«Mes enfants! mes enfants, je viens d'avoir des nouvelles de Désiré

qui a été blessé et qui est dans une ambulance à Anvers; il sera vite

guéri, paraît-il, et il retournera bientôt à sa batterie; j'ai vu un

officier de son régiment qui se rend à Furnes, il m'a dit combien

Désiré a été brave. Et j'ai encore quelque chose de très intéressant à

vous dire, j'ai vu Phœbus!

--Phœbus, notre vieux toutou!

--Oh! je le veux tout de suite, s'écria Barbe.

--Ma petite fille, répondit la vieille dame aux lunettes, il ne faut

jamais dire: je veux, quand on est une petite fille; ce n'est pas joli

du tout.

--Mais, madame, Phœbus, c'est mon toutou, et je l'aime beaucoup.

--Oui, je comprends, et je vois aussi que tu es un tout petit bébé.

Tiens, mets ton chapeau et va voir ton toutou.»

En passant devant la salle à manger, elle prit des gâteaux et les mit

dans les poches du paletot de Barbe.

[Illustration: LES CHIENS ATTELÉS AUX MITRAILLEUSES ÉTAIENT PRÊTS A

PARTIR.]

Maman alla avec nous par l'avenue de la Reine, qui nous conduisit près

du champ de courses où l'on avait construit des hangars pour mettre les

chiens blessés.

Comme maman était déjà venue, on la connaissait et la sentinelle qui se

tenait à la porte nous laissa entrer.

Sous de grands hangars, il y avait de la paille étendue par couchettes,

sur lesquelles étaient les chiens les plus blessés. Ceux qui allaient

mieux étaient couchés au soleil, sur la pelouse verte. Après avoir

passé devant une dizaine de chiens, tout à coup nous avons vu notre

vieux Phœbus. En nous apercevant, il voulut se soulever, mais il ne

put pas, alors nous avons vu des larmes dans ses yeux; mais je me mis

à l'embrasser et Barbe se pendit à son cou; il remuait la queue et

voulait toujours se soulever.

Un gros militaire que tout le monde appelait M. le major s'approcha de

nous et parla à maman.

«Votre chien a eu une patte brisée, nous avons été obligés de la lui

couper; il ne pourra plus servir dans l'armée.

--Je comprends très bien, dit maman, mais je peux bien prendre ce chien

avec moi, puisqu'il est à moi.

--Bien sûr, c'est toujours ça de moins ici. Vous voulez sans doute voir

son conducteur? Il est ici, il a eu une grave blessure à l'épaule,

mais il est tout à fait bien aujourd'hui. Tenez, le voilà, il va vous

raconter ses faits d'armes et ceux de votre chien.»

Naturellement, pendant tout ce temps-là, nous n'avions cessé de

caresser et d'embrasser Phœbus qui nous léchait les mains et qui

essayait de se traîner.

Louis Gersen, l'artilleur, s'approcha de nous, en s'appuyant sur une

canne; il avait l'air très fatigué.

«Oh! madame, que je suis content de vous voir! Vous pouvez être fière

de votre bon chien. Il a été blessé un jour où nous avons dû céder

du terrain aux Allemands. Les mitrailleuses étaient en position, les

chiens dételés. Tout à coup nous recevons l'ordre de ratteler vivement

et de nous placer à 300 mètres plus bas. Vite j'attelle mon chien--vous

permettez que je dise mon chien,--il entraîne la mitrailleuse. Je vous

dirai qu'il ne permettait jamais qu'un autre attelage, même traîné par

deux chiens, le dépassât.

[Illustration: PHŒBUS SE MIT A ABOYER ET A TOURNER AUTOUR DE MOI.]

Il va donc plus vite que les autres; aussi je me mets rapidement à ma

place en lui faisant faire demi-tour. Naturellement il se trouve le

plus en vue, un éclat d'obus tombe en plein sur nous, je roule par

terre, lui n'avait encore rien; il court à moi, je lui crie: «Prends la

mitrailleuse!»

