Louvain. Elle serrait Francine dans ses bras, et maman eut beaucoup de
peine à l'installer dans une de nos couvertures; je me suis couchée de
l'autre côté de maman, elle nous tenait chacune par un bras, j'avais ma
joue appuyée contre la sienne, je me suis endormie; mais je suis bien
sûre que maman n'a pas dormi, qu'elle a pleuré, parce que, lorsque je
me suis réveillée, j'ai trouvé son mouchoir, tombé à côté d'elle, qui
était tout mouillé.
_Gand, 5 septembre._
Nous avons appris beaucoup de détails sur Louvain hier. Nous ne
savons pas ce que papa et Madeleine sont devenus, mais nous savons
que l'Université et la Bibliothèque sont entièrement détruites!
Aujourd'hui, maman ne peut retenir ses larmes, et la femme Greefs fait
tout ce qu'elle peut pour la consoler.
Je veux tout écrire. A Gand, en descendant la rue de Flandre après
être sorties de la gare, nous avons été arrêtées par le passage d'une
troupe de boy-scouts, accompagnée de musique et de drapeaux. Deux
boy-scouts battaient du tambour, un autre jouait du clairon, et devant
eux un petit Écossais de la cornemuse. C'est maman qui a dit que cet
instrument s'appelait une cornemuse; c'est bien amusant. Ils jouaient
la _Brabançonne_. Barbe sautait de joie. Une femme cria:
«Oh! regardez celui-là, il va à Ostende voir le Roi, c'est la troisième
fois qu'il passe ici. Il est de Louvain.
--De Louvain! s'écria maman, il faut que je lui parle.»
Et, sans attendre la réponse, vite nous nous sommes mises à courir
derrière les boy-scouts.
Ils se sont arrêtés derrière le château de Gérard-le-Diable. Une foule
énorme les entourait; maman est arrivée tout près d'eux et s'est
adressée à celui que la femme avait désigné comme venant de Louvain. Il
était très grand, et avait une figure maigre et des yeux très vifs, un
peu comme ceux de Désiré.
Maman lui dit:
«Mon cher garçon, est-ce vrai que vous venez de Louvain? Racontez-moi
tout ce que vous savez. J'ai laissé là-bas ma fille, mon mari, soyez
bon et donnez-moi les nouvelles que vous avez.
--Ah! madame, je vous raconterai tout ce que je sais. Il s'en est passé
des choses là-bas! et ils ont brûlé et....
--Bien, bien, interrompit un vieux monsieur à cheveux blancs, qui
semblait nous regarder avec intérêt, dites seulement les choses
intéressantes.
--Oh! voilà; les Allemands sont arrivés à Louvain le 20 août; l'armée
belge s'était retirée la veille pour que notre chère et ancienne ville
fût préservée, car on savait déjà que les Allemands brûlaient et
pillaient tous les villages et les maisons qui étaient sur leur passage.
«Le premier jour, tout se passa bien; les habitants donnaient ce qu'on
leur demandait, et les soldats, bien qu'un peu tapageurs, ne commirent
pas de violence. On nous empêchait seulement de sortir et de nous
promener. Du reste, beaucoup de gens avaient fui à l'approche des
Allemands.
--Mon Dieu, je suis bien sûre qu'il est resté, lui!
--Qui ça, madame?
--Mon mari, le libraire de la rue de Namur, M. Hollemechette.
--Oh! madame; je connais bien M. Hollemechette, et papa aussi, le
relieur de la rue du Marché-aux-Légumes, je suis le fils de M. Josen.
Votre mari est parti à l'heure actuelle, mais si vous saviez ce qu'il a
fait! Il a empêché toute une rue de brûler!
--Oh! ça, c'est bien mon papa! ai-je dit.
--Racontez vite.»
Le vieux monsieur qui écoutait notre conversation l'interrompit en
disant: «Allons nous asseoir là sur ce banc, car madame doit se sentir
fatiguée.
--Oui, un peu.»
