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LEÇONS
D'HISTOIRE,
PRONONCÉES
A L'ÉCOLE NORMALE, EN L'AN III DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
HISTOIRE DE SAMUEL,
INVENTEUR DU SACRE DES ROIS.
ÉTAT PHYSIQUE DE LA CORSE.
PAR C. F. VOLNEY,
COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ SÉANTE A CALCUTA.
[Illustration: colophon]
PARIS,
PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.
FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.
M DCCC XXV.
OEUVRES
DE C. F. VOLNEY.
DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.
TOME VII.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT.
RUE JACOB, Nº 24.
LEÇONS
D'HISTOIRE,
PRONONCÉES
A L'ÉCOLE NORMALE,
EN L'AN III
DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
(1795).
AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR.
Les _Leçons d'Histoire_ que je présente au public sont les mêmes qui,
l'an 3, obtinrent son suffrage à l'_École Normale_[1]: j'aurais désiré
de les en rendre plus dignes par plus de corrections et de
développements, mais j'ai éprouvé qu'un nouveau travail gâtait le mérite
original de l'ancien, celui d'une composition du premier jet, en quelque
sorte improvisée[2]. D'ailleurs, dans nos circonstances, il s'agit moins
de gloire littéraire, que d'utilité sociale; et dans le sujet présent,
cette utilité est plus grande, qu'elle ne le semble au premier coup
d'œil: depuis que j'y ai attaché mes idées, plus j'ai analysé
l'influence journalière qu'exerce l'Histoire sur les actions et les
opinions des hommes, plus je me suis convaincu qu'elle était l'une des
sources les plus fécondes de leurs préjugés et de leurs erreurs. C'est
de l'Histoire que dérive la presque totalité des opinions religieuses,
et en accordant à l'orgueil de chaque secte d'excepter les siennes, il
n'en est pas moins évident que, là où la religion est fausse, l'immense
quantité d'actions et de jugements dont elle est la base, porte aussi à
faux et croule avec elle. C'est encore de l'Histoire que dérivent la
plupart des maximes et des principes politiques qui dirigent les
gouvernements, les renversent ou les consolident; et l'on sent quelle
sphère d'actes civils et d'opinions embrasse dans une nation ce second
mobile. Enfin ce sont les récits que nous entendons chaque jour, et qui
sont une branche réelle de l'Histoire, qui deviennent la cause plus ou
moins médiate d'une foule d'idées et de démarches erronées; de manière
que, si l'on soumettait au calcul les erreurs des hommes, j'oserais
assurer que sur mille articles, _neuf cent quatre-vingts_ appartiennent
à l'Histoire; et je poserais volontiers en principe que _ce que chaque
homme possède de préjugés et d'idées fausses, vient d'autrui_, par la
crédule confiance accordée aux récits; tandis que ce qu'il possède de
vérités et d'idées exactes, vient de lui-même et de son expérience
personnelle.
Je croirais donc avoir rendu un service éminent, si mon livre pouvait
ébranler le _respect pour l'Histoire_, passé en dogme dans le système
d'éducation de l'Europe; si, devenant _l'avis préliminaire, la préface
universelle_ de toutes les histoires, il prémunissait chaque lecteur
contre l'empirisme des écrivains, et contre ses propres illusions; s'il
engageait tout homme _pensant_ à soumettre tout homme _raconteur_ à un
interrogatoire sévère sur ses moyens d'information, et sur la source
première des ouï-dire; s'il habituait chacun à se rendre compte de ses
motifs de croyance, à se demander:
1º Si, lorsque nous avons tant d'insouciance habituelle à vérifier les
faits; si, lorsque l'entreprenant, nous y trouvons tant de difficultés,
il est raisonnable d'exiger d'autrui plus de diligence et de succès que
de nous-mêmes;
2º Si, lorsque nous avons des notions si imparfaites ou si fausses de ce
qui se passe sous nos yeux, nous pouvons espérer d'être mieux instruits
de ce qui se passe ou s'est passé à de grandes distances de lieux ou de
temps;
3º Si, lorsque nous avons plus d'un exemple présent de faits équivoques
ou faux, envoyés à la postérité avec tous les passe-ports de la vérité,
nous pouvons espérer que les hommes des siècles antérieurs aient eu
moins d'audace ou plus de conscience;
4º Si, lorsqu'au milieu des factions, chaque parti menace l'historien
qui écrirait ce qui le blesse, la postérité ou l'âge présent ont le
droit d'exiger un dévouement qui n'attirerait pour leur salaire que
l'accusation d'imprudence ou l'honneur stérile d'une pompe funèbre;
5º Si, lorsqu'il serait imprudent et presque impossible à tout général
d'écrire ses campagnes, à tout diplomate ses négociations, à tout homme
public ses mémoires en face des acteurs et des témoins qui pourraient le
démentir ou le perdre, la postérité peut se flatter, quand les témoins
et les acteurs morts ne pourront plus réclamer, que l'amour-propre,
l'animosité, la honte, l'éloignement du temps et le défaut de mémoire
lui transmettront plus fidèlement l'exacte vérité;
6º Si la prétendue information et l'impartialité attribuées à la
postérité ne sont pas la consolation trompeuse de l'innocence, où la
flatterie de la séduction ou de la peur;
7º S'il n'est pas vrai que souvent la postérité reçoit et consacre les
dépositions du fort survivant, qui étouffe les réclamations du faible
écrasé;
8º Et si en morale il n'est pas aussi ridicule de prétendre que les
faits s'éclaircissent en vieillissant, qu'en physique de soutenir que
les objets, à force de s'éloigner, deviennent plus distincts.
