Caligula abusa de Valérius Catullus, jeune homme d'une famille

consulaire, et commit l'inceste avec ses deux soeurs. Il invitait à

souper, avec leurs maris, les femmes les plus distinguées; il les

passait en revue en les examinant comme ferait un marchand d'esclaves,

menait dans une chambre voisine celle qui lui plaisait et, rentrant

avec les souillures de la débauche, il louait ou blâmait ce que leur

jouissance ou leur corps avait de bon ou de mauvais.

NÉRON.

Sans parler des hommes libres avec lesquels il eut commerce, des femmes

mariées qu'il corrompit, Néron fit violence à la vestale Rubria. Il fit

couper les testicules à un jeune garçon nommé Sporus et s'efforça même

de le métamorphoser en femme. On le lui amena en grande pompe avec la

dot et le voile rouge (flammeum), suivant l'usage du mariage, et il lui

donna le rang d'épouse.

Il finit par imaginer comme un jeu de nouvelle espèce de se mettre dans

la peau et à la place d'une bête du cirque et de s'élancer sur les

parties naturelles ou non d'hommes et de femmes attachés nus à

des poteaux; il faisait ces outrages, dans les lieux publics, aux

adolescents et aux vierges chrétiennes. De là vient la bête dont il est

parlé dans l'Apocalypse et qui désigne Néron (Renan).

DOMITIEN.

Domitien n'avait pas les vices monstrueux de Tibère et de Néron.

Cependant il partagea et il développa la corruption générale.

Dans une fête solennelle, il fit descendre dans l'arène des femmes parmi

les gladiateurs et les bestiaires.

Il fit courir des jeunes vierges dans le stade et présida lui-même à la

course, vêtu d'un habit de pourpre à la grecque, portant sur la tête une

couronne d'or où étaient représentés Jupiter, Junon et Minerve, et ayant

auprès de lui le flamendial et les prêtres de la famille Flavia.

(Dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, Domitien voulut

affirmer son zèle pour le paganisme).

Pour plaire au peuple, il continua les représentations à la fois si

impudiques et si cruelles des scènes mythologiques. Martial, son

protégé, nous en a transmis le souvenir dans les épigrammes suivants du

Livre I:

6. Sur le spectacle de Phasiphaé.

«Croyez que Phasiphaé s'est accouplé avec le taureau de Crète; tout ce

que la renommée nous en a dit, la scène le reproduit devant nos yeux.»

9. Sur un condamné donnant une représentation véritable du supplice de

Prométhée. «Tel Prométhée, enchaîné sur un roc, en Scythie, nourrit de

ses entrailles renaissantes un vautour insatiable, tel ce Lauréolus,

attaché à une véritable croix, vient d'offrir sa poitrine nue à un ours

de Calédonie.

«Ses membres déchirés palpitaient et son corps tout entier n'était plus

un corps. Ce scélérat avait sans doute dépassé les crimes dont parle

l'antiquité.»

10. «Dédale, quand tu es ainsi déchiré par un ours de Lucanie, que tu

voudrais alors avoir des ailes.»

Ces scélérats, ces victimes, étaient les chrétiens condamnés comme

criminels d'État.

On se faisait scrupule de prendre les gladiateurs; ceux-ci étaient des

prisonniers de guerre qu'on n'avait pu utiliser autrement, parce qu'ils

étaient trop incultes pour être vendus assez cher comme esclaves et trop

insoumis pour être incorporés dans les légions.

HÉLIOGABALE.

Héliogabale parcourait les rues de Rome dans les attitudes et la

compagnie les plus indécentes sur un char traîné par des femmes nues.

CHAPITRE III

Intrigues des femmes du harem.

Les femmes du harem sont sévèrement gardées et ne peuvent voir aucun

homme (App. 1 et 2). Presque toutes brûlent de désirs qu'elles satisfont

entre elles, par des procédés indiqués au chapitre de l'auparishtaka, et

au moyen desquels la femme peut remplacer l'homme[46].

[Note 46: La titillation et la succion des mamelons, ainsi que nous

l'avons vu, déterminent constamment l'érection du clitoris, et la

friction de cet organe simultanée avec la succion forte des mamelons

amène nécessairement le spasme _génésique_.]

Elles ont encore recours aux moyens suivants.

Elles habillent en homme leur soeur de lait, leurs amies et leurs

suivantes, et se font caresser l'yoni à l'aide de végétaux tendres

(fruits ou racines), qui ont ou reçoivent la forme et les dimensions

d'un linga, ou bien elles embrassent une statue dont le linga est figuré

en érection (App.).

Des moyens inverses sont employés par certains hommes (voir dans Lucien

l'outrage fait par un jeune homme à la Vénus de Paros dont il était

amoureux).

Parfois, et avec l'aide de leurs suivantes, les femmes du harem y

introduisent des hommes déguisés en femme. Leurs soeurs de lait et leurs

affidées s'efforcent de décider des hommes à venir au harem, en leur

vantant la bonne fortune qui les y attend; elles leur décrivent

l'intérieur du palais, les facilités pour s'y introduire et en sortir;

elles indiquent les fortes saillies des corniches, les grandes

dimensions des portiques, des corridors et des issues, la négligence des

sentinelles et les absences fréquentes des gardiens du harem. Mais ces

émissaires ne doivent jamais tromper un homme pour le décider à tenter

l'aventure, car cela entraînerait probablement sa mort.

Quant à l'homme, il fera bien de ne point s'introduire dans le harem à

cause des terribles mésaventures auxquelles il s'expose.

Si toutefois il s'y détermine, il devra reconnaître s'il y a une sortie

assurée, si le jardin de plaisance ou bien un mur de ronde entoure

étroitement le harem (App. 1), si les sentinelles manquent de vigilance

et si le roi est parti en voyage. Dans ce dernier cas, lorsqu'il sera

appelé par les femmes du sérail, il observera avec soin les lieux, et

entrera de la manière que les femmes lui auront indiquée. S'il est

adroit et avisé, il parcourra chaque jour les environs du harem, se

liera avec les sentinelles, se fera l'ami des femmes de service du

sérail qui peuvent avoir connaissance de son dessein et leur témoignera

son regret de ne pouvoir l'exécuter.

Enfin, il prendra pour entremetteuse une femme qui a ses entrées au

harem, et il s'étudiera à connaître les espions du roi.

Si l'entremetteuse ne peut entrer au harem, il se tiendra à quelque

endroit d'où il peut voir la femme qu'il aime.

Si cet endroit est gardé par des sentinelles, il se déguisera en prenant

le costume d'une suivante de la femme désirée, qui vient ou passe par

cet endroit.

Quand la femme le regardera, il lui fera connaître ses sentiments par

des gestes et des signes, lui fera voir des dessins à double sens, des

guirlandes de fleurs et des anneaux.

Il observera avec beaucoup d'attention les signes qu'elle fait, ses

gestes ou ses paroles; et alors il essaiera de pénétrer dans le palais.

S'il est certain qu'elle vient dans quelque lieu particulier, il s'y

cachera, et, au moment fixé, il entrera au harem avec elle, comme s'il

était un des gardiens.

Il peut aussi entrer et sortir dans un lit plié, ou dans une couverture

de lit, ou bien se rendre _invisible_: pour cela il lui suffit de se

frotter les yeux avec un collyre obtenu en mêlant avec une quantité

égale d'eau les cendres provenant de la combustion, sans fumée, d'une

mangouste, des yeux d'un serpent et du fruit de la longue courge

tumbi!!!

Duyana, les brahmanes et les yoguis, donnent encore d'autres moyens de

se rendre invisible.

L'homme peut aussi, pour entrer au harem, saisir l'occasion de la fête

de la huitième lune, pendant laquelle les femmes de service du palais

sont toutes très affairées et en désarroi.

On introduit des jeunes gens au harem, ou on les en fait sortir,

lorsqu'on y apporte ou on en fait sortir du mobilier, ou pendant les

fêtes où l'on prend des boissons et des rafraîchissements, quand les

femmes de service sont extraordinairement occupées et pressées, ou quand

on déplace une des épouses, ou quand on les conduit aux jardins publics

ou aux fêtes, ou bien lors de leur retour au palais, ou enfin quand le

roi est parti pour un lointain pélerinage.

Les femmes du harem connaissent mutuellement leurs secrets, et comme

elles ont toutes le même but, elles s'entraident.

Un jeune homme qui est l'amant de toutes peut continuer ce commerce très

longtemps sans être découvert.

Chez les Aparatakas, les épouses du roi ne sont pas bien gardées, et les

femmes qui ont accès dans le harem y introduisent avec elles beaucoup de

jeunes gens.

Les épouses royales du pays d'Ahira se livrent aux kshatriyas mis en

sentinelle dans le harem.

Celles du pays des Vatsagoulmas font venir au harem, à l'aide de

messagères, des hommes qui peuvent leur plaire.

Chez les Vaïdharbas, les fils des épouses royales ont leur entrée au

harem et sont les amants de toutes les épouses, excepté de leur mère.

Dans le Stri radjyas, les femmes du roi ont pour amants les hommes de sa

caste et de sa famille.

Au pays de Ganda, elles se donnent aux brahmanes, à leurs amis, à leurs

serviteurs et esclaves.

Dans le Sandhava, à leurs domestiques, marmitons, etc.

Chez les Haïmavat, des hommes hardis corrompent les sentinelles et

entrent au harem.

Chez les Vanyas et Kalmyas, les brahmanes, au su du roi, entrent au

harem avec des bouquets pour les épouses, conversent avec elles derrière

un rideau, et des doux propos passent aux doux exercices.

Enfin, les femmes du roi de Prashyas cachent dans le harem un jeune

homme pour chaque groupe de femmes.

APPENDICE AU CHAPITRE III

Nº 1.--Description du harem d'Agra.

Tous les détails donnés dans ce chapitre montrent que les anciens rois

de l'Inde brahmanique n'étaient guère plus jaloux des femmes de leur

harem que les maris hindous ne l'étaient, en général, de leurs épouses.

On retrouve là encore la douceur et l'apathie du caractère indien.

Il en est autrement des Musulmans de l'Inde, en partie d'origine Afgane

ou Mongole.

Ils gardent étroitement leurs femmes, et les harems de leurs princes

étaient et sont encore aujourd'hui très surveillés.

On peut en juger par les dispositions du sérail qui forme partie du Tage

d'Agra, le Versailles des empereurs mongols, qu'on préfère au palais de

Louis XIV, bien qu'il ait coûté moins de cent millions, au lieu d'un

demi-milliard.

Le harem se compose de deux parties attenant l'une à l'autre, mais

parfaitement distinctes; l'une est occupée par les femmes musulmanes,

pour la plupart des Cachemiriennes qui sont blanches comme des

européennes.

L'autre est occupée par des femmes hindoues, et fut probablement

construite sur le modèle des harems des anciens rois du pays.

Le harem musulman borde, sur l'un de ses côtés, le magnifique jardin du

palais. Tout est en marbre; à l'étage, on y remarque quelques trous des

boulets de lord Clive, lorsqu'il prit la citadelle d'Agra (le Tage).

Les chambres sont des cellules de quatre mètres carrés; elles ont

chacune, du côté opposé au jardin, ayant vue sur le paysage et sur

la Joumma, une ouverture fermée par une claire-voie découpée dans le

marbre, qui empêche de rien voir du dehors.

Il y a aussi, dans chaque chambre, sur une autre face, une petite

ouverture par laquelle on introduisait la nourriture de la recluse, et

qu'on refermait ensuite.

Ces chambres forment deux groupes que sépare un palier assez grand, qui

servait pour la récréation des femmes pendant deux heures par jour.

L'escarpolette était fort en usage parmi ces dames.

