l'alphabet phénicien désignent chacun un objet physique déterminé et
palpable, tel que _bœuf_, _maison ou tente_, _porte_, _chameau_,
_tête_, etc., ne peut-on pas soupçonner que la figure primitive de
chaque lettre a été celle de l'objet désigné, réduite à ses lignes
principales? Et si ce soupçon trouve son appui dans la figure de
plusieurs lettres, telles que celle de _Ain_, qui est un _rond_, trait
principal de l'_œil_, dans celle de _Alef_ qui paraît avoir été une
tête de _taureau_, dans celle de _Dalet_ qui est la porte triangulaire
d'une tente, dans celle de _Mim_ qui peint l'ondulation des _flots_, ne
peut-on pas croire que les autres figures ont été altérées par le laps
du temps, de même que les lettres phéniciennes à nous connues se sont
altérées en devenant lettres grecques et latines dans l'Occident,
lettres chaldéennes, palmyréniennes, syriennes carrées ou estranguelo,
et enfin arabes actuelles?
16º Si, d'une part, l'alphabet phénicien a été construit sur un principe
_syllabique_, c'est-à-dire, que la consonne peinte _seule_, exprime
pourtant la _voyelle_ nécessaire à sa prononciation;--et si, d'autre
part, la différence entre les dialectes parlés de la souche commune,
consiste en cette _voyelle_ qui varie selon chacun d'eux, cette
corrélation de principes entre la langue et sa peinture ne devient-elle
pas un indice de l'origine phénicienne, attribuée à l'alphabet que l'on
nous donne sous ce nom?
17º Si, dans l'Inde moderne, les dix-huit ou vingt alphabets actuels,
dérivés de l'antique sanskrit, sont tous, comme leur modèle, construits
sur le principe _syllabique_, ne serait-ce pas un motif de croire que
primitivement l'alphabet sanskrit a eu un type phénicien, et cela
surtout si la langue sanskrite n'est pas elle-même construite
syllabiquement, d'une manière aussi positive que l'arabico-phénicienne?
18º Dans l'alphabet phénicien, s'il n'existe aucun ordre régulier de
voyelles, de consonnes, d'aspirations; si tous ces éléments y sont
pêle-mêle, n'est-ce pas une raison suffisante de penser que ceux qui
l'ont dressé n'ont point fait une étude, n'ont point eu une connaissance
approfondie de la chose, mais qu'ils ont agi mécaniquement, d'après une
routine que dicta le besoin? Quand nous voyons la lettre et voyelle A
placée sans aucun motif apparent en tête des autres lettres, et quand le
nom de cette voyelle (Alef) signifie _taureau_; si sa figure est ou a
été une tête de _taureau_ en croquis, du genre de ces autres croquis qui
peignent les signes astronomiques, ne pourrait-on pas soupçonner qu'à
l'époque où furent rangées les vingt-deux lettres, le _taureau_ occupait
_la tête_ des douzes signes du zodiaque, et qu'un motif astrologique, si
général chez les anciens, est entré pour peu ou beaucoup dans le
placement de cette lettre?
Alors l'établissement de l'alphabet ne serait-il pas indiqué à l'époque
où le _taureau_ était le signe du printemps, c'est-à-dire, vers le 40 ou
45e siècle avant notre ère?
19º Parmi les monuments d'écriture que fournissent les découvertes
récentes en Égypte, laissant à part les hiéroglyphes, en existe-t-il
quelqu'un qui précède cette date? et si l'on prouve qu'il en existe,
pourra-t-on en induire quelque objection contre ce que j'ai dit, tant
qu'il ne sera pas prouvé que ces écritures égyptiennes sont réellement
alphabétiques, comme la phénicienne, et non pas un abrégé
d'hiéroglyphes, comme la chinoise?
20º Si les premiers Chinois n'ont inventé leur écriture que vers le
28e ou le 29e siècle avant notre ère, ne peut-on pas dire que,
dans l'état d'isolement et de séparation où vivaient alors tous les
peuples, l'alphabet phénicien n'avait pas eu le temps et l'occasion de
leur parvenir, et que, s'ils l'eussent connu, ils n'auraient point pris
la peine extrême de construire leur système si compliqué, si défectueux?