Je serais satisfait si les imperfections même de mon travail en
provoquaient un meilleur, et déterminaient quelque esprit philosophique
à traiter à fond toutes les questions que je n'ai fait qu'indiquer,
particulièrement celles _de l'autorité des témoignages, et des
conditions requises pour la certitude_, sur lesquelles nous n'avons rien
de péremptoire, et qui cependant sont le pivot de la plupart de nos
connaissances, ou, selon le mot d'Helvétius, de notre _ignorance
acquise_. Pour moi, que la comparaison des préjugés et des habitudes
d'hommes et de peuples divers a convaincu et presque dépouillé de ceux
de mon éducation et de ma propre nation; qui, voyageant d'un pays à
l'autre, ai suivi les nuances et les altérations de rumeurs et de faits
que je vis naître; qui, par exemple, ai trouvé accréditées aux
États-Unis des notions très-fausses d'événements de la révolution
française dont je fus témoin, de même que j'ai reconnu l'erreur de
celles que nous avons en France sur beaucoup de détails de la révolution
américaine, déja dissimulés par l'égoïsme national ou l'esprit de parti,
je ne puis m'empêcher, d'avouer que chaque jour je suis plus porté à
refuser ma confiance aux _historiens_ et à l'_Histoire_; que chaque jour
je ne sais de quoi m'étonner le plus, ou de la légèreté avec laquelles
les hommes, même réfléchis, _croient_ sur les plus frivoles motifs, ou
de leur tenace véhémence à _agir_ d'après ce premier mobile adopté;
qu'enfin chaque jour je suis plus convaincu que la disposition d'esprit
la plus favorable à l'instruction, à la découverte de la vérité, à la
paix et au bonheur des individus et des nations, c'est _de croire
difficilement_: aussi, en me prévalant du titre _d'instituteur_ dont
m'honora le gouvernement, si j'ose recommander un précepte aux
instituteurs de tout ordre, aux parents, instituteurs-nés de leurs
enfants, c'est de ne pas subjuguer leur _croyance_ par une autorité
magistrale; c'est de ne pas les habituer à croire sur parole, à croire
ce qu'ils ne conçoivent pas; c'est, au contraire, de les prémunir contre
ce double penchant à la _crédulité_ et à la _certitude_, d'autant plus
puissant, qu'il dérive de l'ignorance, de la paresse et de l'orgueil,
naturels à l'homme; c'est enfin d'asseoir le système de l'instruction et
de l'éducation, non sur les faits du monde idéal, toujours susceptibles
d'aspects divers et de controverses, mais sur les faits du monde
physique, dont la connaissance, toujours réductible à la démonstration
et à l'évidence, offre une base fixe au jugement ou à l'opinion, et
mérite seule le nom de philosophie et de science.
LEÇONS
D'HISTOIRE.
PREMIÈRE SÉANCE[3], 1er Pluviôse.
PROGRAMME.
Objet, plan et distribution de l'étude de l'histoire.
L'histoire, si l'on veut la considérer comme une science, diffère
absolument des sciences physiques et mathématiques. Dans les sciences
physiques, les faits subsistent; ils sont vivants, et l'on peut les
représenter au spectateur et au témoin. Dans l'histoire, les faits
n'existent plus; ils sont morts et l'on ne peut les ressusciter devant
le spectateur, ni les confronter au témoin. Les sciences physiques
s'adressent immédiatement aux sens; l'histoire ne s'adresse qu'à
l'imagination et à la mémoire: d'où résulte entre les faits physiques,
c'est-à-dire _existants_, et les faits historiques, c'est-à-dire
_racontés_, une différence importante quant à la croyance qu'ils peuvent
exiger. Les faits physiques portent avec eux l'évidence et la certitude,
parce qu'ils sont sensibles et se montrent en personne sur la scène
immuable de l'univers: les faits historiques, au contraire, parce qu'ils
n'apparaissent qu'en fantômes dans la glace irrégulière de l'entendement
humain où ils se plient aux projections les plus bizarres, ne peuvent
arriver qu'à la _vraisemblance_ et à la _probabilité_. Il est donc
nécessaire, pour évaluer le degré de crédibilité qui leur appartient, de
les examiner soigneusement sous un double rapport: 1º celui de leur
propre essence, c'est-à-dire le rapport d'analogie ou d'incompatibilité
avec des faits physiques de la même espèce, encore subsistants et
connus, ce qui constitue la possibilité; 2º sous le rapport de leurs
narrateurs et de leurs témoins scrutés dans leurs facultés morales, dans
leurs moyens d'instruction, d'information, dans leur impartialité, ce
qui constitue la _probabilité morale_; et cette opération est le
jugement compliqué d'une double réfraction, qui, par la mobilité des
objets, rend le prononcé très-délicat et susceptible de beaucoup
d'erreurs.
Appliquant ces observations aux principaux historiens anciens et
modernes, nous nous proposons, dans le cours de ces leçons, d'examiner
quel caractère présente l'histoire chez différents peuples; quel
caractère surtout elle a pris en Europe depuis environ un siècle. Nous
ferons sentir la différence remarquable qui se trouve dans le génie
historique d'une même nation, selon les progrès de sa civilisation,
selon la gradation de ses connaissances exactes et physiques; et de ces
recherches sortiront plusieurs questions importantes.
1º Quel degré de certitude, quel degré de confiance doit-on attacher aux
récits de l'histoire en général, ou dans certains cas particuliers?
2º Quelle importance doit-on attribuer aux faits historiques, et quels
avantages ou quels inconvénients résultent de l'opinion de cette
importance?
3º Quelle utilité sociale et pratique doit-on se proposer, soit dans
l'enseignement, soit dans l'étude de l'histoire?
Pour développer les moyens de remplir ce but d'utilité, nous
rechercherons dans quel degré de l'instruction publique doit être placée
l'étude de l'histoire; si cette étude convient aux écoles primaires, et
qu'elles parties de l'histoire peuvent convenir selon l'âge et l'état
des citoyens.
Nous considérerons quels hommes doivent se livrer et quels hommes l'on
doit appeler à l'enseignement de l'histoire; quelle méthode paraît
préférable pour cet enseignement; dans quelles sources l'on doit puiser
la connaissance de l'histoire, ou en rechercher les matériaux; avec
quelles précautions, avec quels moyens on doit l'écrire; quelles sont
les diverses manières de l'écrire, selon ses sujets; quelles sont les
diverses distributions de ces sujets; enfin quelle est l'influence que
les historiens exercent sur le jugement de la postérité, sur les
opérations des gouvernements, sur le sort des peuples.
