Notez bien ces détails; c'est-à-dire qu'en ces temps d'ignorance

générale et de crédulité rustique, le peuple hébreu partageait avec les

Grecs d'Homère, avec les Romains de Numa, avec tous les peuples de

l'antiquité, la ferme croyance aux _devins_, aux _diseurs_ d'oracles et

de bonne aventure, et que Samuel fut un de ces _devins-là_. Nos

biblistes s'efforcent vainement d'imaginer des différences entre la

divination des Juifs et celle des Païens[47]; ce sont des subtilités

sans fondement. Les mœurs tant religieuses que civiles furent les

mêmes; les livres des Juifs en fournissent la preuve à chaque page,

jusque dans le reproche perpétuel d'idolâtrie qui leur est fait par

leurs propres écrivains; oui, cette manie de connaître l'avenir, qui est

dans le cœur humain, cet art fripon de s'en prévaloir pour se faire

des rentes sur la crédulité, sont des maladies épidémiques qui n'ont pas

cessé de régner dans toute l'antiquité. Voyez le tableau que Cicéron en

trace dans son curieux livre de la _Divination_; voyez comment, sous le

nom d'_Atticus_, il nous dépeint, non le bas peuple seulement, mais les

gouvernants, les philosophes entêtés de cette croyance, et la soutenant

d'un appareil d'arguments qui ébranlerait encore aujourd'hui bien des

gens qui s'en moquent; et comment cette croyance n'eût-elle pas domine

dans les temps passés, lorsque de nos jours, au milieu de nos sciences

et des nombreuses classes d'hommes éclairés qui résultent du moderne

système social, elle n'est pas éteinte et se retrouve encore dans les

campagnes de l'Italie, de la Suisse, de la France même où l'on consulte

le _sorcier_; lorsque les villes sont remplies de tireurs de cartes, et

qu'au sein même des capitales il n'a cessé d'exister des devins et des

devineresses, des _voyants_ mâles et femelles, consultés par les

bourgeois comme par les artisans, par les riches comme par les pauvres,

par les gens d'église même comme par les laïques[48].

Il ne faut donc pas s'étonner que chez les montagnards juifs cette

croyance ait été générale, habituelle et même autorisée; car ou voit

leur roi Saül consulter une femme devineresse, une vraie pythie

delphique (chap. 28), pour lui faire apparaître Samuel. Du temps de

Jérémie, le roi Josias et les prêtres vont consulter la devineresse

_Holdah_. Ce serait un utile et curieux travail en ce temps-ci de

traiter de nouveau et à fond le sujet des devins, des oracles, des

revenants, des esprits aériens, sujet que dans le siècle dernier des

savants tels que le hollandais Van-Dale et le français Fontenelle[49]

n'ont pu qu'effleurer; il en résulterait sur les procédés des anciens

serviteurs et agents des temples, sur le système de fourberie

généralement adopté par les ministres des cultes de toute secte, un jour

de reflet dont le siècle présent, malgré son orgueil, éprouve encore le

besoin. Mais je ne veux pas perdre de vue mon sujet; je reviens à Saül

et à son valet, en chemin pour consulter le _voyant_.

«Ils montent vers le bourg; ils rencontrent des femmes et des filles qui

venaient à la fontaine chercher de l'eau; ils leur disent: Le voyant

est-il ici? Elles répondent: Il y est venu, parce qu'il fait aujourd'hui

un sacrifice sur le haut lieu; en vous pressant, vous le trouverez avant

qu'il y arrive pour manger, car il a invité du monde. Ils entrent, et

bientôt ils trouvent Samuel qui venait en face d'eux, s'acheminant vers

le haut lieu. Or Dieu avait le jour précédent révélé à Samuel l'arrivée

de Saül, en lui disant: Demain je t'enverrai l'homme de Benjamin que tu

sacreras chef de mon peuple; et Samuel ayant regardé Saül, Dieu lui dit

(à l'oreille): Voilà cet homme. Saül s'avança et dit à Samuel:

Indiquez-moi le logis du voyant. Samuel répondit: C'est moi; montez

devant moi au lieu haut, vous mangerez aujourd'hui avec moi; demain je

vous renverrai après vous avoir dit tout ce qui est dans votre cœur;

quant à vos ânesses égarées depuis trois jours, n'en prenez souci, elles

sont trouvées. Eh! tout ce qu'il y a de bon et de meilleur dans Israël,

à qui sera-t-il, sinon à vous et à la maison de votre père? Saül

(étonné) répondit: Ne suis-je pas un Benjamite de la moindre tribu

d'Israël, et des moindres familles de la tribu? Pourquoi me parlez-vous

de la sorte? Et Samuel fit entrer Saül et son valet dans la salle du

repas où étaient environ trente convives; et Samuel dit au cuisinier:

«Donnez à ces deux étrangers le morceau que je vous ai fait mettre à

part»; et le cuisinier leur donna une épaule entière (de mouton)[50].

