En entendant ce récit de la mort de Poppen, j'ai eu un grand chagrin;

je me souvenais du jour de notre départ, quand il avait apporté à

maman un petit bouquet de fleurs en lui promettant de bien veiller sur

Madeleine.

«Je me suis alors décidé à partir, continuait papa. Les généraux

allemands qui avaient fait mettre le feu aux quatre coins de la

ville ne demandaient qu'à se débarrasser de ses habitants. J'ai

eu beaucoup de peine à convaincre Tantine Berthe qu'il fallait

nous suivre; pourtant, en voyant que les Allemands détruisaient et

pillaient tout, elle s'y résolut. Madeleine prit dans un paquet

quelques vêtements; je mis dans mes poches tout l'argent qui nous

restait et, prenant le bras de Tantine Berthe, nous avons quitté

Louvain sans jeter un regard en arrière, tant notre douleur était

grande.

[Illustration: TANTINE BERTHE S'APPUYAIT SUR PAPA EN QUITTANT LOUVAIN.]

«M. Boonen nous avait précédés le matin dans une carriole, sur

l'ordre de notre bourgmestre qui lui avait confié des papiers pour le

roi. Il avait voulu emmener Tantine avec lui, mais elle ne voulut pas

se séparer de nous deux. Je ne vous dis qu'une chose sur ce terrible

voyage, c'est qu'il a été dur et horrible, encore plus pour d'autres,

pour de pauvres femmes qui portaient des petits enfants sur les bras!

Enfin nous sommes à Anvers pour le moment, car, dès que nous ne

sommes plus à Louvain, je vais tâcher de vous rejoindre, mais Dieu

sait où vous êtes, mes chéries?»

Après, il y avait dans la lettre des choses que je ne copie pas, parce

que c'est pour nous seules.

Maman était bien contente de ces nouvelles, et nous étions bien sûres

alors de revoir papa, puisque sa lettre avait pu nous parvenir en

passant par des endroits où l'on avait notre adresse.

Barbe voulut absolument faire sentir la lettre de papa à Phœbus, en

lui disant que papa allait arriver. Notre brave toutou a très bien

compris et s'est mis à aboyer, mais maman le fit taire parce que nous

étions au séminaire.

Justement Mlle Suzanne vint nous voir ce jour-là pour dire à maman

qu'elle avait des amis qui étaient absents pour plusieurs mois et que

leur maison rue Bonaparte était à sa disposition, que nous pourrions

nous y installer avec Pierre et sa maman; une femme belge pourrait nous

aider et, avec l'argent que nous avait donné la légation et aussi Mlle

Suzanne, nous pourrions toujours vivre. Cela, ce sont les paroles de

maman.

Alors nous avons déménagé, au grand bonheur de Barbe, de Phœbus et de

Pierre.

[Illustration: NOUS AVONS VU DES BLESSÉS A LA LÉGATION DE BELGIQUE.]

Nous allons habiter rue Bonaparte, dans une espèce d'hôtel qui a un

petit jardin, tout petit. Il n'a pas de fleurs comme le jardin de

Tantine, mais il est très joli avec du lierre tout autour sur les murs

et un beau treillage au fond. Nous nous asseyons dessous avec Pierre et

Barbe, et nous jouons là toute la journée; Phœbus se met au soleil et

il semble très heureux.

J'ai trouvé dans un coin du jardin, sur un peu d'herbe, une pauvre

poupée étendue, les bras ouverts, et toute mouillée. Elle avait l'air

tout à fait pitoyable. Elle avait dû être laissée là par une petite

fille qui avait quitté Paris subitement; aussi je l'ai ramassée et je

l'ai mise avec soin sur la cheminée d'un grand salon.

Maman, en quittant le séminaire, avait promis à Mlle Suzanne de venir

chaque jour pour raccommoder du linge. Elle me dit:

«Écoute, ma petite Noémie, je veux aller là-bas pour aider ces pauvres

femmes à soigner leurs enfants; seulement, cela m'ennuie de vous

laisser ainsi sans rien faire. Occupe-toi un peu de ta sœur. Ne

pourrais-tu pas commencer à lui apprendre à lire?

