l'on se livre à la lecture de l'histoire, et que l'on y cherche, soit
l'amusement qui naît de la variété mobile des tableaux; soit les
connaissances qui naissent de l'expérience des temps antérieurs, il
arrive constamment que l'on se fait l'application des actions
individuelles qui sont racontées; que l'on s'identifie en quelque sorte
aux personnages, et que l'on exerce son jugement ou sa sensibilité sur
tout ce qui leur arrive, pour en déduire des conséquences qui influent
sur notre propre conduite. Ainsi, en lisant les faits de la Grèce et de
l'Italie, il n'est point de lecteur qui n'attache un intérêt particulier
à certains hommes qui y figurent; qui ne suive avec attention la vie
privée ou publique d'Aristide ou de Thémistocle, de Socrate ou
d'Alcibiade, de Scipion ou de Catilina, de Cicéron ou de César, et qui,
de la comparaison de leur conduite et de leur destinée, ne retire des
réflexions, des préceptes qui influent sur ses propres actions; et ce
genre d'influence, et si j'ose le dire, de préceptorat de l'histoire, a
surtout lieu dans la partie appelée biographique, ou _description de la
vie_ des hommes, soit publics, soit particuliers, dont Plutarque et
Cornelius Nepos nous offrent des exemples dans leurs _Hommes illustres_;
mais il faut convenir que, dans cette partie, l'histoire est soumise à
plus d'une difficulté, et que d'abord on peut l'accuser de se
rapprocher souvent du roman; car on sent que rien n'est plus difficile
que de constater avec certitude et de retracer avec vérité les actions
et le caractère d'un homme quelconque. Pour obtenir cet effet, il
faudrait l'avoir habituellement suivi, étudié, connu, même avoir été lié
assez intimement avec lui; et dans toute liaison, l'on sait combien il
est difficile qu'il ne soit pas survenu, qu'il ne se soit pas mêlé des
passions d'amitié ou de haine, qui dès lors altèrent l'impartialité;
aussi, les ouvrages de ce genre ne sont-ils presque jamais que des
panégyriques ou des satires; et cette assertion trouverait au besoin ses
preuves et son appui dans bien des mémoires de nos jours, dont nous
pouvons parler comme témoins bien informés sur plusieurs articles. En
général, les histoires individuelles ne sauraient avoir d'exactitude et
de vérité qu'autant qu'un homme écrirait lui-même sa vie, et l'écrirait
avec conscience et fidélité. Or, si l'on considère les conditions
nécessaires à cet effet, on les trouve difficiles à réunir, et presque
contradictoires; car si c'est un homme immoral et méchant, comment
consentira-t-il à publier sa honte, et quel motif aura-t-on de lui
croire la probité qu'exige cet acte? Si c'est un homme très-vertueux,
comment s'exposera-t-il aux inculpations d'orgueil et de mensonge que ne
manqueront pas de lui adresser le vice et l'envie? Si l'on a des
faiblesses vulgaires, ces faiblesses n'excluent-elles pas le courage
nécessaire à les révéler? Quand on cherche tous les motifs que les
hommes peuvent avoir de publier leur vie, on les voit se réduire, ou à
l'amour-propre blessé qui défend l'existence physique ou morale contre
les attaques de la malveillance et de la calomnie: et ce cas est le plus
légitime et le plus raisonnable: ou à l'amour-propre ambitieux de gloire
et de considération, qui veut manifester les titres auxquels il en est
ou s'en croit digne. Telle est la puissance de ce sentiment de vanité,
que, se repliant sous toutes les formes, il se cache même sous ces actes
d'humilité religieuse et cénobitique, où l'aveu des erreurs passées est
l'éloge indirect et tacite de la sagesse présente, et où l'effort que
suppose cet aveu devient un moyen nécessaire et intéressant d'obtenir
pardon, grace ou récompense, ainsi que nous en voyons un exemple
saillant dans les confessions de l'évêque _Augustin_: il était réservé à
notre siècle de nous en montrer un autre où l'amour-propre s'immolerait
lui-même, uniquement par l'orgueil _d'exécuter une entreprise qui n'eut
jamais de modèle; de montrer à ses semblables un homme qui ne ressemble
à aucun d'eux, et qui, étant unique en son genre, se dit pourtant
l'homme de la nature_[9]; comme si le sort eût voulu qu'une vie passée
dans le paradoxe, se terminât par l'idée contradictoire d'arriver à
l'admiration, et presqu'au culte[10], par le tableau d'une suite
continue d'illusions d'esprit et d'égarements de cœur.
