générale et de crédulité rustique, le peuple hébreu partageait avec les
Grecs d'Homère, avec les Romains de Numa, avec tous les peuples de
l'antiquité, la ferme croyance aux _devins_, aux _diseurs_ d'oracles et
de bonne aventure, et que Samuel fut un de ces _devins-là_. Nos
biblistes s'efforcent vainement d'imaginer des différences entre la
divination des Juifs et celle des Païens[47]; ce sont des subtilités
sans fondement. Les mœurs tant religieuses que civiles furent les
mêmes; les livres des Juifs en fournissent la preuve à chaque page,
jusque dans le reproche perpétuel d'idolâtrie qui leur est fait par
leurs propres écrivains; oui, cette manie de connaître l'avenir, qui est
dans le cœur humain, cet art fripon de s'en prévaloir pour se faire
des rentes sur la crédulité, sont des maladies épidémiques qui n'ont pas
cessé de régner dans toute l'antiquité. Voyez le tableau que Cicéron en
trace dans son curieux livre de la _Divination_; voyez comment, sous le
nom d'_Atticus_, il nous dépeint, non le bas peuple seulement, mais les
gouvernants, les philosophes entêtés de cette croyance, et la soutenant
d'un appareil d'arguments qui ébranlerait encore aujourd'hui bien des
gens qui s'en moquent; et comment cette croyance n'eût-elle pas domine
dans les temps passés, lorsque de nos jours, au milieu de nos sciences
et des nombreuses classes d'hommes éclairés qui résultent du moderne
système social, elle n'est pas éteinte et se retrouve encore dans les
campagnes de l'Italie, de la Suisse, de la France même où l'on consulte
le _sorcier_; lorsque les villes sont remplies de tireurs de cartes, et
qu'au sein même des capitales il n'a cessé d'exister des devins et des
devineresses, des _voyants_ mâles et femelles, consultés par les
bourgeois comme par les artisans, par les riches comme par les pauvres,
par les gens d'église même comme par les laïques[48].
Il ne faut donc pas s'étonner que chez les montagnards juifs cette
croyance ait été générale, habituelle et même autorisée; car ou voit
leur roi Saül consulter une femme devineresse, une vraie pythie
delphique (chap. 28), pour lui faire apparaître Samuel. Du temps de
Jérémie, le roi Josias et les prêtres vont consulter la devineresse
_Holdah_. Ce serait un utile et curieux travail en ce temps-ci de
traiter de nouveau et à fond le sujet des devins, des oracles, des
revenants, des esprits aériens, sujet que dans le siècle dernier des
savants tels que le hollandais Van-Dale et le français Fontenelle[49]
n'ont pu qu'effleurer; il en résulterait sur les procédés des anciens
serviteurs et agents des temples, sur le système de fourberie
généralement adopté par les ministres des cultes de toute secte, un jour
de reflet dont le siècle présent, malgré son orgueil, éprouve encore le
besoin. Mais je ne veux pas perdre de vue mon sujet; je reviens à Saül
et à son valet, en chemin pour consulter le _voyant_.
«Ils montent vers le bourg; ils rencontrent des femmes et des filles qui
venaient à la fontaine chercher de l'eau; ils leur disent: Le voyant
est-il ici? Elles répondent: Il y est venu, parce qu'il fait aujourd'hui
un sacrifice sur le haut lieu; en vous pressant, vous le trouverez avant
qu'il y arrive pour manger, car il a invité du monde. Ils entrent, et
bientôt ils trouvent Samuel qui venait en face d'eux, s'acheminant vers
le haut lieu. Or Dieu avait le jour précédent révélé à Samuel l'arrivée
de Saül, en lui disant: Demain je t'enverrai l'homme de Benjamin que tu
sacreras chef de mon peuple; et Samuel ayant regardé Saül, Dieu lui dit
(à l'oreille): Voilà cet homme. Saül s'avança et dit à Samuel:
Indiquez-moi le logis du voyant. Samuel répondit: C'est moi; montez
devant moi au lieu haut, vous mangerez aujourd'hui avec moi; demain je
vous renverrai après vous avoir dit tout ce qui est dans votre cœur;
quant à vos ânesses égarées depuis trois jours, n'en prenez souci, elles
sont trouvées. Eh! tout ce qu'il y a de bon et de meilleur dans Israël,
à qui sera-t-il, sinon à vous et à la maison de votre père? Saül
(étonné) répondit: Ne suis-je pas un Benjamite de la moindre tribu
d'Israël, et des moindres familles de la tribu? Pourquoi me parlez-vous
de la sorte? Et Samuel fit entrer Saül et son valet dans la salle du
repas où étaient environ trente convives; et Samuel dit au cuisinier:
«Donnez à ces deux étrangers le morceau que je vous ai fait mettre à
part»; et le cuisinier leur donna une épaule entière (de mouton)[50].
