Madeleine, je serais restée à Anvers, je n'aurais jamais quitté mon
pays.»
Et alors, elle prit maman dans ses bras pour l'embrasser. Madeleine
nous a dit que c'était la seconde fois qu'elle pleurait depuis qu'elle
avait quitté la Belgique.
Madeleine me parut plus grave qu'à Louvain. Elle avait un certain
air triste que je ne lui avais jamais vu. Elle nous prenait par les
mains, Barbe et moi, et nous demandait des détails sur tout ce que
nous faisions et sur Paris, comment était notre nouvel ami Pierre, et
comment Phœbus marchait avec sa jambe de bois.
Pendant ce temps, Tantine Berthe parlait à maman de la Belgique.
«Le lendemain on entendit la canonnade des Allemands contre les forts
de Liége; toute la population d'Anvers sortit dans les rues et commença
à montrer de l'inquiétude. Aussitôt notre roi Albert se rendit sur la
place de Meir et se mit à nous parler d'abord en français, ensuite en
flamand.
«Mon peuple, dit-il, je vous supplie de rester calme. J'attends
de chacun de vous qu'il fasse son devoir. J'espère vous en donner
moi-même l'exemple. Vive la Belgique et sa juste cause! Vivent nos
alliés!» Alors ma fille--Tantine Berthe appelle toujours maman «ma
fille».--Alors, ma fille, si tu avais vu l'ovation qu'on a faite au Roi
et comment fut chantée la _Brabançonne_! Oh! j'en tremble encore!»
Pour nous rendre rue Bonaparte, nous sommes montées dans une des
grandes automobiles de Saint-Sulpice qui, avec la permission de M.
Le Peltier, s'arrêta chez nous en passant. Tantine n'aime pas les
automobiles, mais elle ne se plaint plus comme autrefois. Elle nous
caresse les joues de temps en temps avec un sourire triste.
«Si vous saviez, mes petites, comme Madeleine a été courageuse et
dévouée!
--Oh! dit maman, Noémie est une vraie petite femme, elle a été si
attentionnée pour moi. Elle s'est montrée une sœur aînée parfaite pour
Barbe. Elle ressemble à son papa, elle a le même cœur.»
Maman ne pouvait pas dire une chose qui me rendît plus fière, car
partout on parlait du cœur de papa.
Aussi, quand nous sommes arrivées rue Bonaparte, en entrant dans le
grand salon, au lieu de se réjouir, personne ne parlait, malgré Phœbus
qui voulait à toute force sauter sur Madeleine et lui lécher la figure.
Il remuait tellement que sa patte en bois faisait sur le parquet un
bruit assourdissant.
Barbe est allée vers maman, a grimpé sur ses genoux et l'a embrassée;
moi je suis allée vers Tantine Berthe et je lui ai dit: «Ma chère
petite Tantine, papa a dit qu'il fallait être de bonne humeur; ne sois
pas triste et consolons maman.
--Oui, tu as raison, Noémie, mais tu comprends qu'au premier moment,
quand on a tout perdu et qu'on retrouve ceux qu'on aime, on est bien
ému.»
A ce moment, Pierre et sa maman sont entrés.
J'ai pris Pierre par la main et je l'ai mené vers Tantine en lui disant:
«Tantine Berthe, voici Pierre Mase, que nous avons rencontré à
Dunkerque en chemin de fer. Son papa est artilleur, il se bat comme
Désiré depuis le commencement de la guerre. Lui-même, quand il sera
grand, sera artilleur aussi. Il a habité aussi avec nous au séminaire
de Saint-Sulpice et maintenant, il est ici. Il nous a fait connaître
Paris et les petits Français qui sont aussi courageux que les petits
Belges.»
Pierre avait l'air très intimidé par Tantine Berthe. Mais elle l'attira
à lui et l'embrassa:
«Si vous avez été complaisant pour les infortunés enfants belges, vous
êtes un brave Français comme ils le sont tous.
