Maman tenant toujours Barbe d'une main, ses paquets de l'autre, et

moi, Phœbus, nous avons suivi le chemin indiqué par l'officier. A la

caserne, maman parla à un soldat qui nous conduisit dans une grande

salle pleine de femmes et d'enfants, et il nous dit d'attendre.

Enfin, après très longtemps, on nous a fait entrer dans le bureau du

sergent Vandenbroucque.

Il était assis devant une table et il écrivait. Tout à coup, il leva la

tête et sa figure changea complètement.

Il était grand, un peu gros, très blond avec des yeux bleus très bons

et un lorgnon. Il regarda Barbe, moi et maman avec attention et écouta

maman sans rien dire.

Maman dit très vite tout ce qui lui était arrivé depuis notre départ de

Louvain.

[Illustration: «MONSIEUR LE MAJOR, J'AI PERDU MES ENFANTS!»]

«Alors, vous ne savez pas où est votre mari, votre fille et votre fils?»

--Non, dit maman, mais on m'a dit à Ostende que tous les Belges

devaient passer au bureau royal et s'y faire inscrire. Je ne désespère

pas. J'ai retrouvé mon chien d'une façon bien extraordinaire.»

Barbe était à côté de Phœbus.

«Oui, dit-elle, il est réformé, car il a eu sa patte cassée par un

boulet.

--Ah! dit le sergent Vandenbroucque, ton chien est réformé?»

Il prit Barbe dans ses bras et l'assit sur son bureau.

«Comment t'appelles-tu?

--Barbe Hollemechette.

--Quel âge as-tu?

--J'ai cinq ans et Noémie a dix ans.

--Et ton chien, quel âge a-t-il?

--Mais il n'a pas d'âge, un toutou n'a pas d'âge, n'est-ce pas, maman?

--Non, un toutou n'a pas d'âge, tu as raison.»

Barbe voulait s'en aller, mais le sergent la garda; après l'avoir

embrassée, il dit:

«Madame, j'ai chez moi une gentille petite fille que j'aime

tendrement; aussi chaque fois que je vois des enfants, je suis heureux,

car il me semble que c'est un peu de ma fillette que je retrouve....»

Je suis sûre qu'il avait envie de pleurer en disant cela, bien que

maman m'ait assuré que je m'étais trompée.

«Madame, il n'y a plus un lit dans tout Dunkerque; mais, comme je ne

veux pas vous laisser dans l'embarras, je vais vous conduire dans

un hôtel où j'ai une chambre et où vous pourrez coucher cette nuit.

Seulement vous allez m'attendre un instant pendant que je termine mon

travail.»

Il posa Barbe à terre, mais la retint près de lui; il donna une chaise

à maman et une autre à moi.

Il parla à toutes les femmes qui entraient les unes après les autres.

Il prenait un air ferme, mais je suis sûre qu'il était très bon et que

plus sa voix était dure, plus il était attendri; il avait l'air de

se forcer. Du reste, en le quittant, on le remerciait toujours de ce

qu'il avait fait. Phœbus commençait à s'impatienter, alors le sergent

Vandenbroucque se leva et nous prenant toutes les deux par la main et

mettant son képi sur sa tête, il nous conduisit à l'hôtel de l'Océan où

il avait sa chambre.

Avant de nous coucher, il nous fit servir à dîner; il avait mis Barbe à

côté de lui, moi en face, et il nous parlait tout le temps. Il voulait

absolument savoir comment Phœbus avait été blessé, mais Barbe dormait

à moitié, alors le bon sergent la porta lui-même dans sa chambre et

aida maman à la coucher.

[Illustration]

[Illustration]

Un nouvel ami.

_Dunkerque, le 18 septembre._

NOUS quittons le bon sergent Vandenbroucque qui nous a accompagnées à

la gare.

Il a acheté une poupée à Barbe pour accompagner Francine; c'est une

paysanne habillée en _Boulonaise_. Il l'a donnée à Barbe, parce qu'il

est de Boulogne et que c'était un double souvenir de lui; pour moi, il

a choisi un petit livre de contes français.

