tout simplement le tableau de ce qui se passait chez les peuples voisins
qui avaient des rois; c'est une esquisse instructive de l'état civil et
politique, même militaire de ce temps-là, où nous voyons les chars, les
esclaves, les eunuques, les dîmes, les cultures de diverses espèces, les
compagnies et bataillons de mille et de cinquante, etc., comme dans les
temps postérieurs; mais tels étaient les maux résultants du régime
_théocratique_, c'est-à-dire du gouvernement par les prêtres, sous le
manteau de Dieu, que les Hébreux lui préférèrent le _despotisme_
militaire concentré dans la personne d'un seul homme qui, à l'intérieur,
eût le pouvoir de maintenir la paix, et qui, à l'extérieur, eût celui de
repousser les agressions, les oppressions étrangères: il faut nous en
rapporter à eux pour croire que de leur part ce ne fut pas une
résolution si déraisonnable d'insister comme ils le firent, et de forcer
le prêtre Samuel à constituer une royauté[57].
Si ce prêtre eût été un homme équitable, il eût, en établissant les
droits de roi, constitué aussi la balance de ses devoirs qui composent
les droits du peuple; il lui eût imposé, comme il se pratiquait en
Égypte, les devoirs de la tempérance en toutes choses, de l'abstinence
du luxe, de la répression de ses passions, de la surveillance de ses
agents, de la haine de ses flatteurs, de la fermeté à punir, de
l'impartialité à juger entre les opinions et les sectes de ses sujets,
etc., etc. Mais le prêtre Samuel, irrité de se voir arracher le sceptre
qu'avait conquis sa fourberie, en aiguisa la pointe pour en faire, dans
les mains de son successeur, une _lance_ ou un _harpon_.
Le plus fâcheux de cette affaire fut que Saül, de son côté, ne se trouva
point doué d'assez de moyens, d'assez d'esprit pour contre-miner ce
perfide protecteur: il l'eût pu, en feignant de se tenir strictement à
ses ordres, en l'obligeant de les expliquer nettement, pour rejeter sur
lui les échecs qui en eussent résulté, et pour avoir lui-même devant le
peuple le mérite des succès qu'il eût obtenus en s'en écartant. David, à
sa place, n'y eût pas manqué; mais Saül fut tout uniment un brave
guerrier, qui, ne se doutant pas de la politique des temples, devint la
dupe et la victime d'un machiavélisme consommé. L'art exista long-temps
avant que l'Italie en eût écrit les préceptes. J'allais oublier une
dernière remarque, importante sous plusieurs rapports: elle m'est
suggérée par le contraste frappant que je trouve entre la _doctrine_ de
Samuel et celle de Moïse _sur la royauté_.
Nous venons de voir que, selon _Samuel_, le _mashfat_ ou _statut_ royal
est un _pur_ et _dur_ despotisme, une vraie _tyrannie_; selon _Moïse_,
c'est tout autre chose. Pour s'en convaincre il suffit de lire ses
préceptes consignés au 17e chapitre du Deutéronome, v. 14 et
suivants. Le texte dit littéralement: «Quand vous serez entrés dans la
terre que _Iehouh, votre Dieu_, vous a donnée, et que vous la posséderez
et l'habiterez, et que vous direz: _Je veux établir sur moi un roi comme
tous les peuples qui m'environnent_,--vous établirez celui que choisira
_Iehouh_, votre Dieu;--vous le prendrez parmi vos _frères_ (_juifs_);
vous ne prendrez point un étranger, qui n'est point votre _frère_;--et
(ce roi) ne possédera point une _multitude_ de chevaux; il ne fera point
retourner le peuple en Égypte pour avoir plus de chevaux; il ne se
donnera point une multitude d'épouses; son cœur ne _déviera_
point..... Il _n'entassera_ point de trésors en or et en argent; et
lorsqu'il s'assiéra sur le trône, il _écrira_ pour lui-même un _double_
de la loi (copié) sur le livre qui est _devant_ les prêtres lévites;--et
cette copie restera entre ses mains; il la lira tous les jours de sa vie
pour apprendre à craindre _Iehouh_ son Dieu, et pour pratiquer tous ses
préceptes.»