--Tu sais, dit Barbe, il est aussi très taquin, il veut toujours tirer
les poils de Phœbus. Il m'apprend à lire dans un alphabet plein de
soldats.
--Bien, dit Tantine, tu me montreras demain ce que tu sais, car il est
temps d'aller manger quelque chose et ensuite de nous coucher.»
Dans une des pièces du bas, maman et Tantine Berthe se sont fait des
lits; dans l'autre nous couchons toutes les trois avec Phœbus.
C'est dans les chambres du haut que se sont installés Pierre et sa
maman.
La porte de nos chambres reste ouverte. Ce soir-là je ne pouvais pas
m'endormir, parce que j'entendais maman et Tantine Berthe qui parlaient
tout bas, et j'ai même aperçu Madeleine qui traversait la chambre pieds
nus pour aller avec elles dans leur chambre.
[Illustration]
[Illustration]
Tristes nouvelles de Belgique
_Paris, le 6 octobre._
CE matin, la femme belge qui aide maman à faire le ménage est venue
très tôt, en sanglotant, nous annoncer qu'Anvers était pris par les
Allemands. Au premier moment, cela a été affreux; maman désespérée
s'est jetée dans les bras de Madeleine; moi, je me suis approchée de
Tantine qui était assise dans un grand fauteuil, pour l'embrasser. Elle
m'a serrée contre elle, elle a appelé Barbe et elle a passé sa main sur
nos têtes en disant:
«Mes pauvres enfants, mes pauvres enfants! Ma chère Belgique!»
Mais elle parlait tout bas, comme à elle-même, et elle avait une figure
toute changée.
Je lui demandai à l'oreille:
«Et papa, Tantine, crois-tu qu'il soit resté à Anvers avec les
Allemands?
--Je ne le pense pas, mais soyons sûres qu'il aura agi pour le mieux!
Il faudrait savoir où est notre Roi.»
Maman entendit ces mots; alors elle se redressa et, en s'essuyant les
yeux, elle dit:
«Je veux aller immédiatement à la légation de Belgique m'informer de ce
qu'il en est exactement et comment je pourrai savoir ce que sera devenu
votre père.»
Madeleine partit avec maman. Tantine resta dans la chambre où elle
couche avec maman et nous dit de jouer dans le jardin afin de la
laisser seule un moment, de faire bien attention à ce que Barbe restât
tranquille.
J'ai pris ma petite sœur par la main et j'ai trouvé Pierre dans le
grand salon avec Phœbus. Il s'est écrié tout de suite:
«Voilà, j'ai été acheter un journal! Le Roi est parti d'Anvers avec
son armée. Beaucoup de Belges se sont réfugiés en Hollande et en
Angleterre. Peut-être que ton papa est en Angleterre. Et puis, ce
n'est rien qu'Anvers soit aux Allemands, nous le reprendrons, et alors
qu'est-ce qu'ils recevront, les Boches! Ne soyez pas découragées, il ne
faut jamais l'être; c'est papa qui me l'a recommandé en partant.
--Oui, tu as raison, mais c'est bien triste pour maman et Tantine
Berthe. Elle nous a dit de la laisser seule, je crois qu'elle pleure,
elle ne veut pas que nous la voyions.
--Écoute, je voudrais faire quelque chose pour lui montrer comme je
comprends sa peine, parce que, tu sais, quand Paris a failli être pris
à la fin d'août, je rageais, il fallait voir cela! Alors je vais sortir
et lui rapporter un petit bouquet de violettes de deux sous; c'est pas
beaucoup, mais elle serait fâchée si je dépensais mon argent, et...
--Oui, c'est l'intention! Va vite et ferme tout doucement la porte
d'entrée pour qu'elle ne t'entende pas.»
Pendant qu'il était sorti, nous nous sommes assises, Barbe et moi, sur
les marches du perron et j'ai essayé de lui raconter une histoire, mais
elle voulait tout le temps se mettre derrière la porte de la chambre
pour écouter si c'était vrai que Tantine pleurait.