En allant à la gare, il portait Barbe, et un soldat tenait nos paquets;

moi, j'avais Phœbus qui marchait bien lentement.

Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places; enfin, grâce au

sergent qui fit ouvrir un compartiment de première classe, nous avons

été bien installées. C'est lui qui a pris Phœbus dans ses bras pour

l'aider à grimper près de nous. Naturellement nous n'étions pas seules:

deux dames assez vieilles, une Anglaise et une dame avec son petit

garçon sont montés dans notre wagon.

Au moment où le train partait, le sergent nous embrassa et nous dit

de ne pas oublier d'aller voir sa femme à Paris. Il avait écrit son

adresse à maman. Il avait l'air d'avoir de la peine et je crois que

maman faisait tous ses efforts pour retenir ses larmes. Il avait promis

à maman de s'occuper spécialement de papa en allant au bureau des

Belges qui correspondait avec le quartier général d'Ostende. Comme nous

ne savions pas où nous habiterions, il était décidé avec lui que nous

nous informerions auprès de sa femme de tout ce qu'il pourrait savoir.

J'écris cette partie de mon journal dans le train, sur la tablette du

compartiment, bien que Barbe me tire tout le temps le bras pour voir le

petit garçon qui cherche à exciter Phœbus en lui passant son soulier à

rebrousse-poil sur le dos.

Naturellement Phœbus reste tranquille, mais Barbe dit tout à coup:

«Laisse donc mon toutou, c'est un soldat _réformé_.

--Un soldat réformé? Mais c'est un chien!

--Eh bien! puisqu'il a eu sa patte cassée par une balle.

--Sa patte cassée par une balle! Et où ça donc?

--Mais à Diehl, avec Louis Gersen.

--Qu'est-ce que Louis Gersen?

--C'est le conducteur de Phœbus.

--Oh! Où est-il maintenant?

--Il est avec le Roi.

--Avec le Roi, où ça?

--A Furnes. Mais il ne sait rien, ce petit garçon-là, Noémie!

--Voyons Barbe, tais-toi.

--Je ne sais rien, moi.... Et savez-vous où sont les Allemands? Ils

sont sur la Marne, car ils veulent brûler Paris, comme ils ont brûlé

Louvain.

--Non, non pas comme Louvain, ai-je répondu.

--Si, moi, je vous dis que si.»

Ce petit garçon avait l'air très méchant; Barbe se mit à crier; alors

Phœbus se leva et tristement lécha ses mains, et moi, j'avais envie de

faire comme elle.

Une des vieilles dames qui avait un chapeau de deuil parla au garçon

français:

«Mon enfant, pourquoi taquinez-vous ces petites filles qui ont l'air

bien gentil et qui viennent de Belgique? Vous ne pouvez pas savoir

si les Allemands iront à Paris, et ce n'est ni courageux ni d'un bon

Français de dire des choses pareilles.»

Le garçon devint très rouge et s'écria:

«Je suis un bon Français et mon papa se bat actuellement en Alsace,

mais je sais comme les Boches sont méchants et cherchent à détruire

tout en France!

--Eh bien! continua la vieille dame, quand on a un papa qui se bat, on

ne parle pas comme vous le faites à des petites Belges et vous devriez

montrer que vous êtes un bon Français en leur demandant pardon de ce

que vous leur avez dit.

--Eh bien oui, c'est vrai, j'ai eu tort, j'avais envie de taquiner des

filles.»

Il me tendit la main fermement.

«Oh! _it is very good_, dit la dame anglaise; vous agissez comme un

véritable gentleman.»

Alors je dis à Phœbus de lécher la main du jeune garçon, car le pauvre

toutou ne pouvait pas donner sa patte comme il le faisait autrefois.

[Illustration: LE PETIT FRANÇAIS CHERCHAIT A EXCITER PHŒBUS.]

