--Puisque nous avons un bout de chemin à faire, mon lieutenant, dit

Pierre, voulez-vous me raconter où et comment vous avez été blessé?

--Je me trouvais dans l'armée de Lorraine, qui a gagné la bataille du

Grand Couronné de Nancy. C'était autour de Lunéville; j'ai reçu un

coup de sabre d'un uhlan. Aujourd'hui je vais mieux et je pense bien

rejoindre mes dragons la semaine prochaine.»

[Illustration]

[Illustration]

Papa est à Anvers.

[Illustration]

_Montbrison_, _Octobre_.

Désiré, qui est à Furnes, nous a écrit une longue lettre dans laquelle

il nous parle de papa et de ce qu'on a su de lui depuis que l'armée

belge à quitté Anvers. Je la copie entièrement afin de garder le

souvenir de ce qui s'est passé dans notre pays.

Furnes, le 21 octobre.

«Ma chère maman et mes chères petites sœurs.

«Je ne sais pas si vous recevez les lettres que je vous écris. J'ai

été bien longtemps sans connaître l'endroit où vous étiez, jusqu'au

jour où j'ai retrouvé notre papa chéri, avant la reddition d'Anvers,

pendant que je cantonnais aux environs. Si vous saviez ce qu'il a

fait et quels services il a rendus dans cette pauvre ville, où il

est resté par devoir! A l'Hôtel de Ville, on avait installé des

bureaux de renseignements pour les réfugiés qui fuyaient #/ /#

devant l'invasion allemande. Papa s'occupait de ceux qu'on envoyait

en Hollande. C'était un travail fou, car les trains fonctionnaient

très mal; les gens ne se décidaient qu'au dernier moment à fuir

et, surtout, l'on ne pouvait croire à la prise d'Anvers! Nous, les

soldats, on nous donna l'ordre un soir de nous tenir prêts à partir

dans la nuit; c'est à dix heures du soir que nous avons commencé

une marche de 40 kilomètres d'une traite jusqu'à Saint-Nicolas, où

nous avons fait halte pour nous reposer. Vous pensez bien que nous

avons compris ce que signifiait ce départ; aussi, confiant mon sac

à un camarade, un Liégeois très aimable, et qui plaisante toujours

malgré les malheurs qui nous arrivent, je courus à l'Hôtel de Ville

où je trouvai papa au milieu d'une foule de femmes et d'enfants

qui pleuraient et criaient! C'était affreux. Elles se jetaient sur

moi pour savoir si les Allemands étaient à mes trousses, s'ils

arriveraient pendant la nuit. Je tâchai de les rassurer, mais elles

ne m'écoutaient pas! Enfin, papa me vit. Il était tout pâle et ses

cheveux, où l'on ne voyait que quelques fils d'argent autrefois, me

parurent entièrement blancs. Il m'attira à l'écart dans un coin de la

salle, derrière une table, et, me saisissant dans ses bras, il me dit:

«Mon enfant, mon cher fils, je reste à Anvers, car je puis être utile

à ces malheureux et prévenir bien des catastrophes. Mon devoir est

ici et il est d'ailleurs très simple. Toi, tu te bats. Sois courageux

et lutte jusqu'au bout pour la délivrance de notre patrie. Ta mère et

tes sœurs sont en France, dans ce pays hospitalier et au cœur chaud

qui ne les abandonnera jamais; cette pensée seule me réconforte et me

permet d'agir en toute liberté. Souviens-toi que le moindre effort

de chacun de nous sauvera la Belgique. Au revoir, fais comme moi, ne

perds pas confiance.» Il m'embrassa et il me sembla que ce baiser

était aussi pour son pays et pour ceux qu'il aime tant. Il me regarda

une dernière fois, puis, se retournant, je l'entendis qui parlait

à une femme sur un ton aussi ferme et aussi résolu que s'il eût

été tranquillement assis dans son cher bureau de Louvain. Personne

n'aurait pu se douter combien cette séparation était dure pour nous

deux!

