«Or Héli était très-vieux; il apprit ce que faisaient ses fils; il leur

en fit des reproches, mais ils ne l'écoutèrent point, _parce que Dieu

voulait les tuer_.»

Quelle pensée scélérate et perverse! _endurcir les gens pour les tuer!_

mais à qui Dieu a-t-il dit sa pensée? si c'est à l'homme seulement, si

c'est au prêtre qui nous la répète, n'avons nous pas droit de

l'attribuer à ce porteur de parole lui-même, à ce soi-disant interprète?

Il est clair que ceci ne vient point de Dieu, mais d'une _bouche juive_,

d'un _cœur hébreu fanatique_ et _féroce_, plein des passions et des

préjugés qu'il place dans son idole.--Revenons à Samuel.

«Il s'avançait (en années), et croissait,» dit le texte, «et il était

agréable à Dieu et aux hommes.»

Ici, toutes les traductions commettent une erreur; elles qualifient

Samuel d'_enfant_; ce n'est pas là le sens du mot hébreu _nar_; il

signifie jeune homme adolescent, et il peut s'appliquer jusqu'à l'âge de

vingt à vingt-cinq ans; la preuve en est que le texte l'applique à

l'écuyer qui accompagne Jonathas dans un coup de main militaire des plus

audacieux; à David quand il est présenté à Saül comme un sujet déja fort

et propre à la guerre; aux serviteurs des prêtres qui parlent de prendre

la chair par violence: toutes ces applications nécessitent un âge de

vingt ans au moins.

Samuel n'a pu en avoir moins à l'époque dont nous parlons, et il a pu en

avoir jusqu'à vingt-quatre, comme il résulte du calcul de sa vie; car,

sous peu, nous allons voir périr Héli très-vieux; vingt ans et sept mois

après, Samuël va commencer sa propre judicature jusqu'à ce qu'il

devienne assez vieux pour vouloir se substituer ses enfants, et il

vivra encore environ _dix-huit ans_ sous Saül: enfin il mourut très-âgé.

Supposons-lui _vingt ans_ d'administration, plus ces _dix-huit ans_,

plus les vingt entre son avénement et la mort d'Héli, voilà

cinquante-huit ans; l'on ne peut lui donner moins de vingt à vingt-deux

ans à la mort d'Héli, pour faire soixante-dix-huit ou quatre-vingts ans

qu'exige sa vie.

A cet âge de _vingt-deux ans_ il a été déja capable de beaucoup de

calculs et de raisonnements; il a été nourri de tous les discours, de

toutes les plaintes, de toutes les intrigues, de tous les projets du

cercle sacerdotal dans lequel il vivait: il a entendu les vœux

souvent formés de voir exclure les enfants d'Héli; de voir apparaître un

de ces _hommes de Dieu_ envoyés de temps à autre pour sauver le peuple

d'Israël; il a su ce qu'il fallait pour être _un homme de Dieu_,

pourquoi ne se serait-il pas lui-même trouvé propre à jouer ce rôle? La

suite du récit va nous éclaircir cette question.

Sur ces entrefaites arrive un incident singulier; «un _homme de

Dieu_[42] vient trouver Héli; il lui reproche au nom de _Jehovah_ ou

_Jehwh_ les prévarications de ses enfants: il lui annonce qu'ils ne lui

succéderont point, et que _Jehwh_ s'est choisi un autre prêtre fidèle.

Je couperai, dit Dieu, ton bras (c'est-à-dire ton pouvoir) et le bras

de ta maison, en sorte qu'elle n'aura point de vieillards. Le signe que

j'en donnerai sera que tes deux enfants Ophni et Phinées _mourront en un

même jour_; et je me susciterai un prêtre selon mon cœur et mon

esprit pour gouverner pendant toute sa vie. Les gens de ta maison

viendront se courber devant lui, et lui offrir une petite pièce d'argent

en le priant de les admettre au service du temple.»

