L'historien Filippini rapporte qu'un savant et charitable évêque de

Nebbio avait fait des recherches sur toutes les eaux minérales de Corse;

mais les lumières d'alors ne suffisaient pas pour cette partie,

difficile encore aujourd'hui, et ces recherches ne nous procurent que

les noms des sources de _Carozzica_, _Pantone di Cacci_, de _Maranzana_

près de Mariana; de Nebbio et Campo Cardetto, qui veulent être prises

chaudes; et d'_Attalla_, sur la route de Sarteno.

Il semblait que ces eaux minérales et thermales dussent tenir à des

volcans; mais l'on n'en aperçoit aucune trace en Corse, malgré le

voisinage de l'Italie. L'on n'y connaît pas davantage les tremblements

de terre, et du moins la nature, en refusant à cette île les richesses

de Naples et de Messine, lui a accordé pour dédommagement la sécurité.

L'on ne peut pas non plus accuser la nature de l'avoir maltraitée pour

le climat; j'y en ai trouvé, comme dans la Syrie, trois bien distincts,

mesurés par les degrés d'élévation du terrain: le premier qui est celui

de toute la plage maritime embrasse la région inférieure de l'atmosphère

depuis le niveau de la mer, jusque vers 300 toises perpendiculaires

d'élévation, et celui-là porte le caractère qui convient à la latitude

de l'île, c'est-à-dire qu'il est chaud comme les côtes parallèles

d'Italie et d'Espagne.

Le second est celui de la région moyenne, qui s'étend depuis 300 toises

jusque vers 900 toises, et même vers 1000 toises; et il ressemble à

notre climat de France, particulièrement à celui de la Bourgogne, du

Morvan et de la Bretagne.

Le troisième est celui de la région supérieure, ou cime des montagnes,

et ce dernier est froid et tempétueux comme la Norwège.

Dans le premier climat, c'est-à-dire, sur toute la côte de la mer, il

n'y a, à proprement parler, que deux saisons: le printemps et l'été;

rarement le thermomètre y descend au-dessous d'un ou deux degrés sous

zéro, et il ne s'y maintient que peu d'heures. Sur toutes les plages, le

soleil, même en janvier, se montre chaud, si le vent ne le tempère; mais

les nuits et l'ombre y sont froides, et le sont en toutes saisons. Si le

ciel s'y voile, ce n'est que par intervalles; le seul vent de sud-est,

le lourd scirocco, apporte les brumes ténaces que le violent sud-ouest

se plait à chasser. S'il fait mauvais, c'est par tempêtes; s'il pleut,

c'est par ondées: la nature n'y marche que par extrêmes.

A peine les froids modérés de janvier sont-ils ramollis, qu'un soleil

caniculaire leur succède pour huit mois, et la température passe de huit

degrés à dix-huit, et jusqu'à vingt-six à l'ombre. Malheur à la

végétation, s'il ne pleut dans les mois de mars ou avril; et ce malheur

est fréquent: aussi dans toute la Corse, les arbres et arbustes sont-ils

généralement des espèces à feuilles dures et coriaces qui résistent à la

sécheresse, tels que le laurier-cerise, le myrte, le cyste, le

lentisque, l'olivier sauvage dont la verdure vivace tapisse en tout

temps les pentes, et contraste d'une manière pittoresque avec les blocs

gris et roux de granit et de marbre. Dans ce climat inférieur sont

situés les ports et villes principales de l'île, tels que Bastia,

Porto-Vecchio, Bonifacio, Ajaccio, Calvi, l'Ile-Rousse, Saint-Florent:

là, comme à Hyères, l'on peut cultiver en plein sol, des orangers, des

citronniers, et toutes les plantes des pays chauds; le jardin de la

famille _Arena_ à l'Ile-Rousse, et deux ou trois vergers près d'Ajaccio

en offrent d'heureux exemples, puisque l'on y cueille des oranges et des

citrons de la plus grande beauté; mais dans ces jardins, il faut se

garder de l'attrait des ombrages et de la fraîcheur des eaux si

recherchées dans le nord de la France. En Corse, comme dans tous les

climats chauds, les vallons, les eaux, les ombrages, sont presque

pestilentiels; l'on ne s'y promène point le soir sans y recueillir des

fièvres longues et cruelles, qui, à moins de changer absolument d'air,

se terminent par l'hydropisie et la mort. Nous en avons fait de cruelles

épreuves dans nos colonies de Galeria, de _Chiavari_, de Paterno, au

camp des Lorrains, puisque de tous les sujets envoyés, il n'en survivait

au bout de trois ans _qu'un très-petit nombre_.

