des peuples et des pays divers et dissemblants, parce que les contrastes
même dans les résultats feraient mieux ressortir la puissance des faits
physiques agissants comme causes; il ne resterait plus qu'une opération,
celle de comparer ces tableaux d'un même peuple, d'une même nation à
diverses époques, pour connaître l'action successive, et l'ordre
généalogique qu'ont suivi les faits, tant moraux que physiques, pour en
déduire les lois de combinaison et les règles de probabilités
raisonnables; et, en effet, quand on étudie dans cette intention ce que
nous avons déja d'histoires anciennes et modernes, l'on s'aperçoit qu'il
existe dans la marche, et, si j'ose dire, dans la vie des corps
politiques, un mécanisme qui indique l'existence des lois plus générales
et plus constantes qu'on me le croit vulgairement. Ce n'est pas que
cette pensée n'ait déjà été exprimée par la comparaison que l'on a faite
de cette vie des corps politiques à la vie des individus, en prétendant
trouver les phases de la jeunesse, de la maturité et de la vieillesse
dans les périodes d'accroissement de splendeur et de décadence des
empires; mais cette comparaison, vicieuse à tous égards, a jeté dans une
erreur d'autant plus fâcheuse, qu'elle a fait considérer comme une
nécessité naturelle, la destruction des corps politiques, de quelque
manière qu'ils fussent organisés; tandis que cette destruction n'est que
l'effet d'_un vice radical des législations_, qui, toutes jusqu'à ce
jour, n'ont été dressées que dans l'une de ces trois intentions, ou
d'_accroître_, ou de _maintenir_, ou de _renverser_, c'est-à-dire
qu'elles n'ont embrassé que l'une des trois périodes, dont se compose
l'existence de toute chose; et ce serait une science également neuve et
importante, que de déterminer les phénomènes concomitants de chacune de
ces trois périodes, afin d'en tirer une théorie générale de législation
qui embrassât tous les cas d'un corps politique dans ses diverses phases
de force et de plénitude, de faiblesse ou de vacuité, et qui traçât tous
les genres de régime convenables au regorgement ou au manque de
population. Voilà quel doit être le but de l'histoire. Mais il faut
avouer que ce but ne se peut bien remplir qu'à l'égard des peuples
existants, et des temps modernes, chez qui tous les faits analogues
peuvent se recueillir; ceci m'a fait plus d'une fois penser que des
voyages entrepris et exécutés sous ce point de vue, seraient les
meilleurs matériaux d'histoire que nous puissions désirer, non-seulement
pour les temps présents, mais encore pour les temps passés; car ils
serviraient à recueillir et à constater une foule de faits épars, qui
sont des monuments vivants de l'antiquité: et ces monuments sont
beaucoup plus nombreux qu'on ne le pense; car, outre les débris, les
ruines, les inscriptions, les médailles, et souvent même les manuscrits
que l'on découvre, l'on trouve encore les usages, les mœurs, les
rites, les religions, et surtout _les langues_, dont la construction
elle seule _est une histoire complète de chaque peuple_, et dont la
filiation et les analogies sont le fil d'Ariane dans le labyrinthe des
origines. L'on s'est trop pressé de faire des histoires universelles;
avant de vouloir élever de si vastes édifices, il eût fallu en avoir
préparé tous les détails, avoir éclairci chacune des parties dont ils
doivent se composer; il eût fallu avoir une bonne histoire complète de
chaque peuple, ou du moins avoir rassemblé et mis en ordre tout ce que
nous avons de fragments pour en tirer les inductions raisonnables. On ne
s'est occupé que des Grecs et des Romains, en suivant servilement une
méthode étroite et exclusive, qui rapporte tout au système d'un petit
peuple d'Asie, inconnu dans l'antiquité, et au système d'Hérodote, dont
les limites sont infiniment resserrées; l'on n'a voulu voir que
l'Égypte, la Grèce, l'Italie, comme si l'univers était dans ce petit
espace; et comme si l'histoire de ces petits peuples était autre chose
qu'un faible et tardif rameau de l'histoire de toute l'espèce. L'on n'a
osé sortir de ce sentier que depuis moins de cent ans; et déja l'horizon
s'agrandit au point que la borne la plus reculée de nos histoires
classiques se trouve n'être que l'entrée d'une carrière de temps
antérieurs, où s'exécutent, dans la Haute-Égypte, la chute d'un royaume
de Thèbes qui précéda tous ceux de l'Égypte; dans la Haute-Asie, la
chute de plusieurs états bactriens, indiens, tibetains, déja vieillis
par le laps des siècles; et les migrations immenses de hordes scythes
qui, des sources du _Gange_ et du _Sanpou_, se portent aux îles du
Danemarck et de la Grande-Bretagne; et des systèmes religieux du
bramisme, du lamisme ou buddisme encore plus antique, et enfin tous les
événements d'une période qui nous montre l'ancien continent, depuis les
bouts de l'Espagne jusqu'aux confins de la Tartarie, couvert d'une même
forêt, et peuplé d'une même espèce de sauvages nomades, sous les noms
divers de Celtes, de Germains, de Cimbres, de Scythes et de Massagètes.