Telles sont, mon cher collègue, mes _rêveries_ sur l'antiquité: à mes
yeux, cette _antiquité_ ressemble à une haute montagne dont les basses
pentes, rapprochées de nous, offrent à notre vue des objets assez
distincts, assez clairs; mais, à mesure que ces pentes montent et
s'éloignent, les objets deviennent embrouillés, confus, jusqu'à ce
qu'enfin les hautes cimes, perdues dans une région de nuages, ne
laissent plus de prise qu'à notre imagination. La foule spectatrice,
curieuse surtout de ce qui est _obscur_, demande _Qu'est-ce qu'il y a
là-haut?_ Les _empressés_, comme il y en a partout, lui promettent, pour
se rendre importants, de lui en rapporter des nouvelles; mais, jusqu'à
ce jour, ces prétendus explorateurs, semblables à certains voyageurs
anciens et même _modernes_ (qui ont fait leurs relations dans leur
cabinet avant de voir les lieux), ne nous ont donné que des récits
vagues, des ouï-dire bizarres et discords. Pour visiter les _hautes
régions_ historiques, il faudrait des voyageurs de la trempe des
Humboldt et des Saussure; tout se ferait alors, tout se dirait d'après
inspection et par _analyse_. Pour ma part, il ne m'a été accordé
d'approcher que des _régions moyennes_, et mes excursions m'ont
seulement procuré l'avantage de reconnaître les _fausses routes_, et de
découvrir des _sentiers secrets_, des _escaliers dérobés_, dont les
_marches_ solides peuvent conduire à des points élevés. Je me suis
aperçu que les grands chemins battus n'étaient tous que des
_culs-de-sac_, au fond desquels on trouve de hautes murailles et des
fossés, gardés par des gens d'un costume singulier, qui vous crient en
latin, en grec, en hébreu, etc.: _On ne passe pas_. Quant aux _sentiers
secrets_ ou _escaliers dérobés_, j'en ai compté cinq principaux, à
l'entrée desquels j'ai déchiffré quelques notes instructives, laissées
sans doute par des voyageurs qui m'ont précédé. L'une de ces notes dit:
«_Sentier des monuments astronomiques_ anciens, encombrés de _frustes_
mythologiques et hiéroglyphiques: vous trouverez à droite les fouilles
entreprises par _Bailly_, et sur la gauche le cul-de-sac de D***».
Une autre note dit: «_Sentier des mesures longues, carrées, cubiques_,
comparées de peuple à peuple, d'époque à époque; suivez les fouilles
entreprises par Gosselin, Jomard, Girard, etc.»
Une troisième: «_Sentier des monnaies, des médailles_, comparées et
analysées, ainsi que de divers arts industrieux des anciens; suivez les
fouilles de Garnier (pair), de Mongez, etc.»
Une quatrième: «_Sentier des alphabets_, considérés dans leurs rapports,
leurs différences, leurs généalogies. _Branche occidentale_,
phénico-pélasgue, latine, grecque, etc. _Branche orientale_,
phénico-syro-chaldaïque, palmyrénienne, estranguelo-arabe; cherchez
l'origine de l'éthiopien, du sanskrit....»
Enfin une cinquième: «_Sentier des langues_, analysées et comparées dans
leurs systèmes grammaticaux, dans leurs éléments de prononciation, dans
leurs mots usuels et scientifiques, dans les onomatopées de leurs mots
de premiers besoins, etc. Analyse des opérations de l'entendement dans
la formation du langage, etc., etc.»
Voilà de quoi occuper la génération qui nous suit: je conçois que, chez
celles qui nous ont précédés, l'on ait quelquefois entendu des
littérateurs et des docteurs se plaindre que _tout fût dit_, comme je
conçois que dans St-Pierre de Rome, aux jours de grande fête, des sourds
se plaignent qu'on ne fait plus de musique, quand des accords célestes
remplissent les voûtes. Ah! dans les études de la nature et de la
vérité, ce ne sont pas les objets qui manquent, ce sont les sens de
l'homme affecté de maladies physico-morales, qui lui font voir dans son
cerveau ce qui n'existe que là. Je puis en avoir ma part comme un autre;
mais, en ma qualité d'observateur et de médecin, je suis sur mes gardes;
et je me préserve surtout du _tétanos_ de l'intolérance.
C.-F. VOLNEY.
