historien; l'on est étonné d'une semblable phrase dans le frère de
Condillac; mais Condillac, aimable et doux, analysait; Mably, roide et
âpre, jugeait et tranchait. Il veut ensuite, avec plus de raison, que
ses disciples aient étudié la politique, dont il distingue deux espèces:
l'une fondée sur les lois que la nature a établies, pour procurer aux
hommes le bonheur, c'est-à-dire celle qui est le véritable droit
naturel; l'autre, ouvrage des hommes, droit variable et conventionnel,
produit des passions, de l'injustice, de la force, dont il ne résulte
que de faux biens et de grands revers. La première donnera à l'historien
des idées saines de la justice, des rapports des hommes, des moyens de
les rendre heureux; la seconde lui fera connaître la marche habituelle
des affaires humaines; il apprendra à calculer leurs mouvements, à
prévoir les effets, et à éviter les revers dans ces préceptes et dans
quelques autres semblables, Mably est plus développé, plus instructif
que Lucien; mais il est fâcheux qu'il n'en ait imité ni l'ordre ni la
clarté, ni surtout la gaieté. Tout son ouvrage respire une morosité
sombre et mécontente; aucun moderne ne trouve grace devant lui: il n'y a
de parfait que les anciens; il se passionne pour eux, et cependant il
préfère Grotius, dans son _Histoire des Pays-Bas_, à Tacite. Tacite,
dit-il, n'a tiré aucune leçon du règne de Tibère: son pinceau est fort,
son instruction nulle; à sa manière de peindre la conduite des Romains
envers les peuples dits barbares, l'on a de justes raisons de douter de
sa philosophie. Mably ne voit, ne connaît de beau, d'admirable, que
l'Histoire romaine de Tite-Live, qu'une juste critique a droit d'appeler
un roman; et comme il en a eu l'aperçu, il voudrait en retrancher une
foule de morceaux qui le chagrinent. Il aime les harangues que les
acteurs de l'histoire n'ont jamais faites; il vante Bossuet pour avoir
présenté un grand tableau dramatique, et il maltraite Voltaire jusqu'à
la grossièreté, pour avoir dit que l'histoire n'était qu'un roman
probable, bon seulement quand il peut devenir utile. L'on ne peut le
dissimuler, l'ouvrage de Mably, diffus et redondant, écrit sans style,
sans méthode, n'est point digne de l'auteur des _Observations sur
l'Histoire de France_: il n'a point cette concision didactique qui
devait être son principal mérite, et qui, à la vérité, manque aussi à
Lucien. Les cent quatre-vingts pages de Mably se réduiraient facilement
à vingt bonnes pages de préceptes: l'on gagnerait huit neuvièmes de
temps, et l'on s'épargnerait tout le chagrin de sa bilieuse satire. Ne
lui en faisons cependant pas un crime, puisqu'elle faisait son tourment.