Maman causait avec la mère du petit garçon pendant ce temps-là;

j'entendis qu'elle avait peur que son mari n'ait été pris par les

Allemands; une des vieilles dames dit que son fils avait été tué, et

puis elles parlèrent à voix basse. Maman nous conseilla de nous amuser

entre nous, et le petit garçon tira d'un sac une boîte de soldats et

il les aligna sur la tablette du compartiment. Barbe voulut que sa

nouvelle fille Francine pût s'asseoir pour passer la revue, et en

l'installant, toute une rangée de soldats tomba:

«Aïe! aïe, mes artilleurs! cria le petit Pierre--car le jeune garçon

s'appelait Pierre.

--Ce ne sont pas des artilleurs, dit Barbe.

--Si, ce sont des artilleurs.

--Non, n'est-ce pas, Noémie, ce ne sont pas des artilleurs? Ils n'ont

pas de chiens.

--Ce sont des artilleurs français, tu ne connais que les artilleurs

belges qui ont des chiens pour traîner les mitrailleuses, mais en

France on ne se sert pas de chiens.

--Oui, c'est ça. Mais je vais vous montrer tous nos soldats français.

On va passer la revue. Voilà d'abord l'infanterie. Les soldats avaient

des pantalons rouges avant la guerre, mais notre général Joffre n'en

veut plus.

--Qui est-ce Joffre?

--C'est celui qui commande toute l'armée française. Voilà, je

continue. L'infanterie défile en pantalon bleu horizon. Les fantassins

marchent bien, quoiqu'ils aient un gros sac sur le dos. Vient ensuite

l'artillerie avec ses canons. Voyez comme ils sont jolis ces petits 75.

--C'est un canon? dit Barbe.

--Oui, nous les appelons en France des 75, et c'est grâce à eux que les

«Boches» sortiront de Belgique.

«Maintenant c'est la cavalerie qui défile. Les chasseurs avec leur

dolman bleu ciel, les cuirassiers avec leur belle cuirasse et les

dragons avec leur casque brillant. Et les chasseurs à pied qui suivent,

ils vont comme le vent et grimpent sur les montagnes comme des chèvres.

Les turcos, les spahis, les zouaves terminent le défilé. Les Allemands

en ont une terrible peur: ils les appellent «les diables».

«Maintenant que tout le monde est en place, salut aux drapeaux et vive

la France!

--Et vive la Belgique, dis-je aussitôt.

--Oui, vive la Belgique!»

Barbe se mit à battre des mains en riant; alors je vis que maman ainsi

que celle de Pierre, et les deux vieilles dames nous regardaient sans

dire un mot et que leurs yeux brillaient beaucoup.

Le train s'était arrêté. Un voyageur dit à maman qu'on allait rester là

un grand moment, car il y avait un encombrement.

Une des vieilles dames décida qu'il fallait manger quelque chose,

surtout à cause des enfants. Après, je me suis mise à écrire mon journal

_Paris, le 20 septembre._

Je suis assise à une petite table, dans une chambre très étroite du

séminaire de Saint-Sulpice à Paris. Maman est à côté de moi, Barbe dort

et j'entends le petit Pierre, dans la chambre à côté, qui parle à sa

maman.

[Illustration: «ON VA PASSER LA REVUE DES SOLDATS VAINQUEURS A LA

MARNE.»]

Nous sommes abritées, mais maman n'a plus du tout d'argent; nous

n'avons pas de nouvelles de papa ni de Madeleine, ni de Tantine Berthe,

et maman se demande ce que nous allons faire.

Je reprends mon récit au moment où j'ai achevé d'écrire quelques

pages de mon journal dans le train qui nous conduisait à Paris. Après

beaucoup d'arrêts dans des gares ou même en pleine campagne, nous

sommes arrivées à Paris à sept heures du soir.