Je le sentais bien: maman ne nous lâchait pas, mais sa main ne me
tenait pas aussi fermement.
[Illustration: JE ME SUIS COUCHÉE DE L'AUTRE CÔTÉ DE MAMAN.]
«Je vous ai dit, continua le petit boy-scout, que les deux premiers
jours se passèrent assez bien; pourtant les Allemands semblaient sur
le qui-vive et les habitants sortaient moins de chez eux. Un soir en
allant porter les lettres de M. Schnutz, qui remplace le bourgmestre,
à Mgr Ladeuze de l'Université, je vis M. Hollemechette dans une des
salles de l'Hôtel de Ville. Il venait demander de venir là avec sa
fille et sa tante, car sa maison était remplie de soldats allemands.
«Le concierge, le vieux Poppen était là; il ne voulait pas quitter
votre fille. Il y avait M. Boonen, M. Diest, M. van Velthem. La
Tantine Berthe, comme l'appela votre mari, ne disait rien, mais ses
yeux brillaient et l'on voyait bien qu'elle était très en colère. A un
moment donné je la vis qui parlait tout bas à Poppen et je pense qu'un
Allemand aurait bien fait de ne pas se mettre entre eux.
«M. Schnutz dit qu'il fallait tous rester là, surtout Mlle Madeleine;
la Tantine Berthe déclara qu'elle ne la quitterait pas.
«Le bruit se répandit alors que les Anglais et les Belges étaient dans
les environs; aussitôt une satisfaction non déguisée se montra sur tous
nos visages et une grande inquiétude se manifesta dans les yeux des
soldats et des officiers allemands qui parcouraient la ville.
«Tout à coup dans la nuit on entend des coups de feu, et des quatre
coins de la ville s'élèvent des lueurs rouges. Les environs de l'Hôtel
de Ville étaient en flammes, le Krakenstraat, le marché aux Légumes,
l'église du Grand Béguinage.
--Mais c'est en face de Tantine Berthe?
--Sa maison a été entièrement brûlée.
--Oh! Mais chez nous?»
Barbe s'est mise à pleurer. Maman la prit dans ses bras, l'embrassa;
alors Barbe a cessé de pleurer, elle a même fini par s'endormir, et moi
je me suis bien serrée contre maman.
«Oui, le soir à six heures, tout était incendié; de temps en temps,
des maisons s'effondraient en craquant avec des bruits de tonnerre!
A l'Hôtel de Ville, préservé par quelques soldats, il y avait des
notables; deux vieux professeurs pleuraient; d'autres au contraire,
comme M. Boonen, regardaient les Allemands avec mépris et hauteur.
L'église de Saint-Pierre et la tour entière étaient en flammes. M.
Hollemechette, pressé par la Tantine Berthe, s'adressa au major
installé à l'Hôtel de Ville en lui demandant ce que l'on pourrait faire
pour préserver la rue où il habitait.
[Illustration: UN HOMME SE RETOURNA VERS MAMAN.]
«Assurez-vous que toute la nuit les portes des maisons soient ouvertes
et que les «fenêtres soient éclairées», lui fut-il répondu.
«Aussitôt M. Hollemechette résolut de se rendre rue de Namur; je lui
proposai de l'accompagner afin de me procurer des bougies pour les
donner aux habitants des maisons, car toutes les conduites de gaz
étaient coupées; votre fille Madeleine s'accrocha au bras de son père
en disant:
«--Maman m'a laissée ici pour que je garde papa, je ne le quitterai
pas....
«--Très bien, ma fille, dit la Tantine Berthe, et comme je suis trop
vieille pour courir la nuit dans les rues, je vous attendrai ici; mais
revenez, car moi aussi je dois veiller sur vous deux, je l'ai promis.»
[Illustration: LE SOLDAT BELGE EMBRASSA BARBE.]
«Alors nous voilà en chemin tous les trois pour suivre les maisons de
la rue de Namur et voir si les prescriptions étaient bien observées.
