soit dans l'étude, soit dans la composition de l'histoire, la
concentrait presque nécessairement dans un cercle étroit d'hommes
riches, puisque les livres étaient très-coûteux, et d'hommes publics et
de magistrats, puisqu'il fallait avoir manié les affaires pour connaître
les faits; et en effet nous aurons l'occasion fréquente d'observer que
la plupart des historiens grecs et romains ont été des généraux, des
magistrats; des hommes d'une fortune ou d'un rang distingué. Chez les
Orientaux, c'étaient presque exclusivement les prêtres, c'est-à-dire, la
classe qui s'était attribué le plus puissant des monopoles, celui des
lumières et de l'instruction. Et de là, ce caractère d'élévation et de
dignité dont on a fait de tous temps la remarque chez les historiens de
l'antiquité, et qui fut le produit naturel et même nécessaire de
l'éducation cultivée qu'ils avaient reçue.
Chez les modernes, l'imprimerie ayant multiplié et facilité les moyens
de lecture et de composition; cette composition même étant devenue un
objet de commerce, une marchandise, il en est résulté pour les écrivains
une hardiesse mercantile, une confiance téméraire qui a trop souvent
ravalé ce genre d'ouvrage, et profané la sainteté de son but.
Il est vrai que l'antiquité a eu aussi ses compilateurs et ses
charlatans; mais l'a fatigue et l'ennui de copier leurs ouvrages en ont
délivré les âges suivants, et l'on peut dire à cet égard que les
difficultés ont servi la science.
Mais d'autre part cet avantage des anciens se compense par un
inconvénient grave, le soupçon fondé d'une partialité presque
nécessitée; 1º par l'esprit de personnalité dont les ramifications
étaient d'autant plus étendues que l'écrivain acteur ou témoin avait eu
plus de rapports d'intérêts, et de passions dans la chose publique; 2º
par l'esprit de famille et de parenté qui, chez les anciens, et surtout
dans la Grèce et dans l'Italie, constituait un esprit de faction général
et indélébile. Et remarquez qu'un ouvrage composé par l'individu d'une
famille en devenait la commune propriété; qu'elle en épousait les
opinions, par-là même que l'auteur avait sucé ses propres préjugés.
Ainsi un manuscrit de la famille des Fabius, des Scipions, se
transmettait d'âge en âge et par héritage; et si un manuscrit
contradictoire existait dans une autre famille, la plus puissante
saisissait comme une victoire l'occasion de l'anéantir: c'était en
petit l'esprit des nations en grand; cet esprit d'égoïsme orgueilleux et
intolérant, par lequel les Romains et les Grecs, ennemis de l'univers,
ont anéanti les livres des autres peuples, et par lequel nous privant du
_plaidoyer_ de leurs parties adverses dans la _cause célèbre_ de leurs
rapines, ils nous ont rendus presque complices de leur tyrannie, par
l'admiration éclatante, et par l'émulation secrète que nous portons à
leurs triomphes criminels.
Chez les modernes au contraire, en vain un ouvrage historique
s'environnerait-il des moyens de la clandestinité, du crédit de la
richesse, du pouvoir de l'autorité, de l'esprit de faction ou de
famille; un seul jour, une seule réclamation suffisent à renverser un
édifice de mensonge combiné pendant des années; et tel est le service
signalé que la liberté de la presse a rendu à la vérité, que le plus
faible individu, s'il a les vertus et le talent de l'historien, pourrait
censurer les erreurs des nations jusque sous leurs yeux, fronder même
leurs préjugés malgré leur colère, si d'ailleurs il n'était pas vrai que
ces erreurs, ces préjugés, cette colère que l'on attribue aux nations,
n'appartiennent bien plus souvent qu'à leurs gouvernants.
