Depuis l'_onction_ de David, l'on ne voit plus Samuel qu'une seule fois

en scène, savoir, lorsque le _berger sacré_, devenu gendre de Saül,

commence d'être persécuté par ce roi, et qu'il se réfugie à _Ramata_,

d'où Samuel l'emmène chercher un abri commun dans la confrérie des

prophètes, à _Niout_. Nous avons vu ci-devant que Saül irrité y

accourut lui-même: le cas fut périlleux, parce qu'à cette époque il dut

être bien informé de l'onction secrète de David; mais Samuel, toujours

rusé, aura profité de cette entrevue pour calmer le roi, et faire avec

lui sa paix; il lui aura remontré qu'il n'avait pu se soustraire aux

ordres du terrible _Jehwh_; il lui aura déclaré que désormais c'était

l'affaire de Dieu de diriger son nouvel élu, et que lui personnellement

ne se mêlerait plus de rien. Ce même raisonnement l'aura débarrassé de

la tutelle de David, qui devint de plus en plus dangereuse; car peu de

temps après, David ayant reçu asile et secours du grand-prêtre

Achimelek, toute la famille de ce prêtre fut massacrée sans pitié par

l'ordre et en présence de Saül lui-même. On a droit de penser qu'un

homme aussi fin que Samuel, et qui connaissait si bien le caractère de

son premier pupille, avait depuis du temps apprécié le progrès de ses

fureurs naturelles et maladives; et la preuve de la conduite réservée du

prophète depuis cette entrevue, est qu'on le voit, deux ans après,

mourir paisible, laissant dans l'esprit de Saül une si haute vénération

de sa mémoire, que ce prince, la veille du combat où il périt, n'espéra

de consolation et de secours que de la part de l'ombre de Samuel, qu'il

fit évoquer par la magicienne de _Aïn-dor_[70]. L'examen de cette scène

de fantasmagorie serait un nouveau morceau curieux et instructif des

usages du temps; mais il me mènerait trop loin.

En résumé, vous voyez la conduite de Samuel s'expliquer dans tous ses

détails par des causes naturelles, puisées dans les mœurs et les

préjugés de sa nation; vous voyez toutes ses actions trouver leurs

motifs palpables dans son caractère personnel toujours le même, toujours

calculateur, astucieux, hypocrite, ambitieux de pouvoir, et louvoyant à

travers les difficulté de sa position avec autant d'art que les

circonstances le comportent. Je voudrais qu'après avoir lu mon

commentaire, vous relussiez le texte qui me l'a fourni; vous sentiriez

mieux combien est transparent le voile de _prodiges_ et de merveilles

qui l'enveloppe; vous vous convaincriez que ce merveilleux n'a existé

que dans le cerveau visionnaire d'un peuple ignorant; et vous vous

étonneriez avec moi de l'entêtement aveugle qui prétend soutenir encore

aujourd'hui de si sauvages erreurs; mais le monde, qui à chaque

génération redevient _enfant_, est toujours gouverné par la routine et

par les vieilles habitudes. Il faut croire que chacun y trouve son

compte; les uns dans les illusions voient une mine à exploiter, et ils

l'exploitent à la manière de Samuel et de sa _confrérie_; les autres y

trouvent un aliment, une autorité au besoin de _croire_, qui semble un

des attributs de la nature humaine: tel est le mécanisme de cette

nature, que lorsqu'en notre enfance nos nerfs ont été frappés de

certaines impressions, ont été pliés à certaines habitudes, toute la vie

les sons même et les mots qui s'y sont liés ont le pouvoir magique

d'exciter et ressusciter en nous les mêmes mouvements, les mêmes

dispositions[71]. On nous a imprégnés au berceau des récits de la Bible,

on a lié les noms de ses personnages à certaines opinions, à certaines

idées; et voilà que les jugements qui nous ont été infusés,

s'incorporent avec nous, et persistent machinalement toute notre vie;

