Les géomailers sont des jeunes gens de bonne maison, polis, formés aux

usages du monde: ils voyagent en Barbarie, en Égypte, en Arabie, en

Perse et même dans les Indes orientales. Ils sont vêtus d'une saye de

pourpre violette qui leur descend jusqu'aux genoux, et portent une

longue ceinture d'or et de soie, au bout de laquelle sont suspendues des

cymbales d'argent, dont le son joint à leur voix, forme une agréable

harmonie. Une peau de lion ou de léopard, nouée avec les deux pattes de

devant sur leur poitrine, leur sert de manteau. Ils ont pour chaussure

des sandales de corde; ils vont tête nue, et laissent croître leurs

cheveux qu'ils ont soin de parfumer. Un livre d'amour plein de chansons

qu'ils ont composées en langue arabe ou persane, est le seul qu'ils

lisent. Par les chansons et la musique de leurs cymbales, ils amusent

les artisans qu'ils obligent ainsi de leur donner de l'argent. Ils sont

tous aussi savants qu'il est possible aux Turcs de l'être. Aussi

écrivent-ils les relations de leurs voyages, et leurs discours sont-ils

propres à séduire les jolies femmes, qui d'ailleurs ont beaucoup

d'inclination pour eux.

Les dervis sont vêtus de deux peaux de mouton ou de chèvre, séchées au

soleil; ils vont tête et pieds nus, se rasent les cheveux, la barbe et

tout le poil du reste du corps, et se brûlent les tempes avec un fer

chaud, ou un morceau de jaspe de diverses couleurs. Ils habitent hors

des villes, dans les faubourgs et dans les villages. Ils voyagent au

retour du printemps ou pendant l'automne; et partout où ils passent, ils

laissent des marques de leur lubricité. S'ils rencontrent en leur chemin

un passant qu'ils jugent un peu aisé, ils lui demandent l'aumône en

l'honneur d'Hali, gendre de Mahomet; s'il refuse, ils lui coupent la

gorge, en l'assommant avec une petite hache qu'ils portent à la

ceinture. Ils violent les femmes qu'ils trouvent à l'écart, et se

livrent entre eux aux excès les plus monstrueux.

Le chef lieu de leur ordre est dans l'Asie mineure. Il est bâti tout

près de la tombe d'un personnage de leur secte, dont ils célèbrent la

mémoire et révèrent les ossements. Leur général loge dans ce monastère

qui contient cinq cents religieux: ils l'appellent ASSAMBABA,

c'est-à-dire père des pères. Le vendredi est leur jour de fête. Après

l'office, ils se rendent dans les prairies qui environnent leur

monastère; ils y dressent des tables, et se livrent aux plaisirs de la

bonne chère. Le général est assis au milieu d'eux. Après le repas, ils

se lèvent et font leur prière d'actions de graces. Ensuite deux jeunes

garçons leur apportent d'une certaine poudre enivrante, et des feuilles

d'une plante qu'ils nomment _mastach_. Après en avoir pris, ils passent

bientôt de la joie à la fureur. Dans cet état, ils allument un grand

feu, et, se tenant par la main, ils dansent autour, et parviennent à un

tel degré d'exaltation, qu'ils se déchirent la peau de mille manières et

y tracent avec leurs couteaux diverses figures, comme des fleurs ou la

figure d'un cœur, ou des paroles analogues à leurs amours.

A ces extravagances, ils ajoutent une certaine danse qu'ils exécutent en

tournoyant avec une incroyable vitesse. Ils se forment en cercle; un de

la troupe commence à battre un tambourin et à se mettre à tourner. Les

autres le suivent, et tournent si rapidement qu'il est impossible de

discerner leurs traits. Tant que dure ce mouvement, ils récitent

lentement certaines prières, jusqu'à ce que les forces venant à leur

manquer, ils tombent à terre comme morts. Quand ils se sont relevés, ils

recueillent les aumônes des assistants.

Malgré tous leurs exercices religieux, les dervis sont méprisés à

Constantinople; on les regarde même comme des hommes dangereux.

Néanmoins, les habitants de cette ville ne refusant l'aumône à personne,

ils y trouvent de quoi remplir leurs besaces aussi bien qu'ailleurs.