Dans le second climat, c'est-à-dire, dans les montagnes, depuis le

niveau de 300, jusqu'à 900 et même 1000 toises, les chaleurs sont plus

modérées, les froids sont plus longs, plus vifs; la nature est moins

extrême, sans être moins variable. Du jour à la nuit, du matin à midi,

de l'ombre au soleil, du vent à l'abri, les passages de température sont

fréquents et brusques: la neige et la gelée, qui se montrent dès

novembre, persistent quelquefois pendant quinze ou vingt jours. Il est

remarquable qu'elles ne tuent point les oliviers jusqu'à la hauteur

d'environ 600 toises; que même la neige les rend plus féconds. Le

châtaignier qui les accompagne depuis 300 toises, semble être l'arbre

spécial de ce climat, puisqu'il finit vers mille toises, et cède la

place aux chênes verts, aux sapins, aux hêtres, aux buis, aux genevriers

plus robustes contre la violence des hivers. C'est aussi dans ce climat

qu'habite la majeure partie de la population Corse, dispersée dans des

hameaux et villages situés la plupart généralement sur des pointes, et

aux endroits ventilés. Une telle position est pour eux une condition

nécessaire de salubrité; car dans cette région comme dans l'inférieure,

les bas-fonds, vallons, et conques, sont avec raison décriés pour leur

mauvais air, soit à raison de son humidité, soit à raison de ses excès

de température opposée; car dans tous les vallons et conques, où l'air

est stagnant, le moindre soleil produit une chaleur qui prive la

respiration de son aliment. C'est ce que l'on éprouve en partie à Corté,

qui, quoique au niveau de près de 700 toises, éprouve en été des ardeurs

plus violentes et plus opiniâtres que la plage, puisqu'elles ne se

calment même pas pendant la nuit.

En juillet 92, l'on y a vu le thermomètre à 30 degrés à l'ombre, pendant

plusieurs jours, tandis qu'en décembre 88, il était tombé jusqu'à 4

degrés sous zéro. Dans un même jour, le 4 février 92, je l'ai vu à midi

marquer à l'ombre et au vent du nord, 3 degrés au-dessus de zéro; et

présenté au soleil au revers du même mur, il marquait peu de minutes

après 20 degrés; en sorte que là, comme au Mexique, on peut dire avec

l'Espagnol, que l'hiver et l'été ne sont séparés que par une cloison; ce

qui provient surtout de la disposition du local en conque dont les

parois composées de rocs nus, reflètent en été l'ardeur qui les brûle,

et en hiver la bise piquante des neiges dont elles se trouvent

tapissées.

Le troisième climat, celui de la haute cime des monts est le siége des

frimas et des ouragans pendant 8 mois de l'année, et d'un air

parfaitement pur ou semé de nuages légers pendant la saison d'été. Les

seuls lieux habités dans cette région, sont le Niolo, et les deux forts

de Vivario et Bogognano, ou plus proprement de _Vizzavona_, situés aux

deux extrémités de la gorge ou canal de ce nom.

Les quinze à vingt Suisses qui vivent en garnison dans chacun, se louent

de la douceur du climat depuis mai jusque vers septembre, et de

l'excellence de l'air en toute saison. Il n'est point de fièvre

contractée à la plage, qui ne s'y guérisse en quinze jours. Mais pendant

l'hiver, ces forts battus d'ouragans furieux, et souvent clos par six à

dix pieds de neige, sont une vraie prison où l'on vit de provisions

salées comme dans un vaisseau. Il y a entre eux deux cette différence

que dans celui de Vivario, situé du côté de l'est, l'air est sec, et que

ni le pain ni le bois ne s'y moisissent, tandis que dans celui de

_Vizzavona_, situé à 4000 toises seulement, du côté de l'ouest, les murs

sont sans cesse humides, et les planchers déja pourris. Au-dessus de ces

forts, l'œil n'aperçoit plus de végétaux que quelques sapins

suspendus à des rochers grisâtres: séjour sauvage, il est vrai, des

oiseaux de proie et des bêtes fauves: mais, qui, tout affreux qu'il

paraît, offre un puissant sujet d'intérêt au contemplateur de la nature,

puisque c'est là qu'elle établit par les amas de neiges et de glace,

les provisions d'eau, des sources et des rivières pour toute l'année.

