est exempté des loups et possède tout notre gibier. L'ours qui se
trouvait dans les forêts du temps de Filippini, en a disparu depuis plus
d'un siècle; il ne reste d'animal carnassier que le renard qui ose
attaquer les moutons et les chèvres. Les oiseaux de proie, aigles et
milans, sont rares; et l'on ne voit ni scorpions ni serpents dangereux
que la vipère. Dans les marais, le gibier d'eau y est abondant, et aussi
bon que son espèce le comporte. Sur terre, la perdrix rouge, la seule
qui se trouve dans l'île, est grosse, mais elle est sèche. Le lièvre est
meilleur. Le lapin n'a pu se multiplier que sur un petit rocher en mer,
vis-à-vis de l'Ile-Rousse. Le ramier, la tourterelle, la caille et
autres oiseaux de passage, sont excellents; mais rien n'égale le merle
des cantons d'Ajaccio et de Cervione, qui, se nourrissant depuis
décembre des baies de lentisque et de myrte, est un vrai bouquet
parfumé; celui de Balagne, qui mange des olives, n'est qu'amer et
maigre. La plaine d'Aleria, la plus riche en gibier, donne des cerfs et
des sangliers de très-petite race, mais d'une chair bien supérieure aux
nôtres, et quelques faisans. Le _muffoli_, qui ne se rencontre que dans
les hautes montagnes, est une espèce de gazelle très-légère,
très-hardie, qui ose se précipiter de 30 à 40 pieds en bas, sur ses
cornes, sans jamais se blesser.
Dans les animaux domestiques, il est à remarquer que toutes les espèces
sont extrêmement petites; les chevaux n'ont communément que quatre pieds
à quatre pieds deux pouces; ceux qui dépassent cette taille viennent de
Sardaigne. Les bœufs et vaches sont dans cette proportion. Le mouton
ne pèse pas vivant plus de vingt-quatre à trente livres; il a cela de
très-particulier, que sa laine est un vrai poil de chèvre, non frisé, et
pendant à la longueur de près de quatre pouces. Les Corses n'en élèvent
que de noirs, couleur cul de bouteille, parce qu'à ce moyen, ils sont
dispensés de teintures. Les chèvres, qui sont le fléau de l'île, ne
diffèrent en rien des nôtres. Tout ce bétail est maigre, vagabond,
demi-sauvage. Quand on engraisse le mouton, le chevreau, le porc, leur
chair est excellente; celle du porc surtout, qui n'a point ce vaveux
indigeste qu'elle a en France et dans le continent. Il en est de même de
la volaille; mais les Corses prennent rarement ces soins. Ils ne savent
guère mieux profiter par la pêche, du bienfait de la mer qui fournit
cependant d'assez bon poisson avec assez d'abondance: outre le rouget,
la sole, le turbot, le saint-pierre, il passe chaque année quelques
thons vers Saint-Florent, et des sardines autour de toute l'île. Près
d'Aleria, l'étang de Diana fournit des huîtres très-grosses et
très-estimées à Gênes, parce que l'on n'y connaît pas nos espèces qui
sont certainement plus délicates. Quant aux poissons d'eau douce, ne
trouvant ni asile, ni aliments dans les torrents pavés et encaissés de
cailloux, il n'y a que la seule truite qui puisse y vivre parmi les
cascades. Dans la plaine, des petites tortues et de petites anguilles
essaient de se cacher dans le sable, et tout le reste de nos poissons
est inconnu.
Résumons en peu de mots cet état physique de la Corse. Une charpente de
rocs, qui du nord au sud, et de deux chaînes principales, jette à droite
et à gauche des rameaux scabreux et coupés; des cimes dénudées et
conformées souvent en cristallisations énormes qui semblent les flots
congelés d'une mer agitée; une division verticale d'une bande calcaire
à l'est, et d'une autre graniteuse à l'ouest. Une division horizontale
de trois régions ou couches, l'une chaude et humide, l'autre froide et
sèche, et la moyenne tempérée. Une côte basse et égale à l'orient, parce
que la mer d'Italie, encaissée et stagnante, protége les attérissements;
une côte dentelée et élevée à pic au couchant, parce que la mer
d'Espagne et des vents violents, déploient une action rongeante; un sol
généralement maigre, mais très-végétable; des vallons profonds, des
pentes rapides, une verdure constante nuancée de bandes rousses ou
brunâtres de terres et de blocs de pierres; un aspect vraiment
pittoresque et paysagiste; un ciel vif, souvent semé de nuages; un air
agité; un climat variable; une nature, non pas riche, mais propre à le
devenir; non pas excellente, mais qui n'attend que la main de l'homme
pour récompenser tous ses soins: telle est la Corse.
