Il arrive, et s'avance vers Saül: «Quel est, lui dit-il, ce bruit de

troupeaux que j'entends ici? Saül répond: Le peuple a épargné ce qu'il y

a de meilleur dans les biens d'Amalek pour l'offrir au Seigneur _votre

Dieu_; nous avons détruit le reste. Permettez, reprit Samuel, que je

vous récite ce que m'a dit Dieu cette nuit: Parlez, dit Saül.--Quand

vous étiez petit à vos yeux, dit le Seigneur, ne vous ai-je pas fait

roi d'Israël, et maintenant ne vous ai-je pas envoyé contre Amalek, en

vous spécifiant de l'exterminer? pourquoi n'avez-vous pas rempli mon

commandement? pourquoi avez-vous péché et mis des dépouilles à

part?--J'ai obéi, j'ai marché, j'ai détruit Amalek, j'amène son roi

vivant, mais le peuple a gardé des dépouilles et des victimes de

bestiaux pour les immoler à l'autel de Dieu à _Galgala_. Samuel répond:

Sont-ce des offrandes et des victimes que Dieu demande, plutôt que

l'obéissance à ses ordres? Ici l'on cherche à connaître _la bonne

aventure_ par la victime, en inspectant la graisse des beliers;[62] mais

sachez que le péché de la divination est une révolté, une chimère, une

idolâtrie; puisque vous avez rejeté l'ordre de Dieu, il rejette votre

royauté.»

Saül, faible et superstitieux, s'avoue coupable, il supplie

l'ambassadeur de Dieu, de prier pour effacer son péché; le _prêtre_

repousse sa prière, lui réitère sa destitution et s'écarte de lui pour

partir: Saül saisit le pan de son manteau pour le retenir: le prêtre

implacable fait un effort par lequel le pan se déchire: «Dieu,

répète-t-il, a _déchiré_ votre royauté sur Israël, et l'a livré à un

autre meilleur; il l'a ainsi décrété: _est-il un homme pour se

repentir?_ Saül insiste; j'ai péché, ne me déshonorez pas devant mon

peuple et devant ses chefs; revenez vers moi, je me courberai devant

_votre Dieu_[63]; et Samuel revint, et Saül se courba devant _Iehouh_;

et Samuel dit: Faites approcher de moi Agag, roi d'Amalek; et Agag étant

venu, Samuel lui dit: Comme tu as fait aux enfants de nos mères, il va

être fait au fils de la tienne;» et Samuel _le coupa en morceaux_[64]

(il semble, _avec une hache_); et Samuel s'en retourna à _Ramatah_, et

plus de son vivant ne revit Saül.

Quelle scène barbare! elle est horrible, j'en conviens; mais j'en

connais de plus horribles encore qui de nos jours se passent sous nos

yeux. Supposons que Samuel eût emmené Agag à _Ramatah_, que là il l'eût

enfermé dans un cachot, au fond d'une citerne; que chaque jour il fût

venu avec quelques acolytes lui faire subir des tortures variées; lui

griller les pieds, les mains, l'étendre sur un chevalet pour le

disloquer, etc., tout cela avec des formules mielleuses, en lui disant

que c'était _pour son bien_; est-ce que le sort de la victime n'eût pas

été mille fois plus affreux? Ah! vive la franche cruauté du prêtre

hébreu comparée à la charité des prêtres et moines que consacre Rome! Et

des gouvernements européens souffrent, autorisent de telles

abominations!

Mais Samuel se porta-t-il à un tel acte sans motif, sans but médité?

Cela ne serait pas conforme à son caractère profond et calculateur: il

me semble ici apercevoir des motifs plausibles.