Quelle différence entre ce _statut_ de Moïse et celui de Samuel! Notez
bien ces mots: Le roi sera un de vos _frères_, un homme tout simplement
comme chacun de vous; et il _sera soumis à toutes les lois_ qui
gouvernent la nation! Comment se fait-il que Samuel n'ait pas intimé,
pas insinué un seul mot d'une ordonnance si précise, si radicale du
législateur? Comment personne n'en a-t-il fait la moindre mention?
Est-ce que la loi de _Moïse_ était ignorée, oubliée? Est-ce que par
hasard cet article, du moins, n'y était pas encore inséré? Des soupçons
raisonnables peuvent s'élever à cet égard.--D'habiles critiques ont déja
remarqué que, dans le Pentateuque, plus de trente passages sont
manifestement postérieurs à Moïse, et _postérieurs_ de plusieurs
siècles: de ce nombre est le terme _nabia_, employé pour dire
_prophète_, lequel, de l'aveu de l'historien des rois, n'a été substitué
que très-tard au mot _rah_ (_voyant_), usité par conséquent au temps de
Moïse: or, dans tout le _Pentateuque_ on n'emploie que le mot _nabia_:
dont cet ouvrage serait tardif.
De plus, ce qui est dit ici, «ne pas posséder une _multitude de
chevaux_; ne pas se donner une multitude de _femmes_; ne pas entasser
des trésors d'or et d'argent; ne pas laisser dévier son cœur (des
voies d'_Iehouh_),» est une allusion si directe aux _péchés de Salomon_,
qu'il en résulte une preuve additionnelle de posthumité: par surcroît,
ces mots, _quand vous posséderez la terre_ (promise) et que vous direz:
«_Je veux établir_ sur moi un roi comme tous les autres peuples;» ces
mots, dis-je, sont tellement la peinture de ce qui est arrivé sous
Samuel, que l'on a droit de les prendre pour un récit historique,
métamorphosé après coup en prophétie. Qui jamais a fait mention d'aucun
roi juif _ayant copié de sa main la loi_, à moins que ce ne soit celui
qui eut pour régent et tuteur un grand-prêtre, de la part de qui un tel
ordre vient admirablement bien (Helqiah)? Si ce fut un précepte de
Moïse, comment fut-il textuellement oublié par Samuel même, prophète et
grand-juge? Ne sont-ce pas-là autant d'arguments puissants en faveur de
ceux qui soutiennent que le Pentateuque est une composition tardive, et
peu antérieure à la captivité de Babylone? et que le fond des
chroniques, sur divers points et sur diverses époques, conserve plus
réellement le caractère de l'antiquité? Je viens à mon sujet.
Après l'installation du nouveau roi, chacun retourne à son village, à
ses champs. Bientôt le roi des Ammonites prend les armes, et vient
assiéger la ville de _Jabès_ à l'orient du Jourdain. Les habitants
hébreux offrent de se rendre, de payer tribut. Ce roi ne veut les
recevoir à composition qu'en leur crevant à tous l'œil droit, pour
les livrer, dit-il, à l'opprobre et au mépris d'Israël. Ces malheureux
dépêchent à leurs frères d'Israël des députés que l'on conduit à Saül;
on le trouve ramenant du labourage sa charrue attelée de deux bœufs
(vive peinture des mœurs du temps); Saül est saisi de colère (le
narrateur appelle cela l'esprit de Dieu), il coupe ses deux bœufs en
morceaux qu'il envoie par tout Israël, avec ces paroles: «Quiconque ne
viendra pas de suite rejoindre Saül, ses bœufs seront traités de la
sorte.»
Le moyen fut efficace; tout Israël se rassembla, _comme un homme_, dit
le texte; ici l'hebreu dit 30,000 hommes de Juda, et 300,000 des onze
tribus; le grec au contraire: 70,000 de Juda, 600,000 du reste. De
telles variantes, qui sont très-répétées, montrent le crédit que
méritent ces livres au moral, quand le matériel est ainsi traité.