Les calenders sont moins vicieux que les dervis. Ils sont vêtus d'une

petite robe courte, sans manches, peu différente d'un cilice, étant

tissue de poil de cheval ou de chameau, mêlé avec de la laine. Ils se

rasent le poil et se couvrent la tête d'un bonnet de feutre à la

grecque, bordé à l'entour de franges longues de quatre doigts, faites de

crin de cheval. Ils portent au cou un gros anneau de fer, en signe de

l'obéissance qu'il rendent à leurs supérieurs. Leurs oreilles sont

ornées d'anneaux du même métal. Ils font gloire du célibat, et portent

d'énormes anneaux de fer qui les mettent dans l'impossibilité d'en

enfreindre les lois. Ils demeurent dans de petites chapelles nommées

_techie_.

Ces moines ne sont pas plus exempts d'ambition que les autres hommes; et

leurs anneaux de fer, et leur cilice, et leur grand bonnet, n'empêchent

pas qu'ils n'entrent dans les révoltes contre l'autorité du souverain.

En 1526, l'empereur Soliman étant occupé à la guerre de Hongrie, les

calenders se prévalurent de son absence pour se joindre aux dervis, et

sous la conduite d'un nommé Zélébis, s'emparèrent de plusieurs places de

l'Asie mineure. Le peuple entra avec une sorte de fureur dans leur

révolte, et nombre de soldats s'enrôlèrent sous leurs drapeaux. Au

retour de son expédition, Soliman, pour éteindre ce feu qui menaçait le

reste de l'Asie d'un embrasement général, envoya en diligence contre les

rebelles, le pacha Ibrahim, avec une partie de l'armée qui avait

triomphé de la Hongrie. Les moines attendirent ce général avec toutes

leurs forces et lui présentèrent la bataille. Quoiqu'ils ne fussent pas

accoutumés aux exercices militaires, ils combattirent avec tant de

courage, qu'ils arrêtèrent tout court les braves et vieux soldats de

Soliman, et que la victoire resta indécise jusqu'à ce que le pacha,

outré de la résistance de cette canaille, s'empara de l'enseigne la plus

remarquable de son armée, et la jeta au milieu des ennemis, en criant à

ses soldats: _Laissez ces moines vous ravir l'honneur de vos victoires,

et qu'ils se glorifient maintenant d'avoir vaincu les vainqueurs des

Hongrois_. A peine eut-il achevé, que les troupes, animées d'une ardeur

incroyable, se précipitent sur les moines, les enfoncent, leur arrachent

l'enseigne que le pacha leur avait jetée, et les taillent en pièces. Le

chef de la révolte fut tué; et au lieu de retourner dans leur monastère,

les moines qui échappèrent au carnage cherchèrent un asile dans les

cavernes et les déserts.

Les torlaquis s'habillent à peu de chose près comme les dervis; ils

portent un bonnet de feutre sans bord, de la forme d'un pain de sucre

cannelé; le reste de leur corps est nu: ils ne savent ni lire, ni

écrire, sont grossiers, fainéants, et passent leur vie dans une honteuse

mendicité. Ils fréquentent les bains, les cabarets et les maisons de

débauche pour y trouver un dîner ou attraper quelques pièces d'argent,

tout en marmottant des prières. A la campagne ou dans les bois, s'ils

rencontrent un passant bien vêtu, ils le dépouillent, ils lui enlèvent

son argent, et lui assurent que la volonté de Dieu est qu'il aille nu

comme eux. Ils se mêlent aussi de prédire l'avenir; et, pour tromper le

bas peuple, ils regardent dans les mains, comme font nos diseuses de

bonne aventure. Ils mènent ordinairement avec eux un vieillard de leur

ordre, fourbe habile, à qui ils affectent de rendre des honneurs presque

divins. Quand ils arrivent dans un village, ils le logent dans la

meilleure maison, et se rangent autour de lui, observant ses gestes et

ses paroles. Le vieillard, après avoir affecté un grand air de sainteté

et marmotté quelques prières, se lève tout à coup, et, jetant de

profonds soupirs, invite ses collègues à sortir promptement du village

qui, dit-il, va être détruit, en punition des péchés de ceux qui

l'habitent; le peuple épouvanté, accourt de toutes parts, et comble les

torlaquis d'aumônes, pour qu'ils obtiennent la miséricorde divine.

AUTRES RELIGIEUX TURKS.