Beaucoup de familles étaient déjà parties après avoir allumé une bougie
dans leur salon sans laisser les portes ouvertes; ces maisons seraient
donc incendiées et pillées. C'est pourquoi nous heurtions à toutes
les portes fermées et si on ne nous ouvrait pas, nous brisions les
serrures. Votre fille Madeleine s'était armée d'une hache et frappait
elle-même avec force, et je l'ai vue monter sur une échelle et pénétrer
dans une maison par la fenêtre d'un premier étage pour ouvrir la porte
du dedans.
--Mais votre fille est une héroïne! s'écria le vieux monsieur aux
cheveux blancs.
--Vous ne la connaissez pas, mais elle ressemble tout à fait à maman
dis-je.
--Continuez, continuez, s'écria maman.
--De cette façon les maisons de cette rue n'ont pas été incendiées; le
matin nous avons pu voir les nouveaux désastres: les maisons de la rue
de la Station et d'autres dont le feu était attisé par des soldats dont
on voyait les silhouettes nettement dessinées sur le fond rouge des
flammes.
«En revenant à l'Hôtel de Ville on nous apprit que M. Boonen, Mgr
Ladeuze, M. van. Tieren et beaucoup d'autres avaient été emmenés comme
otages, on ne sait pas où. Il y avait là, la directrice de l'école
des orphelins de la Cour des Béguines qui venait demander au major que
l'école fût épargnée.
«Tandis qu'elle parlait, nous voyions les soldats allemands qui
accouraient de tous les côtés chargés de gros paquets volés: vêtements,
meubles, bouteilles de vin, etc.
«Le major von Manteuffel déclara que maintenant il n'y avait plus rien
à faire, que la ville serait bombardée à midi et que les habitants
devaient partir s'ils voulaient ne pas périr.
«Après un moment de réflexion, votre mari a décidé de partir. Il y
avait aussi une jeune femme avec son dernier bébé dans les bras. Nous
avons pris une brouette, sur laquelle on posa quelques paquets, et nous
voilà tous en route vers Malines et Anvers, après avoir regardé encore
Louvain entouré d'une épaisse fumée.
--Alors, ils sont à Bruxelles, s'écrie maman, ils sont sauvés!
--Oui, sûrement! Mais attendez....»
Maman ne l'écoutait plus et se mit à pleurer en me serrant très fort.
Barbe se réveilla et commença à rire en disant:
«Alors nous allons voir papa, Madeleine et Tantine Berthe!
--Non, pas encore, mais ils vivent! Ma chère petite Madeleine!»
Le boy-scout ne pouvait placer un mot, et le vieux monsieur faisait des
hum! hum! comme s'il était très en colère, mais je crois que c'était le
contraire.
Maman veut que je me couche: je terminerai demain le récit de ces
tristes aventures.
[Illustration]
[Illustration]
Phœbus contre les Boches.
_Ostende, le 6 septembre._
JE n'avais pas fini le récit du jeune boy-scout qui nous a donné des
nouvelles de Louvain; je le reprends vite, car j'ai tant de choses à
écrire sur notre voyage!
Il a dit: «Sur la route de Malines, il y avait beaucoup de gens qui
partaient comme nous, des grands-papas, des bébés et de pauvres mamans
bien pâles.
«Nous avons fait ainsi quelques kilomètres. M. Hollemechette me dit:
«Mon ami, vous avez une bicyclette, on peut avoir besoin de vous,
allez en avant, ne vous occupez pas de nous. Qui sait si les armées ne
pourraient pas vous employer. Merci de ce que vous avez fait pour nous,
et que Dieu vous protège.»
«En effet, je pus arriver à Bruxelles et à Anvers; maintenant je vais à
Ostende où je verrai bien le Roi; j'ai des renseignements à porter.
--Est-ce que vous verrez la petite princesse Marie-José?
--Mais non, elle est en Angleterre avec ses frères.
--Nous aussi, nous allons à Ostende, dit maman, nous nous y reverrons
sûrement.»
