On se tromperait si l'on prenait ceci pour de simples menaces: c'est

tout simplement le tableau de ce qui se passait chez les peuples voisins

qui avaient des rois; c'est une esquisse instructive de l'état civil et

politique, même militaire de ce temps-là, où nous voyons les chars, les

esclaves, les eunuques, les dîmes, les cultures de diverses espèces, les

compagnies et bataillons de mille et de cinquante, etc., comme dans les

temps postérieurs; mais tels étaient les maux résultants du régime

_théocratique_, c'est-à-dire du gouvernement par les prêtres, sous le

manteau de Dieu, que les Hébreux lui préférèrent le _despotisme_

militaire concentré dans la personne d'un seul homme qui, à l'intérieur,

eût le pouvoir de maintenir la paix, et qui, à l'extérieur, eût celui de

repousser les agressions, les oppressions étrangères: il faut nous en

rapporter à eux pour croire que de leur part ce ne fut pas une

résolution si déraisonnable d'insister comme ils le firent, et de forcer

le prêtre Samuel à constituer une royauté[57].

Si ce prêtre eût été un homme équitable, il eût, en établissant les

droits de roi, constitué aussi la balance de ses devoirs qui composent

les droits du peuple; il lui eût imposé, comme il se pratiquait en

Égypte, les devoirs de la tempérance en toutes choses, de l'abstinence

du luxe, de la répression de ses passions, de la surveillance de ses

agents, de la haine de ses flatteurs, de la fermeté à punir, de

l'impartialité à juger entre les opinions et les sectes de ses sujets,

etc., etc. Mais le prêtre Samuel, irrité de se voir arracher le sceptre

qu'avait conquis sa fourberie, en aiguisa la pointe pour en faire, dans

les mains de son successeur, une _lance_ ou un _harpon_.

Le plus fâcheux de cette affaire fut que Saül, de son côté, ne se trouva

point doué d'assez de moyens, d'assez d'esprit pour contre-miner ce

perfide protecteur: il l'eût pu, en feignant de se tenir strictement à

ses ordres, en l'obligeant de les expliquer nettement, pour rejeter sur

lui les échecs qui en eussent résulté, et pour avoir lui-même devant le

peuple le mérite des succès qu'il eût obtenus en s'en écartant. David, à

sa place, n'y eût pas manqué; mais Saül fut tout uniment un brave

guerrier, qui, ne se doutant pas de la politique des temples, devint la

dupe et la victime d'un machiavélisme consommé. L'art exista long-temps

avant que l'Italie en eût écrit les préceptes. J'allais oublier une

dernière remarque, importante sous plusieurs rapports: elle m'est

suggérée par le contraste frappant que je trouve entre la _doctrine_ de

Samuel et celle de Moïse _sur la royauté_.

Nous venons de voir que, selon _Samuel_, le _mashfat_ ou _statut_ royal

est un _pur_ et _dur_ despotisme, une vraie _tyrannie_; selon _Moïse_,

c'est tout autre chose. Pour s'en convaincre il suffit de lire ses

préceptes consignés au 17e chapitre du Deutéronome, v. 14 et

suivants. Le texte dit littéralement: «Quand vous serez entrés dans la

terre que _Iehouh, votre Dieu_, vous a donnée, et que vous la posséderez

et l'habiterez, et que vous direz: _Je veux établir sur moi un roi comme

tous les peuples qui m'environnent_,--vous établirez celui que choisira

_Iehouh_, votre Dieu;--vous le prendrez parmi vos _frères_ (_juifs_);

vous ne prendrez point un étranger, qui n'est point votre _frère_;--et

(ce roi) ne possédera point une _multitude_ de chevaux; il ne fera point

retourner le peuple en Égypte pour avoir plus de chevaux; il ne se

donnera point une multitude d'épouses; son cœur ne _déviera_

point..... Il _n'entassera_ point de trésors en or et en argent; et

lorsqu'il s'assiéra sur le trône, il _écrira_ pour lui-même un _double_

de la loi (copié) sur le livre qui est _devant_ les prêtres lévites;--et

cette copie restera entre ses mains; il la lira tous les jours de sa vie

pour apprendre à craindre _Iehouh_ son Dieu, et pour pratiquer tous ses

préceptes.»