j'ai souvent pensé, et j'en ai fait quelquefois l'expérience, que si à

l'âge mûr on nous présentait ces mêmes récits, revêtus d'autres noms et

comme venant de la Chine et des Indes, nous en porterions des jugements

très-différents: là est la solution d'un problème qui souvent étonne

dans la société, et qui consiste à trouver en des personnes d'ailleurs

bien organisées, un jugement sain et droit sur toutes les choses

qu'elles ont apprises par elles-mêmes, mais constamment faux sur ce

qu'elles ont appris par l'éducation du bas âge: dans le premier cas,

leur ame ou principe intellectuel a opéré par lui-même, il a été

conséquent en sensation et en jugement; dans le second cas, il n'a été

qu'une machine à répétition, une horloge discordante, dont la sonnerie

n'est pas d'accord avec le cadran que le soleil gouverne.[72]--Mais à

propos d'horloge, voilà que je crois, comme dans les _Contes arabes_,

entendre l'heure m'avertir de clorre ma _veillée_ ou _nuit_: heureux

si, ne l'ayant pas trouvée si amusante que ses _mille et une sœurs_,

vous la jugez du moins plus utile en ses résultats!

Je suis, etc.

CONCLUSIONS

DE L'ÉDITEUR.

Questions de droit public sur la cérémonie de l'onction royale.

Notre voyageur a rempli ses fonctions d'historien critique; nous

sera-t-il permis de remplir celles de jurisconsulte scrutant les

conséquences des faits présentés? Nous n'entendons pas nous prévaloir du

commentaire qui vient d'être lu; nous acceptons l'état des choses tel

que le donne l'auteur original, encore qu'il ne soit point fondé en

titre légal; et, nous bornant à raisonner sur le seul fait de l'onction

conférée par Samuel, nous soumettons à nos lecteurs les questions

suivantes:

1º Le Dieu que les Juifs peignent comme _endurcissant les hommes, afin

de les perdre_; comme leur envoyant de _méchants esprits_, afin d'égarer

leur raison; comme _exterminant_ tout un peuple, et _faisant hacher un

roi_ en pièces pour un fait arrivé 400 ans auparavant; ce Dieu peut-il

être considéré comme le même qu'adorent les chrétiens; les Européens du

XIXe siècle de l'ère appelée de _grace_, de charité et de

lumières?--(En d'autres termes:) Les anciens Hébreux ou Juifs se

sont-ils fait de la Divinité les mêmes idées que s'en font les Européens

actuels?

2º Peut-on regarder les opinions des anciens peuples, sur n'importe quel

sujet, comme obligatoires pour les peuples modernes? Et, si dans le

droit public un particulier ne peut en lier un autre ni dans ses actions

ni dans ses pensées, peut-on admettre qu'une génération qui n'était pas

née, ait été liée d'esprit et de sensations par le fait d'une génération

passée et dont la langue même lui est une énigme?

3º Si dans aucun pays, si dans aucun code de justice, le fait le plus

simple n'est admis comme _vrai_ ou comme _apparent_, à moins de deux

témoins, peut-on admettre des faits incroyables, sans aucun témoin autre

que leur acteur et narrateur nécessairement partial?

4º Si dans aucun pays, si dans aucun code de justice, il n'est permis à

un individu de se constituer, pour le moindre acte civil, le

représentant d'une autre personne, sans exhiber un titre positif

d'autorisation de cette personne, peut-on admettre, sans la plus stricte

enquête, la prétention du premier venu qui se dit et se constitue

représentant de _Dieu_, porteur de sa parole?

5º Peut-on espérer aucune paix parmi les hommes, aucune pratique de

justice dans les sociétés, tant qu'il sera permis à des individus

quelconques de s'arroger à eux-mêmes, de se conférer, de se garantir les

uns aux autres la faculté de représenter _Dieu_, de lui donner des

volontés, de lui interpréter des intentions?--Toute action de ce genre

n'est-elle pas l'affectation du pouvoir absolu, le premier pas au

despotisme et à la tyrannie?

6º Toute _corporation_ fondée sur ce principe de représentation ou

d'autorisation divine, n'est-elle pas une _conjuration_ permanente

contre les droits naturels de tous les hommes, contre l'égalité et la

liberté des citoyens, contre l'autorité des gouvernements?

7º Si, chez les Juifs, l'établissement d'une royauté et d'un roi fut,

comme le dit l'historien, une chose _contraire_ à la volonté de _Dieu_,

ne s'ensuit-il pas directement qu'au lieu d'être de droit divin, la

royauté n'est qu'une invention de l'homme, une _rébellion_ du peuple

contre Dieu, et que le seul gouvernement saint et sacré est le

_gouvernement_ de Dieu par les _prêtres_, c'est-à-dire, des prêtres au

nom de Dieu?

