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NOÉMIE
HOLLEMECHETTE
[Illustration: LES CHIENS DE LOUVAIN FURENT AMENÉS SUR LA PLACE DE
L'HÔTEL-DE-VILLE]
M. DU GENESTOUX
NOÉMIE
HOLLEMECHETTE
JOURNAL D'UNE PETITE RÉFUGIÉE BELGE
(_COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE_)
153 ILLUSTRATIONS
DE GEORGES DUTRIAC
DEUXIÈME ÉDITION
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE
1920
Tous droits de traduction, de reproduction
et d'adaptation réservés pour tous pays.
_Copyright par Librairie Hachette 1918._
[Illustration]
Je commence mon Journal.
_Louvain, 25 juillet 1914._
MAMAN m'a dit ce matin: «Nous allons partir en vacances, tu vas ainsi
passer deux mois au bord de la mer à Heyst. Tu n'auras rien à faire,
aucun devoir; mais je vais te donner une idée qui sera une occupation
sans toutefois t'ennuyer, ni te faire perdre beaucoup de ces heures de
plaisir dont, moi la première, je désire que tu jouisses: écris donc
ton journal de vacances. Une petite fille de dix ans peut très bien
noter ses impressions et les événements de sa vie. Tu écriras chaque
jour, ou plutôt deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, ce que
tu auras vu, ce qui t'aura amusée, enfin tout ce que tu voudras. Si ce
journal est bien fait, plus tard il sera un souvenir précieux. Moi,
petite fille, j'ai écrit aussi mon journal et je l'ai continué jusqu'au
jour de mon mariage, lorsque je suis venue m'installer ici, à Louvain,
avec ton papa.»
Oui, c'est cela, je vais écrire mon journal.
J'ai demandé à papa un beau cahier, il m'en a apporté un très joli,
recouvert de toile grise, sur lequel il a fait écrire en belle ronde
par Jean Moya, son commis, mon nom, Noémie Hollemechette, et ces mots:
_Journal de ma vie_.
Après le déjeuner, vite je commence.
Nous devons partir le 2 août pour Heyst; papa qui, depuis très
longtemps, n'a pas quitté son magasin de livres, tant il craint de
manquer la visite d'un de ces «Messieurs de l'Université», comme il
dit, vient avec nous; mon frère Désiré, qui est à la banque, nous
rejoindra un peu plus tard. Il prétend toujours qu'il a trop à faire,
et papa ne veut jamais qu'il demande un congé quand on ne le lui donne
pas; je suis bien contente que, cette fois-ci, il puisse aller à
Heyst, car l'année dernière il nous a beaucoup manqué. Il sait si bien
raccommoder les filets, et surtout, quand il est là, maman nous laisse
faire tout ce que nous voulons et nous sortons bien davantage.
Mes grands cousins Craenendonck vont aussi venir avec Gertrude et
Rosalie.
Quelles bonnes parties nous allons faire! Je voudrais bien cette année
avoir un petit jardin le long de l'allée qui mène à l'entrée de la
maison; je demanderai au vieux Frans, qui porte le poisson et qui
nettoie les allées, de nous tracer un jardin et de planter une bordure
verte. Ma petite sœur Barbe en voudra un sûrement, mais si Frans en
fait un, il peut aussi en faire deux. Et puis Désiré, quand il viendra,
l'arrangera.
L'année dernière j'en avais un. J'avais pioché, creusé et semé, je ne
me rappelle plus quoi, puis j'avais tassé la terre avec mes mains,
comme Frans, mais rien n'a jamais poussé. De temps en temps je faisais
un petit trou avec mes doigts pour voir si cela n'avançait pas. Désiré
m'a dit que j'avais trop aplati. Cette année, après avoir semé, je n'y
toucherai plus. Je laisserai du reste à Frans le plus gros travail.
Il faudra aussi que Désiré fasse une armoire près de mon lit, dans la
chambre de Madeleine, pour que j'y mette mes livres et mon cahier.
Papa m'a donné pour ma fête une collection de la Bibliothèque Rose que
je veux emporter à la campagne, car je la prêterai à Gertrude et à
Rosalie qui n'ont pas lu la suite des _Petites filles modèles_, les
_Vacances_. Sur cette bibliothèque nous rangerons les coquillages et
les pierres que chaque année nous ramassons sur la plage.
[Illustration: PAPA ET M. VAN TIEREN ONT CAUSÉ TOUS LES DEUX EN SECRET.]
Et sur la plage que ferons-nous?
Ma sœur Madeleine, à qui maman a très bien appris à coudre,--du reste
elle a quinze ans,--m'a fait des costumes pour «barboter» dans l'eau.
Comme nous emportons beaucoup de bagages, maman nous a donné, à moi et
à ma petite sœur Barbe, une malle entière et j'y ai mis toutes nos
affaires.
Naturellement, au fond, bien couchée sur ses robes et son linge, nous
avons posé la poupée de Barbe. Elle ne pourrait pas se passer de
Francine: moi de même, quand j'étais petite, je ne pouvais pas m'en
aller sans ma Francine. Alors je comprends ma petite sœur quand elle
pleure en voyant la tête brisée de sa fille! Mais, dans ce cas, on la
lui remplace, c'est très facile.
Je lui ai du reste fait une robe, à Francine; elle est de la même
étoffe et de la même forme que celles que nous ont cousues maman et
Madeleine. Elles sont en mousseline rose tout unie avec des ceintures
de peau blanche. Seulement, pour la poupée, comme nous n'avions pas de
ceinture de peau blanche, nous avons mis un ruban. Maman a dit que,
pour une poupée, c'était même mieux. Papa, qui a l'air si content de
venir avec nous, nous a acheté lui-même de jolis chapeaux de paille
d'Italie blanche garnis de petites roses pompon. En les voyant, maman
s'est écriée: «Mais c'est une folie!» Alors papa a répondu: «Oh! pour
une fois, on pouvait bien se le permettre. Il y a si longtemps que
j'attends de bonnes vacances comme celles que nous allons passer. Je
vais voir ma sœur Craenendonck et je veux lui montrer de gentilles
petites nièces. J'ai eu une excellente année et, en revenant, je
travaillerai davantage.»
Là-dessus, papa et maman nous ont embrassées; mon frère, qui était là,
s'est mis au piano et a joué la _Brabançonne_, tandis que Barbe et moi
nous dansions autour de nos chapeaux. Tout le monde criait, et Phœbus,
notre gros toutou qui doit être du voyage, car il ne se sépare jamais
de nous, s'est mis à aboyer si fort que papa lui a dit de se taire;
alors il s'est mis à lécher les joues de Barbe qui est tombée par terre.