LETTRE
SUR
UNE NOUVELLE TRADUCTION
D'HÉRODOTE.
LETTRE
A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE,
SUR UNE NOUVELLE TRADUCTION D'HÉRODOTE.
Paris, 10 août 1819.
Il y a quelques années, Monsieur, il me fut intenté une querelle, dans
laquelle, selon les règles de l'art militaire, je passai de la défense à
l'attaque, pour faire _taire le feu de l'ennemi_. Le fond n'était pas de
grande importance: un académicien de l'ancien style m'accusait d'avoir
_pris de travers_ quelques passages _grecs de son Hérodote_; il
concluait à ce que je fusse déclaré _ignare_ en la langue: l'arrêt
m'inquiétait peu; jamais je n'ai prétendu savoir le grec; mais, parce
que la forme et l'intention du réquisitoire furent par trop hostiles, je
pris cette occasion de donner à mon tour des leçons de logique et de
politesse, même de langues française et grecque à un censeur qui faisait
métier de gourmander tout le monde: maintenant, il ne s'agit plus des
personnes, je n'en veux qu'aux _choses_. Or, ces choses sont que, malgré
tout ce qu'en a dit l'esprit de coterie, cette fameuse _traduction
française_ d'Hérodote en sept et en neuf volumes, est un ouvrage
radicalement vicieux de fond et de forme, en ce qu'elle fourmille
d'altérations du texte, même de contre-sens et de _faux matériels_,
introduits par la préférence que l'auteur donne toujours à ses propres
idées et opinions; sans compter que, par défaut de tact et de goût, sous
prétexte de franciser le grec, il décolore totalement son original. J'ai
démontré la vérité de ces assertions, dans un premier écrit publié en
1808 et retouché en 1809[92]; j'y ai joint de nouvelles preuves dans un
travail complet qui a paru en 1814[93]. A cette époque, je formai le
vœu qu'une traduction nouvelle plus consciencieuse vînt nous faire
mieux connaître le plus _consciencieux_ des voyageurs anciens. Eh bien!
Monsieur, voilà que mon souhait s'accomplit: voilà que l'on m'annonce
une telle traduction, faite, non par un lettré de profession, mais par
un amateur qui, comme moi, se délasse des affaires du présent par
l'étude du passé. Un cas singulier veut que cet auteur nouveau, mais
nullement novice, en désirant de n'être pas nommé, désire encore que ce
soit moi qui mette au jour sa production. Il a fait déposer en mes
mains, à titre d'échantillon, le second des neuf livres d'Hérodote, afin
que je juge s'il a bien rempli des conditions que j'ai indiquées comme
bases de l'art de traduire. J'ai à cœur de répondre à sa confiance et
à celle que le public français accorde au successeur d'Hérodote en
Égypte: la langue grecque ne m'est point assez connue pour prononcer sur
une traduction; je vois bien, en lisant celle-ci, que la coupe des
phrases diffère beaucoup de celle de Larcher, et qu'elle se rapproche
plutôt du latin de Wesseling et de Schweighauser, dont la fidélité est
connue. Je trouve à ce nouvel Hérodote une physionomie plus antique, une
narration plus naïve, et un genre de style tel, qu'il me semble lire du
grec à travers du français; je me dis que ce style pourrait avoir des
tours plus élégants, une distribution de périodes plus conforme à nos
habitudes; je sens que l'auteur s'efforce d'approcher du littéral, et
d'observer ce grand principe, que l'histoire surtout veut la précision
d'un procès-verbal. Cette manière a moins d'éclat; mais le caractère de
l'auteur, la marche de ses idées, sont bien mieux sentis. Dans une
traduction, comme dans un portrait, le premier de tous les mérites est
la ressemblance: que serait Cicéron traduit en phrases de Tacite! Par ce
motif, je soutiens que l'Homère de madame Dacier est bien préférable à
tous ces Homères en style grandiose et fleuri, où la simplicité, la
_grossièreté_ antique disparaît sous de menteurs ornements: autant
vaudrait un buste de Socrate, avec le menton rasé et les cheveux à la
Louis XIV. En résultat, c'est au public de juger par lui-même: pour cet
effet, je ne vois qu'un moyen efficace, qui est de lui soumettre des
échantillons. Par eux, nos savants hellénistes pourront apprécier tout
l'ouvrage: sur leur prononcé, des libraires connaisseurs dresseront leur
spéculation; elle ne sera pas périlleuse, car l'auteur n'entend pas
gonfler les deux volumes que comporte le texte, de six ou sept volumes
d'appendices étrangers. Sont goût lui donnera la mesure des notes
nécessaires, et nous aurons en trois petits volumes, au plus, un
véritable Hérodote. Je répondrai aux questions préparatoires jusqu'à ce
que l'auteur trouve convenable de conclure lui-même. Je profite donc,
Monsieur, de la place que vous m'accordez dans votre estimable _Revue_,
pour publier quelques pages de la traduction nouvelle, en regard avec
les mêmes de Larcher. Je prie le lecteur de faire une comparaison
attentive en lisant phrase à phrase; de bien peser les différences de
tableaux et de coloris, qui se rendent plus sensibles à mesure qu'on les
scrute.