Jadis ces cimes étant plus hautes encore et plus couvertes d'arbres, il

n'est pas douteux que les neiges n'y fussent plus abondantes, plus

durables, et que même il n'y eût des glaciers, puisqu'il en reste encore

un petit sur un revers du Monte-Rotondo. Mais à mesure que les rocs

s'écroulent et se dépouillent, ces utiles provisions diminuent; et ce

qui ajoute à l'importance de l'observation que j'ai faite sur la

conservation des bois, c'est qu'en même temps que le pays est moins

abreuvé, il est moins salubre, puisque l'intempérie commence et finit

précisément avec la disparition et le retour des neiges.

Il résulte de ce tableau que la Corse peut se considérer comme une masse

pyramidale divisée en trois tranches d'air horizontales, dont

l'inférieure est chaude et humide, la supérieure froide et sèche, et la

moyenne participant de ces qualités. Or, si l'on observe que ces couches

d'air sont par leur nature mobiles et flottantes, et de plus que la

couche inférieure, dilatée par la chaleur, fait sans cesse effort contre

la supérieure que le froid condense, l'on concevra qu'il doit arriver de

fréquents dérangements dans leur équilibre, ou plutôt que sans cesse

elles se mélangent et se confondent; et ceci explique tous les

phénomènes physiques de ce climat, et entre autres un problème de

végétation remarquable: on s'est souvent étonné que la végétation en

Corse, étant à peine suspendue pendant l'hiver, et se ranimant dès la

fin de janvier, fût cependant aussi lente dans ses résultats que dans le

milieu de la France; que, par exemple, le froment semé en novembre et

végétant sans gelée à la plage, ne fût cependant mûr qu'à la fin de

juillet; que la vigne qui fleurit en mars, ne fût propre à la vendange

qu'à la fin de septembre et même en octobre, comme sur les coteaux de la

Loire; mais l'étonnement cesse quand on réfléchit que le degré de

chaleur nécessaire à la fructification, est sans cesse interrompu par le

froid piquant des nuits, et de toutes les bises neigeuses. Et cette

alternative de chaud et de froid a un effet de diastole et de systole,

qui sans doute contribue à la vigueur et à l'énergie que présente la

végétation des arbres; car ils ont ceci de remarquable, que leur

développement et leur force de sève surpassent tout ce que nous voyons

dans notre continent. Du sein des rocs les plus secs, partent des troncs

d'oliviers qui loin d'être rabougris comme ceux de Provence, s'élèvent

droits et lisses à la hauteur de 25 à 40 pieds. J'ai vu un sumac et un

peuplier, qui, plantés en février, n'ayant pas alors plus de dix-huit

pouces de hauteur, avaient au 25 août surpassé celle de six pieds. A la

pépinière de l'Arena en Casinca, les branches de citronniers et

d'orangers taillées en août, et sur-le-champ replantées, donnent des

fruits l'année suivante. Les émondes des poiriers et des pêchers,

employées à ramer des légumes, après être restées sur terre pendant dix

et douze jours, ont repris racine: en sorte que l'ingénieur français qui

rendait compte de ce pays au ministre Choiseul, avait presque raison de

dire que si l'on y plantait un bâton il prendrait racine.

Mais pour revenir aux effets des diverses couches d'air, ils expliquent

très-bien pourquoi la température en Corse éprouve les vicissitudes

rapides dont j'ai parlé; pourquoi en été le vent qui tombe des montagnes

est brûlant comme leurs roches, tandis qu'en hiver ce même vent est

glacial comme la neige qui les couvre; pourquoi dans un même lieu, et

quelquefois dans un même instant, l'on éprouve tour à tour des courants

d'air chaud et d'air frais qui passent comme des nuages. Et ceci m'amène

naturellement à parler du système des vents dans cette île.

