Pauvre Louvain! je ne peux pas m'empêcher de pleurer lorsque j'y

pense, et j'ai bien du chagrin d'être séparée de papa et de Madeleine.

Où sont-ils maintenant? Maman, je le vois bien, est dans une grande

inquiétude; on raconte tant d'histoires sur les Allemands et sur les

villes qu'ils pillent, paraît-il!

Oh! j'ai quelquefois le cœur si serré, mais il faut que j'aie du

courage pour ma petite sœur! Maman me l'a bien recommandé.

Notre voyage entre Louvain et Bruxelles a été long et fatigant. Le

train allait très lentement et il faisait très chaud. Nous avons un peu

dormi, Barbe et moi. Je me suis réveillée en entendant une discussion

entre la femme Greefs et une autre voyageuse qui était montée pendant

mon sommeil.

«Non, madame, disait la femme Greefs, les Allemands ne sont ni à Namur,

ni à Dinant.

--Oh! Comment? mais vous ne savez donc rien dans Louvain? Mais les

Belges ont repoussé 5000 Allemands.

--Où donc ce beau succès?

--Mais à Diest et à Haelen.

--Alors pourquoi qu'_ILS_ arrivent?

--Eh bien, parce qu'ils sont revenus encore plus nombreux. Ces

Allemands, c'est comme les mouches: on les tue, on les chasse, ils

reviennent toujours, et quand ils reviennent ils sont encore plus

méchants qu'auparavant et ils font des atrocités! Oui, je vous le dis,

des atrocités! J'en ai entendu, allez.»

La femme Greefs a regardé maman et a vu qu'elle pâlissait et semblait

très agitée; alors elle a dit d'un ton plus conciliant:

«Oui, oui, on raconte beaucoup de choses... si on les croyait

toutes....»

Alors, cette femme s'est fâchée en disant qu'elle savait bien ce

qu'elle disait, et qu'elle avait eu sa maison pillée, ses affaires

volées; et plus elle parlait, plus elle s'excitait; les enfants

commencèrent à pleurer.

La maman Greefs alors essaya de calmer la femme en lui disant que maman

aussi était très malheureuse puisqu'elle avait laissé sa fille aînée à

Louvain, et qu'il ne fallait pas parler comme cela si fort. La pauvre

femme s'attendrit, demanda pardon à maman de la peine qu'elle lui avait

faite et voulut aider à faire manger les enfants.

On ouvrit les paquets et nous commencions à manger quand le train

s'arrêta et un employé cria que tout le monde devait descendre, car il

n'allait pas plus loin. Nous étions à Tervueren.

Maman ne dit pas un mot. Elle prit nos paquets et descendit avec nous

deux. Puis elle aida la femme Greefs et ses enfants; elle était pâle,

mais calme, comme si tout cela était naturel. Moi, je tremblais, mais

je fis comme maman en voyant pleurer Barbe.

Un officier belge nous dit que les Allemands avaient passé la Meuse

entre Liége et Namur et qu'ils avaient atteint Dinant. Toutes les

populations se réfugiaient à Bruxelles, et c'était pour cette raison

que les trains étaient encombrés.

Enfin, on nous a mises dans un autre train et, au bout de deux heures,

nous sommes entrées à Bruxelles.

A l'arrivée, un officier, un capitaine d'infanterie, interrogeait tous

les voyageurs. C'était un grand encombrement autour de lui; il y avait

des femmes, des enfants, des paquets et même des animaux, car j'ai vu

une femme qui tenait un chat dans ses bras.

Tout le monde parlait à la fois.

Je voyais bien que maman, elle, ne se pressait pas; elle me dit qu'elle

voulait avoir des nouvelles de Louvain. Quand elle put enfin parler,

l'officier lui demanda, en nous regardant, si elle avait laissé du

monde à Louvain et, sur sa réponse affirmative, il dit:

«Non, madame, nous n'avons rien appris de grave, mais je sais qu'on se

bat à Tirlemont.»

