l'instruction, l'esprit des jeunes gens, plus développé, devient plus
capable de recevoir celle qui naît de l'histoire. Cependant, si vous
vous rappelez les impressions de notre jeune âge, vous vous
ressouviendrez que, pendant long-temps, la partie qui, dans nos
lectures, excita le plus notre intérêt, qui l'attacha presque
exclusivement, fut celle des combats et des anecdotes militaires. Vous
observerez qu'en lisant l'histoire ancienne, par Rollin, ou l'histoire
de France, par Velly, nous glissions rapidement, ou nous nous traînions
languissamment sur les articles de mœurs, de lois, de politique, pour
arriver aux siéges, aux batailles, ou aux aventures particulières; et
dans ces aventures et dans les histoires personnelles, nous préférions
ordinairement celles des guerriers à grands mouvements, à la vie
paisible des législateurs et des philosophes, ce qui m'amène à deux
réflexions: l'une, que l'étude de l'histoire ne devient que
très-tardivement utile aux jeunes gens à qui elle offre peu de points de
contact; l'autre, que ne les touchant que par le côté moral, et surtout
par celui des passions, il serait dangereux de les y livrer d'eux-mêmes
et sans guide. L'on ne peut leur mettre en main que des histoires
préparées ou choisies dans une intention: or, en un tel cas, est-ce bien
l'histoire que l'on enseigne? sont-ce les faits tels qu'ils sont qu'on
leur montre, ou n'est-ce pas plutôt les faits tels qu'on les voit, tels
qu'on les veut faire voir[16]? Et alors n'est-ce pas un roman et un mode
d'éducation? Sans doute, et le l'ai déja dit, ce mode a des avantages,
mais il peut avoir des inconvénients; car, de même que nos ancêtres du
moyen âge se sont trompés en adoptant une morale qui contrarie tous les
penchants de la nature au lieu de les diriger, de même il est à craindre
que l'âge présent ne se trompe aussi en en prenant une qui ne tend qu'à
exalter les passions au lieu de les modérer; de manière que, passant
d'un excès à l'autre, d'une crédulité aveugle à une incrédulité
farouche, d'une apathie misanthropique à une cupidité dévorante, d'une
patience servile à un orgueil oppresseur et insociable, nous n'aurions
fait que changer de fanatisme, et quittant celui des Goths du neuvième
siècle, nous retournerions à celui des enfants d'Odin, les Francs et les
Celtes, nos premiers aïeux; et tels seraient les effets de cette moderne
doctrine, qui ne tend qu'à exalter les courages, qu'à les pousser au
delà du but de défense et de conservation qu'indique la nature; qui ne
prêche que mœurs et vertus guerrières, comme si l'idée de la vertu,
dont l'essence est de conserver, pouvait s'allier à l'idée de la guerre
dont essence est de détruire; qui appelle patriotisme une haine farouche
de toute autre nation, comme si l'amour exclusif des siens n'était pas
la vertu spéciale des loups et des tigres; comme si dans la société
générale du genre humain il y avait une autre justice, d'autres vertus
pour les peuples que pour les individus; comme si un peuple guerrier et
conquérant différait d'un individu perturbateur et méchant, qui s'empare
du bien de son voisin, parce qu'il est le plus fort; une doctrine enfin
qui ne tend qu'à ramener l'Europe aux siècles et aux mœurs féroces
des Cimbres et des Teutons; et cette doctrine est d'autant plus
dangereuse que l'esprit de la jeunesse, ami du mouvement et porté à
l'enthousiasme militaire, adopte avidement ses préceptes. Instituteurs
de la nation, pesez bien un fait qui est sous vos yeux: si vous, si la
génération actuelle élevée dans des mœurs douces, et qui, pour
hochets de son enfance, ne connut que les _poupées_ et les _petites