Quelle différence entre ce _statut_ de Moïse et celui de Samuel! Notez

bien ces mots: Le roi sera un de vos _frères_, un homme tout simplement

comme chacun de vous; et il _sera soumis à toutes les lois_ qui

gouvernent la nation! Comment se fait-il que Samuel n'ait pas intimé,

pas insinué un seul mot d'une ordonnance si précise, si radicale du

législateur? Comment personne n'en a-t-il fait la moindre mention?

Est-ce que la loi de _Moïse_ était ignorée, oubliée? Est-ce que par

hasard cet article, du moins, n'y était pas encore inséré? Des soupçons

raisonnables peuvent s'élever à cet égard.--D'habiles critiques ont déja

remarqué que, dans le Pentateuque, plus de trente passages sont

manifestement postérieurs à Moïse, et _postérieurs_ de plusieurs

siècles: de ce nombre est le terme _nabia_, employé pour dire

_prophète_, lequel, de l'aveu de l'historien des rois, n'a été substitué

que très-tard au mot _rah_ (_voyant_), usité par conséquent au temps de

Moïse: or, dans tout le _Pentateuque_ on n'emploie que le mot _nabia_:

dont cet ouvrage serait tardif.

De plus, ce qui est dit ici, «ne pas posséder une _multitude de

chevaux_; ne pas se donner une multitude de _femmes_; ne pas entasser

des trésors d'or et d'argent; ne pas laisser dévier son cœur (des

voies d'_Iehouh_),» est une allusion si directe aux _péchés de Salomon_,

qu'il en résulte une preuve additionnelle de posthumité: par surcroît,

ces mots, _quand vous posséderez la terre_ (promise) et que vous direz:

«_Je veux établir_ sur moi un roi comme tous les autres peuples;» ces

mots, dis-je, sont tellement la peinture de ce qui est arrivé sous

Samuel, que l'on a droit de les prendre pour un récit historique,

métamorphosé après coup en prophétie. Qui jamais a fait mention d'aucun

roi juif _ayant copié de sa main la loi_, à moins que ce ne soit celui

qui eut pour régent et tuteur un grand-prêtre, de la part de qui un tel

ordre vient admirablement bien (Helqiah)? Si ce fut un précepte de

Moïse, comment fut-il textuellement oublié par Samuel même, prophète et

grand-juge? Ne sont-ce pas-là autant d'arguments puissants en faveur de

ceux qui soutiennent que le Pentateuque est une composition tardive, et

peu antérieure à la captivité de Babylone? et que le fond des

chroniques, sur divers points et sur diverses époques, conserve plus

réellement le caractère de l'antiquité? Je viens à mon sujet.

Après l'installation du nouveau roi, chacun retourne à son village, à

ses champs. Bientôt le roi des Ammonites prend les armes, et vient

assiéger la ville de _Jabès_ à l'orient du Jourdain. Les habitants

hébreux offrent de se rendre, de payer tribut. Ce roi ne veut les

recevoir à composition qu'en leur crevant à tous l'œil droit, pour

les livrer, dit-il, à l'opprobre et au mépris d'Israël. Ces malheureux

dépêchent à leurs frères d'Israël des députés que l'on conduit à Saül;

on le trouve ramenant du labourage sa charrue attelée de deux bœufs

(vive peinture des mœurs du temps); Saül est saisi de colère (le

narrateur appelle cela l'esprit de Dieu), il coupe ses deux bœufs en

morceaux qu'il envoie par tout Israël, avec ces paroles: «Quiconque ne

viendra pas de suite rejoindre Saül, ses bœufs seront traités de la

sorte.»

Le moyen fut efficace; tout Israël se rassembla, _comme un homme_, dit

le texte; ici l'hebreu dit 30,000 hommes de Juda, et 300,000 des onze

tribus; le grec au contraire: 70,000 de Juda, 600,000 du reste. De

telles variantes, qui sont très-répétées, montrent le crédit que

méritent ces livres au moral, quand le matériel est ainsi traité.