Le harem hindou est, comme toutes les habitations des indigènes, disposé

en forme de cloître autour d'une cour rectangulaire assez grande.

Tout autour, à l'étage, sont de petites chambres précédées de portiques

et de balustrades donnant sur la cour.

Cette disposition permettait de laisser aux femmes la liberté de

circuler sous les portiques et de se visiter entre elles, liberté que

n'avaient point les femmes étrangères de l'autre harem, sans doute des

esclaves.

La cour intérieure du harem hindou servait pour les représentations

théâtrales et autres scènes de jongleurs, de saltimbanques, et aussi

pour les cérémonies religieuses.

Les femmes assistaient à ces représentations, appuyées sur les

balustrades des portiques et sans qu'on pût avoir aucune communication

avec elles depuis la cour.

Du côté opposé du jardin, en face du harem étranger, se trouvaient les

bains du sérail, d'une richesse et d'une beauté merveilleuses.

L'or, en lames épaisses, artistement travaillé ou en filets délicats,

court partout sur les caissons des plafonds et les parois en marbre des

murs.

Pour se rendre au bain, les favorites avaient à traverser le jardin, un

des plus beaux du monde, dont toutes les allées sont dallées en marbre

et dont les parterres sont parsemés de vastes bassins en marbre blanc

avec jets d'eau.

Certaines heures de la journée étaient réservées aux femmes du harem

pour leur promenade dans le jardin où elles étaient seules.

Le cicerone montre aux visiteurs un long couloir souterrain qui descend

du jardin au bord de la Joumma, et il explique que, vers son extrémité,

on abattait les femmes coupables ou trop âgées, et qu'ensuite leurs

corps étaient jetés à la rivière.

On se débarrassait ainsi des vieilles parce que le harem n'eût pas suffi

à loger ces inutilités, et qu'il ne convenait pas que des femmes, après

avoir été les favorites de l'empereur, pussent habiter ailleurs que dans

son palais ou dans la mort.

N° 2.--La vie du sérail.

Avec l'aide d'un officier de marine français, une femme européenne s'est

évadée du sérail de Constantinople. Réclamée par le sultan, elle a

déclaré qu'elle se tuerait plutôt que d'y rentrer.

Cependant Lady Montagu, la Sévigné des Anglais, nous a donné au XVIIIe

siècle, dans ses _Lettres_ si intéressantes, une description fort

gracieuse de la vie et des plaisirs des femmes du sérail dans l'intimité

desquelles elle a été admise en sa qualité de femme de l'ambassadeur

d'Angleterre près du sultan. Le tableau qu'elle en trace est loin d'être

triste. Les danses et les jeux après le bain solliciteraient le pinceau

d'un artiste.

Peut-être Lady Montagu n'a-t-elle vu que les beaux côtés, et n'a-t-elle

conversé qu'avec les privilégiées, comme la mère du sultan régnant dont

elle parle beaucoup. Peut-être le sérail a-t-il déchu avec la puissance

des sultans.

TITRE VII

DEVOIRS DES ÉPOUSES

CHAPITRE I

Devoirs d'une femme quand elle est la seule épouse.

Une femme vertueuse se conforme aux désirs de son mari comme s'il était

un dieu. Elle s'assied toujours après lui et se lève avant lui (App. 1).

Elle prend sa charge de la famille et de la maison. Elle tient tout dans

le plus grand état de propreté (App. 2).

Elle entoure la maison d'un petit jardin où elle apporte tout ce qu'il

faut pour les sacrifices du matin, de midi et du soir, aux dieux

domestiques.

Elle révère elle-même le sanctuaire des dieux du foyer car, ainsi que le

dit Gonardiya, rien ne gagne le coeur d'un mari, d'un maître de maison,

comme l'observation des rites domestiques.

Elle aura tous les égards possibles pour son beau-père et sa belle-mère,

et pour tous les membres de la famille de son mari.

Elle évite la société des mendiantes, des _religieuses bouddhistes

mendiantes_[47], des femmes perdues, des voleuses, des diseuses de bonne

aventure et des sorciers.

[Note 47: Les mots en italique prouvent qu'à l'époque où écrivait

Vatsyayana le bouddhisme était encore en vigueur dans l'Inde.]

Elle ne fait rien avant d'en avoir obtenu le consentement de son mari

(App. 3).

Quand elle va trouver son mari en particulier, elle doit être parée de

ses ornements et de fleurs diverses et porter une robe de plusieurs

couleurs. Mais son habillement ordinaire de tous les jours sera léger et

collant.

Au cas où il aurait quelques torts de conduite à son égard, elle ne lui

en fera pas de reproches, malgré son déplaisir.

Elle soigne sa tenue de manière à toujours plaire à son mari.

Elle garde ses secrets, lui prête toute l'aide possible dans ses

affaires lorsqu'il est obligé de s'absenter pour quelque voyage.

Elle ne porte que des ornements de bon augure et observe les fêtes en

l'honneur des dieux. Elle ne sort que pour les deuils et les fêtes de

famille. Elle prend soin des intérêts de son mari.

Quand il arrive de voyage, elle le reçoit dans sa tenue ordinaire, pour

qu'il voie comment elle a vécu pendant son absence. Elle lui apporte

quelque présent et des objets qui peuvent être offerts pour le culte de

la divinité.

C'est ainsi, conclut l'auteur, qu'une femme d'une bonne conduite, épouse

ou vierge remariée, ou concubine, doit vivre purement, toujours dévouée

à l'homme auquel elle est unie, faisant tout pour son bien et pour lui

plaire.

Les femmes qui tiennent cette conduite possèdent le Dharma, l'Artha et

le Kama, obtiennent une haute considération et, généralement, conservent

tout l'amour de leur mari (App. 4).

APPENDICE AU CHAPITRE I

Respect des femmes hindoues pour leur mari.

N° 1.--Les dames indiennes sont très respectueuses envers leur mari.

Elles ne l'appellent que mon maître, mon seigneur, et, quelquefois même,

mon dieu, tandis que celui-ci, au contraire, ne leur parle que d'un ton

de supériorité. Si un mari en prenait un autre, en public surtout, sa

femme s'en offenserait comme d'une inconvenance.

Une femme indienne prépare le repas de son mari et le sert; mais elle ne

mange jamais qu'après lui, et que ses restes.

Elle ne l'accompagne jamais à la promenade; en voyage, elle marche

derrière lui à une certaine distance, sans pouvoir lui adresser la

parole.

N° 2.--Manou, livre IV. «Renfermées sous la garde d'hommes fidèles et

dévoués, les femmes ne sont point en sûreté; celles-là seulement sont

bien en sûreté, qui se gardent elles-mêmes de leur propre volonté.»

«On ne parvient point à tenir les femmes dans le devoir par des moyens

violents. Mais un mari y réussit en assignant pour fonctions à sa femme

le compte des recettes et des dépenses, la purification des objets et du

corps, l'accomplissement de son devoir, la préparation de la nourriture

et l'entretien des ustensiles de ménage. Mettre au monde des enfants,

les élever et s'occuper chaque jour des soins du ménage et de

l'entretien du feu consacré, tels sont les devoirs des femmes mariées

dans l'Inde; nulle n'en est affranchie.»

N° 3.--Même livre. «Jour et nuit les femmes doivent être tenues dans la

dépendance par leurs protecteurs: une femme est sous la tutelle de son

père pendant son enfance; de son mari, pendant sa jeunesse; de son fils,

pendant sa vieillesse; elle ne doit jamais se conduire à sa fantaisie.»

«Si les femmes n'étaient pas surveillées, elles feraient le malheur des

deux familles.» Manou a donné en partage aux femmes l'amour de leur

lit, de leur siège et de la parure, la concupiscence, la colère et la

perversité.»

«Aucun sacrement n'est pour les femmes accompagné de prières.»

Il n'en était point ainsi chez les Ariahs védiques. Il est impossible de

pousser plus loin le mépris de la femme.

L'idée de son infériorité a été générale dans l'antiquité; nous la

trouvons aux premiers temps de la Grèce, dans le Mythe de Pandore,

raconté si malicieusement par Hésiode (400 ans avant Homère) dans sa

Théogonie.

Pour se venger des humains dans la demeure desquels brillait le feu

dérobé par Prométhée, Zeus (Jupiter) leur prépare un fléau. Par son

ordre, Vulcain façonne, avec de l'argile, la pudique image d'une

vierge. Athéna (Minerve) la revêt d'une blanche tunique, lui attache sa

ceinture, lui jette sur la tête un voile d'un merveilleux travail,

orne ses cheveux de fleurs et place sur sa tête, une couronne d'or,

chef-d'oeuvre de l'illustre boîteux.

«Lorsqu'il a préparé ce présent fatal, le dieu amène la jeune fille

dans l'Assemblée des dieux et des hommes. Ils admirent ce piège cruel à

l'appât duquel la race des mortels n'échappera pas.

«C'est d'elle que nous vient la race des femmes; c'est d'elle que

viennent ces funestes compagnes de l'homme qui s'associent à sa

prospérité et non à sa misère, comme les frelons méchants et parasites

que les abeilles nourrissent à l'abri de leurs ruches. Bien des maux

nous viennent de ce cruel présent. Si nous fuyons l'hymen et le commerce

inquiet des femmes, nous n'avons aux jours de la triste vieillesse

personne qui nous soutienne et nous console, et des parents éloignés se

partagent entre eux notre héritage.»

«Le sort nous a-t-il uni à une épouse vertueuse et chérie, le mal se

mêle encore au bien dans toute notre vie. Mais s'il nous fait rencontrer

quelque femme d'une race perverse, alors nous vivons dans l'amertume,

portant au fond de notre coeur un éternel ennui, un chagrin que rien ne

peut guérir.»

On lit dans les _Travaux et les Jours_:

«Garde qu'une femme impudique ne te séduise le coeur par de douces

paroles et ne s'introduise dans ta maison. Se fier à la femme, c'est se

fier aux voleurs.»

«N'aie qu'un fils pour soutenir la maison paternelle. C'est ainsi que

les maisons prospèrent.»

On ne s'attendait guère, sans doute, à trouver dans Hésiode ce conseil

de Malthus si fort suivi de nos jours.

Hésiode fait dire à Télémaque recevant des hôtes qui le louent d'être le

fils d'Ulysse: «On n'est jamais sûr d'être le fils que de sa mère.»

Nous trouvons, même dans quelques docteurs chrétiens, le préjugé contre

les femmes: «Foemina infirmius, le sexe est faible,» a dit saint

Augustin; mais à cause de ses autres qualités, le bouddhisme et le

christianisme ont mis le sexe faible au niveau du sexe fort.

Dans l'Inde, la condamnation prononcée par Manou a ôté à la femme le

respect des autres et d'elle-même.

Aux reproches les plus graves la femme hindoue répond: «Après tout, je

ne suis qu'une femme.»

La femme occupe cependant une bien meilleure place chez les Hindous que

chez les Musulmans dans la famille où elle est beaucoup plus utile, plus

libre et plus respectable. Toutefois, comme elle n'a ni instruction, ni

valeur morale, on n'a pour elle d'autres sentiments que ceux qu'on a en

France pour une bonne domestique. Souvent ses fils l'injurient. Manou ne

prescrit aucuns égards envers la mère, tandis que le Bouddha a fait à

son sujet mille recommandations qui sont pieusement suivies encore de

nos jours.

N° 4. Manou, livre IX:

«La femme qui ne trahit point son mari, dont les pensées, les paroles

et le corps sont purs, parvient, après la mort, au même séjour que son

époux» (cette perspective serait peu encourageante pour beaucoup de

françaises).

«Les femmes mariées doivent être comblées d'égards et de présents par

les père et mère, et les frères de leurs maris, lorsque ceux-ci désirent

une grande postérité.»