Lorsque l'on s'enfonce dans ces profondeurs à la suite des écrivains
anglais qui nous ont fait connaître les livres sacrés des Indiens, les
Védas, les Pourans, les Chastrans; lorsque l'on étudie les antiquités du
Thibet et de la Tartarie, avec Géorgi, Pallas, Stralhemberg, et celles
de la Germanie et de la Scandinavie, avec Hornius, Elichman, Jablonski,
Marcow, Gebhard et Ihre, l'on se convainc que nous ne faisons que
d'ouvrir la mine de l'histoire ancienne, et qu'avant un siècle, toutes
nos compilations græco-romaines, toutes ces prétendues histoires
universelles de Rollin, de Bossuet, de Fleury, etc., seront des livres à
refaire, dont il ne restera pas même les réflexions, puisque les faits
qui les basent sont faux ou altérés. En prévoyant cette révolution, qui
déja s'effectue, j'ai quelquefois pensé aux moyens qui seraient les plus
propres à la diriger; et je vais émettre mes idées, à cet égard, avec
d'autant plus de confiance, qu'un meilleur tableau de l'antiquité aurait
l'utilité morale de désabuser de beaucoup de préjugés civils et
religieux, dont la _source n'est sacrée que parce qu'elle est inconnue_;
et cette autre utilité politique de faire regarder les peuples comme
réellement frères, en leur produisant des titres de généalogie qui
prouvent les époques et le degré de leur parenté.
D'abord il est évident qu'un travail de ce genre ne peut être exécuté
par un seul individu, et qu'il exige le concours d'une foule de
collaborateurs. Il faudrait une société nombreuse, et qui, partagée en
sections, suivît méthodiquement chaque branche d'un plan identique de
recherches. Les éléments de cette société existent à mes yeux dans les
diverses académies de l'Europe, qui, soit par elles-mêmes, soit par
l'émulation qu'elles ont produite, ont été, quoi qu'on en puisse dire,
le grand mobile de toute instruction et de toute science. Chacune de ces
académies, considérée comme une section de la grande société
historico-philosophique, s'occuperait spécialement de l'histoire et des
monuments de son pays, comme l'ont fait des savants de Pétersbourg pour
la Russie et la Tartarie; comme le fait la société anglaise de Calcutta
pour l'Inde, la Chine et le Thibet; comme l'a fait une société de
savants allemands pour l'ancienne Germanie et la Sarmatie; et déja nous
devons à cette masse récente de travaux, des ouvrages qui honoreront
auprès de la postérité, et les particuliers qui les ont exécutés, et les
gouvernements qui les ont favorisés et encouragés. Dans le plan que je
conçois, les recherches se partageraient en sept principales sections:
la première, sous le nom de celtique, s'occuperait de toutes les langues
et de toutes les nations qui, avec des caractères d'affinité de jour en
jour plus sentis, paraissent avoir occupé la Gaule, la Grande-Bretagne,
l'Italie même et toute l'Allemagne, jusqu'aux déserts de la Cimbrique et
de la Sarmatie; à cette branche s'attacheraient le bas-breton, le
gallois, le vieux germain, conservé dans l'allemand, le hollandais,
l'anglais, issus du gothique, dont les dialectes s'étendaient depuis la
Scandinavie jusqu'à la Thrace, et au continent de la Grèce. Des savants
de Suède et d'Allemagne ont rendu sensible, depuis 30 années, que tous