--Oh! madame, interrompit Pierre, laissez-moi lui apprendre à lire,

cela m'amuserait tant, et je serai très sérieux, je vous promets!»

Maman se mit à rire; elle riait maintenant, depuis qu'elle avait eu des

nouvelles de papa!

Alors c'est entendu, nous prenons une table, trois chaises, et Pierre

commence.

Barbe est vraiment difficile. D'abord, elle ne voulait pas rester avec

nous et criait que c'était maman qui devait lui donner des leçons et

non pas Pierre; mais maman lui expliqua qu'elle devait être sage pour

lui faire plaisir et aussi qu'elle lui donnerait un beau livre d'images.

Après, elle écouta Pierre. Il lui montra d'abord les images: c'était

un alphabet avec des animaux; Barbe voulait tout de suite aller à la

fin du livre et elle ne répétait pas ce que lui disait Pierre. Et

puis, elle répétait la leçon à ses filles Francine et France, comme

s'appelait la poupée que lui avait donnée le sergent Vandenbroucque.

Comme c'était une poupée de France et que c'était le premier jour de

notre arrivée dans ce pays qu'on lui fit ce cadeau, j'avais eu l'idée

de lui donner ce nom, et maman avait trouvé que c'était très bien ainsi.

Pierre a été vraiment bien gentil, mais Barbe a été insupportable.

_30 septembre._

Hier dimanche, nous avons visité les Invalides avec Pierre. Maman était

avec nous. Les Invalides sont un magnifique monument où sont reçus les

soldats blessés pendant la guerre, quand ils ne peuvent plus faire de

service. Il y a aussi le tombeau de l'empereur des Français, Napoléon

Ier, dont Pierre m'a raconté l'histoire. Mais ce qui nous a surtout

intéressés, ce sont les canons que les Français ont pris aux Allemands.

Pierre ne cessait de les regarder, et il m'expliquait chaque détail

des canons, des avions, des lance-bombes, et pourquoi ils étaient

différents des nôtres, etc.

Un soldat en uniforme d'invalide, couvert de décorations, ayant une

jambe de bois, gardait les canons; Pierre lui parla en disant que son

papa était artilleur, à la guerre, et que nous étions deux petites

Belges dont le frère s'était battu et qui venait d'être décoré de la

médaille de Léopold, et il n'oublia pas l'histoire de Phœbus.

L'invalide se mit à rire et dit que lui avait eu sa jambe emportée par

un obus à la bataille de Gravelotte en 1870.

«Ah! ah! c'est heureux qu'ils en reçoivent une tripotée ces...

d'Allemands.» Il a dit le même mot très laid qu'avait crié notre

servante Jeanne à Louvain quand on lui avait dit que les Allemands

entraient en Belgique.

Il nous demanda de lui amener Phœbus, un jour de semaine où il ne

serait pas de garde. Il nous promit de nous faire visiter tout le musée

de l'armée. Pierre était ravi, moi aussi, parce que j'aime beaucoup la

France et tout ce qui est de ce pays.

_Paris, le 1er octobre._

Nous venons d'avoir une grande dispute avec Pierre. Dans le petit

jardin de la maison où nous habitons, il y a dans le milieu une pelouse

qui est bordée d'un rang de buis et d'une allée de gravier et au

milieu du gazon on voit des corbeilles de pierre vides pour l'instant,

mais qui devaient contenir des fleurs autrefois. Naturellement Pierre

a aligné ces corbeilles pour représenter la ligne de front et les

tranchées. Ce matin il était, je pense, de très mauvaise humeur parce

que maman n'avait pas voulu que nous allions au musée de l'Armée; elle

était appelée à la légation de Belgique et ne voulait pas que nous

sortions tous les trois seuls. La maman de Pierre avait été dans un

hôpital voir un camarade de son mari blessé.