«Il saisit les harnachements avec ses dents et le voilà qui tire, tire

jusqu'à ce qu'un camarade lui pose les harnais, et le voilà qui court

mettre les mitrailleuses en lieu sûr dans un bois.

«Une fois Phœbus dételé, vous croyez qu'il se couche! Non, pas du

tout, le voilà qui court à ma recherche, et je sens tout à coup une

langue chaude sur toute ma figure. Il se met à aboyer, à tourner

autour de moi; il veut m'emmener, mais ne sait pas comment faire. Les

ambulanciers qui parcourent le champ de bataille le voient et ils

viennent me prendre.

On nous installa dans le plus proche village. Le lendemain, il était

bombardé; le bon Phœbus tandis qu'il allait me chercher un bandage

reçut un éclat d'obus qui lui brisa la patte.

«Je parvins à le garder auprès de moi; on lui coupa la patte et, à

notre arrivée à Ostende, le général me remit la décoration de Léopold,

et à lui, la médaille d'honneur des chiens sauveteurs. C'est du reste

parce qu'il m'a sauvé qu'on ne l'a pas abattu. Mais comment ferai-je

pour me séparer de mon nouvel ami?»

Le gros major qui avait écouté toute l'histoire, lui dit:

«Mais, mon pauvre garçon, puisque tu vas reprendre du service et que

le chien, lui, ne peut plus servir, tes regrets sont superflus et tu

ferais mieux de me demander de mettre un bâton comme quatrième patte à

ton chien, afin qu'il puisse s'en aller avec ses petites maîtresses.

--Monsieur le major, j'allais vous le demander.

--J'allais vous le demander... Eh bien, il fallait le faire tout de

suite. Allons, je vais mettre une patte en bois à Phœbus.»

Barbe vient vers l'artilleur et, lui prenant la main, elle lui dit:

«N'est-ce pas, il est méchant, M. le major?

--Oh! non, pas du tout, il est très bon, au contraire, et vous verrez,

il ne fera pas de mal à Phœbus.»

Maman dit à l'artilleur qu'elle voudrait bien avoir de temps en temps

de ses nouvelles; lui devait se mettre sous les ordres du gouvernement

et il ne pouvait savoir où on l'enverrait, mais en adressant ses cartes

au siège du gouvernement, on était sûr qu'elles parviendraient à

destination, car il y avait un bureau spécial pour les soldats et leur

famille. On pouvait toujours s'y adresser; de même pour les réfugiés de

toutes les villes de Belgique, si on s'inscrivait on pouvait savoir ce

qu'étaient devenues toutes les malheureuses familles. C'est comme cela

que maman avait trouvé l'endroit où était Gersen et notre chien.

Louis Gersen nous fit voir la belle médaille de Phœbus. Elle était en

argent avec ces mots simplement inscrits: «Phœbus, mitrailleuse nº

24, combat de Diehl, 1914.» On l'avait accrochée à son collier, qui du

reste était tout abîmé.

Barbe voulait absolument prendre la médaille. Je lui dis qu'elle

appartenait à Phœbus et qu'on n'avait pas le droit de la lui enlever

même une minute.

«Mais puisque Phœbus est à nous, la médaille est à papa, à maman, à

Madeleine, à toi et à moi, je veux la prendre.

--Non, je t'en prie, sois sage, tu auras la médaille quand Phœbus

viendra avec nous demain.

--Je veux la médaille de mon toutou.

--Non, laisse-la-lui; sans cela, je le dis à Monsieur le major.»

Elle consentit alors à se taire, car le major lui faisait un peu peur.

Phœbus ne voulait pas nous laisser partir; il se mit à hurler si fort

que tous les autres chiens aboyèrent tous ensemble. Barbe pleurait et

voulait laisser Francine à Phœbus pour le consoler de notre départ.

[Illustration]

[Illustration]

Adieu Belgique!