Il conseilla ensuite à maman de ne pas s'arrêter à Bruxelles, mais de

continuer son voyage, s'il y avait un train, jusqu'à Malines ou même

Anvers.

[Illustration: UNE VIEILLE FEMME PORTAIT UN CHAT BLANC.]

Nous nous sommes donc assises sur un banc et nous avons mangé du pain

et du chocolat qui étaient dans nos paquets.

Barbe naturellement voulut donner à goûter à sa fille Francine; un des

garçons de Mme Greefs, qui est très taquin, a commencé à se moquer de

Barbe en assurant qu'une poupée ne pouvait pas manger, et qu'il n'y

avait qu'un moyen de s'en amuser, c'était de lui ouvrir le ventre.

Alors Barbe lui a donné un coup de pied, le garçon a commencé par rire;

mais, voyant que la dispute allait devenir sérieuse, je pris la main de

Barbe en la suppliant d'être sage et tranquille. Comme il continuait

à rire et à se moquer de nous, je lui dis qu'il n'avait pas de cœur,

qu'il ne ressemblait à aucun petit garçon belge et qu'il fallait

laisser ces manières aux enfants allemands.

«Oh! vous êtes toutes les deux des petites bêtes qui ne comprenez rien,

me répondit-il, je voulais rire et vous vous fâchez. Eh bien! je ne

vous parlerai plus et vous pouvez donner à manger tant que vous voudrez

à votre poupée de porcelaine.»

J'ai bien vu qu'il était vexé; aussi après un petit moment je lui ai

offert un morceau de chocolat qu'il a mangé avec plaisir après m'avoir

dit simplement merci.

Après deux heures d'attente on nous a poussées précipitamment dans un

train, nous, les paquets et la femme Greefs; Barbe tenait toujours sa

poupée, qu'elle n'avait pas lâchée une minute.

Enfin nous sommes arrivées à Malines; il était très tard, Barbe dormait

et commençait à pleurer; quant aux bébés Greefs, c'était affreux: maman

en tenait deux dans ses bras, et elle m'en avait confié un, Louis, qui

voulait à toute force monter sur mes genoux; alors Barbe essayait de le

griffer, et du reste je ne pouvais pas la prendre, je suis trop petite

encore. Maman, qui avait aussi beaucoup de peine à maintenir la paix

sur elle, me regarda et je vis dans ses yeux une expression si triste

et si bonne que je me souvins tout à coup d'un mot de Madeleine en

parlant de maman: «Les yeux bon bleu» de maman, et sans que je puisse

me retenir je me mis à pleurer; mais pour que maman ne me vît pas, je

fis semblant de ramasser la poupée de Barbe.

A Malines la gare était remplie de monde, toutes les femmes étaient

assises sur des paquets, leurs enfants autour d'elles.

C'était un brouhaha épouvantable. Un soldat qui gardait la voie nous

dit que les Allemands avaient bombardé Tirlemont et que tous ces

gens-là couraient se réfugier à Hereullich, à Anvers et à Bruxelles.

Une femme nous raconta qu'elle venait de Gheel et qu'elle y avait vu

l'arrivée des Allemands: c'était horrible; ils ont commencé par démolir

les fils télégraphiques; le revolver au poing ils ont arrêté un train

et forcé tous les voyageurs à descendre; et comme un gendarme voulait

préserver quelques enfants il a été fait prisonnier. Et puis après ils

ont ordonné, oui, ordonné au bourgmestre de faire enlever notre drapeau

qui volait au-dessus de l'église, sous peine d'être fusillé--oui,

fusillé--et comme dans une des rues un petit garçon a fait un pied de

nez à un des Boches--la femme a bien dit «Boches»,--ils ont saisi sa

maman et lui ont donné de grands coups avec la crosse de leur fusil.