«Partout où les femmes sont honorées, les divinités sont satisfaites;

lorsqu'on ne les honore pas, les actes pieux sont sans fruits.»

«Lorsqu'une femme brille par sa parure, toute la famille resplendit

également; mais si elle ne brille pas, la famille ne jette aucun éclat.»

Tous ces préceptes commandent aux maris la fidélité, la douceur et la

bonté matérielles, mais ne consacrent aucun droit pour la femme, et

n'assurent point sa dignité et sa considération, ainsi qu'on le voit

dans plusieurs passages du _Kama Soutra_, qui permettent aux maris toute

licence.

Devoir conjugal.

N° 5.--L'auteur ne dit rien du devoir conjugal. Sans doute il le

considère comme compris dans la généralité des rapports sexuels au sujet

desquels il dit, au titre IV, que l'homme doit _faire tout pour le

plaisir de la femme_.

C'est là un principe altruiste dont il faut, sans doute, faire honneur à

l'influence du bouddhisme (religion absolument altruiste) sur les idées

de l'époque. Son application qui tend à augmenter l'amour conjugal,

fin honnête, et même à entretenir la santé, fin légitime, peut être

justifiée presque toujours. L'église, qui interdit le mariage pour

cause d'impuissance, ne le défend pas aux personnes stériles et aux

vieillards.

Le père Gury dit, à l'article 378 de la _Th. morale_:

«Les époux se doivent: 1° une affection mutuelle; 2° la société

conjugale et la cohabitation; 3° les aliments et ce qui est nécessaire

pour une position honorable; 4° le devoir conjugal quand il est

sérieusement demandé et lorsqu'il n'y a pas de raison pour le refuser.»

Vatsyayana ne prévoit même pas comme possible dans l'Inde le refus de

la femme. Ce cas se présente en Europe et il est réglé en théologie. Le

père Gury dit:

915, I. «Il y a une obligation de justice, grave en principe, de rendre

le devoir conjugal à l'autre époux qui le demande sérieusement et

raisonnablement, parce que d'après la nature du contrat conjugal, les

époux se doivent mutuellement la puissance sur leur corps pour l'amour

conjugal.»

II. «Il peut y avoir obligation de demander le devoir conjugal par

charité ou à cause d'une autre vertu, surtout de la part de l'homme, si

la demande est nécessaire pour entretenir ou ranimer l'amour conjugal.»

«L'obligation de le rendre cesse pour l'un des époux quand cesse pour

l'autre le droit de l'exiger, ce qui arrive: 1° _si l'un des époux

a commis un adultère_.» (Le droit est égal pour les deux époux,

contrairement à ce qui a lieu dans l'Inde où une femme ne doit même pas

reprocher à son mari l'adultère; on verra plus loin l'épouse indienne

servir d'entremetteuse à son mari).

«2° . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«3° Si celui qui le rend peut craindre raisonnablement un préjudice ou

un danger pour sa santé.»

916. «Les époux sont tenus d'habiter ensemble et l'un d'eux ne peut

s'absenter longtemps sans le consentement de l'autre ou sans nécessité;

car cette obligation découle de celle de rendre le devoir conjugal.

Or les causes légitimes de s'absenter pour longtemps sont: l'intérêt

public, la subsistance ou le salut de la famille, un mal à éviter de la

part de ses ennemis. Mais le mari qui va habiter longtemps ailleurs doit

emmener son épouse pour qu'elle habite avec lui.»

«Un époux qui refuse le devoir conjugal pèche gravement, s'il y a danger

d'incontinence ou d'un grave ennui pour l'autre. Il ne pèche pas en le

repoussant lorsque l'autre époux le demande avec excès.»

«Un époux n'est pas dispensé de le rendre parce qu'il craint d'avoir

trop d'enfants, car la procréation des enfants est la fin principale du

mariage et n'est pas un inconvénient intrinsèque de ce même mariage.»

CHAPITRE II

Devoirs de l'épouse la plus âgée envers les épouses plus jeunes de son

mari.

L'homme peut pendant la vie de sa première épouse en prendre d'autres

pour les motifs suivants:

Folie ou mauvais caractère de la femme, aversion du mari[48], stérilité,

absence de progéniture mâle, incontinence de la femme.

[Note 48: Manou, livre IX. «La femme acariâtre doit être remplacée de

suite; la femme stérile, après huit ans; celle qui ne donne que des

filles, après onze ans.]

Quand la femme est stérile ou n'a pas de fils, elle doit elle-même

engager son mari à prendre une autre femme, donner à celle-ci une

position supérieure à la sienne, la considérer comme une soeur, lui

prodiguer les bons conseils, traiter ses enfants comme s'ils étaient les

siens propres et en agir de même à l'égard de ses serviteurs, de ses

amis et parents.

Quand il y aura plusieurs femmes, la plus âgée fera alliance avec celle

qui la suit immédiatement en âge et en rang et tâchera de brouiller avec

la favorite actuelle la femme que la favorite a remplacée auprès du

maître; puis, ayant ligué toutes les femmes contre la favorite, elle

prendra alors le parti de celle délaissée et, sans se compromettre

d'aucune façon, elle fera dénoncer la favorite comme méchante et

querelleuse.

Si la favorite se querelle avec l'époux, la première femme feint pour

elle de la sympathie, l'excite et aggrave autant qu'il est en elle le

dissentiment. Mais si, en dépit de tous ses efforts, l'époux continue

à aimer la favorite, elle changera de tactique et s'emploiera à les

concilier afin de ne point tomber elle-même en disgrâce[49].

[Note 49: Dans ces conseils se retrouve toute la duplicité brahmanique.]

CHAPITRE III

Devoirs de la plus jeune épouse.

La femme la plus jeune regardera la plus âgée comme sa mère et ne fera,

à son insu, de don à personne, pas même à ses propres parents. Elle lui

dira tout, et n'approchera son mari qu'avec sa permission. Quoi que

celle-ci lui confie, elle ne le divulguera point, et elle prendra soin

de ses enfants comme des siens propres.

Quand elle sera seule avec son époux, elle lui complaira en tout, mais

elle ne lui parlera jamais du chagrin qu'elle peut éprouver à cause

d'une rivale.

Elle se contentera d'obtenir secrètement des marques particulières de

son affection, de l'assurer qu'elle ne vit que pour lui, et par l'amour

qu'il lui témoigne.

Avec les autres épouses de son mari elle ne parlera jamais, soit par

orgueil, soit par colère, de son amour pour son mari ni de l'amour que

celui-ci a pour elle; car un mari n'aime point les indiscrétions sur des

détails intimes.

Elle dissimulera, autant que possible, à la vue de la première épouse

les efforts qu'elle fait pour captiver son époux. Si cette première

épouse a été prise en aversion par le mari, ou si elle n'a pas

d'enfants, elle s'intéressera à sa situation, et engagera le mari à

avoir pour elle de bons procédés; mais elle-même s'efforcera de la

surpasser par sa bonne conduite.

CHAPITRE IV

Devoirs d'une veuve vierge remariée.

Comme la veuve vierge remariée a eu, avant son second mariage, une

existence plus libre et une connaissance plus grande des choses du

mariage qu'une jeune fille, elle apportera chez son nouvel époux plus

d'expérience des plaisirs et des goûts plus mondains. Si, plus tard, il

y a séparation entre eux, elle ne gardera pas les présents qu'elle a

reçus de son mari, sauf ceux qui ont fait l'objet d'un mutuel échange

entre eux, à moins qu'elle n'ait été renvoyée par lui (alors elle ne

restitue rien).

Elle prendra dans la maison conjugale la même situation que les femmes

de la famille de son mari; mais elle devra se montrer supérieure à elles

pour les soixante-quatre talents voluptueux.

Elle ne se liera pas avec les autres épouses, mais plutôt avec les amis

et les serviteurs de la maison.

Elle se montrera également supérieure aux autres épouses pour les

soixante-quatre voluptés.

Elle accompagnera son mari aux fêtes, réunions, parties de plaisir; elle

engagera son mari à donner lui-même de ces sortes de fêtes ou parties de

plaisir.

Elle mettra en train toutes sortes de jeux et amusements.

APPENDICE AU CHAPITRE IV

Souvent, dans l'Inde, on marie des filles presque dans l'enfance à des

vieillards veufs qui prennent une épouse parce que sa présence est

obligatoire dans les sacrifices aux mânes. De là le grand nombre des

veuves vierges. On voit par ce qui précède qu'elles se remariaient du

temps de Vatsyayana.

C'est d'après un préjugé religieux que les femmes veuves ne peuvent se

remarier; les Hindous sont convaincus qu'elles portent malheur. C'est

peut-être un calcul du législateur pour qu'une femme ait tout intérêt à

prolonger les jours de son mari.

Plusieurs tentatives ont été faites pour faire disparaître ce préjugé,

mais on n'a pu y parvenir.

Dans le sud de l'Inde, toutes les veuves, _sans exception_, ne

se remarient point. Mais à Calcutta, elles le font aujourd'hui

généralement; à l'instigation du vice roi, les brahmanes ont eux mêmes

donné l'exemple, et cet exemple a été suivi.

A Pondichéry, M. de Verninac, alors qu'il y était gouverneur, avait

fait, dans ce sens, de généreux efforts qui ont été bien près d'aboutir.

Dans l'Alharva-Véda, on voit que les veuves pouvaient, à certaines

conditions, se remarier. Ce livre a précédé celui de Manou qui est fort

dur pour les veuves.

Devoirs de la veuve

Aussitôt qu'un indien vient d'expirer, l'usage exige que sa veuve se

pare magnifiquement, qu'elle se précipite sur le cadavre de son mari et

le tienne embrassé en poussant de grands cris jusqu'à ce que les parents

l'en arrachent.

Quelques jours après, en présence de ses parents et de ses amis qui

cherchent à la consoler, on lui rase la tête et on lui enlève le tally

que son mari, le jour de son mariage, lui avait attaché au cou. A partir

de ce moment, et jusqu'au jour de sa mort, elle porte le deuil de son

époux. Le deuil consiste à se faire raser la tête une fois par mois, à

ne point faire usage de bijoux ni de bétel, à ne se vêtir que de

toile blanche, à ne tracer sur son front aucun des signes de sectes

religieuses, et enfin à n'assister jamais aux fêtes de famille ou

publiques où sa présence porterait malheur.

Les suttys ou sacrifices des veuves

Les suttys sont aujourd'hui interdits dans l'Inde anglaise, mais ils

n'ont complètement cessé que depuis un petit nombre d'années.

Cette coutume barbare paraît avoir été en honneur d'abord chez les

anciens rajahs du pays et dans la caste des Kshatryas, car il n'est fait

mention dans les anciens auteurs que des suttys des ranies ou reines.

Le sacrifice n'était pas toujours volontaire; c'était de force, bien

souvent, qu'on y traînait la victime.

Les suttys dans le Mahabarata

Parmi les héroïnes du dévouement dont parle le Mahabarata, il ne cite

qu'incidemment le sacrifice de Madri, la deuxième épouse du roi Pandou,

père putatif des cinq héros célébrés dans ce vaste poème encyclopédique.

Voici, en raccourci, la légende de la mort du roi Pandou, et du

sacrifice de Madri son épouse.

Le roi Pandou, étant à la chasse, aperçut deux gazelles accouplées;

aussitôt, il leur décoche une flèche et tue le mâle. Celui-ci était un

brahmane qui avait eu la fantaisie de prendre cette forme de gazelle

pour s'unir à son épouse.

Au moment d'expirer, il dit au roi Pandou: Puisque, cruel Kshatrya, tu

m'as ravi l'existence, avant que j'eusse parfait mon désir, tu subiras

la peine du talion; car, toi aussi, tu mourras dans les bras de ton

épouse avant d'avoir joui complètement, et de plus tu seras frappé

d'impuissance. Pandou, en effet, épousa deux femmes et n'eut point

d'enfants; mais cependant, il en obtint cinq par l'opération miraculeuse

des Dieux Indra, Yama et les deux Advins.