Ensuite étant revenus au bourg, Samuel entretint Saül sur la terrasse

(toute la soirée), et, à la pointe du jour, Samuel vint dire à Saül:

«Vous pouvez partir.» Et comme ils descendaient du bourg, il lui dit

encore: «Faites passer votre valet devant nous, mais vous, restez ici,

j'ai à vous dire la parole de Dieu.»

Que pensez-vous, mon ami, de tout ce narré? Croyez-vous que ce soit par

hasard que les ânesses de Kis aient disparu, et que Saül ait été amené à

la maison de Samuel? Permis à ceux qui croient aux voyants, aux devins,

et à la surveillance particulière du Dieu de l'univers pour faire

retrouver des ânesses; mais pour qui n'a pas perdu ou abjuré le sens le

plus commun, il est clair que tout ceci est une manœuvre astucieuse,

secrètement ourdie pour arriver à un but projeté. On ne peut douter que

Samuel, homme si répandu dans Israël, n'ait déja connu la personne de

Saül; il a cru son caractère propre à ses fins; mais pour s'en assurer

précisément, il a fallu causer avec lui; il n'a pu décemment aller le

trouver, il a dû le faire venir; il a dit à un dévoué, comme en ont

toujours les hommes de cette trempe: «Dieu veut éprouver son serviteur

_Kis_; va, détourne ses ânesses, et mène-les à tel endroit.» L'homme a

obéi: voilà Saül en recherche. Il ne trouve rien. En pareil cas, combien

de paysans suisses, bavarois, tyroliens, bretons, vendéens, iraient chez

le devin? Or rien de plus facile à ce devin que d'aposter des gens sur

la route que dut suivre Saül; elle était prévue par Samuel; il projeta

le sacrifice et le repas, d'après ce calcul; la portion mise à part

pour un convive absent en est la preuve. Lorsqu'il a eu Saül en sa

maison, il a employé la soirée à le sonder de toutes manières; il l'a

préparé à son nouveau rôle; finalement, il écarte le serviteur, et

mystérieusement, sans témoin, il exécute la grande, l'importante

cérémonie de lui verser un peu d'huile sur la tête, (notez bien cette

circonstance, _il l'oint sans témoins, en secret_, pour un effet qui

sera _public_); il lui donne un baiser, dit le texte; il lui déclare que

de ce moment Dieu l'a _sacré roi incommutable_, ineffaçable d'Israël.

A ce point de leur intimité, on sent que la confidence a été complète:

Saül a connu et accepté les propositions et les conditions de Samuel.

Celui-ci, qui a mesuré l'esprit de son client, pour le subjuguer de plus

en plus, lui fait diverses prédictions d'un accomplissement immédiat.

«En retournant chez vous, lui dit-il, vous allez rencontrer à tel

endroit deux hommes qui vous diront que votre père a retrouvé les

ânesses; plus loin, vous trouverez trois hommes allant à Beitel: ils

vous diront _telle chose_, ils vous feront _tel présent_. Plus loin, à

la colline des Philistins, vous trouverez la procession des _prophètes_

descendant du _haut lieu_, au son des lyres, des tambours (de basque),

des flûtes (à sept tuyaux) et des guitares. L'esprit de Dieu vous

saisira; vous prophétiserez avec eux, et vous serez changé en un autre

homme. Quand ces signes vous seront arrivés, vous ferez ce que vous

voudrez. Dieu sera avec vous; vous viendrez me trouver à Galgala pour

faire un sacrifice; j'y descendrai pour faire les offrandes

pacificatoires; vous attendrez sept jours mon arrivée, et je vous ferai

connaître ce que vous ferez. Saül s'en alla, et tout ce que lui avait

prédit Samuel lui arriva.»

Si l'on prend garde, on ne verra là rien de miraculeux; il fut facile à

Samuel d'organiser toutes ces rencontres, et même de calculer le temps

et le lieu de la procession des prophètes, cérémonie religieuse, qui,

par cette raison, dut avoir ses jours et heures fixes.

§ VIII.