_Jeudi, 30 juillet._
Quel malheur! notre voyage est remis. Nous devions partir hier soir,
et maman a défait nos paquets en disant qu'elle ne savait pas si nous
pourrions quitter Louvain avant dimanche. Mardi soir M. van Tieren, le
vieux professeur, est venu voir papa et ils ont causé tous les deux
en secret; ils avaient l'air très triste, papa a appelé maman. A ce
moment, mon frère Désiré est entré en courant dans le magasin: «Je suis
convoqué à la caserne, je ne sais pas pourquoi, et, à la Banque, nous
sommes affolés».
Comme les grandes personnes continuaient à parler à voix basse, nous
nous sommes assises sur nos petites chaises dans un coin, et Barbe a
raconté à sa fille notre ennui de ne pas partir pour Heyst rejoindre
nos cousines Gertrude et Rosalie.
_Dimanche, 2 août._
Tous les soldats sont appelés à la caserne. Voici ce que mon frère est
venu annoncer ce matin à midi. Maman s'est mise à pleurer et papa s'est
écrié que la déclaration du Roi était magnifique. Mais je veux raconter
tout ce qui est arrivé depuis jeudi soir.
[Illustration: PAPA A DIT: «PARS ET FAIS TON DEVOIR!»]
Mon frère, vendredi matin, s'est rendu à la caserne avec tous ses
camarades, et la rue de Namur était pleine de gens. Nous étions
descendues dans le magasin et, cachées dans un petit coin, nous
écoutions ce que l'on disait. Au commencement je ne comprenais pas, ma
sœur Madeleine m'a expliqué que les Allemands faisaient la guerre à la
France et que pour arriver plus vite à Paris, ils voulaient traverser
la Belgique qui était le plus court chemin; que le Roi ne le voulait
pas, et c'est pourquoi il appelait tous les jeunes gens pour l'aider à
défendre le pays.
J'ai pleuré parce que j'ai pensé que notre pauvre Désiré partirait et
que nous ne le verrions pas tous les jours comme à l'ordinaire.
Je croyais qu'il allait tout de suite chez le Roi à Bruxelles, mais
Madeleine m'a encore dit: «Non, pas encore, il reste à Louvain, à la
caserne». J'ai répondu: «Alors le Roi est tout seul». Madeleine a
repris: «Pour le moment, il a avec lui les garçons de Bruxelles».
La rue était remplie de gens qui voulaient aussi savoir des nouvelles.
Papa ne quittait pas son magasin, à chaque instant il entrait quelqu'un.
«Bonjour, monsieur Hollemechette, votre fils est parti?» C'était un
ami de Désiré, avec un tas de paquets à la main, qui se rendait à la
caserne.
«Ah! mon pauvre Hollemechette, quelle triste histoire!» Ça, c'était
le professeur Velthem qui reste toujours à causer avec papa, qui
oublie l'heure du dîner et sur lequel maman se désole sans cesse: «Ah!
dit-elle, on voit bien qu'il n'a pas d'enfants et qu'il n'est pas
marié!»
Notre pauvre commis Jean Moya et sa bicyclette ont été appelés. Comme
il n'y a plus de place dans la caserne, on loge les soldats dans les
écoles et les salles de spectacles.
En face de chez nous, on construit une maison; tout à coup, hier, les
ouvriers sont descendus du toit, les maçons de leur mur et, en chantant
la _Brabançonne_, ils se sont rendus devant l'Hôtel de Ville. Comme
Phœbus voyait tous les gamins courir, il a couru lui aussi; alors
Madeleine a suivi et moi, je me suis accrochée à sa jupe et nous avons
été ainsi jusqu'à Saint-Pierre.
Une grande foule était rassemblée, une quantité de jeunes gens
réunis devant les marches de l'Hôtel de Ville, chantant encore la
_Brabançonne_; des femmes en groupes restaient sur le trottoir, et
des hommes plus âgés, parmi lesquels je reconnus M. Velthem et M.
van Tieren, leur chapeau à la main, étaient montés sur les marches
de l'Hôtel de Ville. Tout à coup, une voix cria: Vive la France! La
foule entière se mit à entonner un chant magnifique que je n'avais
jamais entendu. Madeleine me dit que c'était la _Marseillaise_. Je me
retournai tout à coup, je vis ma sœur qui pleurait et aussi toutes les
femmes qui nous entouraient. Alors nous sommes revenues à la maison, et
maman et ma sœur se sont embrassées et nous ont caressées doucement en
disant: «Mes petites, mes petites! Il faut que vous soyez bien sages,
et nous, bien courageuses.»
A ce moment sont entrés dans la librairie les fils du professeur Boonen
qui n'ont plus leur maman; ils goûtent souvent chez nous après qu'ils
ont pris leur leçon de latin avec papa; ils annoncent que l'école
normale est licenciée afin de loger les soldats. Maman voulait les
retenir, mais ils sont vite partis pour rejoindre leur père qui devait
les attendre devant l'église du Grand Béguinage.
Le soir à quatre heures, mon frère Désiré est venu nous dire adieu.
Il partait pour Bruxelles avec son régiment. Il était très content et
nous embrassa tous. Papa avait pris son air grave qui me fait toujours
un peu peur, maman pleurait en mettant dans un sac un gros pâté, du
saucisson et du pain. Madeleine ne disait rien et je voyais bien
qu'elle se forçait pour ne pas pleurer, et Barbe et moi, quand Désiré
nous a pris dans ses bras pour nous embrasser, nous riions de voir un
si beau soldat. Phœbus avait posé ses deux pattes sur ses épaules et
il ne voulait pas lâcher mon frère. Papa lui a dit alors: «Pars et fais
ton devoir!»
Comme nous savions que son régiment prenait le train de Bruxelles, nous
sommes allées le voir passer rue de Jodoigne; mais nous avons laissé
Phœbus à la maison; il aurait pris la fuite pour suivre mon frère.
Maman seule est venue avec nous. Le régiment a défilé devant nous,
la musique en tête, le drapeau déployé. Le soleil brillait, tous les
hommes levaient leur chapeau. Ah! que c'était beau!
Désiré était le premier de sa compagnie; quand il est arrivé devant
nous, vite il a embrassé maman et, sans plus rien dire, nous sommes
revenues à la maison où nous avons trouvé papa tout seul, Phœbus
couché à ses pieds.
_Jeudi, 6 août._
La guerre avec l'Allemagne a été déclarée mardi, mon frère Désiré est
parti--mais je crois que je l'ai déjà dit dans mon journal--et notre
bon Phœbus a été pris pour traîner les mitrailleuses.