Enfin Pierre est rentré; nous avons attendu jusqu'à ce que Tantine
revienne dans le jardin; alors Pierre s'est avancé vers elle et lui a
offert ses violettes, sans dire un mot. Tantine a eu les yeux pleins
de larmes et elle a seulement embrassé Pierre sur le front en disant:
«C'est un véritable petit Français!»
Maman est revenue vers midi. Elle était très pâle.
A la légation, on n'avait pu que lui répéter que l'armée avec le Roi
avait quitté Anvers jeudi après un bombardement terrible qui avait
endommagé beaucoup d'édifices et que les Allemands étaient entrés à
Anvers le vendredi, par le faubourg de Berchem. On lui avait conseillé
d'écrire au Havre, où s'établissait le gouvernement belge, et à
Amsterdam où un nombre très grand de réfugiés avaient pu parvenir.
[Illustration: PIERRE A DONNÉ A TANTINE BERTHE UN BOUQUET DE VIOLETTES.]
«Mais tu vas écrire au sergent Vandenbroucque, à Dunkerque: il tâchera
de savoir des nouvelles de papa.»
Pierre alla à la poste porter une dépêche de maman; nous espérions bien
avoir une réponse le soir même.
Nous sommes anxieuses, nous attendons des nouvelles du Havre, de la
légation et aussi de la maman de Pierre, qui est au ministère de la
Guerre; c'est tout ce que je peux écrire dans mon Journal.
Il faut que je m'occupe de Barbe qui, comme toutes les fois où nous
sommes dans l'inquiétude, devient terriblement capricieuse.
_8 octobre._
Nous passons de bien tristes heures: nous n'avons pas de nouvelles
de papa, nous ignorons où il est. Seulement hier, nous avons reçu
une carte de Désiré avec ces mots: «Je vais bien, suis à Heyst.
J'ai vu Jean Boonen avec le bras coupé et qui a été évacué sur la
Hollande, son père est resté à Anvers. J'espère que vous êtes tous
réunis.--DÉSIRÉ.»
Il est décidé que nous allons quitter Paris. Madeleine vient de me le
dire d'un air navré. Elle m'a prise à côté d'elle et m'a annoncé que
nous n'avions plus d'argent du tout et qu'il fallait faire quelque
chose. Ceci, je ne comprends pas trop ce que cela veut dire, mais je
devine qu'elle me parle à moi parce qu'elle ne veut pas manquer de
courage devant maman qui a déjà assez de peine.
«Oh! ma chérie! j'aurais dû rester avec papa. Du moment que vous étiez
en sûreté, j'aurais forcé papa à quitter Anvers. Car pense donc, si les
Allemands l'ont emmené en Allemagne!»
En songeant que mon pauvre papa pouvait être prisonnier, je me suis
mise à sangloter; alors Madeleine s'est arrêtée tout de suite et elle
m'a embrassée.
«Tais-toi, je t'en prie; je dis cela, mais il est certain que papa
sera resté avec le Roi et qu'il est au Havre. Nous allons être bientôt
tranquillisées.»
La maman de Pierre a des parents dans une petite ville de France, à
Montbrison. Elle va partir pour demeurer chez eux, car elle aussi n'est
pas très riche et il faut que Pierre aille en classe. Là, elle a des
amis qui ont besoin d'une dame pour soigner et surveiller des enfants;
alors maman a pensé qu'elle pourrait s'occuper d'eux, de sorte que nous
irons tous avec nos amis à Montbrison.
«Mais, alors, maman travaillera?
--Oui, mais moi aussi, me répondit Madeleine, je donnerai des leçons ou
trouverai un emploi afin d'avoir un peu d'argent pour aider maman.
--Et moi, alors, je ne ferai rien?
--Mais, ma petite Noémie, tu es trop jeune; du reste, tu t'occuperas de
Barbe, et tu l'empêcheras d'être désobéissante dans la maison où nous
serons; je crois que cela sera déjà beaucoup.»
