Occidentaux, ce qui m'a le plus surpris en mon particulier dans toute
cette contrée, c'est l'ignorance profonde et universelle en choses
physiques et naturelles, jointe à l'entêtement et à la présomption en
choses dites _divines_, c'est-à-dire, en choses hors de notre portée;
c'est la crédulité la plus puérile, jointe à une défiance cauteleuse;
c'est l'esprit de dissimulation, de fourberie, joint à une simplicité de
mœurs apparente, quelquefois réelle; enfin c'est l'esprit de
servilité craintive qui n'attend que l'occasion de devenir arrogance et
audace. Expliquer tout ce mélange, donner les raisons d'un tel état de
choses, serait sans doute un travail très-intéressant; mais mon but en
ce moment se borne à vous faire connaître comment la vue de l'état
présent est devenue pour moi un moyen d'apprécier l'état passé, cet état
idéal pour nous, et qui ne nous est indiqué que par des livres dont le
sens obscur est ou méconnu ou falsifié par ceux qui s'en font les
docteurs. Quand je compare mes idées actuelles à celles que m'avaient
imposées nos instituteurs, je ne puis m'empêcher de rire de tous les
contre-sens, de toutes les méprises dont maîtres et disciples, nous
sommes également les dupes.
On nous fait lire dès l'enfance des récits grossiers, scandaleux,
absurdes, et moyennant les interprétations mystiques qu'on leur donne,
les pieuses allégories qu'on y trouve, on les retourne si bien que nous
finissons par être édifiés de la _sagesse cachée_ et _profonde_: notre
enfance docile par crainte ou par séduction se plie à tout, s'habitue à
tout, et notre esprit finit par n'avoir plus le tact de la vérité et de
la raison.--Je vous l'avouerai, mon ami, avant ce jour je ne concevais
rien à la plupart des événements qui composent l'histoire des Juifs, je
les regardais comme appartenants à un vieil ordre de choses, aboli comme
l'ancien Testament; cette histoire d'Abraham, de sa famille errante qui
devient un peuple, de ce peuple qui d'esclave devient conquérant, de ces
conquérants qui retombent en anarchie et en servitude, puis sont
reconstitués en monarchie pour se diviser et se déchirer encore, tout
cela me semblait plutôt romanesque que probable; aujourd'hui tout cela
me semble parfaitement naturel, conforme à ce que je vois, explicable
par l'état actuel.
Dans les mœurs, la vie, les aventures d'une tribu arabe, d'un chef
bedouin, je vois la copie ou le modèle des mœurs, des aventures de
l'a horde hébraïque fondée par Abraham et Jacob. Je la vois errante
d'abord, se fixer ensuite sur la frontière d'Égypte où on la tolère,
comme les pachas tolèrent les Bedouins moyennant des redevances
annuelles, des tributs de nature quelconque; je la vois se multiplier
assez vite par l'abondance de ce pays; puis inquiéter ses protecteurs
comme nos nègres trop nombreux nous inquiètent nous-mêmes; puis, à
raison de son malaise, concevoir des idées de rebellion et
d'indépendance. Plaçons cet état de choses dans le temps présent;
supposons sous le règne des Mamlouks une horde de _Ouahàbis_ établie
dans la Basse-Égypte, entrée en contestation avec les naturels pour
cause d'opinions religieuses et de vexations domestiques; supposons
qu'un homme de cette race ait voyagé en quelque contrée civilisée de
l'Europe; qu'il y ait puisé quelques connaissances militaires,
législatives, physiques, qui le rendent supérieur à ses compatriotes,
même à leurs oppresseurs; il pourra jouer le rôle de Moïse, il pourra
devenir chef, emmener ses sectateurs dans le désert, leur y donner une
organisation systématique, religieuse et guerrière, au moyen de laquelle
leur race renouvelée de personnes et de mœurs, pourra s'introduire en
Syrie, s'y fortifier dans les montagnes, et enfin, à travers bien des
vicissitudes, s'y perpétuer, comme font les Druzes et les Motouâlis.