Mon Dieu, que nous sommes malheureux! Je l'écris ici, mais maman et
Madeleine ne veulent pas que nous soyons tristes. Madeleine est tout à
fait douce avec nous et répond à chaque question que nous lui posons,
et il faut bien que je la questionne, car il y a beaucoup de choses que
je ne peux comprendre. Par exemple, papa disait hier à maman: «Non,
notre Roi n'acceptera pas l'ultimatum de l'Allemagne, j'en suis sûr;
pas un Belge ne l'accepterait.»
J'ai tiré Madeleine par le bras et je lui ai demandé tout bas ce
que voulait dire _ultimatum_. Elle m'a répondu que cela signifiait
«conditions irrévocables», et que dans notre cas, l'Allemagne avait
posé des conditions à la Belgique qu'elle ne pouvait accepter sans se
déshonorer; alors j'ai tout de suite compris ce que disait papa et
j'ai pensé comme lui. Le soir, quand M. van Tieren est venu dans le
magasin, je me suis assise sur ma petite chaise et j'ai écouté ce qu'on
racontait.
Du reste, maman et Madeleine étaient là aussi et personne ne songeait à
moi: j'en étais bien contente, car je désirais tout savoir et je veux
écrire le mieux possible tout ce que je vois et ce que j'entends.
M. van Tieren était très excité en parlant de la séance qui avait eu
lieu au Parlement, où le Roi a déclaré qu'il défendrait la Belgique
contre le passage des Allemands et qu'il était sûr que tout le pays
serait avec lui.
La Reine et ses enfants étaient là aussi, et il paraît que tout le
monde les a acclamés; on criait: «Vive la Belgique, vive le Roi!»
Sur le bureau de papa, il y a une photographie de la famille royale,
très grande et très bien encadrée, que je regarde souvent parce que
je trouve que la petite princesse Marie-José a de très jolies boucles
comme je voudrais en avoir.
Pendant que M. van Tieren racontait tout cela, M. Boonen est arrivé. Il
avait les yeux plein de larmes.
«Mais qu'avez-vous, mon cher collègue? demanda M. van Tieren.
--C'est vrai, je suis ému, mais je suis bien fier aussi: mes deux fils
s'engagent pour la durée de la guerre; ils vont à Bruxelles défendre
leur pays et leur Roi.
--Oh! dit maman, quels braves garçons, mais comme ils sont jeunes,
dix-sept et dix-huit ans!
--Oui, c'est moi qui aurais dû partir; je ne suis plus jeune, mais
j'aurais eu encore la force de tenir un fusil et de bien viser. Mes
chers fils, ils partent demain par un premier train: il y en a toute la
journée. Je vais rester seul, je viendrai vous voir souvent.»
J'aime beaucoup M. Boonen, parce qu'il caresse toujours mes joues, et
que je pense qu'il doit être très malheureux que ses fils n'aient pas
une maman comme la mienne. J'aurais voulu lui dire quelque chose, mais
je n'osais pas; alors je me glissai derrière lui et tout doucement,
comme il était assis sur une chaise, je me hissai sur la pointe des
pieds, et je mis un baiser sur sa joue.
Surpris, il se retourna et, prenant mes mains dans les siennes, il
s'écria: «Ah! ma petite Noémie, que ta bonté soit récompensée: tu as
toute la douceur et la charité d'une femme belge!»
[Illustration: JE DONNAI UN BAISER A M. BOONEN, QUI AVAIT LES YEUX
PLEINS DE LARMES.]
J'étais cramoisie et je ne pus faire autre chose que de me jeter dans
les bras que me tendit papa.
Le lendemain matin, un nouveau chagrin nous arriva. On a demandé les
chiens pour traîner les mitrailleuses, et le bon Phœbus, qui est le
plus beau chien de Louvain, fut appelé un des premiers.
L'ordre a été affiché sur la porte de l'Hôtel de Ville; il était
inscrit qu'on devait se présenter de midi à trois heures.
Papa est allé prendre chez Tantine Berthe son gros Pataud, le frère de
Phœbus. Elle demeure rue de Malines, en face de Sainte-Gertrude, une
petite maison très vieille, aussi vieille que l'Hôtel de Ville, dit
maman. Derrière, il y a un petit jardin plein de fleurs d'héliotrope
et de réséda. Tantine vit seule avec Pataud et n'aime pas beaucoup les
enfants, surtout les petites filles «qui ne servent à rien», dit-elle.
J'ai très peur d'elle, mais maman l'aime beaucoup et nous conduit chez
elle chaque dimanche dans l'après-midi.
Pataud et Phœbus s'attellent ensemble et, souvent, ils traînent la
petite voiture de Barbe quand nous allons faire des promenades à la
campagne. Ils ne peuvent aller l'un sans l'autre, c'est pourquoi papa
allait chercher Pataud pour le mener à l'Hôtel de Ville en même temps
que Phœbus.
Quand ce dernier est parti de la maison, Barbe et moi nous nous sommes
pendues à son cou. Barbe l'embrassait et, moi, je lui ai donné beaucoup
de morceaux de sucre: il était si content qu'il les mangeait tous à
la fois et très vite pour en avoir d'autres. Maman ne pouvait retenir
ses larmes et passait doucement sa main sur sa grosse tête. Il faisait
ses yeux câlins et tendait sa patte comme lorsqu'il est ému et désire
obtenir quelque chose. Madeleine a voulu aussi le conduire pour voir
son conducteur; alors je suis partie avec elle. Nous avons rejoint papa
sur la place de l'Hôtel-de-Ville qui était pleine de monde.
Tous nos amis étaient là avec leurs chiens. Il y avait M. Hoodschot,
la vieille Mme Bouts qui a deux toutous; ils sont si entraînés à la
marche que les gens disaient que chacun d'eux pourrait bien traîner
une mitrailleuse. Tous les jours ils portent le lait dans toutes les
maisons de Louvain et aux environs. Heureusement qu'elle les nourrit
bien, mais c'est par avarice, car elle économise avec ses chiens plus
de quatre employés.
Il y avait aussi Poppen, le concierge de l'Université avec Faraud,
et puis Layens, le gardien de l'Hôtel de Ville avec Médor, et le
professeur Melken avec Black, enfin tous. Et ils aboyaient, ils
tiraient sur leur laisse et c'étaient des cris épouvantables! Papa a
dit au professeur Melken: «Vraiment, le départ de nos chiens est plus
bruyant que celui de nos fils.»
Madeleine me montra deux vieilles femmes de l'avenue Jodoigne, célèbres
dans toute la ville pour leurs disputes à propos de leurs chiens.
L'une vend des légumes au marché, l'autre du lait, et dès qu'elles
s'aperçoivent du bout d'une rue, elles commencent à se regarder de
travers et finissent par se dire de gros mots, chacune pour prouver que
son chien est le plus beau et le plus aimable. Ce qu'il y a de drôle,
c'est que les chiens s'aiment beaucoup et ne songent pas à être jaloux:
ils vont toujours se dire bonjour, ce qui met ces femmes encore plus
en colère. Aujourd'hui, elles ont tant de chagrin de se séparer de
leurs chiens qu'elles redeviennent amies, et les voilà qui reviennent
ensemble.