les peuples aborigènes de l'Europe et de la Grèce n'étaient qu'une race
identique de sauvages, ayant le même genre de vie, chasseurs, pasteurs
et nomades, et usant d'un même fonds de langage, varié seulement dans
ses accessoires et ses ramifications. Chaque jour il devient prouvé de
plus en plus que les Gaulois ou Keltes, qui ne sont qu'un même nom,
parlaient une langue qui, dans le nord, s'appelait langue gothique,
teutonique dans la Germanie, scythique dans la Thrace, et dans la Grèce
et l'Italie, langue pélasgique. Ces fameux Pélasges, souche première
d'Athènes et de Rome, étaient de vrais Scythes, parents de ceux de la
Thrace, dont Hérodote insinue qu'ils parlaient l'idiome, et par
conséquent une race gétique ou gothique; car _gete_, goth et scythe
étaient pour les anciens un même mot. Ce n'est pas leur faute, si cette
identité est masquée pour nous dans le mot scythe: elle était manifeste
pour eux qui le prononçaient _s-kouth_, terme composé de l'article _s_,
qui vaut en gothique notre article _le_, et de _gouth_ ou _gaeth_,
c'est-à-dire de _goth_ ou _gaeth_, qui, dans une foule de dialectes
antiques et modernes, signifie un guerrier, un homme vaillant[21], et
par transition, un homme _brave_, _bon_ et _riche_, un _optimate_
(_good_ en anglais, _gut_ en allemand); et cela parce que le guerrier
vaillant et fort est aussi l'homme riche, généreux et bon, dans le sens
opposé au mal de la pauvreté et de la faiblesse. Le glossaire
mœsogothique du docteur Jean Jhre, publié à Upsal, en 1769, offre sur
ce sujet des détails auxquels les remarques de Gatterer et de Schloezer
n'ont fait qu'ajouter de nouvelles lumières. Il est prouvé que la langue
grecque a la plus étroite affinité avec l'ancienne langue gothique, tant
pour les mots que pour la syntaxe; et les enthousiastes des Grecs vont
se trouver dans l'alternative d'accorder une partie de leur admiration
aux Thraces et aux Scythes, ou de la retirer aux Grecs, reconnus pour
frères utérins des Vandales et des Ostrogoths.
Cette parenté est un point de contact où se forme une seconde section,
que j'appellerai _hellénique_, laquelle embrasserait les langues grecque
et latine, qui ont pour rameaux descendants tous les idiomes du midi de
notre moderne Europe, le portugais, l'espagnol, le français, l'italien,
et tous les termes de science des peuples du nord, chez qui, comme chez
nous, ces deux langues se sont mêlées au vieux goth; tandis que leurs
rameaux ascendants sont un mélange de l'idiome pélasgique avec les mots
phéniciens, égyptiens, lydiens et ioniques, qu'apportèrent les colonies
asiatiques, désignées sous le nom de l'Égyptien Danaüs et du Sidonien
Cadmus. Il paraît que ces colonies furent pour la Grèce et pour
l'Italie, ce que les Européens ont été pour l'Amérique; qu'elles
apportèrent les arts et les sciences de l'Asie policée, et qu'elles y
devinrent une souche de population qui tantôt s'identifia, et tantôt
détruisit totalement la race autochthone. Leur trace est évidente dans
l'alphabet et les lettres grecs, à qui, lors du siége de Troie, l'on
ajouta deux ou trois caractères lydiens ou troyens, dont l'un, celui du
_ph_, se trouve encore dans l'alphabet arménien.
