en fit des reproches, mais ils ne l'écoutèrent point, _parce que Dieu
voulait les tuer_.»
Quelle pensée scélérate et perverse! _endurcir les gens pour les tuer!_
mais à qui Dieu a-t-il dit sa pensée? si c'est à l'homme seulement, si
c'est au prêtre qui nous la répète, n'avons nous pas droit de
l'attribuer à ce porteur de parole lui-même, à ce soi-disant interprète?
Il est clair que ceci ne vient point de Dieu, mais d'une _bouche juive_,
d'un _cœur hébreu fanatique_ et _féroce_, plein des passions et des
préjugés qu'il place dans son idole.--Revenons à Samuel.
«Il s'avançait (en années), et croissait,» dit le texte, «et il était
agréable à Dieu et aux hommes.»
Ici, toutes les traductions commettent une erreur; elles qualifient
Samuel d'_enfant_; ce n'est pas là le sens du mot hébreu _nar_; il
signifie jeune homme adolescent, et il peut s'appliquer jusqu'à l'âge de
vingt à vingt-cinq ans; la preuve en est que le texte l'applique à
l'écuyer qui accompagne Jonathas dans un coup de main militaire des plus
audacieux; à David quand il est présenté à Saül comme un sujet déja fort
et propre à la guerre; aux serviteurs des prêtres qui parlent de prendre
la chair par violence: toutes ces applications nécessitent un âge de
vingt ans au moins.
Samuel n'a pu en avoir moins à l'époque dont nous parlons, et il a pu en
avoir jusqu'à vingt-quatre, comme il résulte du calcul de sa vie; car,
sous peu, nous allons voir périr Héli très-vieux; vingt ans et sept mois
après, Samuël va commencer sa propre judicature jusqu'à ce qu'il
devienne assez vieux pour vouloir se substituer ses enfants, et il
vivra encore environ _dix-huit ans_ sous Saül: enfin il mourut très-âgé.
Supposons-lui _vingt ans_ d'administration, plus ces _dix-huit ans_,
plus les vingt entre son avénement et la mort d'Héli, voilà
cinquante-huit ans; l'on ne peut lui donner moins de vingt à vingt-deux
ans à la mort d'Héli, pour faire soixante-dix-huit ou quatre-vingts ans
qu'exige sa vie.
A cet âge de _vingt-deux ans_ il a été déja capable de beaucoup de
calculs et de raisonnements; il a été nourri de tous les discours, de
toutes les plaintes, de toutes les intrigues, de tous les projets du
cercle sacerdotal dans lequel il vivait: il a entendu les vœux
souvent formés de voir exclure les enfants d'Héli; de voir apparaître un
de ces _hommes de Dieu_ envoyés de temps à autre pour sauver le peuple
d'Israël; il a su ce qu'il fallait pour être _un homme de Dieu_,
pourquoi ne se serait-il pas lui-même trouvé propre à jouer ce rôle? La
suite du récit va nous éclaircir cette question.
Sur ces entrefaites arrive un incident singulier; «un _homme de
Dieu_[42] vient trouver Héli; il lui reproche au nom de _Jehovah_ ou
_Jehwh_ les prévarications de ses enfants: il lui annonce qu'ils ne lui
succéderont point, et que _Jehwh_ s'est choisi un autre prêtre fidèle.
Je couperai, dit Dieu, ton bras (c'est-à-dire ton pouvoir) et le bras
de ta maison, en sorte qu'elle n'aura point de vieillards. Le signe que
j'en donnerai sera que tes deux enfants Ophni et Phinées _mourront en un
même jour_; et je me susciterai un prêtre selon mon cœur et mon
esprit pour gouverner pendant toute sa vie. Les gens de ta maison
viendront se courber devant lui, et lui offrir une petite pièce d'argent
en le priant de les admettre au service du temple.»
