est en pension à Lyon. Leur papa est à la guerre et ils sont venus
habiter chez leur grand'mère parce que, c'est moins cher de vivre là
que dans la ville où ils étaient.
Maman va donner des leçons aux petites filles et Tantine avec Madeleine
s'occuperont de la maison, car Mme Moreau est toujours malade. Les
petites filles, qui s'appellent Marie et Louise, ont été très gentilles
quand nous sommes arrivées; elles nous ont menées dans une grande
chambre d'étude, où nous restons toute la journée quand nous ne sortons
pas. Nous avons déjà vu la ville qui n'a pas l'air gaie. Oh! ce n'est
pas Louvain! J'écris cela dans mon journal parce que je veux y inscrire
tout ce que je pense; je ne voudrais pas le dire et faire de la peine à
Mme Mase ni à Mme Moreau, qui sont si gentilles pour nous, mais c'est
la vérité. Du reste, Pierre me l'avait bien dit.
La maison a deux étages: en bas il y a deux grands salons, la salle à
manger, la cuisine et une bibliothèque; au premier, il y a un tas de
chambres. Nous couchons avec Madeleine dans une grande pièce qui donne
sur le jardin. Maman et Tantine Berthe couchent à côté de nous. Les
lits sont garnis de vieux rideaux à l'ancienne mode française.
L'autre soir avant le dîner j'étais assise près du fauteuil de Tantine
et je lui ai dit tout bas, bien qu'il n'y eût personne dans la chambre:
«Tantine, ne trouves tu pas que Montbrison est une ville très triste?
--Oui, ma petite Noémie, je suis de ton avis; mais je pense que tous
les endroits où nous pourrions être maintenant nous paraîtraient
tristes; c'est surtout d'après nos pensées que nous jugeons les choses.
Si ton papa était avec nous et si nous n'avions pas quitté notre pays
dans d'aussi terribles circonstances, nous ne verrions que le côté
riant et riche de ces belles campagnes françaises. Il ne faut pas nous
laisser aller à notre découragement, il faut attendre sans murmurer et
avoir confiance.»
Pauvre Tantine! elle dit cela et elle s'efforce de garder un visage
tranquille, c'est pour maman et pour nous! Je vois bien qu'elle et
maman ont souvent les yeux rouges. Nous n'avons pas de nouvelles de
papa. Le sergent Vandenbroucque et la légation de Belgique ne nous ont
encore rien écrit pour nous apprendre si papa est avec le Roi ou s'il
est resté à Anvers. Rien de Désiré non plus!
[Illustration]
[Illustration]
La patte noire de Phœbus.
[Illustration]
_Montbrison, octobre 1915._
PIERRE nous a envoyé une dépêche pour nous annoncer son arrivée à
Montbrison avec Phœbus. Maman nous a conduites à la gare toutes les
trois et nos petites amies Marie et Louise Moreau naturellement.
Quand nous sommes ensemble, maman ne peut pas faire autrement que de
s'occuper de nous, alors elle parle et elle sourit quelquefois. Mais,
c'est bien sûr, tant que nous ne saurons pas où est papa, elle ne sera
pas heureuse--nous non plus. Je remarque surtout comme Madeleine est
changée. Elle se fait beaucoup de remords de ne pas être restée avec
papa. Ceci, c'est Tantine Berthe qui l'a dit l'autre jour à Mme Moreau.
Pierre devait arriver à onze heures du matin. Nous étions à dix heures
et demie à la gare. Pendant que nous attendions, Barbe me questionnait
sans s'arrêter.
«Dis, Noémie, tu es sûre que Pierre va ramener Phœbus? Tu ne crois pas
qu'il aura manqué le train?
--Mais non, tu sais bien que Pierre sait très bien se débrouiller.
--Qu'est-ce que cela veut dire _se débrouiller_?