Qu'était-ce que les prophètes et la confrérie des prophètes chez

les anciens Juifs?

Autre fois je ne comprenais point ce que pouvaient être ces prophètes

formant un cordon[51], une file d'hommes nus ou presque nus, dansant,

chantant, échevelés, marchant au son des instruments (comme David

devant l'arche). Je ne pouvais allier cette idée avec celle que je me

faisais d'Isaïe, de Jérémie, d'Amos, de Nahum, etc., qui nous sont

peints comme des hommes graves, écoutant en silence le souffle de

vérités sublimes. Aujourd'hui que je connais ce pays, le caractère de

ses habitants, je vois dans les mœurs actuelles la solution la plus

simple du problème.

Il faut savoir que dans tous les pays musulmans il existe des confréries

de dévots qui s'associent pour certaines pratiques et cérémonies,

qu'eux-mêmes s'imposent, ou qui leur sont dictées par des chefs; à le

bien prendre, la même chose n'a-t-elle pas lieu en Espagne, en Italie?

n'a-t-elle pas eu lieu dans la France, l'Angleterre, l'Allemagne, dans

toute la chrétienté, quand y régnait la ferveur religieuse? Si je

recherche les motifs de ces associations volontaires, j'en trouve

plusieurs; les uns naturels, dérivés de l'organisation même de l'homme,

les autres artificiels, dérivés de l'état social.

L'homme, organisé comme il l'est, ne peut vivre ni solitaire, ni

silencieux, ni immobile. Ses nerfs ont le besoin, la nécessité d'agir,

comme son sang de circuler: ces nerfs sont construits de manière que si

le fluide de sensibilité y est en surabondance, son évacuation, sa

sécrétion deviennent aussi nécessaires que l'évacuation d'un excès de

sang ou de sucs alimentaires. D'autre part, la nature a voulu, par un

mécanisme singulier, que deux êtres humains ne pussent être en présence

l'un de l'autre sans que leur système nerveux ne se mût réciproquement.

De ces bases physiques, il a résulté que, dans l'état social, les hommes

ont eu le besoin constant de se communiquer leurs idées, leurs

sensations, leurs passions, et de s'associer selon les lois de

sympathie, ou d'intérêt, variables dans leur application.

La facilité ou la difficulté de ces communications et associations forme

ce que l'on appelle la _liberté_ civile et politique. Là où existe cette

liberté réglée par les usages ou les lois, le mouvement est paisible et

sans secousses. Là où elle est contrariée, contrainte par la forcé,

l'homme s'agite en tous sens pour vaincre ou éluder les obstacles et

pour dépenser d'une manière quelconque son activité, sa sensibilité;

alors se forment les associations partielles, les confréries de factions

ou de sectes qui finissent en général par être la même chose, et qui

sont au fond un instrument de pouvoir recherché par les individus comme

abri, et par les chefs comme levier: voilà pourquoi dans les États

despotiques, il y a plus spécialement de ces associations et confréries

qui se couvrent d'un manteau religieux pour en imposer à la violence

militaire; tandis que dans les États libres, comme dans notre Amérique,

il n'existe pour ainsi dire rien de semblable, ou ce qui en existe n'a

pas d'effet sensible. Sans doute encore, voilà pourquoi ces confréries,

ces associations pieuses ont beaucoup de ferveur dans les temps

d'ignorance, de bigoterie, d'esclavage et de grossièreté, tandis

qu'elles en ont moins en raison du progrès des lumières, des sciences

exactes et de la civilisation.

A ces titres, vous apercevez les motifs de leur activité dans tous les

pays musulmans, où, par un instinct naturel, les hommes se groupent en

confréries autour des mosquées, en _moineries_ dans des couvents, comme

font entre autres les derviches. Quelquefois le gouvernement les

favorise comme instrument; quelquefois il les redoute comme résistance,

parce que s'il frappe un membre, tout le corps retentit; c'est une

compagnie d'assurance de la sûreté des personnes: et qu'y a-t-il de

différent dans la chrétienté? Qu'était-ce que le gouvernement de la

Provence quand le roi René y instituait la procession des _fous_, quand

s'y formait la confrérie des _pénitents blancs_, des _pénitents gris_,

etc. Remarquez encore que ces confréries sont surtout du goût des

méridionaux, sans doute parce que leur vivacité à plus besoin de se

dissiper en cris, en gestes, en spectacles, en cérémonies.