Ensuite étant revenus au bourg, Samuel entretint Saül sur la terrasse
(toute la soirée), et, à la pointe du jour, Samuel vint dire à Saül:
«Vous pouvez partir.» Et comme ils descendaient du bourg, il lui dit
encore: «Faites passer votre valet devant nous, mais vous, restez ici,
j'ai à vous dire la parole de Dieu.»
Que pensez-vous, mon ami, de tout ce narré? Croyez-vous que ce soit par
hasard que les ânesses de Kis aient disparu, et que Saül ait été amené à
la maison de Samuel? Permis à ceux qui croient aux voyants, aux devins,
et à la surveillance particulière du Dieu de l'univers pour faire
retrouver des ânesses; mais pour qui n'a pas perdu ou abjuré le sens le
plus commun, il est clair que tout ceci est une manœuvre astucieuse,
secrètement ourdie pour arriver à un but projeté. On ne peut douter que
Samuel, homme si répandu dans Israël, n'ait déja connu la personne de
Saül; il a cru son caractère propre à ses fins; mais pour s'en assurer
précisément, il a fallu causer avec lui; il n'a pu décemment aller le
trouver, il a dû le faire venir; il a dit à un dévoué, comme en ont
toujours les hommes de cette trempe: «Dieu veut éprouver son serviteur
_Kis_; va, détourne ses ânesses, et mène-les à tel endroit.» L'homme a
obéi: voilà Saül en recherche. Il ne trouve rien. En pareil cas, combien
de paysans suisses, bavarois, tyroliens, bretons, vendéens, iraient chez
le devin? Or rien de plus facile à ce devin que d'aposter des gens sur
la route que dut suivre Saül; elle était prévue par Samuel; il projeta
le sacrifice et le repas, d'après ce calcul; la portion mise à part
pour un convive absent en est la preuve. Lorsqu'il a eu Saül en sa
maison, il a employé la soirée à le sonder de toutes manières; il l'a
préparé à son nouveau rôle; finalement, il écarte le serviteur, et
mystérieusement, sans témoin, il exécute la grande, l'importante
cérémonie de lui verser un peu d'huile sur la tête, (notez bien cette
circonstance, _il l'oint sans témoins, en secret_, pour un effet qui
sera _public_); il lui donne un baiser, dit le texte; il lui déclare que
de ce moment Dieu l'a _sacré roi incommutable_, ineffaçable d'Israël.
A ce point de leur intimité, on sent que la confidence a été complète:
Saül a connu et accepté les propositions et les conditions de Samuel.
Celui-ci, qui a mesuré l'esprit de son client, pour le subjuguer de plus
en plus, lui fait diverses prédictions d'un accomplissement immédiat.
«En retournant chez vous, lui dit-il, vous allez rencontrer à tel
endroit deux hommes qui vous diront que votre père a retrouvé les
ânesses; plus loin, vous trouverez trois hommes allant à Beitel: ils
vous diront _telle chose_, ils vous feront _tel présent_. Plus loin, à
la colline des Philistins, vous trouverez la procession des _prophètes_
descendant du _haut lieu_, au son des lyres, des tambours (de basque),
des flûtes (à sept tuyaux) et des guitares. L'esprit de Dieu vous
saisira; vous prophétiserez avec eux, et vous serez changé en un autre
homme. Quand ces signes vous seront arrivés, vous ferez ce que vous
voudrez. Dieu sera avec vous; vous viendrez me trouver à Galgala pour
faire un sacrifice; j'y descendrai pour faire les offrandes
pacificatoires; vous attendrez sept jours mon arrivée, et je vous ferai
connaître ce que vous ferez. Saül s'en alla, et tout ce que lui avait
prédit Samuel lui arriva.»
Si l'on prend garde, on ne verra là rien de miraculeux; il fut facile à
Samuel d'organiser toutes ces rencontres, et même de calculer le temps
et le lieu de la procession des prophètes, cérémonie religieuse, qui,
par cette raison, dut avoir ses jours et heures fixes.
§ VIII.
Qu'était-ce que les prophètes et la confrérie des prophètes chez
les anciens Juifs?