Dans l'habitude où nous sommes de vivre sous l'influence de
l'imprimerie, nous ne sentons point assez fortement tout ce que la
publicité qui en dérive nous procure d'avantages politiques et moraux;
il faut avoir vécu dans les pays où n'existe point l'art libérateur de
la presse, pour concevoir tous les effets de sa privation, pour imaginer
tout ce que la disette de livres et de papiers-nouvelles jette de
confusion dans les récits, d'absurdités dans les ouï-dire, d'incertitude
dans les opinions, d'obstacles dans l'instruction, d'ignorance dans tous
les esprits. L'histoire doit des bénédictions à celui qui le premier,
dans Venise, s'avisa de donner à lire des bulletins de nouvelles,
moyennant la petite pièce de monnaie appelée _gazetta_, dont ils ont
retenu le nom; et en effet les gazettes sont des monuments instructifs
et précieux jusque dans leurs écarts, puisqu'elles peignent l'esprit
dominant du temps qui les a vues naître, et que leurs contradictions
présentent des bases fixes à la discussion des faits. Aussi lorsque l'on
nous dit que dans leurs nouveaux établissements les Anglo-Américains
tracent d'abord un chemin, et portent une presse pour avoir un
papier-nouvelle, me paraît-il que dans cette double opération, ils
atteignent le but, et font l'analyse de tout bon système social, puisque
la _société_ n'est autre chose que la _communication facile_ et _libre_
des _personnes_, des _pensées_ et des _choses_; et que tout l'art du
gouvernement se réduit à _empêcher_ les _frottements violents_ capables
de la détruire. Et quand, par inverse à ce peuple déja civilisé au
berceau, les états de l'Asie arrivent à leur décrépitude sans avoir
cessé d'être ignorants et barbares, sans doute c'est parce qu'ils n'ont
eu ni imprimerie, ni chemin de terre ou d'eau: telle est la puissance de
l'imprimerie, telle est son influence sur la civilisation, c'est-à-dire
sur le développement de toutes les facultés de l'homme dans le sens le
plus utile à la société, que l'époque de son invention divise en deux
systèmes distinctifs et divers l'état politique et moral des peuples
antérieurs et des peuples postérieurs à elle, ainsi que de leurs
historiens; et son existence caractérise à tel point les lumières, que
pour s'informer si un peuple est policé ou barbare, l'on peut se réduire
à demander: a-t-il l'usage de l'imprimerie? a-t-il la liberté[7] de la
presse?
Or, si, comme il est vrai, l'état de l'antiquité à cet égard fut
infiniment semblable à l'état actuel de l'Asie; si même chez les peuples
regardés comme libres, les gouvernements eurent presque toujours un
esprit mystérieux de corps et de faction, et des intérêts privilégiés,
qui les isolaient de la nation; s'ils eurent en main les moyens
d'empêcher ou de paralyser les écrits qui les auraient censurés, il en
rejaillit un soupçon raisonnable de partialité, soit volontaire soit
forcée, sur les écrivains. Comment Tite-Live, par exemple, aurait-il
osé peindre dans tout son odieux la politique perverse de ce sénat
romain, qui, pour distraire le peuple de ses demandes long-temps justes
et mesurées, fomenta l'incendie des guerres qui pendant cinq cents ans
dévorèrent les générations, et qui, après que les dépouilles du monde
eurent été entassées dans Rome comme dans un antre, n'aboutirent qu'à
offrir le spectacle de brigands enivrés de jouissances, et toujours
insatiables, qui s'entr'égorgèrent pour le partage du butin? Parcourez
Denys d'Halicarnasse, Polybe et Tacite lui-même, vous n'y citerez pas un
de ces mouvements d'indignation que devait arracher le tableau de tant
d'horreurs qu'ils nous ont transmises; et malheur à l'historien qui n'a
pas de ces mouvements, où malheur à son siècle, s'il se les refuse.
De toutes ces considérations, je conclus que dans l'étude de l'histoire,
le point précis de la vérité est délicat à saisir, difficile à poser, et
que la certitude que nous pouvons nous permettre, a besoin, pour être
raisonnable, d'un calcul de probabilités qu'à juste titre l'on a classé
au rang des sciences les plus importantes qui vous seront démontrées
dans l'école normale. Si j'ai insisté sur ce premier article, c'est
parce que j'ai senti son importance, non point abstraite et spéculative,
mais usuelle et applicable à tout le cours de la vie: la vie est pour
chacun de nous son histoire personnelle, où le jour d'hier devient la
matière du récit d'aujourd'hui et de la résolution de demain. Si, comme
il est vrai, le bonheur dépend de ces résolutions, et si ces résolutions
dépendent de l'exactitude des récits, c'est donc une affaire importante
que la disposition d'esprit propre à les bien juger; et trois
alternatives se présentent dans cette opération: _tout croire_, ne _rien
croire_, ou _croire avec poids et mesure_. Entre ces trois partis,
chacun choisit selon son goût, je devrais dire selon ses habitudes et
son tempérament, car le tempérament gouverne la foule des hommes plus
qu'ils ne s'en aperçoivent eux-mêmes. Quelques-uns, mais en très-petit
nombre, arrivent à force d'abstraction à douter même du rapport de leurs
sens; et tel fut, dit-on, Pyrrhon, dont la célébrité en ce genre
d'erreur a servi à la désigner sous le nom de _Pyrrhonisme_. Mais si
Pyrrhon, qui doutait de son existence au point de se voir submerger sans
pâlir, et qui regardait la mort et la vie comme si égales et si
équivoques, qu'_il ne se tuait pas_, disait-il, _faute de pouvoir
choisir_; si, dis-je, Pyrrhon a reçu des Grecs le nom de _philosophe_,
il reçoit des philosophes celui d'_insensé_, et des médecins celui de
_malade_: la saine médecine apprend en effet que cette apathie et ce
travers d'esprit sont le produit physique d'un genre nerveux obtus ou
usé, soit par les excès d'une vie trop contemplative, dénuée de
sensations, soit par les excès de toutes les passions, qui ne laissent
que la cendre d'une sensibilité consumée.