chapelles_; si cette génération a pris en si peu de temps un tel essor
de mœurs sanguinaires[17], que sera-ce de celle qui s'élève dans la
rapine et le carnage, et qui fait les jeux de son bas âge, des horreurs
que nous inventons? Encore un pas, et l'on ressuscitera parmi nous les
étranges effets de frénésie que la doctrine d'Odin produisit jadis en
Europe, et dont, au dixième siècle, l'école danoise du gouverneur de
Jomsbourg offrit un exemple digne d'être cité; je le tire de l'un des
meilleurs ouvrages de ce siècle, l'histoire de Danemarck, par le
professeur Mallet. Après avoir parlé, dans son introduction, liv. 4, de
la passion que les Scandinaves, comme tous les Celtes, avaient pour la
guerre; après en avoir montré la cause dans leurs lois, dans leur
éducation et dans leur religion, il raconte le fait suivant:
L'histoire nous apprend que _Harald_, roi de _Danemarck_, qui vivait
dans le milieu du dixième siècle, avait fondé sur la côte de _Poméranie_
une ville nommée _Julin_, ou _Jomsbourg_; qu'il y avait envoyé une
colonie de jeunes Danois, et en avait donne le gouvernement à un nommé
_Palnatocko_. Ce nouveau _Lycurgue_ avait fait de sa ville une seconde
_Lacédémone_; tout y était uniquement dirigé vers le but de former des
soldats; il avait défendu, dit l'auteur de l'histoire de cette colonie,
d'y prononcer seulement le nom de la peur, même dans les dangers les
plus imminents. Jamais un citoyen de _Julin_ ne devait céder au nombre,
quelque grand qu'il fût, mais se battre intrépidement, sans prendre la
fuite, même devant une multitude très-supérieure; la vue d'une mort
présente n'eût pas même été une excuse pour lui. Il paraît que ce
législateur parvint en effet à détruire dans le plus grand nombre de ses
élèves jusqu'au dernier reste de ce sentiment si profond et si naturel,
qui nous fait redouter notre destruction: rien ne le prouve mieux qu'un
trait de leur histoire qui mérite d'avoir place ici par sa singularité.
Quelques-uns d'entre eux, ayant fait une irruption dans les états d'un
puissant seigneur norvégien, nommé _Haquin_, furent vaincus, malgré
l'opiniâtreté de leur résistance; et les plus distingués, ayant été
faits prisonniers, les vainqueurs les condamnèrent à mort, conformément
à l'usage du temps; cette nouvelle au lieu de les affliger, fut pour eux
un sujet de joie; le premier se contenta de dire, sans changer de
visage, et sans donner le moindre signe d'effroi: _Pourquoi ne
m'arriverait-il pas la même chose qu'à mon père? il est mort, et je
mourrai_. Un guerrier, nommé _Torchill_, qui leur tranchait la tête,
ayant demandé au second ce qu'il pensait, il répondit qu'il se souvenait
trop bien des lois de _Julin_, pour prononcer quelque parole qui marquât
la peur. A la même question, le troisième répondit qu'il se réjouissait
de mourir avec sa gloire, et qu'il la préférait à une vie infâme comme
celle de _Torchill_. Le quatrième fit une réponse plus longue et plus
singulière: «Je souffre, _dit-il_, la mort de bon cœur, et cette
heure m'est agréable; je te prie seulement, _ajouta-t-il en s'adressant
à Torchill_, de me trancher la tête le plus prestement qu'il sera
possible, car c'est une question que nous avons souvent agitée à
_Julin_, de savoir si l'on conserve quelque sentiment après avoir été
décapité; c'est pourquoi je vais prendre ce couteau d'une main, et si,
après avoir été décapité, je le porte contre toi, ce sera une marque que
je n'ai pas entièrement perdu le sentiment; si je le laisse tomber, ce
sera une preuve du contraire; hâte-toi de décider cette question.»