«Oui, continua cette femme, j'ai vu ces choses, je me suis sauvée avec

mes deux petits, et je ne sais plus où est mon mari, qui se bat depuis

le 1e août.»

Maman demanda si la femme frappée par les Allemands était partie aussi.

«Eh! je ne sais pas, je me suis sauvée à travers champs avec mes

petits; voyez, je n'ai rien sur moi, je ne possède plus rien que

mes enfants. Ah! j'en ai vu encore d'autres! Et demain ils seront à

Bruxelles et après-demain à Anvers.»

Le soldat qui avait écouté le récit de cette femme s'approcha et lui

dit:

«Allons, calmez-vous et taisez-vous; allez manger quelque chose.

--Non, je ne veux rien prendre, je veux mourir....»

Barbe, qui était devant elle et qui la regardait avec ses grands yeux,

lui dit:

«Eh bien, madame, nous allons donner vos enfants à maman et ils

mangeront de notre bonne confiture.»

La femme parut stupéfaite et éclata en sanglots en disant que Barbe

était un petit ange et qu'elle voulait bien manger puisque ce petit

ange le lui disait.

Maman a voulu aller dans la ville afin de prendre un bon repas dans

un restaurant; elle dit à cette femme de nous suivre, et, nous tenant

la main à toutes deux, elle nous a menées vers la rue d'Egmond. Nous

avions laissé nos paquets à la femme Greefs, qui ne voulait pas sortir

de la gare avec tous ses enfants.

Nous sommes entrées dans un petit restaurant appelé «Au bon Wallon»:

il n'y avait que des femmes pour servir, et un homme assez gros était

assis devant une table. Il parla à maman et dit que la Reine et ses

enfants, le gouvernement avaient quitté Bruxelles pour Anvers; mais

que personne ne s'en inquiétait, que les cafés du boulevard d'Anspach

étaient aussi pleins et que les Bruxellois se promenaient comme à

l'ordinaire.

Nous avons couché à l'hôtel du duc de Brabant où maman a pu trouver une

chambre.

Le lendemain qui était un dimanche, maman nous dit qu'elle voulait

aller entendre le cardinal Mercier à Notre-Dame. Elle nous habilla le

mieux possible et Barbe se mit à pleurer quand maman lui dit qu'elle ne

voulait pas qu'elle prît sa poupée avec elle.

Quand nous sommes arrivées sur la place, devant Notre-Dame, il y avait

une foule énorme, mais personne ne se bousculait et on laissait les

enfants se placer au premier rang. Je m'étais mise à côté de Barbe; il

y avait un petit garçon qui se glissa entre nous et tout à coup Barbe

poussa un cri: c'était le petit garçon qui l'avait pincée; il s'enfuit

vite et alla un peu plus loin vers une autre petite fille à qui il

voulait faire la même chose. Barbe le vit aussi et cria:

«C'est un méchant garçon qui va pincer la petite fille.»

Alors lui, il tira une longue langue en faisant un pied de nez.

Vraiment je n'ai jamais vu à Louvain des petits garçons aussi mal

élevés!

Maman nous dit: «Voilà le Cardinal!»

Il arrivait à pied avec un autre abbé près de lui et deux messieurs. En

passant, il posa sa main sur la tête de plusieurs petits enfants. Maman

nous poussa en avant et il mit sa main sur nos têtes. Il avait une

belle croix en or et une magnifique bague.

Il entra dans l'église, nous l'avons suivi et nous nous sommes assises

sous la chaire, mais il n'y monta pas et parla de l'autel.

Je me rappelle très bien ce qu'il a dit, et du reste j'ai demandé

à maman de me le redire afin de l'écrire bien exactement dans mon

journal, car il faudra que je le montre à papa.

Il a parlé de la Reine partie la veille de Bruxelles avec ses enfants,

ce qui n'était pas un motif de tristesse pour les Belges qui devaient

voir dans cela une preuve de la résistance que la Belgique voulait

faire à l'Allemagne qui attaquait si injustement un peuple paisible

et bon. Chacun devait agir selon son devoir, les hommes comme les

femmes et même les petits enfants pour consoler ceux qui souffraient

et étaient affligés, et la Belgique saurait garder ses droits et sa

liberté.