Ces Druzes, avec leur esprit exclusif, mystérieux, avec leur caractère
presque hostile aux étrangers, offrent une analogie singulière avec
l'ancien peuple juif; je dis plus, ils en sont la vivante image: leur
manière d'être m'explique tout ce qu'il a pu être au sens moral,
religieux, politique et militaire: les intrigues de leur petit
gouvernement oligarchique, les manœuvres secrètes de leur corporation
religieuse, appelée les _Okkâls_ (_Spirituels_), me donnent la clef de
celles qui ont dû exister chez les Hébreux au temps des juges et même de
la monarchie: par exemple, l'anecdote de Samuel, le récit de son
élévation, de sa haute influence, puis l'obligation où il fut de se
substituer un roi, de le consacrer, enfin le caprice qu'il eut de le
changer pour lui en substituer un autre plus à son gré, tout cela
m'avait des long-temps donné le soupçon d'un jeu de causes naturelles,
différent de celui que présente le narrateur; j'avais soupçonné des
passions humaines et même sacerdotales là où l'historiographe nous
présente des volontés mobiles, irascibles, vindicatives dans la
Divinité.
En relisant ici ma Bible à mes heures de loisir et de repos, j'ai été
frappé de voir mon soupçon se convertir en parfaite évidence; je me suis
amusé à faire à ce sujet un travail nouveau, en appliquant au fond du
récit les règles de notre critique historique moderne, et les calculs de
probabilité raisonnable déduits des mœurs du temps, du caractère des
témoins, des intérêts apparents ou cachés du narrateur; il en est
résulté un tableau piquant de naïveté et de vraisemblance. Je l'ai
communiqué à un Européen qui voyage ici, et qui se trouve être versé
dans la langue hébraïque (il m'assure que, pour qui sait bien l'arabe,
cette langue est une bagatelle): mon travail a tellement excité son
intérêt, qu'il l'a enrichi de notes précieuses en ce qu'elles
redressent en plusieurs endroits des fautes et des contre-sens de nos
traductions grecques et latines, que d'ailleurs il accuse d'inexactitude
habituelle; il n'a pas meilleure opinion de notre traduction anglaise,
et il ne conçoit pas comment les sociétés _bibliques_, avant de la tant
prôner et propager, ne l'ont pas refaite meilleure. C'est leur affaire;
la mienne aujourd'hui est de vous donner un témoignage de mon constant
souvenir; quand vous lirez le fragment que je vous envoie, j'espère que
vous ne jugerez point l'ouvrage d'un simple _marchand_ avec la sévérité
due à un lettré de profession; et que votre amitié recevra avec
indulgence l'offrande que la mienne se plaît à lui adresser avec
sincérité.
§ II.
Histoire de Samuel, calculée sur les mœurs du temps et sur les
probabilités naturelles.--Dispositions morales et politiques des
Hébreux au temps de Samuel.
Pour bien entendre le drame historique dans lequel Samuel parvient d'un
grade très-subalterne à être le premier personnage, il est nécessaire de
connaître l'état des choses et des esprits à son époque; et cela ne
s'entend bien qu'en faisant connaître les antécédents dont cet état ne
fut que la conséquence.
Après que les Hébreux se furent emparés de cette portion de la Phénicie
qui est entre le Jourdain et la mer, exception faite d'une lisière
littorale qui leur résista, ils éprouvèrent dans leur manière d'être un
changement qui mérite d'être remarqué. Pendant leur long séjour dans le
désert, Moïse les avait constitués en un régime à la fois militaire et
sacerdotal; le sacerdotal n'a pas besoin d'être expliqué; le militaire
se prouve par les règlements que Moïse fit pour la distribution
intérieure du camp, par les manœuvres de marches, de campement et de
décampement, enfin par les stratagèmes que l'on voit employés à passer
le Jourdain, à renverser les murs de Jéricho, et qui indiquent des
études militaires dont on n'a pas jugé à propos de faire mention. Les
Hébreux une fois établis dans le pays qu'ils venaient de conquérir,
n'eurent plus le même besoin d'organisation militaire.