Si douter de tout est la maladie chronique, rare et seulement ridicule,
des tempéraments et des esprits faibles; par inverse, ne douter de rien
est une maladie beaucoup plus dangereuse en ce qu'elle est du genre des
fièvres ardentes, propres aux tempéraments énergiques chez qui,
acquérant par l'exemple une intensité contagieuse, elle finit par
exciter les convulsions de l'enthousiasme et la frénésie du fanatisme.
Telles sont les périodes du progrès de cette maladie de l'esprit,
dérivant de la nature, et de celle du cœur humain, qu'une opinion
ayant d'abord été admise par paresse, par négligence de l'examiner, l'on
s'y attache, l'on s'en tient _certain_ par habitude; on la défend par
amour-propre, par opiniâtreté; et de l'a défense passant à l'attaque,
bientôt l'on veut imposer sa croyance par cette estime de soi appelée
_orgueil_, et par ce désir de domination qui, dans l'exercice du
pouvoir, aperçoit le libre contentement de toutes ses passions. Il y a
cette remarque singulière à faire sur le fanatisme et le pyrrhonisme,
qu'étant l'un et l'autre deux termes extrêmes, diamétralement opposés,
ils ont néanmoins une source commune, l'_ignorance_; avec cette seule
différence que le _pyrrhonisme est l'ignorance faible_ qui ne juge
jamais; et que le _fanatisme est l'ignorance robuste_ qui juge
toujours, qui a tout jugé.
Entre ces excès il est un terme moyen, celui d'asseoir son jugement
lorsqu'on a pesé et examiné les raisons qui le déterminent; de le tenir
en suspens tant qu'il n'y a pas de motif suffisant à le poser, et de
mesurer son degré de croyance et de certitude sur les degrés de preuves
et d'évidence, dont chaque fait est accompagné. Si c'est là ce qu'on
nomme _scepticisme_, selon la valeur du mot qui signifie _examiner,
tâter autour d'un objet avec défiance_, et si l'on me demande, comme l'a
fait un de vous dans notre dernière conférence, si mon dessein est de
vous conduire au scepticisme, je dirai d'abord qu'en vous présentant mes
réflexions, je ne prêche pas une doctrine; mais que, si j'avais à en
prêcher une, ce serait la doctrine du _doute_ tel que je le peins, et je
croirais servir en ce point, comme en tout autre, la cause réunie de la
liberté et de la philosophie, puisque le caractère spécial de la
philosophie est de laisser à chacun la faculté de juger selon la mesure
de sa sensation et de sa conviction; je prêcherais le _doute
examinateur_, parce que l'histoire entière m'a appris que la _certitude
est la doctrine de l'erreur ou du mensonge_, et l'arme constante de la
tyrannie. Le plus célèbre des imposteurs et le plus audacieux des
tyrans, a commencé son livre par ces mots: _Il n'y a point de doute
dans ce livre: il conduit droit celui qui marche aveuglément, celui qui
reçoit sans discussion ma parole qui sauve le simple et confond le
savant_[8]; par ce seul début l'homme est dépouillé du libre usage de sa
volonté, de ses sens; il est dévoué à l'esclavage; mais en récompense,
d'esclave qu'il se fait, le vrai croyant devient ministre du prophète,
et recevant de Mahomet le sabre et le Qoran, il devient prophète à son
tour, et dit: Il n'y a point de doute en ce livre; _y croire_,
c'est-à-dire, _penser comme moi, ou la mort_: doctrine commode, il faut
l'avouer, puisqu'elle dispense celui qui la prêche des peines de
l'étude: elle a même cet avantage que, tandis que l'homme douleur
calcule, examine, le croyant fanatique exécute et agit: le premier
apercevant plusieurs routes à la fois, est obligé de s'arrêter pour
examiner où elles le conduisent; le second ne voyant que celle qui est
devant lui, n'hésite pas. Il la suit, semblable à ces animaux opiniâtres
dont on circonscrit la vue par des cuirs cousus à leurs brides pour les
empêcher de s'écarter à droite ou à gauche et surtout pour les empêcher
de voir le fouet qui les morigène; mais malheur au conducteur s'ils
viennent à se mutiner; car, dans leur fureur déja demi-aveugles, ils
poussent toujours devant eux, et finissent par le jeter avec eux dans
les précipices.