D'après le grec, en comptant six têtes pour fournir un homme de guerre,

ce serait plus de trois millions d'habitants sur un territoire de 900

lieues carrées au plus, par conséquent plus de 3000 ames par lieue

carrée, ce qui est contre toute vraisemblance. Le plus raisonnable est,

nombre moyen, peut-être 20,000 pris par élite pour un coup de main qui

demandait surtout de la rapidité. Saül part comme un trait; il arrive à

la pointe du jour (sans doute le sixième), et fond sur le camp des

Ammonites, qui, habitués aux lenteurs fédérales des Juifs, n'attendaient

rien de tel; il les surprend, les écrase et délivre la ville. Le peuple,

charmé de ce début, le porte aux nues et propose à Samuel de _tuer ceux

qui ne l'avaient point reconnu et salué roi_. Saül, brave, et par cette

raison généreux, s'y oppose. Ce jour-là, Samuel satisfait, ordonne qu'il

y ait un autre assemblée générale à Galgala, pour y renouveler

l'installation; cela fut fait.

Pourquoi cette seconde cérémonie? Est-ce afin de donner aux opposants,

aux mécontents, le moyen de se rallier à la majorité du peuple et

d'étouffer un schisme qui eut plus de partisans qu'on ne l'indique; car

nous en reverrons la trace, lors de la prochaine guerre des Philistins,

dans le camp desquels se trouvèrent beaucoup d'émigrés hébreux, portant

les armes contre le parti de Samuel et de Saül.

Voilà un premier motif apparent, déja habile; mais nous allons découvrir

que Samuel, toujours profond et plein d'embûches, en eut un autre

_secret_, puisé dans son intérêt et son caractère.

Le texte nous dit, chap. XII, que l'assemblée étant formée, Samuel

debout devant tout le peuple fit une harangue dont la substance est que,

«il a géré les affaires avec une entière intégrité; qu'il n'a pris le

bœuf ni l'âne de personne; qu'il n'a opprimé, persécuté aucun

habitant; qu'il n'a point reçu de présents de séduction, et cependant,

laisse-t-il entendre, _vous m'avez forcé de mettre un roi à ma place_.»

Il attribue ce reproche à Dieu; mais _Dieu_, c'est lui.--Or, comme par

la nature du régime royal tel qu'il l'a dépeint, Saül ne pouvait manquer

de faire des vexations de ce genre, il en résulte à son détriment un

contraste qui, en ce moment même, tend à diminuer le crédit qu'il venait

d'acquérir, et qui met en évidence la jalousie qu'en avait conçue

Samuel.

Ce prêtre insista sur l'idée que Dieu avait jusque-là gouverné la

nation par des élus spéciaux tels que Moïse, Aaron, Sisara, Gédéon,

Jephté, etc., et que le peuple, rebelle aujourd'hui, voulait se

gouverner de lui-même par des hommes de son propre choix; or, comme ce

nouveau système enlevait le pouvoir suprême et arbitraire à la caste des

prêtres dont Samuel s'était rendu le chef, on voit d'où lui vient le

profond dépit qu'il en conserve; en même temps que l'on voit l'arrogance

sacrilége de ce caractère sacerdotal qui s'établit de son chef

interprète et représentant de la Divinité sur la terre.

Ici le narrateur (prêtre aussi) a joint une circonstance remarquable:

«Vous voyez, dit Samuel au peuple, que nous sommes dans le temps de la

moisson (c'est-à-dire à la fin de juin et aux premiers jours de

juillet); eh bien! j'invoquerai Dieu, et il me donnera réponse par la

voix du tonnerre et par la pluie, et vous connaîtrez votre péché de

désobéissance. Or il survint du tonnerre et de la pluie, et le peuple

fut saisi d'effroi; il connut son péché, il demanda pardon à Samuel qui

(généreusement) répondit qu'il ne cesserait néanmoins jamais de prier

Dieu pour eux, etc.»

C'est fort bien: mais sur ce récit, nous avons droit de dire d'abord, où

sont les témoins? Qui a vu cela? Qui nous le dit? Un narrateur de

seconde main: fut-il témoin? il est le seul, il est partial; et

d'ailleurs une foule de faits ou de récits semblables se trouvent chez

les Grecs, chez les Romains, chez tous les Barbares anciens, et alors il

faut croire que leurs _voyants_, que leurs _devins_ eurent aussi le don

des prodiges; mais admettons le récit et le fait: nous avons encore le

droit de dire que Samuel, plus habile en toutes choses morales et

physiques que son peuple de paysans superstitieux, avait vu les indices

précurseurs d'un orage, qui d'ailleurs n'est pas chose rare à cette

époque de l'année. Moi-même, voyageur, n'en ai-je pas vu aux derniers

jours de décembre où le cas est bien plus singulier?