Quand j'ai eu pesé toutes ces considérations, j'ai conçu que de telles

institutions ne purent manquer d'exister chez les anciens Hébreux, où

elles trouvèrent des aliments généraux et particuliers. Par exemple, la

tribu ou caste sacerdotale, ou lévitique, vivait dans une oisiveté

absolue: le nombre des prêtres en fonctions étant limité, tout le reste

qui vivait aux frais de la nation, c'est-à-dire, du produit des

offrandes et sacrifices, n'avait à s'occuper, comme les Brahmes et comme

les Druides, que de rites et de pratiques dévotes qu'ils avaient intérêt

de multiplier pour provoquer les dons des fidèles; de tels hommes durent

avoir des confréries, des processions et tout ce qui s'ensuit.

D'autre part, chez ce peuple livré à une anarchie constante,

c'est-à-dire, au pouvoir déréglé, au despotisme transitoire de chaque

individu, de chaque famille turbulente ou forte, dans cet état où fut le

peuple hébreu pendant toute la période des juges (400 ans au moins), les

confréries religieuses durent être un abri, et, comme je l'ai déja dit,

une compagnie d'assurance contre les violences et les brutalités dont le

livre des Juges offre de choquants exemples. Enfin à l'époque de Samuel,

lorsque cet individu, faible d'abord, commença d'aspirer au pouvoir, et

lorsque ensuite il y fut parvenu, les confréries lui offrirent un moyen

d'appuyer sa marche, d'affermir, d'étendre son crédit; et il dut

d'autant mieux cultiver ce moyen, qu'étant un _intrus_ dans le

sacerdoce, un usurpateur par rapport à la famille d'Héli, il eut un

parti d'opposition, dont nous verrons bientôt les preuves, et parmi les

hautes familles dont il blessait la vanité, et parmi les prêtres qui

durent savoir à quoi s'en tenir sur les visions.

De tout ceci je déduis que la procession des prophètes _chantants_ et

_dansants_ comme des derviches, dont Samuel annonce la rencontre à Saül

en le congédiant, a dû lui être bien connue en ses mouvements, a dû être

formée de ses amis, de ses dévoués, comme l'indique une anecdote

postérieure; car l'historien nous dit que lorsque Saül roi voulut faire

tuer David, qui s'était réfugié près de Samuel dans le canton de

_Nîout_, ses émissaires armés trouvèrent la confrérie des _prophètes_

dans l'acte de _prophétiser_, et Samuel debout qui les présidait.

Quant à ce qu'ajoute l'historien, «que ces émissaires furent saisis de

l'_esprit de Dieu_ et qu'ils se mirent à _prophétiser_ aussi; que même

chose arriva à deux autres escouades envoyées par Saül; enfin que ce roi

lui-même étant arrivé plein de colère, il fut également _saisi de

l'esprit divin_ et se mit à _prophétiser_ en présence de Samuel, après

avoir jeté ses vêtements pour demeurer _nu_ pendant un jour et une

nuit;» ces faits bizarres peuvent sembler incroyables à des hommes de

_sens rassis_ et de _sang-froid_ comme nous autres gens du _nord_ et de

l'_ouest_; moi-même je les ai d'abord rejetés comme non prouvés; et en

effet ils manquent de témoins suffisants; aujourd'hui que je connais le

pays, je les admets comme probables par plusieurs raisons naturelles.

D'abord j'observe que David, pendant le temps qu'il a vécu près de Saül,

s'est fait beaucoup d'amis, témoin, entre autres, Jonathas (fils du

roi), qui se dévoue pour lui; cette disposition a dû porter plusieurs

émissaires à chercher des motifs d'éluder l'ordre; d'autres ont pu être

influencés par l'ascendant religieux que Samuel avait conquis sur les

esprits, et entre autres sur celui de leur prince; enfin tous, et

surtout Saül, ont pu être maîtrisés par ce mécanisme du système nerveux,

par ce _magnétisme animal_ qui, encore aujourd'hui, exerce devant nous

de fréquents exemples de ses phénomènes. Veuillez remarquer ce qui se

passe toutes les fois que des hommes s'assemblent dans l'intention et

l'exercice d'un sentiment commun: leurs regards, leurs cris, leurs

gestes les électrisent à chaque instant davantage; et pour peur que la

parole vienne y joindre des tableaux, les têtes s'exaltent au point de

ne plus se posséder. Voyez ce qui arrive au théâtre tragique, ou dans le

meilleur drame; si la salle est peu remplie de monde, les spectateurs ne

s'émeuvent que faiblement, tandis que si elle est bien pleine, ils

s'exaltent progressivement jusqu'à l'enthousiasme: voyez encore ce qui

arrive dans nos temples aux jours de prédication de nos zélés puritains

et méthodistes: les auditeurs arrivent froids; peu à peu leurs nerfs

sont agacés par les gestes convulsifs de l'orateur acteur, par ses cris

âcres tires du fond de la gorge; par les tableaux de damnation et

d'enfer dont il se fait un mérite et un art d'effrayer les imaginations;