Tels sont les éléments physiques dont se compose la condition de ses
habitants, soit par l'influence qu'ils en éprouvent, soit par l'usage et
l'emploi qu'ils en font[76].
PRÉCIS
DE L'ÉTAT
DE LA CORSE.
(Extrait du MONITEUR des 20 et 21 mars 1793.)
PRÉCIS
DE L'ÉTAT
DE LA CORSE.
Arrivé depuis peu de l'île de Corse, après y avoir résidé un an, je
reçois de fréquentes questions sur l'état de ce département: déja j'ai
satisfait à celles du conseil exécutif et du comité de défense générale
sur ses moyens militaires et sur ses dispositions. Je me propose de
présenter à la nation entière un tableau complet de cette portion
d'elle-même, dont on l'occupe beaucoup et qu'elle connaît peu; mais ce
travail exigeant du temps, et la notoriété de certains faits devenant de
plus en plus urgente, je me suis déterminé à anticiper quelques
résultats; je le dois d'autant plus, qu'appelé en Corse par une
assemblée électorale pour régénérer le pays, je me trouve revêtu d'un
caractère compétent; et qu'après avoir épuisé tous les moyens d'opérer
le bien sans scandale, il ne me reste, pour demeurer digne de la
confiance nationale dont j'ai été honoré, que de déchirer le voile de
mensonge sous lequel un machiavélisme astucieux opprime la liberté du
peuple corse, et dévore la fortune du peuple français. Je déclare donc,
comme faits résultants d'une année d'observations:
1º Que la Corse, par sa constitution physique, par les mœurs et le
caractère de ses habitants, diffère totalement du reste de la France, et
que l'on n'en peut juger par la comparaison de tout autre département.
2º Que par la nature du gouvernement sous lequel ont vécu les Corses,
ils ont contracté des habitudes vicieuses, participant de l'état sauvage
et d'une civilisation commencée.
3º Que ne formant qu'une petite société de 150,000 ames, pauvre par le
sol, divisée par haines de famille, agitée de passions d'autant plus
violentes qu'elles circulent dans un cercle étroit, corrompue par le
plus pervers des gouvernements, le gouvernement des Génois; asservie par
le sceptre sévère des Français; la nation corse enfin, affranchie par la
révolution, s'est trouvée, sans aucune, instruction préalable, saisie du
droit de se gouverner; et que, par ressentiment et par esprit national,
ayant chassé tous les employés français, les pouvoirs sont tombés aux
mains des chefs de famille qui, pauvres, avides et inexpérimentés, ont
commis beaucoup d'erreurs et de fautes, et les ont tenues secrètes par
crainte et par vanité.
4º Que depuis trois ans il existe un système de mystère par lequel les
députations, de concert avec le directoire du département, nous ont
caché l'état intérieur de l'île, de peur, m'ont-ils dit, que si les abus
étaient divulgués, la Corse ne fût décriée, et que la France ne se
dégoûtât de sa possession. Or, les effets de ce système ont été de
concentrer les places et les traitements dans les mains de quelques
chefs de leur parenté, et d'attirer du trésor français un argent immense
et mal employé.
5º Que par suite de ce système, les dépenses du département de Corse se
trouvent portées au décuple de sa contribution; c'est-à-dire, que la
Corse coûte annuellement plus 5,000,000, savoir:
Pour le clergé séculier et pensionné 1,298,423 fr.
Et ses biens ne valent pas 400,000 l.
de capital.
Pour le directoire de département
et frais d'imprimerie 115,930
Et le conseil s'est alloué de son
chef un traitement.