En résultat, le peuple prit une nouvelle confiance dans la puissance de

Samuel, et c'était là ce que voulait ce _roi ecclésiastique_ pour ne pas

perdre la tutelle de son _lieutenant royal_.

§ X.

Brouillerie et rupture de Samuel avec Saül.--Ses motifs probables.

A cette époque Saül devait être un homme âgé, pour le moins, de quarante

ans; car dans la guerre des Philistins qui va éclater tout à l'heure,

son fils Jonathas se montre un guerrier déja capable de faits d'armes

hardis et brillants. Comment se fait-il donc que le texte hébreu et

toutes ses versions nous disent que Saül était âgé d'_un an_ quand il

régna? Les interprètes ont voulu corriger cela par diverses subtilités;

il n'est à cette erreur qu'une bonne solution. Le texte hébreu ne porte

point le mot _un_, il dit sèchement: _Saül était âgé de... an_; il est

clair que dans le manuscrit premier, source des autres, le nombre est

resté en blanc, parce que l'auteur (présumé Esdras) oublia ou ne put

établir le nombre, et la preuve ou l'indice de ce fait est que la

version grecque présumée faite sur ce manuscrit a totalement supprimé

l'article. Je reviens à Saül.

Il fut naturel à ce nouveau roi d'être enflé de son premier et brillant

succès, de sa subite et haute fortune: aussi le voit-on très-peu de

temps après cette assemblée, déclarer la guerre aux Philistins; divers

incidents mentionnés donnent lieu de soupçonner que ce fut contre l'avis

de Samuel, et que de là, naquit entre eux cette mésintelligence que nous

allons voir éclater. Samuel put, avec raison, représenter à Saül «que

les Philistins étaient puissants, aguerris, redoutables; que leur

commerce maritime, rival de celui des Sidoniens et des Tyriens[58], leur

donnait des moyens d'industrie supérieurs à ceux des Hébreux; que

ceux-ci, quoique laissés en paix sous sa judicature, n'étaient cependant

pas en état complet d'indépendance ni de résistance puisqu'ils n'avaient

pas même la liberté d'avoir des forgerons (chap. XIII, v. 19) pour

fabriquer leurs faux, leurs socs de char et à plus forte raison des

lances[59], que le mieux était de temporiser.»

Tout cela était vrai et sage: Saül passa outre; il était plein de

confiance dans l'ardeur du peuple; il put répondre aussi que Dieu

bienveillant y pourvoirait comme au temps de Gédéon et de Jephté.--Il

choisit trois mille hommes pour rester sur pied avec lui, il renvoie le

reste: sur cette élite, il donne mille hommes à son fils Jonathas;

bientôt ce jeune homme attaque un poste de Philistins qui crient aux

armes, et se rassemblent; Saül les voyant nombreux appelle tous les

Hébreux. Selon l'historien, les Philistins déploient trente mille chars

de guerre, six mille cavaliers et une multitude de piétons pareille au

sable de la mer; nous demandons qui a compté ces chars et ces cavaliers;

en outre il y a ici une invraisemblance choquante, car tout le

territoire des Philistins n'était pas de plus de cent lieues carrées,

qui ne comportent pas plus de deux cent mille têtes d'habitans: l'on

nous supposerait ici plus de cent mille guerriers; c'est une chose

tout-à-fait remarquable que les nombres soient généralement enflés dans

les livrés juifs à un degré hors de croyance et presque toujours en

nombres ronds par décimales.

La peur saisit les Hébreux; ces paysans (à la mode des Druzes) se

dispersèrent et furent se cacher dans les montagnes et les cavernes:

Saül se trouva dans un très-grand embarras; il invoqua Samuel: celui-ci

lui répondit d'attendre sept jours (il voulait voir comment cela

tournerait); pendant ce temps le peuple continue de déserter. Saül,

croyant que le succès dépendait surtout du sacrifice propitiatoire, en

ordonna les préparatifs; et parce qu'il vit l'ennemi prêt à l'attaquer

sans que Samuel fût arrivé, il se décida à faire lui-même le sacrifice

qui était l'attribut du prêtre. Enfin Samuel arrive: «Qu'avez-vous

fait!» dit-il à Saül. Ce roi lui explique ses motifs. Samuel lui répond:

«Vous avez agi comme un insensé; vous n'avez point observé les ordres

que vous a donnés Dieu; il avait établi votre règne pour toujours:

maintenant votre règne ne s'affermira point; Dieu a cherché un homme

selon son cœur; il l'a établi chef sur son peuple,» et Samuel s'en

alla.