Ceci nous mène à une seconde considération de notre sujet, qui est qu'en
admettant la véracité dans de tels récits, il serait possible que
par-là même l'histoire fût inférieure en utilité au roman; et ce cas
arriverait, si des aventures véritables offraient le spectacle immoral
de la vertu plus malheureuse que le vice, puisque l'on n'estime dans les
aventures supposées, que l'art qui présente le vice comme plus éloigné
du bonheur que la vertu; si donc il existait un livre ou un homme
regardé comme vertueux, et presque érigé en patron de secte, se fût
peint comme très-malheureux; si cet homme, _confessant_ sa vie, citait
de lui un grand nombre de traits d'avilissement, d'infidélité,
d'ingratitude; s'il nous donnait de lui l'idée d'un caractère chagrin,
orgueilleux, jaloux; si, non content de relever ses fautes, qui lui
appartiennent, il relevait _celles d'autrui, qui ne lui appartiennent
pas_; si cet homme, d'ailleurs doué de talent comme orateur et comme
écrivain, avait acquis une autorité comme philosophe; s'il n'avait usé
de l'un et de l'autre que pour panégyriser l'ignorance, détracter l'état
social, ramener les hommes à la vie sauvage; et si une doctrine
_renouvelée d'Omar_[11] s'était masquée de son nom et de ses principes
pour prêcher l'inutilité des sciences et des arts, pour proscrire tout
talent, toute richesse, et par conséquent tout travail qui les crée,
peut-être serait-il difficile dans cette trop véridique histoire, de
trouver un coin d'utilité; peut-être conviendrait-on que c'est apprendre
à trop haut prix, que dans un individu organisé d'une certaine manière,
la sensibilité poussée à l'excès peut dégénérer en aliénation
d'esprit[12], et l'on regretterait sans doute que l'auteur d'_Émile_,
après avoir tant parlé de la nature, n'ait pas imité sa sagesse, qui,
montrant au dehors toutes les formes qui flattent nos sens, a caché dans
nos entrailles, et couvert de voiles épais tout ce qui menaçait de
choquer notre délicatesse. Ma conclusion sur cet article est que
l'utilité morale que l'on peut retirer de l'histoire n'est point une
utilité spontanée qui s'offre d'elle-même; mais qu'elle est le produit
d'un art soumis à des principes et à des règles dont nous traiterons à
l'occasion des écoles primaires.
Le second genre d'utilité, celui qui est relatif aux sciences et aux
arts, a une sphère beaucoup plus variée, beaucoup plus étendue, et
sujette à bien moins d'inconvénients que celui dont nous venons de
parler. L'histoire, étudiée sous ce point de vue, est une mine féconde
où chaque particulier peut chercher et prendre à son gré des matériaux
convenables à la science, ou à l'art qu'il affectionne, qu'il cultive
ou veut cultiver: les recherches de ce genre ont le précieux avantage de
jeter toujours une véritable lumière sur l'objet que l'on traite, soit
par la confrontation des divers procédés ou méthodes, employés à des
époques différentes chez des peuples divers; soit par la vue des erreurs
commises, et par la contradiction même des expériences, qu'il est
toujours possible de répéter; soit enfin par la seule connaissance de la
marche qu'a suivie l'esprit humain, tant dans l'invention que dans les
progrès de l'art ou de la science; marche qui indique par analogie celle
à suivre pour les perfectionner.