«Moi, je filai; mais je vous l'avoue, je pleurais!

«On nous dirigea sur Gand, mais nous nous battions sans cesse;

pendant ces combats, les Allemands entrèrent à Anvers, et

successivement à Gand et à Ostende.

[Illustration: MADELEINE FAISAIT DES PANSEMENTS.]

«C'est à ce moment que notre Roi, qui combat toujours au milieu de

nous, a résolu de transporter en France son gouvernement, tandis

qu'il resterait à Nieuport et à Furnes avec son armée. Les Anglais

sont à nos côtés; ils se battent aussi. Quant aux fusiliers marins

français, ce sont des héros. Sur le champ de bataille, ils sont

comme des lions et conservent autant de calme que s'il s'agissait

pour eux d'une partie de plaisir! Naturellement, souvent, au cours

de la campagne, j'ai vu notre Roi, puisqu'il ne quitte pas ses

troupes; mais je l'ai entrevu hier dans des circonstances qui m'ont

frappé et ému. C'était à Hooglède, dans une petite ville où nous

campions. Imaginez une place entourée de maisons vieilles de trois

ou quatre siècles aux toits rouges et aux petites fenêtres. Et,

sur cette place, toutes sortes de véhicules de la guerre moderne:

wagons automobiles, automobiles blindées, wagons-hôpitaux, etc. Le

tout entouré des troupes alliées aux uniformes multicolores. Il y

avait même des prisonniers allemands blessés. Je levai tout à coup

les yeux vers une fenêtre d'une des plus anciennes maisons de la

place, et j'aperçus un officier en uniforme kaki dont la figure était

pâle et triste. Sa tête reposait sur ses mains et il regardait les

prisonniers en paraissant méditer. C'était Albert, notre Roi, qui ne

veut pas nous quitter!

«Ma chère maman, vois comme nous nous défendons, que personne parmi

vous ne se décourage. Je vous embrasse toutes tendrement.

«Votre DÉSIRÉ.»

_Montbrison, le 1er novembre._

Jeudi dernier, dans mon Journal, j'ai eu juste le temps de copier la

lettre de Désiré. Maman la relit chaque jour et je crois que cette

lecture la rend encore plus affligée qu'auparavant. Notre pauvre papa,

pourvu qu'il ne lui arrive rien parmi ces Allemands!

Madeleine passe ses journées entières à l'ambulance; elle travaille

pour être infirmière et elle apprend si vite à faire les pansements

que tout le monde en est étonné. Pierre m'a répété ce matin que

l'infirmière-major, celle qui dirige l'ambulance, lui a dit que

Madeleine était d'une intelligence rare. J'écris ceci pour que papa le

sache, à son retour.

Nous, les petites, comme on nous appelle, nous travaillons avec maman

qui nous donne des leçons, et puis Tantine Berthe nous apprend à

coudre et à tricoter des chaussettes, des gants et des chandails pour

les soldats. Mme Moreau a acheté une provision de laine, car il faut

surtout beaucoup de chaussettes pour cet hiver. Barbe s'amuse avec ses

poupées, Francine et France, et lorsque Pierre revient de l'école,

il passe un moment avec nous avant d'aller faire ses devoirs, et il

n'oublie jamais de taquiner Barbe, ce qu'il trouve très drôle.

Mais avant-hier nous avons eu vacance, afin de pouvoir aider Mme Moreau

à faire des confitures. Elle avait acheté des pommes et des coings dont

elle a fait des compotes, des marmelades et des gelées. Nous avons pelé

et coupé les pommes et les coings. Le lendemain on les a fait cuire,

puis on a mis la confiture dans les pots, et deux jours après on les a

recouverts de jolis ronds de papier. Naturellement Barbe voulait tout

le temps goûter les bons fruits sucrés, mais heureusement que Tantine

Berthe était-là; à elle, Barbe obéit. Tantine a un ton ferme pour lui

dire: «Barbe, viens ici, on ne touche pas à ce pot», qui intimide ma

petite sœur.