Que de choses à noter dans ce récit! D'abord voici un tête-à-tête

divulgué; par qui? Héli ne s'en sera pas vanté: c'est donc l'_homme de

Dieu_ qui l'a ébruité. Quel intérêt a-t-il eu de préparer les esprits à

un changement désiré de plusieurs, même du plus grand nombre? En sa

qualité de prophète et de _prédiseur_, cet _homme de Dieu_ a dû

connaître le successeur annoncé, déja présumé; n'agirait-il pas déja de

concert avec lui? Sa prédiction va se trouver faite en faveur de

Samuel.--Samuel ne jouerait-il pas un rôle en cette affaire? L'axiome de

droit dit: _Celui-là a fait qui a eu intérêt de faire_; ici ne serait-ce

pas _Samuel_ même? Notez qu'Héli était aveugle, et qu'on a pu lui parler

sans qu'il ait reconnu la personne. Il y a ici manœuvre de fourberie;

Samuel n'est pas atteint, mais il est prévenu. Quant à la prédiction de

la mort des deux fils d'Héli en un même jour, on sent combien il a été

facile à l'écrivain ou au copiste de l'interpoler après coup: où est le

procès-verbal primitif? Suivons le récit.

«Chap. 3. Or Samuel servait Dieu près d'Héli (il faisait le service du

temple), la parole de Dieu était rare en ce temps-là; il n'apparaissait

plus de visions[43]. Les yeux d'Héli s'étaient obscurcis, il ne voyait

plus; et il arriva (une nuit) qu'Héli était couché en son lieu; la lampe

n'était pas éteinte et Samuel était aussi couché dans le temple du

(dieu) _Jehwh_, où est l'arche sainte; et Dieu appela Samuel lequel

courut vers Héli et lui dit: Me voilà; tu m'as appelé.--Non, dit Héli,

je ne t'ai point appelé, retourne et dors. Une seconde fois Jehwh appela

Samuel, et Samuel courut vers Héli qui dit encore: Je ne t'ai point

appelé; retourne et dors. Or Samuel ne connaissait point encore la

parole de Dieu. Appelé une troisième fois, il courut encore vers Héli

qui comprit alors que c'était Dieu qui l'appelait. Retourne, dit-il; si

l'on t'appelle de nouveau; réponds: Parle, _Jehwh_, ton serviteur

écoute. Samuel retourna se coucher et (le dieu) Jehwh vint se poser

debout et il lui cria deux fois, Samuel; et Samuel répondit: Parle, ton

serviteur écoute.» (_Voyez_ la note nº 2.)

Pour abréger ce récit, il suffit de dire que le dieu Jehwh répéta en

substance ce que l'homme de Dieu avait déja dit à Héli, savoir: qu'à

raison des prévarications de ses enfants et de sa faiblesse à ne pas les

réprimer, il avait supplanté sa maison et qu'il lui substituerait un

étranger dans le pouvoir suprême. Le lendemain matin, Samuel resta

silencieux sur la chose, mais Héli le força de tout lui réciter. Après

l'avoir entendu, le vieillard se contenta de dire: «Il est _Jehwh_ (le

maître), il fera ce qui sera bon à ses yeux.»

Maintenant, pour apprécier cette histoire, je ne veux point raisonner

sur le fond du fait. Dieu, venir dans une chambre, se poser debout à

distance d'un lit, parler comme une personne de chair et d'os; que

pourrais-je dire à qui croirait un tel conte? Je ne m'occupe que de la

conduite et du caractère de Samuel; et d'abord, je demande qui a vu, qui

a entendu tout ceci et surtout qui l'a raconté, qui l'a ébruité et rendu

public? Ce n'est pas Héli; ce ne peut être que Samuel seul, qui est ici

acteur, témoin, narrateur; lui seul a eu intérêt de faire, intérêt de

raconter: sans lui, qui eût pu spécifier tous les menus détails de cette

aventure[44]? Il est évident que nous avons ici une scène de

fantasmagorie du genre de celles qui ont eu lieu chez tous les peuples

anciens, dans les sanctuaires des temples et pour l'émission des

oracles. Le jeune adepte y a été encouragé par la caducité, par la

faiblesse physique et morale du grand-prêtre Héli; peut-être par

l'instigation de quelques personnages cachés sous la toile, ayant des

intérêts, des passions que nous ne pouvons plus juger; néanmoins le plus

probable est que Samuel ne s'est fié à personne, et ce que par la suite

nous verrons de sa profonde dissimulation fixe la balance de ce côté.

La divulgation n'a pas été difficile; il aura suffi de quelques

confidences à un serviteur, à un ami dévoué, à une vieille ou à une

jeune prêtresse, pour que l'apparition de Dieu, pour que son oracle venu

de l'arche sainte se soit répandu en acquérant de bouche en bouche une

mystérieuse intensité de certitude et de croyance.