Tout à coup Pierre dit:

«Avec ça ce n'est pas la peine de faire des tranchées, ce seront les

villes de Belgique au moment où les Boches sont entrés. Voilà Louvain,

Liége, Namur, Bruxelles, Anvers.

--Pourquoi cela? C'est bien plus amusant de représenter la bataille de

la Marne.

--Non, avec ces corbeilles on va faire le siège des villes.

--Je ne veux pas que tu fasses le siège des villes de Belgique; d'abord

Anvers n'est pas assiégé.

[Illustration: NOUS NOUS SOMMES QUERELLÉS AVEC PIERRE DANS LE JARDIN

DE NOTRE MAISON.]

--Si, cela commence.

--Ce n'est pas bien ce que tu dis là, et tu n'es pas un bon petit

Français.» Et j'étais tout à fait fâchée.

Pierre est devenu tout rouge, il est parti et il est monté dans sa

chambre. Phœbus, comme s'il me comprenait, s'est approché de moi, j'ai

pris son cou dans mes bras et je l'ai embrassé pour me consoler. Barbe

commençait à crier que Pierre était un méchant garçon et que maman le

saurait quand elle rentrerait.

Je lui ai dit de se taire, et alors j'ai préparé le goûter. Mais je ne

voulais pas comme à l'ordinaire appeler Pierre, j'étais trop en colère

contre lui.

J'étais descendue à la cuisine qui se trouve dans le sous-sol, et en

remontant j'ai trouvé au beau milieu de la table, une lettre de Pierre.

La voici:

«Ma chère Noémie, je te demande pardon! Je suis un très méchant

garçon, je t'aime bien et je ne veux pas te faire de la peine. Oublie

ce que je t'ai dit tout à l'heure et montre, au méchant Français, que

tu es une petite Belge épatante. Pierre.»

Pauvre Pierre! c'est un bon ami, au fond.

Je dis à Barbe:

«Va chercher Pierre, dis-lui de venir goûter.»

Pierre est descendu, et lorsqu'il est entré dans la salle à manger, je

l'ai embrassé et notre dispute s'est terminée ainsi.

Pendant que nous mangions nos tartines beurrées, on a sonné. Nous

étions seuls à la maison, et maman nous défend d'ouvrir la porte. Mais

Pierre, qui trouve qu'il est grand garçon, ne prend pas la défense pour

lui.

C'était Mlle Suzanne. Elle nous dit que justement elle ne venait pas

voir maman, mais moi, Noémie, et qu'elle avait quelque chose de très

sérieux à me dire, à moi seule. J'étais très étonnée. Naturellement

Barbe n'était pas contente du tout d'aller dans le jardin, et Pierre

était plein de curiosité. Mlle Suzanne, malgré son air doux, a beaucoup

d'autorité, elle conduisit elle-même Barbe dans le jardin, Phœbus la

suivit et Pierre, forcément. Nous sommes allées dans le grand salon

jaune, et tandis que Mlle Suzanne me parlait, je voyais ma petite

sœur assise sur la pelouse à côté de Phœbus posé en faction sur son

derrière, tandis que Pierre essayait de montrer à Barbe les lettres

dans l'alphabet rempli de soldats français.

[Illustration: NOÉMIE, JE TE DEMANDE PARDON!]

«Voilà, ma petite Noémie, me dit Mlle Suzanne, pourquoi je suis

venue vous voir. Un jour, pendant votre séjour à Saint-Sulpice, vous

m'avez dit que vous écriviez chaque jour le récit de votre vie et que

vous avez commencé votre journal la veille de la déclaration de la

guerre. Vous m'en aviez même lu quelques pages qui m'ont semblé très

intéressantes. J'en ai parlé à un ami à moi, directeur d'une revue

d'enfants, _le Journal des Enfants_, qui voudrait beaucoup le publier,

car sûrement ce sera nouveau et attachant pour les jeunes lecteurs et

les jeunes lectrices.»

En entendant ces mots, j'étais très étonnée, je ne saisissais pas ce

qu'elle voulait dire.

