Une épithète constante de _Bacchus-Soleil_ est pater, _père_, ïaô-piter;

en phénicien, père se dit _abou_. Or, comme _b_ devient _vé_ aussi

facilement que _a_ devient _é_, le fameux nom d'_évôé_ n'a pu être que

_ebou-i_, mon père.--Et pourquoi toujours _liber_ (pater)? Je réfléchis,

et je trouve que _libre_ est synonyme de _dégagé de liens_, même _de

vêtements_; or, en phénicien, un même mot radical (_nàtàr_) signifie à

la fois _danser_, être _dégagé_ de vêtements, être libre de ses membres:

_solutus vestibus_; or, dans un pays chaud, la danse, en temps de

vendange, même la nuit, a exigé des membres _libres_: _nunc est

saltandum, nunc pede libero pulsanda tellus_. De ces idées et de ces

expressions physiques est venu notre mot abstrait _dissolu_: solutus.

Mais pourquoi un _bœuf_ symbole et dieu des vendanges? Parce qu'à

cette ancienne époque séculaire, lorsque le soleil du printemps s'était

levé dans le _taureau_ qu'il masquait, le soleil d'automne, couché dans

la _balance_ pendant trente jours, livrait le ciel nocturne à ce même

taureau, dont les brillantes et nombreuses étoiles semblaient présider

aux jeux d'un peuple qui se délassait de la chaleur du jour, par le

repos ou la danse, à la fraîcheur de la nuit. En un tel climat, on sent

que la lune d'un tel mois dut être une divinité _douce, gracieuse,

propice_. Or, le mot phénicien _ăreb_ ou _ŏrob_, d'où doit venir

_Europe_, a ces divers sens, et de plus celui de _passer la soirée_. Ici

se trouve le point de parenté de la princesse Europe avec la vache ïo

enlevée aussi par le taureau de _ïupiter_; car, ce mot ïo n'est que le

phénicien ïah signifiant _digne_, _convenable_, _beau_ (la _belle lune

conjointe_ au taureau; donc sa femme, donc une vache).

Voilà donc sans cesse et de tous côtés des mots phéniciens. Ce n'est pas

tout: _Kadmus_, courant (dans le ciel) après _Europe_, arrive à un

antre, à une caverne, appelés _ărimé_, où l'impie Typhon a surpris et

détient la foudre de _ïu-piter_ désarmé. Pour ravir à Typhon cette

foudre, le dieu concerte avec Kadmus une _ruse_ pour l'exécution de

laquelle celui-ci se dépouille, se met _nu_, et prend d'autres

vêtements. La ruse réussit: mais il en résulte un fracas terrible dans

la nature. Or, en phénicien, le mot ărimé par aïn signifie _ruse_,

_nudité_: si le grec en supprime, selon sa coutume, un _h_ initial

(l'_h_ dur), ce serait _haram_ ou _harim_, qui signifie lieu

d'anathèmes, de destruction, de dévastation; cela convient également: le

poète phénicien a pu jouer sur ces homonymes.

Après avoir établi l'ordre ou l'_harmonie_, dont on fait une déesse,

Kadmus, qui l'épouse, veut immoler une vache (_devenue inutile: elle a

fini le mois_); il a besoin d'eau pour le sacrifice[85]: il la cherche à

la fontaine _Dirkê_, laquelle est _défendue_ ou gardée par le dragon du

_pôle_. En grec, _dirkê_ signifie _fontaine_: pourquoi ce pléonasme, la

fontaine _fontaine_? Ne serait-ce pas que _dirkê_ serait un mot propre

conservé du poème original phénicien? Je trouve en phénicien le mot

_irk_, qui, mis en régime génitif, prend le _d_ syriaque et devient

_dirkê_: or, _irk_ signifie à la fois _cuisse_, _fût_ de colonne et de

chandelier, _gond_ de porte et de plus le _pôle_; car l'hiérophante

Jérémie, parlant des Scythes venus du nord au temps de Josias et de

Kyaxares, dit en propres termes: Un peuple est venu de _Safoun_ (le

nord); une grande nation est éclose des _cuisses_ de la terre[86]. Une

telle figure semble bizarre dans nos mœurs; mais si l'on considère

que la forme de la cuisse est celle d'un fût légèrement conique, en pain

de sucre; que cette forme fut celle de l'essieu dans les chars anciens;