_Torchill_, ajoute l'historien, se hâta de lui trancher la tête, et le
couteau tomba[18]. Le cinquième montra la même tranquillité, et mourut
en raillant ses ennemis. Le sixième recommanda à _Torchill_ de le
frapper au visage: «Je me tiendrai, _dit-il_, immobile, tu observeras si
je ferme seulement les yeux; car nous sommes habitués à _Jomsbourg_ à ne
pas remuer, même quand on nous donne le coup de la mort; nous nous
sommes exercés à cela les uns les autres.» Il mourut en tenant sa
promesse, et en présence de tous les spectateurs. Le septième était, dit
l'historien, un jeune homme d'une grande beauté, et à la fleur de l'âge;
sa longue chevelure blonde semblait de soie, et flottait en bouclés sur
ses épaules: _Torchill_ lui ayant demandé s'il redoutait la mort: «Je la
reçois volontiers, _dit-il_, puisque j'ai rempli le plus grand devoir de
la vie, et que j'ai vu mourir tous ceux à qui je ne puis survivre; je te
prie seulement qu'aucun esclave ne touche mes cheveux, et que mon sang
ne les salisse point.»
Ce trait vous prouve quelle est là puissance des préceptes de
l'éducation, dans un genre même aussi contraire à la nature; et il peut
en même temps prouver l'abus qu'il serait possible de faire de
l'histoire, puisqu'un tel exemple, il y a plusieurs mois[19], n'eut pas
manqué de servir à autoriser le fanatisme; et tel est le danger qu'en
effet je trouve à l'histoire, d'offrir presque éternellement des scènes
de folie, de vice et de crime, et par conséquent des modèles et des
encouragements aux écarts les plus monstrueux.
En vain dira-t-on que les maux qui en résultent suffisent pour en
détourner. Il est en morale une vérité profonde à laquelle on ne fait
point assez d'attention; c'est que _le spectacle du désordre et du vice
laisse toujours de dangereuses impressions; qu'il sert moins à en
détourner, qu'à y accoutumer par la vue_, et à y enhardir par l'excuse
que fournit l'exemple. C'est le même mécanisme physique qui fait _qu'un
récit obscène jette le trouble dans l'ame la plus chaste_, et que le
meilleur moyen de maintenir la vertu, c'est de ne pas lui présenter les
images du vice[20].
Dans le genre dont je parle, je dirai volontiers que les meilleurs
ouvrages sont les moins mauvais, et que le parti le plus sage serait
d'attendre que les jeunes gens eussent déjà un jugement à eux, et libre
de l'influence magistrale; pour les introduire à la lecture de
l'histoire; leur esprit neuf, mais non pas ignorant, n'en serait que
plus propre à saisir des points de vue nouveaux, et à ne point fléchir
devant les préjugés qu'inspire une éducation routinière. Si j'avais à
tracer un plan d'études en ce genre, après avoir requis ces conditions,
voici la marche qui me paraîtrait la plus convenable.
D'abord, j'exigerais que mes élèves eussent des notions préliminaires
dans les sciences exactes, telles que les mathématiques, la physique,
l'état du ciel et du globe terrestre, c'est-à-dire qu'ils eussent
l'esprit muni de moyens et de termes de comparaison, pour juger des
faits qui leur seraient racontés: j'ai dit l'état du ciel et du globe
terrestre, parce que, sans quelques idées d'astronomie, l'on ne conçoit
rien en géographie, et que sans un aperçu de géographie, l'on ne sait où
placer les scènes de l'histoire, qui flottent dans l'esprit comme les
nuages dans l'air. Je ne trouverais point nécessaire que mes élèves
eussent approfondi les détails de ces deux sciences: l'histoire les leur
fournira; et je ne demanderais point qu'ils fussent exempts de préjugés,
soit en morale, soit en idées religieuses; il suffirait qu'ils ne
fussent entêtés de rien; qu'ils eussent l'esprit ouvert à l'observation;
et je ne doute pas que le spectacle varié de tous les contrastes de
l'histoire ne redressât leurs idées en les étendant. C'est pour ne
connaître que soi et les siens, qu'on est opiniâtre; c'est pour n'avoir
vu que son clocher, qu'on est intolérant, parce que l'opiniâtreté et
l'intolérance ne sont que les fruits d'un égoïsme ignorant; et que quand
on a vu beaucoup d'hommes, quand on a comparé beaucoup d'opinions, l'on
s'aperçoit que chaque homme a son prix, que chaque opinion a ses
raisons, et l'on émousse les angles tranchants d'une vanité neuve pour