Je ne répéterai point ce que j'ai déja dit de leur mécanisme dans mon

voyage de Syrie (t. 2), et quoique j'aie étudié de nouveau cette matière

sans avoir égard à mes opinions antérieures, il m'a paru que mes

nouvelles observations ne faisaient qu'ajouter à la solidité des causes

que je leur ai développées. En Corse, comme en Syrie, j'ai retrouvé le

vent de terre avec toutes ses circonstances; tombant le soir des hautes

montagnes, à mesure que l'air refroidi se condense et s'appesantit;

remontant de la mer le matin, précisément lorsque le soleil échauffe la

terre, et que l'air dilaté grimpe le long des roches, et décèle sa

marche par les flocons nébuleux qu'il entraîne; plus régulier, plus

sensible l'été où les contrastes extrêmes sont plus prononcés; plus

faible, plus interrompu l'hiver où l'atmosphère se ressemble davantage,

et où les grands vents en occupent l'empire. Ce vent de terre est

surtout remarquable sur la côte d'ouest, et dans le golfe d'Ajaccio, où

il imite parfaitement les brises des Antilles, sans doute par la raison

que dans cette partie la pente des montagnes plus rapide, essuie en

outre la plus forte chaleur du jour; et lorsque je considère que le

prolongement du golfe d'Ajaccio dans l'intérieur des terres, est une

vallée droite et profonde, où le vent de mer remonte comme dans un

tuyau, il me paraît évident que c'est lui qui gorge d'humidité, et fait

au fort de _Vizzavona_ le dépôt dont j'ai parlé, et qui devient d'autant

plus nécessaire, que là, il rencontre une forêt de sapins, et

habituellement un vent contraire qui le force de déposer.

En général, il n'existe jamais pour la Corse un même vent, un même

courant d'air; alors même que toute l'atmosphère de la Méditerranée

s'ébranle dans une même direction, ce grand fleuve d'air produit pour la

Corse des tournoiements, des contre-reflux, des déviations absolument

semblables à ceux que l'on remarque dans les fleuves d'eau, aux piles

des ponts, aux grèves aux rochers; dans tous les obstacles de cette

espèce, l'on peut observer qu'il se fait aux pointes d'avant, mais

surtout à celles d'arrière, c'est-à-dire au bas du courant, des

mouvements de tourbillon, d'engouffrement, de déviation,

très-compliqués, et cependant soumis à des lois fixes de frottement et

de rapidité, de la part des lames d'eau qui se heurtent ou qui glissent

les unes contre les autres. A la différence près de légèreté, ces effets

sont les mêmes dans les courans d'air, et les deux pointes de la Corse

en offrent des preuves palpables; car il arrive tous les jours qu'un

vaisseau vogue par un vent d'ouest vers le Cap-Corse ou Bonifacio, et

qu'à peine il a dépassé la pointe, il se voit pris par un vent debout,

qui lui plie ses voiles, et le promène en lignes courbes et en circuit.

Les marins savent qu'à ces deux pointes il règne habituellement des

vents opposés et toujours violents, parce qu'ils y sont resserrés comme

dans un détroit. Le canal ou bouche de Bonifacio est célèbre pour les

vents terribles; ceux du sud-ouest y sont si constants, que tous les

arbres y sont inclinés dans le sens de leur souffle, et que les oliviers

avec leurs branches jetées d'un seul côté, présentent l'aspect singulier

de femmes échevelées dans les tempêtes de Vernet. La même chose arrive

au Cap-Corse, et y rend impossible la culture des grains et de toutes

plantes à tiges faibles: observez d'ailleurs, qu'un même vent change de

direction selon les côtes qu'il rencontre, et que le vent qui est ouest

sur la bande d'Ajaccio, devient sud-ouest à Calvi et au Cap-Corse. C'est

ce sud-ouest qui règne habituellement sur ces parages, et qui, lorsqu'il

franchit les montagnes de Saint-Florent, tombe avec tant de roideur sur

Bastia, qui est au revers de la côte, à 500 toises de profondeur, qu'il

enlève quelquefois les toits des maisons, et que l'on est jusqu'à 8

jours sans que l'on puisse sortir. Les vieillards du pays assurent

qu'autrefois ce vent ne passait pas au delà du Bevinco, et maintenant il

ravage au loin toute la plaine. Ce fait constaté trouverait très-bien sa

solution dans le dépouillement du mont Penda, et des hauteurs

adjacentes, jadis couvertes des sapins et des chênes de la foret de

Stella, aujourd'hui rasée.

L'on ne donne point assez d'attention à l'importance des bois sur les

cimes des hauteurs, et il faudra que quelque jour un gouvernement

éclairé dresse un code spécial sur cette partie de la richesse et de la

santé publiques.

Par opposition aux vents d'ouest et sud-ouest, régnants sur la bande

d'Ajaccio, les vents d'est et sud-ouest dominent sur celle de Bastia.