que dans le ciel le point polaire a toujours été pris pour un _essieu_

autour duquel tournent diverses constellations comme des _roues_

(_septem triones_, char de David): on reconnaîtra qu'ici, comme partout,

l'expression et l'idée de l'hébreu sont tirées de la simple et grossière

observation de la nature. Toujours est-il vrai que nous avons

coïncidence absolue de mots et de choses. Et vous-même, mon cher

collègue, n'allez-vous pas, à mon appui, observer que dans l'antique

idiome du _sanskrit_, dans cette langue d'un peuple _scythe_ que

l'_Égyptien_ même reconnut pour légitime rival d'antiquité[87],

n'allez-vous pas observer que cette fameuse montagne _Mêrou_ n'est autre

que la _cuisse_ et le _pôle_ du nord?

Ce n'est pas tout; nous avons ici la clef d'une autre énigme que

personne n'a encore résolue. Selon les mythologues, ïupiter cacha dans

sa cuisse le jeune Bacchus, né ayant terme (au début du 7e mois):

supposons que parmi les douze maîtresses de ïupiter, c'est-à-dire parmi

les douze lunes que le _soleil_ visite chaque année, celle du solstice

d'été ait conçu un _génie-solaire_ destiné à quelque rôle astrologique;

ce _génie_, arrivé au solstice d'hiver, n'a encore que six mois de

gestation, et cependant, comme tout soleil, il est censé faire ici une

naissance qui commence sa carrière annuelle. Le poète n'a-t-il pas pu

feindre qu'étant alors comme _caché_ dans le _pôle_ (austral), il a été

caché dans la _cuisse_ du ciel (ïou-piter), et cela pendant les trois

mois qui lui restaient pour atteindre l'équinoxe du printemps où naît le

_Bacchus_ au _pied de bœuf_? Ce Bacchus est ici fils de _Sémélé_,

fille de _Kadmus_: né près d'un _serpent_, il prend le nom de

_Dio-nusios_. En phénicien, _nahf_ et _nuhf_ signifie _serpent_ (dieu du

serpent). Selon Dupuis, _Kadmus_ n'est autre chose que la constellation

du _serpentaire_, où est peint un génie tenant un long serpent, d'où

lui vient en grec son nom _Ophiuchos_. Mais ceci vient de plus loin que

du grec; car, si _ophis_, en cette langue, signifie _serpent_, le

phénicien _ăphă_ et _ŏphè_ a le même sens, et a dû l'avoir

antérieurement.

Un autre nom du _serpent_ en général est, en phénicien, _rmſ_ ou

_remeſ_. Si on lui joint l'article _he_ (le), on a _hermeſ_ (le

serpent), qui est le nom de _Mercure_, en grec, où il n'a aucune racine,

et Mercure-Hermès, qui tient un caducée formé de deux serpents, et qui

est l'inventeur des lettres, se trouve encore identique à

_Kadmus-Serpentaire_.

Celui-ci, continuant ses courses (célestes), arrive au sommet d'une

haute montagne; il y bâtit _Thèbes l'Égyptienne_, selon les uns; la

_Béotienne_, selon les autres; ni l'un ni l'autre, selon le narrateur

lui-même: car le poète _Nonnus_, copiste des ancients[88], indique

clairement que cette ville est le _ciel_ quand il dit que sa forme est

ronde; qu'elle a pour porte sept _stations_ qui ont les noms des sept

planètes; et pour distributions quatre grandes rues qui se terminent aux

quatre points cardinaux, etc. Mais qu'est-ce que ce nom _Thèbes_ qui, en

grec, ne signifie rien? J'observe qu'il est toujours au pluriel

_Thèbai_, _Thebæ_, jamais au singulier. Le _th_ répond à plusieurs

lettres phéniciennes, entre autres au _tsade_, ou _sâd_, et au _schin_.

Le mot phénicien _sabâ_ signifie tout ce qui _brille_, comme les

_étoiles_, dans la nuit, comme les _armes_, dans le champ de bataille:

les _Sabiens_, adorateurs des étoiles, en tirent leur nom; ce serait

donc la ville des _Luminaires_; la ville des _étoiles_.

D'autre part, ſebă (par schin) et ſebăï signifie _sept_, et s'entend

spécialement des sept planètes et sept sphères: ce serait donc la

_ville_ des _planètes_ (la Céleste), nom essentiellement pluriel, et

tout-à-fait dans les mœurs des anciens _astrolâtres_. Cette _Thèbes_ du

ciel aurait été le modèle des _Thèbes_ terrestres distribuées à son

imitation, comme le fut plus tard l'_idéale Jérusalem_ des prophètes. Je

me hâte d'achever.