[Illustration: BARBE EMBRASSAIT PHŒBUS.]
Nous avons eu quelques difficultés au passage d'un beau chien qui
demeure un peu plus haut que nous, rue de Namur, et qui est l'ennemi
mortel de Phœbus. S'ils se rencontrent par hasard, ils se jettent l'un
sur l'autre et ils se battraient jusqu'à la mort si on ne les séparait
pas. Il appartient à un jeune tailleur, qui est parti le même jour
que Désiré; il était donc conduit par sa jeune femme. Mais ce qui est
curieux, c'est que ces chiens semblèrent comprendre les circonstances
graves qui les amenaient à cette heure place de l'Hôtel-de-Ville, car,
après un coup d'œil haineux lancé l'un sur l'autre, ils restèrent près
de leur maître sans bouger.
Quand ce fut le tour de papa, il s'avança avec ses deux chiens et
on les remit à un jeune artilleur, conducteur de mitrailleuse, qui
avait l'air très bon. Il était de Tirlemont où papa connaît plusieurs
personnes; alors papa lui a parlé de ses chiens que nous aimons tant,
et Madeleine lui a demandé, les larmes aux yeux, de bien soigner
Phœbus, de lui donner beaucoup à manger et, dans le cas où il
recevrait un coup mortel, de bien l'enterrer. Ce jeune homme regarda ma
sœur très attentivement et lui dit gentiment:
«Mademoiselle, j'aime beaucoup les chiens, je soignerai donc
naturellement ceux-ci, mais du moment que vous me recommandez le vôtre,
croyez que je veillerai sur lui particulièrement.»
Là-dessus papa lui remit un gros sac de biscuits pour chiens et, après
une dernière caresse à Phœbus, il prit congé de l'artilleur. Madeleine
et moi, embrassions Phœbus, mais en nous voyant nous éloigner, il se
mit à hurler si fort que tout le monde le regarda. Il fallut la poigne
de l'artilleur pour le retenir: je crois qu'il l'attacha à un arbre,
tant il tirait.
J'ai oublié de dire que ma sœur a donné notre adresse au nouveau
maître de Phœbus pour qu'il puisse nous envoyer des nouvelles.
En revenant, papa a voulu passer à la gare pour voir les trains qui
allaient à Liége et à Tirlemont, venant de Bruxelles.
Il en passait une quantité remplis de soldats. Aux arrêts du train,
ils chantaient la _Brabançonne_ et aussitôt après l'autre chant, que
maintenant je connaissais bien, la _Marseillaise_. Papa se mit à causer
avec plusieurs personnes; tout à coup sa figure changea et je sentis sa
main trembler dans la mienne. Il dit à Madeleine: «Les Allemands sont
chez nous, ils ont détruit des baraquements à Visé, et l'on dit même
que cent cinquante automobiles remplies de soldats sont entrés dans
Liége, mais ils ont été bien reçus et ils ont été obligés de s'enfuir.
Tu entends, à Liége!»
[Illustration: PAPA A MIS TROIS DRAPEAUX AU-DESSUS DE LA PORTE.]
Tout à coup la foule qui était sur les quais et sur la place devant
la gare se mit à pousser les cris de «Vive la France!» répétés cent
fois, puis elle se dirigea vers la rue de la Station, arriva à la
Grand'Place et tourna pour se rendre devant l'Hôtel de Ville. Là, elle
entonna encore la _Marseillaise_ et cria «Vive la France! Vive la
Belgique!» Papa chantait aussi et Madeleine pleurait. Moi, je tremblais
en tenant la main de papa bien serrée, car j'avais peur de le perdre,
non pas parce que je craignais de ne pas retrouver ma maison, mais
parce que tout ce monde dans les rues m'effrayait.
Le plus gros de la foule s'engouffra dans la rue de Bruxelles. La
plupart des magasins étaient fermés, mais toutes les maisons étaient
ornées de drapeaux belges, et j'ai demandé à papa si nous en mettrions
un. Il m'a répondu que oui, bien entendu, et qu'il fallait vite rentrer.
A la maison, maman nous dit que M. Velthem était venu pour annoncer la
nouvelle de l'arrivée des Allemands à Liége. Là-dessus, papa se fâcha
en disant que ce n'était pas vrai, qu'il n'y avait que des automobiles
qu'on avait vus dans les faubourgs, et qu'en tout cas on _LES_ avait
reçus vigoureusement et qu'_ILS_ voyaient ce que c'était que d'entrer
en Belgique.
Papa mit aussitôt, au-dessus de la porte du magasin, trois drapeaux:
deux belges et, au centre, un français.
Après le dîner, M. Boonen est venu chercher papa. Il voulait sortir
avec lui. J'aurais bien voulu aller avec eux, mais maman a dit que non.
Nous devions être très sages et très obéissantes pour ne pas augmenter
les tourments des grandes personnes, et c'était notre devoir, à nous,
petites filles, dans ce malheur qui tombait sur notre pays.
Alors nous sommes allées nous coucher, Barbe et moi. J'ai aidé ma
petite sœur à se déshabiller, à plier ses affaires, à faire sa tresse;
nous avons fait notre prière et ensuite je me suis mise dans mon lit
mais, je ne pouvais dormir. Je pensais à Désiré, qui allait se battre
contre les Allemands, à Phœbus, traînant des mitrailleuses, aux fils
de M. Boonen, qui laissaient leur père tout seul.
Tout à coup j'entendis papa parler et maman s'écriait: «Mais c'est
terrible! terrible!»
Je me dressai sur mon lit et j'écoutai.
«Oui, disait papa, on est allé rue de Malines, chez les frères Witman,
des Allemands; on a brisé tout leur magasin, enfoncé les devantures,
brisé toutes les vitres, toute la vaisselle, jeté les tables et les
chaises au milieu de la rue, et on allait y mettre le feu quand la
police est arrivée; aidée par quelques hommes sérieux comme moi
et M. Boonen, elle a réussi à disperser la foule qui a entonné la
_Marseillaise_, mais le magasin était à sac.»
Qu'est-ce que cela pouvait vouloir dire, un magasin à sac? Je
m'endormis là-dessus.
J'ai demandé à Madeleine, ce matin, ce que c'était; elle m'a dit:
«C'est piller un magasin, enlever et briser tout ce qu'il y a dedans.
Dieu veuille que les Allemands ne mettent à sac aucune de nos belles
villes de Belgique!»
[Illustration]
[Illustration]
Pauvre Louvain!