Le petit Pierre m'avait raconté son histoire. Ses parents habitaient

dans une ville du nord de la France, à Maubeuge. Son papa était

directeur d'une usine de machines. Il était officier de réserve et

avait quitté sa maison le jour où la guerre avait été déclarée avec la

France. Pierre était resté seul dans la maison avec sa maman. Alors

ils avaient appris toutes les mauvaises nouvelles, et un jour ils

entendirent le canon qui ne cessait pas de gronder.

«Tu sais, me dit le petit Pierre, c'était terrible et très excitant;

je voulais toujours sortir, parce que j'aime surtout les artilleurs:

mon papa est artilleur. Mais maman me le défendait.»

Un soir, le commandant vint dire que toutes les femmes et les enfants

devaient quitter la ville dans les deux heures.

Alors le petit Pierre et sa maman prirent quelques vêtements, de

l'argent et un peu de pain et ils partirent.

Beaucoup de gens annonçaient que les Allemands entraient par un côté

de la ville pendant qu'on fuyait de l'autre. Mais personne ne criait,

et l'on ne pensait pas à son malheur, on ne pleurait pas de laisser sa

maison, on ne parlait que de son pays qui était envahi par l'ennemi et

des hommes tués dans les batailles.

Comme le petit Pierre avait dix ans, il ne voulut pas monter dans une

voiture, car il pouvait bien marcher à côté de sa maman, et le premier

jour ils firent beaucoup, beaucoup de kilomètres, au moins trente.

Tantôt, couchant dans une ferme, tantôt, dans une gare, ils arrivèrent

à Amiens où on leur dit qu'il fallait aller à Calais, pour gagner de là

l'Angleterre. Car les Allemands s'avançaient sur Paris et tout le monde

partait pour Bordeaux.

Mais on leur apprit un jour que les Allemands avaient été repoussés sur

la Marne.

«Tu comprends, me dit Pierre, cette retraite c'était une tactique du

général Joffre!»

Je ne comprenais pas ce que c'était qu'une tactique, je le demandai à

maman qui me dit que c'était une manœuvre préparée à l'avance.

Quand elle sut que l'on pouvait se rendre à Paris, la maman du petit

Pierre pensa que là elle pourrait avoir des nouvelles de son mari au

ministère de la Guerre, et aussi qu'elle connaissait des personnes qui

pourraient lui être utiles. C'est ainsi que nous nous sommes rencontrés

dans le train et que Pierre est devenu mon ami.

_Paris, le 24 septembre._

Je crois que maman est très malheureuse d'être au séminaire de

Saint-Sulpice où nous avons seulement une chambre; mais elle m'a dit

que cela n'était rien à côté de tous les grands malheurs qui nous

arrivent à nous et à notre pays, et elle aide toutes les femmes qui

sont là à soigner leurs enfants, à les laver, à les faire manger.

Quelquefois c'est amusant, mais il y en a aussi qui crient tout le

temps.

[Illustration: BARBE CONDUISAIT PIERRE ET MOI JE TENAIS FRANCINE.]

Il y a des dames qui viennent chaque jour au séminaire pour faire du

bien aux plus malheureux réfugiés. Une jeune fille très gentille nous

a fait une visite dans notre chambre et a parlé très longtemps avec

maman. Elle s'appelle Suzanne; elle est très jolie et a des cheveux

blonds comme Madeleine. C'est elle qui nous a menées au jardin du

Luxembourg pour nous le montrer et pour que nous y allions jouer le

plus souvent possible.

Oh! Il est magnifique, plein d'arbres, de fleurs, avec un bassin et un

immense jet d'eau au milieu. Je n'ai jamais vu un si beau jardin!

Du reste Paris est une ville superbe. Naturellement j'aime mieux

Louvain; c'est là où je suis née, et puis, c'est là que nous étions

avec mon papa, et quand j'y pense j'ai toujours le cœur très gros.

Mais Paris n'est pas seulement beau, il est bon. Tout le monde est

parfait, même les agents de police. Oh! ça, c'est une bonne histoire

qui nous est arrivée avec Phœbus!