Les éclaircissements nécessaires à cette seconde section se tireraient
d'une troisième qui, sous le nom de phénicienne, embrasserait les
idiomes hébreu ancien ou samaritain, hébreu du second âge ou chaldéen,
hébreu du bas âge ou syriaque, et de plus le copte ou égyptien, mélange
de grec et de vieil égyptien, l'arabe et l'éthiopien qui n'en diffère
que par la figure: à cette section appartiendraient les recherches sur
Carthage et ses colonies, tant en Espagne et en Sicile qu'en Afrique, où
l'on commence à en retrouver des traces singulières dans les pays de
Fezzan et de Mourzouq; ce serait elle qui nous apprendrait à quelle
branche appartient l'idiome singulier des Basques, qui paraît avoir
jadis occupé toute l'Espagne, et qui n'a aucune analogie avec le celte;
à quel peuple il faut rapporter le langage des montagnards de l'Atlas,
dits _Berbères_, qui ne ressemble à rien de connu; et à cette occasion,
je remarquerai que c'est dans les montagnes que les dialectes anciens se
sont généralement le plus conservés. Je possède un vocabulaire berbère,
mais je n'ai point encore eu le temps de l'examiner; seulement j'y ai
remarqué un fréquent usage de l'_r_ grasseyé, qui est le gamma des
Grecs, le gaïn des Arabes, que l'on trouve dans tout le midi de l'Asie,
exclusivement aux peuples du Nord. Je crois ce dialecte l'ancien numide.
Cette même section, par la langue arabe, serait en contact avec
plusieurs dialectes de l'Inde et de l'Afrique, et avec le persan et le
turk modernes, dont la base est tatare et scythe ancien.
Sur cette base se formerait une quatrième section, que j'appellerais
tatarique, qui serait spécialement chargée d'examiner les nombreux
dialectes qui ont des branches d'analogie, depuis la Chine jusqu'en
Angleterre: elle nous dirait pourquoi l'anglo-saxon a la même syntaxe
que le persan moderne, issu de l'ancien parthe, peuple scythe; pourquoi
une foule de mots de premier besoin sont entièrement semblables dans ces
deux idiomes. Elle nous apprendrait pourquoi la Suède et le Danemark ont
une quantité de noms géographiques que l'on retrouve chez les Mogols et
dans l'Inde; pourquoi le tatare de Crimée, cité par Busbeq, ambassadeur
de l'empereur près Soliman II, ressemble au mœsogothique d'Ulphilas,
c'est-à-dire, un dialecte des tribus mogoles de Tchinguizkan, à un
dialecte de l'ancien scythe ou goth, dont j'ai déja parlé. C'est à cette
section que serait réservée la solution d'une foule de problèmes
piquants, dont nous ne faisons encore qu'entrevoir les premières
données; en considérant ces analogies de langages, en recueillant et
confrontant les similitudes qui existent dans les usages, les coutumes,
les mœurs, les rites, et même dans la constitution physique des
peuples; en considérant que les Cimbres, les Teutons, les Germains, les
Saxons, les Danois, les Suédois, donnent tous les mêmes caractères de
physionomie que cette race appelée jadis massagètes ou grands _gètes_,
et de nos jours _éleutes_ et mongols, c'est-à-dire, hommes blancs et
occidentaux; qu'ils ont tous également la taille haute, le teint blanc,
les yeux bleus, les cheveux blonds, on sent bien que cette similitude de
constitution a pour cause première une similitude de genre de vie et de
climat; mais l'on s'aperçoit aussi que les autres analogies sont dues à
des migrations opérées par les guerres et par les conquêtes, si rapides
et si faciles pour les peuples pasteurs. L'on voudrait connaître les
détails de ces migrations et de ces conquêtes; on voudrait savoir à
quelle époque, par exemple, se répandit jusqu'au fond du Nord cette
horde terrible et puissante des Ases qui y porta le nom de Voden, et son
affreuse religion. Des idées systématiques veulent la trouver au temps
de Mithridate, qui, fuyant devant Pompée, poussa devant lui les
riverains de l'Euxin, qui, à leur tour, se poussèrent sur et à travers
les Sarmates; mais l'on a de solides raisons de s'élever au-dessus de
cette date, et surtout de nier pour chef de cette invasion un prétendu
homme Odin ou Voden, qui est la divinité présentée sous les noms divers
de Budd, Bedda, Boutta, Fôt, Taut, qui est Mercure, comme le prouve le
nom de Voden, conservé dans le mercredi des peuples du Nord, appelé
vonsdag et vodendag, jour de Voden[22]: ce qui, d'une part, lie ce