«Or, Samuel grandit, ajoute le texte, et Dieu fut avec lui, et aucune de

ses paroles ne tomba par terre; et tout Israël connut qu'il était devenu

prophète de Dieu; et Dieu continua d'apparaître dans Shiloh.»

Sur ce mot, _prophète_, j'observe que le narrateur nous dira bientôt

qu'à cette époque le terme hébreu _nabia_, employé ici, n'était point

connu; que l'on ne se servait que du mot _râh_ qui signifie _voyant_.

Nous avons donc ici un écrivain posthume qui a rédigé à son gré les

mémoires que Samuel ou autres contemporains avaient composés au leur. Il

lui a plu d'établir en fait positif _la croyance de tout Israël_ en ce

conte; mais il est seul déposant, il n'est pas même témoin. Si nous

avions de ce temps-là des mémoires de plusieurs mains, nous aurions

matière à juger raisonnablement: déja nous en avons le moyen dans le

verset où il nous dit que _depuis du temps la parole de Dieu était

devenue rare_ et qu'il n'apparaissait plus de visions: pourquoi cela?

parce qu'il y avait des incrédules; parce qu'il était arrivé des

scandales, de faux oracles, des divulgations de supercheries

sacerdotales qui avaient éveillé le bon sens de la classe riche ou aisée

du peuple. L'aveugle et fanatique croyance était restée, comme il arrive

toujours, dans la multitude; ce fut sur elle que Samuel compta, et nous

verrons lors de l'installation de Saül, qu'il eut toujours contre lui un

parti de _non croyants_ assez puissant pour l'obliger à beaucoup de

ménagements, pour l'obliger même à se démettre.

§ VI.

Nouvelle servitude des Hébreux.--Samuel dans sa retraite prépare

leur insurrection et devient sufète ou juge.--Superstition du

temps.

A l'époque où nous sommes, c'est-à-dire après sa vision, voilà Samuel

candidat sur le trottoir de la puissance; le peuple s'occupe de lui: on

attend les événemens: Héli tout vieux peut mourir à chaque instant; le

temps s'écoule; supposons, un ou au plus deux ans, Samuel a eu

vingt-deux ans, ou au plus vingt-quatre; une guerre survient, les

Philistins, par motif quelconque, la déclarent: les Hébreux

s'assemblent; une bataille se livre au lieu nommé _Aphek_; ils sont

battus; leurs dévots imaginent d'amener l'arche dans le camp, afin que

Dieu _Jehwh_ pulvérise les Philistins; ceux-ci d'abord effrayés

reprennent courage: ils taillent en pièces les Hébreux, ils s'emparent

de l'arche, l'emmènent dans leur pays et soumettent tout Israël au

tribut. Dans cette bataille, les deux fils d'Héli sont tués; le

vieillard resté à _Shiloh_ apprend sur son haut siége de juge tout ce

désastre; frappé de désespoir, il tombe renversé, se disloque la nuque

et reste mort: le siége est vacant, ouvert à Samuel; mais sa fine

prudence juge le moment trop orageux: il se retire sans bruit en son

pays, espérant avec raison que le peuple malheureux, vexé par l'ennemi,

ne sera que mieux disposé à recevoir un libérateur quand il sera temps.

Ce temps fut long; Samuel eut le loisir et la nécessité de préparer de

longue main les moyens qui effectivement le ramenèrent sur la scène,

comme nous le verrons. Ce qui se passa dans cet intervalle ne lui est

pas directement relatif, mais parce qu'il offre une vive image de

l'esprit du temps, il mérite de prendre place ici.

L'arche du Dieu des Juifs était aux mains profanes des Philistins; il

semblerait que ce peuple ennemi eût dû profiter de l'occasion de

détruire ce talisman dont il était lui-même épouvanté; mais à cette

époque la superstition était commune à tout peuple, et chez tout peuple

la corporation des prêtres avait un intérêt commun à l'entretenir, de

peur que le mépris d'une idole étrangère n'amenât des guerriers

farouches à examiner de plus près l'idole indigène. L'arche est donc

respectée; les prêtres philistins la placent dans le temple de leur dieu

_Dagon_ en la ville d'_Azot_. Le lendemain en se levant, les gens d'Azot

trouvent l'idole de Dagon tombée sur le visage (posture d'adoration) à

côté de l'arche; ils relèvent l'idole et la replacent; le lendemain ils

la retrouvent tombée, encore; mais cette fois ses mains et sa tête,

séparées du corps, étaient posées sur le seuil du temple.--On peut

juger de la rumeur. D'où vint ce tour d'audace et de fourberie secrète?