Le plus drôle a été de monter tous les pots dans une grande chambre en

haut de la maison: c'est la chambre aux provisions; elle est remplie

de confitures, d'épiceries, de flacons de cornichons, de moutarde, de

fruits à l'eau-de-vie, de boîtes en fer-blanc pleines de gâteaux secs,

de beaucoup d'autres choses encore. Pierre appelle cette chambre le

«Paradis».

Je crois que Barbe voudrait bien toujours y être.

L'autre jour, nous avons donc monté de la cuisine les pots de

confiture. Nous nous suivions les uns les autres et, après les avoir

remis à Mme Moreau, nous redescendions pour en reporter d'autres,

toujours en marchant avec précautions sans songer à rire.

A l'un de nos voyages, tandis que je redescendais, je vis par-dessus la

rampe Barbe qui enfonçait son petit doigt, dans un tout petit trou qui

était dans le couvercle en papier du pot de confitures, qu'elle tenait

contre elle.

Au moment où j'allais la gronder, Pierre l'avait rejointe et je ne

voulus pas dire devant lui ce que venait de faire ma petite sœur. Mme

Moreau rangea ce pot avec tous les autres, sans rien remarquer.

J'étais très ennuyée, je pensais tout le temps du dîner à ce couvercle

de papier dans lequel il y avait un trou, et je me figurais que les

rats allaient manger toute la confiture.

Et Mme Moreau qui est si bonne pour nous!

Lorsque je me suis couchée, je me suis dit que le mieux était de parler

de tout cela à maman, car vraiment c'était très mal ce qu'elle avait

fait, Barbe, et maman seule pouvait réparer ce que sa gourmandise avait

causé.

Quand maman est venue m'embrasser dans mon lit, comme elle fait chaque

soir, je lui racontai l'histoire tout bas; elle me dit que j'avais eu

bien raison de la lui confier, qu'elle préviendrait Mme Moreau, mais

que l'on n'en saurait rien, et elle me donna un très tendre baiser.

Le lendemain, Mme Moreau m'appela dans sa chambre et me dit qu'elle

avait vu le petit trou dans le papier et le doigt tout poissé de Barbe

et que cela l'avait bien fait rire. Le mieux était de ne pas gronder

Barbe qui était encore un bébé, et que ce pot avec beaucoup d'autres

seraient portés le jour même à l'ambulance de Madeleine.

_5 novembre._

Ce matin, maman a reçu une lettre de Louis Gersen, l'artilleur à qui

Phœbus avait été remis au moment de la réquisition à Louvain. Sa

lettre est datée de Furnes et voici ce qu'il écrit:

«Madame. Je suis en Hollande, où je suis parvenu après m'être

échappé. J'ai été fait prisonnier dans un combat violent qui eut lieu

près d'Anvers. Nous étions en si petit nombre pour nous défendre

contre une masse effrayante d'Allemands! Prisonniers, nous avons dû,

moi et mes camarades, traverser Anvers le jour où _ils_ sont entrés.

Ah! je vous assure que c'est un spectacle terrible et qui fend le

cœur de voir son cher pays entre les mains d'un pareil ennemi! Je

rageais à un point tel que moi et un camarade nous avons résolu de

nous évader, quitte à être tués. Pendant huit jours, après la prise

d'Anvers, on nous installa dans des casernes; puis un matin, on nous

transporta dans une grande ferme des environs; nous étions vingt-cinq

avec dix Boches pour nous garder, dont un sous-officier. Celui-ci

était ivre la moitié du temps; quant aux autres on verrait ce qu'il y

aurait à en faire, car il n'y avait pas à hésiter, c'était le moment

de fuir ou jamais. Songez que nous étions à vingt-cinq kilomètres de

la Hollande!