Pour neuf directoires de district 93,350
Pour neuf tribunaux 117,150
Pour le tribunal criminel 41,560
Pour soixante-deux juges de paix
et greffiers 49,600
Pour trente-cinq brigades de gendarmerie[77] 150,000
Pour enfants trouvés 107,000
Pour six députés à l'Assemblée
nationale, les frais de poste compris. 46,000
Pour quatre régiments de troupes
de ligne[78] 2,200,000
Pour quatre bataillons de garde
nationale corse[79] 900,000
__________
Total 5,119,013
Et je ne compte ni les postes, ni les bureaux de santé, ni 115,000 liv.
de secours extraordinaires en 1791, ni 60,000 liv. pour le marais de
Saint-Florent, ni 40,000 liv. pour ceux d'Aleria, ni les frais de quatre
bataillons nouveaux que le député Salicetti vient de faire créer, ni les
24,000 livres avancées à la commission dont il est le promoteur et le
guide.
Et cependant les contributions foncières et mobilières ne se montent
qu'à 300,000 liv., et elles sont arriérées de trois ans, et le conseil
corse, en 1790, les a dénaturées et diminuées d'un tiers; et les rôles
pour 91 ne sont pas exécutés dans plus de seize municipalités; car le 19
janvier dernier, il n'y en avait qu'un seul dans le district d'Ajaccio,
quoique l'état de situation du 23 novembre, envoyé par le
procureur-général-syndic Pozzo di Borgo, en atteste quatorze; et il n'y
a point eu de contribution patriotique; et de tous les biens nationaux
vendus il n'est rien rentré au trésor; et 200,000 liv. sont empruntées à
la caisse du clergé; les patentes sont nulles; les douanes sont presque
anéanties, excepté ce qu'il en faut pour payer les employés parents et
amis; et la plupart des administrateurs sont débiteurs du trésor, et ils
se tolèrent de l'un à l'autre tous les abus, n'exercent ni répartition,
ni recouvrements, par ménagement de voix électives, par esprit de parti
et de parenté; et ils crient que la Corse est pauvre, et ne pourra
payer, quoique sous le régime antérieur, sans être foulée, elle rendît
en charges de toute espèce, à la vérité en denrées, pour plus de
1,300,000 liv.; et tous ces fonds passent en Italie par l'abandon des
douanes que le conseil du département a diminuées de moitié, etc., etc.
6º Malgré tant de fonds versés, les routes et les chemins sont sans
réparations: les travaux publics n'ont coûté, en 1791, que 384 liv.; les
traitements et salaires des ecclésiastiques et des juges sont
habituellement arriérés de six mois; les assignats sont échangés à
Toulon et à Marseille pour du numéraire, qui s'enfouit à Corté s'il ne
s'y dissipe. La justice est sans activité; une seule exécution a eu
lieu, quoique, depuis trois ans, il ait été commis plus de cent trente
assassinats de vengeance et de guet-apens. Nul compte de finance n'est
publié, à moins que l'on ne donne ce nom à un chaos de chiffres sans
résultat, que le directoire vient enfin de faire imprimer pour 1791.
L'on y trouve entre autres deux procureurs-généraux payés en même-temps,
dont l'un, député, recevait encore d'autres gages; deux membres du
directoire conservant leur traitements, quoique employés à une autre
commission payée; mais l'on y cherche en vain la solde des cinquante
gardes de son excellence Paoli[80], et l'emploi de tous les fonds que le
premier conseil partagea à ses membres, à titre de commissions, etc.,
etc.
7º Il n'existe en Corse aucune liberté politique et civile; la citadelle
de Corté est une Bastille où plus de 300 personnes ont été renfermées
sans formalités; il n'y a pas de feuille publique circulant dans le
département, les journaux français sont entendus de peu de personnes; il
n'y a aucun libraire vendant des livres; il n'y a qu'une imprimerie
entièrement soumise au directoire, par qui elle subsiste; les relations
avec le continent sont lentes et interrompues jusqu'à deux mois de
suite; les lettres sont habituellement interceptées par le directoire;
nulle réclamation, nulle plainte ne peut parvenir par cette voie. Les
élections se font toutes en armes, stylets, pistolets, souvent avec
meurtre, toujours avec violence et schisme de la part de l'un des deux
partis; le parti vainqueur accable et vexe l'autre dans la gestion de
tous les pouvoirs dont il se saisit; les voix s'y mendient, s'y
achètent, s'y calculent comme une denrée; elles s'y comptent par chefs
de famille, parce que l'éducation, l'intérêt et le préjugé donnent aux
Corses un dévouement si aveugle pour leurs chefs de parti et de parenté,
qu'ils n'en sont dans les assemblées que les échos serviles. Ainsi j'ai
vu deux assemblées générales de 400 personnes, dominées et mues par dix
à douze chefs; ces chefs forment entre eux des ligues aristocratiques,
au moyen desquelles ils se partagent, se disputent, se donnent les
places et les traitements; ils se brouillent, se réconcilient avec une
mobilité et une inconstance incroyable; mais la liberté de la multitude
et l'argent du trésor français paient toujours les frais de leurs
querelles. Dans l'assemblée qui a nommé à la convention, j'ai vu le
parti des administrateurs l'emporter, en promettant aux électeurs de
les payer en argent, et 80,000 liv. d'assignats furent converties, pour
cet effet, en 45,000 liv. de numéraire. Jamais on ne tient compte des
qualités requises par les décrets. Dans la dernière assemblée, plus de
trente prêtres insermentés avaient voix; on y comptait plus de 150
ecclésiastiques, tous les électeurs militaires qui pouvaient contrarier
Paoli ou plutôt ses moteurs; car depuis sa dernière maladie, il n'est
plus que le prête-nom de quelques intrigants[81]: tous ces électeurs
furent écartés, etc.