Tel est, messieurs, le sort que prépare la _certitude présomptueuse_ à
l'_ignorance crédule_; par inverse, l'avantage qui résulte du doute
circonspect et observateur est tel, que réservant toujours dans l'esprit
une place pour de nouvelles preuves, il le tient sans cesse disposé à
redresser un premier jugement, à en confesser l'erreur. De manière que
si, comme il faut s'y attendre, soit dans cette matière, soit dans toute
autre, je venais à en énoncer quelqu'une, les principes que je professe
me laisseraient la ressource, ou me donneraient le courage de dire avec
le philosophe ancien: _Je suis homme, et rien de l'homme ne m'est
étranger_.
La prochaine séance étant destinée à une conférence, je vous invite,
messieurs, à rechercher et à rassembler les meilleures observations qui
ont été faites sur le sujet que j'ai traité aujourd'hui: malheureusement
éparses dans une foule de livres, elle y sont noyées de questions
futiles ou paradoxales. Presque tous les auteurs qui ont traité de la
_certitude historique_, en ont traité avec cette partialité de préjugés
dont je vous ai parlé; et ils ont exagéré cette certitude, et son
importance, parce que c'est sur elle que presque tous les systèmes
religieux ont eu l'imprudence de fonder les questions de dogme, au lieu
de les fonder sur des faits naturels, capables de procurer l'évidence;
il serait à désirer que quelqu'un traitât de nouveau et méthodiquement
ce sujet, il rendrait un véritable service non-seulement aux lettres,
mais encore aux sciences morales et politiques.
QUATRIÈME SÉANCE.
Résumé du sujet précédent.--Quelle utilité peut-on retirer de
l'histoire?--Division de cette utilité en trois genres: 1º utilité
des bons exemples, trop compensée par les mauvais; 2º transmission
des objets d'arts et de sciences; 3º résultats politiques des
effets des lois, et de la nature des gouvernements sur le sort des
peuples....--L'histoire ne convient qu'à très-peu de personnes sous
ce dernier rapport; elle ne convient à la jeunesse, et à la plupart
des classes de la société, que sous le premier.--Les romans bien
faits sont préférables.
Jusqu'ici nous nous sommes occupés de la certitude de l'histoire, et nos
recherches, à cet égard, peuvent se résumer dans les propositions
suivantes:
1º Que les faits historiques, c'est-à-dire les faits racontés, ne nous
parvenant que par l'intermède des sens d'autrui, ne peuvent avoir ce
degré d'évidence, ni nous procurer cette conviction qui naissent du
témoignage de nos propres sens.
2º Que si, comme il est vrai, nos propres sens peuvent nous induire en
erreur, et si leur témoignage a quelquefois besoin d'examen, il serait
inconséquent et attentatoire à notre liberté, à notre propriété
d'opinions, d'attribuer aux sensations d'autrui une autorité plus forte
qu'aux nôtres.
3º Que, par conséquent, les faits historiques ne peuvent jamais
atteindre aux deux premiers degrés de notre certitude, qui sont la
sensation physique, et le souvenir de cette sensation; qu'ils se placent
seulement au troisième degré, qui est celui de l'analogie, ou
comparaison des sensations d'autrui aux nôtres; et que là, leur
certitude se distribue en diverses classes, décroissantes selon le plus
ou le moins de vraisemblance des faits, selon le nombre et les facultés
morales des témoins, et selon la distance qu'établit entre le fait et
son narrateur, le passage d'une main à l'autre. Les mathématiques étant
parvenues à soumettre toutes ces conditions à des règles précises, et à
en former une branche particulière de connaissances sous le nom de
_calcul des probabilités_, c'est à elles que nous remettons le soin de
compléter vos idées sur la question de la certitude de l'histoire.
