaux, au moyen desquels elle devait se procurer des informations

plus complètes, plus étendues qu'auparavant. Pour diriger leurs

recherches, elle sentit la nécessité d'avoir un système de questions

bien ordonné. L'opinion publique désignait un livre récent dans lequel

se faisait remarquer ce genre de mérite. Le ministre appela l'auteur et

le chargea de la rédaction du travail qu'il avait en vue. Les questions

suivantes furent composées et bientôt imprimées en un petit format, dont

les exemplaires furent bornés à un assez petit nombre. Déja le temps et

les événements les ont rendus rares, et parce que quelques personnes en

place en ont connu d'heureux résultats, et ont désiré de voir ce modèle

plus répandu, l'on s'est déterminé à le réimprimer en un format

susceptible d'être joint à la plupart des livres de voyages. On ne doit

point répéter ici l'instruction officielle qui servit de préliminaire:

néanmoins comme elle contient plusieurs idées qui concourent au

développement du sujet, l'on a cru convenable d'en conserver la

substance.

«L'administration, y est-il dit, pense que les loisirs, souvent assez

longs, dont jouissent ses agents dans les pays étrangers, leur

laisseront le temps de vaquer aux recherches qu'indiquent ces questions;

elle espère même que ce travail ne sera pas sans attrait pour eux,

puisqu'il répandra sur tous les objets qui les environnent un intérêt de

curiosité, qui bientôt se changeant en instruction, les attachera de

jour en jour davantage: quelquefois par leur position, privés de

société, ils en trouveront une aussi utile qu'amusante dans leurs

rapports et leurs entretiens avec les artistes et les hommes

expérimentés de tout genre qu'ils devront consulter; et plus souvent

encore privés de livres, ces questions leur en fourniront un presque

fait, puisqu'elles sont une table de chapitres qu'il ne s'agit que de

remplir: qui, pour être remplie, ne demande que de fixer leurs regards

sur le modèle de tous les livres, sur le spectacle de la nature et sur

celui des faits sans cesse présents à leurs yeux; en sorte qu'en les

recueillant, ils se procureront un livre d'autant plus piquant,

qu'eux-mêmes en seront les auteurs.

Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse. · 第 19 / 22 段