Un jour que le roi Pandou se promenait dans la forêt avec Madri, sa

deuxième épouse, excité par la vue de ses charmes, il voulut s'unir avec

elle malgré qu'elle s'y refusât, redoutant pour lui le fatal moment;

Pandou, aveuglé par sa passion, l'y contraignit; il s'unit donc à elle,

mais il fut frappé de mort dans ses bras.

Après ce fatal événement, Madri, l'âme troublée et s'accusant d'être la

cause de la mort du roi, dit à Kounti, la première épouse: Maintenant

que ce monarque est mort dans mes bras, je le demande en grâce, illustre

Kounti, de me laisser monter sur son lit funéraire; car il est juste que

je suive ce monarque chez les mânes, puisque c'est dans mes bras qu'il

a trouvé le chemin de la mort. La noble Kounti reprocha à Madri sa

faiblesse pour ce prince, puisqu'elle connaissait son impuissance et la

malédiction qui pesait sur lui: tu n'aurais pas dû lui laisser accomplir

cette fantaisie érotique, que je lui ai toujours refusée. Pourtant,

fille de Balkan, tu es heureuse, car il t'a été donné de voir une fois

le visage enflammé par le désir, et le membre dressé de ce vertueux

monarque, ce qui ne m'est jamais arrivé à moi.

Ne m'en veux pas de cela, noble dame, repartit Madri et veuille me

laisser suivre notre époux dans la mort; accorde-moi cette grâce,

vertueuse Kounti; adopte mes deux enfants, et veuille avoir pour eux les

mêmes soins maternels que pour les tiens.

Kounti, comme première épouse, aurait souhaité d'accompagner le roi dans

l'autre monde; c'était son devoir comme son droit; mais, cédant aux

instances de Madri, elle consentit à la laisser monter sur le bûcher, à

sa place (à cause des enfants, la plus jeune des épouses devait survivre

à l'époux).

Après cet accord, les deux nobles épouses, aidées de leurs cinq fils,

s'empressèrent de dresser le bûcher; lorsqu'il fut terminé, elles y

placèrent le corps de Pandou, et Madri s'étendit à son côté. Elle dit

alors à Kounti: «La flamme de ce bûcher me purifiera de mon péché, et,

pure de toute souillure, je suivrai notre époux au Swarga; veuillez

donc, noble dame, y mettre le feu.» Kounti y porta aussitôt la flamme et

le funèbre sacrifice s'accomplit.

Il n'est question des suttys ni dans les Védas, ni dans les Pouranas, ni

dans le Ramayaua, ni dans les lois de Manou, ni dans le Kama Soutra.

Les grecs d'Alexandre les trouvèrent en usage chez un peuple au moins du

Punjab. D'abord propre aux Rajahs, cette coutume paraît s'être étendue

sous l'empire des religions sectaires. Elle était assez répandue et très

connue du temps de Properce, sous Tibère.

Properce, Livre III, Elégie XIII, en faisant la critique des femmes

de son temps, fait l'éloge du dévouement des femmes indiennes qui

accompagnent leurs maris dans la mort.

L'Inde, dit-il, nous envoie l'or de ses mines; la mer rouge, ses

précieux coquillages; Tyr, sa pourpre; l'arabe nomade, le cinname; voilà

les armes qui triomphent de la plus fière vertu.

Vois s'avancer, magnifiquement parée, cette femme chargée du patrimoine

de toute une famille; elle étale à nos yeux les dépouilles de ses

amants.

On demande sans pudeur, on donne de même.

Heureuse cette loi des nations lointaines de l'Orient!

Fortunés époux! Quand la dernière torche a été lancée sur le lit

funéraire, les femmes du mort, les cheveux épars, se disputent l'honneur

de quitter la vie pour le suivre. Honte à celle qui n'obtient pas la

faveur de mourir. La rivale préférée s'élance triomphante sur le bûcher,

et va, au milieu des flammes qui la consument, placer sa bouche sur

celle de son époux.

Chez nous, l'hymen est perfidie; on n'y connaît ni le dévouement

d'Evadné, ni la fidélité de Pénélope.

CHAPITRE V

Devoirs d'une femme qui ne compte plus pour son mari.

Une femme prise en aversion par son mari et qui est tourmentée par les

autres femmes, fera alliance avec la favorite et prendra soin, comme une

mère, des enfants de son mari; elle se rendra favorables ses amis et lui

fera connaître par eux son dévouement pour lui.

Quand il est couché, elle n'ira vers lui que dans un moment où cela lui

plaira, et ne lui résistera jamais, ni ne s'entêtera à rien.

Quand il arrivera à son mari de se quereller avec l'une de ses femmes,

elle les réconciliera; et, si celui-ci désire voir quelque femme en

secret, elle facilitera leur rencontre. En même temps, elle étudiera les

côtés faibles de son mari, mais n'en fera part à personne; enfin, elle

fera tout ce qu'il faut pour qu'il la regarde comme une femme bonne et

dévouée.

CHAPITRE VI

L'homme qui a plusieurs épouses.

Un homme qui a plusieurs épouses doit être galant pour toutes.

Il doit veiller sur leur conduite et ne jamais révéler à l'une d'elles

ce qui se passe dans l'intimité avec une autre.

Il ne doit point leur permettre de lui parler de leurs rivales, ni de se

dénigrer mutuellement.

Il plaira à l'une d'elles par sa confiance secrète; à l'autre, par des

égards particuliers; à une troisième, par des compliments; à toutes,

par des promenades aux jardins publics, par des divertissements, des

présents, des honneurs rendus à leurs parents, des marques de confiance,

et, enfin, par des témoignages d'amour qu'il donnera à chacune.

Une jeune femme qui a bon caractère et une conduite conforme aux

préceptes du saint livre, s'attache son mari et triomphe de ses rivales.

Bhabravya enseigne qu'un mari doit se lier avec une jeune femme qui lui

dira les secrets des autres femmes, et le renseignera sur la conduite

des siennes propres.

Mais Vatsyayana est d'avis qu'un mari ne doit point exposer sa jeune

épouse à être corrompue dans la société d'une intrigante de cette

espèce, qui prendrait sur elle l'ascendant que les mauvaises femmes

savent toujours conquérir sur l'esprit des autres.

APPENDICE AU CHAPITRE VI

Chez les musulmans, où la polygamie est la règle, le Koran formule le

même précepte que le 1er alinéa du 6e chapitre.

«Chaque épouse a droit à la part de Dieu ou minimum de galanterie

périodiquement obligatoire.»

Un chef arabe auquel je demandais des nouvelles de sa santé, se lamenta

de ne plus pouvoir servir qu'une fois par nuit chacune de ses quatre

épouses (il avait passé la cinquantaine).

Dans l'Inde, les femmes sont toujours traitées avec douceur.

Les maris renvoient leurs femmes, mais ne les battent pas.

En Europe, c'est généralement le contraire qui a lieu, au moins dans le

peuple.

Il est même des femmes du peuple qui aiment les maris énergiques. On

connaît la chanson de Béranger: «Collin bat sa ménagère...» et les vers

de Jules Barbier sur la fille des faubourgs qui veut «un amant qui la

fouaille, depuis le soir jusqu'au matin».

Le Père Gury dit, Théologie morale, 379: Le mari est tenu de punir son

épouse lorsqu'elle commet une faute, dès que c'est nécessaire pour la

corriger et prévenir tout scandale.

381. Il doit ordinairement user, en commençant, des paroles

bienveillantes, et, si cela ne suffit pas, avoir recours à une punition

sévère (c'est là, évidemment, un reliquat du moyen âge).

«Le confesseur ne doit pas ajouter foi tout de suite aux paroles d'une

femme qui se plaint de son époux, parce que les femmes sont d'habitude

portées à mentir.»

On remarquera que ni le P. Gury, ni le cathéchisme, ne parlent

d'obéissance due par la femme au mari, tandis que le code civil la

prescrit. Napoléon a même insisté sur ce point au Conseil d'État.

Condition des femmes dans l'Inde

Les travaux des femmes, dans l'Inde, sont toujours très doux.

Les soins très simples du ménage remplis, leur seule occupation est de

filer. Tous les autres ouvrages sédentaires qui, en Europe, sont confiés

aux femmes, sont, dans l'Inde, exécutés par les hommes.

Il est vrai que les femmes des basses classes travaillent avec les

maçons, les terrassiers, les cultivateurs; mais elles sont toujours très

ménagées, et ne remplissent que des tâches faciles.

Autrefois, les deux sexes allaient nus, jusqu'à la ceinture, dans tout

le sud de la presqu'île. Cet usage existe encore sur la côte du Malabar

et dans tous les pays circonvoisins.

Le morceau de toile qui compose l'habillement des femmes des Soudras ne

couvre juste que ce que la pudeur empêche de laisser à découvert.

Les femmes riches se chargent de bijoux et ne s'en dépouillent jamais.

Les femmes Hindoues sortent librement pour leurs dévotions, leurs

affaires et les besoins de leur maison; par exemple, pour quérir de

l'eau aux fontaines publiques; et, bien que toute intimité avec

les hommes leur soit interdite, elles peuvent, néanmoins, sans se

compromettre, converser avec ceux qui viennent dans leur maison comme

connaissances et amis.

TITRE IX

RAPPORTS AVEC LES FEMMES DES AUTRES

CHAPITRE I

Obstacles aux rapports avec une femme mariée.

Il est permis de séduire la femme d'un autre, si l'on court le danger de

mourir d'amour pour elle_[50].

L'intensité de cet amour a dix degrés marqués par les effets suivants:

1° Amour des yeux; 2° attachement d'esprit; 3° idée fixe; 4° perte du

sommeil; 5° amaigrissement; 6° aversion pour les divertissements; 7°

oubli de la décence; 8° la folie; 9° évanouissement ou affaissement; 10°

enfin la mort (App. I).

D'après Vatsyayana, on reconnaît qu'une jeune femme est ou non

passionnée: à sa conduite, à sa conversation et aux mouvements de son

corps.

[Note 50: Ce principe, largement interprété par les intéressés, autorise

toutes les entreprises; il peut s'accommoder à tout en théorie et

s'accommode à tout réellement en pratique dans l'Inde. Il est fondé sur

la croyance que les âmes des hommes qui meurent d'un désir non satisfait

errent pendant un certain temps à l'état de mânes avant de transmigrer.]

En règle générale, dit Gonikapoutra, la beauté d'un homme impressionne

toujours une femme, et celle d'une femme toujours un homme; mais le plus

souvent, diverses considérations les empêchent de donner une suite à

cette impression.

En amour, voici ce qui est particulièrement propre à la femme. Elle aime

sans s'inquiéter de ce qui est bien ou mal (App. 2). Elle ne cherche

point à faire la conquête d'un homme par intérêt. Quand un homme la

courtise, son premier mouvement est de le repousser, alors même qu'elle

le désire; mais elle cède à des instances réitérées (App. 3).

Au contraire, l'homme épris d'une femme maîtrise sa passion par scrupule

ou par raison, et bien qu'il ne puisse détourner ses pensées de cette

femme, il résiste même lorsqu'elle s'efforce de l'entraîner.

Quelquefois il fait une tentative auprès d'elle et renonce à elle s'il

échoue.

Quand il a réussi, il arrive souvent qu'il devient ensuite indifférent.

Une femme peut repousser les avances d'un homme pour les motifs

suivants.