--C'est décider rapidement ce qu'on doit faire, ne pas perdre de temps,
et si l'on se trouve dans une situation difficile, savoir s'en tirer,
comme Pierre l'a fait l'autre jour lorsqu'il est resté sur le quai à
Nevers.»
C'est Madeleine qui a répondu cela à Barbe.
A ce moment, le train entra en gare, mais ce n'était pas un convoi de
voyageurs, les wagons étaient remplis de blessés. Pierre descendit d'un
compartiment où se trouvait un médecin et plusieurs officiers français
et, derrière lui, Phœbus sauta sur le quai en poussant des aboiements
joyeux.
Quand il nous vit il se jeta sur nous.
Alors, Barbe et toutes, nous avons crié en même temps:
«Mais il a une patte noire!»
En effet, ce bon Phœbus, dont les poils sont gris avec quelques
taches blanches çà et là, avait sa quatrième patte, celle qu'on lui a
remplacée, toute noire avec un poil beaucoup plus luisant que ceux de
son corps. Barbe cria à Pierre:
«Tu es bête, Pierre, regarde sa patte, elle est noire, tu ne pouvais
donc pas lui faire mettre une patte grise, pareille aux autres?»
Pierre répondit aussitôt.
«Oh! nous avons fait comme nous avons pu. Pour pouvoir remplacer une
patte à un chien, il faut que la patte soit encore vivante, je veux
dire qu'elle appartienne à un chien qui vient de mourir; le jour où
l'on a opéré Phœbus, il n'y avait là qu'un chien, et il était noir.
Mais tu ne vois pas, petite bécasse, que c'est très original et que
Phœbus est tout à fait épatant ainsi?»
Moi, je trouvais que Phœbus était superbe! Il bondissait et sautait
sur nous tout à fait comme dans l'ancien temps. Il se mettait à côté
de Madeleine en frottant sa grosse tête contre sa main. Ses bons yeux
semblaient dire: Je suis joliment content de vous retrouver toutes,
mais je voudrais bien savoir où est mon maître. Et nous donc!
Les blessés que l'on descendait du train le caressaient en passant;
Phœbus les connaissait tous. Maman alla causer avec un officier
français qui venait de Belgique, comme nous le dit Pierre, et qui avait
reçu une «marmite» près de Poperinghe. C'était un dragon. Il avait
l'air très malade, mais comme Pierre lui avait rendu quelques services
pendant le voyage, il causa avec maman, pendant qu'il attendait la
voiture qui devait le mener à son ambulance.
«Ah! madame, quel Roi vous avez, et quels soldats héroïques dans cette
armée belge! Mais ils ne pouvaient résister à la force écrasante des
Allemands. C'est déjà merveilleux la manière dont on s'est défendu
contre eux. On vient de m'apprendre qu'ils sont entrés dans Ostende.
Que restera-t-il de cette pauvre Belgique?»
Maman lui parla de Louvain, de papa qui était soit à Anvers, soit
ailleurs, nous ne savions pas. Ce dragon nous demanda d'aller le voir
lorsqu'il serait à l'hôpital. Pierre devait s'y rendre chaque jour
après le lycée pour aider dans le service des médecins. Je dis tout bas
à Pierre:
«Est-ce que je pourrai aussi t'accompagner? Je voudrais bien faire
quelque chose pour les soldats français.
--Oui, tu viendras avec moi, il y a toujours des commissions, des
objets à chercher; mais n'en parle pas devant Barbe qui voudrait nous
suivre et qui nous embarrasserait.»
[Illustration: JE LUS LA LETTRE DE NICOLE TRÈVES.]
Dans l'après-midi, comme c'était dimanche, Pierre partit vers trois
heures pour le pensionnat Saint-Charles où une ambulance de la
Croix-Rouge avait été installée et où l'on avait conduit le lieutenant
de dragons que nous avions vu le matin à la gare. Maman était venue
avec nous; elle voulait passer ses après-midi de dimanche auprès des
blessés pour seconder les infirmières. Phœbus nous suivait.