Tout ce que me raconte Madeleine me tourne un peu la tête. Je vois
que maman, Tantine et Mme Mase, la maman de Pierre, parlent beaucoup
ensemble dans la chambre jaune, et j'ai une tristesse affreuse en
pensant aux jours d'autrefois où nous étions si heureux tous à Louvain.
Pierre m'a demandé si nous pouvions aller faire une promenade dans
Paris pour revoir quelques-uns des beaux monuments et surtout le jardin
du Luxembourg où nous nous sommes si souvent amusés. Maman a bien voulu
que nous sortions tous les trois avec Madeleine, Pierre ayant déclaré
qu'il était assez grand garçon pour nous protéger.
Nous sommes partis, en laissant Phœbus malgré son air suppliant. Nous
avons été d'abord à Saint-Sulpice voir M. Le Peltier. Il était dans
la grande salle du bas au séminaire où l'on donne les repas. Mlle
Suzanne était là, entourée de tous les enfants. Elle trouve que maman
a raison de quitter Paris où la vie est trop «dure» pour les Belges.
Elle m'a fait promettre de continuer à écrire mon Journal et elle doit
m'envoyer des nouvelles de Paris. De là, nous avons traversé le Jardin
du Luxembourg. Comme nous passions devant les chevaux de bois, Barbe
voulait absolument monter dessus. Pierre s'écria:
«Non, non! tu es trop petite!»
Barbe se jeta sur Pierre comme pour lui donner des coups de pied dans
les jambes, alors Pierre se mit derrière Madeleine. Moi j'arrêtai Barbe
qui était rouge. Les gens nous regardaient; ils ne riaient pas, mais
semblaient trouver ma petite sœur très drôle; Madeleine prit la main
de Barbe et lui dit très fermement en la regardant sévèrement:
«Tais-toi et viens tout de suite.»
[Illustration: BARBE HÉSITAIT ENTRE LES GATEAUX.]
Barbe cessa de crier et elle se mit à marcher avec Madeleine sans
résistance, tandis que nous suivions, Pierre et moi, tout étonnés que
cette colère fût si vite terminée.
Ce qui est curieux, c'est que si nous avions été à Louvain, Madeleine
aurait cédé à Barbe; maintenant elle fait comme maman. Voilà:
autrefois, on était heureux et, aujourd'hui, c'est la guerre; il faut
que tout le monde soit sage et sache qu'il faut obéir. Au bout d'un
moment, nous étions dans la partie du Luxembourg qui entoure le bassin,
en face du grand palais; alors Madeleine commença à parler doucement à
Barbe:
«Ma petite Barbe, tu ne dois pas être toujours un bébé et avoir des
caprices. Tu ne comprends pas encore tous les malheurs que nous
traversons, mais tu vois bien que maman a de la peine et que papa est
loin de nous; alors il faut que tu sois obéissante, bonne et gentille
pour que, lorsqu'il reviendra, il retrouve une petite fille très douce
et presque parfaite.
--Oui, mais je ne veux pas obéir à Pierre, il n'est pas mon frère.
--Ce que tu dis est très mal, Barbe; tu sais bien que Pierre a été
comme un vrai fils pour maman et Tantine Berthe et un très bon ami pour
Noémie. Il t'aime beaucoup, bien qu'il te taquine quelquefois. Alors,
ne sois plus méchante et demande pardon à Pierre: sans cela, j'aurai du
chagrin et lui aussi.
--Eh bien, oui!»
Barbe alla vers Pierre et l'embrassa. Alors Pierre, qui avait eu l'air
ennuyé de cette conversation, se mit à rire et s'écria:
«Eh bien, moi, j'offre à goûter à mes petites amies, sur mes économies!
--Non, dit Madeleine, garde ton argent.
--Non, non, cela me fait tant de plaisir de le dépenser avec vous.
Il faut trouver un bon pâtissier. Oh! j'en connais un fameux, place
Médicis, où je suis allé souvent avec papa en sortant du lycée. Venez,
c'est par ici.»