_Louvain, 9 août._
JE me mets à écrire «mon Journal» en revenant de chez Tantine Berthe où
nous sommes allés après le déjeuner. Tantine était beaucoup plus douce
que d'habitude avec nous; au lieu de nous regarder d'un œil sévère,
elle nous a dit, à Barbe et moi, en posant sa main sur nos têtes:
«Allez, mes petites, dans le jardin, soyez bien sages, n'abîmez pas les
fleurs, promenez-vous tranquillement en attendant que je vous appelle
pour goûter, j'ai à parler avec vos parents».
Oh! je sais bien ce qu'elle voulait: c'était lire la lettre de Désiré
que nous avons reçue ce matin.
Désiré est son préféré. Elle dit toujours: «C'est un garçon, ça!» Aussi
était-elle heureuse d'avoir de ses nouvelles. Maman avait annoncé: «Oh!
nous avons une lettre bien intéressante de Désiré». J'ai tout de suite
pensé à la copier dans mon cahier comme souvenir; la voici:
Bruxelles, 3 août.
«Chers parents, chères sœurs,
«Je me hâte de vous donner de mes nouvelles. Je suis arrivé hier à
Bruxelles en excellente santé. Nous nous sommes rendus immédiatement
à la caserne d'artillerie qui se trouve à la Chaussée de Terouëren,
que papa connaît. Après nous être restaurés, on nous a annoncé que
le Roi passerait la revue de notre régiment à deux heures. Alors
vous pensez si nous nous sommes astiqués et si tout reluisait
merveilleusement à l'heure dite. C'est au champ de manœuvre qu'a eu
lieu la revue. Il y avait avec nous les régiments de cavalerie et
d'artillerie. Nous étions en position à droite, la cavalerie à notre
gauche, les mitrailleuses traînées par des chiens étaient au milieu
de nous. Une foule énorme se pressait tout autour, et les agents de
police et même les gendarmes la maintenaient avec peine. Le Roi est
arrivé après une demi-heure d'attente, à deux heures précises; il
était à cheval, accompagné du major Melotte et de ses aides de camp.
La foule entière n'a eu qu'un cri: «Vive le Roi!» La musique battait
aux champs, les soldats frémissaient d'enthousiasme; le Roi tout pâle
se tenait droit sur son cheval; il avait l'air horriblement ému, et
lorsqu'il a passé devant moi--je suis, comme vous savez, le premier
du bataillon--j'ai vu que ses yeux étaient pleins de larmes. Il a
prononcé quelques paroles que je voudrais vous citer textuellement,
tant elles étaient belles et simples: «Oui, la Belgique est un petit
pays, mais son honneur est grand; il saura le sauver et vous tous,
jeunes gens, vous vous battrez pour son indépendance et sa liberté.
Je serai avec vous et c'est à mes côtés que nous arrêterons les
envahisseurs qui trahissent leur serment!» Nous aurions tous voulu
applaudir. Nous avons seulement crié: «Vive le Roi! vive la Belgique!»
«Nous partons ce soir pour Liége. Je vous embrasse tendrement, mes
chers parents, ainsi que Madeleine et les deux petites.
Votre fils,
DÉSIRÉ.
«P.-S.--J'oubliais de vous dire qu'à la revue, il y avait un chien
attelé à une mitrailleuse qui ressemblait beaucoup à Phœbus mais il
n'était pas content du tout d'être attelé et il voulait mordre tous
ceux qui s'approchaient de lui. Alors on lui a mis une muselière.»
En revenant de chez Tantine, papa a voulu passer devant l'Hôtel de
Ville pour savoir s'il n'y avait pas quelque chose de nouveau. Nous
avons été arrêtés sur la Grand'Place par M. Van Tieren. Il prévint papa
que M. Boonen avait reçu des nouvelles d'un de ses fils. Nous sommes
vite allés chez lui. Ce n'était pas très loin, car il demeure avenue
Jodoigne.
[Illustration: IL NOUS TENDAIT UNE BOUTEILLE, UN PATÉ.]
On nous fit entrer dans la salle à manger où son second fils, habillé
en artilleur, tout couvert de poussière et de boue, était assis devant
la table et mangeait en hâte ce qu'on avait posé devant lui.
Son père expliqua à papa, afin de le laisser manger qu'il avait
été chargé par son général de porter des dépêches importantes au
quartier général, à Bruxelles où se trouvait le Roi. Il était arrivé à
motocyclette.
Papa lui demanda ce qui se passait à Liége.
«Oh! nous ne sommes pas en bonne posture et les Allemands sont en
nombre, et puis, il y a eu l'attentat du général Léman qui commande la
forteresse de Liége.
--L'attentat du général Léman?
--Oui, voilà, je vais vous le raconter en deux mots.
--Mais as-tu assez mangé?
--Bien sûr, j'étouffe. Voici donc la chose.
«C'était le 6, vers deux heures de l'après-midi; nous étions au
quartier général, établi rue Sainte-Foy; nous restions dans une maison
située en face de celle où était logé le général Léman avec ses aides
de camp.
«Tout à coup, on entendit des cris et puis du tumulte dans la rue, nous
nous précipitons aux fenêtres et sur la porte, et nous apercevons une
foule de femmes et d'enfants escortant un groupe d'officiers ou soldats
que nous ne distinguons pas bien au milieu de cette masse de gens. On
criait: «Voici les Anglais! Vivent les Anglais!» Ils atteignent la
maison du général et pénètrent sous la porte. Le bruit de la rue avait
attiré un tas de gens, et on ne pouvait que difficilement se frayer un
chemin à travers cette multitude.
--Tout à coup une clameur s'élève: «Allemands, ce sont des Allemands!»
«Alors la foule se rua sur la porte, voulant massacrer ces soldats
qui avaient pénétré jusque-là à l'aide d'espions; mais nos soldats
arrivèrent à la maintenir, et ce fut dans l'escalier même que la lutte
s'engagea.
«Un aide de camp du général avait reconnu leur uniforme, et c'est
juste à sa porte qu'on les arrêta. Deux parvinrent à s'enfuir et, avec
une audace incroyable, se jetèrent dans l'automobile du général qui
stationnait dans la rue et tentèrent de fuir, mais il était trop tard;
nous avons saisi nos deux prisonniers qui ont comparu devant le général
Léman qui, bien que malade et épuisé les interrogea et les condamna.
«Le lendemain, le général Léman gagna le fort de Loncin, suivi de son
état-major, et c'est sur son lit de camp qu'il a présidé le conseil de
guerre, et c'est lui-même qui m'a remis les dépêches pour le Roi.»
En disant ces derniers mots, il tapa sur la poche de sa veste où
étaient cachés les papiers importants.