Que de choses à noter dans ce récit! D'abord voici un tête-à-tête
divulgué; par qui? Héli ne s'en sera pas vanté: c'est donc l'_homme de
Dieu_ qui l'a ébruité. Quel intérêt a-t-il eu de préparer les esprits à
un changement désiré de plusieurs, même du plus grand nombre? En sa
qualité de prophète et de _prédiseur_, cet _homme de Dieu_ a dû
connaître le successeur annoncé, déja présumé; n'agirait-il pas déja de
concert avec lui? Sa prédiction va se trouver faite en faveur de
Samuel.--Samuel ne jouerait-il pas un rôle en cette affaire? L'axiome de
droit dit: _Celui-là a fait qui a eu intérêt de faire_; ici ne serait-ce
pas _Samuel_ même? Notez qu'Héli était aveugle, et qu'on a pu lui parler
sans qu'il ait reconnu la personne. Il y a ici manœuvre de fourberie;
Samuel n'est pas atteint, mais il est prévenu. Quant à la prédiction de
la mort des deux fils d'Héli en un même jour, on sent combien il a été
facile à l'écrivain ou au copiste de l'interpoler après coup: où est le
procès-verbal primitif? Suivons le récit.
«Chap. 3. Or Samuel servait Dieu près d'Héli (il faisait le service du
temple), la parole de Dieu était rare en ce temps-là; il n'apparaissait
plus de visions[43]. Les yeux d'Héli s'étaient obscurcis, il ne voyait
plus; et il arriva (une nuit) qu'Héli était couché en son lieu; la lampe
n'était pas éteinte et Samuel était aussi couché dans le temple du
(dieu) _Jehwh_, où est l'arche sainte; et Dieu appela Samuel lequel
courut vers Héli et lui dit: Me voilà; tu m'as appelé.--Non, dit Héli,
je ne t'ai point appelé, retourne et dors. Une seconde fois Jehwh appela
Samuel, et Samuel courut vers Héli qui dit encore: Je ne t'ai point
appelé; retourne et dors. Or Samuel ne connaissait point encore la
parole de Dieu. Appelé une troisième fois, il courut encore vers Héli
qui comprit alors que c'était Dieu qui l'appelait. Retourne, dit-il; si
l'on t'appelle de nouveau; réponds: Parle, _Jehwh_, ton serviteur
écoute. Samuel retourna se coucher et (le dieu) Jehwh vint se poser
debout et il lui cria deux fois, Samuel; et Samuel répondit: Parle, ton
serviteur écoute.» (_Voyez_ la note nº 2.)
Pour abréger ce récit, il suffit de dire que le dieu Jehwh répéta en
substance ce que l'homme de Dieu avait déja dit à Héli, savoir: qu'à
raison des prévarications de ses enfants et de sa faiblesse à ne pas les
réprimer, il avait supplanté sa maison et qu'il lui substituerait un
étranger dans le pouvoir suprême. Le lendemain matin, Samuel resta
silencieux sur la chose, mais Héli le força de tout lui réciter. Après
l'avoir entendu, le vieillard se contenta de dire: «Il est _Jehwh_ (le
maître), il fera ce qui sera bon à ses yeux.»
Maintenant, pour apprécier cette histoire, je ne veux point raisonner
sur le fond du fait. Dieu, venir dans une chambre, se poser debout à
distance d'un lit, parler comme une personne de chair et d'os; que
pourrais-je dire à qui croirait un tel conte? Je ne m'occupe que de la
conduite et du caractère de Samuel; et d'abord, je demande qui a vu, qui
a entendu tout ceci et surtout qui l'a raconté, qui l'a ébruité et rendu
public? Ce n'est pas Héli; ce ne peut être que Samuel seul, qui est ici
acteur, témoin, narrateur; lui seul a eu intérêt de faire, intérêt de
raconter: sans lui, qui eût pu spécifier tous les menus détails de cette
aventure[44]? Il est évident que nous avons ici une scène de
fantasmagorie du genre de celles qui ont eu lieu chez tous les peuples
anciens, dans les sanctuaires des temples et pour l'émission des
oracles. Le jeune adepte y a été encouragé par la caducité, par la
faiblesse physique et morale du grand-prêtre Héli; peut-être par
l'instigation de quelques personnages cachés sous la toile, ayant des
intérêts, des passions que nous ne pouvons plus juger; néanmoins le plus
probable est que Samuel ne s'est fié à personne, et ce que par la suite
nous verrons de sa profonde dissimulation fixe la balance de ce côté.
La divulgation n'a pas été difficile; il aura suffi de quelques
confidences à un serviteur, à un ami dévoué, à une vieille ou à une
jeune prêtresse, pour que l'apparition de Dieu, pour que son oracle venu
de l'arche sainte se soit répandu en acquérant de bouche en bouche une
mystérieuse intensité de certitude et de croyance.