Depuis dix à douze ans, Saül, par ses victoires, ne cessait d'accroître,

d'affermir son crédit royal, sur l'esprit de toute la nation: Samuel se

trouvait éclipsé; ce prêtre prit une occasion de flatter la passion

vindicative des Hébreux contre les Amalekites. La victoire de Saül lui

fournit un moyen de prendre ce roi en faute, en désobéissance à _l'ordre

de Dieu_ donné par Moïse même, qui avait recommandé l'_extermination

d'Amaleck_: c'était le moment où Samuel méditait le coup audacieux de

nommer, d'_oindre_ le substitut, le rival de Saül; il regarda comme

utile, comme nécessaire de frapper les esprits de terreur par un coup

préliminaire plus audacieux, plus imposant, qui pût faire craindre à

Saül même de voir tomber sur lui quelque nouvel anathème céleste: ce

qu'il y a de certain, c'est que ce but de Samuel paraît avoir été

rempli, puisque Saül n'osa jamais se porter contre lui par la suite à

aucun acte de violence.

En considérant l'action de Samuel sous un point de vue général,

politique et moral, elle présente dans son auteur une réunion étonnante

de cruauté et d'orgueil, d'audace et d'hypocrisie: un petit orphelin

parvenu, décréter, pour sa fantaisie, l'extermination d'un peuple entier

jusqu'au dernier être vivant! Insulter, avilir un roi couvert de

lauriers, devenu légitime par ses victoires, par l'assentiment de la

nation reconnaissante de la paix et du respect qu'il lui procure! Un

_prêtre_ troubler toute cette nation par un changement de prince, par

l'intrusion d'un nouvel élu de son choix unique, par le schisme qui en

doit résulter, et qui en effet en résulta, au point que l'on peut dire

que là s'est trouvé le premier germe de cette division politique des

Hébreux qui, comprimée sous David et sous Salomon, éclata sous

l'imprudent Roboam et prépara la perte de la nation en la déchirant en

deux petits royaumes, celui d'Israël et celui de Juda.

Et voilà les fruits de ce pouvoir _divin_ ou _visionnaire_, imprudemment

consenti par un peuple abruti de superstition, par un roi, d'ailleurs

digne d'estime, mais faible d'esprit, au profit d'un imposteur qui ose

se dire l'envoyé de _Dieu_, le _représentant de Dieu_, enfin _Dieu_

lui-même; (car telle est la transition d'idées qui ne manque jamais

d'arriver quand on tolère la première.)

Le naïf historien achève, sans le savoir, de nous tracer le portrait du

caractère de Samuel, en nous disant:

«Samuel ne revit plus Saül; mais _il pleura son malheur_ de ce que Dieu

l'avait rejeté:»

Et quelque temps après, Dieu apparut au saint prophète, et lui dit:

«Pourquoi continues-tu de pleurer sur Saül? Cesse de t'affliger; il faut

en sacrer un autre.»

Ainsi Samuel, par ses cris nocturnes, se donnait la réputation de

pleurer sur le roi qu'il assassinait; l'Espagne et l'Italie, dans la

science de leurs _saints offices_, ont-elles produit quelque inquisiteur

plus tendre ou plus scélérat?

§ XII.

Samuël, de sa seule autorité, et sans aucune participation du

peuple, oint le berger David et le sacre roi en exclusion de Saül.

Par réflexion, Samuel répondit à son Dieu: «Si Saül connaît que j'ai

sacré un autre, il me fera mourir.» Alors le Dieu _Jehowh_ lui explique

comment il faut feindre un sacrifice chez le nommé _Isaï_, au village de

_Betléhem_, et comment, sur les huit enfants mâles de cet homme, il lui

fera connaître celui qu'il a choisi pour nouveau roi. Samuel donc

remplit d'huile _une petite corne_[65], et il se rendit au village de

_Betlèhem_: les vieillards surpris et inquiets sortirent au-devant de

lui et lui dirent: La paix avec vous[66]; et il répondit: la paix

(_sheloûm_). «Je suis venu _immoler_; sanctifiez-vous, vous viendrez

avec moi manger la victime; et il sanctifia Isaï et ses enfants, et les

appela au repas de la victime; et à mesure qu'ils entrèrent, voyant

_Eliâb_ l'aîné, un bel homme, il se dit: Voilà sûrement l'oint de Dieu;

mais Dieu lui dit (tout bas): Non, ce n'est pas lui. L'homme juge par

l'œil, je juge par le cœur.»