8º Si Dieu, qui par sa toute-puissance pouvait d'un souffle exterminer

le petit peuple hébreu ou changer leurs cœurs par l'envoi d'un _bon

esprit_; si Dieu a préféré de se laisser forcer la main et de

condescendre à leurs volontés, n'a-t-on pas droit d'en conclure que la

Divinité même compte pour quelque chose la volonté du peuple, et

qu'aucun pouvoir n'a le droit de la mépriser?

9º En admettant que Samuel n'ait pas été un usurpateur par fourberie; en

admettant que l'installation de Saül par lui soit devenue légale à

raison de l'assentiment du peuple, ne s'ensuit-il pas que le choix

clandestin de David, fait sans aucune autorisation ni notion de ce même

peuple, a été un acte illégal, contraire à tout droit public, et que le

règne de toute la dynastie davidique est par cela même entaché

d'_usurpation_?

10º Si dans le système des Juifs, l'onction conférée à David par Samuel

eut un caractère indélébile à titre de divin, pourquoi, après la mort de

ce prêtre et celle de Saül, le fils d'Isaï, qui fut un grand prophète

théologien, trouva-t-il nécessaire d'assembler les _anciens_ (_seniores

et senatores_) d'abord de Juda, puis de tout Israël, pour se faire

oindre publiquement et solennellement par eux[73]?

11º Si, comme il résulte des documents historiques, le sacre des rois de

France a été institué à l'imitation de celui des rois juifs, n'est-il

pas de stricte obligation d'y observer scrupuleusement les rites anciens

et les _usages de nos pères_? Alors, puisque l'onction de Saül et de

David par Samuel fut faite en _secret_ et nullement en présence du

peuple, quel droit le grand-aumônier, ou tout prêtre chrétien, a-t-il de

la rendre publique?

12º Si chez les Juifs le sacre par l'onction fut le transport du

caractère sacerdotal sur la tête du roi, chez les Français un roi qui se

fait sacrer entend-il participer à la prêtrise?

13º Si un roi de France reconnaît à un prêtre quelconque le droit de le

sacrer aujourd'hui, n'est-ce pas lui reconnaître aussi le droit d'en

sacrer un autre demain, à l'imitation du prophète Samuel?

14º De quel droit un individu quelconque peut-il sacrer un roi de

France? Ce droit vient-il de l'évêque de Rome? Le roi de France est donc

le vassal d'un prince étranger. Ce droit est-il _octroyé_ au prêtre par

le roi lui-même? Le roi se donne donc des droits. Où les puise-t-il?

Est-ce dans la loi? Par qui a-t-elle été faite? Est-ce par lui? est-ce

par le peuple? La _loi_ est-elle un consentement mutuel de ces deux

pouvoirs? N'est-elle que la force militaire?--Prenez-y garde; hors la

_Charte_, tout est remis en question; tout redevient précaire et danger.

15º Si un sacre est une affaire d'état, pourquoi cette affaire est-elle

de pur arbitre? Si c'est une cérémonie d'amusement, pourquoi la faire

payer au peuple plus qu'une partie de chasse? Si c'est une cérémonie de

piété, pourquoi en faire plus de bruit que de laver les pieds des

pauvres et de toucher les écrouelles?--Quand toute la morale de

l'Évangile n'est qu'_humilité_ et _simplicité_, pourquoi sa pratique

n'est-elle que faste et dissipation?