[Illustration: LE MARCHÉ DE MONTBRISON OU NOUS ALLONS LE SAMEDI.]

«Un soir, alors que tout le monde dormait, nous nous glissons sans

bruit de la paille où nous étions couchés et nous rampons dans les

betteraves. Pas un bruit, pas d'alarme. A une centaine de mètres nous

nous redressons et nous courons. Ah! quelles jambes, madame! nous

volions. Nous ne suivions pas la grande route qui mène à Beveren et

à Saint-Gilles, mais nous nous glissions dans les bois qui bordent

la route. A chaque feuille qui tombait, à chaque branche qui se

cassait, nos cœurs cessaient de battre et si le bruit était plus

inquiétant nous nous couchions dans l'herbe. Nous évitions les

maisons, les fermes, car nous ne savions pas si elles n'étaient pas

occupées par des Allemands. Au loin, sur la route, nous apercevions

tous les malheureux qui fuyaient d'Anvers: les femmes qui traînaient

de petites voitures où étaient entassés des enfants; les vieillards

qui se hâtaient péniblement, avec leurs chiens. Nous ne voulions

pas nous montrer à ces pauvres gens. Que leur serait-il arrivé à eux

comme à nous?

«Pendant le jour, nous sommes restés cachés dans les bois. Pendant la

nuit nous avons contourné Saint-Gilles et nous sommes arrivés près

de Clinge, sur la frontière. Quel émoi! Là, il y avait des soldats

allemands et, de l'autre côté, des gendarmes hollandais. On voyait

une foule de malheureux réfugiés à Clinge même et sur les routes

avoisinantes!

«Il fallait agir. Mon camarade, en rampant vers le soir, siffle un

air assez connu d'Anvers qui est comme un ralliement pour les gamins.

Des femmes regardent de tous côtés et nous découvrent. Nous leur

faisons signe de se taire, et une jeune fille vient à nous. Nous lui

expliquons notre situation. Oh! la brave Belge! Elle comprend, met un

doigt sur sa bouche et revient au bout de cinq minutes avec un paquet

sur le bras.

«Il contenait une blouse et un pantalon de paysan, une jupe et un

châle de femme. Nous revêtir de ces habillements fut fait en un rien

de temps et ainsi costumés nous franchissons la frontière pendant la

nuit avec nos nouveaux compagnons.

«Franchir une frontière, s'évader, ne plus être prisonniers et

pouvoir encore se battre! Ah! que nous respirions. En Hollande,

aucune difficulté. Moi, vieillard cassé, j'accompagnais ma fille:

on nous dirigea vers Hulsen comme les autres réfugiés et on nous

embarqua à Neuzen pour Queensbury en Angleterre.

«Comme nous étions sur des bateaux hollandais, mon camarade et moi,

nous nous taisions, mais lorsque nous avons mis le pied sur le sol de

la libre Angleterre, quel cri de délivrance, quel «Vivent la Belgique

et l'Angleterre» nous avons poussé! Les gens qui nous entouraient

nous embrassaient et nous félicitaient. Quant aux policemen, ils

ne comprenaient rien à notre joie, et l'un d'eux nous dit en nous

regardant sévèrement:

«Venez, vous, par ici; moi ne comprends pas la chose, l'affaire est

pleine d'obscurité.»

«Je vous assure que je me chargeai vite de lui éclaircir

l'intelligence, et le lendemain nous partions pour la Belgique, pour

Furnes où est le roi Albert.

«Louis GERSEN.»

Pierre était ravi d'entendre le récit de ces aventures; moi de même. Si

papa pouvait revenir, lui aussi!

_8 novembre._

Nous finissions de nous habiller, mes petites amies et moi, dans notre

grande chambre, quand tout à coup Mme Moreau est entrée et m'a dit:

«Vite, vite, allez chez votre maman, elle a quelque chose à vous dire.»