quelque Juif s'était-il introduit dans la ville avec cette ruse, avec

cette habileté de filouterie dont les Arabes et les paysans d'Égypte et

de Palestine donnent encore de nos jours d'étonnants exemples? Cela

serait possible; le fanatisme a pu y conduire; il paraît que le temple

n'avait point de sentinelles, que même il était ouvert. La sécurité de

la victoire aura banni toute vigilance; d'autre part ne serait-il pas

possible que même les prêtres de _Dagon_ eussent calculé cette fourberie

par le motif que j'ai indiqué ci-dessus? Leur conduite subséquente,

tout-à-fait partiale, va rendre cette alternative la plus probable.

Le peuple d'_Azot_ n'a point dû croire son Dieu assez impuissant pour se

laisser traiter ainsi par une force humaine; il aura dit, «c'est Dagon

lui-même qui explique sa volonté, qui déclare son respect pour son frère

le Dieu des Juifs; il ne veut point le tenir captif.» L'alarme se

répand, les _prédiseurs_ annoncent quelque calamité, suite de la colère

céleste; survient une maladie épidémique d'intestins (notez qu'en ce

pays, les hernies et les dyssenteries sont communes), puis une irruption

de rats et de mulots destructeurs; les têtes s'échauffent; tout est

attribué à la captivité de l'arche; le peuple du lieu demande sa sortie;

le peuple d'une autre ville où on la mène, apprenant le motif, en

conçoit un surcroît d'alarme; la maladie survient par contagion: la

terreur devient générale.

Enfin, après sept mois de déportation, les chefs militaires des

Philistins appellent devant eux leurs prêtres et leurs devins; ils leur

demandent ce qu'ils doivent faire de l'arche; c'était le cas de la

brûler; mais remarquez la réponse des prêtres; ils conseillent

non-seulement de la renvoyer, mais encore d'y joindre une offrande

expiatoire du péché des guerriers. Ceux-ci (par un cas assez commun),

non moins crédules que braves, demandent: Quelle offrande? Les prêtres

répondent: «Faites fabriquer cinq anus d'or et cinq rats aussi d'or,

selon le nombre de vos principautés, pour calmer le Dieu des Hébreux.

Pourquoi avez-vous endurci vos cœurs comme le roi d'Égypte? Vous avez

été frappés comme lui; renvoyez de même l'arche du Dieu des Hébreux.»

Ici l'esprit et le système des prêtres sont évidents; ils nourrissent la

crédulité publique en faveur de leur pouvoir particulier, aux dépens

même des intérêts de leur propre nation; n'ai-je pas eu raison de dire

que le tour joué à Dagon est venu de leur main?

La rentrée de l'arche chez les Hébreux est, comme de raison, accompagnée

de prodiges; mais leur existence prouverait encore plus le manque de

jugement de l'écrivain que la crédulité du peuple. Cet écrivain veut que

dans un _seul_ village, où la curiosité engagea les paysans à regarder

dans l'arche, Dieu ait frappé de mort cinquante mille de ces curieux:

dans le style sacerdotal c'est toujours Dieu qui _tue_, qui _extermine_;

mais comme en ce pays-là il n'y a et il n'y eut jamais de village de

cinq mille âmes, ni même de trois mille, il est clair qu'on doit

supprimer plusieurs zéros et peut-être tous; le but de notre lévite a

été d'effrayer le vulgaire et de _tuer_ cet esprit de recherche et

d'examen qui est l'effroi des imposteurs et des charlatans. L'arche fut

déposée au village de _Gabaa_ où elle resta _paisible pendant vingt

ans_. (_Voy._ le ch. 7, v. 2.) A la mort d'Héli, Samuel en avait

vingt-deux à vingt-quatre; il était donc maintenant âgé de quarante-deux

à quarante-quatre ans, dans la vigueur de l'esprit et de la maturité du

jugement.