Samuel fit ainsi passer les sept fils d'Isaï et lui dit: «Dieu ne fait

pas de choix; est-ce que tu n'as pas d'autres enfants? Isaï répondit: Il

y a encore le plus jeune qui veille aux troupeaux. Fais-le venir, dit

Samuel, car nous ne nous assiérons pas à table sans lui: on alla donc le

chercher; c'était un jeune homme _roux_, d'une bonne et belle

physionomie; et Dieu dit à Samuel: «Oins-le, c'est lui»; et Samuel prit

la corne d'huile et l'oignit _à côté_ de ses frères; et de ce moment

l'esprit de Dieu prospéra sur David; et Samuel retourna à Ramah (chez

lui). L'esprit de Dieu se retira de Saül et un _esprit méchant envoyé

par Dieu agita_ ce roi, et ses serviteurs lui proposèrent de lui amener

un homme sachant jouer de la lyre: il accepta, et l'un d'eux ajouta:

J'ai vu un fils d'Isaï de Betléhem qui en sait jouer; c'est un jeune

homme _fort_, un _homme de guerre_, prudent en ses discours, d'une belle

mine; Dieu est avec lui: et Saül envoya vers Isaï demander David, et

Isaï prit des pains, une outre de vin et un jeune chevreau qu'il mit sur

un âne, et il envoya David (avec ce présent) à Saül. Saül l'ayant vu, le

prit en affection et lui donna l'emploi de porter ses armes; et lorsque

l'esprit de Dieu saisissait Saül, David prenait sa _lyre_ et Saül

respirait, se trouvait mieux, et le méchant esprit se retirait de lui.»

Ce récit ne laisse pas de susciter plusieurs difficultés à résoudre.

D'abord je ne concilie pas cette _présentation_ de David à Saül avec

celle du chap. 17, qui, à l'occasion du combat de Goliath, postérieur à

ceci, nous dit que lorsque le berger David s'offrit pour combattre le

géant, et qu'il fut à ce titre présenté à Saül, ce prince lui fit

demander _qui il était, de qui il était fils_: il ne le connaissait donc

pas, il ne l'avait donc pas encore vu; la première version est donc

fausse[67].

Pour expliquer cette contradiction, je ne vois que le moyen dont j'ai

déja parlé, savoir: d'admettre que primitivement il y a eu deux ou trois

mémoires d'auteurs contemporains; que ces auteurs ont rapporté certains

faits d'une manière différente; et que le compilateur final, embarrassé

de faire un choix, a consu ces divers récits à la suite l'un de l'autre,

soit par négligence et défaut de critique, soit parce qu'il n'a osé

faire un choix entre des autorités qui lui en imposaient également.

Cette solution conviendrait à beaucoup d'autres quiproquo.