J'étais prête, aussi j'ai bondi, suivie par Barbe qui mettait ses bas

et qui marchait avec un pied nu en poussant des cris.

Maman était dans un fauteuil contre lequel s'appuyait Tantine Berthe,

tandis que Madeleine, aux pieds de maman, avait posé sa tête sur ses

genoux.

«Mes petites, c'est une lettre de votre papa, s'écria Tantine. Il va

bien; mais, regardez.»

Je me suis précipitée sur maman. Elle tenait dans ses mains une lettre

écrite sur du papier blanc rayé, et je reconnus l'écriture droite et un

peu grosse de papa que je voyais autrefois sur les livres de son bureau:

Anvers, 20 octobre.

«Ma chère femme et mes chers enfants, je suis en très bonne santé

et j'espère qu'il en est de même pour vous. Je suis occupé tout le

jour. Je demeure près de l'Hôtel de Ville. Je vous embrasse bien

tendrement. HOLLEMECHETTE.»

[Illustration: NOUS ÉPLUCHONS LES LÉGUMES A L'AMBULANCE.]

«Mais comment a-t-il pu nous écrire? Pourquoi cette lettre n'est-elle

pas plus longue?»

Maman souriait en regardant le papier.

«Mes enfants, comprenez: votre père a donné sa lettre à quelqu'un qui

allait en Hollande, soit à un réfugié, soit à un étranger, et il ne

pouvait rien y mettre qui pût causer des ennuis à son porteur si cette

lettre avait été trouvée. Et une fois en Hollande, il fallait encore

que quelqu'un l'expédiât en Angleterre ou au Havre. Je me demande même

comment elle a pu nous arriver. En tous cas, c'est la légation de

Belgique de Paris qui me l'a fait parvenir ici.

[Illustration: MAMAN NOUS APPREND A TRICOTER.]

--Regarde, maman, dit Madeleine: son écriture est très ferme, très

nette, tout à fait comme autrefois. Tu ne trouves pas, Tantine?

--Si, si, mon enfant, ton père écrit toujours de la même façon; mais on

sent que dans la dernière phrase, celle où il nous embrasse, il a mis

tout son cœur et qu'il est ému.

--Oui, c'est vrai, pauvre papa! Il faut vite écrire à Désiré que nous

avons une lettre de papa.

--Moi, je vais la copier dans mon Journal.»

Maman ne cessait de regarder ce cher papier, Tantine aussi.

Un petit coup frappé à la porte nous fit toutes redresser.

«C'est nous, Marie et Louise; nous venons savoir si vous avez des

nouvelles?»

Alors maman alla vers Mme Moreau pour lui faire part de notre joie.

Puis nous avons fini de nous habiller. Pierre était à l'hôpital et

je l'attendais avec impatience, car je savais qu'il serait joliment

content d'apprendre que papa était à Anvers.

Après le déjeuner nous nous sommes rendues à l'ambulance, comme tous

les dimanches, pour aider les infirmières, les cuisinières à préparer

les légumes pour le dîner du soir. Je pèle les pommes de terre, tandis

que Tantine confectionne un beau gâteau belge pour le dessert des

blessés convalescents.

La première fois qu'il a été servi, comme tout le monde le trouvait

délicieux et d'un goût que l'on ne connaissait pas, le lieutenant de

dragons, l'ami de Pierre, lui demanda qui avait fait cette pâtisserie.

Pierre, fièrement, répondit que c'était Tantine Berthe qui était venue

de Louvain avec nous. Alors ce gâteau est toujours appelé depuis, «le

gâteau de Louvain». Naturellement Tantine est ravie de le faire très

souvent.

Je n'ai pas dit encore dans mon Journal que nous allions le dimanche

à l'ambulance pour remplacer des jeunes filles des environs qui sont

cuisinières et à qui on donne un congé pour qu'elles se reposent,

mais comme les malades mangent quand même, il faut bien qu'on fasse

leur dîner. Ce dimanche-là, comme nous étions dans la grande salle

avec Tantine, les soldats venaient autour de nous pour nous regarder.