Barbe avait l'air ravi. Pierre lui dit:
«Tu n'aimes pas mieux les gâteaux que les chevaux de bois?
--Oh! si, j'aime mieux les gâteaux.»
[Illustration: PIERRE RACONTAIT AUX SOLDATS COMMENT PHŒBUS AVAIT ÉTÉ
BLESSÉ.]
Chez le pâtissier, Pierre a voulu que nous nous assoyions autour
d'une table; on nous a donné à chacune une petite assiette avec une
fourchette. Nous avons choisi nos gâteaux. Barbe ne savait comment se
décider. Enfin elle a pris un éclair et une petite tarte aux fraises.
C'était très bon. Mais le plus drôle, ç'a été de voir Pierre, après que
nous avons eu fini, s'approcher de la caisse, tirer son porte-monnaie
et payer. Je ne sais pas combien cela lui a coûté, il n'a jamais voulu
nous le dire. Je suis sûre qu'il a donné beaucoup d'argent.
Pour revenir nous avons suivi le boulevard Saint-Michel où il y avait
beaucoup de monde. Quelques soldats blessés aux jambes marchaient
lentement en s'appuyant sur des cannes. Pierre ne s'arrêtait pas pour
causer avec eux comme il a l'habitude de le faire, parce qu'il nous
accompagnait, a-t-il dit, et qu'il ne voulait pas nous laisser seules,
mais on voyait qu'il faisait dans ce cas un grand effort.
«Tu comprends, m'expliquait-il, quand on parle avec les soldats, ils
racontent ce qu'ils ont vu, et comme cela on finit par savoir quelque
chose de la guerre, bien que chaque soldat ne voie qu'un coin du champ
de bataille.»
En rentrant, il a encore acheté un petit bouquet de violettes pour
Tantine Berthe, il en a pris un second pour maman, il les a mis sur
leurs assiettes à table, et elles ont deviné tout de suite que ces
fleurs venaient de lui.
Maman a décidé de partir mardi matin pour Montbrison. Elle ira encore
à la légation pour donner notre nouvelle adresse; mais ignorer où est
papa est bien dur et il nous semble que nous le perdons une seconde
fois, en laissant Paris où nous avons été si bien reçues.
_Lyon, le 10 octobre._
Nous avons quitté Paris mardi soir. Nous avons encore eu tous en
partant un nouveau chagrin: maman parce qu'elle s'éloignait davantage
de papa, et nous parce que nous aimions bien notre maison et le petit
jardin.
Nous avons pris le train à la gare de Lyon à huit heures du soir. Dans
l'après-midi nous avons dit adieu à M. Le Peltier et à toutes les
personnes qui ont été si bonnes pour nous. Les employés du chemin de
fer remarquaient Phœbus et voulaient savoir pourquoi et comment il
avait été blessé. Naturellement Pierre, qui aime à parler aux soldats
et aux employés, leur racontait l'histoire de Phœbus, et même dans une
gare, je crois que c'était à Nevers, il a été tout à coup entouré de
quatre militaires--c'étaient, paraît-il, des artilleurs--qui écoutaient
le récit de la bataille où le pauvre Phœbus a perdu sa patte.
«Eh bien, mon vieux, disait un des soldats, tu penses si les chiens
belges sont épatants; ils se font casser la jambe tout comme nous
autres!
--Nous n'avons pas de chiens comme cela en France!
--T'es bête, toi. Et les chiens sanitaires, donc? On peut dire aussi
qu'ils sont braves! Tu sais, à la Marne....»
A ce moment-là, notre train se mit en marche lentement, alors que nous
ne nous doutions pas qu'il allait partir. Pierre et Phœbus étaient sur
le quai, car on l'avait descendu pour le faire boire dans un baquet
plein d'eau. Pierre voulut courir, mais comme Phœbus, lui, ne pouvait
pas le suivre, il resta sur le quai en levant les bras au ciel et en
nous criant qu'il nous rejoindrait par le train suivant.