«Comment! mon journal, vous le donner, pourquoi?

--Mais oui, si vous me le donnez je le ferai imprimer et vous le verrez

dans _le Journal des Enfants_.

--Ce carnet est seulement écrit pour moi, pour papa et maman; c'est

notre histoire, ce n'est qu'à nous qu'elle peut plaire et non aux

autres.

--C'est le journal d'une petite Réfugiée belge, et c'est pourquoi les

Français s'intéresseront à son histoire. Il est écrit au jour le jour,

simplement, tout ce qu'il raconte est vrai et c'est pourquoi je vous le

demande.»

J'étais tellement saisie que je ne pouvais comprendre.

«Mais il faut que je le dise à maman; je vous le donnerai si maman le

permet.

--Naturellement, Noémie; seulement c'était à vous que je voulais en

parler, car il vous appartient.»

Et, en disant c'est mots, Mlle Suzanne m'a embrassée très fort.

Après son départ, je suis allée vers Pierre pour lui dire la raison de

la visite de Mlle Suzanne. Pierre n'en pouvait croire ses oreilles, il

s'est mis à gambader en criant:

«Bravo, bravo! Vive Noémie, le célèbre auteur belge!»

J'avais beau lui recommander de se taire, il continuait encore

davantage, et Phœbus aboyait en voulant sauter sur moi, malgré sa

jambe de bois.

A ce moment maman est arrivée. Nous voulions tous parler à la fois et

Pierre riait plus fort que moi; enfin maman nous fit taire, car elle

voulait nous apprendre aussi une chose très importante.

«Quoi donc, dis vite, petite maman!

--Une lettre de Désiré.

--Oh! lis-la cette lettre!»

Pendant que nous entourions maman, Phœbus en avait profité pour

s'étendre sur un grand canapé de velours vert sur lequel maman lui

défend toujours de grimper. Je suis bien sûre que Pierre l'avait un peu

aidé, car avec sa jambe de bois, il ne pouvait pas le faire tout seul.

Alors j'ai raconté la visite de Mlle Suzanne et maman paraissait bien

surprise et émue, cela j'en suis sûre.

«Mais, ma petite Noémie, ce journal était pour nous seuls, il ne peut

pas intéresser des Français.

--Oh! bien sûr que si, madame, répondit Pierre, c'est justement parce

que c'est supérieurement intéressant pour des petits Français qu'on a

demandé le journal de Noémie. Elle raconte toutes les aventures qui lui

sont arrivées depuis l'entrée des Allemands en Belgique et comment vous

avez fui. Je vous assure, donnez-le.

--Et bien! j'irai voir le directeur du _Journal des Enfants_ et nous

verrons. Maintenant je vais vous lire la lettre de Désiré qui, après

avoir été blessé, est retourné se battre et a assisté à la bataille

d'Aerschot.»

Maman nous la lut, cette lettre, à haute voix, et moi je la copie.

«Mes chers parents, mes chères petites sœurs,

«Je vous dis d'abord que je suis en bonne santé et c'est bien

étonnant, car, vous savez, c'est quelque chose d'infernal, d'affreux

et d'incroyable qu'une bataille! Du reste on ne se rend compte de

rien si ce n'est de vouloir tirer le plus de coups possible sur

l'ennemi et de se protéger autant qu'on peut. Vous savez que je suis

caporal et que j'ai reçu la médaille de Léopold. Mais je vais vous

dire ce qu'a fait mon régiment qui s'est déjà distingué à Liége.

«C'était autour d'Aerschot où l'on se battait depuis quatre jours.

L'ennemi avait été repoussé; mais, de nouveaux renforts étant

arrivés, et deux avions ennemis volant très bas ayant pu repérer

nos positions, il reprit l'offensive. Mon régiment et un autre qui

était déjà à Liége, ont tenu pendant deux heures en échec des forces

allemandes dix fois supérieures et leur ont infligé des pertes

colossales, comme ils disent.