C'est à de telles recherches que nous devons des découvertes nombreuses,
tantôt nouvelles, tantôt seulement renouvelées, mais qui méritent
toujours à leurs auteurs des remercîments: c'est par elles que la
médecine nous a procuré des méthodes, des remèdes; la chirurgie, des
instruments; la mécanique, des outils, des machines; l'architecture, des
décorations, des ameublements. Il serait à désirer que ce dernier art
s'occupât d'un genre de construction devenu le besoin le plus pressant
de notre situation, la construction des salles d'assemblées, soit
délibérantes, soit professantes. Novices à cet égard, nous n'avons
encore obtenu depuis cinq ans que les essais les plus imparfaits, que
les tâtonnements les plus vicieux; je n'entends pas néanmoins y
comprendre le vaisseau où nous sommes rassemblés[13], qui, quoique trop
petit pour nous, à qui il ne fut point destiné, remplit très-bien
d'ailleurs le but de son institution; mais je désigne ces salles où l'on
voit l'ignorance de toutes les règles de l'art; où le local n'a aucune
proportion avec le nombre des délibérants qu'il doit contenir; où ces
délibérants sont disséminés sur une vaste surface, quand tout invite,
quand tout impose la loi de les resserrer dans le plus petit espace; où
les lois de l'acoustique sont tellement méconnues, que l'on a donné aux
vaisseaux des formes carrées et _barlongues_, quand la forme circulaire
se présentait comme la plus simple et la seule propre aux effets
d'audition demandés; où, par ce double vice de trop d'étendue et de
figure carrée, il faut des voix de Stentor pour être entendu, et par
conséquent où toute voix faible est exclue de fait, est privée de son
droit de conseil et d'influence; encore qu'une voix faible et une
poitrine frêle soient souvent les résultats de l'étude et de
l'application, et par suite les signes présumés de l'instruction; tandis
qu'une voix trop éclatante, et de forts poumons, sont ordinairement
l'indice d'un tempérament puissant, qui ne s'accommode guère de la vie
sédentaire du cabinet, et qui invite, ou plutôt qui entraîne malgré soi
à cultiver ses passions plutôt que sa raison: j'entends ces salles enfin
où, par la nécessité de faire du bruit pour être entendu, l'on provoque
le bruit qui empêche d'entendre; de manière que par une série de
conséquences étroitement liées, la construction du vaisseau favorisant
et même nécessitant le tumulte, et le tumulte empêchant la régularité et
le calme de la délibération, il arrive que les lois qui dépendent de
cette délibération, et que le sort d'un peuple qui dépend de ces lois,
dépendent réellement de la disposition physique d'une salle. Il est donc
d'une véritable importance de s'occuper activement de recherches à cet
égard, et nous avons tout à gagner, en consultant, sur cette matière,
l'histoire et les monuments de la Grèce et de l'Italie; nous apprendrons
de leurs anciens peuples, qui avaient une expérience longue et
multipliée des grandes assemblées, sur quels principes étaient bâtis ces
cirques et ces amphithéâtres, dans lesquels 50,000 ames entendaient
commodément la voix d'un acteur, ainsi que l'empereur Joseph II en fit
l'épreuve, il y a quelques années, dans l'amphithéâtre, restauré de
Vérone. Nous connaîtrons l'usage de ces conques qu'ils pratiquaient dans
certaines parties des murailles; de ces vases d'airain qui gonflaient
les sons dans l'immense cirque de Caracalla; de ces bassins à fond de
cuve, soit en métal, soit en brique, dont le moderne opéra de Rome a
fait un usage si heureux, que dans une salle plus grande qu'aucune des
nôtres, un orchestre de onze instruments seulement, produit autant
d'effet que nos cinquante instruments de l'Opéra; nous imiterons ces
vomitoires qui facilitent l'entrée et la sortie individuelles, et même
l'évacuation totale du vaisseau, sans bruit et sans confusion; enfin
nous pourrons rechercher tout ce que l'art des anciens a imaginé en ce
genre, pour en faire des applications immédiates, ou des modifications
heureuses[14].