Dans les plaines du désert, ils étaient un corps d'armée sans cesse en
mouvement, parce que vivant pasteurs, il fallait chaque jour changer de
pâturages: dans les montagnes de Phénicie et de Judée, ils furent tout à
coup cultivateurs fixés chacun sur la portion de terrain qui leur échut
en lot de butin et dont ils devinrent propriétaires; ce fut un peuple de
paysans laboureurs. Dans le désert, il était facile de mouvoir, de
conduire une troupe errante: dans le pays cultivable et cultivé, chaque
tribu, chaque famille attachée au sol qui la fit vivre, ne fut plus
disponible et maniable: chacun eut des occupations qu'il ne put aisément
quitter. La masse nationale était divisée en douze tribus distinctes;
chaque tribu devint un petit peuple aspirant à l'égalité, presque à
l'indépendance: dans chaque tribu, toute famille puissante par le nombre
de ses membres, eut encore de cet esprit égoïste qui tend à s'isoler: le
gouvernement ne dut plus être que fédératif, et ce cas n'avait point été
prévu par le législateur; aucun rapport de subordination n'avait été
établi pour mouvoir au besoin les parties du corps politique; on s'en
aperçoit sitôt après la mort du général _Josué_ et de cette _génération_
de _vieillards_ qui avait été son état-major. L'on voit de suite naître
une véritable anarchie, comme dans notre Amérique à la dissolution de
notre armée sous _Washington_; les petits peuples environnants en
profitent pour attaquer chacun la tribu qui leur est voisine: les
Ammonites, les Moabites vexent, soumettent au tribut celles qui sont à
l'est du Jourdain; les Philistins en font autant à celles qui leur sont
contiguës: rarement les servitudes furent générales, et voilà pourquoi
l'histoire des Juges n'a point d'unité de chronologie.
En cet état de choses, la nation hébraïque eût été dissoute, si elle
n'avait pas eu son lien d'unité dans le systême sacerdotal comme dans la
bizarre et indélébile _cocarde_[36] que lui avait imprimée Moïse. Les
devoirs du culte rappelèrent sans cesse tous les individus au point
central de l'arche, dont le grand-prêtre était le gardien, dont tous les
mâles de la tribu de Lévi étaient la milice; mais ce grand-prêtre et
cette milice n'avaient d'armes que les prières et un certain pouvoir
surnaturel de faire des miracles dont l'efficacité n'apparaissait pas
toujours au besoin.
En lisant toute l'histoire des Juges, on ne voit pas qu'aucun
grand-prêtre ait délivré la nation d'aucune servitude par aucun moyen
divin ni humain: ces servitudes ne furent repoussées et dissoutes que
par l'insurrection d'individus courageux, qui, irrités de vexations des
_incirconcis_, appelèrent la nation aux armes, et qui, pour prix de leur
audace et de leurs succès militaires, étant regardés comme des envoyés
de Dieu, s'investirent eux-mêmes ou furent investis par l'opinion
publique, sous le nom de _Sufetes_[37] (_Juges_), d'un pouvoir suprême
qui ne fut temporaire que faute d'héritiers de leurs talents; alors
l'autorité du grand-prêtre était comme suspendue et limitée aux
fonctions de chef des sacrifices et d'interprète des oracles. Cet état
de choses ressemblait à celui du Japon et de bien d'autres pays, où le
pouvoir est partagé en deux branches ayant pour chefs l'une le _Coubo_
ou chef laïque, et l'autre le _Daïri_, ou chef ecclésiastique.
Tant que vivaient les Juges, le peuple hébreu jouissait de la paix et de
l'indépendance: étaient-ils morts, l'anarchie ne tardait pas à renaître
et à ramener une servitude. L'expérience et l'observation de ces
alternatives ne purent manquer de faire naître, et de répandre dans les
esprits l'opinion que, pour obtenir un état durable et solide, il eût
fallu avoir un juge, un chef militaire permanent. On sent que les
grands-prêtres, appelés par la simple naissance et le droit héréditaire
au pouvoir suprême, n'y apportaient pas également la capacité requise:
on sent qu'eux et toute la caste sacerdotale, nourris aux frais de la
nation, dans une oisive abondance, vivaient presque nécessairement dans
une mollesse et un relâchement de mœurs qui devaient diminuer leurs
facultés morales, et par suite leur crédit et leur considération. Le
peuple dut remarquer que les étrangers qui le subjuguaient, avaient
toujours des _rois_ combattant à la tête de leurs armées; il dut
attribuer leurs succès à ce régime qui effectivement en fut une cause;
par une conséquence naturelle, il dut concevoir l'idée et former le
vœu d'avoir aussi des rois. Un obstacle à ce vœu se trouvait dans
l'habitude de la _théocratie_, c'est-à-dire dans le respect rendu aux
_prêtres_ sous le manteau de Dieu, et dans l'intérêt qu'avaient ces
prêtres de maintenir un respect qui était la base de leur autorité et de
leur abondance.