Outre les religieux dont nous venons de parler, les Turks ont encore

certains solitaires qui ne sont sujets aux lois d'aucun iman ni général

d'ordre, mais qui vivent en leur particulier, se logent dans des espèces

de boutiques, en couvrent le pavé de peaux de bêtes sauvages, et

tapissent les murailles de différentes espèces de cornes. Au milieu de

cette loge ils placent un escabeau, le couvrent d'un tapis vert, et

mettent dessus un chandelier de laiton sans lumière: ils traînent avec

eux un cerf, un loup, un ours ou un aigle, symboles de leur renonciation

au monde. Cependant ils vivent au milieu des grandes villes et des

villages les plus peuplés; on en voit beaucoup à Andrinople. Dans cette

boutique, où ils ont pris leur logement, ils reçoivent de l'argent et

des vivres que la charité turke leur envoie: s'ils n'y font pas leurs

affaires, ils se promènent dans les rues avec un des animaux dont on a

parlé plus haut, au cou duquel ils ont suspendu une clochette pour

avertir les habitants de leur donner l'aumône.

Il ne faut pas oublier les pèlerins de la Mecque, qui, après un si saint

voyage, se dévouent le reste de leur vie à porter de l'eau par les

carrefours, et à donner à boire à qui le désire. A cet effet, ils

portent, pendue en écharpe, une outre de cuir couverte d'un drap de

couleur, où sont brodées des feuilles de plusieurs sortes; ils ont à la

main une tasse de laiton dorée et damasquinée, dont le fond est orné de

jaspe ou de calcédoine, pour rendre l'eau plus agréable à la vue. Tandis

qu'ils la versent, ils exhortent ceux qui la reçoivent à mépriser les

vanités de la vie, à penser à la mort; ils ne demandent aucune

récompense pour ce service, mais ils reçoivent l'argent qu'on leur

donne, et répandent de l'eau de senteur sur la barbe de celui qui le

leur offre. Il ne faut pas croire néanmoins à leur parfait

désintéressement; car on les voit quelquefois attroupés en grand nombre

et demandant une rétribution à tous ceux qu'ils rencontrent, en

l'honneur de quelque saint dont ils célèbrent la fête ce jour-là.

On voit par ces tableaux comment de tout temps un esprit d'astuce et de

fourberie a suscité dans les états mal policés, chez les peuples

crédules et superstitieux, des associations de fripons et d'escrocs qui,

sous le manteau de la religion et les grimaces de la piété, ont su

s'affranchir de la morale commune, et lever sur la multitude et même

sur l'autorité militaire et civile, des contributions arbitraires au

profit de leur passions et de leurs vices. Comme les hommes placés dans

les mêmes circonstances, prennent presque toujours des habitudes

semblables, on ne peut douter que chez les Hébreux il n'y ait eu des

confréries d'un genre analogue, et que ces prédiseurs ou prophètes qui

se montraient nus en public, même par les processions, comme le fit si

notoirement David, n'aient eu beaucoup d'analogie avec les moines

musulmans que nous venons de citer; surtout lorsque la religion et les

rites musulmans ne sont, pour ainsi dire, que le judaïsme modifié.

NOTE relative à la page 229. (_Les Hébreux s'étaient éclairés par

quelques progrès de civilisation._)

Chez tous les peuples anciens, les erreurs nécessaires que commirent les

prêtres dans les prédictions ou oracles qu'ils étaient obligés de faire

très-souvent, ne purent manquer, par leur répétition, d'atténuer la

confiance en leur véracité. Hérodote, en parlant des oracles divers

consultés par Crésus, nous rend sensible cet état de choses, d'ailleurs

très-naturel: il eut lieu chez les Hébreux comme chez les autres. Le

livre des Juges nous offre un exemple frappant de l'une de ces erreurs

sacerdotales. Toutes les tribus s'étant armées contre celle de Benjamin,

pour la punir du crime atroce commis envers le lévite dont la femme

avait été publiquement violée dans la ville de Gabaa, les chefs

d'Israël, après une première défaite, allèrent pleurer devant l'arche et

consultèrent l'oracle, en disant: «Devons-nous combattre encore les

enfants de Benjamin qui sont nos frères? (chap. XX, vers. 23) et

l'oracle répondit: Marchez contre eux et leur livrez bataille.»