D'après le grec, en comptant six têtes pour fournir un homme de guerre,
ce serait plus de trois millions d'habitants sur un territoire de 900
lieues carrées au plus, par conséquent plus de 3000 ames par lieue
carrée, ce qui est contre toute vraisemblance. Le plus raisonnable est,
nombre moyen, peut-être 20,000 pris par élite pour un coup de main qui
demandait surtout de la rapidité. Saül part comme un trait; il arrive à
la pointe du jour (sans doute le sixième), et fond sur le camp des
Ammonites, qui, habitués aux lenteurs fédérales des Juifs, n'attendaient
rien de tel; il les surprend, les écrase et délivre la ville. Le peuple,
charmé de ce début, le porte aux nues et propose à Samuel de _tuer ceux
qui ne l'avaient point reconnu et salué roi_. Saül, brave, et par cette
raison généreux, s'y oppose. Ce jour-là, Samuel satisfait, ordonne qu'il
y ait un autre assemblée générale à Galgala, pour y renouveler
l'installation; cela fut fait.
Pourquoi cette seconde cérémonie? Est-ce afin de donner aux opposants,
aux mécontents, le moyen de se rallier à la majorité du peuple et
d'étouffer un schisme qui eut plus de partisans qu'on ne l'indique; car
nous en reverrons la trace, lors de la prochaine guerre des Philistins,
dans le camp desquels se trouvèrent beaucoup d'émigrés hébreux, portant
les armes contre le parti de Samuel et de Saül.
Voilà un premier motif apparent, déja habile; mais nous allons découvrir
que Samuel, toujours profond et plein d'embûches, en eut un autre
_secret_, puisé dans son intérêt et son caractère.
Le texte nous dit, chap. XII, que l'assemblée étant formée, Samuel
debout devant tout le peuple fit une harangue dont la substance est que,
«il a géré les affaires avec une entière intégrité; qu'il n'a pris le
bœuf ni l'âne de personne; qu'il n'a opprimé, persécuté aucun
habitant; qu'il n'a point reçu de présents de séduction, et cependant,
laisse-t-il entendre, _vous m'avez forcé de mettre un roi à ma place_.»
Il attribue ce reproche à Dieu; mais _Dieu_, c'est lui.--Or, comme par
la nature du régime royal tel qu'il l'a dépeint, Saül ne pouvait manquer
de faire des vexations de ce genre, il en résulte à son détriment un
contraste qui, en ce moment même, tend à diminuer le crédit qu'il venait
d'acquérir, et qui met en évidence la jalousie qu'en avait conçue
Samuel.
Ce prêtre insista sur l'idée que Dieu avait jusque-là gouverné la
nation par des élus spéciaux tels que Moïse, Aaron, Sisara, Gédéon,
Jephté, etc., et que le peuple, rebelle aujourd'hui, voulait se
gouverner de lui-même par des hommes de son propre choix; or, comme ce
nouveau système enlevait le pouvoir suprême et arbitraire à la caste des
prêtres dont Samuel s'était rendu le chef, on voit d'où lui vient le
profond dépit qu'il en conserve; en même temps que l'on voit l'arrogance
sacrilége de ce caractère sacerdotal qui s'établit de son chef
interprète et représentant de la Divinité sur la terre.
Ici le narrateur (prêtre aussi) a joint une circonstance remarquable:
«Vous voyez, dit Samuel au peuple, que nous sommes dans le temps de la
moisson (c'est-à-dire à la fin de juin et aux premiers jours de
juillet); eh bien! j'invoquerai Dieu, et il me donnera réponse par la
voix du tonnerre et par la pluie, et vous connaîtrez votre péché de
désobéissance. Or il survint du tonnerre et de la pluie, et le peuple
fut saisi d'effroi; il connut son péché, il demanda pardon à Samuel qui
(généreusement) répondit qu'il ne cesserait néanmoins jamais de prier
Dieu pour eux, etc.»
C'est fort bien: mais sur ce récit, nous avons droit de dire d'abord, où
sont les témoins? Qui a vu cela? Qui nous le dit? Un narrateur de
seconde main: fut-il témoin? il est le seul, il est partial; et
d'ailleurs une foule de faits ou de récits semblables se trouvent chez
les Grecs, chez les Romains, chez tous les Barbares anciens, et alors il
faut croire que leurs _voyants_, que leurs _devins_ eurent aussi le don
des prodiges; mais admettons le récit et le fait: nous avons encore le
droit de dire que Samuel, plus habile en toutes choses morales et
physiques que son peuple de paysans superstitieux, avait vu les indices
précurseurs d'un orage, qui d'ailleurs n'est pas chose rare à cette
époque de l'année. Moi-même, voyageur, n'en ai-je pas vu aux derniers
jours de décembre où le cas est bien plus singulier?