_Ostende, le 13 septembre._

Nous sommes encore à Ostende que nous devions quitter depuis trois

jours: mais nous avons trouvé le moyen de donner de nos nouvelles à

papa, et maman croyait que nous aurions une réponse. Nous allons tout

de même partir demain matin pour Dunkerque. Les Allemands approchent,

et la vieille dame aux lunettes veut que maman aille en France.

La vieille dame aux lunettes est tellement bonne avec nous que nous ne

savons que faire pour elle. Barbe est très obéissante, et moi je lui

aide à bobiner ses écheveaux de laine.

Elle ne rit jamais, mais ses yeux sont si bons quand elle vous regarde

qu'on n'aurait jamais envie de lui faire de la peine.

Quand Phœbus est venu la première fois ici, elle est allée jusqu'à la

porte pour le voir; il marchait si drôlement, le pauvre Phœbus! Il

ne voulait pas de sa patte de bois, il la mordait! Elle dit bonjour

à Phœbus, comme s'il avait été une vieille connaissance; elle le

conduisit dans la cuisine où elle lui servit une bonne pâtée, sans trop

de viande, car la viande est seulement pour les soldats. Il se coucha

aussitôt sur un coussin et resta bien sage sous les rayons du soleil.

Maman, qui avait pu retrouver à Ostende Phœbus et Louis Gersen,

continua ses recherches pour savoir de quelle manière elle pourrait

revoir papa et Madeleine.

Elle nous laissait avec Mme Beulans qui racontait de belles histoires

à Barbe. Ces histoires étaient si jolies que je les écoutais

attentivement; une fois je lui demandai comment elle en savait tant,

elle me répondit:

«Ce sont des histoires françaises que j'ai lues dans un livre appelé

_les Contes de Perrault_, et puisque Noémie aime à lire, je lui

donnerai ce volume qui est là dans la bibliothèque de mes enfants.»

Hier, maman nous a emmenées avec elle, car le commandant de la place

lui avait dit qu'il envoyait des soldats à Bruxelles.

Nous sommes allées au «Quartier général» comme maman a dit. Je lui ai

demandé ce que c'était que le quartier général. Elle m'a expliqué que

c'était l'endroit où le Roi résidait lorsqu'il n'était pas à se battre,

et où il recevait ses généraux, ses officiers, et les boy-scouts qui

avaient des missions pour lui.

La Reine y était aussi.

Quand nous sommes arrivées, comme on connaissait déjà maman, on l'a

conduite chez un commandant français qui était très gros, avec des

cheveux blonds et des yeux bleus. Il était devant une petite table sur

laquelle il y avait plein de papiers. Il nous regarda toutes les deux,

Barbe et moi, et je suis sûre qu'il avait des larmes dans les yeux;

pourtant, il avait un ton dur en parlant.

«Le mieux que vous ayez à faire, dit-il à maman, c'est d'aller en

France. Vous me laisserez bien votre nom et, dès que vous changerez de

domicile, vous enverrez votre adresse au quartier général, où tous les

Belges doivent passer. Si votre mari et votre fille quittent Bruxelles,

ce qui est probable, ils viendront ici et on vous les enverra.

--Mon Dieu, vous croyez que je les retrouverai?

[Illustration: BARBE S'ENDORMIT SUR MAMAN, ET MOI JE REGARDAIS LA

FOULE.]

--Sûrement, cela ne fait aucun doute.

--Mais comment vous remercier?

--Laissez-moi embrasser vos petites filles.»

Il nous embrassa toutes les deux, mais très vite, et aussitôt après, il

cria très fort à un petit boy-scout qui était près de la porte:

«Dis donc, toi, fais entrer la première personne qui attend, et

vivement.»

Une femme en pleurs entra.

«Monsieur le commandant, Monsieur le commandant, j'ai perdu mes

enfants, j'ai perdu mes enfants!

--Vous êtes complètement folle. Expliquez-vous clairement.

Asseyez-vous.