Selon nos Phéniciens, _Kadmus_ combat le dragon populaire, le tue, lui

ôte les _dents_ qu'il sème en des _sillons_ (labourés par le bœuf):

ces dents deviennent des hommes armés qui d'abord l'accompagnent, puis

s'entre-tuent, excepté _cinq_ qui survivent. D'autres disent que «ces

êtres, nés des sillons, sont des serpents que lui-même moissonne à

mesure qu'ils naissent.» On sent bien que ces folies sont un logogriphe

donné à deviner. La clef consiste en ce que les mots phéniciens ont

habituellement plusieurs sens dont le poëte a fait des équivoques, de

vrais calembours. Ainsi, _sen_, dent, signifie aussi année,

_seneh_:--[_)a]wnah_; silon, au pluriel _awnaut_, est de la famille de

[_)a]wn_, le temps; de [_)a]ïn_, tout ce qui est _rond_, _œil_,

_fontaine_, _soleil_, _cercle_, d'où est venu le latin _ann-us_,

_annulus_, anneau. Le sens précis n'est pas clair; mais l'on aperçoit

que les _dents_ du dragon sont les _jours_ de l'_année_, qui

s'entre-tuent ou qui sont tués à mesuré qu'ils naissent, excepté _cinq_

qui sont les _cinq_ épagomènes, placés hors du nombre trois cent

soixante dont se composa l'année ancienne. Si Kadmus _combat_, _vainc_,

_tue_ le dragon polaire, c'est que _vaincre_ signifie _surmonter, être

au-dessus_; que _tuer_ c'est _mettre à sa fin, terminer_; choses qui

arrivaient dans le cours de l'année de la part de l'une des

constellations sur l'autre. L'essentiel pour mon but est que nous

reconnaissions sans cesse des mots phéniciens; et l'on voit qu'ils

abondent de toutes parts.

Fort bien, me dites-vous, mon cher collègue; mais quel est le rapport

final de tout ceci à l'alphabet? Le voici.

S'il est prouvé que les fables et drames mytho-astrologiques, à nous

transmis par les Grecs, sont remplis de mots appartenants au langage de

_la Basse-Asie_, chaldéo-phénico-arabe; que ces mots donnent

habituellement des sens explicatifs et appropriés au sujet; que les

lieux et les personnages de ces drames appartiennent le plus souvent à

ces mêmes contrées: n'a-t-on pas droit de conclure que primitivement les

fables et drames ont été composés en langue phénico-arabe; 2º qu'ils y

ont formé des poëmes plus où-moins réguliers du genre des _pouranas_,

chez les Indiens; 3º que les plus anciens Grecs connus, tels

qu'_Orphée_, _Musée_, etc., n'ont été que des traducteurs ou

compilateurs de ces poëmes, que les échos de ces compositions dont ils

ont pu quelquefois ne pas bien saisir le sens; 4º que de la part des

Asiatiques, l'existence de ces poëmes phéniciens-syriens-chaldéens, en

indiquant un degré de civilisation très-avancé, prouvé en même temps,

d'une manière positive, l'usage déja ancien de l'alphabet, attendu que

les _hiéroglyphes_ sont incapables d'exprimer la pensée dans ces

minutieux et pourtant indispensables détails grammaticaux?--Maintenant,

ajoutez que la contexture de ces récits poétiques suppose des

observations et des notions astronomiques compliquées, lesquelles de

leur côté supposent l'existence non interrompue d'une ou de plusieurs

nations agricoles qui ont été conduites et presque forcées à ce genre

d'études par le puissant motif de leurs besoins de subsistance et de

richesse.--De ceci résulte pour nous un intéressant problème à résoudre:

savoir, «à quelles époques ont pu être composés ces récits poétiques,

ces _pouranas_ chaldéo-phéniciens.» Il me semble que l'on pourrait

arriver à cette connaissance par l'examen des positions respectives des

astres et des planètes que décrivent avec détail les auteurs. Par

exemple, dans ce poëme de Kadmus, il est clair que le taureau est placé

signe équinoxial: ce qui déja porte la date au-delà de 2428 ans avant

notre ère. Ensuite, si l'on suppose que la projection du taureau, dans

les trente degrés de son signe, ait été jadis la même qu'aujourd'hui (ce

dont je doute)[89], il en résultera que pour obtenir les conjonctions de

la pleine lune sur son dos, telles qu'elles sont citées, il faut

remonter dans le signe au moins dix degrés; ce qui produit environ 700

ans, et nous mène à 3100 ans pour le moins.--Je sais que l'on peut faire

beaucoup d'objections à mon hypothèse; mais, si elles ne se fondaient

elles-mêmes que sur d'autres hypothèses, la question serait renvoyée au

tribunal du _bon sens_, qui la déciderait par le calcul des probabilités

les plus naturelles. Je suis loin de penser, comme Pline, que les

lettres _syriennes_ ou _assyriennes_ existent de toute éternité; mais je

suis également loin de les croire aussi récentes que le prétend une

école moderne. Si mes _rêveries_ sur ces matières vous semblent dignes

d'intérêt, je pourrai vous exposer, un autre jour, par quels motifs je

suis porté à croire que l'alphabet phénicien a pu être, sinon inventé,

du moins rédigé en système, entre les quarante et quarante-cinquième

siècles avant notre ère; qu'il a dû être répandu chez les Pélasges et

chez les Grecs plus de dix-huit générations avant le siége de Troie, par

conséquent bien avant le faux Kadmus, du quatorzième siècle; enfin qu'il

a dû être précédé de systèmes d'écriture fondés sur des principes

différents, tels que les hiéroglyphes et les caractères du genre

chinois.

Paris, 15 juin 1819.

C.-F. VOLNEY.

SECONDE LETTRE

A M. LE COMTE LANJUINAIS,

SUR L'ANTIQUITÉ DE L'ALPHABET PHÉNICIEN.

Contenant diverses questions historiques, proposées comme problèmes à

résoudre.

MON CHER ET HONORÉ COLLÈGUE,

Dans ma précédente, j'ai dit qu'en étudiant l'histoire des alphabets, je

trouve des raisons de croire que le phénicien, qui me semble leur souche

commune, n'a pas dû être inventé plus tôt que le quarante ou le

quarante-cinquième siècle avant notre ère. Je n'ai pas de preuves

directes de mon _hypothèse_, (notez, je vous prie, qu'en histoire je

n'ai que des _hypothèses_): comment citerais-je des témoins? quand

l'écriture alphabétique n'existait pas, quel moyen eût pu _noter_

qu'elle venait de naître? Me dira-t-on que l'hiéroglyphique existait? Je

le crois; mais l'hiéroglyphe ne précise aucun fait, n'analyse aucune

idée: ses tableaux complexes, pour s'expliquer, veulent la parole.--Me

dira-t-on que l'écriture alphabétique naquit subitement? cela est contre

nature; et de plus une telle invention si brusque eût été repoussée par

des habitudes régnantes; n'est-ce pas le sort de toute nouveauté?

n'est-ce pas la nature de l'homme? Le vieillard, las et paresseux,

l'adulte, orgueilleux et passionné, changent-ils subitement leurs idées

pour se rendre écoliers de doctrines nouvelles?

Quand j'examine l'histoire des innovations, je trouve qu'elles

s'établissent dans le monde _flot à flot_ de génération. Une opinion

naît, la génération _mûre_ la repousse: la génération _naissante_, non

imbue de préjugés, l'examine et l'accueille; il y a fluctuation et

combat dans ce premier degré: quand la génération mûre est éteinte, la

nouvelle opinion règne jusqu'à ce qu'une suivante vienne l'attaquer.

Quant à sa _formation_, c'est le besoin qui invente; c'est l'utilité ou

l'usage qui consolide. Cette gradation a dû être celle de l'écriture

alphabétique. Vouloir qu'un art si subtil en sa théorie, si compliqué,

si lent en sa pratique, se soit établi en peu d'années, ne peut être

qu'une hypothèse de _collége_: sans doute, pour concevoir l'idée

élémentaire de représenter le _son_ de la parole, par de petits traits

fixés sur un corps solide, il n'a fallu qu'un instant, qu'une heureuse

inspiration; mais, de cet élément à ses conséquences, quelle série

d'opérations, et d'idées graduelles et successives!--Étudier chaque son

en particulier, distinguer la voyelle de la consonne, classer

l'aspiration, définir et constituer la syllabe!... Il faut s'être occupé

soi-même de la chose pour en sentir toutes les difficultés, surtout

alors qu'aucun maître antécédent ne servait de guide sur cette matière:

combien de tâtonnements, avant d'avoir rien établi de fixe!