On ne naît pas historien, mais on naît gai ou morose, et malheureusement
la culture des lettres, la vie sédentaire, les études opiniâtres, les
travaux d'esprit, ne sont propres qu'à épaissir la bile, qu'à obstruer
les entrailles, qu'à troubler les fonctions de l'estomac, _siéges
immuables de toute gaieté et de tout chagrin_. On blâme les gens de
lettres, on devrait les plaindre: on leur reproche des passions, elles
font leur talent, et l'on en recueille les fruits: ils n'ont qu'un tort,
celui de s'occuper plus des autres, que d'eux-mêmes; d'avoir jusqu'à ce
jour trop négligé la connaissance physique de leur corps, de cette
machine animée par laquelle ils vivent; et d'avoir méconnu les lois de
la physiologie et de la diététique, sciences fondamentales de nos
affections. Cette étude conviendrait surtout aux écrivains d'histoires
personnelles, et leur donnerait un genre d'utilité aussi important que
nouveau; car, si un observateur, à la fois moraliste et physiologiste,
étudiait les rapports qui existent entre les dispositions de son corps
et les situations de son esprit; s'il examinait avec soin, à quels
jours, à quelles heures il a de l'activité dans la pensée, ou de la
langueur, de la chaleur dans le sentiment, ou de la roideur et de la
dureté, de la verve ou de l'abattement, il s'apercevrait que ces phases
ordinairement périodiques de l'esprit, correspondent à des phases
également périodiques du corps, à des digestions lentes ou faciles,
bonnes ou mauvaises, à des aliments doux ou âcres, stimulants ou
calmants, dont certaines liqueurs en particulier, telles que le vin et
le café, offrent des exemples frappants; à des transpirations arrêtées
ou précipitées: il se convaincrait, en un mot, que _le jeu bien ou mal
réglé de la machine corporelle_ est le puissant régulateur du jeu de
l'organe pensant; que, par conséquent, ce qu'on appelle vice d'esprit ou
de caractère, n'est bien souvent que vice de tempérament ou de
fonctions, qui, pour être corrigé, n'aurait besoin que d'un bon régime;
et il résulterait d'un tel travail, bien fait et bien présenté, cette
utilité, que, nous montrant dans des habitudes physiques la cause de
bien des vices et de bien des vertus, il nous fournirait des règles
précieuses de conduite, applicables selon les tempéraments, et qu'il
nous porterait à un esprit d'indulgence, qui, dans ces hommes que l'on
appelle acariâtres et intolérants, ne nous ferait voir ordinairement que
des hommes malades ou mal constitués, qu'il faut envoyer aux eaux
minérales.
SIXIÈME SÉANCE.
Continuation du même sujet.--Distinction de quatre méthodes de
composer l'histoire: 1º par ordre de temps (les annales et
chroniques); 2º par ordre dramatique ou systématique; 3º par ordre
de matières; 4º par ordre analytique, ou
philosophique.--Développement de ces diverses méthodes; supériorité
de la dernière: ses rapports avec la politique et la
législation.--Elle n'admet que des faits constatés, et ne peut
convenir qu'aux temps modernes.--Les temps anciens ne seront jamais
que probables: nécessité d'en refaire l'histoire sous ce
rapport.--Plan d'une société littéraire pour recueillir dans toute
l'Europe les monuments anciens.--Combien de préjugés seraient
détruits, si l'on connaissait leur origine--Influence des livres
historiques sur la conduite des gouvernements, sur le sort des
peuples.--Effet des livres juifs sur l'Europe.--Effet des livres
grecs et romains introduits dans l'éducation.--Conclusion.
Lucien a traité des qualités nécessaires à l'historien, et du style
convenable à l'histoire; Mably a ajouté des observations sur les
connaissances accessoires et préparatoires qu'exige ce genre de
composition, et il les a presque réduites au droit des gens, soit
naturel, soit factice et conventionnel, dont il faisait son étude
favorite et spéciale. Le sujet ne me paraissant pas à beaucoup près
épuisé, je vais joindre aux préceptes de ces deux auteurs, quelques
aperçus sur l'art de recueillir et de présenter les faits de l'histoire.
Je conçois quatre manières différentes de traiter et de composer
l'histoire: la première, par ordre de temps, que j'appelle méthode
didactique ou annaliste; la seconde par liaison et corrélation de faits,
et que j'appelle méthode dramatique ou systématique; la troisième par
ordre de matières; et la quatrième par l'exposition analytique de tout
le système physique et moral d'un peuple: je l'appelle méthode
analytique et philosophique; je m'explique.