D'après les observations des _ingénieurs du cadastre_ du terrier, ils y

occupent eux seuls les cinq sixièmes de l'année: leurs effets y sont

diamétralement contraires à ceux de leurs antagonistes; car tandis que

l'ouest et sud-ouest dessèchent tout à Bonifacio, à Calvi, au Cap-Corse,

l'est et surtout le sud-est engraissent et fomentent la végétation par

leurs brouillards moites, et par leurs douces pluies, depuis Bastia

jusqu'à _Porto-Vecchio_; mais ils compensent chèrement ce bienfait à

l'égard des animaux par le malaise et l'accablement dont ils les

affectent. Le sud-est particulièrement rend la tête pesante, le corps

fiévreux, l'estomac nauséabond; c'est lui qui est si justement décrié en

Italie sous le nom de _scirocco_ ou vent _syrien_, et dans nos provinces

du Midi, sous le nom de vent _marin_. Ses mauvaises qualités s'exaltent

sur la côte orientale de Corse, par les nombreux marais dont elle est

bordée; il contribue même à leur formation, en imprimant à la mer un

mouvement qui engorge de sable toutes les embouchures des rivières, et

les ferme dans le sens de sa direction. Par ce mécanisme, les eaux

débordent facilement, se répandent, stagnent, se corrompent; et quand la

chaleur vient, leurs exhalaisons poussées par l'est et le sud-est au

pied des montagnes, y causent l'insalubrité dont on s'y plaint à des

hauteurs et à des distances considérables; elles remontent même dans

l'intérieur du pays par les canaux des vallons, et on leur attribue

entre autres ce qui se passe à l'auberge de Ponto-Nuovo sur le Golo, où

l'air est tellement vicié, que l'on n'y couche pas deux nuits sans y

prendre la fièvre. Cependant si, comme il est vrai, tout vallon en Corse

est malsain, il faut admettre à ce phénomène une raison plus générale,

et elle me paraît exister dans la stagnation de l'air, dans

l'alternative du chaud et du froid, mais par-dessus tout, dans

l'humidité excessive du soir et de la nuit. Au reste, en Corse, comme

dans tous les pays chauds, tout vent qui passe sur un marais, devient

malsain à une distance proportionnée au volume des exhalaisons qu'il

transporte. _Porto-Vecchio_ offre en ce genre un fait vraiment lumineux.

Là, ce même vent d'est et presque de sud-est, qui empeste les villages

situés sous la direction des marais de _Biguglia_ et d'_Aléria_, est le

vent agréable et sain, parce qu'il vient immédiatement de la mer; tandis

que le vent d'ouest et sud-ouest, si sain à Bonifacio, est pestiféré à

_Porto-Vecchio_, parce qu'il y pousse toute la vapeur du marais qui est

à une demi-lieue dans le sud-ouest. Il y a plus, ce même vent d'est,

salubre à _Porto-Vecchio_, devient en été pénible et malsain, jusque sur

les hauteurs de Quenza; et, lorsque de là il retombe sur Sarténé et

Ajaccio, il égale le kamsin d'Egypte, parce qu'il arrive chargé de tout

le feu des roches pelées, la Rocca. Cet exemple seul développe la

théorie des vents; quant à leurs qualités, il suffit d'inspecter la

carte géographique pour savoir quel vent est humide, et quel vent est

sec dans un pays. Si l'ouest et le sud-ouest sont si secs en Corse, on

sent que c'est parce qu'ils arrivent du vaste continent de l'Espagne, où

ils ont déposé leur humidité, sans avoir eu le temps de la repomper sur

le bras étroit de la Méditerranée qu'ils parcourent. Si l'est et

sud-est, au contraire, sont les vents humides et pluvieux, c'est parce

qu'ils ont parcouru cette mer dans toute sa longueur, en provoquant par

leur chaleur son évaporation; si le vent du nord est frais et sec sur la

côte de Balagne, où il règne, c'est qu'il vient du continent de France

et des Alpes; et s'il est modéré, c'est qu'arrêté par la barrière des

monts, et par le Cap-Corse, il est forcé de se tenir dans un état de

stagnation et de remous.

D'après ces détails, il serait superflu de m'appesantir sur l'ordre des

saisons. J'ai assez indiqué qu'il se rapproche de celui de France. De

mai en septembre, des vents modérés d'ouest sur la côte d'Ajaccio, et

d'est sur celle de Bastia, permettent une navigation commode en tous

sens, mais plus du nord au midi, que du midi au nord. Pendant le reste

de l'année, les vents sont variables et la mer très-capricieuse.