A l'époque dont nous parlons, le siége était occupé par le grand-prêtre
Héli, qui avait l'espoir de le transmettre à ses enfants; mais un
concours de circonstances singulières, où la superstition vit le doigt
de Dieu, introduisit dans sa maison et dans le parvis du tabernacle, un
enfant étranger, une espèce d'orphelin qui, par son initiation aux
mystères de l'art et par la force personnelle de son caractère, parvint
à être plus que son successeur, puisqu'il parvint à cumuler les deux
puissances. Cet enfant fut _Samuel_: pour tracer son histoire, je vais
rentrer dans la narration du texte même, en l'abrégeant quelquefois,
mais en conservant le plus que je pourrai son coloris et son instructive
naïveté.
§ III.
Enfance de Samuel, circonstances de son éducation; son caractère en
devient le résultat.
«[38]Un homme des montagnes d'Éphraïm avait deux femmes. Une d'elles
nommée _Hannah_ était stérile; sa compagne l'insultait et la tourmentait
à ce sujet (la stérilité a de tout temps été une honte chez les peuples
arabes). Chaque année le mari conduisait sa famille à _Shiloh_, où était
la maison de _Dieu_: il y offrait des victimes et ne donnait qu'une
seule portion à sa femme stérile, tandis que l'autre était fière d'en
avoir plusieurs. _Hannah_ pleurait et ne mangeait point; dans l'un de
ces jours de sacrifice, elle se rendit à la porte de la maison de Dieu;
le grand-prêtre[39] _Héli_ était assis à cette porte sur son siége de
juge: elle s'y livra à la prière avec tant d'effusion, qu'Héli la crut
ivre; il la réprimanda et lui ordonna de se retirer. Elle, s'excusant,
lui exposa son chagrin, lui dit qu'elle demandait à Dieu un enfant
mâle, et qu'elle faisait vœu de le lui consacrer pour la vie: jamais
le rasoir ne passera sur sa tête (c'était le signe de ce dévouement).
Allez en paix, répondit Héli, Dieu vous donnera un enfant: en effet, de
retour chez elle et devenue calme et contente, elle conçut peu après et
elle eut un enfant mâle qu'elle nomma Samuel.»
Telle est la substance du premier chapitre dont les détails sont de
nature à faire supposer que quelqu'un aurait tenu procès-verbal de la
conversation d'_Héli_ et d'_Hannah_; je reviendrai ailleurs sur ce
sujet.
On sent que, dans le petit bourg, dans le village où vivait cette
famille, les querelles de ménage, causées par sa stérilité, avaient fait
bruit: le vœu ne put manquer d'y être également divulgué, ni son
succès d'y causer une vive sensation. Ce peuple qui voyait le doigt de
Dieu en tout, qui, selon notre historien, disait: _Dieu a clos les
entrailles d'Hannah_, n'a pas manqué de dire que _Dieu lui avait donné_
cet enfant par un don spécial. Cet enfant consacré devint l'objet de la
curiosité et de l'attention publiques.--Suivons son histoire:
«Lorsque le temps de sevrer Samuel fut venu (ceci dans les mœurs du
pays comporte au moins deux ans), _Hannah_ fut le présenter au
grand-prêtre à _Shiloh_, en y joignant une offrande de trois veaux, de
trois mesures de farine et d'une amphore de vin. Héli accepta l'enfant,
qui de ce moment fut élevé sous sa surveillance.»
Ici, le narrateur nous dit qu'_Hannah_ composa elle-même un cantique qui
remplit les dix premiers versets du chapitre second. La femme d'un
cultivateur aisé, même riche si l'on veut, mais enfin la femme d'un
homme de campagne, une paysanne peut-elle avoir composé un morceau qui a
les formes poétiques? cela n'est pas probable. Ce cantique a dû être
fait par quelque lévite du temps, et même après coup par l'écrivain de
cette histoire. Cette licence nous avertit de l'intérêt personnel et
même de la partialité que nous devons trouver en tout ce récit.