Il est évident que le prêtre a entendu qu'ils seraient vainqueurs: il

devait le croire, vu leur immense supériorité de nombre; cependant ils

furent battus avec beaucoup de perte; le prêtre leur aura dit: «C'est

que vous aviez péché, et que Dieu aura voulu vous purifier.» Mais ceci

impliquerait une extrême injustice de Dieu, puisque le châtiment eût

tombé sur beaucoup d'innocents. On sent que ce ne sont là que des

raisons évasives.--Les chefs revinrent encore pleurer et consulter:

alors l'oracle leur assura la victoire, qui cette fois eut lieu; mais la

leçon avait rendu le prêtre et les chefs plus prudents; ils avaient

concerté un stratagème auquel ils la durent. Dans la guerre du prêtre

babylonien Bélésys contre Sardanapale, nous voyons le même cas arriver.

ÉTAT PHYSIQUE

DE

LA CORSE.

ÉTAT PHYSIQUE

DE

LA CORSE.

La Corse est une île de la Méditerranée, située obliquement entre

l'Italie, qui l'avoisine au levant, et la France qu'elle regarde au

nord, et nord-ouest: au sud, elle n'est séparée de la Sardaigne, que par

un détroit de trois lieues, tandis qu'à l'ouest sa côte est baignée par

une vaste mer qui ne trouve de limites qu'aux rivages de l'Espagne. Sa

latitude, selon des observations récentes et précises des ingénieurs du

cadastre de cette île, est entre les 41° 21' 04", et 43° 00' 04" nord;

ce qui détermine sa longueur à 1° 39' 04"; sa longitude entre les 6° 11'

47", et 7° 13' 03", pris du méridien de Paris, fixe sa plus grande

largeur à 1° 01' 16". Mais comme sa forme est ovale, abstraction faite

de la longue saillie du cap Corse, il s'en faut beaucoup que le carré

résultant de ces dimensions soit plein. Les incertitudes et les

variantes des auteurs sur son évaluation, viennent d'être résolues par

les ingénieurs du cadastre; et désormais, l'on devra, sur leur autorité,

porter la superficie de la Corse à 442 lieues 84/100, faisant 2,072,441

arpents 25 perches (l'arpent de 20 pieds pour perche), ou 874,741

hectares 19 ares 26 centiares. Cette superficie, qui maintient la Corse

au cinquième rang de grandeur des îles de la Méditerranée, la place au

premier des départements de France; mais lorsque nous ferons le calcul

de ses rocs arides et incultivables, elle ne sera pas tentée de se

prévaloir de ce mérite, puisqu'elle se trouve au dernier rang des

valeurs.

A proprement parler, la Corse n'est qu'un entassement de rochers, dont

les nombreux chaînons s'élèvent brusquement des bords de la mer, pour

aller vers le centre de l'île, se joindre à une ligne dominante qui

court du midi au nord; on la suit sans interruption depuis les croupes

arides du _Cagna_ en face de Bonifacio, jusqu'aux sommets nuageux de

Monte-Grosso sur Calvi; dans tout cet espace, elle marche sur une

hauteur de 800 à 1400 toises, marquant au loin sa route par les pointes

élevées de Coscione, la Cappella, Denoso, d'Oro-Rotondo, Paglia-Orba, et

Monte-Grosso[75]; là même elle se replie à l'est, jusqu'aux montagnes

de Tenda et d'Asto, où elle tombe sur une branche inférieure de 6 à 700

toises de hauteur, qui vient du cap Corse, et va se terminer par les

sommets du San-Pietro et Sant-Angelo, à la vallée du Tavignano; de ces

deux lignes de sommets, mais principalement de la première, les eaux des

neiges et des pluies se versant à droite et à gauche, plongent dans des

vallons qui vont en forme de conques se perdre à la mer; et si l'on

remarque que de ses rivages au comble des monts, il n'y a pas

quelquefois quatre lieues de ligne droite, et jamais plus de douze; que

par conséquent, la pente du terrain est excessivement inclinée, l'on

concevra que les eaux s'y précipitent plutôt qu'elles n'y coulent; que

leur marche s'y fait par sauts et par bonds; que, tantôt par les fontes

des neiges et les grandes pluies, elles forment des torrents qui

debordent à pleines vallées; et que tantôt épuisées, elles laissent à

sec un lit de pierres et de cailloux: que par ce jeu, les terres légères

sont emportées, les pentes déchirées, les cimes dénudées, les rochers

minés, renversés; et que la nature y présente partout une scène à grands

mouvements violents; ajoutez à ce tableau, le coloris d'une bande

supérieure de sommets neigeux durant l'hiver, grisâtres l'été; d'une

moyenne région de pentes, tapissée d'arbres et arbustes toujours verts;

et d'une plage maritime, souvent marécageuse, où les eaux s'égarent dans

des sables qu'elles n'ont plus la force de rouler; jetez sur ce paysage

des blocs de granit, de marbres, de jaspes roux et gris; des cascades,

des sapins, des châtaigniers, des chênes verts, des lentisques, des

azeroliers, des myrtes, des bruyères, et vous aurez de la Corse une idée

pittoresque aussi juste qu'en puisse procurer le souvenir des objets

passés.