Après, quand nous sommes sorties, un régiment passait. Sa musique

jouait la _Brabançonne_, et Barbe battit des mains tandis que maman

pleurait.

Nous nous sommes encore un peu promenées, les magasins étaient presque

tous fermés et comme à Louvain les gens se parlaient sans se connaître.

Maman a continué à marcher et au coin d'une rue nous avons été arrêtées

par une brouette poussée par un soldat. Dans la brouette étaient

couchés trois petits enfants qui dormaient, bien enveloppés dans des

couvertures.

[Illustration: LA GARE ÉTAIT REMPLIE DE FEMMES ASSISES SUR DES PAQUETS.]

Il y avait tant de monde, que le soldat fut obligé de s'arrêter. On

voulait absolument caresser ces petits enfants. Une femme, enveloppée

d'un grand châle noir, suivie de deux petites filles de mon âge,

était leur maman. Sur le devant de la brouette il y avait une belle

couverture en soie roulée soigneusement.

«C'est tout ce qui me reste de ma maison!»

Maman donna à Barbe et à moi des fruits pour ces pauvres petits bébés

qui étaient si jolis.

Nous sommes allées à la poste pour savoir s'il n'y aurait pas de

lettre; il n'y avait rien. Maman envoya une carte à papa. Lui

arrivera-t-elle? Maman ne le croit pas.

_Anvers, 24 août._

Nous voilà à Anvers. Nous avons eu beaucoup de peine pour y arriver,

et toutes les aventures de notre voyage sont difficiles à raconter.

En sortant du train, maman a voulu aller tout de suite chez un vieux

savant qui habite près du musée Plantin; il venait souvent à Louvain, à

l'Université, et papa l'aimait beaucoup. Il s'appelle M. Claus et a un

gentil petit garçon qui a dix ans comme moi. Il est boy-scout depuis le

début de la guerre, et il nous a dit qu'il rendait de grands services

aux autorités, il en était très fier. Quand nous sommes arrivées, M.

et Mme Claus allaient se mettre à table, et ils nous ont invitées à

déjeuner avec eux.

Ils n'ont fait que parler de la guerre; maman s'informait surtout de

Louvain.

«Voilà tout ce que nous savons, a dit M. Claus: des Allemands sont

entrés dans Malines avec cinquante uhlans, les communications sont

coupées entre Bruxelles et Malines, et sûrement Louvain est aux mains

des Allemands.

«Mais il y a des soldats blessés qui reviennent de Louvain, qui sont

soignés à l'ambulance du Musée et qui pourront vous renseigner plus

complètement. En tout cas, je ne crois pas que vous puissiez rester

ici; des bombes ont été jetées par des taubes sur Anvers, et les

enfants royaux doivent quitter la ville. Sa Majesté la reine Élisabeth

les accompagne. Ils s'embarquent à Ostende, d'où ils se rendront en

Angleterre. Je sais que deux torpilleurs suivront le vaisseau royal

pour les protéger.»

Le petit Claus nous a conduites à l'ambulance du Musée; il avait pris

sa bicyclette avec lui, il marchait à côté de nous. Barbe voulait à

toute force monter sur la bicyclette; moi, je lui disais tout bas de

rester tranquille et de n'avoir pas de caprice.

En arrivant à l'ambulance, maman nous a laissées dans le jardin, tandis

qu'elle entrait dans les salles pour tâcher de trouver les gens qui

venaient de Louvain.

Jean Claus nous offrit d'aller voir les chiens qui ont été blessés et

qui sont soignés dans un coin du jardin qui leur est réservé.