Pour nous rendre au pensionnat Saint-Charles, il fallait d'abord
prendre une allée de platanes qui fait le tour de la ville et suit une
petite rivière qui s'appelle le Vizézy; puis on tourne dans une rue
étroite pavée de cailloux très pointus qui monte et longe l'église
Saint-Pierre: c'est là le beau quartier de la ville. En haut, il y a
une place assez grande bordée d'hôtels anciens. A droite, c'est le
palais de justice avec une terrasse donnant sur la campagne. Avant
d'arriver au palais de justice, tandis que nous montions la rue, Pierre
me dit:
«Tu vois, en haut de la rue, il y a une sentinelle française: c'est un
soldat d'infanterie qui garde les prisonniers allemands!
--Comment, mais ils ne sont pas dans une prison?
--Non, ils sont dans le palais de justice, mais il y a des sentinelles
dans toutes les rues qui l'entourent. Nous allons peut-être en voir sur
la terrasse.
--Comment sais-tu cela, tu ne fais que d'arriver?
--Oh! après le déjeuner j'ai déjà fait un tour dans toute la ville: ce
n'est pas long quand on connaît le pays.»
En effet, sur la terrasse, il y avait un certain nombre de prisonniers
allemands qui étaient assis ou qui se promenaient de long en large.
Dans le fond, on en voyait qui lavaient du linge dans des baquets. Ils
étaient vêtus tous de la capote gris jaune et de la casquette plate que
je connaissais pour l'avoir vue dans des photographies à Paris. Il y en
avait un plus grand que les autres qui regardait au loin, avec un air
arrogant et fier.
«Tu vois, ce grand-là? Eh bien, c'est un officier. Même prisonnier, il
garde cette figure à claques de sale Prussien. Les autres, les soldats,
ils sont plats dès qu'ils sont pris; mais cet animal-là!...»
Pendant que nous parlions, la sentinelle s'était approchée de nous et,
s'adressant à Pierre, elle lui dit:
«Il est défendu de s'arrêter ici, allez plus loin.
--Bien, bien, répondit Pierre, nous avons déjà vu tout ce que nous
voulions. Mais regardez notre chien, il veut vous dire bonjour, parce
que c'est un soldat comme vous, il s'est battu à Liége, il a eu la
patte emportée par un éclat d'obus et il a été médaillé.»
[Illustration: NOUS REGARDIONS LES PRISONNIERS ALLEMANDS QUI SE
PROMENAIENT DANS UNE COUR.]
Pierre lui avait dit cela tout d'une traite, afin que le soldat
puisse tout entendre, car il leur est défendu de parler pendant qu'ils
montent la garde. Mais je vis bien qu'il considérait Phœbus avec
intérêt. Après, nous avons continué notre chemin et nous avons vu, au
pensionnat Saint-Charles, les blessés français. Il y en a beaucoup qui
se sont battus en Belgique et aussi à la bataille de la Marne.
Pierre ne cesse de leur demander des détails sur ces belles journées,
comme il dit. Il a vu un artilleur qui fait partie du 20e corps comme
son papa et du 60e régiment d'artillerie! Alors il était dans une
folle joie! Il a couru chez un marchand de tabac et il a acheté pour
deux francs de cigares et de cigarettes--c'est tout ce qui lui restait
d'argent--et il les a donnés à l'artilleur, qui a aussitôt partagé avec
ses camarades.
«Vous savez, monsieur Pierre, les Allemands ne se sont jamais attaqués
au 20e corps, car il ne recule jamais! Oh! nous en avons tué des
Boches; tenez, par exemple...» et il commence une histoire que je
mettrai la prochaine fois dans mon Journal, car il est tard et on va
bientôt servir le dîner.
_Jeudi._
Ce matin, tandis que nous commencions à apprendre nos leçons avec nos
petites amies Marie et Louise, Mme Moreau est entrée.
«Voici une lettre pour Noémie!