Le troisième genre d'utilité que l'on peut retirer de l'histoire, celui
que j'appelle d'utilité politique ou sociale, consisté à recueillir et à
méditer tous les faits relatifs à l'organisation des sociétés, au
mécanisme des gouvernements, pour en induire des résultats généraux ou
particuliers, propres à servir de termes de comparaison, et de règles de
conduite en des cas analogues ou semblables; sous ce rapport,
l'histoire, prise dans son universalité, est un immense recueil
d'expériences morales et sociales, que le genre humain fait
involontairement et très-dispendieusement sur lui-même; dans lesquelles
chaque peuple, offrant des combinaisons variées d'événements, de
passions, de causes et d'effets, développe, aux yeux de l'observateur
attentif, tous les ressorts et tout le mécanisme de la nature humaine:
de manière que si l'on avait un tableau exact du jeu réciproque de
toutes les parties de chaque machine sociale, c'est-à-dire, des
habitudes, des mœurs, des opinions, des lois, du régime intérieur et
extérieur de chaque nation, il serait possible d'établir une théorie
générale de l'art de composer ces machines morales, et de poser des
principes fixes et déterminés de législation, d'économie politique, et
de gouvernement. Il n'est pas besoin de faire sentir toute l'utilité
d'un pareil travail. Malheureusement il est soumis à beaucoup de
difficultés; d'abord, parce que la plupart des histoires, surtout les
anciennes, n'offrent que des matériaux incomplets ou vicieux; ensuite,
parce que l'usage que l'on peut en faire, les raisonnements dont ils
sont le sujet, ne sont justes qu'autant que les faits sont représentés
exactement; et nous avons vu combien l'exactitude et la précision sont
épineuses à obtenir, surtout dans les faits privés et préliminaires: or,
il est remarquable que dans l'histoire, ce ne sont pas tant les faits
majeurs et marquants qui sont instructifs, que les faits accessoires, et
que les circonstances qui les ont préparés ou produits; car ce n'est
qu'en connaissant ces circonstances préparatoires, que l'on peut
parvenir à éviter ou à obtenir de semblables résultats: ainsi dans une
bataille, ce n'est pas son issue qui est instructive, ce sont les divers
mouvements qui en ont décidé le sort, et qui, quoique moins saillants,
sont pourtant les causes, tandis que l'événement n'est que l'effet[15].
Telle est l'importance de ces notions de détail, que, sans elles, le
terme de comparaison se trouve vicieux, n'a plus d'analogie avec l'objet
auquel on veut en faire l'application; et cette faute, si grave dans
ses conséquences, est pourtant habituelle et presque générale en
histoire: on accepte des faits sans discussion; on les combine sans
rapports certains; on dresse des hypothèses qui manquent de fondement;
on en fait les applications qui manquent de justesse; et de là, des
erreurs d'administration et de gouvernement, faussement imitatives, qui
entraînent quelquefois les plus grands malheurs. C'est donc un art et un
art profond, que d'étudier l'histoire sous ce grand point de vue; et si,
comme il est vrai, l'utilité qui en peut résulter est du genre le plus
vaste, l'art qui la procure est du genre le plus élevé; c'est la partie
transcendante, et, s'il m'est permis de le dire, ce sont les _hautes
mathématiques_ de l'histoire.