La première méthode par ordre de temps, consiste à rassembler et à
classer les événements selon leurs dates, en ne mêlant à un narré pur et
simple que peu ou point de réflexions. Ceux qui appellent _naturel_ tout
ce qui est brut et sans art, pourront donner ce nom à cette méthode;
mais ceux qui, dans toute production, voient toujours la main de la
nature, avec la seule différence du plus ou du moins de combinaison,
ceux-là diront que cette méthode est la plus simple, la moins
compliquée, exigeant le moins de soins de composition; aussi paraît-elle
être la première usitée chez toutes les nations, sous le nom d'annales
et de chroniques: et cependant, sous cette forme modeste, elle s'est
quelquefois élevée à un assez haut degré de mérite, lorsque les
écrivains on su, comme Tacite dans ses Annales, et comme Thucydides dans
sa Guerre du Péloponèse, choisir des faits intéressants, et joindre à la
correction du tableau les couleurs brillantes et fermes de l'expression:
si, au contraire, les écrivains admettant des faits sans critique, les
entassent pêle-mêle et sans goût, s'ils les réduisent à des événements
sommaires et stériles, de règnes, de princes, de morts, de guerres, de
combats, de pestes, de famines, comme l'ont fait presque tous les
historiens de l'Asie ancienne et moderne, et ceux du bas et moyen âge de
l'Europe, il faut convenir qu'alors ce genre de composition, privé
d'instruction et de vie, a toute la fadeur, et comporte l'idée de mépris
qu'on attache vulgairement au nom de chroniques. Ce n'est plus qu'un
canevas grossier à qui manque toute sa broderie; et dans tous les cas,
même lorsque les matériaux sont bien choisis et complets, ce travail
n'est que le premier pas à tous les autres genres d'histoire, dont il
est seulement le portefeuille et le magasin.
La seconde méthode, celle que j'appelle dramatique ou systématique,
consiste à faire entrer, dans un cours de narration prédominant et
fondamental, toutes les narrations accessoires, tous les événements
latéraux qui viennent se lier et se confondre au principal événement.
Nous avons un exemple caractérisé de cette méthode dans l'Histoire
d'Hérodote, qui, ayant pris pour base de son texte la guerre des Perses
contre les Grecs, en a tellement compassé les incidents, que, remontant
d'abord à l'origine des deux peuples acteurs principaux, il suit la
formation graduée de leur puissance dans tous les rameaux qui vinrent
s'y confondre, comme un géographe suit et reprend à leur origine tous
les cours d'eau qui se rendent dans un torrent principal. Par une série
habile d'incidents, Hérodote fait connaître à son lecteur les Lydiens,
les Mèdes, les Babyloniens soumis par Cyrus au joug des montagnards
perses; puis les Égyptiens conquis par Cambyses, puis les Scythes
attaqués par Darius, puis les Indiens; et à l'occasion des Indiens, il
jette un coup d'œil général sur les extrémités du monde connu de son
temps; enfin il revient à son objet dominant, qu'il termine par
l'événement capital, la glorieuse victoire des petits peuples grecs,
combattant à Salamine et aux Thermopyles contre l'immense cohue de
Xercès. Dans cette méthode de composition, tout est à la disposition de
l'auteur; tout dépend de son art et de son talent à lier, à suspendre, à
combiner ses sujets, à en faire un tout correspondant en toutes ses
parties: c'est ce que je désigne par le terme de _systématique_; et si
l'historien borne sa course à un événement qui est la solution de tout
ce qui a précédé et qui en termine la série, l'accroissement graduel
d'intérêt que ses épisodes et ses suspensions ont su ménager, donne
réellement à son sujet le caractère dramatique. C'est éminemment le
genre des histoires de conjurations, où tout aboutit à un nœud final
et résolutif. Ces avantages divers et variés de liberté dans la marche,
de hardiesse dans l'exécution, d'agrément dans les détails, d'attrait de
curiosité dans les résultats, paraissent avoir mérité la préférence à
cette méthode auprès de la plupart des écrivains, surtout les modernes;
il est fâcheux que par compensation elle ait l'inconvénient d'être
sujette à erreur, en laissant trop de carrière aux hypothèses et à
l'imagination. Nous en avons des exemples brillants dans les révolutions
de Portugal, de Suède et de Rome, par Vertot, et dans un nombre infini
d'autres histoires moins bien écrites.