Après avoir envisagé l'histoire comme narration de faits, envisageant
les faits eux-mêmes comme un _cours d'expériences involontaires, que le
genre humain subit lui-même_, nous essaierons de tracer un tableau
sommaire de l'histoire générale, pour en recueillir les vérités les plus
intéressantes. Nous suivrons chez les peuples les plus célèbres la
marche et les progrès;
1º Des arts, tels que l'agriculture, le commerce, la navigation;
2º De diverses sciences, telles que l'astronomie, la géographie, la
physique;
3º De la morale privée et publique; et nous examinerons quelles idées
l'on s'en est faites à diverses époques;
4º Enfin, nous observerons la marche et les progrès de la législation;
nous considérerons la naissance des codes civils et religieux les plus
remarquables; nous rechercherons quel ordre de transmission ces codes
ont suivi de peuple à peuple, de génération à génération; quels effets
ils ont produits dans les habitudes, dans les mœurs, dans le
caractère des nations; quelle analogie les mœurs et le caractère des
nations observent avec leur climat et avec l'état physique du sol
qu'elles habitent; quels changements produisent dans ces mœurs les
mélanges des races et les transmigrations; et jetant un coup d'œil
général sur l'état actuel du globe, nous terminerons par proposer
l'examen de ces deux questions:
1º A quel degré de sa civilisation peut-on estimer que soit arrivé le
genre humain?
2º Quelles indications générales résultent de l'histoire, pour le
perfectionnement de la civilisation, et pour l'amélioration du sort de
l'espèce?
SECONDE SÉANCE.
Le sens littéral du mot _histoire_ est _recherche_, _enquête_ (de
faits).--Modestie des historiens anciens.--Témérité des historiens
modernes. L'_historien_ qui écrit sur témoignages, prend le rôle de
juge, et reste témoin intermédiaire pour ses lecteurs.--Extrême
difficulté de constater l'état précis d'un fait; de la part du
spectateur, difficulté de le bien voir; de la part du narrateur,
difficulté de le bien, peindre.--Nombreuses causes d'erreur
provenant d'illusion, de préoccupation, de négligence, d'oubli, de
partialité, etc.
Nous venons de mesurer d'un coup d'œil rapide la carrière que nous
avons à parcourir; elle est belle sans doute par son étendue, par son
but; mais il ne faut pas nous dissimuler qu'elle ne soit en même temps
difficile. Cette difficulté consiste en trois points principaux:
1º La nouveauté du sujet; car ce sera une manière neuve de traiter
l'histoire, que de ne plus la borner à un ou à quelques peuples, sur qui
l'on accumule tout l'intérêt pour en déshériter les autres, sans que
l'on puisse rendre d'autre raison de cette conduite, que de ne les avoir
pas étudiés ou connus.
2º La complication qui naît naturellement de l'étendue même et de la
grandeur du sujet qui embrasse tant de faits et d'événements; qui
considère le genre humain entier comme une seule société, les peuples
comme des individus, et qui, retraçant la vie de ces individus et de ces
sociétés, y cherche des faits nombreux et répétés, dont les résultats
constituent ce qu'on appelle des principes, des règles: car en choses
morales, les principes ne sont pas des critères fixes et abstraits,
existants indépendamment de l'humanité, _les principes sont des faits
sommaires et généraux_, résultant de l'addition des faits particuliers,
et devenant par-là, non pas des _règles tyranniques_ de conduite, mais
des bases de calculs _approximatifs_ de vraisemblance et de
probabilités[4].
3º Enfin la nature même du sujet; car ainsi que nous l'avons dit dans le
programme, les faits historiques ne pouvant pas se représenter aux
sens, mais seulement à la mémoire, ils n'entraînent pas avec eux cette
conviction qui ne permet pas de réplique; ils laissent toujours un
retranchement d'incertitude à l'opinion et au sens intime, et toutes les
fois que l'on vient au sens intime et à l'opinion, l'on touche à des
cordes délicates et dangereuses, parce qu'à leur résonnance,
l'amour-propre est prompt à s'armer. A cet égard, nous observerons les
règles de sagesse que prescrit l'égalité prise dans son vrai sens, celui
de la justice; car, lorsque nous n'adopterons pas, ou que même nous
serons obligés de rejeter les opinions d'autrui, nous rappelant qu'il a
un _droit égal_ de les défendre, et qu'il n'a dû, comme nous, les
adopter que par persuasion, nous porterons à ses opinions le respect et
la tolérance que nous avons le droit d'exiger pour les nôtres.
Dans les autres sciences qui se traitent en cet amphithéâtre, la route
est tracée, soit par l'ordre naturel des faits, soit par les méthodes
savantes des auteurs. Dans l'histoire telle que nous l'envisageons, la
route est neuve et sans modèle. Nous avons bien quelques livres avec le
titre d'_Histoires universelles_. Mais outre le reproche d'un style
déclamatoire de collége que l'on peut faire aux plus vantées, elles ont
encore le vice de n'être que des _histoires partielles_ de peuplades,
des panégyriques de familles. Nos classiques d'Europe n'ont voulu nous
parler que de _Grecs_, que de _Romains_, que de _Juifs_; parce que nous
sommes, sinon les descendants, du moins les héritiers de ces peuples
pour les lois civiles et religieuses, pour le langage, pour les
sciences, pour le territoire; en sorte qu'il ne me semble pas que
l'histoire ait encore été traitée avec cette universalité qu'elle
comporte, surtout quand une nation comme la nôtre s'est élevée à un
assez haut degré de connaissances et de philosophie, pour se dépouiller
de cet égoïsme sauvage et féroce, qui, chez les anciens, concentrant
l'univers dans une cité, dans une peuplade, y consacra la haine de
toutes les autres sous le nom _d'amour de la patrie_, au lieu de jeter
sur elles un regard de fraternité, lequel, sans détruire une juste
défense de soi-même, laisse cependant subsister tous les sentiments de
famille et de parenté.