Attachement à son mari; crainte d'avoir des enfants illégitimes; manque

d'occasion favorable; offense pour déclaration trop brusque; différence

de rang; incertitude au sujet d'absences de l'homme pour voyages;

crainte que l'homme en aime un autre; pensée que ses amis sont tout pour

lui; crainte d'indiscrétion; timidité à l'égard d'un homme illustre ou

trop puissant ou trop habile; crainte de la fougue de sa passion si elle

est une femme gazelle (yoni n° 1); pensée qu'autrefois elle a été liée

d'amitié avec lui (App. 4); mépris pour son manque d'usage du monde;

défiance de sa mauvaise réputation; dépit de ce qu'il ne comprend pas

l'amour qu'elle ressent pour lui.

Si elle est une femme éléphant, la pensée qu'il est un homme lièvre ou

froid; la crainte qu'il lui arrive quelque chose à cause de sa passion

pour elle; défiance de ses propres charmes; crainte d'être découverte;

désillusion à la vue de ses cheveux blancs, de son apparence chétive;

crainte qu'il soit l'affidé de son mari pour éprouver sa fidélité;

pensée qu'il est d'une vertu trop sévère.

APPENDICE AU CHAPITRE 1

Maladies provenant de l'érotisme

Nº 1.--Les principales affections qui mettent en jeu et surexcitent le

système génital, sont:

L'érotomanie ou délire érotique, qui a son siège exclusivement dans la

tête; les quatre autres affections ont leur siège dans le cervelet et le

système génital.

_L'érotomanie_ (qui affecte l'un et l'autre sexe) est chaste dans sa

manifestation; l'activité vitale, toute dans le cerveau, se communique

rarement aux parties génitales. On comprend, d'après cela, comment on

a pu accuser les Jésuites de tendances érotomanes sans accuser leurs

moeurs. En rapprochant ce fait des deux causes d'anaphrodisie signalées

à l'appendice du chapitre II, titre V, et de l'anaphrodisie résultant de

la chasteté habituelle, on s'explique la continence des prêtres.

_L'hystérie_, nommée aussi maladie vaporeuse ou prurit ou attaque de

nerfs, a son siège dans la matrice, et, de là, s'irradie au cerveau.

Elle n'a lieu qu'entre l'âge de la puberté et celui du retour. Elle est

toujours accompagnée de désordres dans le système génital. Elle affecte

mille formes, depuis la plus légère attaque de nerfs, jusqu'aux accès

épileptiques.

Les nombreuses causes d'hystérie se rencontrent dans le tempérament

même de la femme, et dans les agents intérieurs ou extérieurs propres à

augmenter la vitalité de l'utérus.

La pudeur donne à la majeure partie des femmes hystériques la force de

dissimuler, pendant l'accès même, leurs sensations génitales.

Le satyriasis, la nymphomanie ou fureurs utérines, dépendent: le

premier, du cervelet d'où il s'irradie aux parties génitales; la

seconde, du cervelet et de l'exaltation des organes génitaux.

Les symptômes sont la tristesse, l'isolement, la turgescence et le

prurit des organes génitaux.

La nymphomane s'efforce, mais en vain, de résister au désir, et elle

s'isole pour le satisfaire. Devant un homme, elle ne peut contenir ses

gestes, elle perd toute décence dans sa tenue et son langage. Alors, ses

parties se gonflent, s'enflamment, et laissent couler une humeur

fétide. Ordinairement, les fourmillements qu'éprouve la partie, et la

constriction du vagin, provoquent l'éjaculation d'une humeur laiteuse

fournie par les cryptes muqueuses et les glandes vulvo-vaginales.

C'est parmi les filles dont les désirs sont longtemps et violemment

comprimés que se trouvent les nymphomanes.

(On sait que c'est la même cause qui occasionne la rage chez les

animaux, l'espèce canine notamment).

Le priapisme est une érection violente et permanente du membre viril, le

plus souvent sans désir vénérien. Le malade, loin d'éprouver du plaisir

dans le coït, n'en ressent, le plus souvent, que fatigue et douleur; et,

quelquefois, de graves hémorragies uréthrales s'en suivent. Lorsque le

priapisme n'est pas le symptôme d'une maladie du cervelet, il

provient, soit d'une irritation directe de la partie, soit de l'usage

d'aphrodisiaques dangereux tels que les cantharides et le phosphore.

N° 2.--«On peut tout supposer et tout attendre d'une femme amoureuse»

(Balzac). Cette idée a été développée dans plusieurs romans

remarquables, notamment dans celui de _M. de Camors_, par Octave

Feuillet.

Les auteurs l'ont empruntée au coeur humain et à la satyre VI de

Juvénal.

«Si, pour remplir un devoir, il faut courir un danger, le courage manque

aux femmes; pour le mal rien ne les arrête. Faut-il accompagner en mer

un époux, la sentine est infecte et le ciel tourne; on vomit sur le

mari. Pour suivre un amant, l'estomac est de fer; ou partage le repas

grossier des matelots; on se promène de la proue à la poupe, le coeur ne

se soulève jamais; on s'amuse à manier le câble, etc.»

N° 3.--Ovide, _Art d'Aimer_, livre I.--La séduction.

«Si la pudeur empêche la femme de faire des avances ou de se rendre à

la première demande, elle n'en aime pas moins céder. C'est à l'homme

d'employer les prières. Voulez-vous obtenir, sollicitez, soyez pressant,

que la femme connaisse votre amour, votre passion. Cependant, si vous

voyez que vos prières irritent, arrêtez-vous, revenez sur vos pas,

simulez le renoncement à vos désirs. Combien de femmes regrettent ce qui

leur échappe et détestent ce qu'on leur offre avec instance! En cessant

d'être moins pressant, vous cesserez d'être importun. Quelquefois aussi,

vous devrez ne point manifester l'espoir d'un prochain triomphe, et,

quelquefois, vous vous ferez désirer.»

Quelquefois, l'amour doit s'introduire sous le voile de l'amitié; plus

d'une vertu a été prise à ce piège, et l'ami est devenu bientôt un amant

(dans plusieurs romans c'est ainsi que la femme entraîne un homme arrêté

par des scrupules de délicatesse).

Vous trouverez mille femmes d'humeur différente; prenez mille moyens

pour les gagner. Vous devez aussi les faire varier, selon l'âge. Une

vieille biche flaire de loin le piège. Si vous vous montrez trop savant

avec une novice, trop entreprenant avec une prude, vous éveillerez

leur méfiance, et elles se mettront sur leurs gardes. C'est ainsi que,

souvent, celle qui a craint un homme honnête s'abandonne à un habile

vaurien.

N° 4.--On a vu, au chapitre des empêchements au mariage, que l'amitié

doit exclure l'amour. C'est là, certainement, un sentiment qui à sa

délicatesse et qui indique le haut prix que, dans l'Inde, à cette

époque, on attachait à l'amitié. En France, on a peine à croire à des

rapports de pure amitié entre un homme et une femme, tous deux jeunes,

quoique beaucoup d'hommes y soient réellement portés, surtout dans la

première jeunesse, pour des femmes un peu moins jeunes. Ces amours

platoniques sont généralement plus durables et plus dévoués que les

amours charnels.

CHAPITRE II

Hommes heureux auprès des femmes.

Les hommes qui ont des succès auprès des femmes sont: Ceux qui possèdent

la science de l'amour; les conteurs agréables; ceux qui, dès leur

enfance, ont vécu dans la compagnie des femmes; ceux qui savent gagner

leur confiance; ceux qui leur envoient des présents; les beaux parleurs;

ceux qui savent complaire à leurs désirs; ceux qui n'ont pas encore aimé

d'autre femme; les courtiers d'amour; ceux qui connaissent leurs côtés

faibles; ceux qui sont désirés par les femmes honnêtes, ont bon air,

bonne mine; ceux qui ont été élevés avec elles; leurs voisins; les

hommes qui se donnent tout entiers aux plaisirs charnels, fussent-ils

même leurs propres serviteurs; les amants des soeurs de lait; les hommes

qui étaient mariés il y a peu de temps (et devenus veufs); ceux qui

aiment le monde et les parties de plaisir; les hommes généreux; ceux

renommés pour leur force (hommes taureaux); les hommes braves et

entreprenants; les hommes supérieurs à leur mari en connaissance, en

belle prestance, en bonnes qualités, en générosité; les hommes qui

s'habillent et vivent magnifiquement[51].

[Note 51: Sur cette longue liste les dames hindoues n'ont que l'embarras

du choix; l'occasion d'empêcher un homme de mourir d'amour ne leur

manque jamais.]

Quand on tient à sa réputation, on ne cherche jamais à séduire une jeune

femme craintive, timide, à laquelle on peut se fier, qui est bien gardée

ou qui a un beau-frère ou une belle-mère (l'abstention est donnée ici

comme règle de prudence, mais non de morale ou de religion).

Quand une femme s'offense et repousse d'une manière blessante l'homme

qui la courtise, il doit y renoncer de suite. Quand, au contraire, en le

grondant, elle continue à se montrer gracieuse et affectueuse pour lui,

elle ne doit rien négliger pour continuer à s'en faire aimer.

CHAPITRE III

Femmes qui se donnent facilement.

Voici maintenant la liste des femmes faciles:

Celles qui se tiennent toujours sur la porte de leur maison ou regardent

constamment dans la rue; celles qui vont toujours causer chez leurs

voisins; celles qui regardent les hommes fixement ou de côté[52]; les

courtières d'amour; celles dont on ne connaît pas bien la caste et la

famille; celle qui aime trop le monde; la femme d'un acteur; une veuve;

une femme pauvre; la femme avide de plaisir; la femme orgueilleuse de

ses talents; celle dédaignée par ses égales en beauté et en rang; la

femme vaine et frivole; celle qui fréquente les femmes galantes; celle

dont le mari est souvent absent, en voyage, ou vivant à l'étranger. La

femme dont le mari a pris une seconde épouse sans raison légitime; celle

qui n'a pas eu d'enfant de son mari et qui a perdu tout espoir d'en

avoir de lui; celle qui, étant mariée, reste abandonnée à elle-même,

dont personne ne s'occupe; celle qui affiche un amour excessif pour son

mari; celle dont le mari a plusieurs jeunes frères[53]. La femme qui a

pour époux un homme qui lui est inférieur par le rang et les capacités;

celle dont l'esprit est troublé par la sottise et les mauvais procédés

de son mari; celle qui a été mariée enfant à un homme riche, et qui,

devenue grande, ne l'aime point, et veut un amant possédant les qualités

qui la captivent; celle dont le mari est quinteux, jaloux, débauché. La

femme d'un joaillier; une femme jalouse, ambitieuse, galante. La femme

avide, peureuse, boiteuse, naïve, difforme, triviale, de mauvaise odeur,

maladive, vieille[54].

[Note 52: Cela revient à dire qu'une honnête femme ne doit pas du tout

regarder les hommes.]

[Note 53: On sait que, dans l'Inde, les jeunes frères vivent en

communauté avec leur aîné, de là un désordre si fréquent que la femme de

l'aîné est toujours supposée de moeurs faciles. C'est de là sans doute

qu'est née la polyandrie. Dans le Mahabarata, les cinq fils de Pandou

ont la même femme légitime. La polyandrie existe légalement sur une

large base au Thibet et dans les provinces de l'Inde limitrophes de

cette contrée.]

[Note 54: Les catégories des femmes faciles sont si nombreuses qu'elles

doivent comprendre presque toutes les personnes du sexe. Aussi un

ministre protestant écrivait-il au milieu de notre siècle qu'il

n'existait presque point de femmes vertueuses dans l'Inde.]

Dans toute l'Inde, le chef du village, le préposé du roi et le glaneur

de blé[55] obtiennent les faveurs des femmes du village rien qu'en les

demandant, c'est pourquoi on donne à cette classe de femmes le nom de

femmes galantes ou catins.