L'équinoxe d'automne forme une époque très-remarquable, en ce qu'il

arrive alors dans l'atmosphère une rupture d'équilibre qui amène sur la

cime des monts, des ouragans et la première couche de neige. Cette

première neige est le signal du retour de la salubrité dans toute l'île:

l'air se rafraîchit, les eaux se purifient, les fièvres se calment; cet

état dure jusqu'à la fin de mai, c'est-à-dire, jusqu'à ce que ces mêmes

neiges soient entièrement fondues. Alors l'intempérie de l'air et des

eaux recommence, de manière qu'en Corse, la mauvaise saison est l'été.

L'on a vu en certaines années jusqu'à huit mois s'écouler sans pluie;

cela n'empêche pas qu'il n'en tombe communément 22 à 23 pouces,

c'est-à-dire, deux pouces de plus qu'à Paris. Mais l'inégale répartition

de cette eau et son écoulement trop brusque, en diminuent beaucoup le

bienfait: les rosées y suppléent en partie; la Corse leur doit cet

aspect de verdure qui la rend plus agréable au coup d'œil que les

pentes nues de la Syrie. En comparant ces deux pays sous d'autres

rapports, je trouve qu'ils se ressemblent en plusieurs; mais la balance

des avantages me paraît être au dernier, même pour l'article important

des sources qui y sont aussi bonnes et plus abondantes qu'en Corse. J'ai

plongé le thermomètre dans les plus fraîches d'entre elles (aqua bottita

et _Campotile_), et elles ont également marqué cinq degrés au-dessus de

la glace, le 21 juillet et le 15 novembre, quoique dans un cas la neige

couvrît de dix pouces la terre, et que dans l'autre, l'air fût à 18

degrés; ce qui explique pourquoi elles semblent chaudes en hiver et

froides en été.

Tandis que ces pluies, ces rosées, ces eaux donnent de l'aliment à la

végétation, un soleil ardent et un air salin lui donnent une énergie de

séve et une activité qui se manifestent dans tous les produits. Nos

fleurs y ont une vivacité de parfum bien plus exaltée. Le 4 février,

ayant cueilli à Corté une vingtaine de violettes, je fus obligé de les

rejeter de ma chambre au bout de moins d'une heure, parce qu'elles

m'entêtaient. Les fruits ont de même une saveur très-prononcée, et

généralement excellente: le raisin, les figues y sont exquis; mais les

châtaignes ne valent pas nos marrons entés. Ce que les Français ont

apporté de pommiers, pêchers, abricotiers, etc., donne des fruits

supérieurs aux nôtres pour la qualité; mais les Corses en négligent le

soin; ils n'ont pas encore su jusqu'à ce jour cueillir de bonnes

grenades ni de bons melons; et le jardin des Arena près de l'Ile-Rousse,

est le seul qui produise d'assez bonnes oranges.

Le miel de _Caccia_, dur comme la cire, n'a point l'amertume dont se

plaint Virgile, et peut le disputer au Mahon.

J'ai déja parlé des principaux arbres et arbustes de l'île: le chêne

vert, le châtaignier, le sapin, l'ariccio, ou plutôt, le pin de lord

Weimouth, font avec les liéges la base des forêts et des bois;

l'azerolier, le myrte, le lentisque, l'olivier sauvage, le cyste,

l'alaterne, la grande bruyère, sont celle des broussailles ou _makiz_,

selon l'expression du pays. Ils y croissent depuis deux jusqu'à dix

pieds de hauteur, selon la qualité du terrain. J'ai trouvé, dans les

campagnes de Cervione, beaucoup de baguenaudiers, de faux ébènes, de

genêts d'Espagne, et d'autres arbrisseaux rares chez nous; et je ne

doute pas qu'un botaniste ne rencontrât dans l'étendue de l'île des

objets utiles et très-curieux.

Le sparthe, ou jonc d'Espagne, objet de commerce important, croît

naturellement dans plusieurs marais d'Ajaccio, et a fourni depuis cinq

ans une bonne partie des cordages pour la pêche du corail. La soude

abonde sur la plage d'Aleria, et remplit surtout les rivages, de même

que l'herbe aux vers; l'orseil, précieux en teinture, croît sur la

plupart des rochers.

Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse. · 第 16 / 22 段