Revenons aux idées géographiques: en traversant l'île dans sa longueur,

la haute chaîne dont j'ai parlé, la partage en deux portions

très-distinctes, surtout à raison de la difficulté de leurs

communications réciproques: l'on ne peut passer de la côte d'Ajaccio à

celle de Bastia, qu'en franchissant la barrière des Monts, par des

gorges appelées à juste titre dans le pays des _Escaliers_ (Scale). Une

des plus célèbres et la plus pratiquée de ces gorges, celle dite de

_Bogognano_, ou de _Vizzavona_, est un canal d'environ 500 toises de

largeur, et de 4000 de longueur, sur une élévation de 1000 au-dessus du

niveau de la mer. Dans ce canal tapissé d'une forêt de sapins, de

hêtres, et de quelques châtaigniers, les neiges s'entassent de deux,

trois, et jusqu'à six pieds de hauteur; et elles obstrueraient le

passage pendant des mois entiers, si une police souvent négligée ne les

faisait déblayer par les villages voisins. Il résulte donc de cet état

une division naturelle, sur laquelle les Italiens Génois et Pisans, ont,

dès long-temps, calqué leur division administrative de _pays d'en-deçà_,

et de _pays d'au-delà_ les monts; ou encore de _bande_ intérieure, et de

_bande_ extérieure. Mais comme ces dénominations, relatives au continent

de l'Italie, cessent de convenir en changeant de lieux; qu'en Corse même

elles sont équivoques, puisqu'elles sont réciproquement employées par

les deux parties, je ne désignerai désormais les deux côtes opposées,

que par les noms de côte d'est ou orientale, appliqué à celle qui

regarde l'Italie; et de côte d'ouest, ou occidentale, à celle qui

regarde l'Espagne. Dans l'usage des Génois et des Corses, l'_en-deçà_

comprenait aussi la côte du nord, c'est-à-dire le Nebbio et la Balagne à

raison de la facilité des communications et de l'unité de régime: et

alors l'_au-delà_ ne formait qu'un tiers de la totalité de l'île,

puisqu'il ne comptait que vingt et un cantons ou pièves contre

quarante-cinq. Mais si l'on voulait établir une division raisonnée, il

faudrait faire de cette côte du nord une troisième région, puisqu'elle a

d'ailleurs, ainsi que les deux autres, des caractères distinctifs et

particuliers. Ceux de la côte d'est, sont une plage en général basse,

marécageuse et dépourvue de ports; un air pesant et humide; un sol moins

élevé et plus gras: ceux de la côte d'ouest, au contraire, ont un air

vif et ventilé; un terrain sablonneux et très-élevé, une plage sèche

taillée à pic et pleine de golfes et de ports: et ceux de la côte du

nord, un air plus salubre, plus tempéré; un ordre de saison plus égal.

Mais ce qui établit la différence la plus remarquable entre ces régions,

est la nature même du sol, qui, dans la bande d'est depuis le cap Corse

jusqu'au Tavignano, c'est-à-dire dans toute la chaîne inférieure, est

généralement calcaire, tandis que dans la bande d'ouest et dans celle du

nord, c'est-à-dire dans toute la haute chaîne, il est purement

graniteux, à l'exception de trois ou quatre points calcaires, tels que

Bonifacio, Saint-Florent, et un des sommets de _Venaco_, d'où l'on a

tiré la chaux des deux forts de la gorge de Vivario. Ce serait

l'occasion sans doute, de faire sur cette singularité des recherches et

des réflexions physiques; mais cette partie étant étrangère à mon objet,

le lecteur me permettra de le renvoyer à deux mémoires de M. Barral,

ingénieur des ponts et chaussées en Corse, qui l'a spécialement traitée,

et qui a donné une nomenclature détaillée de toutes les espèces de

granits, marbres, jaspes et autres pierres dont la Corse est

malheureusement trop riche.