--Comment! pour moi?
--Oui, et quel joli papier à lettre!»
Je pris l'enveloppe. Elle était adressée au Directeur du _Journal
des Enfants_, Paris. Et le _Journal des Enfants_ me l'envoyait ici à
Montbrison.
Je l'ouvris avec soin. Elle contenait une lettre écrite sur du papier
bordé de rose avec, dans le coin, une petite image représentant deux
gentils enfants assis sur un banc sous une fenêtre, sur laquelle
étaient posés deux rosiers en fleurs.
Je lus la lettre à haute voix:
«Monsieur,
«Je me suis tellement intéressée à l'histoire de Mlle Noémie
Hollemechette, que je voudrais bien savoir si elle existe réellement.
Voudriez-vous être assez obligeant pour me le dire, car, avec la
permission de ma mère, je désirerais beaucoup apporter quelque
adoucissement à ses peines. Si déjà une autre personne ne s'intéresse
pas à elle, voudriez-vous vous charger de lui demander de venir à la
maison un jour de cette semaine (sauf jeudi) après quatre heures. Je
vous prie de m'excuser du dérangement que je vous occasionne.
Recevez, Monsieur, avec tous mes remerciements, mes meilleures
salutations.
«Nicole TRÈVES.»
[Illustration: ODETTE COURAIT APRÈS LES PAPILLONS.]
Quand je cessai de lire ma lettre, tout le monde garda le silence.
Alors, je me retournai et je vis que Tantine Berthe, maman et Mme
Moreau souriaient. C'est pourquoi les autres ne disaient rien. Moi
aussi, j'étais émue; alors je me jetai dans les bras de maman.
«Oh! ces petites Françaises, quel cœur elles ont! Tout comme leurs
papas et leurs grands frères! s'écria tantine Berthe en me rendant la
lettre de Nicole Trèves.
--Tu vas vite lui répondre, n'est-ce pas? dirent alors Marie et Jeanne.
--Oui, bien sûr, et quand je retournerai à Paris, je voudrais aller la
voir, cette petite Nicole Trèves.
--Oui, dit maman, c'est une petite fille très bonne qui a écrit cette
lettre, parce qu'elle a pensé que les Belges sont bien malheureux,
et elle a fait une chose meilleure que tous les biens que l'on peut
offrir: celle d'adoucir les chagrins et d'apaiser la peine par un
témoignage sympathique.»
Je pensais justement ce que maman disait; j'aurais voulu tout de suite
voir et embrasser Nicole Trèves.
Mais ce fut bien autre chose quand Pierre revint de l'école. Nous
l'attendions à la porte et nous voulions toutes à la fois lui parler.
«Taisez-vous, et dites posément ce qu'il y a de nouveau.
--Oh! oh! posément, s'écria Marie, qui taquine toujours Pierre quand il
veut parler comme un homme, on dirait que tu es un Poilu.
--Eh bien, oui, je dis posément, car si je ne suis pas encore un vrai
Poilu, je ne suis pas comme les petites filles qui ont la déplorable
habitude de parler toutes à la fois; on ne comprend pas un mot de ce
qu'elles disent.
--Eh bien! une lettre de... avons-nous commencé toutes ensemble.
--De ton père...» interrompit Pierre d'une voix émue.
Comme c'était gentil à lui de penser que toute cette agitation ne
pouvait venir que d'avoir reçu des nouvelles de papa!
«Non, mais d'une petite Parisienne qui écrit à Noémie Hollemechette
pour lui proposer de l'aider dans son malheur. Tiens, voilà la lettre,
lis-la.
--Je trouve que c'est très bien, cette lettre, et c'est tout à fait une
lettre de Parisienne. Les provinciales comme vous n'auraient jamais eu
l'idée de l'écrire.
--Les provinciales comme nous! Mais, tu sais... et toi, d'où es-tu
donc?--Moi, je ne suis ni Parisien ni provincial, je suis militaire, et
encore mieux, artilleur, c'est-à-dire _épatant_!»