Autre fois je ne comprenais point ce que pouvaient être ces prophètes
formant un cordon[51], une file d'hommes nus ou presque nus, dansant,
chantant, échevelés, marchant au son des instruments (comme David
devant l'arche). Je ne pouvais allier cette idée avec celle que je me
faisais d'Isaïe, de Jérémie, d'Amos, de Nahum, etc., qui nous sont
peints comme des hommes graves, écoutant en silence le souffle de
vérités sublimes. Aujourd'hui que je connais ce pays, le caractère de
ses habitants, je vois dans les mœurs actuelles la solution la plus
simple du problème.
Il faut savoir que dans tous les pays musulmans il existe des confréries
de dévots qui s'associent pour certaines pratiques et cérémonies,
qu'eux-mêmes s'imposent, ou qui leur sont dictées par des chefs; à le
bien prendre, la même chose n'a-t-elle pas lieu en Espagne, en Italie?
n'a-t-elle pas eu lieu dans la France, l'Angleterre, l'Allemagne, dans
toute la chrétienté, quand y régnait la ferveur religieuse? Si je
recherche les motifs de ces associations volontaires, j'en trouve
plusieurs; les uns naturels, dérivés de l'organisation même de l'homme,
les autres artificiels, dérivés de l'état social.
L'homme, organisé comme il l'est, ne peut vivre ni solitaire, ni
silencieux, ni immobile. Ses nerfs ont le besoin, la nécessité d'agir,
comme son sang de circuler: ces nerfs sont construits de manière que si
le fluide de sensibilité y est en surabondance, son évacuation, sa
sécrétion deviennent aussi nécessaires que l'évacuation d'un excès de
sang ou de sucs alimentaires. D'autre part, la nature a voulu, par un
mécanisme singulier, que deux êtres humains ne pussent être en présence
l'un de l'autre sans que leur système nerveux ne se mût réciproquement.
De ces bases physiques, il a résulté que, dans l'état social, les hommes
ont eu le besoin constant de se communiquer leurs idées, leurs
sensations, leurs passions, et de s'associer selon les lois de
sympathie, ou d'intérêt, variables dans leur application.
La facilité ou la difficulté de ces communications et associations forme
ce que l'on appelle la _liberté_ civile et politique. Là où existe cette
liberté réglée par les usages ou les lois, le mouvement est paisible et
sans secousses. Là où elle est contrariée, contrainte par la forcé,
l'homme s'agite en tous sens pour vaincre ou éluder les obstacles et
pour dépenser d'une manière quelconque son activité, sa sensibilité;
alors se forment les associations partielles, les confréries de factions
ou de sectes qui finissent en général par être la même chose, et qui
sont au fond un instrument de pouvoir recherché par les individus comme
abri, et par les chefs comme levier: voilà pourquoi dans les États
despotiques, il y a plus spécialement de ces associations et confréries
qui se couvrent d'un manteau religieux pour en imposer à la violence
militaire; tandis que dans les États libres, comme dans notre Amérique,
il n'existe pour ainsi dire rien de semblable, ou ce qui en existe n'a
pas d'effet sensible. Sans doute encore, voilà pourquoi ces confréries,
ces associations pieuses ont beaucoup de ferveur dans les temps
d'ignorance, de bigoterie, d'esclavage et de grossièreté, tandis
qu'elles en ont moins en raison du progrès des lumières, des sciences
exactes et de la civilisation.
A ces titres, vous apercevez les motifs de leur activité dans tous les
pays musulmans, où, par un instinct naturel, les hommes se groupent en
confréries autour des mosquées, en _moineries_ dans des couvents, comme
font entre autres les derviches. Quelquefois le gouvernement les
favorise comme instrument; quelquefois il les redoute comme résistance,
parce que s'il frappe un membre, tout le corps retentit; c'est une
compagnie d'assurance de la sûreté des personnes: et qu'y a-t-il de
différent dans la chrétienté? Qu'était-ce que le gouvernement de la
Provence quand le roi René y instituait la procession des _fous_, quand
s'y formait la confrérie des _pénitents blancs_, des _pénitents gris_,
etc. Remarquez encore que ces confréries sont surtout du goût des
méridionaux, sans doute parce que leur vivacité à plus besoin de se
dissiper en cris, en gestes, en spectacles, en cérémonies.