[Note 55: C'est une sorte de valet public entretenu par tous les

habitants du village, et qui travaille pour eux tous; il fait les

besognes communes et celles de propreté et d'hygiène publiques. Il

semble qu'alors cet emploi n'était pas méprisé. Aujourd'hui, dans le sud

de l'Inde, le valet du village est un pariah (hors caste), avec lequel

aucune femme de caste, même inférieure, ne voudrait avoir de rapports.]

Les trois hommes sus-désignés ont commerce avec elles à l'occasion du

travail commun, de la rentrée des blés en magasin, du nettoyage des

habitations, du travail dans les champs, des divers achats, ventes et

échanges.

De même les contrôleurs des étables jouissent des femmes dans les

étables; les employés chargés de la surveillance des veuves, des femmes

sans soutien et de celles qui ont quitté leurs maris, ont commerce avec

ces femmes[56].

[Note 56: D'après ces détails, dans ce temps-là, une femme de la

campagne se donnait toutes les fois qu'elle en avait l'occasion; cela a

lieu généralement encore aujourd'hui; le dévot auteur du _Kama-Soutra_

trouve cela tout naturel et n'a de blâme ni pour les employés qui

tiraient un tel parti de leur situation, ni pour les pères et les frères

qui avaient commerce avec leurs belles-filles et leurs belles-soeurs;

il leur conseille seulement le secret dans certains cas. En Russie,

du temps de l'esclavage, cette promiscuité a existé chez les Mougicks

(Leroy Beaulieu).]

Ceux qui sont avisés rôdent la nuit dans le village à cette fin, pendant

que les villageois s'unissent à leurs belles filles restées seules

en l'absence de leurs fils. Enfin les contrôleurs des marchés ont

continuellement commerce avec elles au moment où elles viennent faire

leurs achats au marché.

APPENDICE AU CHAPITRE III

Les latins: Ovide, Catulle, Martial, Juvénal et Pétrone.

A en croire les poètes et Suétone, il n'y avait guère plus de moeurs à

Rome sous les douze Césars que dans l'Inde, où la décence était du moins

toujours observée. Citons les auteurs.

Ovide, _les Amours, _livre II. «Conseils aux maris.»

«Cruel mari, tu as donné un gardien à ta tendre épouse: peine inutile!

Une femme se garde elle-même et celle-là seule est chaste qui ne l'est

point par crainte.

(Pensée exprimée par Manou dans les mêmes termes).

«C'est sottise de s'offenser de l'infidélité d'une épouse; c'est bien

mal connaître les moeurs d'une ville fondée par les deux jumeaux fils de

Mars et de Vénus.

«Pourquoi prendre une femme belle si on la veut vertueuse?

«Sois un mari complaisant, ton épouse te donnera beaucoup d'amis.

Cultive-les et tu auras un grand crédit; tu seras de toutes les parties

fines et galantes et mille objets précieux orneront ta maison sans te

rien coûter.»

La Lesbie de Catulle était une femme mariée et cependant, par

libertinage ou par cupidité, «elle se livrait», dit le poète, «au coin

des rues aux amoureux caprices des enfants de Romulus.» Il est vrai que

Catulle, comme tous les jeunes romains de son temps, avait toujours un

mignon en même temps qu'une maîtresse.

Martial, livre XII. A Milon.

«Tu vends de l'encens, du porc et des bijoux, et la denrée suit

l'acheteur; mais ta meilleure marchandise est ta femme, car vendue et

revendue, on ne l'emporte jamais.»

Un mari qui ne fut pas complaisant ce fut Jean de Laval, sire de

Châteaubriant.

Françoise de Foix, son épouse, fut attirée par ruse à la cour de

François Ier, malgré son mari qui l'aurait tuée pour la soustraire aux

poursuites du roi, si celui-ci ne l'avait éloigné.

Prise de force par le roi, elle consentit ensuite à être sa maîtresse en

titre; elle le fut durant neuf années pendant lesquelles, à l'occasion,

elle eut encore quelques autres amants. Délaissée ensuite par le roi,

elle retourna chez son mari qui lui fit ouvrir les quatre veines.

Catulle (84), sur le mari de Lesbie, sa maîtresse.

«En présence de son mari, Lesbie me dit mille injures. Le sot est au

comble de la joie. Butor, tu ne te doutes de rien. Si elle ne pensait

pas à moi, elle se tairait, et ton honneur serait sauf.»

Le même (85), sur Gellius.

«Gellius est mince comme une feuille: qui pourrait s'en étonner? Il

a une mère si bonne, si vaillante, une soeur si jolie, un oncle si

complaisant; il compte dans sa famille tant d'aimables cousines!

Comment pourrait-il engraisser? Aussi, en ne comptant que ses exploits

incestueux, on devine la cause de sa maigreur.

Martial, livre XII, 20. A Fabullus.

«Vous demandez, Fabullus, pourquoi Timon n'a pas de femme? Il a une

soeur.»

Le même. A Chloé.

«Tu t'offres au premier venu. Que tu es populaire! Tu mérites le nom de

Demophyle (amante du peuple).»

Properce, X. A sa maîtresse.

«Tes amants sont plus nombreux que ceux de Laïs et de Phryné. Il n'est

rien que l'amour ne se permette dans Rome. A quoi sert d'avoir élevé des

autels à la pudeur, si l'épouse peut rejeter à son gré toute contrainte.

Bien coupable fut la main qui peignit la première des objets obscènes

et souilla par de honteuses images la chasteté de nos demeures; elle

corrompit l'innocence en flattant les yeux.»

Juvénal, dans la Satyre X, parle des nombreux maris qui, impuissants ou

odieux à leurs femmes, recouraient à des esclaves pour leur faire des

enfants, afin de s'assurer leur fortune.

«Sans moi, dit un esclave, ta femme fût restée vierge; elle voulait

fuir vers un autre hymen, mais je l'ai retenue pâmée sous mes caresses,

pendant qu'à la porte de ta chambre nuptiale, tu pleurais en entendant

les cris de plaisir poussés par ta femme et les craquements du lit.»

«Dans combien de maisons l'adultère a maintenu le lien conjugal presque

détaché!

Pétrone. C'est dans le _Satyricon_ de Pétrone qu'on voit le mieux

jusqu'où allaient les débordements des femmes; nous en détacherons comme

renfermant les traits les plus saillants la peinture des moeurs d'une

des initiées aux mystères de Priape. Elle complète ce que nous disons

dans l'Introduction sur le culte de ce dieu. Nous engageons le lecteur à

se reporter au texte de Pétrone dont l'enjouement ne peut être reproduit

dans l'abrégé auquel nous devons nous borner.

«Vers le soir, dans un lieu solitaire, passent près de nous deux femmes

d'assez bonne tournure, nous les suivons et entrons après elles dans une

chapelle où nous distinguons grand nombre de femmes armées d'énormes

phallus; à notre vue celles-ci poussent un cri immense; nous nous

échappons avant qu'elles puissent nous saisir.

«A peine sommes-nous dans notre logis que nos deux femmes y pénètrent;

l'une, Quintilla, voilée, l'autre, Psyché, sa suivante, tenait par la

main Panychis, jolie petite fille d'environ sept ans. Quintilla me fait

promettre de ne point divulguer les mystères de Priape, puis se jetant

sur ma couche, elle demande un calmant pour la fièvre qui la consume.

Je me mets en devoir tandis qu'Aschyte tient tête à Psyché et que Giton

s'amuse avec Panychis; mais glacés par la surprise nous restons

impuissants. Quintilla sort furieuse, puis revient avec des inconnus

qui nous saisissent et nous transportent dans un palais somptueux. Là,

Psyché nous garotte avec des rubans, m'abreuve de Satyrion et en inonde

le corps d'Aschyte, tandis que la petite fille, pendue au cou de Giton,

lui donne mille baisers.

«Pour notre châtiment, un baladin, vêtu d'une robe couleur de myrthe,

retroussée jusqu'à la ceinture, tantôt nous éreinte de ses violents

assauts, tantôt nous souille de ses baisers immondes, jusqu'à ce que

Quintilla, qui présidait une baguette à la main et la robe également

relevée, ordonne qu'il nous laisse aux mains d'une troupe de lutteurs

qui nous frottent d'huile et nous raniment. Nous mettons des habits de

table et prenons à un banquet excellent arrosé de vieux Falerne une part

assez belle pour qu'à la fin le sommeil nous gagne.--«Eh quoi! s'écrie

Quintilla, vous dormez alors que cette nuit appartient tout entière à

Priape».

«Après une trêve à l'orgie, la bruyante musique d'une joueuse de

cymbales nous réveille tous. Le feslin recommence avec une gaieté toute

bachique. Le baladin me crache sur la face un baiser infect, se campe

sur mon lit, relève, malgré nous, nos tuniques et me broie à plusieurs

reprises, chaque fois longtemps, mais toujours au-dessus de son but.

Sur son front baigné de sueur, des ruisseaux de fard coulaient dans les

rides creusées dans son masque de craie. Sa face ressemblait à un vieux

mur décrépit que sillonne la pluie.

Ascytte, à son tour, subit le même supplice. Comme Giton se tordait de

rire, Quintilla le remarque, et ayant appris qu'il est mon favori, elle

lui colle un baiser, puis elle passe la main sous sa tunique et le

tâte.--Tu seras bon, dit-elle, demain pour mes prémisses; aujourd'hui

j'ai été trop largement servie pour goûter un aussi mince besogneur.

Mais toi, je vais te pourvoir à ta convenance.

«Elle appelle près d'elle Panychis. Je fais des objections à cause de

l'âge.--Bah! répond Quintilla, j'ai commencé plus tôt et je ne sais plus

quand. A son âge j'ai trouvé un pied à chausser..

«A la demande et aux applaudissements de tous, l'adolescent et la

fillette se prennent pour époux. Précédée du baladin qui porte un

flambeau, Panychis marche vers l'hyménée, la tête haute et couverte

du flammeum, entre deux files de femmes ivres qui battent des mains.

Quintilla saisit lubriquement Giton et l'entraîne vers la chambre à

coucher. Les voilà clos et dans le même lit-, tout le monde au seuil

de la porte. Quintilla regarde leur jeu par une ouverture habilement

dissimulée et elle m'attire pour regarder avec elle. Comme nos deux

visages se touchent, elle becquette mes lèvres par intervalles.

Tout à coup se précipite dans la salle avec fracas et l'épée haute

un soldat de la garde nocturne suivi d'une troupe de jeunes gens. Il

apostrophe Quintilla: Coquine! tu donnes à un autre la nuit que tu

m'avais promise! Eh bien, vous allez voir tous deux que je suis un

homme.»

«Il me fait attacher étroitement sur Quintilla étendue à terre, bouche

contre bouche, membres contre membres. Puis, sur son ordre, le baladin

assouvit sur moi pleinement son immonde passion.

«On entend un cri: c'est Panychis qui, sous les efforts de Giton, est

devenue femme. Ému par cette découverte, le soldat s'élance brusquement

vers eux et enlace de ses bras nerveux, tantôt l'épouse, tantôt l'époux,

tantôt tous deux à la fois. La petite crie de douleur et implore merci;

mais le bourreau s'acharne jusqu'à ce qu'une vieille dévouée à Quintilla

se précipite dans la salle en criant: «Aux voleurs! la garde, la garde,

on dévalise le voisin!» Alors le soldat détale avec ses compagnons, et

nous fuyons ce lieu de tortures.

CHAPITRE IV

Manière de faire la connaissance d'une femme que l'on désire.

Voici comment on se lie avec la femme que l'on aime.

1° On s'arrange de manière à être vu d'elle, soit en allant chez elle

ou la recevant chez soi; soit en faisant sa rencontre chez un ami, un

membre de la même caste, un médecin ou un ministre, ou bien aussi, à des

mariages, des sacrifices, des fêtes, des funérailles, des parties aux

jardins publics (Appendice N° 1).