«J'ai encore le temps de vous raconter l'histoire d'un petit boy-scout
qui nous sauva la vie.
«Figurez-vous que tandis que nous nous battions autour de Liége sans
arrêt du matin au soir, et souvent fort avant dans la nuit, nous avions
à peine le temps de manger. Les habitants de Liége savaient que la
distribution régulière des vivres était impossible, et que ce n'était
que par hasard que nous parvenions à prendre une bouchée. Un brave
marchand de comestibles eut une idée épatante: il réunit, avec l'aide
de quelques amis, des bouteilles, des poulets, des pâtés de foies gras,
des fruits, et ils chargèrent un petit boy-scout de quatorze ans de
nous porter à bicyclette ces victuailles. Alors ce brave garçon mit un
gros paquet devant lui, sur le guidon, et un second bien attaché sur la
selle par derrière, et le voilà parti pour la ligne de feu.
«Les premiers, dont j'étais, qui le virent, furent un peu étonnés. Il
nous tendait une bouteille, un pâté que nous partagions entre trois
ou quatre, entre deux coups de feu; on n'avait pas même le temps de
le remercier, et il courait plus loin faire de même aux camarades,
et, après avoir vidé ses paquets, il enfourchait sa bicyclette et
rentrait dans Liége pour revenir bien vite avec de nouveaux poulets et
de nouvelles bouteilles qu'il distribuait de la même façon. Ah! l'on
peut dire qu'il nous a sauvé la vie, car il a fait ces voyages pendant
plusieurs jours de suite!»
Quand Jean Boonen eut fini son histoire, il se leva et dit:
«Maintenant, adieu, je file.»
Mme Bouts, la marchande de lait et de légumes, qui a été forcée de
donner ses deux chiens, est venue demander à maman comment elle
pourrait envoyer des légumes à Bruxelles, car elle venait d'apprendre,
par Poppen, que des maraîchers des environs de Bruxelles en avaient
expédié une quantité.
«Mais, dit maman, envoyez ce que vous voudrez par le chemin de fer.
--Oh! sûrement non, car on me les volerait en route.
--Mais non, vous pouvez être tranquille: d'ici à Bruxelles, il n'y a
pas de danger.
--Oh! c'est que vous ne savez pas, on vient de découvrir des espions et
on va les fusiller.
--Comment? dit maman, quelle bêtise!»
Avant le dîner, nous sommes allées, Madeleine et ma petite sœur, chez
Mme Melken, pour prendre des nouvelles du fils du professeur Melken qui
s'était battu à Liége.
Donnant la main à Madeleine, nous avons suivi la rue de Namur pour
passer devant l'église de Saint-Quentin, près de laquelle demeurent le
professeur Melken et sa femme.
Il y avait plein de monde dans les rues, et l'on causait avec des gens
que l'on ne connaissait pas du tout. Je l'ai bien remarqué.
Il y avait une grosse femme qui sortait de l'église et qui dit à
Madeleine:
«Est-il possible que des enfants jolis comme cela puissent être pris
par les Allemands?
--Comment! pris par les Allemands, plutôt tués par eux!» a crié
quelqu'un.
Alors Madeleine s'est mise à marcher très vite en nous disant: «Ces
deux femmes sont complètement folles! La guerre les rend malades.»
[Illustration: «JE FILE!...»]
Je n'osai pas questionner ma sœur, mais je pensais que les Allemands
devaient être méchants puisqu'ils avaient forcé nos soldats à emmener
nos chiens, et je songeais au pauvre Phœbus dont nous n'avions pas de
nouvelles.
Mme Melken s'écria en nous voyant: «Oh! chères petites Hollemechette,
que vous êtes gentilles de venir prendre des nouvelles de Jean. Je
viens de recevoir une carte de lui, il va bien, mais il est au fort
de Loncin avec le général Léman. Je suis sûre que vous prendrez avec
plaisir une tartine de ma nouvelle compote de cerises?»
Barbe était très contente, moi aussi du reste, mais je voyais que
Madeleine était triste et cela m'ennuyait. Tandis qu'elle nous servait
de la confiture, avec une cuillère qui était tellement brillante qu'on
la croyait neuve, je pensais à ce que maman disait de la maison de Mme
Melken, que c'était une véritable boîte de poupée.
Pendant que nous mangions, elle dit à Madeleine de venir voir quelque
chose dans sa chambre et, étant seule avec Barbe, j'eus beaucoup de
peine à l'empêcher de finir toute la confiture.
Quand elle revint, Madeleine était toute pâle, et elle nous dit
vivement:
«Venez, il faut rentrer maintenant.»
A la maison papa donna à Madeleine une carte du jeune artilleur qui
avait emmené Phœbus; je la copie sur mon cahier.
Loncin, le 11 août.
«Je vous écris ces quelques mots pour vous donner des nouvelles de
votre chien Phœbus qui s'est très bien comporté dans les combats
de mitrailleuses auxquels il a pris part. Je vous dirai même qu'il
s'est distingué dans une lutte curieuse dont voici le récit. Nous
étions en position pour faire avancer nos mitrailleuses sur un ordre
que nous attendions. Nous avions beaucoup de peine à maîtriser nos
chiens, car ceux-ci étaient fort excités par les cris des hommes qui
se préparaient à faire une charge à la baïonnette et par les coups de
mitrailleuses.
«Tout à coup, nos chiens qui étaient dételés, bondirent en avant,
nous ne pûmes les arrêter, et voilà nos toutous qui fondent sur
les Allemands et veulent mordre leurs mollets! Ce fut une bagarre
indescriptible et des cris effrayants poussés par les chiens, les
Allemands et notre infanterie qui était ravie d'avoir d'aussi
vaillants aides. Une bonne soupe et un morceau de sucre ont
récompensé cet acte de courage.
«Au revoir, Mademoiselle; à bientôt d'autres nouvelles de Phœbus.
«Louis GERSEN.»
Comme je finissais de copier cette lettre, maman est remontée dans sa
chambre: elle pleurait, et Madeleine m'a dit que l'on avait de très
mauvaises nouvelles de Liége et que les Allemands étaient à Tirlemont.
_Louvain, dimanche 16 août._
Oh! je ne sais comment raconter tous les événements qui se passent à
Louvain depuis une semaine! J'ai enfin appris les mauvaises nouvelles
qu'on ne voulait pas me dire: les Allemands ont fait sauter la ligne du
chemin de fer entre Liége et Louvain.
L'autre soir, papa, M. van Tieren et M. Velthem ont causé longuement,
et ils étaient tellement absorbés qu'ils n'ont pas vu que j'étais là,
assise dans le coin de la cheminée.
«Oui, disait papa, les forts de Liége n'ont pas tenu suffisamment.