Maman était très émue en lui disant adieu et moi, je le trouvais
bien gentil, puisqu'il nous avait donné des nouvelles de papa et de
Madeleine.
Comme il n'y avait plus de trains pour nous mener à Ostende, le vieux
monsieur nous aida à chercher un moyen pour nous y rendre, le plus
commodément possible, comme il disait.
Il connaissait un voiturier rue des Meuniers, qui avait encore un
cheval et qui peut-être pourrait nous conduire à Ostende.
Barbe était très contente d'aller en voiture. Elle prit sa poupée par
une main et lui raconta qu'on allait prendre une belle voiture pour
aller à Ostende et qu'il ne faudrait pas avoir peur, car le cheval
n'était pas méchant et que là, à Ostende, nous retrouverions sûrement
papa et Madeleine.
Je ne pouvais pas m'empêcher de rire en l'entendant s'amuser; je lui
dis:
«Mais non, pas à Ostende, à Bruxelles.
--Pourquoi pas à Ostende? Je veux voir papa à Ostende.
--Mais papa n'y est pas.
--Si.
--Non, je le sais bien.»
Maman me dit alors que je ne devais pas contrarier Barbe, qui était
fatiguée et qui ne comprenait pas tout.
Je me suis tue alors.
Le vieux monsieur, qui était très bon et qui nous caressait les cheveux
de temps en temps, demanda à maman de lui permettre de nous donner à
goûter.
«J'aurais bien voulu mener ces petites filles chez le meilleur
pâtissier de la ville, mais il est parti pour la guerre dès le
commencement du mois d'août.... Tout de même nous trouverons bien
quelque part des gâteaux à manger. Vous aimez les éclairs et les choux
à la crème, n'est-ce pas, ma petite demoiselle? demanda-t-il à Barbe.
--Oh! mais, tu sais, j'aime aussi le chocolat et tu en donneras à
Francine s'il te plaît?
--Oui, bien sûr.
--Est-ce que tu as des petites filles comme nous?»
La figure du vieux monsieur devint toute triste.
«Oui, j'avais une petite fille bien gentille, blonde comme vous, mais
qui n'avait pas des joues aussi roses.
--Où est-elle, maintenant?»
Maman voulait arrêter Barbe, mais le vieux monsieur reprit doucement:
«Laissez-la parler: j'aime à entendre les enfants. Ma petite fille
Gertrude est partie pour aller habiter un pays bien beau et bien
magnifique, où jamais on ne pleure et où le sourire ne disparaît jamais
des visages.... Tenez, arrêtons-nous là, chez Mme Pepinster, elle a
toujours de bonnes brioches.»
Nous sommes entrées dans une boutique très claire.
Le vieux monsieur nous fit asseoir autour d'une table, Barbe, moi et
Francine; maman ne voulait rien prendre, mais je dis tout bas au vieux
monsieur, qui était notre ami maintenant, qu'il fallait donner du café
à maman, car elle était fatiguée.
[Illustration: UN GRAND ÉCOSSAIS ET UN ANGLAIS HABILLÉ EN KAKI
POUSSAIENT DES VOITURES D'ENFANT.]
«Mais c'est véritablement une petite maman! Noémie, vous devez être la
joie et le soleil de votre maison.
--Oui, dit maman, Noémie est aussi bonne que raisonnable.»
Je ne sais pas pourquoi, mais je me mis à pleurer.
Mme Pepinster apporta du chocolat avec de la crème pour Barbe et moi,
et du café pour maman avec de grosses galettes toutes chaudes.
C'était très bon, et le vieux monsieur ne cessait de nous regarder en
nous demandant si nous trouvions tout à notre goût.
«Oui, c'est très bon et je crois que j'en voudrais encore, dit Barbe.
--Oui, je vais vous donner un gros paquet de gâteaux que vous pourrez
manger en voiture.»
Il fit faire un paquet bien ficelé, et puis il dit qu'il fallait vite
aller chercher nos places, que sans cela nous n'en trouverions plus.