En résultat, le peuple prit une nouvelle confiance dans la puissance de
Samuel, et c'était là ce que voulait ce _roi ecclésiastique_ pour ne pas
perdre la tutelle de son _lieutenant royal_.
§ X.
Brouillerie et rupture de Samuel avec Saül.--Ses motifs probables.
A cette époque Saül devait être un homme âgé, pour le moins, de quarante
ans; car dans la guerre des Philistins qui va éclater tout à l'heure,
son fils Jonathas se montre un guerrier déja capable de faits d'armes
hardis et brillants. Comment se fait-il donc que le texte hébreu et
toutes ses versions nous disent que Saül était âgé d'_un an_ quand il
régna? Les interprètes ont voulu corriger cela par diverses subtilités;
il n'est à cette erreur qu'une bonne solution. Le texte hébreu ne porte
point le mot _un_, il dit sèchement: _Saül était âgé de... an_; il est
clair que dans le manuscrit premier, source des autres, le nombre est
resté en blanc, parce que l'auteur (présumé Esdras) oublia ou ne put
établir le nombre, et la preuve ou l'indice de ce fait est que la
version grecque présumée faite sur ce manuscrit a totalement supprimé
l'article. Je reviens à Saül.
Il fut naturel à ce nouveau roi d'être enflé de son premier et brillant
succès, de sa subite et haute fortune: aussi le voit-on très-peu de
temps après cette assemblée, déclarer la guerre aux Philistins; divers
incidents mentionnés donnent lieu de soupçonner que ce fut contre l'avis
de Samuel, et que de là, naquit entre eux cette mésintelligence que nous
allons voir éclater. Samuel put, avec raison, représenter à Saül «que
les Philistins étaient puissants, aguerris, redoutables; que leur
commerce maritime, rival de celui des Sidoniens et des Tyriens[58], leur
donnait des moyens d'industrie supérieurs à ceux des Hébreux; que
ceux-ci, quoique laissés en paix sous sa judicature, n'étaient cependant
pas en état complet d'indépendance ni de résistance puisqu'ils n'avaient
pas même la liberté d'avoir des forgerons (chap. XIII, v. 19) pour
fabriquer leurs faux, leurs socs de char et à plus forte raison des
lances[59], que le mieux était de temporiser.»
Tout cela était vrai et sage: Saül passa outre; il était plein de
confiance dans l'ardeur du peuple; il put répondre aussi que Dieu
bienveillant y pourvoirait comme au temps de Gédéon et de Jephté.--Il
choisit trois mille hommes pour rester sur pied avec lui, il renvoie le
reste: sur cette élite, il donne mille hommes à son fils Jonathas;
bientôt ce jeune homme attaque un poste de Philistins qui crient aux
armes, et se rassemblent; Saül les voyant nombreux appelle tous les
Hébreux. Selon l'historien, les Philistins déploient trente mille chars
de guerre, six mille cavaliers et une multitude de piétons pareille au
sable de la mer; nous demandons qui a compté ces chars et ces cavaliers;
en outre il y a ici une invraisemblance choquante, car tout le
territoire des Philistins n'était pas de plus de cent lieues carrées,
qui ne comportent pas plus de deux cent mille têtes d'habitans: l'on
nous supposerait ici plus de cent mille guerriers; c'est une chose
tout-à-fait remarquable que les nombres soient généralement enflés dans
les livrés juifs à un degré hors de croyance et presque toujours en
nombres ronds par décimales.
La peur saisit les Hébreux; ces paysans (à la mode des Druzes) se
dispersèrent et furent se cacher dans les montagnes et les cavernes:
Saül se trouva dans un très-grand embarras; il invoqua Samuel: celui-ci
lui répondit d'attendre sept jours (il voulait voir comment cela
tournerait); pendant ce temps le peuple continue de déserter. Saül,
croyant que le succès dépendait surtout du sacrifice propitiatoire, en
ordonna les préparatifs; et parce qu'il vit l'ennemi prêt à l'attaquer
sans que Samuel fût arrivé, il se décida à faire lui-même le sacrifice
qui était l'attribut du prêtre. Enfin Samuel arrive: «Qu'avez-vous
fait!» dit-il à Saül. Ce roi lui explique ses motifs. Samuel lui répond:
«Vous avez agi comme un insensé; vous n'avez point observé les ordres
que vous a donnés Dieu; il avait établi votre règne pour toujours:
maintenant votre règne ne s'affermira point; Dieu a cherché un homme
selon son cœur; il l'a établi chef sur son peuple,» et Samuel s'en
alla.