système à celui des druides adorateurs de Teutatès; de l'autre, à celui
des Gètes adorateurs de Zalmoxis, aujourd'hui le lama des Tibétains et
des Tatars. Quand on considère que _Tibet_ ou Bud-Tan, _pays de Budd_,
est l'ancien pays des Brachmanes; que, dès le temps d'Alexandre, ces
Brachmanes ou gymnosophistes étaient la caste la plus savante et la plus
vénérée des peuples indiens; que leur chef-lieu _Lah-sa_ et _Poutala_
est le plus ancien pèlerinage de toute l'Asie; que, de temps immémorial,
les hordes scythes ou gètes s'y rendaient en foule; qu'aujourd'hui leurs
races, continuées sous le nom de Tatars, en ont conservé les dogmes et
les rites, et que ce culte a tantôt causé entre eux des guerres de
schismes, tantôt les a armés contre les étrangers incroyants, l'on sent
que ce durent être des hordes émigrées des déserts du Chamo et de la
Boukarie, qui, de proche en proche, furent poussées jusqu'à la
Chersonèse cimbrique, par un mouvement semblable à celui qui a amené les
Turks actuels des monts Altaï, et des sources de l'Irtich aux rives du
Bosphore; et alors une chronique suédoise, citée dans l'histoire de
Tchinguizkan, page 145, aurait eu raison de dire que les Suédois sont
venus de Kasgar. L'on sent encore qu'à cette même section
appartiendraient les anciennes langues de la Perse, le zend et le
pehlevé, et peut-être le mède; mais il n'y a que des travaux ultérieurs
qui puissent déterminer s'il est vrai que l'esclavon parlé en Bohême, en
Pologne, en Moscovie, soit réellement venu du Caucase et du pays des
Mosques, ainsi que le font croire les mœurs asiatiques des nations
qui le parlent. C'est encore à des travaux ultérieurs de faire
distinguer la branche mongole, la branche calmouque et hunnique, dont
les dialectes se parlent en Finlande, en Laponie, en Hongrie; de
déterminer si l'ancienne langue de l'Inde, le _sanscrit_, n'est pas le
dialecte primitif du Tibet et de l'Indostan, et la souche d'une foule de
dialectes de l'Asie moyenne; de découvrir à quelle langue se rapportent
la langue chinoise et l'idiome malais, qui s'est étendu dans toutes les
îles de l'Inde et dans l'océan Pacifique. Ce seraient là les travaux de
deux autres sections, qui seraient les cinquième et sixième, tandis
qu'une dernière s'occuperait de la confrontation des langues de l'est de
l'Asie avec celles de l'ouest de l'Amérique, pour constater la
communication de leurs peuples.
Pour tous ces travaux, les meilleurs monuments seront les dictionnaires
des langues et leurs grammaires; je dirais presque que chaque langue est
une histoire complète, puisqu'elle est le tableau de toutes les idées
d'un peuple, et par conséquent des faits dont ce tableau s'est composé.
Aussi suis-je persuadé que c'est par cette voie que l'on remontera le
plus haut dans la généalogie des nations, puisque la soustraction
successive de ce que chacune a emprunté ou fourni, conduira à une ou
plusieurs masses primitives et originelles, dont l'analyse découvrira
même l'invention de l'art du langage. L'on ne peut donc rien faire de
plus utile en recherches historiques, que de recueillir des vocabulaires
et des grammaires; et l'alphabet universel dont j'ai conçu le projet et
dont je vous ai entretenus dans une conférence, sera pour cet effet,
d'une utilité véritable, en ce que, ramenant toutes les langues à un
même tableau de signes, il réduira leur étude au plus grand degré de
simplicité, et rendra palpable la ressemblance ou la différence des mots
dont elles sont composées.
Il me reste à parler de l'influence qu'exercent en général les livres
d'histoire sur les opinions des générations suivantes, et sur la
conduite des peuples et de leurs gouvernements. Quelques exemples vont
rendre sensible la puissance de ce genre de récits et de la manière de
les présenter. Tout le monde connaît l'effet qu'avait produit sur l'ame
d'Alexandre l'Iliade d'Homère, qui est une histoire en vers; effet tel,
que le fils de Philippe, enthousiasmé de la valeur d'Achille, en fit son
modèle, et que, portant le poëme historique dans une cassette d'or, il
alimentait par cette lecture ses guerrières fureurs. En remontant des
effets aux causes, il n'est point absurde de supposer que la conquête de
l'Asie a dépendu de ce simple fait, la lecture d'Homère par Alexandre.