Comment avait-il passé ce long intervalle? Le livre ne nous le dit pas,

parce qu'il n'est habituellement qu'une chronique sèche, un vrai

squelette dépouillé de ses ligaments; mais l'issue va nous prouver qu'il

n'avait pas perdu son temps. Les circonstances étaient difficiles; les

Hébreux, accablés de deux défaites meurtrières, n'avaient plus de force

morale ni militaire; l'ennemi, maître du pays, surveillait tous leurs

mouvements; sa jalousie ne leur permettait pas même d'avoir des

forgerons, de peur qu'ils ne fissent des armes; sa politique les

épuisait par des tributs de toute nature, les divisait par des

préférences perfides. Samuel, retiré dans son pays natal où il avait

apporté sa réputation de prophète, ne put manquer d'y avoir des envieux,

des ennemis. Où est-on prophète moins qu'en son pays? Il fallut calmer

les passions domestiques, endormir l'espionnage étranger, dissimuler son

crédit, sa capacité, et cependant préparer sous main les moyens de

secouer un joug insupportable par une révolte inattendue qui n'allât pas

être un coup manqué.

En effet, au bout des vingt ans cités, cette révolte éclate; tout à coup

un cri de guerre appelle, assemble les Hébreux au camp de Maspha[45].

Les Philistins arrivent bientôt pour les combattre. A la guerre, un des

premiers moyens de succès est dans la confiance de l'homme qui se bat,

surtout s'il n'a pas l'habitude et l'art de se battre; ici ce n'étaient

que des paysans levés en masse, précisément comme sont encore les Druzes

actuels. En de tels hommes la confiance naît de l'idée qu'ils se font de

l'habileté de leur chef et de la bonté de leur position; Samuel qui eut

le choix de ces deux moyens, eut déja un grand avantage; le local de

_Maspha_, coupé de ravins et de coteaux, au bord d'une plaine, le mit en

mesure d'accepter ou de refuser le combat; ainsi posté, on sent qu'il

attend le moment favorable. Il connaît l'extrême superstition des deux

partis combattants; il lui faut quelques prodiges, quelques presages

semblables à ceux de tous les anciens peuples; il épie ce qui l'entoure;

il aperçoit dans l'atmosphère une indication d'orage; des gens apostés

le pressent d'invoquer Dieu en faveur du _peuple chéri_; il annonce un

sacrifice, il immole un agneau; il invoque _Jehwh_ à grand cris; les

Philistins commencent l'attaque; le tonnerre éclate; les Juifs sont

persuadés que Dieu répond à son prêtre; ils chargent avec transport, et

l'ennemi est battu. Telle est la substance du chapitre 7, revêtue des

probabilités omises par le narrateur. Le succès de cette journée fut

tel, que les Philistins vaincus rendirent les bourgs qu'ils avaient

depuis long-temps usurpés, et cessèrent de troubler le peuple hébreu

qu'ils avaient dominé.

Ici commence la judicature de Samuel, c'est-à-dire l'exercice de ce

pouvoir suprême vers lequel il tendait depuis si long-temps. Cette

victoire de Maspha l'établit en une position nouvelle et meilleure; mais

il ne faut pas s'y tromper: dans un état démocratique comme était celui

des Hébreux, chez un peuple de paysans répandus sur un territoire coupé

de montagnes, de bois, de ravins, où chaque famille vivait sur sa

propriété, où il n'existait ni subordination municipale, ni force

militaire organisée, ni même une seule ville ayant une masse de six

mille habitants, on sent que l'exercice du pouvoir était soumis à une

opinion morcelée, flottante, susceptible de beaucoup de vicissitudes. La

seule superstition était le lien général et commun; mais cette

superstition n'est pas toujours un obstacle à la lutte des intérêts et

des passions. Dans un tel ordre de choses, on ne peut disconvenir que

Samuel n'ait gouverné avec prudence et talent, puisque tout le temps de

son administration fut paisible au dedans et au dehors; la preuve de

cette paix est que le narrateur passe sans aucun détail à nous dire que

Samuel ne cessa plus de juger, et qu'étant devenu vieux, il établit ses

enfants juges à côté de lui (pour les préparer à lui succéder). Cette

durée non exprimée comporte une vingtaine d'années, ce qui donne un âge

de soixante-deux à soixante-quatre ans à Samuel, au moment où, contre

son attente, on va le forcer de nommer un roi.

§ VII.

Le peuple rejette les enfants de Samuel et le force de nommer un

roi.--Samuel a exercé la profession de devin.