Une telle conduite, un changement si brusque, n'ont pu avoir lieu sans
de graves motifs; il faut nécessairement supposer qu'il s'était passé
entre eux quelque dissentiment, quelque contestation grave du genre que
j'ai indiqué, et cependant cela ne suffirait pas encore pour expliquer
un parti si décidé, pour justifier tant d'orgueil et tant d'insolence:
j'aperçois un autre motif: la suite des actions publiques et privées de
Saül mettra en évidence qu'il fut attaqué d'une maladie nerveuse, dont
les symptômes sont ceux de l'épilepsie: ne serait-ce pas que ce genre de
maladie si fâcheux en lui-même, étant ordinairement tenu caché, Samuel
n'en eut point connaissance quand il choisit Saül, mais que l'ayant
ensuite connu, il se sentit pris en défaut devant l'opinion publique,
devant ses propres ennemis, et qu'alors il chercha l'occasion et le
moyen de se dédire pour se redresser? Il n'en est pas moins vrai qu'ici
sa conduite est méchante et blâmable en ce qu'elle détruit la confiance
du peuple en son chef et l'encourage à le déserter pour ouvrïr le pays à
l'ennemi.
Ce prêtre a cru toute victoire impossible, et en immolant son protégé
vaincu, il a voulu se ménager des capitulations personnelles avec ses
ennemis intérieurs et étrangers.
Le sort trompa ses calculs: «Saül resté seul avec six cents hommes
déterminés comme lui, ne perd point courage; il prend poste devant le
camp ennemi en prohibant toute attaque. Quelques jours se passent: son
fils Jonathas se dérobe à son insu (probablement de nuit) suivi d'un
seul écuyer[60]; il se présente à un poste philistin, situé sur un roc
escarpé; il est pris pour un transfuge hébreu tel qu'il en était arrivé
un grand nombre depuis deux jours; il grimpe avec son écuyer; ils sont
accueillis, et à l'instant tous deux frappent avec tant d'audace et de
bonheur qu'ils étendent morts vingt guerriers sur un demi-arpent de
terre: la confusion et la peur se répandent dans le camp, les Philistins
se croient trahis, soit les uns par les autres, soit par les transfuges
hébreux: on se bat d'homme à homme; Saül averti par le bruit, accourt
avec son monde, la déroute devient complète: emporté par son bouillant
courage, ce roi proclame l'imprudente défense de rien manger avant
d'avoir fini le jour à tuer et à poursuivre. Son fils, qui l'ignore,
rafraîchit sa soif d'un peu de miel; le père veut l'immoler à son
serment (comme Jephté), mais le peuple s'y oppose et sauve Jonathas.»
Voilà une seconde victoire du nouveau roi; mais celle-ci arrivée contre
toute attente, dut déconcerter Samuel; aussi ne le voit-on point se
montrer sur la scène; les Philistins vaincus rentrèrent chez eux. Il
paraît qu'une trève fut admise, puisque l'historien ne parle plus de
guerre de ce côté; il spécifie au contraire que Saül tourna ses armes
contre d'autres peuples: «qu'il attaqua, l'un après l'autre, les
Moabites, les Ammonites, les Iduméens, les rois syriens de Sobah (au
Nord et par delà Damas), et que ce ne fut qu'ensuite qu'il revint contre
les Philistins et les Amalekites:» partout il fut heureux et vainqueur.
On sent que ces diverses guerres prirent plusieurs années, et pour le
moins, chacune d'elles une campagne: aussi, le narrateur semble-t-il
terminer là son histoire en dénombrant et nommant les femmes qu'épousa
Saül, les enfants qu'il eut de chacune d'elles, les hommes qu'il établit
commandants de sa garde et généraux de ses troupes.