Les bornes de cette feuille m'arrêtent ici; j'ajoute seulement qu'en
Corse l'industrie est nulle; on n'y a pas même des allumettes; tout
vient du dehors, surtout de Gênes et de Livourne. L'agriculteur est
misérable, quoique le sol soit très-fécond; la campagne est inhabitable,
faute de sûreté habituelle; les paysans portent le fusil jusqu'en
labourant; les propriétés sont sans cesse ravagées par les bestiaux
vagabonds, ce qui dégoûte de toute culture, etc., etc.
Quant aux dispositions du peuple envers nous, je les peindrai par ce que
j'en ai moi-même entendu dans mes voyages multipliés, où, recevant
l'hospitalité la plus généreuse sous les toits des plus simples
laboureurs et pasteurs, je recueillais leurs véritables sentimens. «La
Corse est malheureuse, me disaient-ils, parce qu'elle est faible:
Français, servez-nous d'appui, instruisez-nous; car nous sentons que
l'instruction nous manque, et nous la désirons; et gouvernez-nous, car,
avec notre esprit de parti, jamais un Corse ne rendra justice à un
autre.» Le peuple a donc un vrai penchant pour la France; et j'ai tout
lieu de croire que si les Russes ou les Anglais se présentent, ils
seront mal reçus; s'ils prennent poste, ils ne le garderont pas, et ils
dépenseront beaucoup d'argent. Mais par la raison que les Corses sont
essentiellement divisés en deux partis, il suffira que l'un se dise
français, pour que l'autre se montre opposant, surtout lorsque Paoli
depuis deux ans, et maintenant les petits ambitieux qui veulent lui
succéder, s'efforcent d'intéresser la vanité du peuple à être ce qu'ils
appellent _peuple indépendant_. Et il faut avouer que les prétendus
patriotes ont abusé et peut-être abuseront encore de l'autorité
nationale, de manière à fomenter les mécontentements. Les moyens de
ramener l'ordre sont néanmoins encore faciles; mais parce qu'ils doivent
être employés en système complet, il ne m'est pas possible de les
détailler.
Je sens que les vérités accumulées dans ce tableau vont soulever des
passions irritables; déja le moyen ordinaire des attaques secrètes a
été employé auprès d'un ministre, et en m'attribuant des motifs d'humeur
et d'ambition mécontente, on en appelle aux trois commissaires comme
suprêmes régulateurs. Sans doute leur rapport sera d'un grand poids;
cependant, pour calculer les moyens d'instruction des deux Français, il
est bon d'observer que leur collègue et interprète corse (Salicetti) a
été député en 1789 et en même temps procureur-général-syndic, puis
député à la Convention, puis revêtu de la commission actuelle qu'il a
provoquée, et pour laquelle il a su s'attirer à lui presque seul la
nomination de toutes les places dans les quatre bataillons qu'il va
lever.