Ce contre-temps auquel il paraît que sa divination ne s'était pas

attendue, fut causé par la mauvaise conduite de ses enfants, qui,

semblables à ceux d'Héli, trouvèrent le secret d'irriter, de scandaliser

le peuple par leurs vexations, leurs débauches, leur impiété; de manière

que nous voyons ici ce mécanisme général de l'espèce humaine, qui, sans

jamais profiter de l'exemple et de l'expérience, retombe toujours dans

le cercle des mêmes habitudes, des mêmes passions. Les pères arrivent au

pouvoir par beaucoup de peines et de soins; les enfants, nés dans

l'abondance, se livrent aux écarts et aux habitudes vicieuses

qu'engendre la prospérité; néanmoins, il est à croire que dans cette

occasion, le mécontentement de la multitude fut alimenté par

l'opposition et la haine secrètes de familles puissantes, peut-être même

sacerdotales, choquées d'avoir pour chef et maître un homme de bas

étage, un intrus. Il est à remarquer qu'encore aujourd'hui, chez les

Druzes et chez les Arabes, ce préjugé de famille _ancienne_, de famille

_riche_ et pour ainsi dire _noble_, exerce une grande influence sur

l'opinion populaire. Toujours est-il vrai qu'à l'époque dont il s'agit,

une sorte de conspiration fut formée, puisque, selon l'historien, une

députation des anciens d'Israël vint trouver Samuel à sa résidence

paternelle de _Ramatha_ pour lui demander un roi, un gouvernement royal

constitué comme chez les peuples voisins, dont l'exemple général lui fut

allégué.

La réponse qu'il fit à cette députation, les détails de la conduite

qu'il tint en cette affaire, décèlent le dépit d'une ambition trompée,

d'un orgueil profondément mécontent; il lui fallut plier sous la force,

céder à la nécessité; mais nous allons le voir dans l'exécution porter

un esprit de ruse, même de perfidie, qui, par son analogie avec ses

aventures du temple, ses prétendues visions et révélations nocturnes,

met à découvert tout son caractère. On le force de nommer un roi; il

pourrait, il devrait par conscience choisir l'homme le plus capable par

ses talents, par ses moyens de tout genre, de remplir ce poste éminent;

point du tout: un tel homme régnerait par lui-même et ne lui obéirait

pas; il lui faut un sujet docile; il le cherche dans une famille de bas

étage, sans crédit, sans entours, ayant à la vérité cet extérieur qui en

impose au peuple, mais quant au moral, n'ayant que la dose de sens

nécessaire à un cours de choses ordinaires, en sorte qu'un tel homme

aura le besoin de recourir souvent à un bienfaiteur qui conservera la

haute main. Samuel, en un mot, va chercher un bel homme de guerre qui

sera son pouvoir exécutif, son lieutenant, tandis que lui continuera

d'être le pouvoir législatif, le régnant. Voilà le secret de toute la

conduite que nous allons lui voir tenir dans l'élection de Saül, puis

dans la disgrace de ce roi et dans la substitution de David, laquelle

fut un dernier trait de machiavélisme sacerdotal. Écoutons l'historien

dont le récit est toujours d'une naïveté instructive et piquante.

«Il y avait dans la tribu de Benjamin un homme appelé Kis, grand et

fort; son fils nommé Saül, était le plus bel homme des enfants d'Israël;

sa taille était plus haute de toute la tête que celle ordinaire. Il

arriva que les ânesses de Kis disparurent un jour; il dit à son fils de

prendre un valet et d'aller ensemble à leur recherche. Ils traversèrent

la montagne d'Éphraïm, puis le canton de _Shelshah_, sans rien trouver,

puis encore le canton de _Salim_ et celui de _Iemini_; quand ils furent

à celui de _Souf_, où vivait Samuel, Saül voulut s'en retourner, mais

son valet lui dit: Il y a ici dans le bourg un homme de Dieu

très-respecté; tout ce qu'il dit arrive: allons le consulter, il nous

éclairera. Saül répondit: Nous n'avons rien à lui présenter[46]. J'ai

sur moi un quart de sicle d'argent, reprit le valet, je le donnerai au

_voyant_; car alors, dit le texte, on appelait voyant (râh) ce qui

aujourd'hui s'appelle prophète (nabiâ).»

Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse. · 第 9 / 22 段