A la manière dont est terminé ce chapitre, un lecteur, habitué au style
de ces livres, croirait que l'histoire de Saül est réellement finie, car
leur formule ordinaire pour clore l'histoire des autres rois est
également de recenser leurs femmes, leurs enfants et les personnages
marquants de leur règne; et cependant le chapitre 15 qui est le suivant,
semble commencer une autre portion du règne de Saül contenant
spécialement les détails de la consécration et substitution de David à
dater d'une scène de rupture finale qui eut lieu entre le roi et
Samuel.
Ne serait-ce pas que le rédacteur final présumé Esdras, en compilant les
mémoires originaux écrits par _Samuel_, _Nathan_ et _Gad_ selon le
témoignage des Paralipomènes, chapitre 29, aurait cousu leurs récits
l'un à l'autre sans beaucoup de soins, comme ont fait, en général, les
anciens? Nous verrons la preuve de cette idée se reproduire dans la
_présentation de David à Saül_.
§ XI.
Destitution du roi Saül par le prêtre Samuel.
Quoi qu'il en soit, plusieurs années, peut-être huit ou dix se passent
pendant les guerres de Saül, sans qu'il soit question de Samuel. Sans
doute les succès et la popularité du roi en imposèrent au prophète.
Enfin, il reparaît sur la scène; il a cherché une occasion favorable à
ses vues: il vient trouver Saül; il débute par lui rappeler qu'il _l'a
sacré roi_: c'est déja lui intimer l'obéissance à ce qu'il va lui dire,
ne fût-ce que par un sentiment de gratitude: Puis voici, lui dit-il, ce
qu'ordonne aujourd'hui Dieu qui m'ordonna autrefois de vous sacrer.
«Je me suis rappelé ce qu'a fait le peuple d'Amalek contre mon peuple à
sa sortie d'Égypte.» (Il y avait de cela quatre cents ans; Amalek
s'était opposé au passage des Hébreux et en avait tué plusieurs.) «Allez
maintenant, frappez Amalek; détruisez tout ce qui lui appartient;
n'épargnez rien, vous tuerez hommes, femmes, enfants, bœufs, agneaux,
chameaux, ânes.»
Qui ne frissonne à un tel récit? faire parler Dieu pour exterminer une
nation à cause d'une querelle de _quatre cents ans_ de date, dans
laquelle les Hébreux étaient agresseurs, car ils voulaient forcer le
passage sur le territoire d'Amaleck.
Mais ici quel est le but de Samuel? Il a un dessein en vue; il lui faut
une occasion pour l'exécuter: quelque rapine récente des Bedouins
amalekites aura aigri le peuple juif: Samuel y a vu un motif de guerre
populaire, il le saisit.
Saül forme une armée; le texte hébreu y compte dix mille hommes de Juda,
deux cent mille piétons, sans doute des autres tribus, le texte grec dit
quatre cent mille hommes de l'un et trente mille de l'autre[61].
Pourquoi ces contradictions? pourquoi ces absurdités? car c'en est une
que deux cent mille hommes pour faire un coup de main de surprise contre
une petite tribu de Bedouins. «Saül part, il surprend les Amalekites
dans le désert; il tue tout ce qui lui tombe sous la main, saisit leur
roi vivant, le garde avec une élite de bestiaux et de butin; revient
triomphant au _Mont-Carmel_, descend à Galgala, où est un autel, et se
prépare à faire un sacrifice pour offrir à Dieu, dit le texte, ce qu'il
y a de _meilleur_ eh son butin; c'est-à-dire les _dépouilles opimes_
selon les rites grec et romain. Samuel arrive; or, nous dit l'historien,
Dieu avait parlé à Samuel (pendant la nuit) et lui avait dit: Je me
repens d'avoir fait Saül roi, car il s'est détourné de moi et n'a pas
suivi mes ordres; et Samuel, effrayé, avait crié à Dieu toute la nuit.»
Encore une apparition, un colloque, un repentir de Dieu! Pensez-vous que
nos nègres et nos sauvages pussent entendre de tels contes sans rire?
Les Juifs digèrent tout; ils ne demandent à Samuel aucune preuve; lui
seul pourtant est témoin; lui seul peut avoir écrit de tels détails; il
est ici auteur, acteur, juge et partie; reste à savoir qui veut être
juif pour le croire sur sa parole.