En second lieu, comment Samuel, qui a semblé craindre la vengeance du

roi, s'est-il déterminé à l'encourir, à la braver? Il est clair qu'un

homme de sa trempe ne s'est point aventuré sans avoir connu son terrain,

sans avoir préparé ses voies, ses issues: voyez comment d'abord il a

rempli son voisinage du _bruit_ de ses pleurs nocturnes, de ses _cris_ à

Dieu sur le malheur de Saül, sur la disgrace céleste de son pupille

chéri. Cette rumeur n'a pu manquer d'arriver aux oreilles de Saül,

vivant paisible à quelques lieues de là, dans sa métairie de Gebaa: il a

appris que Dieu persécute le prophète pour lui faire _oindre_ son

successeur; il connaît le caractère implacable de ce Dieu, qui ne veut

jamais en vain, et qui peut-être menace Samuel de le tuer. Le saint

homme, entre deux dangers, se trouve dans un grand embarras; cependant

il calcule que si Saül est violent, il est généreux et bon, que surtout

il est _très-religieux_, c'est-à-dire très-persuadé de la mission divine

de lui, Samuel; très-persuadé que si le Dieu _Jehowh_ a résolu sa

destitution, rien ne pourra l'empêcher. Les devins ont beaucoup de

ressources; un homme comme Samuel a dû avoir quelque dévoué secret dans

la maison et autour de Saül[68]; il aura connu ses dispositions; il aura

su que n'osant frapper le représentant de Dieu, le roi adresse plutôt

ses menaces à son futur rival. Dans cette position, Samuel aura calculé

que, le cas arrivant, ses devoirs seront remplis; qu'il sera encore

temps pour lui de se retirer, en disant que Dieu a eu ses raisons pour

élever et abaisser qui lui a plu, et que lui n'a plus qu'à se taire.

Il faut encore remarquer que depuis le sacrifice de _Maspha_ et la scène

de rupture, il s'est écoulé un laps de temps suffisant à tous ces

préliminaires. Ainsi la démarche de Samuel, en sacrant David, n'est pas

aussi imprudente qu'on le croirait d'abord. Néanmoins on a droit de

penser qu'elle a dû se faire sans scandale; qu'elle a dû exiger le

secret: et comment a-t-il pu être gardé ce secret, si l'onction a eu

beaucoup de témoins? L'objection est juste, mais le texte n'est pas

précis sur ce point: il dit bien que les vieillards furent _invités au

repas_; mais il ne fait aucune mention d'eux à l'onction; il n'est parlé

que des _frères_; et notez bien qu'il n'est pas dit _en présence des

frères_, selon l'expression ordinaire et propre; il est dit: _à côté_,

au voisinage de ses frères (_be karb_). Ce mot oblique est remarquable:

ne serait-ce pas que l'onction n'a réellement eu pour témoin qu'Isaï

(celle de Saül n'en avait eu aucun, Samuel avait écarté le valet); et

qu'ici le narrateur (qui doit être Samuel même), n'osant insérer le mot

_en présence_, a mis l'équivoque _à côté_, au voisinage? Mais supposons

que les sept frères fussent présents, ils ont encore pu, malgré leur

jalousie, garder le secret; d'abord, parce que la dissimulation, la

discrétion en choses domestiques, sont un trait fondamental des mœurs

arabes; ensuite, parce qu'il y a eu intérêt de crainte pour tous: car le

roi, selon un usage asiatique que nous retrouvons en tout temps, pouvait

prendre le parti d'exterminer toute la famille (très peu de temps après,

le cas arriva à celle du grand-prêtre _Achimelek_, que Saül fit

massacrer tout entière, par cela seul que le chef avait donné du pain à

David). En résultat, il faut bien croire que le secret a été gardé,

puisque, soit dans l'un, soit dans l'autre récit de présentation, l'on

ne voit Saül commencer ses persécutions qu'un certain temps après

l'onction.

Mais quelle raison Samuel a-t-il pu avoir de faire le choix, si

singulier en apparence, d'un simple berger pour le convertir en roi?

Sans doute ceci est bizarre dans nos mœurs modernes, dans notre état

de civilisation, qui a produit tant de classes d'hommes instruits et

cultivés au sein de chaque nation, en Europe et en Amérique; mais dans

les mœurs asiatiques, en général, dans les mœurs arabes même

actuelles, un tel choix n'a rien d'étrange ni de déraisonnable: ne

voit-on pas encore tous les jours chose semblable en Turkie, ou des

boulangers, des chaudronniers deviennent pachas, même vizirs? Il faut se

rappeler que la nation hébraïque n'était composée que de cultivateurs

paysans, de quelques marchands peu riches, peu considérés, et d'une

classe de prêtres très-peu cultivés. La condition du pasteur,

d'administrateur de gros et menu bétail, qui forme une branche

importante de la richesse et de la propriété d'une famille, cette

condition n'était inférieure à aucune autre gestion rurale, et peut-être

exige-t-elle plus de talents et d'habileté que la culture routinière des

oliviers, des vignes et des blés; du moins laissait-elle bien plus de

temps pour la culture des facultés intellectuelles.

