tolérance universelle, avait amorti ce ferment, et le dix-huitième
siècle croyait toucher à la plus belle époque de l'humanité, lorsqu'une
tempêté nouvelle, emportant les esprits dans un extrême contraire, a
renversé l'édifice naissant de la raison, et nous a fourni un nouvel
exemple de l'influence de l'histoire, et de l'abus de ses comparaisons.
Vous sentez que je veux parler de cette manie de citations et
d'imitations grecques et romaines qui, dans ces derniers temps, nous ont
comme frappés de vertige[25]. Noms, surnoms, vêtemens, usages, lois,
tout a voulu être spartiate ou romain; de vieux préjugés effrayés, des
passions récentes irritées, ont voulu voir la cause de ce phénomène
dans _l'esprit philosophique_ qu'ils ne connaissent pas; mais l'esprit
philosophique qui n'est que l'_observation dégagée de passion et de
préjugé_, en trouve l'origine plus vraie dans le système d'éducation qui
prévaut en Europe depuis un siècle et demi: ce sont ces livres
classiques si vantés, ces poètes, ces orateurs, ces historiens, qui, mis
sans discernement aux mains de la jeunesse, l'ont imbue de leurs
principes ou de leurs sentiments. Ce sont eux qui, lui offrant pour
modèles certains hommes, certaines actions, l'ont enflammée du désir si
naturel de l'imitation; qui l'ont habituée sous la férule collégiale à
se passionner pour des vertus et des beautés réelles ou supposées, mais
qui, étant également au-dessus de sa conception, n'ont servi qu'à
l'affecter du sentiment aveugle appelé _enthousiasme_. On le voit cet
enthousiasme, au commencement du siècle, se manifester par une
admiration de la littérature et des arts anciens, portée jusqu'au
ridicule; et maintenant que d'autres circonstances l'ont tourné vers la
politique, il y déploie une véhémence proportionnée aux intérêts qu'elle
met en action: varié dans ses formes, dans ses noms, dans son objet, il
est toujours le même dans sa nature; en sorte que nous n'avons fait que
changer d'idoles, et que substituer un culte nouveau au culte de nos
aïeux. Nous leur reprochons l'adoration superstitieuse des Juifs, et
nous sommes tombés dans une adoration non moins superstitieuse des
Romains et des Grecs; nos ancêtres juraient par Jérusalem et la Bible,
et une secte nouvelle a juré par Sparte, Athènes et Tite-Live. Ce qu'il
y a de bizarre dans ce nouveau genre de religion, c'est que ses apôtres
n'ont pas même eu une juste idée de la doctrine qu'ils prêchent, et que
les modèles qu'ils nous ont proposés sont diamétralement contraires à
leur énoncé ou à leur intention; ils nous ont vanté la _liberté_,
l'esprit d'égalité de Rome et de la Grèce, et ils ont oublié qu'à Sparte
une aristocratie de _trente mille nobles_ tenait sous un joug affreux
_deux cent mille serfs_; que pour empêcher la trop grande population de
ce genre de _nègres_, les jeunes Lacédémoniens allaient de nuit à la
chasse des _Ilotes_, comme de bêtes fauves; qu'à Athènes, ce sanctuaire
de toute liberté, il y avait quatre têtes esclaves contre une tête
libre; qu'il n'y avait pas une maison où le régime despotique de nos
colons d'Amérique ne fût exercé par ces prétendus démocrates, avec une
cruauté digne de leurs tyrans: que sur environ quatre millions d'ames
qui durent peupler l'ancienne Grèce[26], plus de trois millions étaient
esclaves; que l'inégalité politique et civile des hommes était le dogme
des peuples, des législateurs; qu'il était consacré par Lycurgue, par
Solon, professé par Aristote, par le _divin_ Platon, par les généraux et
les ambassadeurs d'Athènes, de Sparte et de Rome, qui, dans Polybe, dans
Tite-Live, dans Thucydide, parlent comme les ambassadeurs d'Attila et de
Tchinguizkan: ils ont oublié que chez les Romains ces mêmes mœurs, ce
même régime, régnèrent dans ce que l'on appelle les plus beaux temps de
la république; que cette prétendue république, diverse selon les
époques, fut toujours une oligarchie composée d'un ordre de noblesse et
de sacerdoce, maître presque exclusif des terres et des emplois, et
d'une masse plébéienne grevée d'usures, n'ayant pas quatre arpents par
tête, et ne différant de ses propres esclaves, que par le droit de les
fustiger, de vendre son suffrage, et d'aller vieillir ou périr sous le
sarment des centurions, dans l'esclavage des camps et les rapines
militaires; que dans ces prétendus états d'égalité et de liberté, tous