rouler doucement dans le torrent de la société; ce fruit de sagesse et
d'utilité que l'on recueille des voyages, l'histoire le procure aussi;
car l'histoire est un voyage qui se fait avec cet agrément, que sans
péril ni fatigue, et sans changer de place, on parcourt l'univers des
temps et des lieux. Or, de même qu'un voyageur ne commence pas par
s'aller placer en ballon dans les terres australes, ni dans les pays
inaccessibles et inconnus, pour prendre de là sa course vers la terre
habitée; de même, si j'en suis cru de mes élèves en histoire, ils ne se
jetteront point d'abord dans la nuit de l'antiquité ni dans les siècles
incommensurables, pour de là tomber, sans savoir comment, dans des âges
contigus au nôtre, qui n'ont aucune ressemblance avec les premiers: ils
éviteront donc tous ces livres d'histoire qui d'un seul bond vous
transportent à l'origine du monde, qui vous en calculent l'époque comme
du jour d'hier, et qui vous déclarent que là il n'y a point à raisonner,
et que là il faut croire sans contester. Or, comme les contestations
sont une mauvaise chose, et que cependant le raisonnement est une
boussole que l'on ne peut quitter, il faut laisser ces habitants des
antipodes dans leur pôle austral; et imitant les navigateurs prudents,
partir d'abord de chez nous, voguer terre à terre, et n'avancer qu'à
mesure que le pays nous devient connu. Je serais donc d'avis que l'on
étudiât d'abord l'histoire du pays où l'on est né, où l'on doit vivre,
et où l'on peut acquérir la preuve matérielle de faits, et voir les
objets de comparaison. Et cependant je ne prétendrais pas blâmer une
méthode qui commencerait par un pays étranger, car cet aspect d'un ordre
de choses, de coutumes, de mœurs qui ne sont pas les nôtres, a un
effet puissant pour rompre le cours de nos préjugés, et pour nous faire
voir nous-mêmes sous un jour nouveau, qui produit en nous le
désintéressement et l'impartialité: l'unique condition que je tienne
pour indispensable, est que ce soit une histoire de temps et de pays
bien connus, et possible à vérifier. Que ce soit l'histoire d'Espagne,
d'Angleterre, de Turkie ou de Perse, tout est égal, avec cette seule
différence qu'il paraît que jusqu'ici nos meilleures histoires ont été
faites sur des pays d'Europe, parce que ce sont eux que nous connaissons
le mieux. D'abords nos élèves prendraient une idée générale d'un pays et
d'une nation donnés, dans l'écrivain le plus estimé qui en a traité.
Par-là, ils acquerraient une première échelle de temps, à laquelle tout
viendrait, et tout devrait se rapporter. S'ils voulaient approfondir les
détails, ils auraient déja trouvé dans ce premier ouvrage l'indication
des originaux, et ils pourraient les consulter et les compulser: ils le
devraient même sur les articles où leur auteur aurait témoigné de
l'incertitude et de l'embarras. D'une première nation, ou d'une première
période connues, ils passeraient à une voisine qui les aurait plus
intéressés, qui aurait le plus de connexion avec des points nécessaires
à éclaircir ou à développer. Ainsi de proche en proche, ils prendraient
une connaissance suffisante de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique et du
Nouveau-Monde; car, suivant toujours mon principe de ne procéder que du
connu à l'inconnu, et du voisin à l'éloigné, je ne voudrais pas qu'ils
remontassent dans les temps reculés, avant d'avoir une idée complète de
l'état présent; cette idée acquise, nous nous embarquerions pour
l'antiquité, mais avec prudence, et gagnant d'échelle en échelle, de
peur de nous perdre sur une mer privée de rivages et d'étoiles arrivés
aux confins extrêmes des temps historiques, et là trouvant quelques
époques certaines, nous nous y placerions comme sur des promontoires, et
nous tâcherions d'apercevoir, dans l'océan ténébreux de l'antiquité,
quelques-uns de ces point saillants, qui, tels que des îles, surnagent
aux flots des événements. Sans quitter terre, nous essayerions de
connaître par divers rapports, comme par des triangles, la distance de
quelques-uns; et elle deviendrait pour nous une base chronologique qui
servirait à mesurer la distance des autres. Tant que nous verrions de