Traduction de Larcher.
Cambyses, fils de Cyrus et de Cassandane, fille de Pharnaspes, monta sur
le trône après la mort de son père. Cassandane étant morte avant Cyrus,
ce prince avait été tellement affligé de sa perte, qu'il avait ordonné à
tous ses sujets d'en porter le deuil.
Cambyses regardait les Ioniens et les Eoliens comme esclaves de son
père; _mais_ il marcha contre les Égyptiens avec une armée qu'il leva
parmi les Grecs de ses états et parmi ses autres sujets....
* * * * *
Les Égyptiens se croyaient, avant le règne de Psammitichus, le plus
ancien peuple de la terre. Ce prince ayant voulu savoir, à son avénement
à la couronne, quelle nation avait le plus de droit à ce titre, ils
pensent depuis ce temps-là que les Phrygiens sont plus anciens qu'eux,
mais qu'ils le sont plus que toutes les autres nations.
Psammitichus, n'ayant pu découvrir par ses recherches quels étaient les
premiers hommes, imagina ce moyen: il prit deux enfants de basse
extraction, nouveau-nés, les remit à un berger pour les élever parmi ses
troupeaux, lui ordonna d'empêcher...
Traduction nouvelle.
Après la mort de Cyrus, Cambyse, son fils, qu'il avait eu de Cassandane,
fille de Pharaspe, succéda à l'empire. Cassandane était morte avant
Cyrus; et à sa mort, non-seulement Cyrus avait montré la plus profonde
affliction et porté le deuil long-temps, mais il avait encore prescrit à
ses sujets de le prendre. Cambyse, dès qu'il fut monté sur le trône,
considérant les Ioniens et les Éoliens comme des sujets que son père lui
avait légués, pensa à porter ses armes en Égypte, et composa l'armée
qu'il mena dans cette expédition des troupes que ses anciens états lui
fournirent, et de celles qu'il tira des Grecs nouvellement soumis....
Les Égyptiens, avant le règne de Psammétique, se regardaient comme le
premier de tous les peuples par l'antiquité; mais, depuis Psammétique,
qui voulut approfondir quelle était réellement la race d'hommes la plus
ancienne, les Phrygiens furent reconnus pour l'être, et les Égyptiens ne
vinrent plus qu'après eux. Voici comment ce roi, peu satisfait des
recherches qu'il avait faites sur cette question, et qui ne lui avaient
rien fourni de positif, parvint à la résoudre. Il fit remettre deux
enfants nouveau-nés, pris au hasard, entre les mains d'un berger chargé
de les élever au pêcher qui que ce fut de prononcer un seul mot en leur
présence; de les tenir enfermés dans une cabane dont l'entrée fût
interdite à tout le monde; de leur amener à des temps fixes des chèvres
pour les nourrir; et, lorsqu'ils auraient pris leur repas, de vaquer à
ses autres occupations. En donnant ces ordres, ce prince voulait savoir
quel serait le premier mot que prononceraient ces enfants, quand ils
auraient cessé de rendre des sons inarticulés. Ce moyen lui réussit.
Deux ans après que le berger eut commencé à en prendre soin, comme il
ouvrait la porte, et qu'il entrait dans la cabane, ces deux enfans, se
traînant vers lui, se mirent à crier _becos_, en lui tendant les mains.