Supposons que l'inventeur se soit fait une première esquisse de système,

un premier essai d'alphabet, que de temps pour s'en inculquer

l'habitude! Voyez le temps qu'il faut à nos enfants, seulement pour

l'apprendre! Lorsque cet homme a eu des disciples, que de temps encore

pour les habituer! Oui, pour établir cet art, pour le divulguer, pour

l'amener à une usuelle pratique, il a fallu un laps de temps capable de

faire perdre de vue ses auteurs. Voyez ce qui est arrivé pour l'art de

l'imprimerie, qui, comparativement, n'est qu'un mécanisme simple et

grossier; combien de recherches n'a-t-il pas fallu, de nos jours, pour

acquérir des notions claires ou approximatives sur son berceau!

C'est en calculant toutes ces données que je raisonne sur l'époque de

l'apparition de l'alphabet et de l'art d'écrire; je me dis: «Si, avant

l'écriture alphabétique, il n'a existé aucun moyen de fixer, de

conserver la mémoire précise et détaillée d'aucun fait historique ou

physique, ne s'ensuit-il pas que, remontant dans l'échelle de

l'antiquité, là où nous cesserons de trouver aucun récit de ce

caractère, nous aurons le droit de dire que l'écriture n'était pas

encore usitée? Or, si nous trouvons que dans les récits astronomiques

déguisés sous les formes de la mythologie, aucun récit précis et

détaillé ne remonte au delà de l'époque où le _taureau_ était signe

équinoxial du printemps, n'avons nous pas le droit de dire que

l'alphabet phénicien n'a pas été inventé avant cette époque,

c'est-à-dire, plus tôt que le quarante ou quarante-cinquième siècle

avant notre ère?»

Cette opinion aurait besoin, sans doute, de beaucoup de développements;

il ne peuvent trouver ici leur place; mais ils sont devenus dans ma

pensée le sujet d'un travail de longue haleine dont j'ai déja distribué

les chapitres: et parce que ce premier aperçu de mes idées peut en faire

naître d'autres encore plus justes chez les savants qui se livrent à ce

genre d'étude, je prends cette occasion de les déposer ici en forme de

_questions_, comme autant de sujets de dissertation:

1º Si, comme nous l'apprennent les anciens savants, par l'organe de

_Strabon_[90], le langage de tous les peuples de la presqu'île _arabe_

jusqu'aux confins de la _Perse_ et de l'_Arménie_, ne fut qu'un même

langage[91], modifié en dialectes, «lequel de ces dialectes doit-on

considérer comme le plus ancien, comme le plus voisin de la souche

originelle?»--(Cette identité posée par Strabon décide la question

secondaire entre l'arabe, l'hébreu, le syriaque, le chaldaïque, le

phénicien, etc.)

2º Sur ce terrain, grand comme les deux tiers de l'Europe, comment tant

de peuplades diverses, les unes sédentaires, agricoles, les autres

errantes, partie sauvages, partie pastorales, la plupart ennemies et

souvent en guerre, comment ont-elles pu s'entendre à parler un même

langage, construit sur les mêmes principes, composé des mêmes éléments?

3º Si, comme il est vrai, cette identité indique un foyer primitif et

unique de population, dont la surabondance aurait formé des colonies

émigrantes, des essaims successivement conquérants,--où doit-on placer

ce foyer primitif?

4º Si, comme il est vrai, la formation et surtout le développement du

langage ne peuvent avoir lieu que dans une société dont les membres sont

en _contact particulier_, en communication habituelle d'idées et

d'actions;--un tel état de choses peut-il avoir eu lieu ailleurs que

chez un peuple agricole, qui progressivement se compose un édifice de

besoins, d'arts, de sciences, d'idées en tout genre, et par conséquent

l'accompagne d'autant de signes parlés nécessaires à tout exprimer?

5º Peut-on admettre que des peuplades errantes d'hommes chasseurs ou

pêcheurs, ou même pâtres, qui, par la nature de leurs habitudes, sont

bornés à un cercle étroit d'actions, d'idées et de besoins, chez qui les

divisions, les dispersions sont faciles à raison des guerres, et par

conséquent les interruptions de lignées et de traditions; peut-on

admettre que de telles peuplades aient eu la capacité, la possibilité

d'inventer et de construire un système de langage, dont la construction

nous présente un système d'idées à la fois étendu et régulier?