Venons maintenant à la question de l'utilité, et la traitant selon
qu'elle est posée dans le programme, considérons quelle utilité sociale
et pratique l'on doit se proposer, soit dans l'étude, soit dans
l'enseignement de l'histoire. Je sens bien que cette manière de
présenter la question n'est point la plus méthodique, puisqu'elle
suppose le fait principal déja établi et prouvé; mais elle est la plus
économique de temps, par conséquent, elle-même la plus utile, en ce
qu'elle abrège beaucoup la discussion; car si je parviens à spécifier le
genre d'utilité que l'on peut retirer de l'histoire, j'aurai prouvé que
cette utilité existe; au lieu que, si j'eusse mis en question
l'existence de cette utilité, il eût d'abord fallu faire la distinction
de l'histoire, telle qu'on l'a traitée, ou telle qu'elle pourrait
l'être; puis la distinction entre tels et tels livres d'histoire; et
peut-être eussé-je été embarrassé de prouver quelle utilité résulte de
quelques-uns, même des plus accrédités, et des plus influents que l'on
eût pu me citer; et par là j'eusse donné lieu d'élever et de soutenir
une thèse assez piquante savoir _si l'histoire n'a pas été plus nuisible
qu'utile, n'a pas causé plus de mal que de bien, soit aux nations, soit
aux particuliers_, par les idées fausses, par les notions erronées, par
les préjugés de toute espèce qu'elle a transmis et comme consacrés; et
cette thèse aurait eu sur la nôtre l'avantage de s'emparer de nos
propres faits, pour prouver que l'_utilité_ n'a pas même été le but ni
l'objet primitif de l'histoire; que le premier mobile des traditions
grossières, de qui elle est née, fut d'une part dans les raconteurs, ce
besoin mécanique qu'éprouvent tous les hommes de répéter leurs
sensations, d'en retentir comme un instrument retentit de ses sons; d'en
rappeler l'image, quand la réalité est absente ou perdue: besoin qui,
par cette raison, est la passion spéciale de la vieillesse qui ne jouit
plus, et constitue l'unique genre de conversation des gens qui ne
pensent point; que, d'autre part, dans les auditeurs, ce mobile fut la
curiosité, second besoin aussi naturel que nous éprouvons de multiplier
nos sensations; de suppléer par des images aux réalités: besoin qui fait
de toute narration un spectacle, si j'ose le dire, de _lanterne
magique_, pour lequel les hommes les plus raisonnables n'ont pas moins
de goût que les enfants; cette thèse nous rappellerait que les premiers
tableaux de l'histoire, composés sans art et sans goût, ont été
recueillis sans discernement et sans but; qu'elle ne fut d'abord qu'un
ramas confus d'événements incohérents et surtout merveilleux, par-là
même excitant davantage l'attention; que ce ne fut qu'après avoir été
fixés par l'écriture, et être déjà devenus nombreux, que les faits, plus
exacts et plus naturels, donnèrent lieu à des réflexions et à des
comparaisons, dont les résultats furent applicables à des situations
ressemblantes; et qu'enfin ce n'est que dans des temps modernes, et
presque seulement depuis un siècle, que l'histoire a pris ce caractère
de philosophie, qui, dans la série des événements, cherche un ordre
généalogique de causes et d'effets, pour en déduire une théorie de
règles et de principes propres à diriger les particuliers et les
peuples vers le but de leur conservation ou de leur perfection.
Mais, en ouvrant la carrière à de semblables questions, j'aurais craint
de trop donner lieu à envisager l'histoire sous le rapport de ses
inconvénients et de ses défauts; et puisqu'une critique trop approfondie
peut quelquefois être prise pour de la satire; puisque l'instruction a
un caractère si saint, qu'elle ne doit pas se permettre même les jeux du
paradoxe, j'ai dû en écarter jusqu'aux apparences, et j'ai dû me borner
à la considération d'une utilité déja existante, ou du moins d'une
utilité possible à trouver.
Je dis donc qu'en étudiant l'histoire avec l'intention et le désir d'en
retirer une utilité pratique, il m'a paru en voir naître trois espèces:
L'une applicable aux individus, et je la nomme _utilité morale_;
L'autre applicable aux sciences et aux arts, je l'appelle _utilité
scientifique_;
La troisième, applicable aux peuples et à leurs gouvernements, je
l'appelle _utilité politique_.
En effet, si l'on analyse les faits dont se compose l'histoire, on les
voit se diviser, comme d'eux-mêmes, en trois classes: l'une de faits
individuels, ou actions des particuliers; l'autre de faits publics, ou
d'ordre social et de gouvernement; et la troisième de faits d'arts et de
sciences, ou d'opérations de l'esprit.