«Or, Samuel grandit, ajoute le texte, et Dieu fut avec lui, et aucune de
ses paroles ne tomba par terre; et tout Israël connut qu'il était devenu
prophète de Dieu; et Dieu continua d'apparaître dans Shiloh.»
Sur ce mot, _prophète_, j'observe que le narrateur nous dira bientôt
qu'à cette époque le terme hébreu _nabia_, employé ici, n'était point
connu; que l'on ne se servait que du mot _râh_ qui signifie _voyant_.
Nous avons donc ici un écrivain posthume qui a rédigé à son gré les
mémoires que Samuel ou autres contemporains avaient composés au leur. Il
lui a plu d'établir en fait positif _la croyance de tout Israël_ en ce
conte; mais il est seul déposant, il n'est pas même témoin. Si nous
avions de ce temps-là des mémoires de plusieurs mains, nous aurions
matière à juger raisonnablement: déja nous en avons le moyen dans le
verset où il nous dit que _depuis du temps la parole de Dieu était
devenue rare_ et qu'il n'apparaissait plus de visions: pourquoi cela?
parce qu'il y avait des incrédules; parce qu'il était arrivé des
scandales, de faux oracles, des divulgations de supercheries
sacerdotales qui avaient éveillé le bon sens de la classe riche ou aisée
du peuple. L'aveugle et fanatique croyance était restée, comme il arrive
toujours, dans la multitude; ce fut sur elle que Samuel compta, et nous
verrons lors de l'installation de Saül, qu'il eut toujours contre lui un
parti de _non croyants_ assez puissant pour l'obliger à beaucoup de
ménagements, pour l'obliger même à se démettre.
§ VI.
Nouvelle servitude des Hébreux.--Samuel dans sa retraite prépare
leur insurrection et devient sufète ou juge.--Superstition du
temps.
A l'époque où nous sommes, c'est-à-dire après sa vision, voilà Samuel
candidat sur le trottoir de la puissance; le peuple s'occupe de lui: on
attend les événemens: Héli tout vieux peut mourir à chaque instant; le
temps s'écoule; supposons, un ou au plus deux ans, Samuel a eu
vingt-deux ans, ou au plus vingt-quatre; une guerre survient, les
Philistins, par motif quelconque, la déclarent: les Hébreux
s'assemblent; une bataille se livre au lieu nommé _Aphek_; ils sont
battus; leurs dévots imaginent d'amener l'arche dans le camp, afin que
Dieu _Jehwh_ pulvérise les Philistins; ceux-ci d'abord effrayés
reprennent courage: ils taillent en pièces les Hébreux, ils s'emparent
de l'arche, l'emmènent dans leur pays et soumettent tout Israël au
tribut. Dans cette bataille, les deux fils d'Héli sont tués; le
vieillard resté à _Shiloh_ apprend sur son haut siége de juge tout ce
désastre; frappé de désespoir, il tombe renversé, se disloque la nuque
et reste mort: le siége est vacant, ouvert à Samuel; mais sa fine
prudence juge le moment trop orageux: il se retire sans bruit en son
pays, espérant avec raison que le peuple malheureux, vexé par l'ennemi,
ne sera que mieux disposé à recevoir un libérateur quand il sera temps.
Ce temps fut long; Samuel eut le loisir et la nécessité de préparer de
longue main les moyens qui effectivement le ramenèrent sur la scène,
comme nous le verrons. Ce qui se passa dans cet intervalle ne lui est
pas directement relatif, mais parce qu'il offre une vive image de
l'esprit du temps, il mérite de prendre place ici.
L'arche du Dieu des Juifs était aux mains profanes des Philistins; il
semblerait que ce peuple ennemi eût dû profiter de l'occasion de
détruire ce talisman dont il était lui-même épouvanté; mais à cette
époque la superstition était commune à tout peuple, et chez tout peuple
la corporation des prêtres avait un intérêt commun à l'entretenir, de
peur que le mépris d'une idole étrangère n'amenât des guerriers
farouches à examiner de plus près l'idole indigène. L'arche est donc
respectée; les prêtres philistins la placent dans le temple de leur dieu
_Dagon_ en la ville d'_Azot_. Le lendemain en se levant, les gens d'Azot
trouvent l'idole de Dagon tombée sur le visage (posture d'adoration) à
côté de l'arche; ils relèvent l'idole et la replacent; le lendemain ils
la retrouvent tombée, encore; mais cette fois ses mains et sa tête,
séparées du corps, étaient posées sur le seuil du temple.--On peut
juger de la rumeur. D'où vint ce tour d'audace et de fourberie secrète?