Lorsque nous nous sommes trouvées, le premier soir, à la gare du Nord,

nous ne savions où aller. La maman du petit Pierre se rendit chez des

amis; une dame nous dit d'aller au séminaire de Saint-Sulpice où l'on

nous donnerait des chambres.

«Prenez l'automobile qui est là, il emmène beaucoup de femmes et

d'enfants qui viennent de Belgique et du Nord et vous pourrez coucher

vos petites filles au moins pour cette nuit.»

Mais devant la grande automobile, il y avait un agent de police qui, en

voyant Phœbus, s'écria:

«Pensez-vous que nous abritions les chiens, non... mais....»

Maman lui expliqua que Phœbus avait eu la jambe emportée par un boulet

à la guerre.

«Oh! moi, je ne vous dis pas le contraire, mais je ne peux pas laisser

monter votre chien dans l'auto.»

Barbe commença à pleurer en prenant le cou de Phœbus qui, lui,

s'était assis tranquillement et nous regardait avec ses bons yeux qui

semblaient dire: «Toutes ces conversations me sont égales, car je sais

bien que je resterai toujours avec mes petites maîtresses; je les ai

retrouvées après des aventures autrement terribles qu'un voyage en auto

et la rencontre d'un méchant agent de police».

La dame qui avait parlé à maman, s'approcha de l'agent et lui dit:

«Prenez ce chien et parlez à M. Le Peltier de ma part; il arrangera

cela sûrement.

--Bien, bien», dit l'agent, et il aida Phœbus à s'installer près du

conducteur.

Phœbus semblait très content. Il regardait Paris qui lui paraissait

sûrement très beau comme à nous, mais il n'en était pas étonné: il

avait entendu papa nous dire que c'était la plus belle ville du monde.

Quand nous sommes arrivées au séminaire, quelle histoire!

Les agents se mirent à rire d'abord et entourèrent Phœbus pour savoir

son histoire, puis on appela M. Le Peltier: c'est celui qui reçoit les

réfugiés. Il a l'air très gentil et il demande à chaque enfant son nom

et son âge.

Il parut s'intéresser beaucoup à ce que maman lui raconta, et il nous

regardait avec attention.

Barbe lui dit:

«Monsieur, nous allons bien garder Phœbus, n'est-ce pas?

--Mais, ma petite fille, il n'y a pas de chiens dans le séminaire.

[Illustration: «MONSIEUR, NOUS ALLONS BIEN GARDER PHŒBUS?»]

--Eh bien, il y aura Phœbus. C'est mon toutou et celui de papa.

--Où est-il, ton papa?

--Il est à Louvain, et il viendra bientôt ici.

--Oui, il faut l'espérer. Pour l'instant, je ne sais pas où mettre ton

toutou. Veux-tu me le donner?

--Non, je ne veux pas te le donner; tu es méchant.»

Je tirai Barbe par le bras en lui disant de se taire; M. le commissaire

se mit à rire et il réfléchit. Maman s'était assise, elle avait l'air

si fatigué!

«Écoutez, dit M. Le Peltier; je vais vous donner une chambre un peu

éloignée des autres; elle est très grande et vous prendrez votre chien

avec vous. Seulement il faudra le sortir souvent et prendre garde qu'il

ne gêne personne.»

Il nous conduisit lui-même à travers les beaux couloirs du séminaire;

il marchait en avant avec maman; moi, je donnais la main à Barbe et

Phœbus nous suivait très heureux.

Ce soir-là nous nous sommes couchées bien vite; nous avons fait une

bonne prière pour remercier le bon Dieu et lui demander de préserver

papa, Madeleine, Tantine Berthe et la Belgique!

_26 septembre._

Le petit Pierre Mase--notre nouvel ami que nous avons rencontré

en venant de Dunkerque--et sa maman sont venus nous rejoindre au

séminaire. Ses amis qui auraient pu les recevoir ne sont pas à Paris,

ils ont été chez d'autres amis; ils n'ont trouvé personne nulle part!