[Illustration: MAMAN ET TANTINE BERTHE PLEURAIENT EN PARLANT DE LOUVAIN]

«A sept heures du soir pourtant, le commandant Gilson, qui commandait

ma troupe, donna l'ordre de la retraite. Ah! je vous assure que c'est

dur de n'y pas rester. En opérant cette retraite, le commandant

Gilson eut le nez brisé par une balle. On le pansa sommairement et il

resta avec nous, maintenant l'ennemi en respect et lui prouvant ce

que peuvent faire des Belges. Mais avec de tels chefs, où n'irait-on

pas? Nous nous sommes repliés sur Gand, où nous sommes pour l'instant

et d'où je vous écris. Je suis bien anxieux en songeant à vous tous,

je voudrais savoir où vous êtes, car je ne doute pas que vous ne

soyez partis de Louvain.

«Pauvre papa! comment aura-t-il quitté sa maison et sa bibliothèque?

Les bruits les plus contraires circulent: on dit que les Allemands

ont brûlé Louvain et qu'ils marchent sur Paris, et, d'un autre côté,

on assure que les Allemands commencent à mourir de faim et que les

soldats ne désirent que se rendre. J'ai appris que le fils de M.

Boonen a eu un bras emporté et que son père l'a vu à Anvers où il est

soigné. Où est Phœbus? Il a peut-être été tué! Je termine ma lettre,

mes chers parents, en vous embrassant bien tendrement comme je vous

aime.--DÉSIRÉ.»

[Illustration:JE PRÉSENTAI PIERRE A TANTINE BERTHE.]

_Paris, le 3 octobre._

Malgré le joli petit jardin de la maison, maman veut que nous sortions

un peu. Pierre nous accompagne et il nous fait ainsi visiter «son beau

Paris» comme il dit. C'est vrai, Paris est superbe et rien ne nous

amuse autant que de suivre les quais le long de la Seine. Ce qui est

le plus drôle, c'est de regarder des chiens qui se jettent dans l'eau

pour rapporter un morceau de bois que leur lance leur maître. Ce pauvre

Phœbus, c'est ça qui l'amuserait! Mais maintenant, avec sa jambe de

bois, il ne pourrait plus nager. Heureusement nous le laissons à la

maison pour qu'il n'ait pas de chagrin en voyant les distractions de

ses camarades.

Les Champs-Élysées sont aussi magnifiques. Pierre dit que lorsque

la guerre sera finie, les soldats passeront sous l'Arc de triomphe,

descendront toute l'avenue, avec le général Joffre en tête.

«Tu verras comme ce sera beau, me dit Pierre.

--Mais je ne le verrai pas, je serai à Louvain.»

Pierre se tut un moment.

«Si, tu seras ici, parce que tous les généraux alliés viendront avec

Joffre à Paris, pour célébrer la grande victoire; alors les Belges

comme toi seront ici.

--Pourquoi les Belges comme moi?

--Parce que c'est vous qui avez le plus souffert, et qu'il est donc

naturel que vous soyez ici au moment des réjouissances.»

Je pensais que Pierre avait une bien gentille idée et que les Français

sont tout à fait bons. Mais pourquoi disent-ils, quelquefois, des

choses qu'ils ne pensent pas, comme fait Pierre lorsque nous nous

querellons et qu'il me taquine?

Maman voulait aller au _Journal des Enfants_ aujourd'hui, mais nous

avons reçu une carte du sergent Vandenbroucque qui nous a terriblement

étonnées et inquiétées. Il dit à maman: «J'ai eu des nouvelles de votre

fille Madeleine et de votre mari. Ce dernier vous envoie sa fille et

«tante Berthe», car il compte rester en Belgique. C'est tout ce que je

sais.» Maman s'est mise à pleurer en disant: «Votre papa! s'il reste,

c'est horrible». Mais je lui ai dit:

«Tu sais bien, petite maman, que si papa reste, c'est qu'il pense que

c'est son devoir.