quelque Juif s'était-il introduit dans la ville avec cette ruse, avec
cette habileté de filouterie dont les Arabes et les paysans d'Égypte et
de Palestine donnent encore de nos jours d'étonnants exemples? Cela
serait possible; le fanatisme a pu y conduire; il paraît que le temple
n'avait point de sentinelles, que même il était ouvert. La sécurité de
la victoire aura banni toute vigilance; d'autre part ne serait-il pas
possible que même les prêtres de _Dagon_ eussent calculé cette fourberie
par le motif que j'ai indiqué ci-dessus? Leur conduite subséquente,
tout-à-fait partiale, va rendre cette alternative la plus probable.
Le peuple d'_Azot_ n'a point dû croire son Dieu assez impuissant pour se
laisser traiter ainsi par une force humaine; il aura dit, «c'est Dagon
lui-même qui explique sa volonté, qui déclare son respect pour son frère
le Dieu des Juifs; il ne veut point le tenir captif.» L'alarme se
répand, les _prédiseurs_ annoncent quelque calamité, suite de la colère
céleste; survient une maladie épidémique d'intestins (notez qu'en ce
pays, les hernies et les dyssenteries sont communes), puis une irruption
de rats et de mulots destructeurs; les têtes s'échauffent; tout est
attribué à la captivité de l'arche; le peuple du lieu demande sa sortie;
le peuple d'une autre ville où on la mène, apprenant le motif, en
conçoit un surcroît d'alarme; la maladie survient par contagion: la
terreur devient générale.
Enfin, après sept mois de déportation, les chefs militaires des
Philistins appellent devant eux leurs prêtres et leurs devins; ils leur
demandent ce qu'ils doivent faire de l'arche; c'était le cas de la
brûler; mais remarquez la réponse des prêtres; ils conseillent
non-seulement de la renvoyer, mais encore d'y joindre une offrande
expiatoire du péché des guerriers. Ceux-ci (par un cas assez commun),
non moins crédules que braves, demandent: Quelle offrande? Les prêtres
répondent: «Faites fabriquer cinq anus d'or et cinq rats aussi d'or,
selon le nombre de vos principautés, pour calmer le Dieu des Hébreux.
Pourquoi avez-vous endurci vos cœurs comme le roi d'Égypte? Vous avez
été frappés comme lui; renvoyez de même l'arche du Dieu des Hébreux.»
Ici l'esprit et le système des prêtres sont évidents; ils nourrissent la
crédulité publique en faveur de leur pouvoir particulier, aux dépens
même des intérêts de leur propre nation; n'ai-je pas eu raison de dire
que le tour joué à Dagon est venu de leur main?
La rentrée de l'arche chez les Hébreux est, comme de raison, accompagnée
de prodiges; mais leur existence prouverait encore plus le manque de
jugement de l'écrivain que la crédulité du peuple. Cet écrivain veut que
dans un _seul_ village, où la curiosité engagea les paysans à regarder
dans l'arche, Dieu ait frappé de mort cinquante mille de ces curieux:
dans le style sacerdotal c'est toujours Dieu qui _tue_, qui _extermine_;
mais comme en ce pays-là il n'y a et il n'y eut jamais de village de
cinq mille âmes, ni même de trois mille, il est clair qu'on doit
supprimer plusieurs zéros et peut-être tous; le but de notre lévite a
été d'effrayer le vulgaire et de _tuer_ cet esprit de recherche et
d'examen qui est l'effroi des imposteurs et des charlatans. L'arche fut
déposée au village de _Gabaa_ où elle resta _paisible pendant vingt
ans_. (_Voy._ le ch. 7, v. 2.) A la mort d'Héli, Samuel en avait
vingt-deux à vingt-quatre; il était donc maintenant âgé de quarante-deux
à quarante-quatre ans, dans la vigueur de l'esprit et de la maturité du
jugement.