Quand j'ai eu pesé toutes ces considérations, j'ai conçu que de telles
institutions ne purent manquer d'exister chez les anciens Hébreux, où
elles trouvèrent des aliments généraux et particuliers. Par exemple, la
tribu ou caste sacerdotale, ou lévitique, vivait dans une oisiveté
absolue: le nombre des prêtres en fonctions étant limité, tout le reste
qui vivait aux frais de la nation, c'est-à-dire, du produit des
offrandes et sacrifices, n'avait à s'occuper, comme les Brahmes et comme
les Druides, que de rites et de pratiques dévotes qu'ils avaient intérêt
de multiplier pour provoquer les dons des fidèles; de tels hommes durent
avoir des confréries, des processions et tout ce qui s'ensuit.
D'autre part, chez ce peuple livré à une anarchie constante,
c'est-à-dire, au pouvoir déréglé, au despotisme transitoire de chaque
individu, de chaque famille turbulente ou forte, dans cet état où fut le
peuple hébreu pendant toute la période des juges (400 ans au moins), les
confréries religieuses durent être un abri, et, comme je l'ai déja dit,
une compagnie d'assurance contre les violences et les brutalités dont le
livre des Juges offre de choquants exemples. Enfin à l'époque de Samuel,
lorsque cet individu, faible d'abord, commença d'aspirer au pouvoir, et
lorsque ensuite il y fut parvenu, les confréries lui offrirent un moyen
d'appuyer sa marche, d'affermir, d'étendre son crédit; et il dut
d'autant mieux cultiver ce moyen, qu'étant un _intrus_ dans le
sacerdoce, un usurpateur par rapport à la famille d'Héli, il eut un
parti d'opposition, dont nous verrons bientôt les preuves, et parmi les
hautes familles dont il blessait la vanité, et parmi les prêtres qui
durent savoir à quoi s'en tenir sur les visions.
De tout ceci je déduis que la procession des prophètes _chantants_ et
_dansants_ comme des derviches, dont Samuel annonce la rencontre à Saül
en le congédiant, a dû lui être bien connue en ses mouvements, a dû être
formée de ses amis, de ses dévoués, comme l'indique une anecdote
postérieure; car l'historien nous dit que lorsque Saül roi voulut faire
tuer David, qui s'était réfugié près de Samuel dans le canton de
_Nîout_, ses émissaires armés trouvèrent la confrérie des _prophètes_
dans l'acte de _prophétiser_, et Samuel debout qui les présidait.
Quant à ce qu'ajoute l'historien, «que ces émissaires furent saisis de
l'_esprit de Dieu_ et qu'ils se mirent à _prophétiser_ aussi; que même
chose arriva à deux autres escouades envoyées par Saül; enfin que ce roi
lui-même étant arrivé plein de colère, il fut également _saisi de
l'esprit divin_ et se mit à _prophétiser_ en présence de Samuel, après
avoir jeté ses vêtements pour demeurer _nu_ pendant un jour et une
nuit;» ces faits bizarres peuvent sembler incroyables à des hommes de
_sens rassis_ et de _sang-froid_ comme nous autres gens du _nord_ et de
l'_ouest_; moi-même je les ai d'abord rejetés comme non prouvés; et en
effet ils manquent de témoins suffisants; aujourd'hui que je connais le
pays, je les admets comme probables par plusieurs raisons naturelles.