une femme nerveuse tombe en convulsion, et voilà qu'une foule d'autres

l'imitent et que tout l'auditoire est en trépidation; n'avons-nous pas

vu fréquemment ces scènes à Philadelphie, dans les prédications du

dimanche, surtout celles qui se font à la fin du jour[52]? Enfin

consultez les médecins, et ils vous diront qu'en nombre d'occasions,

l'aspect des convulsions, même épileptiques, est devenu contagieux pour

les sujets délicats, tels que les femmes et les enfants. Or, cette

irritabilité nerveuse existe principalement dans les pays chauds où elle

est favorisée et promue par les aliments généralement âcres, par

l'abondance du calorique et par le jeûne, qui est un des grands

promoteurs de _manies_ visionnaires et d'extase; voilà les diverses

causes du phénomène nerveux qui a eu lieu dans l'assemblée chantante et

hurlante des _confrères prophètes_ à Niout et à la colline des

Philistins.

Quant à l'acte de prophétiser, ce n'est pas la faute des livres hébreux,

si nous nous en formons des idées fausses; ils disent tout ce qu'il faut

pour les redresser; d'abord ils peignent les circonstances, le chant, ou

plutôt les cris, la nudité; ensuite le mot même qu'ils emploient pour

signifier _prophète_ et prophétiser en est une définition, une

explication très-claire; car le mot _nabia_ est un dérivé de _naba_ qui

signifie littéralement _être fou_, faire _le fou_ (insanire), _crier,

déclamer comme un poète_ qui chante des vers, comme un prophète qui

_chante_ des hymnes, des _psaumes_, des oracles [notez que _chanter un

psaume_ est un pléonasme, puisqu'en hébreu _psaume_ se dit _mazmour_,

qui signifie _chant_ et _chansons_]. Or, qu'est-ce que tout ceci, sinon

ce que faisait la Pythie de Delphes, ce que faisaient tous les

_rendeurs_ d'oracles chez les peuples de l'antiquité, ce que font encore

chez les musulmans les _derviches_ et les _ikours_ (confrérie des

_écumeurs_) dont je vois ici les folies, ce que font chez nous même les

ardents, les illuminés de nos sectes bigotes? Par cela même que tous ces

gens-là étaient ou semblaient être _hors d'eux-mêmes_, hors de leur sens

naturel, ils étaient considérés comme _saisis_, comme _agités_ de

l'_esprit divin_. Certes, si quelque chose caractérise l'ignorance

populaire d'une part, l'imposture et la fourberie sacerdotales d'une

autre, c'est cette idée bizarre, cette opinion monstrueuse d'appeler

_esprit de Dieu_, les déréglements maladifs de notre nature humaine;

d'appeler l'épilepsie, _esprit divin_, _mal sacré_, comme il est encore

nommé dans toute la Turquie par les musulmans et par les

chrétiens.--Mais j'ai un peu quitté mon sujet sans néanmoins le perdre

de vue; m'y voici rentré.

§ IX.

Suite de la conduite astucieuse de Samuel.--Première installation

de Saül à Maspha.--Sa victoire à Iabès.--Deuxième

installation.--Motifs de Samuel.

«Saül donc congédié par Samuel rencontra la procession des prophètes, et

à la vue de ce cortége, saisi de l'esprit de Dieu, il se mit à

prophétiser avec eux; ce fut une rumeur dans le peuple d'apprendre que

Saül fût devenu prophète; ceux qui l'avaient connu se disaient:

qu'est-il donc arrivé au fils de Kis, pour être aussi prophète? Et

quelques gens dirent: quel est leur père à eux[53]? Son beau-père

l'ayant interrogé sur les détails de son voyage, Saül lui dit _tout_,

excepté l'affaire de la royauté.» (Voilà une connivence entre Saül et

Samuel.)