Il est vrai qu'avec cette force il doit renverser Paoli; mais la
personne de Paoli n'est plus qu'un fantôme, et l'on s'est peut-être
donné des obstacles eu lui présentant son rival. Au reste la marche des
Corses est si incalculable, qu'il serait très-possible que tout
s'arrangeât ou fût arrangé avec le procureur-général actuel, Pozzo di
Borgo, moteur principal, et que nous en fussions quittes pour payer
quatre nouveaux bataillons, qui, comme les quatres précédents, ne feront
point de service, ne sortiront jamais de l'île, consommeront un million,
sans être trois cents hommes, et cesseront d'être laboureurs sans
devenir soldats. Quant à mon ambition mécontente, j'avoue que je
regrette de n'avoir pu trouver en Corse la paix agricole que j'y
cherchais, et de n'avoir pu conserver le domaine national où je comptais
cultiver le coton, l'indigo, le café et le sucre, et ouvrir la carrière
d'une industrie et d'un commerce nouveau sur cette mer Méditerranée, si
mal connue, si négligée, et pourtant si riche, qu'elle seule pourrait
nous dédommager de l'Amérique perdue; mais tout le peuple corse m'est
témoin que depuis trois ans personne ne jouit chez lui du bonheur
champêtre que j'ai désiré; et quant à l'admission au conseil du
département, où l'intérêt national m'ordonnait d'arriver, l'on croira
difficilement en France que j'aie de l'humeur d'avoir été repoussé d'un
pays où les motifs publics de ma défaveur ont été de passer pour un
_hérétique_, comme auteur des _Ruines_, et pour observateur dangereux, à
titre de Français; ce qui néanmoins n'a point diminué mon désir d'être
utile à un peuple que son heureuse organisation et son respect singulier
pour la justice rendent capable de recevoir, mais non de se donner un
bon gouvernement.
LETTRES
A M. LE CTE LANJUINAIS,
SUR L'ANTIQUITÉ DE L'ALPHABET PHÉNICIEN.
PREMIÈRE LETTRE
A M. LE COMTE LANJUINAIS,
SUR L'ANTIQUITÉ DE L'ALPHABET PHÉNICIEN.
MON CHER COLLÈGUE,
En composant mon livre de l'_Alphabet européen_, dont vous approuvez les
principes; en méditant sur la nature et les éléments de l'alphabet en
général, je suis naturellement arrivé à me demander quels ont pu être
les premiers motifs de cette invention vraiment singulière, quelle série
d'idées a pu y conduire l'esprit du premier auteur; et de suite le nom
de _Kadmus_ s'est offert à ma pensée. Je n'ai pas eu besoin de beaucoup
de réflexions pour me convaincre, malgré le dire des poëtes et des
historiens, que jamais un tel personnage n'exista comme homme: il suffit
d'avoir lu l'extravagante légende de ses actions, pour y reconnaître une
de ces fables sacrées, de ces énigmes cabalistiques que les anciens
astrologues se firent un devoir et un plaisir malin de composer, pour
dérober au vulgaire profane les secrets de leur science, ainsi qu'ont
fait depuis eux, et sur leurs traces, les _chercheurs d'or_ par la
science d'alchymie; mais le soupçon me vint que quelque date
chronologique aurait pu se glisser dans ces fictions, et pourrait s'en
extraire par analyse: j'ai donc relu la fable de _Kadmus_ dans les
anciens mythologues, et dans leur ingénieux interprète moderne[82]. Par
un cas bizarre, tandis que je cherche un objet qui m'échappe, un autre,
que je ne cherche pas, s'offre à moi, et stimule ma curiosité: ce sont
des auteurs grecs qui me parlent, et leurs récits sont mêlés de mots et
de noms _barbares_ qu'ils n'entendent pas; j'analyse ces mots, et j'en
trouve un nombre de pur langage phénicien, ayant un sens tout-à-fait
convenable au sujet: ce cas n'est pas neuf, on l'a déja remarqué, vous
le savez, dans plusieurs fables mythologiques; mais ici, comme là, il
donne lieu à des inductions qui me semblent neuves et dignes
d'intéresser les amateurs de l'antiquité.