La première fois que le berger les entendit prononcer cette parole, il
resta tranquille; mais ayant remarqué que, lorsqu'il entrait pour en
prendre soin, ils répétaient souvent le même mot, il en avertit le roi,
qui lui ordonna de les lui amener.
Psammitichus les ayant entendus parler lui-même, et s'étant informé chez
quels peuples on se servait du mot _becos_, et ce qu'il signifiait, il
apprit que les Phrygiens appelaient ainsi le pain. Les Égyptiens, après
de mûres réflexions, cédèrent aux Phrygiens l'antériorité, et les
reconnurent pour plus anciens qu'eux.
* * * * *
Les prêtres de Vulcain m'apprirent à Memphis, milieu de ses troupeaux
royaux, avec l'injonction de ne jamais proférer devant eux une seule
parole, et de les laisser constamment seuls dans une habitation séparée.
Il devaient leur amener des chèvres à de certains intervalles, les faire
téter, et ne plus s'en occuper ensuite. Psammétique, en prescrivant ces
diverses précautions, se proposait de connaître, lorsque le temps des
vagissements du premier âge serait passé, dans quel langage ces enfants
commenceraient à s'exprimer. Les choses s'étant exécutées comme il
l'avait ordonné, il arriva qu'après deux ans écoulés, au moment où le
berger, qui s'était conformé aux instructions qu'il avait reçues,
ouvrait la porte et se préparait à entrer, les deux enfants, tendant les
mains vers lui, se mirent à crier ensemble, _bekos_. Le berger n'y fit
d'abord pas beaucoup d'attention; mais, en réitérant ses visites et ses
observations, il remarqua que les enfants répétaient toujours le même
mot; et il en instruisit le roi, qui ordonna de les amener en sa
présence. Psammétique ayant ouï de leur bouche le mot _bekos_, fit
rechercher si cette expression avait un sens dans la langue de quelque
peuple, et apprit que les Phrygiens s'en servaient pour dire _du pain_.
Les Égyptiens, après avoir pesé les conséquences de cette expérience,
consentirent depuis à regarder les Phrygiens comme d'une race plus
ancienne qu'eux.
C'est de cette manière que le fait m'a été rapque ce fait arriva de
cette manière; mais les Grecs mêlent à ce récit un grand nombre de
circonstances frivoles, et entre autres, que Psammitichus fit nourrir et
élever ces enfants par des femmes à qui il avait fait couper la langue.
Voilà ce qu'ils me dirent sur la manière dont ces enfants furent
nourris.
Pendant mon séjour à Memphis, j'appris encore d'autres choses dans les
entretiens que j'eus avec les prêtres de Vulcain; mais, comme les
habitants d'Héliopolis passent pour les plus habiles de tous les
Égyptiens, je me rendis ensuite en cette ville, ainsi qu'à Thèbes, pour
voir si leurs discours s'accorderaient avec ceux des prêtres de Memphis.
De tout ce qu'ils m'ont raconté concernant les choses divines, je ne
rapporterai que les noms des dieux, étant persuadé que tous les hommes
en ont une égale connaissance; et si je dis quelque chose sur la
religion, ce ne sera qu'autant que je m'y verrai forcé par la suite de
mon discours....
porté par les prêtres de Vulcain à Memphis. Les Grecs racontent sur le
même sujet beaucoup d'absurdités: entre autres que Psammétique avait
donné les enfants à nourrir à des femmes, auxquelles il avait fait
couper la langue. Du reste, je n'ai rien su de plus sur ce qui les
concerne; mais, dans les entretiens que j'ai eus à Memphis avec les
mêmes prêtres de Vulcain, j'ai appris beaucoup d'autres particularités;
ensuite je suis allé jusqu'à Thèbes et à Héliopolis, pour vérifier si
les rapports que je recueillerais dans ces deux villes s'accorderaient
avec ceux qui m'avaient été faits à Memphis. Les habitants d'Héliopolis
passent pour les plus instruits de tous les Égyptiens. Mon intention
n'est pas cependant de publier tout ce que j'ai appris d'eux sur la
religion des Égyptiens, mais seulement de donner les noms de leurs
divinités, parce que je pense qu'ils sont connus généralement de tous.
Au surplus, je ne parlerai de ces divinités et de la religion que
lorsque l'ordre de la narration m'y obligera nécessairement.
VOLNEY.