Une telle conduite, un changement si brusque, n'ont pu avoir lieu sans

de graves motifs; il faut nécessairement supposer qu'il s'était passé

entre eux quelque dissentiment, quelque contestation grave du genre que

j'ai indiqué, et cependant cela ne suffirait pas encore pour expliquer

un parti si décidé, pour justifier tant d'orgueil et tant d'insolence:

j'aperçois un autre motif: la suite des actions publiques et privées de

Saül mettra en évidence qu'il fut attaqué d'une maladie nerveuse, dont

les symptômes sont ceux de l'épilepsie: ne serait-ce pas que ce genre de

maladie si fâcheux en lui-même, étant ordinairement tenu caché, Samuel

n'en eut point connaissance quand il choisit Saül, mais que l'ayant

ensuite connu, il se sentit pris en défaut devant l'opinion publique,

devant ses propres ennemis, et qu'alors il chercha l'occasion et le

moyen de se dédire pour se redresser? Il n'en est pas moins vrai qu'ici

sa conduite est méchante et blâmable en ce qu'elle détruit la confiance

du peuple en son chef et l'encourage à le déserter pour ouvrïr le pays à

l'ennemi.

Ce prêtre a cru toute victoire impossible, et en immolant son protégé

vaincu, il a voulu se ménager des capitulations personnelles avec ses

ennemis intérieurs et étrangers.

Le sort trompa ses calculs: «Saül resté seul avec six cents hommes

déterminés comme lui, ne perd point courage; il prend poste devant le

camp ennemi en prohibant toute attaque. Quelques jours se passent: son

fils Jonathas se dérobe à son insu (probablement de nuit) suivi d'un

seul écuyer[60]; il se présente à un poste philistin, situé sur un roc

escarpé; il est pris pour un transfuge hébreu tel qu'il en était arrivé

un grand nombre depuis deux jours; il grimpe avec son écuyer; ils sont

accueillis, et à l'instant tous deux frappent avec tant d'audace et de

bonheur qu'ils étendent morts vingt guerriers sur un demi-arpent de

terre: la confusion et la peur se répandent dans le camp, les Philistins

se croient trahis, soit les uns par les autres, soit par les transfuges

hébreux: on se bat d'homme à homme; Saül averti par le bruit, accourt

avec son monde, la déroute devient complète: emporté par son bouillant

courage, ce roi proclame l'imprudente défense de rien manger avant

d'avoir fini le jour à tuer et à poursuivre. Son fils, qui l'ignore,

rafraîchit sa soif d'un peu de miel; le père veut l'immoler à son

serment (comme Jephté), mais le peuple s'y oppose et sauve Jonathas.»

Voilà une seconde victoire du nouveau roi; mais celle-ci arrivée contre

toute attente, dut déconcerter Samuel; aussi ne le voit-on point se

montrer sur la scène; les Philistins vaincus rentrèrent chez eux. Il

paraît qu'une trève fut admise, puisque l'historien ne parle plus de

guerre de ce côté; il spécifie au contraire que Saül tourna ses armes

contre d'autres peuples: «qu'il attaqua, l'un après l'autre, les

Moabites, les Ammonites, les Iduméens, les rois syriens de Sobah (au

Nord et par delà Damas), et que ce ne fut qu'ensuite qu'il revint contre

les Philistins et les Amalekites:» partout il fut heureux et vainqueur.

On sent que ces diverses guerres prirent plusieurs années, et pour le

moins, chacune d'elles une campagne: aussi, le narrateur semble-t-il

terminer là son histoire en dénombrant et nommant les femmes qu'épousa

Saül, les enfants qu'il eut de chacune d'elles, les hommes qu'il établit

commandants de sa garde et généraux de ses troupes.