La troisième méthode, celle par ordre de matières, consiste à suivre un
sujet quelconque d'art, de science, depuis son origine ou depuis une
époque donnée, pour le considérer sans distraction dans sa marche et
dans ses progrès. Tel a voulu être l'ouvrage de Goguet, intitulé: _De
l'origine des lois, des arts et des sciences_; le choix du sujet ne
pouvait pas être plus philosophique; malheureusement la manière de le
traiter ne pouvait pas l'être moins. Avant d'établir l'origine des lois,
des arts, des sciences et de toute société au déluge de Noé, raconté par
la Genèse, il eût fallu bien examiner si, par cette base même, on ne
renversait pas tout l'édifice de l'histoire: si, en admettant des faits
primitifs, contraires à toute probabilité, à toute physique et à la
concordance des meilleurs monuments de l'antiquité, l'on ne s'ôtait pas
la faculté d'invoquer ces mêmes règles de physique et de probabilité,
qui constituent l'art de la critique et de l'analyse; il eût fallu
constater que la Genèse n'est pas une compilation de main inconnue,
faite au retour de la captivité, où l'on a mêlé aux chroniques
nationales une cosmogonie purement chaldéenne, dont Bérose cite
l'équivalent; une véritable mythologie de la nature de celles de toutes
les nations, où des faits astronomiques défigurés sont pris pour des
faits politiques ou physiques, et où la prétendue histoire de la terre
n'est que l'histoire du calendrier. Cela même eût-il été prouvé, il
serait encore ridicule de prendre pour texte la période hébraïque depuis
le déluge jusqu'à Jacob, et de n'user, pour la remplir, que de faits
égyptiens, syriens, chaldéens, grecs, indiens et chinois, qui, s'ils
étaient bien analysés et comparés, prouveraient que les bois sacrés, que
les hauts lieux plantés de chênes à Mambré, que les sacrifices humains
dont Isaac faillit d'être victime, que les petites idoles des femmes de
Jacob, étaient autant d'usages du culte druïdique et tartare, dès lors
répandu des colonnes d'Hercule jusqu'à la Sérique, culte qui n'est que
le système du _buddisme_, ancien ou moderne _lamisme_, dont le siége
était dès lors au Thibet, chez ces Brachmanes réputés de toute
l'antiquité les pères de la théologie asiatique. Avec plus de critique
et plus de profondeur, un ouvrage du genre qui nous occupe, a traité de
ces antiquités; je parle de l'_Astronomie ancienne_, par Bailly, dont
les talents et la vertu ont reçu de la révolution un salaire qui ne sera
pas une des moindres taches de cette sanglante époque. Je citerai encore
comme histoires par ordre de matières propres à servir de modèle,
l'Histoire d'Angleterre, par le docteur Henry; les Recherches de
Robertson sur le commerce de l'Inde; l'Histoire des finances de France,
par Forbonnais; l'Histoire du fatalisme, par Pluquet, qui, avec son
Dictionnaire des hérésies, a préparé le plus beau sujet d'une autre
histoire de même genre, l'Histoire du _fanatisme_. De tous les sujets
que l'on peut traiter, il n'en est point qui réunisse plus éminemment le
caractère historique à celui de la philosophie, puisque, dans ses causes
et dans ses effets, le fanatisme embrasse d'une part la théorie des
sensations, des jugements, de la certitude, de la persuasion commune à
l'erreur comme à la vérité; de cette double disposition de l'esprit,
qui, tantôt passif et crédule, reçoit le joug en esclave, et tantôt
actif et convertisseur, impose le joug en tyran; et que d'autre part il
offre à considérer chez toutes les nations les symptômes effrayants
d'une maladie de l'esprit, qui, s'appliquant tantôt aux opinions, tantôt
aux personnes, et prenant tour à tour des noms _religieux_, _politiques_
et _moraux_, est toujours la même dans sa nature comme dans ses
résultats, qui sont, _la fureur des discordes civiles, le carnage des
guerres intestines ou étrangères, la dissolution de l'ordre social par
l'esprit de faction, et le renversement des empires par le délire de
l'ignorance et de la présomption_.