Les difficultés dont nous venons de parler nous rendant l'ordre et la
méthode infiniment nécessaires, ce sera pour nous un motif d'en tenir
soigneusement le fil dans un si vaste sujet. Pour assurer notre premier
pas, examinons ce que l'on doit entendre par ce mot _histoire_: car les
mots étant les signes des idées, ils ont plus d'importance qu'on ne veut
croire. Ce sont des étiquettes apposées sur des boîtes qui souvent ne
contiennent pas les mêmes objets pour chacun; il est toujours sage de
les ouvrir, pour s'en assurer.
Le mot _histoire_ paraît avoir été employé chez les anciens dans une
acception assez différente de celle des modernes: les Grecs, ses
auteurs, désignaient par lui une _perquisition_, une _recherche faite
avec soin_. C'est dans ce sens que l'emploie Hérodote. Chez les modernes
au contraire, le mot histoire a pris le sens de _narration_, de _récit_,
même avec la prétention de la véracité: les anciens cherchaient la
vérité, les modernes ont prétendu la tenir; prétention téméraire, quand
on considère combien dans les faits, surtout les faits politiques, elle
est difficile à trouver. Sans doute c'était pour l'avoir senti, que les
anciens avaient adopté un terme si modeste; et c'est avec le même
sentiment, que pour nous le mot histoire sera toujours synonyme à ceux
de _recherche_, _examen_, _étude des faits_.
En effet, l'histoire n'est qu'une véritable enquête de faits; et ces
faits ne nous parvenant que par intermédiaires, ils supposent un
interrogatoire, une audition de témoins. L'historien qui a le sentiment
de ses devoirs, doit se regarder comme un juge qui appelle devant lui
les narrateurs et les témoins des faits, les confronte, les questionne,
et tâche d'arriver à la vérité, c'est-à-dire à l'existence du fait, _tel
qu'il a été_. Or, ne pouvant jamais voir le fait par lui-même; ne
pouvant en convaincre ses sens, il est incontestable qu'il ne peut
jamais en acquérir de certitude au premier degré; qu'il n'en peut juger
que par analogie, et de là, cette nécessité de considérer ces faits
sous un double rapport: 1º sous le rapport de leur propre essence; 2º
sous le rapport de leurs témoins.
Sous le rapport de leur essence, les faits n'ont dans la _nature_, dans
le système de l'univers, qu'une manière d'être, manière constante,
similaire; et, à cet égard, la règle de jugement est facile et
invariable. Si les faits racontés ressemblent à l'ordre connu de la
nature; s'ils sont dans l'ordre des êtres existants où des êtres
possibles, ils acquièrent déja pour l'historien la vraisemblance et la
probabilité; mais ceci même introduit une différence dans les jugements
qui peuvent en être portés, puisque chacun juge de la probabilité et de
la vraisemblance, selon l'étendue et l'espèce de ses connaissances: en
effet, pour appliquer l'analogie d'un fait non connu, il faut connaître
le fait auquel on doit le comparer; il faut en avoir la mesure: en sorte
que la sphère des analogies est étendue ou resserrée, en raison des
connaissances exactes déja acquises, ce qui ne laisse pas que de
resserrer le rayon du jugement, et par conséquent de la certitude dans
beaucoup de cas: mais à cela même, il n'y a pas un grand inconvénient;
car un très-sage proverbe oriental dit: _Qui croit beaucoup, beaucoup se
trompe_. S'il est un droit, c'est sans doute celui de ne pas livrer sa
conscience à ce qui la repousse; c'est de douter de ce qu'on ne conçoit
pas. Hérodote nous en donne un exemple digne d'être cité, lorsque
parlant du voyage d'un vaisseau phénicien que Nechos, roi d'Égypte, fit
partir par la mer Rouge, et qui, trois ans après, revint par la
Méditerranée, il dit: «Les Phéniciens racontèrent à leur retour qu'en
faisant voile autour de la Libye ils avaient eu le soleil (levant) à
leur droite. Ce fait ne me paraît nullement croyable, mais peut-être le
paraîtra-t-il à quelque autre[5].» Cette circonstance nous devient la
preuve la plus forte du fait; et Hérodote, qui s'est trompé dans son
prononcé, ne me paraît que plus louable de l'avoir, 1º rapportée sans
altération, et 2º de n'avoir pas excédé la mesure de ses connaissances,
en ne croyant pas sur parole ce qu'il ne concevait point par ses
lumières. D'autres historiens et géographes anciens plus présomptueux,
Strabon par exemple, ont nié tout le fait, à cause de sa circonstance;
et leur erreur aujourd'hui démontrée, est pour nous un avis utile contre
les prétentions du demi-savoir; et il en est d'autant mieux prouvé, que
refuser son assentiment à ce que l'on ne conçoit pas, est une maxime
sage, un droit naturel, un devoir de raison, parce que si l'on excédait
la mesure de sa conviction, règle unique de tout jugement, on se
trouverait porté d'inconnu en invraisemblable, et d'invraisemblable en
extravagances et en absurdités.
Le second rapport sous lequel les faits doivent être examinés, est celui
de leurs témoins; et celui-là est bien plus compliqué et bien plus
difficile que l'autre: car ici les règles ne sont pas fixes et
constantes comme celles de la nature; elles sont au contraire variables
comme l'entendement humain; et cet entendement humain je le comparerais
volontiers à ces miroirs à plans courbes et irréguliers, qui, dans les
leçons de physique, vous ont amusés par les bizarres défigurations
qu'ils font subir aux tableaux qu'on leur soumet: cette comparaison peut
vous sembler d'autant plus heureuse, qu'elle s'applique dans un double
sens. Car si d'un côté, par le cas malheureusement le plus fréquent, les
tableaux de la nature, toujours réguliers, ont été déformés en se
peignant dans l'entendement; d'un autre côté, ces caricatures qu'il a
produites, soumises de nouveau à sa réflexion, peuvent se redresser par
les mêmes règles en sens inverse, et recouvrer les formes raisonnables
de leur premier type qui fut la _nature_......