Prenant ma sœur par la main, nous nous sommes dirigés tous les trois

vers un grand hangar tout plein de niches; devant s'étendait un grand

espace de jardin fermé par une grille de fer. Le petit Claus ouvrit la

porte et demanda à un gardien si nous pouvions entrer.

«Oui, oui, les petites demoiselles peuvent voir mes toutous, mais

qu'elles ne les touchent pas sans me prévenir, car il y en a

quelques-uns de méchants.»

Moi, je pensais que les chiens ne sont jamais méchants.

[Illustration: LE PETIT BELGE FIT UN PIED DE NEZ AU SOLDAT ALLEMAND

ÉTONNÉ.]

Il y en avait plusieurs couchés, étendus sur la paille avec une patte

cassée; un autre avait un bandage autour du cou, ce qui lui donnait

l'air d'un vieux monsieur emmitouflé dans un cache-nez. Mais ce qu'il

y avait de plus amusant, c'était un beau chien à grosse tête, qui

avait des yeux d'or si bons qu'ils ressemblaient à ceux de Phœbus,

et sur la tête duquel on avait posé une casquette de nos soldats avec

la jugulaire passée sous le cou. Il avait une si bonne figure que je

voulais absolument l'embrasser. Le gardien me dit: «Oh! vous pouvez

faire ce que vous voudrez avec lui. C'est un _brave homme_. Nous

l'avons nommé le «brigadier». Il a reçu un éclat d'obus à la cuisse.»

Alors je suis allée vers lui et j'ai embrassé ses bonnes joues.

Naturellement Barbe lui a tiré les oreilles, il n'a même pas bougé,

alors elle lui a entouré le cou de ses deux petits bras, il lui a rendu

sa caresse en passant sa langue sur sa joue; il était assis sur son

derrière et ainsi il était aussi grand que Barbe. Je voulais continuer

à voir les autres chiens, regardant si je n'apercevrais pas Phœbus,

mais le «gros brigadier» ne nous quittait pas, il se mettait devant

nous pour nous empêcher de marcher. Barbe riait et moi j'essayais de le

tirer par son collier; mais il était beaucoup plus fort que nous. En

luttant, Barbe fut renversée, la casquette du bon chien était penchée

sur son oreille; c'était si drôle que nous nous sommes tous mis à rire.

Maman est arrivée à ce moment-là et nous a dit de vite venir avec elle

pour nous rendre à l'Hôtel de Ville où nous aurions peut-être des

nouvelles de Louvain, dont on ne savait rien ici.

Dans la rue, il y avait un monde fou, tous se dirigeaient vers la

place Verte par la rue Nationale. Le petit Claus nous dit que ces gens

allaient vers le Palais Royal pour voir la Reine. Comme c'était un peu

notre chemin, nous avons suivi la foule. Maman nous tenait chacune par

une main et je sentais la sienne se crisper sur mes doigts; aussi je

lui dis:

«Maman, tu n'as pas eu de mauvaises nouvelles de Louvain? Dis-le moi!

--Non, non, ma chérie, mais on ne sait rien et c'est justement ce

silence qui m'inquiète. Oh! j'aurais dû rester avec Madeleine et ton

papa; que sont-ils devenus tous les deux?

--Et Tantine Berthe, où est-elle?

--Si encore ton père avait consenti à s'en aller; mais, lui, je sais,

il n'aura jamais quitté sa maison, ou, si sa maison a été brûlée, son

Université.

--Comment! sa maison brûlée!

--Non, je veux dire que jamais il ne ferait une chose opposée à ce

qu'il considère comme son devoir.

--Oh! oui, c'est bien mon papa, ça!»

Maman s'est penchée sur moi et m'a embrassée, en m'appelant sa petite

chérie.

Nous étions sur la place Verte, quand tout à coup on entendit des cris:

Vive la Reine, Vive notre petite Princesse! Cela venait de la rue de

Meir.

Et, de loin, on voyait arriver un grand landau attelé de deux beaux

chevaux noirs.

«C'est la voiture royale!» cria un gamin à côté de moi.