Là-dessus Mme Moreau est entrée en nous annonçant que dans l'après-midi
nous devions tous aller chercher des légumes et des fruits à Champdieu,
pour les blessés.
_Montbrison, Dimanche._
Maman vient de recevoir une lettre de la légation de Belgique de Paris.
Papa est resté à Anvers. Il n'a pas voulut quitter l'Hôtel de Ville où
il était installé avec les autorités, pour organiser la défense. La
lettre se termine ainsi:
«M. Hollemechette, qui, dès son arrivée à Anvers s'est conduit d'une
façon très remarquable, a passé ses nuits et ses jours sans vouloir
prendre le moindre repos, à organiser les services pour faire évacuer
une partie de la population civile, pour accueillir les blessés, et
pour ravitailler l'armée belge qui s'est retirée d'Anvers à Ostende
avec le Roi. Lorsque la ville a pris la cruelle résolution de laisser
entrer l'ennemi, M. Hollemechette, en voyant le désespoir, la crainte
sur les visages de ceux qui restaient, a simplement répondu, quand on
lui conseillait de s'éloigner: «Non, je resterai; si je puis encore
relever le courage de mes malheureux compatriotes, c'est mon devoir
tout tracé pendant ces tristes jours. Mes enfants et ma femme sont
en sûreté dans la France si généreuse et si charitable; mon fils se
bat: eh bien, moi, je ferai comme un civil, je remplirai ma tâche,
m'efforçant d'empêcher les brutalités et les cruautés des Allemands
lorsqu'ils seront ici à Anvers.» Il s'est donc installé à l'Hôtel de
Ville, avec le bourgmestre et différents notables de la ville. Nous
vous adressons, madame, nos félicitations pour la belle et si honorable
conduite de votre mari et nos souhaits pour la prochaine délivrance de
notre pays.»
[Illustration: NOUS AVONS TOUS GOUTÉ SUR L'HERBE.]
Cette lettre, dont je suis fière, causa au premier moment un grand
chagrin à nous tous et maman eut un désespoir affreux. Elle s'enferma
avec Tantine Berthe et resta très longtemps dans sa chambre. Mme Moreau
nous avait fait sortir pour aller au marché. Mme Moreau s'est bien
aperçue de mon chagrin, car elle m'a pris par la main et, pendant la
promenade, elle m'a parlé de papa, me demandant beaucoup de choses sur
lui. Oh! je l'ai très bien comprise, aussi je l'aime tendrement et je
voudrais le lui prouver. Marie et Louise, de même que Pierre ne se sont
pas querellés tout l'après-midi, et Pierre est venu faire ses devoirs
à côté de moi. Il les a, paraît-il, très bien faits. Madeleine devient
de plus en plus pâle. Avec Mme Moreau, maman a décidé, pour distraire
ma sœur de sa tristesse, de la faire travailler pour être infirmière
de la Croix-Rouge française; elle pourra ainsi aller au pensionnat
Saint-Charles, aider ces dames qui ont beaucoup à faire.
Comme c'était dimanche, Mme Moreau a pensé qu'il fallait aller à
Champdieu chercher des légumes pour les blessés de l'ambulance. Mme
Mase, qui est revenue de Lyon, nous y a conduits. Phœbus était de la
partie. Et il courait à gauche et à droite, vraiment on ne dirait pas
qu'il a une quatrième patte d'un autre chien!
Pour se rendre à Champdieu, qui est situé à quatre kilomètres on suit
une belle route qui va jusqu'à Boën et Clermont; de beaux peupliers la
bordent et une rivière coule non loin de là, au milieu des prés.
A Champdieu, Mme Mase est d'abord allée chez une dame qui vend des
légumes et des fruits. Elle était dans un grand potager plein de
poiriers surchargés de grosses poires. Au milieu des arbres, il y avait
une petite fille brune, de neuf ans environ.