Dans la sienne propre l'entendement est une onde mobile où les objets se
défigurent par des ondulations de plus d'un genre; d'abord, et le plus
souvent, par celles des passions, et encore par la négligence, par
l'impuissance de voir mieux, et par l'ignorance. Ce sont-là autant
d'articles sur lesquels l'_investigateur_ de la vérité, l'historien doit
interroger sans cesse les témoins: et lui-même est-il exempt de leurs
défauts? n'est-il pas homme comme eux? et n'est-ce pas un apanage
constant de l'humanité, que la négligence, le défaut de lumières, et le
préjugé? Or, examinez, je vous prie, ce qui arrive dans les récits qui
ne nous parviennent que de troisième ou quatrième bouche. Ne vous
semble-t-il pas voir un objet naturel, qui, réfléchi par une première
glace, est par elle réfléchi à une autre; ainsi, de glace en glace,
recevant les teintes, les déviations, les ondulations de toutes,
pensez-vous qu'il arrive exact? La seule traduction d'une langue en une
autre n'est-elle pas déja une forte altération des pensées, de leurs
teintes; sans compter les erreurs des mots? mais dans une même langue,
dans un même pays, sous vos propres yeux, voyez ce qui se passe tous les
jours; un événement arrive près de nous, dans la même ville, dans la
même enceinte: entendez-en le récit par divers témoins; souvent pas un
seul ne s'accordera sur les circonstances, quelquefois sur le fonds. On
en fait une expérience assez piquante en voyageant. Un fait se sera
passé dans une ville; soi-même on l'aura vu; eh bien? à dix lieues de
là, on l'entend raconter d'une autre manière, et de ville en ville,
d'écho en écho, on finit par ne plus le reconnaître, et en voyant la
confiance des autres, on serait tenté de douter de la sienne, à
soi-même.
Or, s'il est difficile de constater l'_existence précise_, c'est-à-dire
la _vérité_ des faits parmi nous, combien cette difficulté n'a-t-elle
pas été plus grande chez les anciens, qui n'avaient pas les mêmes moyens
de certitude que nous? Je n'entrerai pas aujourd'hui dans les détails
intéressants que comporte cette matière, me proposant de l'approfondir
dans une autre leçon; mais après avoir parlé des difficultés naturelles
de connaître la vérité, j'insisterai sur celle qui tient aux passions du
narrateur et des témoins, à ce qu'on appelle partialité; je la divise en
deux branches; _partialité volontaire_, et _partialité forcée_: cette
dernière, inspirée par la crainte, se rencontre nécessairement dans tous
les états despotiques; où la manifestation des faits serait la censure
presque perpétuelle du gouvernement. Dans de tels états, qu'un homme ait
le courage d'écrire ce qu'il y a de plus notoire, ce que l'opinion
publique constate le plus, son livre ne pourra s'imprimer; s'il
s'imprime, il ne pourra souvent se divulguer, et par une suite de
l'ordre établi, personne n'osera écrire, on écrira avec déviation,
dissimulation, ou mensonge: et tel est le caractère de la plus grande
partie des histoires.
D'autre part, la partialité volontaire a des effets encore plus étendus;
car ayant pour parler, les motifs que l'autre a pour se taire, elle
envisage son bien-être dans le mensonge et l'erreur. Les tyrans menacent
l'autre; ils flattent celle-là; ils paient ses louanges, suscitent ses
passions; et après avoir menti à leur siècle par des actions, ils
mentent à la postérité par des récits stipendiés.
Je ne parle point d'une autre partialité involontaire, mais non moins
puissante, celle des préjugés civils ou religieux dans lesquels nous
naissons, dans lesquels nous sommes élevés. En jetant un coup d'œil
général sur les _narrateurs_, à peine en voit-on quelques-uns qui s'en
soient montrés dégagés. Chez les anciens même, les préjugés ont eu les
plus fortes influences; et quand on considère que dès l'âge le plus
tendre, tout ce qui nous environne conspire à nous en imprégner; que
l'on nous infuse nos opinions, nos pensées, par nos habitudes, par nos
affections, par la force, par la persuasion, par les menaces et par les
promesses; que l'on enveloppe notre raison de barrières sacrées au delà
desquelles il lui est défendu de regarder, l'on sent qu'il est
impossible que par l'organisation même de l'être humain, il ne devienne
pas une _fabrique d'erreurs_; et lorsque, par un retour sur nous-mêmes,
nous penserons qu'en de telles circonstances, nous en eussions été
également atteints; que si par hasard nous possédons la vérité, nous ne
la devons peut-être qu'à l'erreur de ceux qui nous ont précédés; loin
d'en retirer un sentiment d'orgueil et de mépris, nous remercierons les
jours de liberté où il nous a été permis de sentir d'après la nature, de
penser d'après notre conscience; et craignant, par l'exemple d'autrui,
que cette conscience même ne soit en erreur, nous ne ferons point de
cette _liberté_ un usage contradictoirement tyrannique, et nous
fonderons, sinon sur l'unité d'opinions, du moins sur leur tolérance,
l'utilité commune de la paix.
Dans la prochaine leçon, nous examinerons quels ont été, chez les
peuples anciens, les matériaux de l'histoire et les moyens
d'information; et comparant leur état civil et moral à celui des
modernes, nous ferons sentir l'espèce de révolution que l'imprimerie a
introduite dans cette branche de nos études et de nos connaissances.
TROISIÈME SÉANCE.