La situation domestique de Samuel dans la maison d'Héli mérite une
attention particulière à raison de l'influence qu'ont dû exercer sur son
caractère toutes les circonstances de son éducation: cet enfant est
comme orphelin dans une famille étrangère; cette famille est composée
d'une ou plusieurs femmes d'Héli déja âgé, puisque ses deux fils _Ophni_
et _Phinées_ étaient sacrificateurs en exercice; ses deux fils déja
mariés ont aussi des enfants sur qui doit se porter la tendresse de
toute la maison. Selon les mœurs du pays et du temps, ces divers
personnages ont dû vivre réunis; naturellement Samuel n'a dû recevoir
que des soins de charité, et il a pu être exposé à des jalousies. Son
caractère a dû se concentrer, le porter à se suffire à lui-même, à ne
s'épancher, à ne se confier à personne; il a eu le temps de penser et de
méditer. L'âge est venu développer en lui cette double faculté; il a dû
devenir observateur de tout ce qui se passait autour de lui, et il a pu
tout voir, parce qu'il a vécu sous la protection du grand-prêtre, dans
une intimité de famille et dans un service d'autel et de temple, qui
l'ont initié à tous les secrets.
Vers quinze ou seize ans, ce service du _temple_[40] l'a mis en rapport
avec tous les fonctionnaires, avec tous les lévites qui y étaient
employés: _Shiloh_, situé en pays montueux et de difficile accès, pour
cause de sûreté, n'était pas une ville, mais un village dont la
population dut se composer uniquement de prêtres et de lévites. C'est un
état de choses que l'on retrouve chez tous les anciens où les siéges
d'oracles, les foyers de culte étaient tenus à distance des regards
profanes et de l'inspection populaire; dans tout village, on sait
combien il y a de caquet, de petites passions, d'inimitiés, de
jalousies; dans un village de prêtres, qui, quoique mariés, ne
participaient pas moins au caractère des moines, on sent que si les
formes furent plus graves, le fond ne fut guère moins agité par des
tracasseries de tout genre. Dans le cas dont je traite, des
circonstances particulières durent y fournir un puissant aliment.
Le grand-prêtre Héli devenait vieux; on calculait son successeur: ses
deux fils _Ophni_ et _Phinées_ avaient aigri les esprits par un genre de
vexation qui mérite d'être textuellement cité:
«Or, les fils d'Héli étaient des hommes de vice et de débauche qui ne
connaissaient ni Dieu, ni le devoir du prêtre envers le
peuple.--Lorsqu'un Hébreu offrait un sacrifice, le serviteur de l'un
d'eux venait à l'endroit où l'on faisait cuire la chair (de la victime);
il plongeait une grande fourchette à trois dents, soit dans la
chaudière, soit dans la marmite, et tout ce qu'il en pouvait retirer du
coup, il l'emportait pour le prêtre; (de même) avant que l'on fît
griller les graisses, il disait: Donnez-moi de la chair pour le prêtre,
il n'en veut point de cuite, il la veut crue. L'homme répondait:
Laissez-la-moi griller selon l'usage, et vous en prendrez ce que vous
voudrez.--Non, disait le serviteur, donnez-la-moi de suite, ou je la
prendrai de force; et l'on traitait ainsi tous ceux qui venaient à
_Shiloh_.»
§ IV.
Caractère essentiel du prêtre en tout pays; origine et motifs des
corporations sacerdotales chez toute nation.
Ce récit naïf présente divers sujets d'instruction: d'abord il peint la
simplicité ou pour mieux dire la grossièreté des mœurs du temps,
très-analogues au siècle d'Homère; j'ai dit que ce peuple hébreu n'était
composé que d'hommes rustiques, vivant sur de petites propriétés qu'ils
cultivaient de leurs mains, comme font aujourd'hui les Druzes. La seule
classe un peu bourgeoise, un peu moins ignorante, était la tribu des
lévites, c'est-à-dire des prêtres qui vivaient oiseux, entretenus par
les offrandes volontaires ou forcées de la nation: cette classe avait
plutôt le temps que les moyens d'occuper son esprit. Cet esprit se
montre ici dans le ton et le style du narrateur qui, par son instruction
en _devoirs de prêtre_, s'annonce pour un homme du métier. On peut
comparer ce lévite aux moines du huitième et du neuvième siècles,
écrivant leurs dévotes chroniques sous les auspices de la superstition
et de la crédulité. Dans ce même récit, on voit le caractère essentiel
du prêtre, dont le premier et constant objet d'attention est cette
_marmite_ ou _chaudière_ sur laquelle se fonde son existence, et cela
nous révèle les motifs de tout ce régime de victimes et de sacrifices
qui joue un si grand rôle chez les peuples anciens.