Je me poussai plus près de maman, car je me méfie maintenant des petits

garçons qui ne sont pas de Louvain.

«La Reine est dans la voiture avec notre petite princesse Marie-José!»

dit une grosse femme qui portait un panier pleins d'œufs.

[Illustration: LA REINE ÉTAIT DANS LA VOITURE AVEC LA PRINCESSE

MARIE-JOSÉ.]

«Oh! mais les deux Princes sont dans une seconde voiture!» Au moment où

la voiture arriva place Verte, toute la foule se mit à crier:

«Vive la Reine, Vivent les Princes!»

La voiture allait au pas, tant il y avait de gens sur la chaussée. Elle

passa juste devant nous, et je pus voir vraiment cette petite Princesse

si jolie dont la photographie était sur le bureau de papa à Louvain.

Elle était assise auprès de sa mère dans le fond de la voiture. Sa

robe était blanche, elle portait un chapeau de paille de riz garni

d'une plume d'autruche blanche aussi. Elle a beaucoup de cheveux dont

les boucles sortent en masse au-dessous des bords de son chapeau. Elle

saluait gentiment de la tête, mais à un moment où la voiture passa

devant des soldats d'artillerie réunis dans un coin de la place, elle

se leva et envoya des baisers avec sa petite main; ses deux frères se

levèrent aussi en agitant leur béret.

Alors la foule cria et hurla comme si elle avait été en délire; les

gens entouraient la voiture, et la femme qui était à côté de nous se

précipita près de la portière et, se hissant sur le marchepied, elle

baisa la main de la Reine et celle de la petite Princesse. Son panier

d'œufs était tombé par terre, mais personne n'y fit attention et on

écrasa tout.

Comme la foule augmentait, maman prit Barbe dans ses bras et moi je

m'accrochai à sa robe.

Les soldats se mirent à entonner la _Brabançonne_; tout le monde

chantait avec eux, c'était vraiment magnifique. La femme au panier

d'œufs pleurait, mais ce n'était par pour ses œufs perdus; je crois

même qu'elle a suivi la voiture sans s'inquiéter d'autre chose.

L'Hôtel de Ville, c'est tout près de la place Verte. En y arrivant, on

voyait beaucoup de gens devant l'affiche posée sur la porte.

Maman s'approcha, mais il n'y avait pas moyen de lire, nous étions

encore trop loin. Un homme se retourna et dit à maman:

«Vous voulez savoir ce qui se passe? Eh bien, voilà: les Allemands ont

mis Louvain à sac et la ville est brûlée.»

Maman chancela, mais elle tenait toujours Barbe dans ses bras; alors

elle se raidit.

L'homme, regardant maman, murmura:

«Mais qu'a donc la pauvre dame?

--Papa est à Louvain avec ma sœur.

--Il fallait le dire!»

Une femme se mit à adresser des reproches à cet homme en lui disant

qu'il devait faire attention aux nouvelles qu'il annonçait.

«Bah, bah! grommela l'homme, j'ai parlé trop vite; on dit que Louvain

est incendié, mais on n'en sait rien en réalité.

--Mais je veux le savoir, je veux le savoir», répétait maman.

Barbe pleurait. Maman la mit par terre et poussa les gens qui étaient

devant elle afin de pouvoir arriver jusqu'à la porte de l'Hôtel de

Ville.

Elle s'adressa à un monsieur décoré qui avait l'air très sérieux, en le

suppliant de lui donner des nouvelles de Louvain.

Ce monsieur assura qu'il savait seulement que les Allemands avaient

brûlé des monuments à Louvain, mais que les habitants n'avaient pas

été _molestés_--c'est le mot qu'il employa. Mais puisque nous étions

de Louvain, il allait chercher des informations certaines afin de nous

renseigner exactement. Il dit à maman de revenir dans la soirée et de

demander M. Beughel.