Un digne et curieux appendice à cette histoire du prêtre Samuel, serait

celle de son pupille le berger David devenu roi. Il y a quelques années

qu'un essai de ce genre fut publié à Londres sous le titre de _History

of man according to God's own heart_, «Histoire de l'homme selon le

cœur de Dieu.» L'auteur a bien saisi le caractère de cet homme, et il

ne faut que savoir lire sans préjugé le livre juif pour le bien

connaître par le récit de ses actions; mais cet auteur anonyme n'a pas

su, comme le nôtre ici, analyser et faire ressortir les motifs qui ont

dirigé David dans la plupart de ses actions; c'est là le plus piquant

intérêt de la chose: l'on y verrait l'un des plus rusés, des plus

subtils _machiavélistes_ de l'antiquité: l'on y verrait que l'ancienne

Asie a connu et pratique l'art raffiné de la tyrannie, long-temps avant

que la perverse Italie moderne en eût rédigé les préceptes. En fait de

talents militaires, en astuce politique, il y a une ressemblance

frappante entre l'Hébreu David et le Carthaginois Annibal, qui tous deux

parlèrent la même langue, furent élevés dans les mêmes usages nationaux,

et dans les mêmes principes de morale. Parmi les modernes, la meilleure

copie du roi hébreu est le premier roi chrétien des Francs, Clovis, tel

que vient de le peindre un poète dans une tragédie qui est un portrait

historique.

Un autre tableau serait celui du fils adultérin de David, ce Salomon de

si célèbre sagesse. Il est à remarquer que tout ce que des voyageurs

dignes de foi nous ont fait connaître depuis quelque temps de

l'administration du pacha d'Égypte _Mehemed-Ali_, se rapporte trait pour

trait à ce que l'on nous raconte de celle de Salomon. Comme ce roi, le

pacha turc a concentré en lui seul le commerce intérieur et extérieur de

tout son peuple; lui seul achète et vend les blés, les riz, les sucres,

toutes les denrées que produit l'Égypte; lui seul reçoit de l'étranger

les cafés, les draps, les marchandises de tout genre, qu'il revend à son

peuple. Il a, comme Salomon, un harem de plusieurs centaines de femmes,

des écuries de plusieurs milliers de chevaux; de manière que, tout bien

comparé, le pacha _Mehemed-Ali_ est un Salomon, ou _Salomon_ fut un

pacha Mehemed-Ali. Nos voyageurs ajoutent que depuis long-temps le

peuple d'Égypte n'avait été plus malheureux, vexé, pressuré avec plus

d'_habileté_ et de perversité. Les historiens juifs ne nous cachent pas

qu'après la mort de Salomon, le peuple se trouva si mécontent, si

irrité, que, ne pouvant obtenir de son fils les soulagements demandés,

il éclata en révolte et rejeta sa dynastie pour prendre des rois plus

modérés. _La sagesse_ de Salomon porte en hébreu le même nom que celle

dont le Pharaon d'Égypte déclara vouloir se servir pour mieux accabler

les Hébreux: _Opprimons-les_, dit-il, avec _sagesse_, Be Hekmah. Nos

docteurs déraisonnent sur ce mot; le fait est que son vrai sens est

_habileté, emploi adroit et rusé de la puissance_. Mais Salomon bâtit un

magnifique temple où furent logés et richement dotés de nombreux

prêtres; et ces prêtres ont été ses historiens. N'est-ce pas ainsi qu'a

été écrite par des moines l'histoire des rois francs de la première et

même de la seconde race?

NOTES.

Nº Ier.

Page 169.--_Un homme de Dieu_ (_Elahim_), _au nom de Jehovah_ ou

_Jehwh_.

Le mot _Jehovah_ n'est connu d'aucun indigène arabe, d'aucun Juif

purement asiatique; son origine même chez les Européens qui le

consacrent, n'est ni claire ni authentique: lorsque l'on présente aux

Arabes, transcrites en leur alphabet, les quatre lettres hébraïques qui

le composent, ils lisent _ïahouah_ ou _ïhwh_; ils ne peuvent même

prononcer à l'anglaise ou à la française le mot _Jehovah_, parce qu'en

leur langue ils n'ont ni _jé_ ni _vé_. Le célèbre auteur de la

Polyglotte anglaise, le docteur _Robert Walton_, l'un des plus savants

et des plus sensés biblistes qui aient écrit sur ces matières, blâme

expressément la prononciation _jehova_ comme inouïe aux anciens

(_Prolegom._, pag. 49). «Il observe que les éditeurs des bibles ont eu

l'audace de falsifier à cet égard les manuscrits mêmes; par exemple, à

l'occasion du psaume 8, lorsque _Jérôme_ observe qu'il faut lire le nom

de Dieu de _telle manière_, les éditeurs ont mis qu'il faut lire

_Jehova_, tandis que le manuscrit compulsé par Frobenius, porte _Juo_.»