Ce soin de conduire et de gouverner des êtres animés, qui ont leur

sphère d'intelligence, leurs passions, leurs volontés, est plus propre

qu'on ne croit à exercer le raisonnement d'une tête humaine, et à le

préparer à des fonctions semblables vis-à-vis d'êtres d'un ordre plus

élevé, mais d'une nature peu dissemblable. Le hasard voulut ici que

d'heureuses facultés se trouvassent réunies dans un simple berger;

combien n'a-t-il pas existé d'autres paysans non moins bien organisés, à

qui il n'a manqué que l'occasion de les développer, que les

circonstances d'en faire usage? David, né sur une frontière ennemie,

celle des Philistins, fut de bonne heure à l'école des alarmes, des

vexations, des dangers de tout genre; il eut à lutter contre des voleurs

hardis, contre des filous subtils, tels que le pays en nourrit encore:

il y prit des leçons de ce courage et de cet esprit rusé qu'il montra

dans la suite.

Les combats de lions et d'ours, dont il se glorifia devant Saül, n'ont

point dû être une chimère en ce temps-là, puisqu'il est prouvé par

divers passages qu'alors il existait, jusque sur la frontière du désert,

des forêts et des bois qui, là comme partout ailleurs, ont disparu par

l'effet de la population et le ravage des guerres. Un tel jeune homme

put être remarquable dans tout le voisinage, surtout lorsqu'à ces moyens

il joignit un talent d'agrément, celui de jouer d'un instrument de

musique: ce goût fut toujours l'apanage des bergers, par la raison bien

simple des longs loisirs dont il jouissent: leurs yeux seuls sont

occupés à la surveillance du troupeau; toutes leurs autres facultés

restent libres pour la méditation et la pensée. Nos savants de cabinet

donnent une grande et lourde harpe à David, sans faire attention qu'il

portait la sienne aux champs, et qu'avec elle il dansa légèrement devant

l'arche: il est clair que ce fut la _lyre_ ou le _luth_ qu'à la même

époque on retrouve usité ou cité en Grèce.

L'age de David, au temps dont nous parlons, ne dut pas être de moins de

vingt ans, quoi qu'en disent les traducteurs, puisque les serviteurs de

Saül le peignent comme un jeune homme vigoureux et propre à la guerre.

Si sa réputation put parvenir jusqu'au séjour du roi, où l'on avait peu

d'intérêt à y songer, combien n'a-t-elle pas dû parvenir à celui de

Samuel, qui mettait tant d'intérêt à trouver un sujet capable de remplir

ses vues? Ce _devin_, si répandu par ses relations de tout genre, aura

ouï parler d'un tel jeune homme si _beau_, si _brave_, si _prudent en

tous ses discours_; il l'aura suivi de l'œil et de la pensée pendant

un temps suffisant à le bien connaître, à le bien apprécier; il n'arriva

point chez Isaï sans bien savoir ce qu'il avait à faire; et quand lui ou

son copiste nous conte les perpétuels colloques à voix basse du Dieu

_Jehowh_, il suppose avoir toujours affaire à des lecteurs juifs.

§ XIII.

Origine de l'onction (à l'huile ou à la graisse)[69].

Mais une autre difficulté reste à expliquer. Comment un acte aussi

insignifiant en lui-même, aussi trivial que celui de verser sur la tête,

de frotter sur le front un peu d'huile ou de graisse, a-t-il eu l'effet

prodigieux non-seulement de persuader à un simple pâtre qu'il était

sérieusement appelé à être roi, mais encore d'étendre cette persuasion à

l'immense majorité d'une nation, et jusqu'à Saul lui-même et à son fils

Jonathas, qui en font la déclaration formelle au chap. XXIII, v. 17 et

chap. XXIV, v. 21? Il faut convenir qu'au premier aspect, un tel fait

semble singulier; mais quand on l'examine dans ses accessoires et ses

antécédents, il redevient naturel et simple comme tous les autres de

cette histoire, parce qu'il se trouve être l'effet d'une opinion et d'un

préjugé qui, depuis long-temps, avaient préparé les esprits.