«C'est Odette, me dit Pierre, c'est la nièce de la propriétaire du
jardin.»
Je regardais la petite fille, elle était un peu plus petite que moi,
très brune de peau, avec de grands yeux gris bleu, des cheveux châtain
foncé pas frisés du tout et qui tombaient tout droit, retenus sur le
front avec un ruban mauve. Elle était, comme Barbe, très potelée. Elle
portait une robe rose et blanche avec une guimpe blanche qui laissait
voir ses petits bras bruns. Elle semblait très vive et se précipita
vers Marie et Louise.
«Bonjour, bonjour, vous allez à la promenade?»
Elle ne parlait pas de la même manière que mes amies ni que Pierre.
«Ne t'étonne pas, me souffla-t-il, c'est une Bordelaise, elle a
l'accent du midi.»
Cela m'amusait beaucoup de l'écouter, et puis je la trouvais tout à
fait gentille.
«Est-ce que nous ne pourrions pas l'emmener goûter avec nous?
--Oh! oui, elle ne demandera pas mieux. Veux-tu venir goûter avec nous?
--Té, pardine, mais j'emporterai mon filet à papillons.
--Oui, seulement Phœbus courra plus vite que toi et te les attrapera
tous.
--Non, non, tu n'as qu'à tenir ton chien.
--Mon chien ne se laisse pas tenir, c'est un ancien soldat.
--C'est pas vrai, un chien c'est pas un soldat.»
[Illustration: PIERRE CAUSA AVEC L'OFFICIER FRANÇAIS.]
Alors Pierre lui raconta l'histoire de Phœbus. Aussitôt elle se mit à
battre des mains et à dire qu'elle voudrait bien voir Phœbus attelé à
une petite voiture.
«Si nous l'attelions, il pourrait nous traîner.
--Non, mes enfants, cria Pierre d'un air de grand chef, un chien qui a
traîné des mitrailleuses, ne peut traîner des enfants!
--Des enfants! Nous ne sommes pas des enfants!
--Non, vous êtes des bébés, de tout petits bébés.
--Oh! oh! oh!»
Nous avons toutes couru sur lui, mais Phœbus est allé plus vite que
nous et il a sauté sur Pierre en lui mettant ses deux pattes sur les
épaules. Pierre est tombé et toutes nous avons applaudi.
Alors Mme Mase a donné le signal du départ pour aller goûter non loin
de là dans une prairie que le soleil chauffait; les légumes et les
fruits devaient être portés le lendemain à Montbrison par une voiture.
Nous sommes partis avec la petite Odette et son filet à papillons. Le
long des haies elle courait tout le temps pour attraper les jolies
bêtes aux merveilleuses couleurs qui volaient. Dès que son filet
s'abaissait, Phœbus courait dessus, alors le papillon s'échappait. La
petite Odette riait tout le temps, elle se fâchait contre Phœbus, lui
tirait la queue, mais, lui, marchait un peu plus vite et c'était tout.
Nous nous sommes tous assis par terre sur l'herbe. Il avait fait une
journée magnifique, assez chaude, de sorte que les prairies n'étaient
pas humides, au contraire, et l'on voyait mille insectes dans les
rayons du soleil.
Phœbus courait après les grenouilles dans le ruisseau, mais quand il
vit que nous allions manger de bonnes choses, il vint immédiatement
s'asseoir entre moi et Pierre qui se met, lui, toujours à côté de moi.
Nous avions une bonne galette, des fruits, et de l'eau et du vin pour
boire.
«Je vous ai fait cette galette, dit Mme Mase, parce que c'est dimanche,
mais dans la semaine, il faut se contenter de pain pour goûter. Du
reste, le pain est aussi bon que la galette!
--Non, dit Barbe, j'aime mieux la galette.
--Naturellement, parce que tu es une petite gourmande; mais il y a des
petits enfants qui seraient bien contents d'avoir tous les jours un
gros morceau de pain blanc pour leur goûter.