Avec eux, mon cher collègue, vous m'accorderez que l'idiome phénicien a
été, comme l'hébreu, le chaldéen, le syrien, l'un des nombreux
dialectes de cet antique et vaste langage arabique qui, de temps
immémorial, règne dans la région sud-ouest de l'Asie: par cette raison,
l'on a déja dit: «_Kadm-os_ signifie _orient_, _oriental_.» Il est vrai;
mais j'observe d'abord que pour la Grèce, un homme venu de Tyr et de
Thèbes d'Égypte, eût été un _méridional_ et non un _oriental_, surtout
lorsque sa peau noire l'eût classé parmi les Africains, si différents
des naturels de l'Asie mineure; ensuite, on ne peut me nier que ce même
_Kadm-os_ ne signifie tout ce qui _marche en tête_, qui _précède_, qui
_annonce_, qui est _héraut_, tous sens spécialement appropriés à
_Mercure, héraut des dieux_, chef de la grande procession égyptienne
(décrite par Clément d'Alexandrie, etc.). Or, comme Mercure, sous ses
noms d'Hermès, Thaut, etc., est chez les anciens, même dans
Sanchoniathon, l'inventeur des lettres, il y a lieu de croire qu'ici
_Kadmus_ n'est que l'une de ses formes, l'un de ses équivalents.
Toujours est-il vrai que le mot est phénicien; et, en ce moment, cela
suffit à mon but.
_Kadm-os_ est fils d'_Agenor_, roi de Tyr. En grec, _Agenor_ est _le
fort_, qualité spéciale d'_Hercule_ bien reconnu pour être le _soleil_,
et aussi pour être le dieu qui régnait à Tyr. En phénicien, _nour_ est
la lumière; _ag_ n'offre pas de sens connu; mais il a pu en avoir un qui
s'y adaptait.
_Kadm-os_ a pour sœur _Europe_: cette prétendue femme est enlevée
par un _taureau blanc_ (comme la lumière), lequel est une métamorphose
de _Jupiter-Soleil_, à l'équinoxe du printemps. Le taureau ravisseur
traverse rapidement la Méditerranée, et porte sur son dos la princesse
_Europe_ aux contrées du couchant qui en prennent leur nom.
L'on est d'accord qu'_Europe_ est la lune; j'ajoute spécialement cette
lune, qui, à l'époque où le _taureau_ fut le signe équinoxial du
printemps, formait avec lui une conjonction d'un caractère particulier.
Dans la même année où le soleil au printemps s'était levé dans le signe
du _taureau_, il se couchait à l'automne, dans celui de la _balance_:
alors la lune du mois arrivait à son plein, se levait le soir dans le
signe du taureau, placée comme sur son cou ou sur son dos: c'était une
importante affaire pour les astrologues et pour le peuple astrolâtre.
Toute la nuit on voyait la navigation aérienne de ce couple de dieux
qui, arrivés à l'horizon du couchant, étaient censés aux confins de la
Méditerranée. En _phoenico-hébreu_, m'_arab_ est le _couchant_; le
_radical_ (_àrab_,) qui est ici en régime, a pu être substantif, et
former précisément _oroub_. Nous allons voir un autre sens.
Ce _taureau équinoxial_, qui ouvrit l'année avant le belier _aries_,
depuis l'an 4600 jusqu'à l'an 2428, a joué le plus grand rôle chez les
anciens. Au Japon, son image subsiste, ouvrant l'_œuf_ du monde avec
ses cornes d'or. En Italie, les poëtes ont dit, à la vérité bien hors
de date[83]: _Candidus auratis aperit cum cornibus annum_. Ce taureau
fut le bœuf _osyr-is_, prononcé _osour_ par les Grecs; et en
phénicien, _héſour_[84] est le _taureau_. Il fut aussi le bœuf _bacchus_,
qui, en ce moment, est le nôtre. On n'a point expliqué ce nom
(_bacchus_); Plutarque nous dit que les femmes grecques d'Élis chantant
ses hymnes antiques, en terminaient les strophes par les mots répétés
_digne_ taureau, _digne_ taureau. Ce _digne_ est une épithète
singulière: en phénico-hébreu, _digne_ se dit _ïâh_; le grec, qui
n'admet pas l'_h_, y substitue le _x_, qui est une autre aspiration plus
forte, et dit ἱακΧος qui est le latin _iacchus_; mais, si
l'_u_ et l'_i_ latins se sont quelquefois échangés, comme dans _optimus,
maximus_, on aura pu prononcer _uacche_, υαχΧι; et, vu la
fraternité de _ue_ et de _be_, l'on voit éclore _bacchus_. N'est-il pas
singulier que son féminin signifie la vache; _bacca, vacca_? De manière
que ce mot, vieux latin, serait venu de l'étranger avec la religion
même.