Continuation du même sujet.--Quatre classes principales
d'historiens avec des degrés d'autorité divers: 1º historiens
acteurs; 2º historiens témoins; 3º historiens auditeurs de témoins;
4º historiens sur ouï-dire ou traditions.--Altération inévitable
des récits passés de bouche en bouche.--Absurdité des traditions
des temps reculés, commune à tous les peuples.--Elle prend sa
source dans la nature de l'entendement humain.--Caractère de
l'histoire toujours relatif au degré d'ignorance ou de civilisation
d'un peuple.--Caractère de l'histoire chez les anciens et chez les
peuples sans imprimerie.--Effets de l'imprimerie sur
l'histoire.--Changement qu'elle a produit dans les historiens
modernes.--Disposition d'esprit la plus convenable à bien lire
l'histoire.--Ridicule de douter de tout, moins dangereux que de ne
douter de rien.--Être sobre de croyance.
Nous avons vu que, pour apprécier la certitude des faits historiques,
l'on devait peser, dans les narrateurs et dans les témoins,
1º Les moyens d'instruction et d'information;
2º L'étendue des facultés morales, qui sont la sagacité, le
discernement;
3º Les intérêts et les affections d'où peuvent résulter trois espèces de
partialités: celle de la contrainte, celle de la séduction, et celle
des préjugés de naissance et d'éducation. Cette dernière, pour être
excusable, n'en est que plus puissante et plus pernicieuse, en ce
qu'elle dérive et qu'elle s'autorise des passions même et des intérêts
des _nations entières_, qui, dans leurs erreurs non moins opiniâtres et
plus orgueilleuses que les individus, exercent sur leurs membres le plus
_arbitraire_ et le _plus accablant des despotismes_, celui des préjugés
nationaux, soit civils, soit religieux.
Nous aurons plus d'une occasion de revenir sur ces diverses conditions
de la valeur des témoignages. Aujourd'hui, continuant de développer la
même question, nous allons examiner les divers degrés d'autorité qui
résultent de leur éloignement plus ou moins grand, plus ou moins médiat
des faits et des événements.
En examinant les divers témoins ou narrateurs de l'histoire, on les voit
se ranger en plusieurs classes graduelles et successives, qui ont plus
ou moins de titres à notre croyance: la première est celle de
l'historien acteur et auteur; et de ce genre sont la plupart des
écrivains de mémoires personnels, d'actes civils, de voyages, etc. Les
faits en passant immédiatement d'eux à nous, n'ont subi que la moindre
altération possible. Le récit a son plus grand degré d'authenticité;
mais ensuite la croyance en est soumise à toutes les conditions morales
d'intérêt, d'affection et de sagacité dont nous avons parlé, et son
poids en reçoit des défalcations toujours assez nombreuses, parce que là
se trouve agir au premier degré l'intérêt de la personnalité.
Aussi, les écrivains autographes n'ont-ils droit à notre croyance
qu'autant que leurs récits ont,
1º De la vraisemblance; et il faut avouer qu'en quelques cas, ils
portent avec eux un concours si naturel d'événements et de
circonstances, une série si bien liée de causes et d'effets, que notre
confiance en est involontairement saisie, et y reconnaît, comme l'on
dit, le _cachet_ de la vérité, qui cependant est encore plus celui de la
_conscience_;
2º Autant qu'ils sont appuyés par d'autres témoignages, également soumis
à la loi des vraisemblances: d'où il suit que, même en leur plus haut
degré de crédibilité, les récits historiques sont soumis à toutes les
formalités judiciaires d'examen et d'audition de témoins, qu'une
expérience longue et multipliée a introduites dans la jurisprudence des
nations; que par conséquent, un seul écrivain, un seul témoignage, n'ont
pas le droit de nous astreindre à les croire; et que c'est même une
erreur de regarder comme constant un fait qui n'a qu'un seul témoignage,
puisque, si l'on pouvait appeler plusieurs témoins, il pourrait y
survenir, il y surviendrait certainement contradiction ou modification.
Ainsi l'on regarde vulgairement les Commentaires de César comme un
morceau d'histoire qui, par la qualité de son auteur, et parce qu'il n'a
pas été contrarié, porte un caractère éminent de certitude. Cependant
Suétone nous apprend qu'_Asinius Pollion_ avait observé dans ses
Annales, qu'un grand nombre de faits cités par _César_, n'étaient pas
exactement tels qu'il les avait représentés, parce que très-souvent il
avait été induit en erreur par les rapports de ses officiers; et
_Pollion_, que sa qualité d'homme consulaire et d'ami d'Horace et de
Virgile rend un témoin de poids, indiquait que _César_ avait eu des
intérêts personnels de déguiser la vérité[6].
La seconde classe est celle des témoins immédiats et présents à
l'action, ne portant pas l'apparence d'un intérêt personnel, comme
l'auteur acteur; leur témoignage inspire, en général, une plus grande
confiance, et prend un plus haut degré de crédibilité, toujours avec la
condition des vraisemblances, 1º selon le nombre de leurs témoignages;
2º selon la concordance de ces témoignages; 3º selon les règles
dominantes que nous avons établies de jugement sain, d'observation
exacte, et d'impartialité. Or, si l'expérience journalière de ce qui se
passe autour de nous et sous nos yeux, prouve que l'opération de
constater un fait, même notoire, avec évidence et précision, est une
opération délicate et soumise à mille difficultés, il en résulte, pour
quiconque étudie l'histoire, un conseil impérieux de ne pas admettre
légèrement comme irrécusable, tout ce qui n'a pas subi l'épreuve
rigoureuse des témoignages suffisants en qualité et en nombre.
La troisième classe est celle des _auditeurs_ de _témoins_,
c'est-à-dire, de ceux qui ont entendu les faits de la bouche du témoin;
ils en sont encore bien près, et là cependant s'introduit tout à coup
une différence extrême dans l'exactitude du récit et dans la précision
des tableaux. Les témoins ont vu et entendu les faits; leurs sens en ont
été frappés; mais en les peignant dans leur entendement, ils leur ont
déja imprimé, même contre leur gré, des modifications qui en ont altéré
les formes; et ces formes s'altèrent bien plus, lorsque, de cette
première glace ondulante et mobile, ces faits sont réfléchis dans une
seconde aussi variable. Là, devenu non plus un être fixe et positif,
comme il l'était dans la nature, mais une image fantastique, le fait
prend d'esprit en esprit, de bouche en bouche, toutes les altérations
qu'introduisent l'omission, la confusion, l'addition des circonstances;
il est commenté, discuté, interprété, traduit; toutes opérations qui
altèrent sa pureté native, mais qui exigent que nous fassions ici une
distinction importante entre les deux moyens employés à le transmettre:
celui de la parole, et celui de l'écriture.