Moi je suis bien contente, parce que nous allons dans la journée au

Luxembourg; nous nous asseyons sur un banc dans une allée devant une

pelouse, et nous jouons tous les trois. Maman et la mère de Pierre

viennent avec nous ainsi que Phœbus, que tout le monde connaît

maintenant.

La mère de Pierre est allée au ministère de la Guerre pour avoir des

nouvelles. Le papa du petit Pierre a écrit une longue lettre où il

raconte la belle bataille de la Marne, comme il dit. Alors Pierre nous

a tout expliqué.

«Tu vois, Joffre a dit: «Il faut chasser les Allemands, cesser de

reculer maintenant et leur courir dessus». Alors tous les soldats sont

tombés à la fois sur les _Boches_, et ils ont tellement tapé dessus,

qu'ils ont été obligés de fuir et de s'en aller.

--Alors nous pouvons retourner à Louvain? demande Barbe.

--Non, pas encore; mais on les a empêchés d'entrer dans Paris, et c'est

une magnifique victoire, et les Français l'appellent la victoire de la

Marne.»

Je demandai à Pierre où était son papa.

«Oh! il s'est battu sur la Marne; un obus a éclaté près de lui, il a

été couvert de poussière et de boue, mais il n'a pas été blessé. Il

a perdu beaucoup d'hommes après Charleroi, mais, maintenant, il est

content de cette bataille.»

J'aime beaucoup à causer avec Pierre, parce qu'il m'apprend toutes

sortes de choses sur les Français, et moi je lui parle de la Belgique

et surtout de Louvain.

Maman est allée à la légation de Belgique pour donner son nom et pour

s'informer de Désiré. Nous avons été aussi à Sceaux, chez la femme du

sergent Vandenbroucque, mais elle est aussi partie avec sa fille. Nous

ne connaissons personne ici!

Oh! je ne veux pas dire que nous sommes abandonnées: je serais bien

ingrate et je n'oublie pas que Mlle Suzanne nous fait toujours une

visite quand elle vient au séminaire.

Elle arrive tous les matins à huit heures; elle lave et peigne les

enfants, elle emmaillotte et promène les bébés, nettoie des biberons,

sert la soupe; ensuite elle fait la classe aux plus grands et

raccommode leur linge et leurs vêtements. J'aime beaucoup à rester

auprès d'elle.

Il y a une grande pièce avec des armoires tout autour; dans la journée,

il y a plusieurs dames qui y viennent pour travailler. On a demandé à

maman d'aider, et naturellement maman a bien voulu, elle parle avec ces

dames et je vois bien que tout le monde l'aime.

Je m'assois toujours à côté de Mlle Suzanne qui m'apprend à coudre, à

faire des ourlets.

Barbe joue avec Pierre et naturellement Phœbus est couché sur la robe

de maman.

[Illustration:MADEMOISELLE SUZANNE VIENT CHAQUE JOUR AU SÉMINAIRE DE

SAINT-SULPICE.]

J'ai dit à Mlle Suzanne que j'écrivais mon journal; elle aurait voulu

lire ce que j'ai dit sur Paris. Mais ce journal n'est pas pour les

autres, il est pour mon papa quand il reviendra.

_23 septembre._

Hier, maman a reçu une «convocation» de la légation de Belgique.

Quand M. Le Peltier a remis cette lettre à maman, elle est devenue

toute pâle, et moi j'ai pensé que c'était peut-être une mauvaise

nouvelle de papa ou de Désiré. Je n'ai pas osé le dire à maman, mais je

l'ai suppliée de m'emmener avec elle.

«Je t'en prie, ma petite maman, prends-moi avec toi, je veux savoir et,

s'il le faut, je te donnerai du courage....

--Ma petite Noémie, tu es une bonne fille et tu m'aimes bien, mais il

vaut mieux que tu restes avec Barbe.

--Moi je la garderai, dit Pierre, avec Phœbus, et vous verrez, nous

serons très sages.»