Grâce au vieux monsieur, le loueur dit qu'il avait un grand char à
bancs où l'on pourrait tenir plusieurs. Il était attelé de deux bons
chevaux, et il avait l'ordre de les mener à Ostende, où ils étaient
réquisitionnés par l'armée, et que ses chevaux ne seraient pas fatigués
d'avoir traîné ce tas de _mioches_.
«Qu'est-ce que c'est que des mioches? ai-je demandé à maman.
--Ce sont les gentils petits enfants, et c'est en France qu'on les
appelle ainsi.»
Puisque c'est un mot français, j'appellerai Barbe maintenant petite
_mioche_.
Le vieux monsieur fit monter maman dans le char à bancs avec ses
paquets. On avait placé une banquette dans le fond, où maman s'assit
avec nous de chaque côté d'elle. Il monta encore quatre femmes avec des
petits enfants. La femme Greefs était partie dans un convoi précédent.
Maman demanda au vieux monsieur de lui dire son nom, car elle voulait
lui donner de nos nouvelles.
«Oh! je vous remercie de cette pensée; cette sortie avec vous a été
comme une lueur merveilleuse dans ma sombre vie, mais si quelquefois,
lorsque notre pays sera de nouveau heureux et prospère, votre
pensée se reporte à votre voyage à travers nos provinces envahies,
songez au vieux Jean des Goes, qui demeure en face du château de
Gérard-le-Diable.... Adieu, mes enfants, que Dieu vous bénisse et qu'il
vous conserve, vous et vos parents, en bonne santé.»
C'est bien ainsi qu'il a parlé, comme maman me l'a encore redit.
Après nous avoir embrassées, Barbe et moi, et salué maman, il s'éloigna
très vite d'un air triste. J'ai voulu écrire tout ceci dans mon cahier,
afin de ne jamais l'oublier, lorsque nous reviendrons à Louvain.
La route que nous suivions était pleine de gens qui se rendaient à
Ostende comme nous. Dans un endroit qui montait, la voiture fut arrêtée
par un encombrement causé par une bicyclette, sur laquelle deux hommes
cherchaient à mettre bien solidement deux petits enfants.
Sous la bicyclette, on avait déjà attaché d'énormes paquets. Il y avait
un bébé tout enveloppé dans des châles et une fillette un peu plus
petite que Barbe, avec des cheveux très blonds et de grosses joues
rouges. Deux hommes tenaient la bicyclette de chaque côté et la maman
suivait par derrière.
Maman voulut prendre les deux enfants dans la voiture. Ils commencèrent
à pleurer, alors maman me dit de leur donner des gâteaux, car ils
avaient certainement faim.
Nous sommes arrivées très tard à Ostende, et nous avons eu beaucoup
de peine à nous loger, car tout était plein, les hôtels, les maisons.
Enfin, nous avons passé la nuit dans un grand café, où l'on avait mis
les enfants sur les billards, et sur des chaises ceux qui étaient plus
grands, comme moi, par exemple.
Seulement, Barbe criait tout le temps dès que je m'éloignais d'un pas;
elle ne voulut s'endormir que lorsque je me mis contre elle. Tout ceci
aurait été amusant, si je n'avais pas vu l'air triste de maman, et si
je n'avais eu envie de pleurer dès que je pensais à papa et à Madeleine.
Ce matin, en sortant, nous avons vu une chose bien drôle, qui faisait
rire tout le monde. Sur la promenade, il y avait un grand Écossais et
un Anglais habillé en kaki qui poussaient des voitures d'enfants dans
lesquelles étaient installés des bébés bien tranquilles.
Le grand Écossais fumait en riant aux éclats, le soldat en kaki riait
aussi, mais il ne fumait pas.
En voyant cela, des gens crièrent: «Vivent les Anglais!» Alors, tout
le monde se mit à crier très fort et à applaudir. Les jeunes soldats
tout rouges, ne savaient plus où se mettre; les deux bébés remuaient
en l'air leurs petites mains. Enfin tout le monde avait l'air content.