Comment avait-il passé ce long intervalle? Le livre ne nous le dit pas,
parce qu'il n'est habituellement qu'une chronique sèche, un vrai
squelette dépouillé de ses ligaments; mais l'issue va nous prouver qu'il
n'avait pas perdu son temps. Les circonstances étaient difficiles; les
Hébreux, accablés de deux défaites meurtrières, n'avaient plus de force
morale ni militaire; l'ennemi, maître du pays, surveillait tous leurs
mouvements; sa jalousie ne leur permettait pas même d'avoir des
forgerons, de peur qu'ils ne fissent des armes; sa politique les
épuisait par des tributs de toute nature, les divisait par des
préférences perfides. Samuel, retiré dans son pays natal où il avait
apporté sa réputation de prophète, ne put manquer d'y avoir des envieux,
des ennemis. Où est-on prophète moins qu'en son pays? Il fallut calmer
les passions domestiques, endormir l'espionnage étranger, dissimuler son
crédit, sa capacité, et cependant préparer sous main les moyens de
secouer un joug insupportable par une révolte inattendue qui n'allât pas
être un coup manqué.
En effet, au bout des vingt ans cités, cette révolte éclate; tout à coup
un cri de guerre appelle, assemble les Hébreux au camp de Maspha[45].
Les Philistins arrivent bientôt pour les combattre. A la guerre, un des
premiers moyens de succès est dans la confiance de l'homme qui se bat,
surtout s'il n'a pas l'habitude et l'art de se battre; ici ce n'étaient
que des paysans levés en masse, précisément comme sont encore les Druzes
actuels. En de tels hommes la confiance naît de l'idée qu'ils se font de
l'habileté de leur chef et de la bonté de leur position; Samuel qui eut
le choix de ces deux moyens, eut déja un grand avantage; le local de
_Maspha_, coupé de ravins et de coteaux, au bord d'une plaine, le mit en
mesure d'accepter ou de refuser le combat; ainsi posté, on sent qu'il
attend le moment favorable. Il connaît l'extrême superstition des deux
partis combattants; il lui faut quelques prodiges, quelques presages
semblables à ceux de tous les anciens peuples; il épie ce qui l'entoure;
il aperçoit dans l'atmosphère une indication d'orage; des gens apostés
le pressent d'invoquer Dieu en faveur du _peuple chéri_; il annonce un
sacrifice, il immole un agneau; il invoque _Jehwh_ à grand cris; les
Philistins commencent l'attaque; le tonnerre éclate; les Juifs sont
persuadés que Dieu répond à son prêtre; ils chargent avec transport, et
l'ennemi est battu. Telle est la substance du chapitre 7, revêtue des
probabilités omises par le narrateur. Le succès de cette journée fut
tel, que les Philistins vaincus rendirent les bourgs qu'ils avaient
depuis long-temps usurpés, et cessèrent de troubler le peuple hébreu
qu'ils avaient dominé.
Ici commence la judicature de Samuel, c'est-à-dire l'exercice de ce
pouvoir suprême vers lequel il tendait depuis si long-temps. Cette
victoire de Maspha l'établit en une position nouvelle et meilleure; mais
il ne faut pas s'y tromper: dans un état démocratique comme était celui
des Hébreux, chez un peuple de paysans répandus sur un territoire coupé
de montagnes, de bois, de ravins, où chaque famille vivait sur sa
propriété, où il n'existait ni subordination municipale, ni force
militaire organisée, ni même une seule ville ayant une masse de six
mille habitants, on sent que l'exercice du pouvoir était soumis à une
opinion morcelée, flottante, susceptible de beaucoup de vicissitudes. La
seule superstition était le lien général et commun; mais cette
superstition n'est pas toujours un obstacle à la lutte des intérêts et
des passions. Dans un tel ordre de choses, on ne peut disconvenir que
Samuel n'ait gouverné avec prudence et talent, puisque tout le temps de
son administration fut paisible au dedans et au dehors; la preuve de
cette paix est que le narrateur passe sans aucun détail à nous dire que
Samuel ne cessa plus de juger, et qu'étant devenu vieux, il établit ses
enfants juges à côté de lui (pour les préparer à lui succéder). Cette
durée non exprimée comporte une vingtaine d'années, ce qui donne un âge
de soixante-deux à soixante-quatre ans à Samuel, au moment où, contre
son attente, on va le forcer de nommer un roi.
§ VII.
Le peuple rejette les enfants de Samuel et le force de nommer un
roi.--Samuel a exercé la profession de devin.