les droits politiques étaient concentrés aux mains des habitants oisifs
et factieux des métropoles qui, dans les alliés et associés, ne voyaient
que des tributaires. Oui, plus j'ai étudié l'antiquité et ses
gouvernements si vantés, plus j'ai conçu que celui des Mamlouks d'Égypte
et du dey d'Alger, ne différaient point essentiellement de ceux de
Sparte et de Rome; et qu'il ne manque à ces Grecs et à ces Romains tant
prônés, que le nom de Huns et de Vandales, pour nous en retracer tous
les caractères. Guerres éternelles, égorgements de prisonniers;
massacres de femmes et d'enfants, perfidies, factions intérieures,
tyrannie domestique, oppression étrangère: voilà le tableau de la Grèce
et de l'Italie pendant 500 ans, tel que nous le tracent Thucydide,
Polybe et Tite-Live. A peine la guerre, la seule guerre juste et
honorable, celle contre Xercès, est-elle finie, que commencent les
insolentes vexations d'Athènes sur la mer; puis l'horrible guerre du
Péloponèse, puis celle des Thébains, puis celles d'Alexandre et de ses
successeurs, puis celles des Romains, sans que jamais l'ame puisse
trouver pour se reposer une demi-génération de paix.
On vante les législations des anciens; quel fut leur but, quels furent
leurs effets, sinon d'exercer les hommes dans le sens de ces animaux
féroces que l'on dresse au combat du lion et du taureau? On admire leurs
constitutions; quelle était donc cette constitution de Sparte, qui,
coulée dans un moule d'airain, était une vraie règle de moines de la
Trappe, qui condamnait absurdement une nation de 30,000 hommes à ne
jamais s'accroître en population et en terrain? L'on a voulu nous donner
des modèles grecs ou romains; mais quelle analogie existe-t-il entre un
état qui, comme la France, contient 27,000 lieues carrées, et 25,000,000
de têtes de population, et cette Grèce, où le Péloponèse contenait six
confédérations indépendantes dans 700 lieues carrées; où cette fameuse
Laconie, qui, selon Thucydide, formait les deux cinquièmes du
Péloponèse, ne contenait que 280 lieues; où l'Attique, y compris les 20
lieues de la Mégaride, n'était composée que de 165 lieues; où tout le
continent grec n'avait pas plus de 3,850 lieues carrées en tout, y
compris la Macédoine, qui en a 110, c'est-à-dire le sixième de la
France, et cela en terrain qui n'est pas généralement fertile. Quelle
comparaison établira-t-on entre les mœurs et les habitudes de peuples
à demi sauvages[27], pauvres et pirates, divisés et ennemis par
naissance et par préjugé, et un grand corps de nation qui, le premier,
offre dans l'histoire une masse de 25,000,000 d'hommes parlant la même
langue, ayant les mêmes habitudes, et dont tous les frottements, depuis
1500 ans, n'ont abouti qu'à produire plus d'unité dans ses habitudes et
son gouvernement. De modernes Lycurgues nous ont parlé de pain et de
fer: le fer des piques ne produit que du sang; l'on n'a du pain qu'avec
le fer des charrues. Ils appellent les poètes pour célébrer ce qu'ils
nomment les vertus guerrières: répondons aux poètes par les cris des
loup et des oiseaux de proie qui dévorent l'affreuse moisson des
batailles; ou par les sanglots des veuves et des orphelins, mourant de
faim sur les tombeaux de leurs protecteurs. On a voulu nous éblouir de
la gloire des combats: _malheur aux peuples qui remplissent les pages de
l'histoire!_ Tels que les héros dramatiques, ils paient leur célébrité
du prix de leur honneur. On a séduit les amis des arts par l'éclat de
leurs chefs-d'œuvre; et l'on a oublié que ce furent ces édifices et
ces temples d'Athènes qui furent la première cause de sa ruine, le
premier symptôme de sa décadence; parce qu'étant le fruit d'un système
d'extorsions et de rapines, ils provoquèrent à la fois le ressentiment
et la défection de ses alliés, la jalousie et la cupidité de ses
ennemis; et parce que ces masses de pierres, quoique bien comparties,
sont partout un emploi stérile du travail et absorbement ruineux de la
richesses. Ce sont les palais du Louvre, de Versailles, et la multitude
des temples[28] dont est surchargée la France, qui ont aggravé nos
impôts et jeté le désordre dans nos finances. Si Louis XIV eût employé
en chemins et en canaux les 4,600,000,000[29], qu'a coûté son château
déja en dégât, la France n'eût vu ni la banqueroute de Law, ni ses