--Voilà. Nous avons fui de Tirlemont, où les Prussiens sont entrés un

soir. J'ai pris mes enfants dans mes bras, un garçon de cinq ans et

une petite de trois ans, et puis ma vieille mère qui, elle, portait un

paquet de vêtements et notre pie dans une cage me suivait.

--Une pie? interrompit le major.

--Oui, Monsieur le major, une pie. Je ne sais pas comment cela est

arrivé, mais enfin ma mère portait sa pie.

--Et puis après?

--J'étais très malade depuis bien des mois; alors, tout à coup, en

courant, je suis tombée et j'ai perdu connaissance; quand je suis

revenue à moi, il faisait complètement nuit et j'étais seule....»

Maman pleurait, le commandant toussait et la femme continua:

«Je me suis mise à marcher; sur la route j'ai rencontré un paysan qui

avait des sacs de pommes de terre dans sa voiture. Il m'a fait asseoir

à côté de lui et nous sommes enfin arrivés à Ostende après avoir passé

par beaucoup d'endroits. Depuis hier au soir, je cours partout. Mes

petits, mes petits?»

Alors le commandant lui fit dire comment étaient ses enfants, leur nom

et lui promit de s'en occuper.

Maman voulait sortir avec la femme. Barbe tirait maman et voulait

retourner voir Phœbus qu'on avait laissé tout seul.

En revenant, nous avons suivi toute la digue. Il faisait un beau soleil

et, sur le sable, une quantité de petits enfants s'amusaient à faire

des pâtés. Barbe voulait jouer. Maman, qui avait l'air bien triste et

qui désirait rentrer pour tâcher de quitter Ostende le soir même me dit:

«Non, non; je veux encore aller ce soir à la caserne où sont les

artilleurs, pour savoir s'il n'y a pas des nouvelles....»

Nous avons suivi l'avenue Léopold, puis la rue Henri-Serruys.

Barbe tenait maman par la main, dans l'autre elle avait sa fille

Francine.

Elle commença par nous demander ce que c'était qu'une pie.

«C'est un oiseau noir avec un long bec qui répète tout ce qu'on dit et

qui parle sans s'arrêter.

--Alors, dit Barbe, cette pie, elle pourrait dire où sont les petits

enfants de cette dame.

--Oui, seulement la pie doit être morte.

--Pourquoi est-elle morte?

--Mais, parce qu'on l'aura laissée dans un village ou une ville pour ne

pas en être embarrassé.

--Oh! la pauvre pie!»

Tout à coup je vis, accrochée à une fenêtre, une cage dans laquelle

était une pie qui ne cessait de tourner en rond.

[Illustration: PHŒBUS REGARDAIT AVEC CONVOITISE LA TARTINE DE

CONFITURE.]

«Tiens, regarde, Barbe, voilà une pie.

--Je veux voir la pie, je veux voir la pie!»

Maman s'approcha et prit Barbe dans ses bras pour la lui montrer de

plus près.

La pie s'arrêta de tourner; elle regarda Barbe et puis elle se mit à

crier:

«Beau, beau, beau!

--Oh! la belle pie, dit Barbe.

--Paire, paire, paire!

--Qu'est-ce qu'elle crie?

--Beau, beau, beau», reprit la pie.

Comme nous parlions un peu fort, une vieille femme sortit devant la

porte et nous dit:

«Oh! vous regardez ma vieille pie, elle ne peut prononcer que ces deux

mots....

--Mais, madame, il y a longtemps que vous avez cette pie?

--Oh! oui, au moins cinq ans.

--Elle semble bien gaie.

--Bien gaie, la pauvre bête! La voilà en cage. Elle n'est plus à la

campagne....

--A la campagne! Elle n'est pas habituée à la ville?

--Oh! non, ma pauvre dame; je viens de Tirlemont et j'ai mes

petits-enfants avec moi.

--Vos petits-enfants? Et votre fille, où est-elle?

--Ma fille, et la vieille femme se mit à pleurer, je l'ai perdue, elle

est sans doute morte!

--Morte? Vous en êtes certaine? demanda maman.