D'abord j'observe que David, pendant le temps qu'il a vécu près de Saül,
s'est fait beaucoup d'amis, témoin, entre autres, Jonathas (fils du
roi), qui se dévoue pour lui; cette disposition a dû porter plusieurs
émissaires à chercher des motifs d'éluder l'ordre; d'autres ont pu être
influencés par l'ascendant religieux que Samuel avait conquis sur les
esprits, et entre autres sur celui de leur prince; enfin tous, et
surtout Saül, ont pu être maîtrisés par ce mécanisme du système nerveux,
par ce _magnétisme animal_ qui, encore aujourd'hui, exerce devant nous
de fréquents exemples de ses phénomènes. Veuillez remarquer ce qui se
passe toutes les fois que des hommes s'assemblent dans l'intention et
l'exercice d'un sentiment commun: leurs regards, leurs cris, leurs
gestes les électrisent à chaque instant davantage; et pour peur que la
parole vienne y joindre des tableaux, les têtes s'exaltent au point de
ne plus se posséder. Voyez ce qui arrive au théâtre tragique, ou dans le
meilleur drame; si la salle est peu remplie de monde, les spectateurs ne
s'émeuvent que faiblement, tandis que si elle est bien pleine, ils
s'exaltent progressivement jusqu'à l'enthousiasme: voyez encore ce qui
arrive dans nos temples aux jours de prédication de nos zélés puritains
et méthodistes: les auditeurs arrivent froids; peu à peu leurs nerfs
sont agacés par les gestes convulsifs de l'orateur acteur, par ses cris
âcres tires du fond de la gorge; par les tableaux de damnation et
d'enfer dont il se fait un mérite et un art d'effrayer les imaginations;
une femme nerveuse tombe en convulsion, et voilà qu'une foule d'autres
l'imitent et que tout l'auditoire est en trépidation; n'avons-nous pas
vu fréquemment ces scènes à Philadelphie, dans les prédications du
dimanche, surtout celles qui se font à la fin du jour[52]? Enfin
consultez les médecins, et ils vous diront qu'en nombre d'occasions,
l'aspect des convulsions, même épileptiques, est devenu contagieux pour
les sujets délicats, tels que les femmes et les enfants. Or, cette
irritabilité nerveuse existe principalement dans les pays chauds où elle
est favorisée et promue par les aliments généralement âcres, par
l'abondance du calorique et par le jeûne, qui est un des grands
promoteurs de _manies_ visionnaires et d'extase; voilà les diverses
causes du phénomène nerveux qui a eu lieu dans l'assemblée chantante et
hurlante des _confrères prophètes_ à Niout et à la colline des
Philistins.
Quant à l'acte de prophétiser, ce n'est pas la faute des livres hébreux,
si nous nous en formons des idées fausses; ils disent tout ce qu'il faut
pour les redresser; d'abord ils peignent les circonstances, le chant, ou
plutôt les cris, la nudité; ensuite le mot même qu'ils emploient pour
signifier _prophète_ et prophétiser en est une définition, une
explication très-claire; car le mot _nabia_ est un dérivé de _naba_ qui
signifie littéralement _être fou_, faire _le fou_ (insanire), _crier,
déclamer comme un poète_ qui chante des vers, comme un prophète qui
_chante_ des hymnes, des _psaumes_, des oracles [notez que _chanter un
psaume_ est un pléonasme, puisqu'en hébreu _psaume_ se dit _mazmour_,
qui signifie _chant_ et _chansons_]. Or, qu'est-ce que tout ceci, sinon
ce que faisait la Pythie de Delphes, ce que faisaient tous les
_rendeurs_ d'oracles chez les peuples de l'antiquité, ce que font encore
chez les musulmans les _derviches_ et les _ikours_ (confrérie des
_écumeurs_) dont je vois ici les folies, ce que font chez nous même les
ardents, les illuminés de nos sectes bigotes? Par cela même que tous ces
gens-là étaient ou semblaient être _hors d'eux-mêmes_, hors de leur sens
naturel, ils étaient considérés comme _saisis_, comme _agités_ de
l'_esprit divin_. Certes, si quelque chose caractérise l'ignorance
populaire d'une part, l'imposture et la fourberie sacerdotales d'une
autre, c'est cette idée bizarre, cette opinion monstrueuse d'appeler
_esprit de Dieu_, les déréglements maladifs de notre nature humaine;
d'appeler l'épilepsie, _esprit divin_, _mal sacré_, comme il est encore
nommé dans toute la Turquie par les musulmans et par les
chrétiens.--Mais j'ai un peu quitté mon sujet sans néanmoins le perdre
de vue; m'y voici rentré.
§ IX.
Suite de la conduite astucieuse de Samuel.--Première installation
de Saül à Maspha.--Sa victoire à Iabès.--Deuxième
installation.--Motifs de Samuel.
«Saül donc congédié par Samuel rencontra la procession des prophètes, et
à la vue de ce cortége, saisi de l'esprit de Dieu, il se mit à
prophétiser avec eux; ce fut une rumeur dans le peuple d'apprendre que
Saül fût devenu prophète; ceux qui l'avaient connu se disaient:
qu'est-il donc arrivé au fils de Kis, pour être aussi prophète? Et
quelques gens dirent: quel est leur père à eux[53]? Son beau-père
l'ayant interrogé sur les détails de son voyage, Saül lui dit _tout_,
excepté l'affaire de la royauté.» (Voilà une connivence entre Saül et
Samuel.)