conséquences reproduites parmi nous. Ah! cessons d'admirer ces anciens
qui n'eurent pour constitutions que des oligarchies, pour politique que
des droits exclusifs de cités, pour morale que la loi du plus fort et la
haine de tout étranger; cessons de prêter à cette antiquité guerroyeuse
et superstitieuse une science de gouvernement qu'elle n'eut point,
puisqu'il est vrai que c'est dans l'Europe moderne que sont nés les
principes ingénieux et féconds du système représentatif, du partage et
de l'équilibre des pouvoirs, et ces analyses savantes de l'état social,
qui, par une série évidente et simple de faits et de raisonnements,
démontrent qu'il n'y a de richesse que dans les produits de la terre,
qui alimentent, vêtissent et logent les hommes; que l'on n'obtient ces
produits que par le travail; que le travail étant une peine, il n'est
excité chez les peuples libres que par l'attrait des jouissances,
c'est-à-dire par la sécurité des propriétés; que, pour maintenir cette
sécurité, il faut une force publique que l'on appelle _gouvernement_; en
sorte que le gouvernement peut se définir une banque d'assurance, à la
conservation de laquelle chacun est intéressé par les actions qu'il y
possède, et que ceux qui n'y en ont aucune peuvent désirer naturellement
de briser. Après nous être affranchis du fanatisme juif, repoussons ce
fanatisme vandale ou romain, qui, sous des dénominations politiques,
nous retrace les fureurs du monde religieux; repoussons cette doctrine
sauvage, qui, par la résurrection des haines nationales, ramène dans
l'Europe policée les mœurs des hordes barbares; qui de la guerre fait
un moyen d'existence, quand toute l'histoire dépose que la guerre
conduit tout peuple vainqueur ou vaincu à une ruine égale; parce que
l'abandon des cultures et des ateliers, effet des guerres du dehors,
mène à la disette, aux séditions, aux guerres civiles, et finalement au
despotisme militaire; repoussons cette doctrine qui place l'assassinat
même au rang des vertus, quand toute l'histoire prouve que les
assassinats n'ont jamais causé que de plus grands désastres, parce que,
où se montrent les poignards, là s'éclipsent les lois; et quand, parmi
nous, l'assassinat même de son plus vil apôtre[30] n'a servi qu'à égarer
l'opinion publique et à faire périr 100,000 des meilleurs citoyens. On
tue les hommes, on ne tue point les choses, ni les circonstances dont
ils sont le produit. Brutus et Casca poignardent César, et la tyrannie
se consolide; pourquoi cela? parce que, depuis les tribuns, il n'y avait
plus d'équilibre de pouvoirs; parce que les volontés du peuple de Rome
étaient devenues la loi; parce que depuis la prise de Corinthe et de
Carthage, ce peuple oisif, pauvre et débauché fut à l'encan des
généraux, des proconsuls, des questeurs, gorgés de richesses. Brutus et
Casca sont devenus pour notre âge ce qu'étaient Ahod et les Machabées
pour l'âge antérieur; ainsi, sous des noms divers, un même fanatisme
ravage les nations; les acteurs changent sur la scène; les passions ne
changent pas, et l'histoire entière n'offre que la rotation d'un même
cercle de calamités et d'erreurs... mais comme en même temps toute
l'histoire proclame que ces erreurs et ces calamités ont pour cause
générale et première l'_ignorance_ humaine, qui ne sait connaître ni ses
vrais intérêts, ni les moyens d'arriver au but même de ses passions; il
résulte de nos réflexions, non des motifs de découragement, ni une
diatribe misanthropique et anti-sociale, mais des conseils plus
pressants d'instruction politique et morale appliquée aux peuples et aux
gouvernement; et c'est sous ce point de vue particulièrement, que
l'étude de l'histoire prend son plus noble caractère d'utilité, en ce
qu'offrant une immense collection de faits et d'expériences sur le
développement des facultés et des passions de l'homme dans l'état
social, elle fournit au _philosophe_ des principes de législation plus
généraux et plus conformes à chaque hypothèse; des bases de constitution
plus simples et plus conciliantes; des théories de gouvernement plus
appropriées au climat et aux mœurs; des pratiques d'administration
plus habiles et plus éprouvées par l'expérience; en un mot, des moyens
plus efficaces et plus paternels de perfectionner les générations à
venir, en commençant par améliorer le sort de la génération présente.