Un article qui se lie mieux à mon sujet par son utilité est celui des

eaux thermales et des mines. Quoique l'on ait parlé des mines d'argent

près de Caccia, de plomb et de cuivre en d'autres endroits, il paraît

que la Corse n'en possède que de ferrugineuses dans le Nebbio à Nonza

près de Fossa d'Arco; et la rareté du bois, la cherté des transports, et

le voisinage de la riche mine d'Elbe, ne leur laissé que bien peu de

mérite. Les eaux minérales et thermales ont infiniment plus de prix;

l'on en compte plusieurs sources de diverses espèces: l'une des plus

célèbres est celle de Pietra-Pola, ou _Fium'Orbo_; côte d'est, sur le

torrent _d'Abatesco_, canton de Castello, district de _Cervione_. Ses

eaux sont thermales sulfureuses, et portent leur chaleur dans le puits

principal, jusqu'au 45° degré de Réaumur. Des expériences multipliées

ont constaté leur efficacité dans les maladies de la peau, dans les

obstructions des viscères, dans les rhumatismes les plus invétérés, et

même dans la goutte et les maladies vénériennes; mais on y change ces

maladies contre la fièvre de marais, parce que le lieu étant désert et

sauvage, l'on y manque de toutes les commodités nécessaires; l'on est

obligé de s'y faire des cabanes de feuillages, dans lesquelles le vent

saisit les malades et répercute la transpiration de la manière la plus

dangereuse; d'ailleurs le lieu est malsain, parce qu'étant situé au fond

d'un vallon, toutes les vapeurs des marais de la plage, qui en est

remplie, viennent s'y engouffrer. Il paraît que jadis les Romains se

servaient de ces bains, car l'on y trouve des traces de bâtiment, des

débris de canaux enfoncés, des gradins, et quelques restes d'une salle

qui fut revêtue intérieurement de pouzzolane; le tout d'une telle

épaisseur et d'une telle solidité, que l'on y reconnaît sensiblement la

main des maîtres de l'Italie. Au reste, il paraîtra quelque jour, sur

cette source, un mémoire analytique fait par des gens de l'art, et dont

on m'a communiqué le manuscrit. Une autre source non moins célèbre sur

la côte d'ouest, est celle de _Guagno_ à deux lieues de Vico; l'on n'en

a pas fait l'analyse, mais ses effets sont absolument les mêmes. Ses

inconvénients aussi sont égaux, car l'on n'y trouve pas plus de

secours, ni de commodités. Il n'y a de toute construction que les murs

ruinés de deux petites chambres sans toit, et un bassin rond en

pouzzolane de huit pieds de diamètre, et de trois de profondeur avec ses

bancs ou gradins. Le robinet donne environ un pouce cube d'eau qui

marque 42 degrés de chaleur. Si l'on formait, soit là, soit au

_Fium'Orbo_, un établissement commode et bien dirigé, il procurerait les

secours les plus précieux, non-seulement à la Corse, mais encore à

l'Italie et à tout le midi de la France. L'article seul des soldats

français indemniserait de toute dépense; car on estime qu'il en coûte

plus de vingt mille livres par an pour envoyer les malades aux eaux du

continent, sans compter la perte du temps, et la circonscription que

l'on donne à la liste des malades.

Il y a encore des eaux thermales à _Guitéra_, canton de Talavo; mais

l'on n'y trouveras même de bassin, et il faut s'y baigner dans la boue.

En eaux minérales froides, les plus justement vantées, sont celles

d'Orezza, côte d'est, district de la Porta, près des sources de

_Fium'Alto_. Elles sont acidules et gazeuses à tel point, qu'elles

brisent les bouteilles, et piquent le nez, comme le vin de Champagne;

elles contiennent du fer et du sel marin; elles sont souverainement

efficaces dans les cas d'obstructions, d'hydropisie, de maux d'estomacs

invétérés avec vomissement, de migraines, de coliques, de marasme, de

suppression ou de pertes dans les femmes, etc. On compte dans tout le

pays voisin huit ou dix de ces sources, mais la meilleure est celle de

_Stazzona_, au lieu que j'ai indiqué; elle a d'autant plus de prix,

qu'elle est la seule avec celle de _Vals_ qui existe dans le midi de la

France, et qu'à leur défaut on est obligé d'aller jusqu'en Lorraine.

Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse. · 第 15 / 22 段