Ma conjecture n'est que probable; mais un autre trait non moins célèbre,
et qui est certain, c'est que l'histoire de ce même Alexandre, écrite
par Quinte-Curce, est devenue le principe moteur des guerres terribles
qui, sur la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci, ont
agité tout le nord de l'Europe. Vous avez tous lu l'Histoire de Charles
XII, roi de Suède, et vous savez que ce fut dans l'ouvrage de
Quinte-Curce qu'il puisa cette manie d'imitation d'Alexandre, dont les
effets furent d'abord l'ébranlement, puis l'affermissement de l'empire
russe, et en quelque sorte sa transplantation d'Asie en Europe, par la
fondation de Pétersbourg et l'abandon de Moscou, où, sans cette crise,
le tzar Pierre Ier eût probablement resté. Que si l'historien et le
poëte eussent accompagné leurs récits de réflexions judicieuses sur tous
les maux produits par la manie des conquêtes, et qu'au lieu de
blasphémer le nom de la vertu, en l'appliquant aux actions guerrières,
ils en eussent fait sentir l'extravagance et le crime; il est
très-probable que l'esprit des deux jeunes princes en eût reçu une autre
direction, et qu'ils eussent tourné leur activité vers une gloire
solide, dont le tzar Pierre Ier, malgré son défaut de culture et
d'éducation, eut un sentiment infiniment plus noble et plus vrai.
Je viens de citer des exemples individuels, je vais produire des
exemples populaires et nationaux. Quiconque a lu avec attention
l'histoire du Bas-Empire d'Occident et d'Orient, ainsi que celle de
l'Europe moderne, a pu remarquer que dans tous les mouvements des
peuples, depuis quinze cents ans, dans les guerres, dans les traités de
paix ou d'alliance, les citations et les applications de traits
historiques des livres hébreux sont perpétuelles; si les papes
prétendent oindre et sacrer les rois, c'est à l'imitation de
Melchisédech et de Samuel; si les empereurs pleurent leurs péchés aux
pieds des pontifes, c'est à l'imitation de David et d'Ézéchias; c'est à
l'imitation des Juifs que les Européens font la guerre aux infidèles;
c'est à l'imitation d'Ahod, d'Églon et de Judith, que des particuliers
tuent les princes, et obtiennent la palme du martyre. Lorsqu'au
quinzième siècle l'imprimerie divulga ces livres jusqu'alors
manuscrits, et en fit des livres vulgaires et presque classiques, ce fut
un redoublement d'influence et une sorte d'épidémie d'imitation: vous en
connaissez les funestes effets dans les guerres d'Allemagne, promues par
Luther; dans celles d'Angleterre, conduites par Cromwell; et dans celles
de la ligue, terminées par Henri IV. De nos jours même, ces effets ont
été puissants dans la guerre d'Amérique; et les passages de la Bible, où
Moïse et Samuel exposent les abus de la royauté, n'ont pas peu servi à
déterminer l'insurgence, comme ils avaient servi à renverser le trône de
Jacques et de Charles[23]. Ainsi, le principe moteur du destin de
l'univers, la règle _normale_[24] d'une immensité de générations ont été
puisés dans l'histoire d'un petit peuple presque inconnu de l'antiquité,
dont les douze tribus, mélange d'Arabes et de Phéniciens, n'occupaient
que 275 lieues carrées, de manière que Salomon, dans toute sa gloire,
n'en posséda jamais plus de 400 à moitié désertes, et ne commanda jamais
à 800,000 ames, ni par conséquent à 200,000 soldats. Supposez la
non-existence de ces livres, tout le système de Mahomet, singé sur celui
de Moïse, n'eût point existé: et tout le mouvement du monde romain
depuis dix siècles, eût pris une direction différente. Supposez encore
que les premières imprimeries eussent répandu à leur place de bons
ouvrages de morale et de politique, ou qu'eux-mêmes en eussent contenu
les préceptes, l'esprit des nations et des gouvernements en eût reçu une
autre impulsion; et l'on peut dire que l'insuffisance et le vice de ces
livres, à cet égard, ont été une cause, sinon radicale, du moins
subsidiaire des maux qui ont désolé les nations.