Désormais j'ai épuisé plutôt que complété mes considérations sur
l'histoire; il faudrait maintenant que j'en fisse l'application à
quelques ouvrages remarquables, modernes ou anciens, et que je
vérifiasse en pratique les règles de critique que je vous ai proposées;
mais le travail exagéré et précipité auquel j'ai été soumis depuis deux
mois, ne me permet pas de fournir cette seconde carrière sans reprendre
haleine; et après avoir fait acte de dévouement à la chose publique[31],
en fournissant la première sans une préparation de plus de quinze
jours, privé même de mes manuscrits, il me devient indispensable de
suspendre ces leçons, pour reposer mes forces et avoir le temps
d'assembler de nouveaux matériaux.
_Nota._ L'École Normale ayant été dissoute peu de temps après,
l'auteur n'a plus eu de motifs de continuer ce travail.
HISTOIRE
DE SAMUEL,
INVENTEUR DU SACRE DES ROIS.
PREFACE
DE L'ÉDITEUR.
Au moment où un gouvernement constitutionnel se propose de donner à
l'Europe du dix-neuvième siècle le spectacle d'un roi légitime requérant
ou acceptant son titre d'investiture de la main d'un prêtre, son sujet:
au moment où l'on trouve sage de rappeler aux Français qu'un sacre, même
_papal_, n'a pas eu la vertu de conjurer la chute d'un gouvernement
puissant, mais illibéral, il ne sera peut-être pas sans intérêt pour
beaucoup de lecteurs, de connaître mieux qu'on ne l'a fait jusqu'à ce
jour quelle a été l'origine égyptienne ou juive de la bizarre cérémonie,
qui, au moyen d'un peu d'huile versée sur la tête d'un homme, prétend
lui imprimer des droits indélébiles, indépendants de sa conduite et de
sa capacité; de connaître quels furent le caractère personnel, les vues,
la moralité de l'individu prêtre, qui le premier administra de son chef
ce nouveau genre de sacrement; quels furent enfin les effets de ce don
perfide, et pour les deux rivaux qui le reçurent, et pour la nation
imprudente et superstitieuse qui se le laissa imposer. On méprise les
Juifs et on les imite; on repousse leur code, on garde leurs rites; on
parle doctrine, on n'est que passion; on invoque la religion, on ne veut
que son moyen; on s'autorise des Bibles, on ne les a pas lues; on les a
lues, on ne les a pas comprises; on ne l'a pu, car aucune de leurs
traductions n'est fidèle; aucune ne rend constamment le sens vrai de
l'original. Quel homme instruit, quel grammairien osera nier ce fait?
L'écrit que nous présentons en offre une preuve nouvelle; il ne fut pas
destiné d'abord à l'emploi que nous en faisons aujourd'hui; mais il s'y
adapte si bien que tout ami du bon sens et de l'honneur national, disons
même de l'honneur royal, nous saura gré de l'y avoir appliqué.
Le manuscrit original paraît venir d'un voyageur américain, de la
société des amis dits _Free-Quakers_: le traducteur a dû supprimer la
formule du _tutoiement_ qui est de mauvais goût, et convertir les
mesures anglaises en mesures françaises.
HISTOIRE
DE SAMUEL,
INVENTEUR DU SACRE DES ROIS.
§ 1er.
Préliminaires du voyageur.--Motifs accidentels de cette
dissertation.