--C'est sûr, allez! Je l'ai laissée sur une route, tombée morte, morte!»

J'avais envie de lui dire que nous l'avions vue, sa fille, mais comme

maman ne parlait pas, je lui serrai la main. Maman se contenta aussi de

me regarder et me dit tout bas: «Attends, il ne faut pas l'émotionner

trop.

--Madame, écoutez, je vais peut-être pouvoir vous donner des nouvelles.

J'ai vu quelqu'un qui venait de Tirlemont....

--Oh! oui, moi aussi j'en ai vu des gens qui venaient de Tirlemont!

Et c'étaient des menteurs et des espions qui voulaient prendre mes

petits-enfants.... Mais je les garde... je les garde!»

La pie continua à chanter: Beau, beau, beau, paire, paire, paire.

«Mais qu'est-ce qu'elle dit, la pie?

--Elle répète le nom de ma fille Beaurepaire! Pauvre bête!»

Maman dit adieu à la femme qui continuait de pleurer. Et maman prit

Barbe et nous emmena très vite au quartier général pour parler au

commandant de la pie que nous avions trouvée. Le commandant était

auprès du Roi; une foule de soldats étaient là, avec des officiers, des

automobiles, et des gens qui arrivaient de tous les côtés.

«Vous savez, les Allemands sont entrés dans Bruxelles, ils ont tout

pillé....

--Non, non, pas à Bruxelles, ils ont seulement fait une entrée

imposante; c'est Namur qui est brûlé.... Oui, et ils avancent sur nous,

ils seront demain à Ostende....

--A Ostende.... Oh! avant qu'ils y soient! Il y a les Anglais.

--Oui, les Anglais.»

[Illustration: BARBE ET MOI NOUS REGARDIONS LA PIE.]

Enfin on entendait tout à la fois, c'était effrayant. Personne ne

voulait nous écouter. Barbe s'était endormie sur l'épaule de maman.

Moi, je tenais Francine et je me disais que deux mois auparavant nous

étions si heureux dans notre cher pays et qu'aujourd'hui personne

n'était épargné en Belgique....

Maman nous a ramenées chez la vieille Mme Beulans et nous a couchées.

Elle m'a raconté qu'elle était allée le soir chercher la pauvre maman

qui avait perdu ses petits enfants et qu'elle l'avait conduite dans

la maison de la pie. La pauvre femme était malade de joie et elle est

tombée par terre d'émotion. Il a fallu faire venir un médecin qui l'a

très bien soignée. Moi, je crois que c'est maman qui l'a guérie, parce

que maman est tellement bonne.

C'est ce qu'a dit Mme Beulans ce matin, et elle a ajouté que sûrement

maman serait malade si elle continuait à se faire tant de «mauvais

sang» et à tant s'occuper des autres.

_Dunkerque, le 15 septembre._

Quel voyage nous venons de faire! Nous apprenons chaque jour de

terribles nouvelles de la guerre.

Mais il faut que je raconte d'abord comment nous sommes arrivées ici, à

Dunkerque.

Mme Beulans et maman avaient décidé que nous irions en bateau à

Nieuport; il en partait chaque jour remplis de réfugiés; il fallait

s'inscrire et chacun à son tour s'embarquait avec ses paquets et ses

enfants.

Ce fut une affaire avec Phœbus! Seulement, comme il est très gentil

et qu'il a une si bonne tête, personne ne disait rien, sauf une femme

qui était vraiment méchante, car elle criait que c'était «ridicule» de

traîner un chien avec soi, qu'on n'avait qu'à le laisser mourir avec

les autres, avec ceux qui étaient restés à la maison.

«Ah! la maison, elle a été brûlée, entièrement brûlée!»

Comme elle criait, un soldat qui aidait à l'embarquement lui dit de

se taire, que sans cela on la mènerait devant le commandant. Alors

seulement, elle se calma.