Il y en avait un qui avait le bras en écharpe, un autre la tête tout

enveloppée de linges, un troisième s'appuyait sur des béquilles; ils

étaient là plusieurs qui nous parlaient et qui riaient de nous voir

peler des pommes de terre et racler les carottes.

L'un d'eux avait toujours l'air gai et content; il aimait

particulièrement Barbe qui avait l'âge d'une petite nièce à lui. Il

était artilleur et avait reçu un éclat d'obus dans le dos, il ne

pouvait pas encore se tenir droit et il souffrait beaucoup par moments.

Il était Parisien et ses yeux noirs riaient quand il parlait.

«Mes petites demoiselles, c'est-y pas malheureux de vous voir

travailler pour des vieux poilus comme nous! C'est le contraire qu'il

faudrait! Regardez-moi, ces petits doigts, c'est-y gentil, c'est-y

mignon!

--Bah! dit Pierre, vous auriez votre dos en capilotade si vous

épluchiez des pommes de terre!

--Oh! pardine, oui; mais vous verrez quand je serai guéri! C'est moi

qui reporterai Mlle Barbe dans sa belle petite maison de Louvain.

--Mais tu ne sais pas où est la maison de mon papa.

--Oh! ça, ce ne sera pas difficile de la trouver. Quand nous chasserons

les Boches de la Belgique, nous entrerons dans Louvain avec nos beaux

75. Nous mettrons la petite Barbe sur le premier canon de la batterie

et c'est elle qui nous conduira devant sa maison.»

Barbe battit des mains et alla embrasser le bon Chapuis--c'était le nom

de l'artilleur--qui riait de son idée.

«Mais quand irons-nous à Louvain? Demain?

--Oh! je ne crois pas demain. Il faut d'abord que je guérisse.»

Après avoir mangé leur gâteau, les blessés boivent du café dans leur

lit ou dans la salle à manger. C'est nous qui les servons, et ils nous

remercient toujours si gentiment qu'on voudrait leur donner encore

plus de bonnes choses. Le dimanche généralement, Madeleine et maman

font pour eux des lettres. Elles montent dans les salles et dans les

chambres et, près de leur lit, elles écrivent à leur famille tout ce

qu'ils dictent et désirent leur apprendre. Ils aiment beaucoup maman,

qui les écoute avec tant de bonté quand ils disent leurs peines. C'est

qu'il y en a plusieurs comme nous, c'est-à-dire que c'est le contraire,

puisque ce sont leurs enfants et leur femme qui sont restés avec les

Allemands. Il y en a qui pleurent, tant ils ont du chagrin de n'avoir

pas de nouvelles.

_12 novembre._

Aujourd'hui, la petite Odette est venue goûter chez Mme Moreau, comme

elle nous l'avait promis. C'était jour de «foire», comme on dit ici;

alors, tous les paysans des environs arrivent pour vendre des légumes,

des œufs, du beurre et aussi des veaux et des petits porcs. On les

met tout le long du boulevard qui est planté de beaux platanes, et les

paysans examinent les bêtes et discutent en criant et parlant très

fort.

Cela nous amuse beaucoup de voir tout ce mouvement, et chaque

samedi nous allons au «marché» avec Pierre et nos petites amies. Au

commencement nous ne voulions pas emmener Phœbus, de crainte qu'il

ne se batte avec les autres chiens qui viennent de la montagne, car

ils sont beaucoup moins civilisés que Phœbus, mais il n'y a pas moyen

de le garder à la maison, il arrive toujours à s'échapper et à nous

rejoindre, à quelque endroit que nous soyons. La première fois, nous

l'avions enfermé dans la chambre de Tantine. Il a profité de la venue

de Mme Moreau pour se faufiler au dehors. De là, il est allé dans le

jardin et il a sauté par-dessus le mur, dans un endroit où il n'est pas

très haut. Ceci nous a été raconté par le cocher de la maison voisine

qui s'intéresse beaucoup à Phœbus parce que c'est un «poilu réformé»,

comme il dit.