Il est bien vrai qu'avant cette époque aucun chef laïque et militaire

n'avait reçu la cérémonie de l'onction et du frottement d'huile; mais le

rite n'en existait pas moins, dès long-temps public, solennel, entouré

de circonstances les plus capables d'imposer respect, puisqu'il était le

rite d'inauguration du grand-prêtre de Dieu, l'acte qui avait consacré

le premier grand-prêtre Aaron par la main du législateur de l'état, du

fondateur de la religion, par la main de Moïse: c'est ce que nous

apprend le chap. XIX de l'Exode, avec des détails dignes d'attention.

Écoutons le texte: Dieu dit à Moïse: «Voici ce que vous ferez pour

consacrer Aaron et ses enfants aux fonctions de prêtres. Prenez un veau

et deux beliers sans taches, du pain non levé, des galettes non

fermentées, mouillées d'huile, faites de farine et de froment; posez-les

sur une corbeille, présentez-les avec le veau et les deux beliers;

faites approcher Aaron et ses enfants à la porte de la tente où est

l'arche; lavez-les avec de l'eau; prenez les vêtements (appropriés), et

vêtissez Aaron d'une tunique, d'une robe longue (la chape), etc.; posez

sur leurs têtes la tiare (ou mitre), et appliquez le diadème de sainteté

sur la mitre; et vous prendrez l'huile d'onction, vous la verserez sur

la tête d'Aaron, et vous l'en frotterez: vous ferez approcher aussi ses

deux fils, et les vêtirez (sans les oindre d'huile), et ils seront

consacrés à être mes prêtres pour toujours.»

On voit ici tout l'éclat et l'appareil de la cérémonie de l'onction

faite en face de l'arche du Dieu _Jehowh_, en présence du peuple

d'Israël; et l'on conçoit comment il fut facile d'en faire passer le

respect religieux sur la tête d'un roi. Si c'eût été une nouveauté de

l'invention de Samuel, certainement il n'eût point eu le crédit de lui

inoculer ce caractère; il y a plus: si de la part de Moïse même, elle

eût été une nouveauté, une chose inventée par lui, on peut assurer

qu'elle n'eût point produit l'effet qu'il désirait; mais Moïse, élève

des prêtres égyptiens, et qui emprunta d'eux, sinon toutes, du moins la

plupart de ses idées et de ses cérémonies, Moïse leur emprunta également

celle-ci, qui chez eux dut tenir d'une haute antiquité son caractère

saint et mystérieux.