QUESTIONS
DE STATISTIQUE
A L'USAGE
DES VOYAGEURS.
QUESTIONS
DE STATISTIQUE
A L'USAGE
DES VOYAGEURS.
L'art de questionner est l'art de s'instruire; mais pour bien
questionner, il faut avoir déja une idée des objets vers lesquels
tendent les questions: les enfants sont grands questionneurs; et parce
qu'ils sont ignorants, leurs questions sont mal assises ou mal dirigées.
Dans la société, un homme donne souvent sa mesure par une question bien
ou mal faite; dans le monde savant, une classe essentiellement
questionneuse est celle des voyageurs; par cette raison leur tâche
devient difficile à mesure qu'ils s'élèvent à des connaissances moins
vulgaires et plus étendues. Pour avoir éprouvé ces difficultés,
quelques-uns d'entre eux se sont créé des méthodes de recherches propres
à soulager leur esprit; ils ont composé même des livres de questions
sur chaque matière. Le mérite de cette invention semble appartenir à nos
voisins du Nord: l'ouvrage de ce genre le plus considérable, est celui
du comte Léopold Berschtold, noble de Bohême, l'un des philanthropes les
plus recommandables de l'Allemagne, qui en compte beaucoup. L'intention
du livre est digne d'estime, mais sa forme a l'inconvénient de fatiguer
la mémoire par la multitude des questions et par la répétition des mêmes
idées. En méditant ce volume, un ami, un admirateur du comte Berschtold,
crut concourir à ses vues d'utilité publique, s'il réduisait ses
questions à des éléments plus simples, à un système plus concis. De ce
travail est né le tableau resserré que nous présentons ici, qui n'est
pas une production nouvelle: il y a bientôt 20 ans qu'il fut dressé par
ordre du Gouvernement français, et spécialement du ministère des
relations extérieures; à cette époque (1795) où le goût de l'instruction
se ranima, des chefs éclairés sentirent d'autant plus le besoin de
diriger leurs agents qui résidaient en pays étrangers, que beaucoup de
ces agents exerçaient pour la première fois leurs fonctions.
L'administration les considéra comme des voyageurs diplomatiques et
commerciaux, au moyen desquels elle devait se procurer des informations
plus complètes, plus étendues qu'auparavant. Pour diriger leurs
recherches, elle sentit la nécessité d'avoir un système de questions
bien ordonné. L'opinion publique désignait un livre récent dans lequel
se faisait remarquer ce genre de mérite. Le ministre appela l'auteur et
le chargea de la rédaction du travail qu'il avait en vue. Les questions
suivantes furent composées et bientôt imprimées en un petit format, dont
les exemplaires furent bornés à un assez petit nombre. Déja le temps et
les événements les ont rendus rares, et parce que quelques personnes en
place en ont connu d'heureux résultats, et ont désiré de voir ce modèle
plus répandu, l'on s'est déterminé à le réimprimer en un format
susceptible d'être joint à la plupart des livres de voyages. On ne doit
point répéter ici l'instruction officielle qui servit de préliminaire:
néanmoins comme elle contient plusieurs idées qui concourent au
développement du sujet, l'on a cru convenable d'en conserver la
substance.
«L'administration, y est-il dit, pense que les loisirs, souvent assez
longs, dont jouissent ses agents dans les pays étrangers, leur
laisseront le temps de vaquer aux recherches qu'indiquent ces questions;
elle espère même que ce travail ne sera pas sans attrait pour eux,
puisqu'il répandra sur tous les objets qui les environnent un intérêt de
curiosité, qui bientôt se changeant en instruction, les attachera de
jour en jour davantage: quelquefois par leur position, privés de
société, ils en trouveront une aussi utile qu'amusante dans leurs
rapports et leurs entretiens avec les artistes et les hommes
expérimentés de tout genre qu'ils devront consulter; et plus souvent
encore privés de livres, ces questions leur en fourniront un presque
fait, puisqu'elles sont une table de chapitres qu'il ne s'agit que de
remplir: qui, pour être remplie, ne demande que de fixer leurs regards
sur le modèle de tous les livres, sur le spectacle de la nature et sur
celui des faits sans cesse présents à leurs yeux; en sorte qu'en les
recueillant, ils se procureront un livre d'autant plus piquant,
qu'eux-mêmes en seront les auteurs.