Je crois que depuis Louvain et le passage des enfants royaux à Anvers,
nous n'avions vu personne sourire comme à ce moment-là.
_Ostende, le 10 septembre._
J'ai beaucoup de peine à écrire sur mon carnet aujourd'hui, car Barbe
est tout le temps près de moi pour que je caresse Phœbus! Oui,
Phœbus, car nous avons notre cher toutou près de nous!
Mais dans quel état! Il a eu une patte brisée, et l'on a été obligé de
la lui couper, ce qui fait qu'il n'a plus que trois pattes, qu'il est
_réformé_, comme a dit le major, et qu'il a reçu la médaille de guerre
des chiens.
Malgré cela, je suis bien contente et maman a pleuré, car elle sentait
que c'était quelque chose de chez nous, de Louvain, qu'elle revoyait en
retrouvant Phœbus.
Mais il faut que je dise comment nous avons revu Phœbus.
Le premier jour de notre arrivée à Ostende, nous ne savions où habiter
il n'y avait pas de places dans les hôtels; les maisons particulières
avaient des Anglais à demeure, et dans les rues, sur les places, on ne
rencontrait que des femmes avec des enfants et des paquets sur les bras
qui s'asseyaient sur le trottoir et qui refusaient de se lever pour
aller plus loin.
Au commencement, maman s'arrêtait et voulait prendre les enfants,
savoir d'où ils venaient. Mais il y en avait tant, tant, que c'était
«désespérant»; c'est maman qui m'a dit ce mot.
Sur la place, devant l'église de Notre-Dame, des troupes d'artillerie
étaient campées, bien en ligne, avec de belles mitrailleuses et de
beaux chiens qui semblaient très heureux.
Barbe voulait tout le temps aller les caresser; moi, je l'en empêchais;
alors elle se mit à crier et à dire que j'étais méchante; je commençai
à pleurer, car je faisais tout ce que je pouvais pour lui faire
plaisir, je ne la taquinais plus et voilà qu'elle me traitait de
méchante.
[Illustration: DEUX HOMMES TENAIENT LES BÉBÉS SUR UNE BICYCLETTE.]
Mais maman se pencha vers moi, m'embrassa et me dit que nous étions
toutes deux fatiguées, qu'il ne fallait pas avoir de chagrin pour si
peu de choses, et que Barbe ne devait pas toucher les chiens qu'on ne
connaissait pas, qu'elle le lui _défendait_. Ceci, maman le dit très
sévèrement. C'était la première fois depuis notre départ de Louvain que
maman prenait un air sévère.
Maman aussi était fatiguée sûrement.
Seulement, elle alla vers un officier d'artillerie qui parlait à ses
soldats près d'une mitrailleuse; elle lui demanda s'il n'avait pas des
nouvelles du 2e régiment d'artillerie où était Désiré.
«Oh! ce régiment est près d'Anvers. Il s'est joliment bien comporté
déjà, je ne sais rien autre à son sujet. Mais vous devriez aller à
la caserne Léopold où sont arrivées depuis huit jours des troupes
d'Anvers. Il y a aussi l'hôpital de la Digue. Les derniers combats ont
été vifs et, certainement, vous aurez des nouvelles.
--Merci beaucoup, monsieur le capitaine, mais ce soir je ne peux pas y
aller, il faut encore que je trouve à me loger avec mes deux petites
filles.
--Oh! mais, vous savez, il n'y a pas place pour une épingle dans
Ostende! C'est effrayant. Moi-même j'ai cru que j'allais être obligé de
coucher à la belle étoile.»
Barbe, qui est toujours très familière, était près du capitaine et
touchait son sabre malgré mes signes.
«Oh! qu'est-ce que c'est, la belle étoile?
--C'est rester toute la nuit sous le beau ciel et les belles étoiles,
sans abri et sans dodo.
--Oh! moi, je veux coucher dans un dodo.
--Comment vous appelez-vous, ma petite fille?