--Pourquoi les Français ne sont-ils pas arrivés plus vite, répliqua M.
Velthem.
--Comment voulez-vous qu'ils aient atteint Liége en si peu de temps: la
mobilisation des Allemands était faite bien avant celle des Français.»
Qu'est-ce que la _mobilisation_? Aussitôt que j'ai pu, je l'ai demandé
à Madeleine. C'est la marche de toute l'armée vers la frontière de son
pays, lorsqu'il est attaqué. J'ai compris alors pourquoi papa traitait
les Allemands de «sans paroles», puisqu'ils ont commencé avant les
Français à se rendre vers leur frontière, et que pour arriver plus
vite, ils voulaient traverser la Belgique; c'est tricher cela, et quand
nous jouons aux barres avec nos petites amies, lorsqu'il y en a une
qui part avant le signal, on la traite de tricheuse et on ne veut plus
s'amuser avec elle.
Mme Boot est venue ce matin, annonçant à maman qu'elle ne resterait pas
à Louvain, qu'elle avait trop peur des Allemands; alors, maman lui a
dit: «Mais, ma pauvre femme, ils ne viendront pas ici, et quand bien
même, ils ne nous mangeront pas!
--Pour ça non,» a-t-elle répliqué.
Puis elle a dit un si vilain mot que maman n'était pas contente et
qu'elle nous a renvoyées dans nos chambres. Nous avons été chez
Madeleine qui aidait notre servante Hélène et qui tâchait de la
consoler, parce qu'elle ne cessait de pleurer.
[Illustration: JE ME PENDIS AU COU DE PAPA QUI S'EFFORÇAIT D'ÊTRE
CALME.]
«Il ne faut pas avoir peur ainsi; quand tout le monde est réuni, et
qu'on ne s'abandonne pas les uns les autres, il n'y a aucun danger.
De quel danger voulait-elle parler?
Naturellement, le déjeuner n'était pas prêt à l'heure habituelle; papa
n'était pas content, car il aime l'exactitude; alors, quand maman lui a
dit: «Que veux-tu, mon pauvre ami, dans ce moment-ci, il faut excuser
un retard», il a répondu:
«Oui, oui, je comprends, mais il faut justement dans les moments
difficiles que chacun fasse son devoir et même mieux que jamais, comme
nos garçons le font, comme notre Roi le fait.»
Moi, je savais que c'était maman qui avait fait le déjeuner et
Madeleine nos chambres, parce qu'Hélène avait pleuré toute la matinée
et qu'elle n'avait aucun courage.
Ce jour-là, la femme Greefs, qui fait le ménage de Tantine, est venue
prévenir maman que Tantine nous attendait comme à l'ordinaire, le
lendemain, pour le déjeuner.
Papa, qui l'a entendue parler, est sorti du magasin et s'est écrié:
«Bien entendu, pourquoi pas?» Sa voix était très ferme, elle s'est
adoucie subitement, tandis qu'il lui demandait:
«Comment vont vos petits, madame Greefs?»
Cette femme a huit enfants, nous les voyons très souvent; maman et
Madeleine font toujours un tas d'affaires pour eux. Elle est très
malheureuse, parce que son mari est mort l'année dernière.
Quand elle a vu l'air gentil de papa, elle lui a demandé si c'était
vrai que les Allemands allaient arriver à Louvain.
«Non, non; on assure qu'ils ont coupé la ligne du chemin de fer entre
Louvain et Tirlemont, mais nous sommes en bonne posture à Landen.
--Allons, tant mieux! Mon Dieu! mon Dieu, que c'est donc terrible!...»
Je crois qu'elle a prononcé pour les Allemands le même mot que la femme
Boot.
Dans l'après-midi, Madeleine est sortie en nous emmenant toutes deux;
nous sommes allées sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Il y avait
beaucoup de monde.
[Illustration: MADELEINE SORTIT DE LA CHAMBRE DE MAMAN EN PLEURANT.]
Quelques dames dont les maris sont professeurs à l'Université ont
serré la main de Madeleine, et elles ont causé, tandis que je disais
bonjour à mes petits amis. Les garçons qui ont douze et quatorze ans
déclaraient que les Allemands arrivaient à Louvain, et qu'ils l'avaient
entendu dire dans l'Hôtel de Ville à un magistrat; ils étaient même
à Tirlemont. Alors le fils Melken cria que ce n'était pas vrai, une
dispute commençait, mais Berthe Diest, qui est très raisonnable, s'est
fâchée en leur faisant comprendre que c'était très mal de se donner
ainsi des démentis, qu'on ne devait plus se quereller quand on avait
_l'ennemi chez soi_. A ce mot, les deux garçons se sont tendu la main,
et je pensais que l'on devrait toujours agir ainsi, même quand on n'a
pas l'ennemi chez soi.
Papa est sorti de l'Hôtel de Ville avec M. Boonen; quand ils ont vu
Madeleine et ces dames réunies, ils se sont approchés d'elles et leur
ont dit qu'il y avait eu un engagement à Tirlemont, que les Belges se
défendaient héroïquement, mais que c'était bien inquiétant.
La nouvelle qu'annonçait papa fut vite connue dans la ville entière,
car, au bout de quelques instants, on vit tout le monde s'aborder,
se demander ce qu'il y avait à faire; quelques femmes en pleurs
traversaient la ville en criant qu'il fallait fuir et quitter Louvain
au plus tôt. Papa, qui nous tenait par la main, nous parla doucement.
«Du calme, mes enfants, du calme, il ne faut pas avoir peur, il n'y a
pas du tout de danger, les gens se montent la tête les uns les autres.»
Et moi, je pensais que je n'avais pas peur du moment que j'étais avec
papa et maman.
En rentrant, papa me recommanda de surveiller ma petite sœur, car il
avait à causer avec maman et Madeleine.
Alors je me mis à jouer à la poupée pour amuser Barbe: je l'habillais
de ses plus belles robes, mais j'aurais bien voulu savoir ce que
disaient mes parents.
Tout à coup, Madeleine est sortie de la chambre de maman: elle
pleurait; elle nous saisit dans ses bras en nous appelant ses chéries,
ses pauvres chéries....
Et je lui demandais ce qu'elle avait, mais elle courut s'enfermer dans
sa chambre.
_18 août._
Oh! quelle tristesse! Papa a décidé que mes sœurs et moi nous
quitterions Louvain avec maman et qu'il y restera, Maman ne veut pas se
séparer de lui, et Madeleine dit qu'elle ne l'abandonnera pas!
Nous avons déjeuné chez Tantine lundi comme d'habitude. Elle avait fait
un bon gâteau: un soufflé, mais sans crème parce que, a-t-elle dit, il
ne faut pas trop de friandises lorsque les garçons se battent.