Les bateaux étaient à la file les uns des autres, le long de la digue,

et dès qu'il y en avait un qui était plein, il partait; on tenait une

quarantaine de personnes dans une embarcation.

Mme Beulans nous a accompagnées, et elle est restée avec nous jusqu'au

dernier moment.

Elle pleurait en nous embrassant. Barbe lui entourait le cou de ses

deux petites mains, en lui promettant d'être bien sage désormais.

«Oui, tu es un gentil petit bébé, obéis bien à ta maman et, lorsque tu

reverras ton papa, il sera très content!»

Maman tenait Barbe d'une main et moi de l'autre; j'avais pris Phœbus

qui marchait difficilement. Un petit gamin nous suivait avec un gros

paquet où maman avait serré tout ce qu'elle avait pu de nos affaires.

Naturellement Barbe portait aussi sa fille Francine.

Sur le bateau, nous nous sommes assises contre le bastingage où il y

avait un banc. Phœbus se coucha sur nos pieds, à côté de notre paquet.

Seulement, quand nous nous sommes levées pour dire adieu à Mme Beulans

qui restait sur le quai, il voulut, lui aussi, faire comme nous, et

il se dressa sur ses pattes de derrière en s'appuyant sur le banc. Il

avait l'air très malheureux de ne pouvoir lever sa patte en bois; alors

je la lui pris pour la poser sur le parapet; il me lécha la figure avec

sa grosse langue et il fit entendre un aboiement d'amitié pour Mme

Beulans, car elle l'avait très bien soigné pendant que nous étions chez

elle.

Il faisait un temps magnifique et la mer était très calme et n'avait

que de jolies petites vagues.

Maman nous dit: «Regardez comme la mer est bleue, elle l'est presque

autant que le ciel.

--Où allons-nous, maman? demanda Barbe.

--Nous allons à Nieuport.

--A Nieuport? dit une femme qui était assise près de nous et qui

tenait un petit bébé dans ses bras. A Nieuport, bien sûr que non, nous

n'allons pas à Nieuport, nous allons en Angleterre.

--Non, madame, vous vous trompez, nous allons à Nieuport, c'est pour

cela que j'ai pris ce bateau, car je veux rester en Belgique.

--En Belgique, ma pauvre dame, vous serez bien obligée d'en sortir, car

les Allemands sont chez nous, ils commencent à entrer en France.

--Oh! ils sont seulement à Charleroi.

--Oh oui! mais comment pourra-t-on résister à ces armées de brigands.

Moi, je vous dis que tout est brûlé, pillé, saccagé et il ne va pas

rester une maison debout dans toute la Belgique, et la France souffrira

aussi.»

Des sanglots violents éclatèrent à côté de nous. C'était une femme avec

une petite fille et un tout petit garçon qui pleuraient tous les trois.

Cette femme commença à parler et à raconter la bataille de Charleroi.

[Illustration: LE SERGENT VANDENBROUCQUE QUESTIONNA BARBE

HOLLEMECHETTE.]

Tout était arrivé subitement; on entendait le canon et puis un jour,

les gens de tous les villages voisins se mirent à courir sur les routes

en fuyant devant l'ennemi qui s'avançait. Des blessés, des soldats

pâles et couverts de poussière passaient sur les routes et aussi des

convois de ravitaillement pleins de morceaux de viande pendus de tous

les côtés. Et puis le bruit constant des bombes et des gens effarés qui

se sauvaient!

«Quelle vue horrible, madame, que celle-là, je ne peux la chasser de

mes yeux.»

Maman se tourna vers celle qui parlait avec tant de désespoir et lui

dit:

«Mais, madame, je comprends que vous ayez du chagrin de quitter la

Belgique et de voir tant de calamités sur tout notre pays, mais il ne

faut pas être désespérée à ce point; il faut donc s'armer de courage et

s'aider les uns les autres.

--Oh! si vous aviez autant de malheurs que moi, vous penseriez qu'il

est impossible d'avoir du courage.