--Barbe Hollemechette.
--Mon Dieu, c'est le nom de notre patronne, à nous autres artilleurs!
Oh! je veux que cette petite Barbe ait un dodo ce soir. Madame,
ajouta-t-il, en se tournant vers maman, je loge chez une vieille dame
qui a peut-être un coin où elle pourra vous mettre à l'abri. Mon
service est fini, venez avec moi, c'est tout près d'ici et nous allons
arranger cela immédiatement.»
Pendant que maman le remerciait, il parla encore à ses soldats, et puis
il prit la main de Barbe d'un côté, la mienne de l'autre et nous nous
sommes dirigés tous les quatre vers une rue étroite qui longe l'église.
Au coin de la rue, l'artilleur s'arrêta devant une petite maison très
propre avec un jardin plein de fleurs qui sentaient très bon.
La porte s'ouvrit et une vieille dame à cheveux blancs, avec une robe
noire et des lunettes, vint au-devant de nous en s'écriant:
«Mon Dieu, Monsieur le capitaine, qu'est-ce que vous amenez là, deux
petites filles? Mais ce n'est pas à vous?
--Non, non, madame Beulans. Cette dame arrive de Louvain, où elle a
laissé son mari, sa fille....
--Et Tantine Berthe, dit Barbe.
--Et qui ne trouvent pas à se loger ici. Alors j'ai pensé que vous
ne voudriez pas laisser ces jolies petites filles coucher à la belle
étoile.
--Pour sûr que non; vous avez bien fait de les conduire ici. Je crois
que nous allons commencer par leur donner à manger. Mais, vous ne savez
rien de votre mari et de votre fille qui sont restés à Louvain, car
Louvain a bien souffert...
[Illustration: MADAME BEULANS REMPLIT DE GATEAUX LES POCHES DE BARBE.]
--Oui, je sais tout, dit maman, mais je sais aussi que mon mari et ma
fille sont sauvés et qu'il sont à Bruxelles.
--A Bruxelles!... Eh bien, ce soir, après le souper, nous tâcherons
d'avoir des nouvelles par un de mes petits-fils qui est arrivé de
là-haut aujourd'hui.
Dans une salle à manger bien propre, comme celle de Mme Melken à
Louvain, nous avons dîné. Le capitaine était au milieu de nous deux,
et il ne cessait de s'occuper de Barbe et de lui donner les meilleurs
morceaux; à moi aussi, du reste. Seulement, au milieu du repas, Barbe
commença à s'endormir: maman la mena dans une jolie chambre; moi, je
la suivis et je crois que c'est maman qui m'a déshabillée, car je ne me
souviens plus comment je me suis mise dans mon lit.
Ce matin, le soleil entrait dans notre chambre, quand je me suis
réveillée. A côté de moi, dans le lit, il y avait Barbe, mais je ne
vis pas maman. Alors, je commençais à crier: «Maman, maman», quand je
vis devant la fenêtre la vieille Mme Beulans, avec la même robe que la
veille, les mêmes lunettes, qui raccommodait du linge.
«Eh bien! Eh bien! votre maman n'est pas perdue. Elle s'est levée de
grand matin pour aller s'informer de votre frère. Je suis venue ici
pour que vous n'ayez pas peur et pour vous donner du bon café au lait
avant de vous habiller.
--M. l'officier, où est-il, madame? lui demanda Barbe.
--Oh! ma petite, il est parti! Le Roi l'a appelé cette nuit, et il est
déjà en route.»
Barbe commença à pleurer en disant qu'elle voulait le voir, et la
vieille dame lui dit, en la regardant avec ses bons yeux à travers ses
lunettes:
«Il ne faut pas pleurer comme cela; ta maman a de la peine, moi aussi:
il faut que les petits enfants soient tout à fait gentils et obéissants.
--Je veux maman, je veux maman!» criait Barbe.
Elle commençait à être tout à fait insupportable et je ne savais
comment faire pour la calmer. Heureusement que maman est arrivée à ce
moment-là.