Ces diverses considérations, loin de faire digression à mon sujet, m'ont
au contraire préparé une solution facile de la plupart des questions qui
y sont relatives. Demande-t-on si l'enseignement de l'histoire peut
s'appliquer aux écoles primaires: il est bien évident que ces écoles
étant composées d'enfants, dont l'intelligence n'est point encore
développée, qui n'ont aucune idée, aucun moyen de juger des faits de
l'ordre social, ce genre de connaissances ne leur convient point; qu'il
n'est propre qu'à leur donner des préjugés, des idées fausses et
erronées, qu'à en faire des babillards et des perroquets, ainsi que l'a
prouvé, depuis deux siècles, le système vicieux de l'éducation dans
toute l'Europe. Qu'entendions-nous dans notre jeunesse à cette Histoire
de Tite-Live, ou de Salluste, à ces Commentaires de César, à ces Annales
de Tacite que l'on nous forçait d'expliquer? Quel fruit, quelle leçon en
avons-nous tirés? D'habiles instituteurs avaient si bien senti ce vice,
que malgré leur désir d'introduire dans l'éducation la lecture des
livres hébreux, ils n'osèrent jamais le tenter, et furent obligés de
leur donner la forme du roman connu sous le nom d'_Histoire du peuple de
Dieu_; d'ailleurs, si la majeure partie des enfants des écoles primaires
est destinée à la pratique des arts et métiers, qui absorberont tout
leur temps pour fournir à leur subsistance, pourquoi leur donner des
notions qu'ils ne pourront cultiver, qu'il leur sera indispensable
d'oublier, et qui ne leur laisseront qu'une prétention de faux savoir,
pire que l'ignorance? Les écoles primaires rejettent donc l'histoire
sous son grand rapport politique; elles l'admettraient davantage sous le
rapport des arts, parce qu'il en est plusieurs qui se rapprochent de
l'intelligence du jeune âge, et que le tableau de leur origine et de
leur progrès pourrait leur insinuer l'esprit d'analyse; mais il faudrait
composer en ce genre des ouvrages exprès, et le fruit que l'on en
obtiendrait, n'en vaudrait peut-être ni le soin ni les frais.
Le seul genre d'histoire qui me paraisse convenir aux enfans, est le
genre _biographique_, ou celui des vies d'hommes privés ou publics;
l'expérience a prouvé que cette sorte de lecture, pratiquée dans les
veillées, au sein des familles, produisait un effet puissant sur ces
jeunes cerveaux, et excitait en eux ce _désir d'imitation_, qui est un
attribut physique de notre nature, et qui détermine le plus nos actions.
Ce sont souvent des traits reçus dans de telles lectures, qui ont décidé
de la vocation et des penchants de toute la vie; et ces traits sont
d'autant plus efficaces qu'ils sont moins préparés par l'art, et que
l'enfant, qui fait une réflexion et porte un jugement, a plus le
sentiment de sa liberté, en ne se croyant ni dominé ni influencé par une
autorité supérieure. Nos anciens l'avaient bien senti, lorsque, pour
accréditer leurs opinions dogmatiques, ils imaginèrent ce genre
d'ouvrage que l'on appelle _Vie des Saints_. Il ne faut pas croire que
toutes ces compositions soient dépourvues de mérite et de talent;
plusieurs sont faites avec beaucoup d'art, et une grande connaissance du
cœur humain: et la preuve en est qu'elles ont fréquemment rempli leur
objet, celui d'imprimer aux ames un mouvement dans le sens et la
direction qu'elles avaient en vue.