--Oui, oui, tu as raison et j'ai tort de pleurer; mais au premier

moment, c'est dur de penser qu'on va être séparé encore! Ma petite

Noémie, tu es la plus sage. Attendons de savoir. En tout cas, nous

allons revoir tante Berthe et Madeleine.»

_4 octobre._

Ce matin, nous avons reçu une lettre de papa datée d'Anvers.

Je la copie ici.

«Ma chère femme, mes chères enfants, je suis bien heureux d'avoir

enfin de vos nouvelles et de savoir que vous êtes sauvées et en bonne

santé. Nous aussi, nous sommes hors du péril. Mais que de choses

terribles se passent dans notre malheureux pays! Malines est bombardé

par les Allemands qui, dit-on, vont lui faire subir le même sort

que Louvain; Alost a dû faire évacuer sa population qui se réfugie

à Anvers; il en est de même de Lierre. Tous les pauvres habitants

fuient, on ne sait où les loger! Le Roi fait l'admiration de tous par

son courage, son énergie. Hier, son armée a culbuté une avant-garde

ennemie, mais elle s'est heurtée aux principales forces allemandes

qui se trouvaient devant Termonde. Le Roi était si fatigué après

cette bataille qu'il s'est endormi dans une cabane où se trouvaient

réunis quelques officiers belges et anglais.

«Il nous dicte à tous notre devoir et il n'est pas de Belge qui

n'ait à cœur de suivre un si bel exemple. Aussi, je me suis rendu

à l'hôtel de ville pour me mettre à la disposition du gouvernement.

Il y avait un assez grand désordre dans tous les services. On me

plaça immédiatement dans celui des évacués, et je me suis occupé des

réfugiés que l'on fait partir pour l'Angleterre.

«En parlant avec tous ces pauvres gens dont les fils étaient aux

armées et qui n'avaient plus de toit, comme nous, je pensais à vous,

mes chéries, qui avez eu tant de peine à gagner Paris. Je me suis

décidé à faire partir Tantine Berthe et Madeleine, car je ne veux pas

qu'elles restent ici. Dès que le jour de leur départ sera fixé, je

vous enverrai un mot. Elles se rendront à Paris pour se réunir à vous.

«Quant à moi, je resterai à Anvers où demeure le Roi; je suivrai le

gouvernement.

«Je vous embrasse, mes chéries, en vous recommandant le courage et la

bonne humeur....»

Aussitôt que maman eût fini de lire elle s'écria:

«Mon Dieu, mon Dieu, il sera là-bas, tout seul. Je n'ai jamais eu tant

d'inquiétude! Si les Allemands prennent Anvers, que ferons-nous, que

saurons-nous de lui?

--Ma petite maman, tu devrais aller à la légation de Belgique pour

savoir si Anvers peut se défendre et ce que papa deviendra si la ville

était prise.

--Oui, tu as raison, allons-y vite.»

Alors nous sommes parties avec Barbe. Nous avons été à pied. Nous

connaissons bien le chemin, qui est très joli; nous suivons les quais

le long de la Seine, la place de la Concorde et les Champs-Élysées.

Naturellement la course est trop longue pour que Phœbus vienne avec

nous. Nous l'avons laissé dans le jardin où il y a du soleil. Il s'est

couché sur le perron de pierre, la tête appuyée sur un coussin. Pierre

est allé pendant ce temps au ministère de la Guerre avec sa maman.

[Illustration: PIERRE AIDA PHŒBUS A MONTER SUR LE CANAPÉ VERT.]

A la légation, le jeune homme très grand qui parle toujours avec maman

quand elle vient, lui a dit que les forts d'Anvers étaient bombardés,

ainsi que Malines, mais que si papa s'était mis à la disposition du

gouvernement, il le suivrait de toutes façons, et qu'il ne fallait pas

avoir de crainte. En tout cas, il espérait bien qu'Anvers ne serait pas

pris par les Allemands.

Maman était un peu rassurée, du moins elle s'efforçait de le paraître.