6º Admettant que de premiers et simples rudiments de langage aient été

formes par une famille sauvage qui a prospéré, et qui, fixée sur un sol

fécond, y est devenue une nation agricole, populeuse et puissante, en

quelle contrée de l'Iemen, de la Syrie ou de la Chaldée, doit-on placer

cette nation originelle, ce foyer premier?

7º Supposons que ce soit la presqu'île du Tigre et de l'Euphrate, cette

contrée _babylonique_ qu'Hérodote compare pour la fertilité et la

population au Delta d'Égypte; alors qu'une société nombreuse et

civilisée y eut un langage développé, même savant, n'éprouva-t-elle pas

chaque jour le besoin d'un moyen quelconque de fixer ses souvenirs, de

conserver, de transmettre ses idées?--quel a pu être ce moyen le plus

simple, le plus naturellement présenté à l'esprit? a-t-telle procédé par

la méthode _hiéroglyphique_ qui est la _représentation des idées_ par

_images_ et _figures_, ou par la méthode _alphabétique_ qui est la

_représentation des sons par des traits_ conventionnels, du genre

algébrique?

8º Si, dans l'action de parler, chaque mot fait apparaître à l'esprit

l'_image_ d'un objet; si, pour deux hommes de langage différent et qui

ne s'entendent point, le premier moyen est de dessiner l'un devant

l'autre la figure des objets dont ils veulent parler, ne s'ensuit-il pas

que l'écriture dite hiéroglyphique a été ce premier moyen naturel? Et

lorsqu'on la trouve employée également chez les Égyptiens, les

Mexicains, les Chinois et divers sauvages, ce fait général n'est-il pas

une preuve et une confirmation de cette opinion?

9º En quelle circonstance a pu naître l'écriture alphabétique, si

différente de l'hiéroglyphique, puisqu'au lieu des idées elle peint les

sons? Si les inventions compliquées et abstraites ne sont le produit que

des besoins habituels chaque jour plus sentis, par quelle classe

d'hommes a été plus senti le besoin de peindre la parole, de fixer le

son qui retrace les idées?

10º Supposons une classe d'hommes livrée au négoce, obligée de traiter

avec des peuplades diverses, dont, au premier abord, elle n'entend point

le langage; cette classe d'hommes marchands n'aura-t-elle pas le besoin

journalier et pressant de retenir plus ou moins de mots de ces langues,

pour s'en faire expliquer le sens, quelquefois très-important à sa

sûreté, et pour s'en servir elle-même à l'occasion?--Or, comme pour ces

_marchands voyageurs_, les sons étrangers, les mots barbares ne portent

avec eux d'abord aucune valeur, n'expriment aucune idée, leur attention

ne sera-t-elle pas spécialement fixée sur le matériel de la parole, sur

le mécanisme du son et de la prononciation? L'écriture alphabétique aura

donc été inventée par des marchands voyageurs?

11º Cela posé, le témoignage de l'histoire ne vient-il pas se joindre à

la logique du raisonnement pour attribuer l'invention de l'écriture

alphabétique aux _Phéniciens_, essentiellement marchands et négociants,

par navigation et par caravane, et cela de temps immémorial?

12º Étant admis que l'invention de l'écriture alphabétique appartienne

aux _Phéniciens_, alors que le langage de ces Phéniciens dérive de la

grande souche arabico-chaldéo-syrienne, l'adoption et la propagation de

l'_alphabet_ chez tous les peuples parents, n'est-elle pas devenue une

conséquence naturelle de son invention? et alors cette race d'hommes,

cette masse de peuples n'a-t-elle pas acquis un moyen spécial de faire

des progrès dans les sciences et la civilisation?

13º Étant donné un premier _voyageur_ ingénieux, qui conçut

l'_idée-mère_ d'attribuer des signes matériels aux sons élémentaires de

la parole, comment procéda-t-il pour établir la forme des lettres? Par

exemple, pour peindre le son A, n'a-t-il pas dû prendre un mot de sa

langue où ce son fût employé, et dire: _La figure que voici représente

le son_ A, tel qu'il est prononcé dans tel mot, par exemple, dans Alef?

14º Maintenant, si le nom de chaque lettre de l'alphabet phénicien

commencé par la lettre qui sert à l'épeler; par exemple _Alef_ pour _A_,

_Beit_ pour _B_, _Dalet_ pour _D_, _Mim_ pour _M_, _Ras_ pour _R_, etc.,

n'est-il pas apparent que l'auteur s'en est fait une règle générale qui

réellement est naturelle et commode?

Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse. · 第 18 / 22 段