A mesure que les esprits se sont dégagés des idées du genre religieux,
on a passé aux ouvrages du genre philosophique et politique; et les
_Hommes illustres_ de Plutarque et de Cornelius Nepos ont obtenu la
préférence sur les _Martyrs_ et les _Saints Pères du désert_: et du
moins ne pourra-t-on nier que ces modèles, quoique dits profanes, ne
soient plus à l'usage des hommes vivant en société, mais encore ont-ils
l'inconvénient de nous éloigner de nos mœurs, et de donner lieu à des
comparaisons vicieuses, et capables d'induire en de graves erreurs. Il
faudrait que ces modèles fussent pris chez nous, dans nos mœurs, et
s'ils n'existaient pas il faudrait les créer; car c'est surtout ici le
cas d'appliquer le principe que j'ai avancé, que le roman peut être
supérieur à l'histoire en utilité. Il est à désirer que le gouvernement
encourage des livres élémentaires de ce genre; et comme ils
appartiennent moins à l'histoire qu'à la morale, je me bornerai à
rappeler à leurs compositeurs deux préceptes fondamentaux de l'art, dont
ils ne doivent point s'écarter: _concision_ et _clarté_. La multitude
des mots fatigue les enfants, les rend babillards; les traits concis les
frappent, les rendent penseurs; et ce sont moins les réflexions qu'on
leur fait, que celles qu'ils se font, qui leur profitent.
CINQUIÈME SÉANCE.
De l'art de lire l'histoire; cet art n'est point à la portée des
enfants: l'histoire, sans enseignement, leur est plus dangereuse
qu'utile.--De l'art d'enseigner l'histoire.--Vues de l'auteur sur
un cours d'études de l'histoire.--De l'art d'écrire
l'histoire.--Examen des préceptes de Lucien et de Mably.
Nous avons vu que les faits historiques fournissent matière à trois
genres d'utilité: l'une relative aux particuliers, l'autre relative aux
gouvernements et aux sociétés, et la troisième applicable aux sciences
et aux arts. Mais, parce que cette utilité quelconque ne s'offre point
d'elle-même, ni sans le mélange d'inconvénients et de difficultés; parce
que, pour être recueillie, elle exige des précautions et un art
particulier; nous avons commencé l'examen des principes et des règles de
cet art, et nous allons continuer aujourd'hui de les développer en les
divisant en deux branches: art d'étudier l'histoire; art de composer et
d'écrire l'histoire.
J'ai déja indiqué que, sous aucun rapport, l'étude de l'histoire ne me
paraissait convenir aux enfants, parce que les faits dont elle se
compose exigent une expérience déja acquise, et une maturité de
jugement incompatible avec leur âge; que par conséquent elle devait être
bannie des écoles primaires, avec d'autant plus de raison que la
très-grande majorité des citoyens y est destinée aux métiers et aux
arts, dont ils doivent tirer leur subsistance, et dont la pratique,
absorbant tout leur temps, leur fera oublier, et leur, rendra absolument
inutile toute notion purement savante et spéculative; j'ajoute,
qu'obligés de croire sur parole et sur autorité magistrale, ils y
pourraient contracter des erreurs et des préjugés, dont l'influence
s'étendrait sur toute leur vie. Il ne s'agit pas de savoir beaucoup,
mais de savoir bien; car le demi-savoir est un savoir faux, cent fois
pire que l'ignorance. Ce qu'on peut se permettre d'histoire avec les
enfants, et j'étends ce nom à tous les hommes simples et sans
instruction, doit se réduire à la morale, c'est-à-dire aux préceptes de
conduite à leur usage; et parce que ces préceptes, tirés des faits et
des exemples, deviennent plus saillants, l'on peut se permettre
d'employer des anecdotes et des récits d'actions vertueuses, surtout si
l'on en use sobrement; car l'abondance est indigeste; et, pour le dire
en passant, un vice majeur de l'éducation française, est de vouloir trop
dire et trop faire. On apprend aux hommes à parler; on devrait leur
apprendre à se taire: la parole dissipe la pensée, la méditation
l'accumule; le parlage né de l'étourderie engendre la discorde; le
silence, enfant de la sagesse, est l'ami de la paix. Athènes éloquente
ne fut qu'un peuple de brouillons; Sparte silencieuse fut un peuple
d'hommes posés et graves; et ce fut sans doute pour avoir érigé le
silence en vertu, que Pythagore reçut des deux Grèces le titre de sage.