--Oui, par exemple, les pauvres petits Belges ou les pauvres petits
Français qui s'enfuirent à l'arrivée des Allemands et qui errent sur
les routes.
--Et nos pauvres soldats qui se battent; ils n'ont quelquefois pas même
le temps de manger ni de boire.
--Oui. Pendant la bataille de la Marne, quand il s'agissait d'arrêter
coûte que coûte les Allemands, papa a dit qu'il y avait des artilleurs
qui n'avaient pas mangé pendant trois jours.
--Et tu crois que mon pauvre papa, qui est à Anvers avec les Allemands,
peut manger à sa faim?
--Et les prisonniers qui sont chez les Boches, tu crois qu'ils leur
donnent de la nourriture suffisamment?»
Tout à coup, il me vint une idée, je me tus pendant que nous goûtions:
mais j'attirai Pierre vers moi, après que nous eûmes rangé les restes
du repas et repris le chemin du retour.
«Dis-moi, Pierre, réponds-moi sérieusement, comme à une grande fille:
tu ne penses pas que les Allemands emmènent papa en Allemagne?
--Pourquoi emmèneraient-ils ton papa en Allemagne?
--Mais tu sais bien que dans les villes comme Louvain ou Aerschot,
après les avoir brûlées ils ont envoyé en Allemagne des otages, comme
a dit maman--je me souviens très bien de son mot, des civils. Vois-tu
s'ils prenaient papa?
--Non, je vais te dire; ils choisissent comme otages des gens célèbres
dans une ville, des gens qui ont par exemple une belle situation, des
curés, des banquiers, des notaires, des professeurs. Et ton père, à
Anvers, n'a pas en réalité de situation officielle. Il n'est pas connu
dans la ville. Tu comprends bien ce que je veux te dire. Il peut s'être
fait une notoriété par les services qu'il vient de rendre à Anvers,
mais il n'est pas ce qu'on appelle _connu_.
--Oui, il s'est sûrement fait connaître à Anvers, et les Allemands,
dans leur férocité, l'ont peut-être pris.
--Non, non, sois sûre que s'il est avec le bourgmestre il sera préservé.
--Justement parce qu'il est avec le bourgmestre il est en relations
avec les Allemands, et si les Boches disent quelque chose contre la
Belgique, papa ne le supportera pas.
--Oh! ton papa sera prudent, non pas pour lui sûrement, mais pour toute
la ville qu'il aide à protéger. Mais, Noémie, ne disons rien de tout
cela à la maison, et je parlerai à l'ambulance avec des officiers pour
me renseigner complètement.
--Et tu me diras tout?
--Oui, je te promets, je te dirai tout.»
Alors, Pierre et moi, nous nous sommes serré la main.
La petite Odette, Barbe et nos nouvelles amies, Marie et Louise,
étaient déjà très en avant de nous.
Nous avons couru pour les rejoindre. En quittant Odette, nous lui avons
dit de venir nous voir quand elle irait à Montbrison. Elle a dit que
le samedi suivant sa tante devait justement vendre au marché un petit
veau. Elle demandera à sa tante de l'accompagner et de venir goûter à
la maison.
«D'un morceau de pain sec!» lui cria Pierre en la quittant.
Sur la grande route que nous suivions, il y avait devant nous plusieurs
blessés qui revenaient tranquillement vers la ville. Naturellement
Pierre se dépêcha de les rejoindre et il leur dit bonjour comme à
de vieilles connaissances. C'était le lieutenant de dragons que nous
avions vu à la gare, à l'arrivée de Phœbus. Il avait son bras en
écharpe, mais il ne semblait pas fatigué pour marcher. Pierre lui dit
que nous venions de chercher des provisions pour son ambulance. Il se
mit à rire:
«Oh! mon petit ami, si vous saviez ce que nous recevons chaque jour de
légumes et de fruits! Tout le monde nous gâte dans le pays!