La quatrième méthode que j'appelle analytique ou philosophique, est la
même que la précédente, quant à la manière de procéder; mais elle en
diffère, en ce qu'au lieu de traiter un sujet d'art, de science ou de
passion, etc., elle embrasse un corps politique dans toutes ses parties;
c'est-à-dire que, s'attachant à un peuple, à une nation, considérés
comme individus identiques, elle les suit pas à pas dans toute la durée
de leur existence physique et morale, avec cette circonstance
caractéristique, que d'abord elle pose en ordre tous les faits de cette
existence, pour chercher ensuite à déduire de leur action réciproque les
causes et les effets de l'origine, des progrès et de la décadence de ce
genre de combinaison morale, que l'on appelle corps politique et
gouvernement: c'est en quelque sorte l'histoire biographique d'un
peuple, et l'étude physiologique des lois d'accroissement et de
décroissement de son corps social. Je ne puis citer aucun modèle de mon
idée, parce que je ne connais aucun ouvrage qui ait été fait et dirigé
sur le plan que je conçois: c'est un genre neuf dont moi-même je n'ai
acquis l'idée bien complète, que depuis quelques années. Obligé de
chercher une méthode pour rédiger mon voyage en Syrie, je fus conduit,
comme par instinct, à établir d'abord l'état physique du pays, à faire
connaître ces circonstances de sol et de climat si différents du nôtre,
sans lesquels l'on ne pouvait bien entendre une foule d'usages, de
coutumes et de lois. Sur cette base, comme sur un canevas, vint se
ranger la population, dont j'eus à considérer les diverses espèces, à
rappeler l'origine, et à suivre la distribution: cette distribution
amena l'état politique considéré dans la forme du gouvernement, dans
l'ordre d'administration, dans la source des lois, dans leurs
instruments et moyens d'exécution. Arrivé aux articles des mœurs, du
caractère, des opinions religieuses et civiles, je m'aperçus que sur un
même sol, il existait tantôt des contrastes de secte à secte et de race
à race, et tantôt des points de ressemblance communs. Le problème se
compliquait, et plus je le sondai, plus j'en aperçus l'étendue et la
profondeur. L'autorité de Montesquieu vint se montrer pour le résoudre
par une règle générale de climat, qui associait constamment la chaleur,
la mollesse et la servilité d'une part; et de l'autre, le froid,
l'énergie et la liberté; mais l'autorité de Montesquieu fut contrariée
par une foule de faits passés, et par des faits existants qui
m'offraient sous un même ciel, dans un espace de moins de quatre degrés,
trois caractères entièrement opposés. Je résistai donc à l'empire d'un
grand nom, et j'y pus résister d'autant mieux, que déja je trouvais
Buffon visiblement en erreur sur les prétendus épuisements du sol à qui
je voyais toute la fertilité qu'il a jamais pu avoir; à l'égard de
Montesquieu, il me devint évident par le vague de ses expressions, qu'il
n'avait fait qu'adopter, et même qu'altérer une opinion que des
philosophes anciens, et particulièrement Hippocrate, avaient énoncée
dans un sens beaucoup plus précis et plus vrai. Je connaissais le
célèbre traité de cet observateur sur _les airs, les lieux et les eaux_.