tels points certains, et que nous pourrions en mesurer l'intervalle,
nous avancerions, le fil à la main; mais alors que nous ne verrions plus
que des brouillards et des nuages, et que les faiseurs de cosmogonies et
de mythologies viendraient pour nous conduire aux pays des prodiges et
des fées, nous retournerions sur nos pas; car ordinairement ces guides
imposent pour condition de mettre un bandeau sur les yeux, et alors on
ne sait où l'on va; de plus ils se disputent entre eux à qui vous aura,
et il faut éviter les querelles: ce serait payer trop cher un peu de
science, que de l'acheter au prix de la paix. A la vérité, mes élèves
reviendraient l'esprit plein de doutes sur la chronologie des Assyriens
et des Égyptiens; ils ne seraient pas sûrs de savoir, à 100 ans près,
l'époque de la guerre de Troie, et seraient même très-portés à douter,
et de l'existence humaine de tous les demi-dieux, et du déluge de
Deucalion, et du vaisseau des Argonautes, et des 115 ans de règne de
Fohi le Chinois, et de tous les prodiges indiens, chaldéens, arabes,
plus ressemblants aux Mille et une Nuits qu'à l'histoire; mais pour se
consoler, ils auraient acquis des idées saines sur une période
d'environ 3,000 ans, qui est tout ce que nous connaissons de
véritablement historique; et en compulsant leurs notes et tous les
extraits de lecture qu'ils auraient soigneusement faits, ils auraient
acquis les moyens de retirer de l'histoire toute l'unité dont elle est
susceptible.
Je sens que l'on me dira qu'un tel plan d'études exige des années pour
son exécution, et qu'il est capable d'absorber le temps et les facultés
d'un individu; que par conséquent il ne peut convenir qu'à un petit
nombre d'hommes, qui soit par leurs moyens personnels, soit par ceux que
leur fournirait la société, pourraient y consacrer tout leur temps et
toutes leurs facultés. Je conviens de la vérité de cette observation, et
j'en conviens d'autant plus aisément qu'elle est mon propre résultat.
Plus je considère la nature de l'histoire, moins je la trouve propre à
devenir le sujet d'études vulgaires et répandues dans toutes les
classes. Je conçois comment et pourquoi tous les citoyens doivent être
instruits dans l'art de lire, d'écrire, de compter, de dessiner; comment
et pourquoi l'on doit leur donner des notions des mathématiques, qui
calculent les corps; de la géométrie, qui les mesure; de la physique,
qui rend sensibles leurs qualités; de la médecine élémentaire, qui nous
apprend à conduire notre propre machine, à maintenir notre santé; de la
géographie même, qui nous fait connaître le coin de l'univers où nous
sommes placés, où il nous faut vivre. Dans toutes ces notions, je vois
bien des besoins usuels, pratiques, communs à tous les temps de la vie,
à tous les instants du jour, à tous les états de la société; j'y vois
des objets d'autant plus utiles, que sans cesse présents à l'homme, sans
cesse agissants sur lui, il ne peut ni se soustraire à leurs lois par sa
volonté, ni éluder leur puissance par des raisonnements et par des
sophismes: le fait est là; il est sous son doigt, il le touche, il ne
peut le nier; mais dans l'histoire, dans ce tableau fantastique de faits
évanouis dont il ne reste que l'ombre, quelle est la nécessité de
connaître ces formes fugaces, qui ont péri, qui ne renaîtront plus?
Qu'importe au laboureur, à l'artisan, au marchand, au négociant, qu'il
ait existé un Alexandre, un Attila, un Tamerlan, un empire d'Assyrie, un
royaume de Bactriane, une république de Carthage, de Sparte ou de Rome?
Qu'ont de commun ces fantômes avec son existence? qu'ajoutent-ils de
nécessaire à sa conduite, d'utile à son bonheur? En serait-il moins
sain, moins content, pour ignorer qu'il ait vécu de grands philosophes,
même de grands législateurs, appelés Pythagore, Socrate, Zoroastre,
Confucius, Mahomet? Les hommes sont passés, les maximes restent, et ce
sont les maximes qui importent et qu'il faut juger, sans égard au moule
qui les produisit, et que sans doute pour nous instruire la nature
elle-même a brisé: elle n'a pas brisé les modèles; et si la maxime
intéresse l'existence réelle, il faut la confronter aux faits naturels;
leur identité ou leur dissonance décidera de l'erreur ou de la vérité.