Néanmoins, puisque dans cette antiquité quelconque elle eut, comme

toutes choses, un commencement, un premier motif d'origine, quel a pu

être ce motif, quelle idée a conduit son premier ou ses premiers

inventeurs à imaginer cette singulière pratique? Ce motif a dû être un

besoin, une chose utile à la société qui la pratiqua. Or, je trouve ce

besoin, cette chose utile dans la nature des choses de ce temps-là, dans

les mœurs des nations encore demi-sauvages, commençant d'entrer en

société régulière. Je me figure une peuplade d'Égyptiens de la

Haute-Égypte, nus ou presque nus à raison du climat, voulant imprimer à

un ou plusieurs d'entre eux un signe particulier de commandement, de

fonctions quelconques; comment établiront-ils ce signe? Sera-ce une

écharpe, un bonnet d'étoffe ou de plumes, un petit bâton-sceptre, un

bandeau sur le front? Tous ces objets mobiles, fragiles, peuvent

s'arracher par la violence du premier venu, l'homme n'est plus rien; ils

auront remarqué que certains liquides, tels que la graisse et l'huile,

s'attachaient, se fixaient à la peau d'une manière tenace, difficile à

effacer; l'eau ne pouvait rien; la poussière rendait la marque plus

visible; ils auront trouvé cette marque propre à leur but; l'effet de la

poussière commune leur aura donné l'idée d'appliquer des poussières de

couleur; ils ont eu à leur disposition le rouge du corail, du minium, du

cinabre, le jaune des ocres, le vert de cuivre, le bleu de certains

coquillages et végétaux; la marque colorée qui en est résultée sera

devenue chez les premiers peuples un signe d'utilité et de beauté, que

nous retrouvons ensuite à toutes les époques et dans tous les pays, chez

la plupart des peuples même policés.

Ce genre de signe est frappant chez les Indiens, où il porte un

caractère religieux, puisque les adorateurs des trois dieux se

distinguent l'un de l'autre par les couleurs et la forme de ces marques

sur le front. Il se retrouve dans toutes les îles de l'Océan indien et

pacifique; nous le voyons chez nos sauvages d'Amérique, comme chez

leurs frères les Tartares d'Asie, et comme chez la plupart des noirs

d'Afrique. Pour le rendre plus fixe, l'art perfectionné s'est avisé de

faire pénétrer la couleur dans le tissu de la peau en la piquant avec de

fines pointes d'arêtes de poisson on d'aiguilles de métal, ce qui a

constitué l'art de _tatouer_, que les relations des voyageurs modernes

ont rendu si célèbre. Ainsi, dans son origine et dans son but, la

cérémonie d'_onction sacerdotale et royale_, à laquelle les peuples et

les cultes judaïsans attachent une si haute et si mystérieuse

importance, n'a été et n'est tout simplement que le _tatouage_ ou le

_tatouement_ d'un individu, afin de le rendre ineffaçablement

reconnaissable.

Mais je dois terminer l'histoire de Samuel; et cependant je voudrais

expliquer encore pourquoi il s'est obstiné à destituer le roi Saül, à

lui donner un rival, un successeur qui ne peut être considéré que comme

un intrus, un usurpateur. J'admets un peu pour premier motif le

ressentiment du prêtre contre les prétentions de Saül à s'immiscer aux

fonctions de _sacrificateur_ et de _devin_; néanmoins ce motif semble ne

pas suffire, lorsque l'on considère le repentir plus qu'expiatoire

auquel le roi s'abaisse. Il faut qu'il y ait eu une autre cause plus

radicale, et je la trouve dans l'infirmité physique de Saül, laquelle,

examinée médicalement, n'a pu être que l'épilepsie. Le texte hébreu

lui-même autorise cette idée; car, lorsqu'il dit qu'un méchant esprit

_agita_ ou _troubla_ Saül, le mot _baat_, que l'on traduit par _agité_

et _troublé_, signifie spécialement trouble avec _effroi_, avec

_frisson_ et _terreur_, précisément comme il arrive dans les convulsions

épileptiques. Un tel mal, joint à l'idée d'un _méchant esprit_ qui le

cause, n'a pu que décréditer Saül dans les préjugés de son peuple; et ce

prince a dû achever de se perdre, tant par les violents accès de colère

auxquels on le voit livré de plus en plus, que par la médiocrité de ses

moyens moraux et politiques. Samuel, qui a fait le choix erroné d'un tel

chef, ne s'est point pardonné sa méprise, et c'est pour la réparer qu'il

a imaginé les prétextes que nous avons vus: d'ailleurs, dans l'exécution

finale de son dessein, il introduit un ménagement digne de remarque; car

il ne choisit pas un homme âgé, capable d'être un compétiteur immédiat,

il prend un jeune homme de vingt à vingt-quatre ans, qui, vis-à-vis de

Saül, alors âgé d'environ cinquante-cinq, laisse à ce roi le temps

d'achever sa carrière.

Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse. · 第 12 / 22 段