2° Dans chaque rencontre, on la regarde, de manière à lui faire

connaître ce qu'on éprouve pour elle; on se tire la moustache, on se

mord la lèvre inférieure, on fait du bruit avec les ongles ou avec les

ornements que l'on porte, et d'autres signes de même sorte. Lorsqu'elle

vous regarde, on parle d'elle, par comparaison avec d'autres femmes,

à ses amis, et l'on fait montre de générosité et d'amour du plaisir.

Quand, sous ses yeux, on est assis à côté d'une autre femme, on affecte

l'ennui, la distraction, la fatigue, l'indifférence à ce que dit cette

amie; on tient, avec un enfant, ou avec quelqu'autre, une conversation à

double entente, ayant trait en réalité à celle que l'on aime, bien qu'il

paraisse être question d'une autre, et, de cette manière indirecte, on

lui manifeste son amour, tout en n'ayant point l'air de s'adresser à

elle.

On trace sur le sol, avec les ongles ou un stylet, des figures qui se

rapportent à elle. En sa présence, on embrasse un enfant, on lui donne

avec la langue un mélange de feuilles et de noix de bétel et on lui

caresse le menton avec la main. Tout cela doit être fait en temps et

lieu opportuns (tout cela est plus bizarre que malin; Chauvin en sait

aussi long et va plus vite en besogne).

3° On dorlote un enfant assis sur elle, et on lui donne un jouet que

l'on reprend pour lui parler; puis on le lui rend et ainsi on entre en

connaissance avec elle et dans les bonnes grâces de ses parents. On

prend prétexte de ce commencement pour venir souvent à la maison; et,

dans ces occasions, on parle d'amour quand elle n'est pas dans la même

pièce, mais assez rapprochée pour entendre.

On devra la charger d'un dépôt ou d'un gage, en reprendre de temps à

autre une partie; on lui donne à garder pour soi quelques parfums ou des

noix de bétel. Ensuite le soupirant amènera une liaison entre elle et

sa propre femme, de telle sorte qu'elles aient entre elles des

conversations confidentielles et des à parte (joli rôle pour sa moitié);

afin de multiplier les occasions de se voir, il s'arrangera pour que

les deux familles aient le même forgeron, le même joaillier, le même

vannier, le même terrassier, le même blanchisseur. Il pourra alors lui

rendre ouvertement de longues visites sous prétexte d'affaires, en

faisant sortir une affaire d'une autre.

Toutes les fois qu'elle a besoin de quelque chose, ou d'argent, ou

d'apprendre un des soixante-quatre arts, lui faire voir qu'il veut et

peut faire ce qu'elle désire et lui montrer tout ce qui peut lui plaire.

De même, l'entretenir en compagnie des faits et gestes des gens et de

divers sujets, tels que les bijoux, les pierres précieuses. Dans ce cas,

lui montrer certains objets dont elle ne connaît point les prix et, si

elle conteste les évaluations, ne point la contredire et se montrer

d'accord avec elle en tout point (_App. 2_).

Telle est la manière d'entrer dans l'intimité d'une femme.

APPENDICE AU CHAPITRE VI

Ovide, _Art d'aimer,_livre I.

N° 1.--«Au cirque, asseyez-vous auprès de votre maîtresse,

approchez-vous d'elle le plus possible, pressez-la de voire corps en

prétextant le peu d'espace. Entrez en conversation en lui parlant

d'abord de choses générales.

«S'il tombe un peu de poussière sur son sein, enlevez-la d'un doigt

léger. S'il n'y a rien, ôtez-le quand même.

«Relevez avec empressement ses vêtements, s'ils tombent à terre, et

empêchez que rien ne les salisse.

«Veillez à ce que ceux qui sont assis derrière elle n'appuient pas leurs

genoux contre ses blanches épaules. Les coeurs légers se prennent par de

petits soins. Que d'amants ont été largement payés d'avoir éventé une

beauté, d'avoir à propos arrangé pour elle un coussin ou placé un banc

sous ses pieds!»

N° 2.--«Lorsque, autour de la table du festin, vous serez assis près

d'une belle sur le même lit, vous pourrez dire, à mots couverts, mille

choses que la belle sentira s'adresser à elle, lui faire lire votre

amour dans des emblèmes. Que votre regard décèle votre flamme, que votre

visage muet exprime votre passion. Saisissez le vase qu'elle vient

de porter à sa bouche et buvez du même côté (en Allemagne les époux,

pendant toute leur vie, boivent à table dans le même verre). Prenez des

mets qu'elle aura touchés, et qu'alors votre main rencontre la sienne.

«Gagnez l'amitié de son époux. Si l'on boit à la ronde, laissez-le boire

avant vous. Mettez sur sa tête votre couronne; lors même qu'il serait

d'un rang inférieur au vôtre, faites qu'il soit servi toujours le

premier; soyez toujours de son avis.

«Simulez une légère ivresse et, à la faveur de cette feinte, tenez à

votre belle des propos galants. Souhaitez-lui d'heureuses nuits, des

nuits de bonheur partagé. Au moment où l'on se lève de table, profitez

du mouvement qui se fait alors pour vous approcher de votre belle, lui

serrer la taille et, de votre pied, toucher le sien.

«Alors commencez hardiment l'attaque; dites et faites croire que vous

êtes mortellement blessé. En jouant l'amour vous éprendrez réellement.

«Soyez prodigues de promesses; ce sont elles qui entraînent les femmes.

Prenez tous les dieux à témoin de vos engagements. Pour tromper Junon,

Jupiter jurait par le Styx; il livre en riant aux enfants d'Éole les

parjures des amants.

«Croyons, _car cela est nécessaire_ [57], qu'il y a des dieux _qui ne

sont pas inertes_ [58] et qui nous voient; vivons dans l'innocence, la

bonne foi et le respect religieux des serments, et ne nous jouons que

des belles. C'est le seul cas où nous ne devons pas avoir honte de la

fraude. Trompons le sexe trompeur. Les femmes ont le privilège de la

perfidie; qu'elles tombent dans les pièges qu'elles-mêmes ont dressés.

[Note 57: Les mots en italiques prouvent qu'Ovide était sceptique, au

moins en ce qui concerne les dieux, comme, du reste, tous les gens

instruits de son temps.]

[Note 58: Allusion aux écoles philosophiques qui admettaient un dieu ou

des dieux inertes, c'est-à-dire qui niaient la providence.]

CHAPITRE V

Comment on reconnaît les sentiments et les dispositions d'une femme.

Quand on s'efforce de séduire une femme, il faut reconnaître ses

dispositions et agir comme il suit.

Si elle écoute les doux propos, mais sans manifester en aucune manière

ses intentions, il faut recourir à une entremetteuse.

Si, après une entrevue, elle se rend à une seconde mieux parée qu'à

la première, ou si elle vient trouver le poursuivant dans un lieu

solitaire, celui-ci peut être certain qu'elle ne lui opposera qu'une

faible résistance.

Une femme qui encourage un homme et ne se donne pas est une tricheuse

en amour; mais, à cause de l'inconstance de l'esprit féminin, elle peut

finir par céder, si on reste toujours en liaison intime avec elle (App.

1).

Quand une femme fuit les attentions d'un homme et, par respect pour lui

et pour elle-même, évite de se trouver avec lui ou de s'approcher de

lui, il peut la séduire, mais avec beaucoup de difficulté, soit en

s'efforçant de se mettre avec elle dans des termes de familiarité, soit

en se servant d'une entremetteuse très habile.

Lorsqu'une femme se rencontre seule avec un homme et lui touche le pied,

et puis par crainte ou indécision prétend qu'elle l'a fait par mégarde,

on peut en venir à bout par la patience et par des efforts continuels

comme les suivants.

Quand il lui arrive d'aller dormir dans son voisinage, l'homme passera

autour d'elle son bras gauche, et verra si, au réveil, elle le repousse

sérieusement ou de manière à laisser deviner qu'elle désire qu'il

recommence. Dans ce dernier cas, il l'embrassera plus étroitement. Si

alors elle se dégage et se lève, mais sans rien changer à sa manière

d'être habituelle avec lui, il en conclura qu'elle ne demande pas mieux

que de se rendre. Si, au contraire, elle ne revient pas, il lui enverra

une entremetteuse. Si elle reparaît ensuite, il pourra la croire

consentante.

Quand une femme offre à un homme l'occasion de lui manifester son amour,

il doit en jouir de suite.

Voici les signes par lesquels elle fait connaître son amour.

Elle se rend chez l'homme qui lui a plu sans en avoir été priée.

Elle se fait voir à lui dans des lieux secrets.

Elle lui parle en tremblant et sans articuler les mots.

Elle a les doigts des pieds et des mains humides de sueur; le sang lui

monte au visage par l'effet du plaisir qu'elle éprouve quand elle le

voit.

Elle se complaît à lui _masser_[59] le corps et à lui presser la tête.

[Note 59: Le mot en italiques doit, dans certains cas, être remplacé par

_pincer avec les doigts_, ce qui, de la part de quelques personnes, est

une caresse.]

Quand elle le masse, elle n'y emploie qu'une main et, avec l'autre, elle

touche et embrasse des parties de son corps.

Elle laisse ses deux mains posées sur son corps sans mouvement comme par

l'effet d'une surprise ou de la fatigue.

Elle place une de ses mains au repos sur son corps, et quand il serre

cette main entre deux de ses membres, elle la laisse ainsi longtemps

sans la retirer.

Enfin, quand elle a résisté un jour jusqu'au bout aux efforts de l'homme

pour la posséder, elle retourne le lendemain pour le masser comme

auparavant.

Quand une femme, sans encourager ni éviter un homme, se cache et

s'isole, il faut recourir à une servante qui l'approche (App. 2).

Si, malgré cela, elle continue à s'isoler, on ne peut la séduire qu'à

l'aide d'une entremetteuse habile. Mais si elle ne fait rien répondre

par celle-ci, il faut réfléchir avant de faire de nouvelles tentatives.

APPENDICE AU CHAPITRE V

Ovide, _Art d'aimer_, livre I.

N° 1.--«Sondez d'abord le terrain par un billet doux qui fasse votre

première déclaration, qu'il exprime votre tendresse et renferme, quelque

soit votre rang, de vives prières.

«Promettez, promettez beaucoup, cela coûte si peu. C'est là une richesse

que tout le monde possède. Quand vous aurez donné, on vous quittera, car

on sera payé d'avance. L'important et le difficile, c'est d'obtenir une

première faveur avant d'avoir rien donné; pour ne pas en perdre le prix,

on vous en accordéra toujours de nouvelles.

«Si on vous renvoie votre billet sans le lire, ne vous rebutez pas de ce

refus et insistez. Si, après avoir lu votre lettre, on la laisse sans

réponse, continuez vos écrits, on finira par vous écrire. Peut-être vous

priera-t-on de cesser vos poursuites! Continuez-les, on désire ce qu'on

repousse; vous verrez bientôt vos voeux accomplis.

«Si vous rencontrez votre maîtresse couchée dans sa litière, abordez-la,

mais comme par hasard. Prenez garde qu'un rival ne vous entende et

exprimez-vous par des phrases à double sens.»

N° 2.--«N'épargnez rien pour gagner la femme de chambre, si elle est la

confidente de sa maîtresse. Saisissez le moment où celle-ci se plaindra

de l'infidélité de son époux et de l'offense d'une rivale. Que, le

matin, la soubrette, en peignant ses cheveux, attise son courroux;

qu'elle lui dise à demi-voix:--Non, je ne pense pas, vous ne pouvez lui

rendre la pareille. Qu'ensuite elle parle adroitement de vous; qu'elle

jure que vous êtes fou d'amour, que vous en mourrez, surtout qu'elle se

hâte de peur que l'orage ne se dissipe. La colère d'une belle est comme

le nuage qui lance l'éclair, mais se fond vite.