Pendant le déjeuner, on parlait de la guerre et de Tirlemont que les
Allemands avaient pris, mais on ne dit rien du départ de Louvain.
Après, Tantine nous dit: «Allez au jardin toutes les deux». Et je
suppliai Tantine de rester avec elle, mais elle ne voulut pas et maman
me dit en m'embrassant: «Je t'appellerai dans un instant; montre que tu
es une grande fille en soignant ta sœur, et une brave petite Belge en
faisant ce qu'on te demande!»
Naturellement je sortis et je montrai toutes les fleurs à Barbe en
lui disant le nom de chacune d'elles. Et je pensais à ce moment que
j'aimais beaucoup Tantine et son jardin plein de fleurs.
Comme maman me l'avait promis, elle m'appela et, me prenant la main,
elle me mena dans la salle où se tenait Tantine sur son grand fauteuil.
Papa était debout devant la cheminée et Madeleine assise. Alors maman
me parla:
«Voici, ma chérie, ce que nous avons décidé. Nous allons quitter
Louvain, moi, toi et ta petite sœur; papa ne veut pas abandonner sa
maison et Madeleine restera pour le soigner, Tantine aussi reste à
Louvain.»
Je me mis à pleurer, j'avais tant de chagrin de quitter papa, Madeleine
et Tantine.
Tantine me prit dans ses bras et me dit:
«Tu seras la petite sœur aînée, tu veilleras sur Barbe et tu
consoleras ta maman. Sois une brave fille et espérons que la séparation
ne sera pas longue....»
Quand nous sommes rentrés à la maison, plusieurs personnes attendaient
papa: Mme Melken entre autres, qui partait le soir pour Bruxelles.
M. Boonen trouvait que toutes les femmes et les enfants devaient
quitter Louvain. M. Van Tieren disait le contraire. Enfin c'étaient
des discussions sans fin. La servante Hélène courait déjà faire ses
paquets, car sa mère et ses sœurs s'éloignaient le soir même: maman la
laissa aller, et M. Boonen s'écria: «Une de moins à Louvain!»
Tantine a demandé à maman d'emmener avec elle la femme Greefs et
ses huit enfants. Nous devons prendre à midi, demain, le train de
Bruxelles. Nous faisons des paquets, personne ne pleure, mais nous
avons bien du chagrin!
_20 août, dans le train._
Nous venons de quitter papa et Madeleine! Nous avons failli partir
avant, car M. Van Tieren a eu de très mauvaises nouvelles de Tirlemont
et de Gembloux. On dit même que la Reine et ses enfants sont à Anvers.
Tous les gens fuient à l'approche des Allemands. Ils avancent avec
rapidité, et ils pillent tout sur leur passage!
[Illustration: «DU CALME, MES ENFANTS, DU CALME!»]
Barbe voulait naturellement emporter Francine. Papa la vit tandis
qu'elle la prenait dans ses bras et déclara qu'il ne fallait pas
s'embarrasser d'un jouet. Voyant pleurer Barbe, il lui promit qu'à
Bruxelles, elle en trouverait d'aussi belles et que, là, maman lui en
achèterait une. Enfin papa allait prendre la poupée, pour la mettre je
ne sais où, quand Madeleine lui dit: «Papa, je vais la fermer».
Alors moi, j'eus l'idée de demander tout bas à Madeleine si elle ne
voudrait pas me la donner; elle me regarda et me répondit: «Oui,
prends-la, si tu veux».
Avec la poupée, nous nous sommes assises, Barbe et moi, sur nos petites
chaises, et je la consolai tout bas en assurant que je prendrais sa
«fille», mais qu'il ne fallait pas en parler.
Justement, il y avait à côté de moi un gros paquet qui contenait des
robes et des châles que maman venait de terminer, j'y mis un ou deux
vêtements de la poupée et puis j'allai dans la salle à manger où était
notre panier à provisions et j'y glissai sous un gros morceau de pain
«Francine», la fille de Barbe.
Nous n'avons pas pris de malle, car on ne peut plus les transporter
dans le chemin de fer. Mais nous avons mis le _strict_ nécessaire,
comme dit papa, dans de gros paquets. Nous avons seulement emballé nos
robes ordinaires et peu de choses, car «cela ne sera pas long».
Beaucoup de gens de Louvain, au lieu de prendre le chemin de fer, s'en
vont à pied ou en charrette. Nous avons vu une foule de paysans qui
arrivaient des villages voisins et même de Tirlemont et qui racontent
un tas de choses avec l'air d'avoir très peur.
Papa disait que ces gens effrayent tout le monde par des nouvelles
peut-être fausses et qu'il fallait être calme et courageux.
Pauvre papa! Il s'efforçait bien d'être courageux, lui, car je l'ai
entendu hier soir. Je passai devant la porte de la chambre de maman, et
il l'embrassait en disant: «Ma pauvre femme, mes pauvres enfants!» Je
n'ai pas pu m'en empêcher, je suis entrée tout doucement, j'ai saisi
sa main et je l'ai baisée. Surpris, il m'a pris dans ses bras et j'ai
senti une larme sur ma joue.
Pauvre papa, comme je serai toujours sage quand nous serons de nouveau
tous réunis!
Mais c'est le départ qui a été dur!
Papa est venu avec Tantine et Madeleine à la gare. Tantine n'a pas
versé une larme, elle nous tenait toutes les deux, Barbe et moi;
Madeleine était avec maman. La gare était pleine de gens qui couraient
affolés. Tout le monde voulait monter dans le train à la fois.
M. Van Tieren, M. Velthem et M. Boonen, qui étaient là, aidaient les
employés à faire le service, mais c'était très difficile.
Tout à coup, j'entendis une voix derrière moi qui m'appelait:
Mademoiselle Noémie, mademoiselle Noémie!
Je me retournai et je vis Poppen, le concierge de l'Université.
Il voulait dire adieu à maman et «aux petites demoiselles».
Il veillerait bien sur M. Hollemechette, assura-t-il à maman, et sur
Mlle Madeleine, et les prendrait dans l'Université si les Allemands
venaient à Louvain.
Maman lui serra la main, et il demanda la permission de m'embrasser.
Papa nous fit monter dans un compartiment avec la femme Greefs et ses
enfants. Nous avons donné des baisers à papa, à Madeleine et à Tantine:
nous pleurions tous, sauf papa.
Quand le train est parti, j'ai pris maman par le cou en la serrant très
fort; je crois que je n'ai jamais eu tant de chagrin.
[Illustration]
[Illustration]
Parmi les ruines.
_Malines, 23 août._
JE suis bien fatiguée aujourd'hui, mais je veux tout de même écrire mon
«journal» afin de n'oublier aucun des événements de notre existence
depuis notre départ de Louvain.