Comme il était très tôt, nous avons été voir Mlle Suzanne, qui a

voulu nous mener chez le directeur du _Journal des Enfants_. Maman

aurait désiré avoir l'avis de papa, mais Mlle Suzanne a dit que le

temps manquait pour le consulter, que la chose n'avait pas tellement

d'importance, et qu'il fallait vite imprimer mon carnet.

Elle nous a conduites dans une grande librairie; nous avons monté

beaucoup d'escaliers, nous sommes arrivées dans le bureau d'un monsieur

qui avait l'air tellement bon et aimable que Barbe a osé demander

tout de suite des livres d'images. Il avait des yeux bleus et des

cheveux blancs et, en nous parlant, il semblait nous connaître depuis

longtemps. Il avait été à Louvain et se rappelait bien notre rue. Il

causa avec maman et cela lui faisait plaisir, je le voyais bien.

[Illustration: M. RAY DONNA A BARBE UN LIVRE D'IMAGES, REPRÉSENTANT DES

SOLDATS FRANÇAIS.]

Barbe lui dit tout à coup:

«Tu sais, monsieur, que Noémie a aussi écrit l'histoire de Phœbus?

--Qui est Phœbus? demanda le directeur du _Journal des Enfants._

--C'est le chien de mon papa, mais il est venu avec nous à Paris.

--Il est venu à pied de Louvain, ton chien?

--Oh! il est venu avec nous en voiture, en bateau, en chemin de fer et

dans l'auto de M. Le Peltier. Il a été à la guerre et il a eu sa patte

coupée par un obus.

--Mais alors, s'il a vu tant de choses ton chien, il pourrait, lui

aussi, raconter ses aventures.»

Barbe regarda le directeur avec un air étonné et elle répondit:

«Mon toutou est un chien et tu sais bien, monsieur, que les toutous ne

parlent pas!»

Pour rassurer Barbe, M. Ray, c'est ainsi que ce monsieur s'appelle,

lui donna un album très amusant de découpages de tous les guerriers

français. Barbe était très contente et vraiment elle le remercia

gentiment. A moi, il me donna un joli livre de la Bibliothèque Rose:

_les Petites filles modèles_.

Il dit à maman qui semblait très touchée:

«Tout ce que nous pourrons faire ici, en France, pour vous ne sera rien

en comparaison de ce que votre pays et votre roi ont accompli pour

nous. Si le peuple belge n'avait pas combattu avec tant d'héroïsme et

de courage, malgré la valeur de nos soldats français, nous aurions

beaucoup souffert de l'invasion de ce cruel ennemi. C'est pourquoi,

ayant su que votre petite fille avait écrit son journal, il m'est venu

à l'idée de le publier ici dans une revue d'enfants pour bien faire

connaître à mes jeunes compatriotes ce que sont et ce que pensent les

petits Belges. Elle va me donner le commencement, et continuera à

l'écrire jusqu'à ce que vous soyez de nouveau rentrés dans votre bonne

ville de Louvain.»

Après nous sommes parties, je me sentais très heureuse, non pas de ce

que mon Journal allait être imprimé, mais des paroles que M. Ray avait

dites à maman, car je savais qu'elles avaient rendu maman moins triste.

Je me disais en moi-même qu'il n'y avait pas seulement papa et maman de

bons sur la terre.

En rentrant, Pierre a couru vers nous en nous tendant une dépêche,

c'était l'annonce de l'arrivée de Tantine Berthe et de Madeleine à la

gare du Nord.

Vite nous sommes reparties, en laissant Pierre avec Phœbus; maman

s'est décidée à prendre un taxi-auto de peur d'être en retard. A

la gare, il y avait beaucoup de femmes et d'enfants que des agents

empêchaient de pénétrer sur le quai. C'était effrayant. Maman nous

tenait chacune par une main et elle ne tremblait pas, tant elle serrait

ses doigts. Au bout d'une demi-heure, le train était devant nous.

Le premier mot de Tantine a été celui-ci:

Noémie Hollemechette: Journal d'une petite réfugiée belge · 第 6 / 11 段