Jusqu'ici je n'avais pu concevoir le mérite et la convenance d'avoir
converti les cours et les parvis des temples en _boucheries_
journalières, en _vivanderies_ permanentes; je ne conciliais pas l'idée
du hideux spectacle de ces égorgements d'animaux sensibles, de ce
versement de flots de sang, de ce nettoiement d'entrailles, avec les
idées que nous nous faisons de la majesté, de la bonté divines qui
repoussent si loin les besoins grossiers que supposent ces pratiques. En
réfléchissant à ce qui se passe ici, je vois maintenant la solution
très-naturelle de l'énigme; je vois que dans leur état primitif, les
anciens peuples ont été, comme sont encore les Tartares d'Asie et leurs
frères nos sauvages d'Amérique, des hommes féroces luttant incessamment
contre des dangers, contre des besoins dont la violence exaltait tous
les sentiments; des hommes habitués à verser le sang à raison de la
chasse sur qui se fondait leur subsistance: dans cet état, les premières
idées qu'ils se sont faites, les seules qu'ils aient pu se faire de la
Divinité, ont été de se la représenter comme un être plus puissant
qu'eux, mais raisonnant et sentant comme eux, ayant leurs passions et
leur caractère: l'histoire entière dépose de la vérité de ce fait.
Par suite de ce raisonnement, ces sauvages crurent que tout fâcheux
accident, tout mal qui leur arrivait, avait pour cause intime la haine,
le ressentiment, l'envie de quelque agent caché, de quelque pouvoir
secret irascible, vindicatif comme eux-mêmes et conséquemment
susceptible comme eux d'être apaisé par des prières et par des dons. De
cette idée naquirent ces habitudes spontanées d'offrandes religieuses
dont la pratique se montre chez presque tous les sauvages anciens et
modernes; mais parce qu'en tout temps, en toute société, il naît ou il
se forme des individus plus subtils, plus _madrés_ que la multitude, il
se sera de bonne heure trouvé quelque vieux sauvage qui, ne partageant
point cette croyance ou s'en étant désabusé, aura conçu l'idée de la
tourner à son profit, et aura supposé avoir des moyens secrets, des
recettes particulières pour calmer la colère des _dieux_, des génies ou
_esprits_, et pour se les rendre propices: l'ignorance vulgaire,
toujours crédule, surtout lorsqu'elle est mue de crainte ou de désir, se
sera adressée à ce mortel favorisé, et voilà un _médiateur_ constitué
entre l'homme et la Divinité: voilà un voyant, un jongleur, un prêtre
comme en ont tous les Tartares, comme en ont la plupart de nos sauvages
et des peuples nègres: ces _jongleurs_ auront trouvé commode de vivre
ainsi aux dépens d'autrui, et ils auront cultivé et perfectionné leur
art de faire des illusions, des tromperies: la _fantasmagorie
sacerdotale_ sera née. Aujourd'hui que ses moyens physiques nous sont
connus, nous apercevons ses artifices dans les prodiges des anciens
oracles, dans les miracles de l'ancienne magie.
A l'époque où le métier devint avantageux, il se fit des associations
d'adeptes, et le régime de ces associations devint la base du sacerdoce:
or, comme ces corporations de _devins_, de _voyants_, d'_interprètes_ et
de _ministres_ des dieux, employaient tout leur temps à leurs fonctions
publiques, à leurs pratiqués secrètes, il fut nécessaire que leur
subsistance journalière et annuelle fût organisée en système régulier;
alors le régime jusque-là casuel des offrandes et des sacrifices
volontaires fut constitué en tribut obligatoire par _conscience_,
régulier par _législation_; le peuple amena au pied des autels, au
parvis des temples l'élite de ses brebis, de ses agneaux, même de ses
bœufs et de ses veaux; il apporta de la farine, du vin, de l'huile:
la corporation sacerdotale eut des rentes, la nation eut des cérémonies,
des prières, et tout le monde fut content. Le reste n'a pas besoin
d'explication[41]: seulement je remarque que la division des animaux en
purs et impurs paraît dériver de leur _bonté_ comme _mangeables_, ou de
leur _inconvenance_ comme nuisibles ou désagréables à manger: voilà
pourquoi le bouc puant était jeté dans le désert; pourquoi le vieux
bélier coriace et _suiveux_ était brûlé _sans reste_; pourquoi le porc
ladre et donnant la gale était _honni_; mais c'est assez parler de la
cuisine des prêtres de _Shiloh_, suivons leur histoire.
§ V.
Manœuvres secrètes en faveur de Samuel.--Quel a pu en être
l'auteur?