Mais, je le répète, je ne conçois point la nécessité de connaître tant
de faits qui ne sont plus, et j'aperçois plus d'un inconvénient à en
faire le sujet d'une occupation générale et classique; c'en est un que
d'y employer un temps, et d'y consumer une attention qui seraient bien
plus utilement appliqués à des sciences exactes et de premier besoin;
c'en est un autre que cette difficulté de constater la vérité et la
certitude des faits, difficulté qui ouvre la porte aux débats, aux
chicanes d'argumentation; qui, à la démonstration palpable des sens,
substitue des sentiments vagues de conscience intime et de persuasion;
raisons de ceux qui ne raisonnent point, et qui, s'appliquant à l'erreur
comme à la vérité, ne sont que l'expression de l'amour-propre, toujours
prêt à s'exaspérer par la moindre contradiction, et à engendrer l'esprit
de parti, l'enthousiasme et le fanatisme. C'est encore un inconvénient
de l'histoire de ne être utile que par des résultats dont les éléments
sont si compliqués, si mobiles, si capables d'induire en erreur, que
l'on n'a presque jamais une certitude complète de s'en trouver exempt.
Aussi persisté-je à regarder l'histoire, non point comme une science,
parce que ce nom ne me paraît applicable qu'à des connaissances
démontrables, telles que celles des mathématiques, de la physique, de la
géographie, mais comme un art systématique de calculs qui ne sont que
probables, tel qu'est l'art de la médecine: or, quoiqu'il soit vrai que
dans le corps humain les éléments aient des propriétés fixes, et que
leurs combinaisons aient un jeu déterminé et constant, cependant, parce
que ces combinaisons sont nombreuses et variables, qu'elles ne se
manifestent aux sens que par leurs effets, il en résulte pour l'art de
guérir un état vague et conjectural, qui forme sa difficulté, et l'élève
au-dessus de la sphère de nos connaissances vulgaires. De même en
histoire, quoiqu'il soit certain que des faits ont produit de tels
événements et de telles conséquences, cependant, comme l'état positif de
ces faits, comme leurs rapports et leurs réactions ne sont pas
déterminés ou connus, il en résulte une possibilité d'erreur; qui rend
leurs applications, leur comparaison à d'autres faits une opération
délicate, qui exige des esprits très-exercés dans ce genre d'étude, et
doués d'une grande finesse de tact. Il est vrai que dans cette dernière
considération, je désigne particulièrement l'utilité politique de
l'histoire, et j'avoue qu'à mes yeux cette utilité est son propre et
unique but; la morale individuelle, le perfectionnement des sciences et
des arts ne me paraissent que des épisodes et des accessoires; l'objet
principal, l'art fondamental, c'est l'application de l'histoire au
gouvernement, à la législation, à toute l'économie politique des
sociétés; de manière que j'appellerais volontiers l'histoire la _science
physiologique_ des gouvernements, parce qu'en effet elle apprend à
connaître, par la comparaison des états passés, la marche des corps
politiques, futurs et présents, les symptômes de leurs maladies, les
indications de leur santé, les pronostics de leurs agitations et de
leurs crises, enfin les remèdes que l'on y peut apporter. Sans doute ce
fut pour avoir senti sa difficulté sous ce point de vue immense, que
chez les anciens l'étude de l'histoire était particulièrement affectée
aux hommes qui se destinaient aux affaires publiques; que chez eux,
comme chez les modernes, les meilleurs historiens furent, ce que l'on
appelle, des hommes d'état; et que dans un empire célèbre pour plus d'un
genre d'institutions sages, à la Chine, l'on a, depuis des siècles,
formé un collége spécial d'historiens. Les Chinois ont pensé, non sans
raison, que le soin de recueillir et de transmettre les faits qui
constituent la vie d'un gouvernement et d'une nation, ne devait point
être abandonné au hasard ni aux caprices des particuliers; ils ont senti
qu'écrire l'histoire était une magistrature qui pouvait exercer la plus
grande influence sur la conduite des nations et de leurs gouvernements;
en conséquence, ils ont voulu que des hommes, choisis pour leurs
lumières et pour leurs vertus, fussent chargés de recueillir les
événements de chaque règne, et d'en jeter les notes, sans se
communiquer, dans des boîtes scellées, qui ne sont ouvertes qu'à la mort
du prince ou de sa dynastie. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir
cette institution; il me suffit d'indiquer combien elle appuie l'idée
élevée que je me fais de l'histoire. Je viens à l'art de la composer.