Il restait une scène publique à jouer pour capter le respect et la

crédulité du peuple à cet effet Samuel convoqua à _Maspha_ une assemblée

générale: après des reproches de la part de Dieu (car rien ne se fait

sans ce nom): «Vous avez voulu,» dit-il, «un autre roi que votre Dieu,

vous l'aurez: en même temps, il commença à tirer au sort les douze

tribus d'Israël pour savoir de quelle tribu sortirait ce roi. Le sort

tomba sur la famille de Benjamin: il tire au sort les familles de

Benjamin; le sort tombe sur la famille de _Matri_, puis enfin dans cette

famille, sur la personne de Saül.»

Assurément s'il est une _jonglerie_, c'est celle de tirer au sort une

chose déja résolue. Quant à la ruse de diriger ce sort, on sait qu'il ne

faut qu'un peu d'adresse de joueur de gobelets; partout on en a vu, on

en voit encore des exemples. En ce temps de civilisation, la France

n'a-t-elle pas vu ses cinq directeurs tirant au sort à qui sortirait de

charge, lorsqu'entre eux le sortant était convenu? Eh bien, moyennant

un lot de cent mille francs comptant, une voiture attelée de deux bons

chevaux, et le brevet d'un emploi, le sortant ne manquait pas, sur les

cinq boules d'ivoire mises dans l'urne, de prendre celle qui était

chaude, et le monde était édifié.

Il fallait ici quel le peuple hébreu crût que Dieu lui-même faisait

choix de Saül, afin que ce choix imposât obéissance à tous, et respect

aux mécontents dont l'opposition ne laissa pas encore de se montrer: par

surcroît de jonglerie, Saül ne se trouva point présent: il est clair que

Samuel l'avait fait cacher; on le cherche, bientôt on le trouve dans sa

_cache_ que le _voyant_ aura peut-être encore eu le mérite de deviner:

le peuple fut émerveillé de voir un si bel homme, et selon le récit

littéral il cria: vive le roi (_ïahihé malek_).

«Alors Samuel lut au peuple les _statuts_ de la royauté, et il les

écrivit en un livre qu'il déposa (sans doute dans le temple). Après

cette cérémonie, le peuple étant congédié, Saül revint en sa maison,

c'est-à-dire, en son domaine rural, en sa métairie[54], et il rassembla

autour de lui, pour faire une armée, les hommes dont Dieu toucha le

cœur (c'est-à-dire, les croyants, les partisans de Samuel): mais des

méchants dirent: quoi! _c'est là celui qui nous sauvera!_ Et ils ne lui

portèrent pas de présents.»

Ces derniers mots nous montrent un parti de mécontents qui est dans la

nature des choses; l'esprit et le ton de dédain de cette expression

indiquent d'abord, pour son motif, le bas étage, la condition populaire

où était né Saül, et peut-être ensuite la médiocrité de ses talents déja

connus de ses voisins, sans compter une infirmité secrète que nous

verrons se développer. On sent alors que ces mécontents furent des gens

de la classe distinguée par la naissance et la richesse, lesquels ne

sont, dans le texte, qualifiés de _méchants_, que parce que le rédacteur

est un _croyant_, un _dévot_ qui abonde dans le sens du prêtre, son

héros, et de la superstitieuse majorité de la nation.

D'autre part, un fait digne d'attention est ce livre des _statuts

royaux_ écrits par Samuel. Le mot hébreu est _mashfat_[55] qui signifie

_sentence rendue, loi imposée_. Quelle fut cette loi, cette constitution

de la royauté?

La réponse n'est pas douteuse: ce fut ce même _mashfat_ mentionné au

chap VIII, v. 11, où Samuel (irrité) dit au peuple: «Voici le _mashfat_

du roi qui régnera sur vous; il prendra vos enfants, il les emploîra au

service de son char et de ses chevaux; ils courront devant lui et devant

ses attelages de guerre; il en fera des (soldats), des chefs de mille,

des chefs de cinquante hommes; il les emploîra à labourer ses champs, à

faire ses moissons, à fabriquer ses instruments de combat, et ses armes

et ses chars; il prendra vos filles et en fera ses parfumeuses (ou

laveuses de vêtements), ses cuisinières, ses boulangères; il s'emparera

de vos champs de blés, de vos vergers d'oliviers, de vos clos de vigne,

il les donnera aux gens de son service; il prendra la dîme de vos grains

et de vos vins pour la donner à ses _eunuques_, à ses serviteurs; il

enlevera vos _esclaves_ ou serviteurs, mâles et femelles, ainsi que vos

ânes, et tout ce que vous avez de meilleur dans vos biens sera à son

service; il dîmera sur vos troupeaux, et de vos propres personnes il

fera ses _esclaves_[56].»

Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse. · 第 10 / 22 段