J'avais constaté la justesse de ses assertions à l'égard de l'influence
qu'exercent ces trois éléments sur la constitution et le tempérament. Je
m'étais aperçu qu'une quantité d'habitudes physiques et morales des
peuples que j'étudiais, étaient calquées sur l'état d'un sol aride ou
marécageux, plane ou montueux, désert ou fertile; sur la qualité, la
quantité de leurs aliments: je conçus que toutes ces circonstances
entraient, comme autant de données, dans la solution du problème, et
depuis ce temps je n'ai cessé de m'occuper de cette importante question:
«Quelle influence exerce sur les mœurs et le caractère d'un peuple,
l'état physique de son sol, considéré dans toutes les circonstances de
froid ou de chaud, de sec ou d'humide, de plaine ou de montagne, de
fertile ou de stérile, et dans la qualité de ses productions.» Si c'est
là ce que Montesquieu a entendu par climat, il aurait dû le dire, et
alors il n'existerait plus de débats; car chaque jour de nouveaux faits
s'accumulent pour démontrer que ce sont ces circonstances qui modifient
d'une manière puissante et variée la constitution physique et morale des
nations; qui font que sans égard aux zones et aux latitudes, tantôt des
peuples éloignés se ressemblent, et tantôt des peuples voisins sont
contrastants; que dans leurs migrations, des peuples conservent
long-temps des habitudes discordantes avec leur nouveau séjour, parce
que ces habitudes agissent d'après un mécanisme d'organisation
persistant, qui font enfin que dans un même corps de nation, et sous un
même climat, le tempérament et les mœurs se modifient selon le genre
des habitudes, des exercices, du régime et des aliments; d'où il suit
que la connaissance de ces lois physiques devient un élément nécessaire
de la science de gouverner, d'organiser un corps social, de le
constituer en rapport avec le mouvement de la nature, c'est-à-dire que
la législation politique n'est autre chose que l'application des lois de
la nature; que les lois factices et conventionnelles ne doivent être
que l'expression des lois physiques et naturelles, et non l'expression
d'une volonté capricieuse d'individu, de corps, ou de nation; volonté
qui, étendue même à l'universalité du genre humain, peut être en erreur:
or, comme dans ce genre de recherches et dans cette science pour ainsi
dire naissante, il importe surtout de n'admettre rien de systématique,
je vais exposer la marche qui me semble la plus propre à conduire à des
résultats de vérité.
Prenant un peuple et un pays déterminés, il faut d'abord décrire son
climat, et, par climat, j'entends l'état du ciel sous lequel il vit, sa
latitude, sa température, selon les saisons; le système annuel des
vents, les qualités humides ou sèches, froides ou chaudes de chaque
rumb; la durée et les retours périodiques ou irréguliers; la quantité
d'eau qui tombe par an; les météores, les orages, les brouillards et les
ouragans; ensuite, passant à la constitution physique du sol, il faut
faire connaître l'aspect et la configuration du terrain, le calculer en
surfaces planes ou montueuses, boisées ou découvertes, sèches ou
aqueuses, soit marais, soit rivières et lacs; déterminer l'élévation
générale, et les niveaux partiels au-dessus du niveau de la mer, ainsi
que les pentes des grandes masses de terre vers les diverses régions du
ciel; puis examiner la nature des diverses bandes et couches du terrain,
sa qualité argileuse ou calcaire, sablonneuse, rocailleuse, luteuse ou
végétale; ses bancs de pierres schisteuses, ses granits, ses marbres,
ses mines, ses salines, ses volcans, ses eaux, ses productions végétales
de toute espèce, arbres, plantes, grains, fruits; ses animaux volatiles,
quadrupèdes, poissons et reptiles; enfin, tout ce qui compose l'état
physique du pays. Ce premier canevas établi, on arrive à considérer
l'espèce humaine, le tempérament général des habitants, puis les
modifications locales, l'espèce et la quantité des aliments, les
qualités physiques et morales les plus saillantes; alors, embrassant la
masse de la population sous le rapport politique on considère sa
distribution en habitants des campagnes et habitants des villes, en
laboureurs, artisans, marchands, militaires et agents du gouvernement:
l'on détaille chacune de ces parties sous le double aspect, et de l'art
en lui-même, et de la condition des hommes qui l'exercent. Enfin, l'on
développe le système général du gouvernement, la nature et la gestion du
pouvoir dans les diverses branches de la confection des lois, de leur
exécution, d'administration de police, de justice, d'instruction
publique, de balance de revenus et de dépenses, de relations
extérieures, d'état militaire sur terre et sur mer, de balance de
commerce, et tout ce qui s'ensuit.
D'un tel tableau de faits bien positifs et bien constatés,
résulteraient d'abord toutes les données nécessaires à bien connaître la
constitution morale et politique d'une nation. Et alors ce jeu d'action
et de réaction de toutes ses parties les unes sur les autres,
deviendrait le sujet non équivoque des réflexions et des combinaisons
les plus utiles à la théorie de l'art profond de gouverner et de faire
des lois.