A la manière dont est terminé ce chapitre, un lecteur, habitué au style

de ces livres, croirait que l'histoire de Saül est réellement finie, car

leur formule ordinaire pour clore l'histoire des autres rois est

également de recenser leurs femmes, leurs enfants et les personnages

marquants de leur règne; et cependant le chapitre 15 qui est le suivant,

semble commencer une autre portion du règne de Saül contenant

spécialement les détails de la consécration et substitution de David à

dater d'une scène de rupture finale qui eut lieu entre le roi et

Samuel.

Ne serait-ce pas que le rédacteur final présumé Esdras, en compilant les

mémoires originaux écrits par _Samuel_, _Nathan_ et _Gad_ selon le

témoignage des Paralipomènes, chapitre 29, aurait cousu leurs récits

l'un à l'autre sans beaucoup de soins, comme ont fait, en général, les

anciens? Nous verrons la preuve de cette idée se reproduire dans la

_présentation de David à Saül_.

§ XI.

Destitution du roi Saül par le prêtre Samuel.

Quoi qu'il en soit, plusieurs années, peut-être huit ou dix se passent

pendant les guerres de Saül, sans qu'il soit question de Samuel. Sans

doute les succès et la popularité du roi en imposèrent au prophète.

Enfin, il reparaît sur la scène; il a cherché une occasion favorable à

ses vues: il vient trouver Saül; il débute par lui rappeler qu'il _l'a

sacré roi_: c'est déja lui intimer l'obéissance à ce qu'il va lui dire,

ne fût-ce que par un sentiment de gratitude: Puis voici, lui dit-il, ce

qu'ordonne aujourd'hui Dieu qui m'ordonna autrefois de vous sacrer.

«Je me suis rappelé ce qu'a fait le peuple d'Amalek contre mon peuple à

sa sortie d'Égypte.» (Il y avait de cela quatre cents ans; Amalek

s'était opposé au passage des Hébreux et en avait tué plusieurs.) «Allez

maintenant, frappez Amalek; détruisez tout ce qui lui appartient;

n'épargnez rien, vous tuerez hommes, femmes, enfants, bœufs, agneaux,

chameaux, ânes.»

Qui ne frissonne à un tel récit? faire parler Dieu pour exterminer une

nation à cause d'une querelle de _quatre cents ans_ de date, dans

laquelle les Hébreux étaient agresseurs, car ils voulaient forcer le

passage sur le territoire d'Amaleck.

Mais ici quel est le but de Samuel? Il a un dessein en vue; il lui faut

une occasion pour l'exécuter: quelque rapine récente des Bedouins

amalekites aura aigri le peuple juif: Samuel y a vu un motif de guerre

populaire, il le saisit.

Saül forme une armée; le texte hébreu y compte dix mille hommes de Juda,

deux cent mille piétons, sans doute des autres tribus, le texte grec dit

quatre cent mille hommes de l'un et trente mille de l'autre[61].

Pourquoi ces contradictions? pourquoi ces absurdités? car c'en est une

que deux cent mille hommes pour faire un coup de main de surprise contre

une petite tribu de Bedouins. «Saül part, il surprend les Amalekites

dans le désert; il tue tout ce qui lui tombe sous la main, saisit leur

roi vivant, le garde avec une élite de bestiaux et de butin; revient

triomphant au _Mont-Carmel_, descend à Galgala, où est un autel, et se

prépare à faire un sacrifice pour offrir à Dieu, dit le texte, ce qu'il

y a de _meilleur_ eh son butin; c'est-à-dire les _dépouilles opimes_

selon les rites grec et romain. Samuel arrive; or, nous dit l'historien,

Dieu avait parlé à Samuel (pendant la nuit) et lui avait dit: Je me

repens d'avoir fait Saül roi, car il s'est détourné de moi et n'a pas

suivi mes ordres; et Samuel, effrayé, avait crié à Dieu toute la nuit.»

Encore une apparition, un colloque, un repentir de Dieu! Pensez-vous que

nos nègres et nos sauvages pussent entendre de tels contes sans rire?

Les Juifs digèrent tout; ils ne demandent à Samuel aucune preuve; lui

seul pourtant est témoin; lui seul peut avoir écrit de tels détails; il

est ici auteur, acteur, juge et partie; reste à savoir qui veut être

juif pour le croire sur sa parole.

Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse. · 第 11 / 22 段