Au Kaire, en Égypte, 1818, second
mois (février, _style des Quakers_).
Lettre de JOSIAH NIBBLER à son ami KALEB LISTENER, négociant à
Philadelphie (_État-Unis d'Amérique._)
Enfin j'ai vu _Jérusalem_, et la terre de _lait_ et de _miel_ si
vantée[32]; j'ai mesuré le pays des fameux Philistins, qui purent
posséder 15 lieues de long sur 7 de large; j'ai calculé l'enceinte de
la puissante _Tyr_, jadis située sur un îlot de rocailles, dont le
pourtour actuel n'est pas de plus de 1600 toises[33]; j'ai traversé deux
fois le fleuve _Jourdain_, qui du plus au moins peut avoir 60 à 80 pieds
de large; j'ai visité, à l'entrée de l'Égypte, la terre de _Goshen_,
séjour ancien des Hébreux, aujourd'hui _vallon_ de _Tomlât_; elle peut
avoir 11 lieues d'étendue..... Vous le dirai-je, mon ami? j'ai perdu
beaucoup d'illusions; mais j'ai gagné beaucoup de _faits_ positifs,
intéressants, que j'ai le droit d'appeler des _vérités_. Me voici en
Égypte, dans cette terre d'abondance, but premier de notre spéculation.
Ne me blâmez point de mon épisode. Ayant terminé nos affaires à _Tunis_,
je trouvai impossible de me rendre au _Kaire_ sans caravane, par terre,
au mois d'août; une occasion de mer se présente pour _Acre_ en Syrie,
d'où l'on passe facilement à _Damiette_; je la saisis: un coup de vent
nous jette sur _Saide_ ou _Sidon_; j'y débarque, et de suite voilà que
je conçois le projet d'une tournée intéressante: devant moi je voyais
les montagnes des _Druzes_; sur ma gauche, au loin, les cimes du
_Liban_; à ma droite, l'ancienne Phénicie, qui me menait aux _dix
Tribus_ et à la _Judée_. Vous savez combien notre éducation biblique a
nourri notre esprit des idées et des noms de ces contrées: je se pus
résister au désir de les voir, de les juger par moi même; j'étais
encouragé par un moyen précieux.
Pendant les quinze mois de négociations qu'il m'avait fallu passer à
Tunis, j'avais employé mes loisirs à apprendre l'arabe vulgaire;
j'arrivai en Syrie comme en pays connu; au bout de quinze jours
j'entendis et je fus entendu: je me mis sous la protection d'une
autorité française; j'eus bientôt converti à mon désir l'autorité turke;
un peu d'argent placé à propos ne manque pas son but avec celle-ci; la
politesse, les bons procédés réussissent avec l'autre: je fus censé un
commis de maison cherchant des débouchés de commerce; j'eus des
recommandations pour la montagne Druze; bientôt j'y acquis droit
d'hospitalité; quelques présents me firent des amis; j'eus l'air
d'acheter et de vendre des bagatelles d'un lieu à l'autre: mon peu de
botanique me fut très-utile; j'appliquai même au besoin l'ipécacuanha et
l'émétique, qui sont le grand remède de ces gens-là: mais mon meilleur
instrument, mon plus efficace passe-port fut de parler couramment la
langue et d'agir directement sur les esprits; l'on n'apprécie pas toute
la puissance de ce moyen: tout est là.
Le voyageur qui ne peut converser, est un sourd et muet qui ne fait que
des gestes, et de plus un demi-aveugle qui n'aperçoit les objets que
sous un faux jour; il a beau avoir un interprète, toute traduction est
un tapis vu à revers: la parole seule est un miroir de réflexion, qui
met en rapport deux âmes sensibles..... La plus forte finit par
maîtriser l'autre; j'en ai fait d'heureuses épreuves: muni des
connaissances scientifiques que donne l'éducation moderne à nous autres
Occidentaux, j'ai imprimé l'attention et le respect en éveillant la
curiosité. Le bon ton en ce pays est un air grave, un maintien posé, une
indifférence apparente pour ce qui entoure; avec ces manières on voit
mieux et plus que les babillards et les empressés qui sèment leur
argent; j'ai circulé pendant trois mois dans un intérieur peu connu. Je
me joignis à une caravane venant de Damas, pour m'introduire dans
Jérusalem; là, je me suis gardé d'être _pèlerin_, j'eusse été en proie à
l'avarice turke, et ce qui la vaut bien, à l'hypocrite mendicité
chrétienne: j'ai eu le bonheur de sortir sans dommage de ce foyer de
superstition et de fourberie, de malice et de pauvreté.