Si le fait est transmis par l'écriture, son état est, dès ce moment,
fixé, et il conserve d'une manière immuable le genre d'autorité qui
dérive du caractère de son narrateur. Il peut bien déja être défiguré;
mais tel qu'il est écrit, tel il demeure; et si, comme il arrive, divers
esprits lui donnent diverses acceptions, il n'en est pas moins vrai
qu'ils sont obligés de se raccorder sur ce type sinon original, du moins
positif; et tel est l'avantage que procure toute pièce écrite, qu'elle
transmet immédiatement, malgré les intervalles des temps et des lieux,
l'existence quelconque des faits; elle rend présent le narrateur, elle
le ressuscite, et à des milliers d'années de distance, elle fait
converser tête à tête avec _Cicéron_, _Homère_, _Confucius_, etc. Il ne
s'agit plus que de constater que la pièce n'est point apocryphe, et
qu'elle est réellement leur ouvrage. Si la pièce est anonyme, elle perd
un degré d'authenticité, et son témoignage, par cela qu'il est masqué,
est soumis à toutes les perquisitions d'une sévère critique, à tous les
soupçons que fait naître en toute occasion la clandestinité. Si la pièce
a été traduite, elle ne perd rien de son authenticité; mais dans ce
passage par une glace nouvelle, les faits s'éloignent encore d'un degré
de leur origine; ils reçoivent des teintes plus faibles ou plus fortes,
selon l'habileté du traducteur; mais du moins a-t-on la ressource de les
vérifier et de les redresser.
Il n'en est pas ainsi de la transmission des faits par parole,
c'est-à-dire de la tradition. Là se déploient tous les caprices, toutes
les divagations volontaires ou forcées de l'entendement; et jugez
quelles doivent être les altérations des faits transmis de bouche en
bouche, de génération en génération, lorsque nous voyons souvent dans
une même personne le récit des mêmes faits varier selon les époques,
selon le changement des intérêts et des affections. Aussi l'exactitude
de la tradition est-elle en général décriée; et elle le devient d'autant
plus qu'elle s'éloigne de sa source primitive à un plus grand intervalle
de temps et de lieu. Nous en avons les preuves irrécusables sous nos
propres yeux: que l'on aille dans les campagnes et même dans les villes,
recueillir les traditions des anciens sur les événements du siècle de
Louis XIV, et même des premières années de ce siècle (je supposé que
l'on mette à part tous les moyens d'instruction provenant des pièces
écrites), l'on verra quelle altération, quelle confusion se sont
introduites, quelle différence s'établit de témoins à témoins, de
conteurs à conteurs! Nous en avons une preuve évidente dans l'histoire
de la bataille de _Fontenoy_, sur laquelle il y a quantité de
variantes. Or, si un tel état d'oubli, de confusion, d'altération, a
lieu dans des temps d'ailleurs éclairés, au sein d'une nation déja
policée, et qui, par d'autres moyens, trouve le secret de le corriger et
de s'en garantir, concluez ce qui dut arriver chez les peuples où les
arts étaient ou sont dans l'enfance ou l'abâtardissement; chez qui le
désordre régnait ou règne encore dans le système social, l'ignorance
dans le système moral, l'indifférence dans tout ce qui excède les
premiers besoins. Aussi, le témoignage de voyageurs exacts nous
présente-t-il encore en ce moment chez les peuples sauvages et même chez
ceux que l'on appelle civilisés, la preuve de cette invraisemblance de
récits, de cette absurdité de traditions dont nous parlons; et ces
traditions sont nulles, à beaucoup d'égards, même dans le pays de
l'Asie, où l'on en place plus particulièrement le foyer et la source; la
preuve s'en tire de l'ignorance où les naturels vivent des faits et des
dates qui les intéressent le plus, puisque les _Indiens_, les _Arabes_,
les _Turks_, les _Tartares_ ne savent pas même rendre compte de leur
âge, de l'année de leur naissance, ni de celle de leurs parents.
Cependant, c'est par des traditions, c'est par des récits transmis de
bouche en bouche de générations en générations, qu'a dû commencer, qu'a
nécessairement commencé l'histoire; et cette nécessité est démontrée
par les faits de la nature, encore subsistants, par la propre
organisation de l'homme, par le mécanisme de la formation des sociétés.
En effet, de ce qu'il est prouvé que l'homme naît complètement ignorant
et sans art; que toutes ses idées sont le fruit de ses sensations,
toutes ses connaissances l'acquisition de son expérience personnelle, et
de l'expérience accumulée des générations antérieures; de ce qu'il est
prouvé que l'écriture est un art extrêmement compliqué dans les
principes de son invention; que la parole même est un autre art qui l'a
précédé, et qui seul a exigé une immense série de générations: l'on en
conclut, avec certitude physique, que l'empire de la tradition s'est
étendu sur toute la durée des siècles qui ont précédé l'invention de
l'écriture; j'ajoute même de l'écriture alphabétique; car elle seule a
su peindre toutes les nuances des faits, toutes les modifications des
pensées; au lieu que les autres écritures qui peignent les figures, et
non les sons, telles que les _hiéroglyphes_ des _Égyptiens_, les
_nœuds_ ou _quippos_ des _Péruviens_, les _tableaux_ des _Mexicains_,
n'ont pu peindre que le _canevas_ et le _noyau_ des faits, et ont laissé
dans le vague les circonstances et les liaisons. Or, puisqu'il est
démontré par les faits et le raisonnement, que tous ces arts d'écriture
et de langage sont le résultat de l'état social, qui lui-même n'a été
que le produit des circonstances et des besoins; il est évident que tout
cet édifice de besoins, de circonstances, d'arts et d'état social, a
précédé l'empire de l'histoire écrite.