Quel émoi dans notre wagon! Barbe était désolée parce que Phœbus était
resté sur le quai et que nous partions sans lui; la maman de Pierre eut
une crise de larmes, et ce fut Tantine avec ses paroles douces et de
l'eau de mélisse qui la calma.
«Mais Pierre n'a pas d'argent et j'ai son billet!
--Si, si, madame, il a un peu d'argent; il a, je crois, trois francs.
--Trois francs! Mais que voulez-vous qu'il fasse avec trois francs?»
Je pensais en moi-même à l'argent qu'il avait dépensé l'autre jour chez
le pâtissier.
«Il faudrait savoir si nous ne nous arrêterons pas à une autre station
d'où nous pourrions téléphoner, dit Madeleine. Peut-être pourrait-on
trouver le contrôleur?»
Comme tout le monde avait vu que Phœbus restait sur le quai, sur la
demande de maman un monsieur suivit tous les couloirs et, au bout de
quelques minutes, revint avec le contrôleur.
Cet employé commença par se fâcher en disant que les petits garçons
devraient rester avec leur maman, et puis, qu'est-ce que c'était que
ce chien qui voyageait avec une jambe de bois? Alors le monsieur qui
était allé le chercher se fâcha aussi--car il connaissait l'histoire de
Phœbus.
«Il ne faut pas parler ainsi; ces dames et ces petites demoiselles--il
nous montrait en prononçant ces mots--viennent de Belgique, de Louvain,
et ce brave chien qui est resté à Nevers a eu la patte emportée par un
obus sur le champ de bataille--oui, parfaitement, tout comme nos fils,
monsieur.
--Oh! monsieur, répondit le contrôleur, moi, je dis cela à cause du
service qui est déjà assez compliqué. Mais voilà ce que je vais faire.
Le train va s'arrêter à Saint-Germain-des-Fossés où nous prenons de
l'eau. Là, je téléphonerai au chef de gare de Nevers.»
Alors la maman de Pierre se calma un peu, mais Barbe ne cessait de
demander ce qu'allait devenir Phœbus et s'il saurait trouver son
chemin.
Madeleine et moi, nous lui disions tout bas de se taire, que Pierre
n'abandonnerait pas Phœbus et qu'ils nous rejoindraient bientôt. En
nous écoutant, elle finit par s'endormir dans les bras de Tantine.
Moi, je savais que Pierre était très débrouillard et qu'il se tirerait
très bien d'affaire tout seul. Vers six heures du soir, il y eut un
arrêt; le conducteur alla tout de suite avec maman et Mme Mase chez le
chef de gare pour téléphoner à Nevers. Tantine ne voulut pas que nous
descendions de crainte de nouvelles aventures.
Je regardais par la portière et je vis que maman souriait; c'était sûr
que nous allions revoir Pierre.
«Le chef de gare téléphone que Pierre est parti avec un convoi de
blessés, qu'il sera à Lyon en même temps que nous, et que nous allions
au Terminus près de la gare où descendront les blessés.
--Et Phœbus?
--Phœbus est avec lui, très bien soigné, a-t-on ajouté.
--C'est bien Pierre! Il sait toujours s'arranger pour tout voir et se
faire de bons amis. S'il était là, il dirait certainement qu'il est un
véritable artilleur.»
Nous ne sommes arrivées à Lyon que le soir très tard. Nous étions bien
fatiguées. Heureusement l'hôtel Terminus où nous devions retrouver
Pierre était à quelques pas de la gare, et au milieu de l'entrée nous
avons aperçu Pierre avec trois officiers français (il paraît que
c'étaient des médecins) et plusieurs blessés assis sur des fauteuils.
Derrière Pierre était couché Phœbus. Quand il nous vit, il se mit à
bondir et à sauter sur nous en nous léchant la figure les unes après
les autres.
[Illustration: QUEL ÉMOI DANS LE WAGON!]