Deux écrivains distingués ont traité spécialement de la manière d'écrire
l'histoire: le premier, Lucien, né à Samosate, sous le règne de Trajan,
a divisé son traité en critique et en préceptes; dans l'a première
partie, il persifle, avec cette gaieté piquante qui lui est propre, le
mauvais goût d'un essaim d'historiens que la guerre de Marc-Aurèle
contre les Parthes fit subitement éclore, dit-il, et vit périr _comme un
essaim de papillons après un orage_. Parmi les défauts qu'il leur
reproche, l'on remarque surtout l'ampoulure du style, l'affectation des
grands mots, la surcharge des épithètes, et, par une suite naturelle de
ce défaut de goût, la chute dans l'excès contraire, l'emploi
d'expressions triviales, les détails bas et dégoûtants, le mensonge
hardi, la lâche flatterie; de manière que l'épidémie dont furent
attaqués sur la fin du second siècle les écrivains romains, eut les
mêmes symptômes que celles dont l'Europe moderne a montré des exemples
presque chez chaque peuple.
Dans la seconde partie, Lucien expose les qualités et les devoirs d'un
bon historien. Il veut qu'il soit doué de sagacité; qu'il ait le
sentiment des convenances; qu'il sache penser et rendre ses pensées;
qu'il soit versé dans les affaires politiques et militaires; qu'il soit
libre de crainte et d'ambition, inaccessible à la séduction ou à la
menace; qu'il dise la vérité sans faiblesse et sans amertume; qu'il soit
juste sans dureté, censeur sans âcreté et sans calomnie; qu'il n'ait ni
esprit de parti, ni même esprit national; je le veux, dit-il, citoyen du
monde, sans maître, sans loi, sans égard pour l'opinion de son temps, et
n'écrivant que pour l'estime des hommes sensés, et pour le suffrage de
la postérité.
Quant au style, Lucien recommande qu'il soit facile, pur, clair,
proportionné au sujet; habituellement simple comme narratif, quelquefois
noble, agrandi, presque poétique, comme les scènes qu'il peint; rarement
oratoire, jamais déclamateur. Que les réflexions soient courtes; que l'a
matière soit bien distribuée, les témoignages bien scrutés, bien pesés,
pour distinguer le bon du mauvais aloi; en un mot, que l'esprit de
l'historien, dit-il, soit une glace fidèle où soient réfléchis, sans
altération, les faits; s'il rapporte un fait merveilleux, qu'il l'expose
nûment, sans affirmer ni nier, pour ne point se rendre responsable;
qu'en un mot, il n'ait pour but que la vérité; pour mobile que le désir
d'être utile; pour récompense que l'estime, toute stérile qu'elle puisse
être, des gens de bien et de la postérité; tel est le précis des 94
pages du traité de Lucien, traduit par Massieu.
Le second écrivain, Mably, a donné à son ouvrage la forme du dialogue,
et l'a divisé en deux entretiens. On est d'abord assez surpris de voir
trois interlocuteurs grecs parler de la guerre des insurgents contre les
Anglais; Lucien eût raillé ce mélange, mais le sévère Mably n'entend pas
raillerie. Dans le premier entretien, il parle des différents genres
d'histoire, et d'abord des histoires universelles, et de leurs études
préliminaires. Dans le second, il traite des histoires particulières, de
leur objet, et de quelques observations communes à tous les genres.