Le premier auteur, ajoute _Walton_, qui ait lu _Jehova_, fut Pierre

Galatin, en 1520, dans son traité _de Arcanis catholicæ veritatis_, tome

1er, liv. 2.

Nous avons vérifié cette citation sur l'original, qui dit seulement que,

selon les docteurs juifs, il faut lire les quatre lettres par quatre

syllabes _ïah-hù-ve-hu_ (et cela par des raisons cabalistiques qui nous

sont la preuve de leur ignorance en tout genre, etc.)

Il paraît que ce sont les théologiens allemands qui, les premiers

s'étant faits disciples des rabbins, ont donné _involontairement_ lieu à

cette lecture; nous disons _involontairement_, parce que chez eux, le

grand _j_ ne vaut que notre petit _i_ commun, et leur _u_ ne vaut que le

français _ou_, de manière qu'en écrivant _jehuah_, ils prononcent

_ïehouah_, et non _Jehovah_; mais les Français et les Anglais lisant à

leur manière cette écriture, ont introduit l'usage de _Jehovah_, auquel

leur imagination a ensuite attaché des idées mystérieuses et emphatiques

qui rappellent celles des anciens Juifs, chez lesquels la prononciation

des quatre lettres _ïhwh_ était censée évoquer les esprits et troubler

toute la nature; par suite de cette folle idée, il était défendu de

jamais prononcer ce nom: aussi les premiers chrétiens grecs et latins,

tels qu'_Origène_, _Aquila_, _Jérôme_, l'ont-ils toujours traduit par

les noms de _Kyrios_ et _Adonaï_; c'est-à-dire _maître_ ou _seigneur_.

Ce n'est que dans des cas particuliers, que quelques anciens chrétiens

se sont permis d'entrer en explication à cet égard: ce qu'ils en disent,

s'accorde parfaitement avec la lecture actuelle des Arabes et des Juifs

d'Asie; par exemple: _Irénée_, l'un des premiers écrivains dits

_ecclésiastiques_, observe (liv. 2, contre les hérétiques, chap.

dernier) «que les Grecs écrivent _ïaô_, ce qui «se dit en hébreu

_ïaoth_.» (Le _t_ seul est de trop.)

_Théodoret_, _question 15 sur l'Exode_, dit: «Le nom prononcé _ïaô_ par

les Juifs, se prononce _ïabè_ par les Samaritains (ici _b_ «est pour

_v_, _iavè_).»

Diodore de Sicile, liv. 2, avait déja résolu la difficulté, en disant

que Moïse avait feint (comme Lycurgue) de recevoir ses lois du Dieu

_ïaw_. Avant Diodore, Strabon avait dit la même chose d'une manière

encore plus explicative en ce passage digne d'être cité: «Moïse, l'un

des prêtres égyptiens, enseigna que cela seul était _la Divinité_, qui

compose le ciel, la terre, tous les êtres, enfin ce que nous appelons le

_monde_; _l'universalité_ des choses, la _nature_.» (_Voy._ Géograph.

lib. XVI, pag. 1104, édit. de 1707.)

Le grec _Philon_, traducteur du Phénicien Sanchoniathon, se joint à

toutes ces autorités, quand il dit que le dieu des Hébreux s'appelait

_ïeuô_, ainsi que nous l'apprend Eusèbe en sa Préparation évangélique.

Il est donc certain que jamais les Hébreux n'ont connu ce prétendu nom,

si emphatiquement déclamé _Jehovah_ par nos poëtes et nos théologiens,

et ils ont dû le prononcer comme les Arabes actuels, _ïehouh_,

signifiant _l'être_, _l'essence_, _l'existence_, _la nature des choses_,

ainsi que l'a très-bien dit Strabon, qui en cette affaire n'a dû être

que l'interprète des savants _syriens_ de son temps, puisque

très-probablement il n'a point su ces langues.

Si de ce mot _ïhouh_ l'on ôte les deux _h_, selon le génie de la langue

grecque, il reste _ïou_, base de _Jupiter_, ou _ïu-pater_ (_ïou

générateur_, l'essence de la vie), qui paraît avoir été connu

très-anciennement des _Latins, enfants des Pelasgues_. Cette branche de

théologie est plus profonde et bien _moins juive_ qu'on ne le pense:

elle paraît venir des _Égyptiens_ ou des _Chaldéens_, qui, sous le nom

de _Barbares_, sont pourtant reconnus par les Grecs pour les auteurs de

toute _science astronomique_ et _physique_, base primitive et directe de

la théologie...