Ce contre-temps auquel il paraît que sa divination ne s'était pas
attendue, fut causé par la mauvaise conduite de ses enfants, qui,
semblables à ceux d'Héli, trouvèrent le secret d'irriter, de scandaliser
le peuple par leurs vexations, leurs débauches, leur impiété; de manière
que nous voyons ici ce mécanisme général de l'espèce humaine, qui, sans
jamais profiter de l'exemple et de l'expérience, retombe toujours dans
le cercle des mêmes habitudes, des mêmes passions. Les pères arrivent au
pouvoir par beaucoup de peines et de soins; les enfants, nés dans
l'abondance, se livrent aux écarts et aux habitudes vicieuses
qu'engendre la prospérité; néanmoins, il est à croire que dans cette
occasion, le mécontentement de la multitude fut alimenté par
l'opposition et la haine secrètes de familles puissantes, peut-être même
sacerdotales, choquées d'avoir pour chef et maître un homme de bas
étage, un intrus. Il est à remarquer qu'encore aujourd'hui, chez les
Druzes et chez les Arabes, ce préjugé de famille _ancienne_, de famille
_riche_ et pour ainsi dire _noble_, exerce une grande influence sur
l'opinion populaire. Toujours est-il vrai qu'à l'époque dont il s'agit,
une sorte de conspiration fut formée, puisque, selon l'historien, une
députation des anciens d'Israël vint trouver Samuel à sa résidence
paternelle de _Ramatha_ pour lui demander un roi, un gouvernement royal
constitué comme chez les peuples voisins, dont l'exemple général lui fut
allégué.
La réponse qu'il fit à cette députation, les détails de la conduite
qu'il tint en cette affaire, décèlent le dépit d'une ambition trompée,
d'un orgueil profondément mécontent; il lui fallut plier sous la force,
céder à la nécessité; mais nous allons le voir dans l'exécution porter
un esprit de ruse, même de perfidie, qui, par son analogie avec ses
aventures du temple, ses prétendues visions et révélations nocturnes,
met à découvert tout son caractère. On le force de nommer un roi; il
pourrait, il devrait par conscience choisir l'homme le plus capable par
ses talents, par ses moyens de tout genre, de remplir ce poste éminent;
point du tout: un tel homme régnerait par lui-même et ne lui obéirait
pas; il lui faut un sujet docile; il le cherche dans une famille de bas
étage, sans crédit, sans entours, ayant à la vérité cet extérieur qui en
impose au peuple, mais quant au moral, n'ayant que la dose de sens
nécessaire à un cours de choses ordinaires, en sorte qu'un tel homme
aura le besoin de recourir souvent à un bienfaiteur qui conservera la
haute main. Samuel, en un mot, va chercher un bel homme de guerre qui
sera son pouvoir exécutif, son lieutenant, tandis que lui continuera
d'être le pouvoir législatif, le régnant. Voilà le secret de toute la
conduite que nous allons lui voir tenir dans l'élection de Saül, puis
dans la disgrace de ce roi et dans la substitution de David, laquelle
fut un dernier trait de machiavélisme sacerdotal. Écoutons l'historien
dont le récit est toujours d'une naïveté instructive et piquante.
«Il y avait dans la tribu de Benjamin un homme appelé Kis, grand et
fort; son fils nommé Saül, était le plus bel homme des enfants d'Israël;
sa taille était plus haute de toute la tête que celle ordinaire. Il
arriva que les ânesses de Kis disparurent un jour; il dit à son fils de
prendre un valet et d'aller ensemble à leur recherche. Ils traversèrent
la montagne d'Éphraïm, puis le canton de _Shelshah_, sans rien trouver,
puis encore le canton de _Salim_ et celui de _Iemini_; quand ils furent
à celui de _Souf_, où vivait Samuel, Saül voulut s'en retourner, mais
son valet lui dit: Il y a ici dans le bourg un homme de Dieu
très-respecté; tout ce qu'il dit arrive: allons le consulter, il nous
éclairera. Saül répondit: Nous n'avons rien à lui présenter[46]. J'ai
sur moi un quart de sicle d'argent, reprit le valet, je le donnerai au
_voyant_; car alors, dit le texte, on appelait voyant (râh) ce qui
aujourd'hui s'appelle prophète (nabiâ).»