Je voulais rejoindre _Acre_ par _Jafa_: un de ces hasards qui ne
manquent guère en voyage, me fit trouver dans la garnison de cette
dernière ville le frère de notre _censal_[34], Maure de Tunis; il
m'offrit ses services avec cette gravité musulmane qui ne trompe point;
je lui confiai mon désir de me rendre au Kaire: l'aga préparait une
petite caravane pour faire ce trajet hasardeux; j'y fus joint avec
protection. Chemin faisant, je vis les ruines d'_Azot_ et d'_Ascalon_;
je traversai à sec le torrent d'Égypte, les anciens marais de _Sirbon_,
et depuis six semaines je suis en cette ville d'abondance et de
tranquillité: j'y occupe mon repos à digérer mes idées nouvelles, à
mettre en ordre les faits assez nombreux que j'ai acquis; c'est de ce
sujet que je veux vous entretenir aujourd'hui.
Je ne saurais vous exprimer le changement que cette tournée de quelques
mois a produit dans mon esprit, et surtout dans mes opinions du genre
historique; presque rien de tout ce que j'ai vu n'a ressemblé aux images
que je m'en étais faites, aux idées que nous en donne notre éducation:
et, au fait, que peuvent en savoir plus que nous nos docteurs d'école et
de cabinet? Aujourd'hui il m'est démontré que nous autres Occidentaux
n'entendons rien aux choses d'Asie: les usages, les mœurs, l'état
domestique, politique, religieux des peuples de cette contrée, diffèrent
tellement des nôtres, que nous ne pouvons nous les représenter sur de
simples récits; il faut avoir vu soi-même les objets, pour en saisir les
rapports, pour en lier le système; cela veut du temps, de la méditation:
un voyageur qui ne ferait que passer ne verrait qu'incohérence,
n'emporterait que surprise; il recevrait les récits sans apprécier les
témoignages; il admettrait les faits sans les avoir discutés, et, par
négligence ou par amour-propre, il transmettrait à d'autres les erreurs
qu'il aurait acceptées; il se dissimulerait même celles qu'il n'aurait
pu redresser.
Pour moi, j'avoue franchement que je suis arrivé ici imbu d'une foule
d'opinions que maintenant je reconnais pour n'être que des préjugés sans
fondement; par exemple, je croyais que ces traditions orientales, dont
on nous vante l'autorité, avaient quelque chose de régulier et de
certain dans leur origine et leur transmission; aujourd'hui il m'est
démontré que les habitants de ces contrées, juifs, arabes, chrétiens,
musulmans, n'ont pas plus de sûreté dans la mémoire, pas plus de
fidélité et de bonne foi dans l'intention que nous autres Occidentaux,
que nos sauvages et nos paysans: il m'est démontré que là, comme
partout, l'homme ne garde guère de souvenir que de ce qu'il a vu dans sa
jeunesse; que bien peu de ces gens-là connaissent l'histoire de leur
propre famille au-delà de leur grand-père; que la plupart ne savent ni
leur âge, ni l'année de leur naissance; que chez eux, comme chez nous,
il n'y a de vrais moyens de garder, de transmettre les faits que par les
écrits; or, ils en sont privés au point de ne tenir registre de rien,
soit public, soit particulier.
De plus, la série des générations ayant été plusieurs fois rompue par
des guerres, des invasions et des conquêtes, les traditions de faits
anciens, aujourd'hui régnantes, ne peuvent être le fruit d'une
transmission orale, mais dérivent d'une interprétation faite après coup
de ces mêmes livres anciens que l'on prétend maintenant soutenir par
elles. Le pays de Jérusalem, plus que tout autre, fournit des preuves de
cette vérité, puisqu'on y trouve de ces prétendues traditions, les unes
contraires aux propres textes des bibles[35], les autres portant sur des
faits reconnus faux. Vous n'avez pas d'idée de ce que l'esprit de secte
et la rivalité de clientelle font inventer de fraudes de cette espèce.