Nous sommes retournées au Musée Plantin, maman peut à peine parler et

c'est à ce moment que j'écris ces pages sur le bureau du fils de M.

Claus.

_26 août._

Hier soir, M. Claus est revenu de l'Hôtel de Ville avec maman. Louvain

a été bombardé et brûlé, et cinquante automobiles allemandes sont

entrées à Malines. M. Claus veut que nous quittions tous Anvers.

Maman a beaucoup pleuré; elle voulait retourner à Louvain, en nous

laissant, Barbe et moi, à M. Claus. Alors j'ai supplié maman de me

garder avec elle.

«Je t'en prie, petite maman, que nous ne te perdions pas, toi aussi.

Que ferions-nous, Barbe et moi, sans papa et sans maman? Non, non, ne

nous quitte pas.»

Je ne savais que dire, mais je m'accrochais à son cou en sanglotant.

M. Claus nous regardait et dit doucement à maman:

«Madame Hollemechette, votre petite Noémie a raison, n'abandonnez pas

ces enfants. Nous retrouverons votre fille aînée et votre mari, car, à

cause d'elle, il ne se sera pas exposé inutilement.

--Oh! je le sais bien, c'est pour cela surtout que j'avais laissé ma

fille.»

Maman a fait un effort sur elle-même et a dit: «C'est décidé, je ferai

ce que vous voudrez».

Il est entendu que nous partons tout à l'heure pour Ostende.

_Gand, le 3 septembre._

Nous sommes parties lundi matin d'Anvers, et nous sommes depuis deux

jours à Gand, où nous attendons de pouvoir prendre un train pour

Ostende. Je crois aussi que maman s'éloigne à regret de Louvain, et

qu'elle espère avoir des nouvelles de papa et de Madeleine.

Le petit Claus nous avait conduites au chemin de fer. Il y avait

beaucoup de monde encore, et on racontait des choses terribles sur

l'armée allemande. Les Allemands étaient à Bruxelles, à Malines; ils

auraient brûlé Louvain et Aerschot, l'Université et la Bibliothèque

seraient en cendres! On avait emmené les hommes en Allemagne.

[Illustration: UN PETIT ÉCOSSAIS MARCHAIT EN TÊTE DES BOY-SCOUTS.]

Quand maman entendit cela, elle ne voulait plus partir; mais quand elle

parla à un officier qui était à l'entrée de la gare, il lui dit qu'il

n'était plus possible de revenir en arrière, que les troupes allemandes

avançaient, qu'Anvers allait être assiégé et que l'on ferait partir les

femmes et les enfants.

«Du reste, madame, ne croyez pas tout ce qu'on dit; beaucoup de civils

ont quitté Louvain et sûrement votre mari aura emmené votre fille.»

Barbe écoutait la conversation en ouvrant ses grands yeux; elle

comprenait tout très bien, car elle s'écria:

«Mais, maman, et tante Berthe? Elle est bien avec papa, elle n'a pas

été brûlée comme l'Université?»

L'officier regarda Barbe et dit à maman:

«Voulez-vous me laisser embrasser votre petite? Car moi aussi j'ai un

bébé qui est aussi gentil qu'elle.»

Il embrassa Barbe, et après, il voulut mettre lui-même maman dans un

compartiment où il n'y avait encore personne.

A Termonde, on annonça que les chemins de fer n'iraient pas plus loin,

car toutes les locomotives avaient été prises pour les armées et

dirigées sur Lille et Charleroi.

Alors, on a mis tous les enfants et toutes les mamans dans une salle

d'attente où il y avait de la paille par terre. Maman voulait sortir

pour trouver une chambre, mais un soldat lui dit:

«Restez là, car on va tâcher d'avoir un train pour mener tout le monde

à Gand, et puis, en ville, tout est sens dessus dessous. Tâchez de

prendre un coin pour dormir avec vos petites demoiselles.»

Noémie Hollemechette: Journal d'une petite réfugiée belge · 第 2 / 11 段