--Moi, dit maman, vous voyez, je ne pleure pas, et pourtant, ma maison

à Louvain a été brûlée et je ne sais où sont mon mari et ma fille que

j'avais laissés là-bas.

--Et Désiré est à la guerre et Phœbus a eu la patte cassée», s'écria

Barbe.

La femme se retourna et posa sa tête sur le parapet en pleurant.

Alors maman donna à la petite fille de la femme qui croyait aller en

Angleterre, une grosse tartine de pain qu'elle se mit à manger avec

avidité en la tenant avec ses deux mains.

Barbe demanda aussi une tartine. Alors, comme Phœbus voulait

absolument en avoir sa part, je saisis notre toutou par son cou afin de

l'empêcher de saisir le goûter de ma petite sœur.

Il faisait très chaud; Barbe s'est endormie dans les bras de maman et

moi aussi, mais je n'avais que ma tête appuyée sur maman.

Lorsque je me suis réveillée, il faisait presque nuit et dans le

ciel brillaient une quantité d'étoiles. Maman avait mis des châles

sur nous deux. A ce moment, je fus frappée de voir toutes les femmes

très excitées. Presque toutes parlaient, ou pleuraient; il y en avait

seulement quelques-unes comme maman qui essayaient de calmer tout le

monde.

«Maman, qu'est-ce qui est arrivé? De quoi toutes ces femmes se

plaignent-elles?

--C'est parce qu'on nous a fait dire de ne pas débarquer à Nieuport.

Il y a une quantité de troupes belges et il paraît que les Allemands

avancent rapidement. Le Roi et la Reine sont encore à Nieuport, mais

ils vont quitter cette ville pour descendre plus au sud; en France,

les Allemands se dirigent sur Paris. Nous allons à Dunkerque, où nous

arriverons pour la nuit. Des femmes d'un bateau qui nous a presque

touchés cet après-midi nous ont raconté de bien tristes nouvelles sur

ce qui s'est passé chez nous en Belgique. Ah! c'est bien terrible!»

Je devinais que maman avait un grand chagrin, et elle ne me disait pas

tout ce qu'elle pensait. Je me levai et l'embrassai bien fort en lui

disant:

«Ma chère petite maman, n'aie pas trop de chagrin, je t'en prie, je

t'aime bien et tu sais que je ferai tout ce que je pourrai pour t'aider.

--Ma petite Noémie, je le sais bien que tu m'aimes beaucoup, tu

ressembles tellement à ton papa!»

En disant ces mots, maman avait les yeux pleins de larmes. Et je pensai

que maman ne se consolait pas de n'avoir plus ce cher papa qui était

toujours avec elle et qui la «gâtait», comme elle disait. C'est vrai,

toute la vie était changée, puisque maman n'avait plus papa et que moi

j'étais la sœur _aînée_, car Madeleine aussi n'était pas là....

Nous avons enfin vu les lumières de Dunkerque et les bateaux entrèrent

dans le port; on s'arrêta devant un quai et tout le monde descendit à

terre.

Nous étions bien embarrassées avec nos paquets et Phœbus.

Des employés qui aidaient les femmes à débarquer se mirent à rire en

voyant notre toutou avec sa jambe de bois.

«Mais maman, dit Barbe, pourquoi ces gens rient-ils de Phœbus qui a

perdu sa jambe à la guerre et qui a la médaille des chiens?

--Ne t'inquiète pas d'eux, ils ne savent pas comment Phœbus a perdu sa

jambe.»

Maman demanda à un officier qui était sur le quai où elle pourrait

aller passer la nuit.

«Ah! madame, je ne sais pas trop, mais, là, à quelques pas il y a un

dépôt où se trouve un sous-officier chargé de diriger les hommes qui

sont envoyés ici pour prendre du service et qui s'occupe maintenant

des réfugiés belges et de leurs familles. Il s'appelle Vandenbroucque.

Adressez-vous à lui: la caserne est là, sur la place.»

Noémie Hollemechette: Journal d'une petite réfugiée belge · 第 4 / 11 段