Je partis donc avec maman. A la légation un jeune homme très gentil

nous reçut en disant:

«C'est vous madame Hollemechette? Le bureau de Furnes, où se trouve

le Roi, a fait parvenir au bureau belge de Dunkerque un pli pour

vous, que nous a envoyé le sergent Vandenbroucque. Votre fils, Désiré

Hollemechette, après s'être battu courageusement près de Malines,

et avoir été blessé, a été décoré par le roi Albert de la Croix de

Léopold. Nous pouvons ajouter qu'il est en voie de guérison.»

Maman était très émue; le monsieur toussa un peu fort et murmura:

«Ces enfants! ils sont tous comme cela en Belgique, ils se battent

comme des lions!»

Moi, j'étais très fière et j'embrassai maman en lui disant que, puisque

nous recevions cette bonne nouvelle de Désiré, sûrement nous allions en

avoir bientôt de papa.

[Illustration]

[Illustration]

Première lettre de papa.

_Paris, 30 septembre._

PAPA, Madeleine et Tantine Berthe sont à Anvers. Nous avons eu une

lettre de papa, je vais la copier dans mon journal. Nous l'avons reçue

par la légation où nous allons très souvent pour avoir des nouvelles.

Le jour où l'on nous a remis cette lettre, il y avait dans la salle

du bas des soldats blessés en convalescence qui venaient demander à

repartir. Comme toujours nous leur parlions et ils nous racontaient des

histoires de la Belgique que nous leur faisions redire plusieurs fois.

Voilà la lettre de papa:

«Ma chère femme et mes chères petites filles,

«Ma lettre vous arrivera-t-elle et surtout vous trouvera-t-elle en

bonne santé? Je vous dirai d'abord que nous allons bien et que nous

sommes sauvés, grâce à Dieu!... et aussi au brave Poppen qui a été

tué.

«Avez-vous su que notre pauvre et beau Louvain a été brûlé? Ce n'est

pas sans avoir le cœur brisé que j'écris ces mots, mais il faut

penser à notre chère Belgique et à ses enfants qui la défendent si

bien contre de barbares ennemis. Les Allemands entrèrent dans la

ville, et les premiers jours ne furent pas trop pénibles. M. van

Tieren, M. Boonen me dirent qu'il ne fallait pas rester à Louvain

à cause de Madeleine. Ah! si Madeleine n'avait pas été avec moi,

je ne serais pas parti. Il se passait des choses très tristes,

les Allemands commettaient de véritables atrocités. Madeleine eut

un courage merveilleux; aidé par elle, un soir, je parcourus la

rue de Namur pour faire ouvrir toutes les portes des habitations,

conformément aux prescriptions du chef allemand. C'est cette nuit-là

que les incendies de maison ont commencé; le lendemain, nous avons

été voir la maison de Tantine Berthe entièrement brûlée!

«Tantine ne pleura pas; elle tenait dans sa main un petit sac

contenant quelques souvenirs, de l'argent et des papiers. C'est tout

ce qui lui restait.

«Notre maison n'a pas été détruite, mais le matin Poppen, le pauvre

vieux, est venu me dire que l'Université était en flammes, que le feu

était à la bibliothèque et qu'il fallait fuir, que, pendant la nuit,

des soldats ivres, capables de tout, avaient parcouru les rues. Je

lui dis: «Vous viendrez avec nous?

«--Moi, monsieur, je suis seul au monde; ma famille, c'était

l'Université et la Bibliothèque: si elle est détruite, eh bien, je

mourrai sur ses cendres.»

«Vous connaissez l'entêtement de cet honnête Poppen; j'ai su depuis

qu'en voulant rechercher un vieux et précieux manuscrit dans une

partie du bâtiment non consumée, il n'avait pu en ressortir et qu'il

était mort là, enseveli sous les décombres de sa chère bibliothèque!»

Noémie Hollemechette: Journal d'une petite réfugiée belge · 第 5 / 11 段