Il restait une scène publique à jouer pour capter le respect et la
crédulité du peuple à cet effet Samuel convoqua à _Maspha_ une assemblée
générale: après des reproches de la part de Dieu (car rien ne se fait
sans ce nom): «Vous avez voulu,» dit-il, «un autre roi que votre Dieu,
vous l'aurez: en même temps, il commença à tirer au sort les douze
tribus d'Israël pour savoir de quelle tribu sortirait ce roi. Le sort
tomba sur la famille de Benjamin: il tire au sort les familles de
Benjamin; le sort tombe sur la famille de _Matri_, puis enfin dans cette
famille, sur la personne de Saül.»
Assurément s'il est une _jonglerie_, c'est celle de tirer au sort une
chose déja résolue. Quant à la ruse de diriger ce sort, on sait qu'il ne
faut qu'un peu d'adresse de joueur de gobelets; partout on en a vu, on
en voit encore des exemples. En ce temps de civilisation, la France
n'a-t-elle pas vu ses cinq directeurs tirant au sort à qui sortirait de
charge, lorsqu'entre eux le sortant était convenu? Eh bien, moyennant
un lot de cent mille francs comptant, une voiture attelée de deux bons
chevaux, et le brevet d'un emploi, le sortant ne manquait pas, sur les
cinq boules d'ivoire mises dans l'urne, de prendre celle qui était
chaude, et le monde était édifié.
Il fallait ici quel le peuple hébreu crût que Dieu lui-même faisait
choix de Saül, afin que ce choix imposât obéissance à tous, et respect
aux mécontents dont l'opposition ne laissa pas encore de se montrer: par
surcroît de jonglerie, Saül ne se trouva point présent: il est clair que
Samuel l'avait fait cacher; on le cherche, bientôt on le trouve dans sa
_cache_ que le _voyant_ aura peut-être encore eu le mérite de deviner:
le peuple fut émerveillé de voir un si bel homme, et selon le récit
littéral il cria: vive le roi (_ïahihé malek_).
«Alors Samuel lut au peuple les _statuts_ de la royauté, et il les
écrivit en un livre qu'il déposa (sans doute dans le temple). Après
cette cérémonie, le peuple étant congédié, Saül revint en sa maison,
c'est-à-dire, en son domaine rural, en sa métairie[54], et il rassembla
autour de lui, pour faire une armée, les hommes dont Dieu toucha le
cœur (c'est-à-dire, les croyants, les partisans de Samuel): mais des
méchants dirent: quoi! _c'est là celui qui nous sauvera!_ Et ils ne lui
portèrent pas de présents.»
Ces derniers mots nous montrent un parti de mécontents qui est dans la
nature des choses; l'esprit et le ton de dédain de cette expression
indiquent d'abord, pour son motif, le bas étage, la condition populaire
où était né Saül, et peut-être ensuite la médiocrité de ses talents déja
connus de ses voisins, sans compter une infirmité secrète que nous
verrons se développer. On sent alors que ces mécontents furent des gens
de la classe distinguée par la naissance et la richesse, lesquels ne
sont, dans le texte, qualifiés de _méchants_, que parce que le rédacteur
est un _croyant_, un _dévot_ qui abonde dans le sens du prêtre, son
héros, et de la superstitieuse majorité de la nation.
D'autre part, un fait digne d'attention est ce livre des _statuts
royaux_ écrits par Samuel. Le mot hébreu est _mashfat_[55] qui signifie
_sentence rendue, loi imposée_. Quelle fut cette loi, cette constitution
de la royauté?
La réponse n'est pas douteuse: ce fut ce même _mashfat_ mentionné au
chap VIII, v. 11, où Samuel (irrité) dit au peuple: «Voici le _mashfat_
du roi qui régnera sur vous; il prendra vos enfants, il les emploîra au
service de son char et de ses chevaux; ils courront devant lui et devant
ses attelages de guerre; il en fera des (soldats), des chefs de mille,
des chefs de cinquante hommes; il les emploîra à labourer ses champs, à
faire ses moissons, à fabriquer ses instruments de combat, et ses armes
et ses chars; il prendra vos filles et en fera ses parfumeuses (ou
laveuses de vêtements), ses cuisinières, ses boulangères; il s'emparera
de vos champs de blés, de vos vergers d'oliviers, de vos clos de vigne,
il les donnera aux gens de son service; il prendra la dîme de vos grains
et de vos vins pour la donner à ses _eunuques_, à ses serviteurs; il
enlevera vos _esclaves_ ou serviteurs, mâles et femelles, ainsi que vos
ânes, et tout ce que vous avez de meilleur dans vos biens sera à son
service; il dîmera sur vos troupeaux, et de vos propres personnes il
fera ses _esclaves_[56].»