Pour épuiser ce sujet, ajoutons que chez les premiers chrétiens, la

secte des _gnostiques_ ou _savants_ en _traditions_, avait recueilli

celle qui donnait le nom de _ïaô_ au premier et au plus _grand_ des

_trois cent soixante-cinq dieux_ qui gouvernaient le monde; ce _plus

grand_ résidait dans le premier et le plus grand de _tous_ les _cieux_

(_voy._ Epiph. contr. hær. c. 26); or, selon Aristote, ce _premier ciel_

est le siége et principe de tout _mouvement_, de toute _existence_, de

_toute vie_, le vrai _ïehouh_ de Moïse.

Quant au nom d'_Elahim_ ou _Eloïm_, traduit _Dieu_, au singulier, il est

incontestable qu'en hébreu, il est pluriel et signifie _les Dieux_.

Cette _pluralité_ fut la doctrine première; mais depuis que Moïse eut

_constitué_ chez eux le dogme de l'_unité_, le nom d'_Elahim_, les

_Dieux_, ne gouverna plus que le singulier. La diversité d'emploi dans

ces deux noms _Elahim_ et _ïehouh_, est digne d'attention en nombre

d'endroits.

Nº II.

Page 171.--_Parle, Jehwh, ton serviteur écoute._

Dans l'hébreu comme dans tous les idiomes anciens et dans l'arabe

actuel, le _tutoiement_ est toujours usité envers la seconde personne

_singulière_, jamais le pluriel _vous_: cette dernière formule est une

invention de notre Europe, dont l'origine ne serait pas indigne de

recherches; le _tu_ et _toi_ porte un caractère d'égalité entre les

personnes, qui semble appartenir spécialement à un état de _société

sauvage_, dans lequel chaque individu se sent _isolé_, et considère

comme tel son semblable; le _vous_, au contraire, semble indiquer un

état de société _civilisé_ et compliqué dans lequel chaque individu se

sent soutenu d'une _famille_ ou d'une _faction_ dont il fait partie: le

sauvage dit _moi tout seul_, et _toi de même_; l'homme civilisé dit:

_moi et les miens, nous: toi et les tiens, vous_: l'homme en pouvoir, a

dû commencer ce régime: moi et mes gens, _nous_ voulons, nous ordonnons:

en agissant contre l'homme faible, isolé, il lui a dit, _toi_ qui es

seul. Le _vous_ est devenu un signe de puissance, de supériorité, un

terme de respect... Le _toi_ est resté un terme d'égalité non

révérencieuse: voilà sans doute pourquoi le traducteur français

_catholique_ l'a banni comme un indice de _mœurs grossières_; mais

parce que cette grossièreté est un trait essentiel du tableau, c'est

commettre un faux matériel que de le dissimuler.--Il en est de même de

plusieurs expressions ordurières et obscènes que dissimulent toutes les

traductions. On a honte de la grossièreté des mots et des mœurs; et

l'on n'a pas honte de la grossière absurdité des idées et des opinions

que l'on nous fait digérer! Voilà ce peuple chéri que l'on veut avoir

été _élu_, pour attirer sur soi son manteau!

Nº III.

Page 187.--_Les devins consultés par les riches comme par les pauvres_,

etc.

A l'appui de notre voyageur, et au sujet des ruses des _devins_ et de la

crédulité du _peuple_, même _galonné_, nous voulons consigner ici une

anecdote dont nous garantissons la vérité.

En 1781, l'éditeur du présent ouvrage résidant à Paris, eut occasion de

connaître un particulier qui avait exercé et qui exerçait encore

quelquefois la profession de _devin_; le hasard de quelques intérêts

réciproques amena entre eux assez d'intimité pour que ce _particulier_

s'ouvrît sur les mystères de son art, en y mettant seulement la

condition de n'être jamais compromis: cette condition a été fidèlement

remplie, et aujourd'hui même pour ne point l'enfreindre, nous taisons

les noms en citant les faits que voici.

Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse. · 第 13 / 22 段