[Illustration: MAMAN ÉCRIT DES LETTRES POUR LES BLESSÉS.]

Naturellement, une fois dans la rue, ce n'était rien pour lui de nous

retrouver, et il s'était rangé tranquillement à côté de Barbe et moi,

comme s'il ne nous avait jamais quittées, disant un petit bonjour aux

chiens qui passaient. Avec ceux qu'il ne connaît pas, il prend l'air

un peu dédaigneux, mais très vite il devient bon camarade; quant à

ceux qu'il voit tous les jours, comme Médor, le chien de M. Nigou,

l'avoué, ou Mirza, la chienne de Forest, le loueur de voitures, ce

sont de longues conversations qu'il a avec eux. Je pense qu'il leur

raconte des histoires de la guerre. Pourquoi les braves chiens ne se

comprendraient-ils pas?

La petite Odette avait apporté une brioche de campagne excellente,

faite par sa tante. Mme Moreau a été chercher des confitures pour les

servir avec le gâteau. Elle a demandé à Odette:

«Quelle est la confiture que tu préfères?

--Té, toutes!

--Oh! ça, c'est très franc; aussi on t'en donnera un peu de toutes.

--Alors, moi, j'en aurai comme elle un peu de toutes, n'est-ce pas,

madame? demanda Barbe.

--Oui, certainement, ma petite Barbe. Seulement, tu en prendras sur ta

part pour tes poupées.»

Barbe, à table, aux repas comme aux goûters, met toujours ses deux

poupées, Francine et France, à ses côtés, Phœbus, lui, se place entre

Pierre et moi, et si nous avons l'air de l'oublier, il nous donne de

grands coups de patte. Ce qu'il y a de drôle, c'est qu'il se sert aussi

bien de sa vraie patte que de la nouvelle pour nous caresser.

La petite Odette, elle aussi, a son papa à la guerre. Seulement il

n'est pas dans l'artillerie, il est dans l'infanterie comme Désiré;

alors, je lui demande si elle a vu son papa en uniforme.

«Pardine, si je l'ai vu! Il avait un beau képi, un beau sabre et un

revolver.

--Ton papa est officier, s'il a un sabre.

--Oui, il est lieutenant de la réserve.

--Lieutenant _de_ réserve, petite ignorante, et non _de la_ réserve.

--Té! c'est la même chose.

--C'est la même chose dans un sens, et pas dans l'autre.

--Je ne comprends pas ce que tu veux dire.»

J'étais sûre qu'ils allaient se quereller, quand Madeleine est entrée

en disant qu'un Belge venait d'arriver à l'ambulance; il avait une

jambe coupée et, chose bien affreuse, il n'avait pas de nouvelles de sa

femme et de son petit enfant depuis le 1er septembre.

Maman voulut tout de suite aller à l'ambulance pour parler à ce soldat

belge.

Pierre, qui l'avait accompagnée, revint au bout d'un instant pour nous

apprendre que ce Belge avait été dans le même régiment que Jean Boonen

au début de la guerre, qu'il avait vu l'obus qui avait emporté son

bras et qu'il savait que Jean Boonen était en Hollande avec son père.

Quant à la femme de ce Belge, il croyait qu'elle était à Bruxelles

ou peut-être réfugiée en Angleterre, mais ce n'était que de vagues

informations. Il avait assisté à Anvers au départ du roi et de l'armée,

et c'est pendant cette retraite où l'on s'était battu héroïquement

qu'il avait perdu sa jambe.

Noémie Hollemechette: Journal d'une petite réfugiée belge · 第 9 / 11 段