Maintenant remarquez que la preuve inverse de ces faits physiques se
trouvé dans la nature même des premiers récits offerts par l'histoire.
En effet, si, comme nous le disons, il est dans la constitution de
l'entendement humain de ne pas toujours recevoir l'image des faits
parfaitement semblable à ce qu'ils sont; de les altérer d'autant plus
qu'il est moins exercé et plus ignorant, qu'il en comprend moins les
causes, les effets et toute l'action: il s'ensuit, par une conséquence
directe, que plus les peuples ont été grossiers, et les générations
novices et barbares, plus leurs commencements d'histoire, c'est-à-dire
leurs traditions doivent être déraisonnables, contraires à la véritable
nature, au sain entendement. Or, veuillez jeter un coup d'œil sur
toutes les histoires, et considérez s'il n'est pas vrai que toutes
débutent par un état de choses tel que je vous le désigne; que leurs
récits sont d'autant plus chimériques, représentent un état d'autant
plus bizarre, qu'ils s'éloignent plus dans les temps anciens; qu'ils
tiennent plus à l'origine de la nation de qui ils proviennent; qu'au
contraire, plus ils se rapprochent des temps connus, des siècles où les
arts, la police, et tout le système moral ont fait des progrès, plus ces
récits reprennent le caractère de la vraisemblance, et peignent un état
de choses physique et moral, analogue à celui que nous voyons: de
manière que l'histoire de tous les peuples comparée, nous offre ce
résultat général; que ses tableaux sont d'autant plus éloignés de
l'ordre de la nature et de la raison, que les peuples sont plus
rapprochés de l'état sauvage, qui est pour tous l'état primitif; et
qu'au contraire ses tableaux sont d'autant plus analogues à l'ordre que
nous connaissons, que ces mêmes peuples s'éclairent, se policent, se
civilisent: en sorte que, lorsqu'ils arrivent aux siècles où se
développent les sciences et les arts, on voit la foule des événements
merveilleux, des prodiges et des monstres de tout genre, disparaître
devant leur lumière, comme les fantômes, les larves et les spectres,
dont les imaginations peureuses et malades peuplent les ténèbres et le
silence de la nuit, disparaissent devant l'aube du jour et les rayons de
l'aurore.
Posons donc cette maxime féconde en résultats dans l'étude de
l'histoire:
«Que l'on peut calculer, avec une sorte de justesse, le degré de lumière
et de civilisation d'un peuple, par la nature même de ses récits
historiques;» ou bien en termes plus généraux:
«Que l'histoire prend le caractère des époques et des temps où elle a
été composée.»
Et ici se présente à notre examen la comparaison de deux grandes
périodes où l'histoire a été composée avec des circonstances de moyens
et de secours très-différents: je veux parler de la période des
manuscrits, et de la période des imprimés. Vous savez que, jusque vers
la fin du 15e siècle, il n'avait existé de livres et de monuments
qu'écrits à la main; que ce fut seulement vers 1440 que parurent les
premiers essais de Jean Guttemberg, d'immortelle mémoire, puis de ses
associés Fusth et Scheffer, pour écrire avec des caractères, d'abord de
bois, ensuite de métal, et par cet art simple et ingénieux obtenir
instantanément un nombre infini de répétitions ou de copies d'un premier
modèle ordonné. Cette heureuse innovation apporta, dans le sujet que
nous traitons, des changements qu'il est important de bien remarquer.
Lorsque les écrits, actes ou livres se traçaient tous à la main, la
lenteur de ce pénible travail, les soins qu'il renouvelait sans cesse,
les frais qu'il multipliait, en rendant les livres chers, les rendaient
plus rares, plus difficiles à créer, plus faciles à anéantir. Un copiste
produisait lentement un _individu_ livre; l'imprimerie en produit
rapidement une _génération_: il en résultait pour les compulsations, et
par conséquent pour toute instruction un concours rebutant de
difficultés. Ne pouvant travailler que sur des originaux, et ces
originaux n'existant qu'en petit nombre dans les dépôts publics et dans
les mains de quelques particuliers, les uns jaloux, les autres avares,
le nombre des hommes qui pouvaient s'occuper d'écrire l'histoire était
nécessairement très-borné; ils avaient moins de contradicteurs; ils
pouvaient plus impunément ou négliger ou altérer; le cercle des lecteurs
étant très-étroit, ils avaient moins de juges, moins de censeurs; ce
n'était point l'opinion publique, mais un esprit de faction ou de
coterie qui prononçait; et alors c'était bien moins le fonds des choses
que le caractère de la personne, qui déterminait le jugement.
Au contraire, depuis l'imprimerie, les monuments originaux une fois
constatés pouvant, par la multiplication de leurs copies, être soumis à
l'examen, à la discussion d'un grand nombre de lecteurs, il n'a plus été
possible ou du moins facile d'en atténuer, d'en dévier le sens, ni même
d'en altérer le manuscrit, par l'extrême publicité des réclamations; et
de ce côté la certitude historique a réellement acquis et gagné.
Il est vrai que chez les anciens, par cela même qu'un livre exigeait
plusieurs années pour être composé, et davantage encore pour se répandre
sans que pour cela l'on pût dire qu'il fût divulgué, il était possible
d'y déposer des vérités plus hardies, parce que le temps avait détruit
ou éloigné les intéressés, et ainsi la clandestinité favorisait la
véracité de l'historien; mais elle favorisait aussi sa partialité; s'il
établissait des erreurs, il était moins facile de les réfuter; il y
avait moins de ressource à la réclamation: or, ce même moyen de
clandestinité étant également à la disposition des modernes, avec le
moyen d'en combattre les inconvénients, l'avantage paraît être
entièrement pour eux de ce côté.