Le docteur qui avait l'air le plus âgé dit à la maman de Pierre:
«Madame, il ne faut pas reprocher à votre fils d'être resté sur le
quai de Nevers. Il nous a beaucoup aidés pour transporter nos blessés;
c'est un jeune garçon intelligent et plein de cœur. Aussi, pour le
récompenser, je ferai remettre une vraie patte à son chien.
--Mais, m'écriai-je, ce chien n'est pas à Pierre, il est à papa.
--Oui, ton petit ami Pierre m'a dit que c'était un brave chien belge
qui s'était conduit en héros à Anvers. C'est pourquoi je veux le
guérir. Demain nous le soignerons.»
Ce soir-là, maman ne voulut pas nous expliquer comment on allait
remettre une patte à Phœbus et on nous coucha dans des chambres de
l'hôtel Terminus qui servaient, à côté de l'ambulance, à loger des
familles qui venaient de Suisse ou, comme nous, de Paris. Le lendemain,
très tôt, maman nous réveilla et nous sommes parties sans revoir le
docteur, ni Phœbus. Pierre est venu nous embrasser; il reste à Lyon
avec notre bon toutou pour son opération.
«Je te promets de t'écrire tout de suite et je ne le quitterai pas; car
tu sais bien qu'il est aussi un peu à moi, ton chien, puisque tu es ma
sœur.»
Comme ce voyage a été triste jusqu'à Montbrison! Maman ne souriait même
plus. Tantine avait l'air si fatiguée, bien qu'elle se redressât tout
le temps! Madeleine racontait des histoires à Barbe qui ne cessait de
demander Phœbus et de dire que l'on avait pour sûr volé le chien de
papa!
_Montbrison, 12 octobre._
Je viens de recevoir une lettre de Pierre:
«Ma chère Noémie, Phœbus va très bien, et tandis que je t'écris, il
est étendu sur un coussin à côté de moi et dort d'un très profond
sommeil. Je lui ai dit que j'écrivais à Noémie.
[Illustration: PHŒBUS ME REGARDE PENDANT QUE JE T'ÉCRIS.]
«En entendant prononcer ce nom, il a dressé ses oreilles et remué sa
queue. Il en est de même quand je dis Barbe ou Madeleine et même,
l'autre jour, je lui ai demandé s'il voulait retourner à Louvain,
il a pris l'air triste en voyant qu'il ne pouvait pas remuer sa
patte plâtrée. Ce pauvre Phœbus a la patte dans un appareil de
plâtre qu'il va garder pendant vingt jours, après quoi il pourra
courir comme autrefois. Figure-toi que c'est un docteur français
nommé Alexis Carrel qui, après avoir fait ses études à la Faculté de
médecine de Lyon, a découvert ce qu'on appelle la «greffe humaine»:
cela veut dire que, par exemple, si vous avez un nez coupé, on peut
le remplacer par un morceau de chair pris sur votre bras ou sur
votre jambe. Il a appliqué ou plutôt expérimenté sa découverte sur
des chiens et des chats. Pour Phœbus, il s'est servi de la patte
d'un chien que l'on venait d'abattre, et l'a placée sur Phœbus;
les os doivent se souder aux os, les muscles aux muscles, à l'aide
de fils d'argent; la plaie se cicatrise sous l'appareil de plâtre
qui maintient en place la nouvelle patte. Le pauvre chien n'a pas
souffert, car on l'a endormi, et dans vingt jours, nous enlèverons
son appareil et alors je vous conduirai votre cher toutou.
«Je ne t'écris pas une longue lettre, car je suis obligé d'aller
faire une course pour le docteur. Je travaille tellement que le soir
je me couche à huit heures et m'endors tout de suite.
«Adieu, ma chère Noémie, à bientôt.
«Pierre MASE.»
A Montbrison nous sommes toutes allées chez les amis de Mme Mase qui
ont une grande maison quai des Eaux-Minérales. C'est là que nous allons
demeurer jusqu'au retour de papa.