«Attachez-vous les valets eux-mêmes. Vous pouvez, sans vous dégrader,

les saluer chacun par son nom et leur prendre la main. Ajoutez à cela

quelques petits cadeaux s'ils vous en demandent; mettez dans vos

intérêts tout ce monde, y compris le portier et l'esclave qui veille à

la porte de la chambre à coucher.»

CHAPITRE VI

CONCLUSION DU TITRE IX

La connaissance d'une femme une fois faite, si elle trahit son amour par

divers signes extérieurs et par les mouvements de son corps, l'homme ira

jusqu'au bout; toutefois, avec une vierge, il usera de délicatesse et de

précaution.

Quand il a triomphé de sa timidité, il fait avec elle un échange de

présents, habits, anneaux, fleurs; ces présents doivent être beaux et

de prix. Il lui demandera de porter dans ses cheveux ou à la main les

fleurs qu'il lui aura données. Puis il l'emmènera à l'écart, la baisera

et l'enlacera. Enfin, au moment où il échangera avec elle du béthel et

des fleurs, il lui touchera et lui pressera l'yoni, et, après l'avoir

excitée, il arrivera à ses fins.

Quand on courtise une femme, il ne faut pas, dans le même temps,

chercher à en séduire une autre. Mais quand on a réussi auprès de la

première et joui d'elle assez longtemps, on peut conserver son affection

en lui faisant des présents qui peuvent la satisfaire et ensuite

entreprendre une autre conquête (App. 1).

Quand on voit le mari se rendre à quelque endroit voisin de la maison,

il ne faut rien faire à la femme, lors même qu'il est facile d'obtenir

son consentement[60].

[Note 60: Il faut sans doute attribuer à quelque superstition ce

scrupule fort surprenant après une absence si complète de scrupules dans

tout ce qui précède.]

En résumé, l'homme se fait introduire près de la femme et engage

une conversation avec elle. Il lui fait connaître son amour par des

insinuations et, si elle l'encourage, commence sans hésiter un siège en

règle.

Une femme qui, à la première entrevue, manifeste son amour par des

signes extérieurs, s'obtient très facilement. De même, une femme qui,

aux premiers propos d'amour qu'on lui adresse, exprime ouvertement de

la satisfaction, peut être de suite considérée comme prise. En règle

générale, quand une femme, qu'elle soit sage, naïve ou confiante, ne

déguise point son amour, elle a déjà capitulé.

Voici quelques aphorismes en vers à ce sujet.

«Le désir qui naît de la nature et est augmenté par l'art, et dont la

prudence écarte tout danger, acquiert force et sécurité. Un homme habile

et de ressources observe avec soin les pensées et les sentiments des

femmes et évite tout ce qui peut les blesser ou leur déplaire; de cette

manière, il réussit généralement auprès d'elles.

Un homme habile qui a appris par les Shastras les moyens de faire la

conquête des femmes des autres, n'est jamais _un mari trompé._

Il ne faut pas, cependant, se servir de ces moyens pour séduire les

femmes mariées, parce qu'ils ne réussissent pas toujours, qu'ils

exposent à de cruelles mésaventures et à la perte du Darma (mérite

religieux) et de l'Artha (la richesse).

L'art de la séduction a été décrit ici pour le bien de tous et pour

apprendre aux maris à garder leurs femmes: on ne doit pas s'en servir

_uniquement_ pour prendre les femmes des autres[61].

[Note 61: Voir l'observation en tête de l'Appendice.]

APPENDICE AU CHAPITRE VI

L'hypocrisie de cette justification finale est manifeste. Ce qu'il faut

blâmer surtout dans notre auteur, c'est d'autoriser la séduction faite

de propos délibéré.

On voit, dans des romans remarquables et dans la vie réelle, des amants

qui ne se sont donnés l'un à l'autre qu'après avoir résisté sincèrement

à leur passion et à qui leur honorabilité sur tous les autres points a

fait presque pardonner l'irrégularité de leur union tenue plus ou moins

secrète. Telle paraît avoir été la liaison de Properce avec Cynthie qui

était mariée et à laquelle le poète adressa des éloges et des regrets

éloquents qu'il faut citer.

N°1.--Élégie XIX. «Sa danse est plus gracieuse que celle d'Ariadne

conduisant les choeurs. Sa lyre le dispute à celle des Muses. Ses écrits

surpassent ceux de l'antique Corine et ses poésies celles de la célèbre

Érinne.

«La couche du maître des dieux la recevra un jour, car la terre n'a pas

vu depuis Hélène une beauté si accomplie.»

L. II, Élégie XV. «Que de fois j'ai partagé ta couche, et cependant mes

_présents ne m'ont point acheté une de ces nuits fortunées;_ qu'on me

serre les bras avec une chaîne d'airain, pour voler vers toi, ô mon

amie! je saurai briser l'airain le plus dur. Oui, Cynthie, je serai à

toi jusqu'à ma dernière heure; fidèles au même serment, le même jour

nous emportera tous deux.»

«Je ne crains point, ô ma Cynthie, le séjour des ombres, mais seulement

que ton amour fasse défaut à ma tombe, car le mien m'a pénétré si

profondément que ma cendre ne pourra s'en séparer.»

«Non ego nunc tristes vereor, mea Cynthia, manes

Sed ne forte tuo careat mini funus amore.»

Properce, plus jeune que Cynthie, lui survécut sans l'oublier; de sa

tombe, elle lui inspira encore de beaux vers.

L. IV, Élégie VII. L'ombre de Cynthie.

«Je la vis s'incliner sur ma couche. Elle avait les mêmes yeux, la

même chevelure que sur le lit funèbre; mais ses vêtements étaient à

demi-brûlés.»

«Perfide, me dit-elle, faut-il que le sommeil ferme déjà tes yeux; as-tu

déjà oublié nos amoureux larcins et cette fenêtre à laquelle je me

suspendais tour à tour de chaque main pour me jeter dans tes bras.

Souvent les rues furent les témoins de nos caresses, la voie fut

échauffée de nos vêtements et par nos poitrines serrées l'une contre

l'autre. Où sont tes muets serments? Personne ne m'a fermé les yeux à

mon dernier instant. Ingrat! pourquoi n'as-tu pas apporté toi-même la

flamme sur mon bûcher.»

«J'en jure par le Destin, et que Cerbère épargne mon ombre si ma parole

est vraie, je ne te fus jamais infidèle; si je mens, que le serpent

siffle sur mon tombeau et repose sur mes tristes restes; pour moi, je me

tais sur tes nombreuses perfidies.

«Aujourd'hui, si les enchantements de Doris ne t'ont rendu ma mémoire

indifférente, écoute ma prière:

«Que ma nourrice Parthénie ne manque de rien dans sa tremblante

vieillesse, elle qui a toujours favorisé ton amour sans recevoir de

présents. Brûle les vers que tu fis pour moi; arrache de mon tombeau le

lierre qui brise mes os; sur les bords fleuris de l'Anio, élève à ma

cendre une colonne où tu graveras une épitaphe digne de Cynthie.

«Ne dédaigne point un songe qui vient par la porte pieuse; la nuit

permet aux ombres d'errer à leur gré, mais le matin nous rappelle

aux rives du Léthé. Adieu, sois maintenant à d'autres; bientôt je te

possèderai seule et mes ossements se presseront contre les tiens.»

TITRE X

DU COURTAGE D'AMOUR

CHAPITRE I

Des auxiliaires pour les intrigues amoureuses.

Charayana dit qu'on peut se lier, pour être assisté par eux dans des

affaires de coeur, avec des gens de condition inférieure: des buandiers,

des barbiers, des vachers, des fleuristes, des droguistes, des

aubergistes, des mendiants, des marchands de bétel, de pithamardas

(magisters), des vitas (parasites) et des vidashka (bouffons).

On peut aussi avoir pour amies officieuses les femmes de ces gens.

Les auxiliaires nécessaires dans les intrigues amoureuses doivent

posséder les qualités suivantes: adresse, hardiesse, pénétration,

absence de scrupule et de honte, observation et appréciation exacte de

tout ce qui se dit et se fait et de l'intention.

Bonnes manières, connaissance des temps et des lieux favorables pour

chaque chose, initiative, intelligence vive, jugement rapide, esprit de

ressources pour parer à tout sur le champ.

On distingue plusieurs sortes d'entremetteuses ou messagères

d'amour[62]:

1° _L'entremetteuse qui fait tout_ est celle qui, ayant remarqué l'amour

mutuel de deux personnes, s'emploie spontanément à les réunir l'une à

l'autre[63].

2° _L'entremetteuse pour son propre compte_, c'est la femme qui va

trouver un homme dont elle veut être la maîtresse, ou bien celle qui,

chargée d'une intrigue, travaille pour elle-même (App. 1).

3° La femme mariée qui sert d'intermédiaire à son époux[64].

4° L'entremetteuse qui porte seulement une lettre; elle apporte la

réponse, le plus souvent orale[65].

5° Quand le billet doux est caché dans un bouquet de fleurs et la

réponse de même, on dit que la messagère est muette.

6° _L'entremetteuse qui fait l'office du vent_ est celle qui porte un

message à deux sens dont le véritable ne peut être compris que par la

personne à laquelle on s'adresse; la réponse peut se rendre de même.

Une femme astrologue ou diseuse de bonne aventure, la soubrette, la

mendiante, l'ouvrière, sont d'habiles entremetteuses qui gagnent vite la

confiance des femmes.

Elles savent brouiller les gens entre eux quand il le faut, vanter les

charmes d'une femme et ses talents dans l'art des voluptés.

[Note 62: Dans cette énumération que nous abrégeons, on reconnaît encore

l'amour des écrivains de l'Inde pour les catégories et les divisions qui

dépasse même la manie casuistique.]

[Note 63: C'est l'entremetteuse que, par un jeu d'esprit, Socrate loue

beaucoup à la fin du _Banquet_, disant que le métier le plus beau est

celui qui rapproche les coeurs en éveillant la sympathie mutuelle.]

[Note 64: Dans ce passage et dans un autre concernant les intrigues du

roi (titre VIII, chap. II), on voit que la susceptibilité légitime des

épouses était peu ménagée. Probablement celles qui consentaient à cette

complaisance le faisaient par un calcul personnel, comme Livie pour

Auguste et Mme de Pompadour pour le parc aux Cerfs de Louis XV.]

[Note 65: D'après le père Gury, un serviteur ne peut, sans péché mortel,

à moins d'une raison grave (par exemple la crainte de perdre un moyen

d'existence qu'il ne retrouvera pas), accompagner son maître chez une

concubine, ni porter des messages à une courtisane.]

Elles savent aussi parler hardiment de l'amour d'un homme, de son

habileté dans les plaisirs sexuels et des femmes, même plus belles que

celle qu'il poursuit, qui seraient heureuses de l'avoir pour amant; elle

explique les entraves que sa situation de famille met à ses démarches.

Enfin, une entremetteuse peut, par des propos adroits, donner à un homme

une femme qui ne pensait même pas à lui ou à laquelle il n'aurait pas

osé aspirer.

Elle sait aussi ramener une femme à l'homme qu'elle a quitté pour un

motif quelconque et réciproquement.

APPENDICE AU CHAPITRE I

La femme de chambre qu'Ovide conseille de gagner est souvent une

entremetteuse qui travaille pour elle-même; le poète indique la conduite

à tenir avec elle.

N° 1.--Livre I. «Vous me demandez s'il est avantageux de coucher avec la

confidente? Il est telle suivante que, par là, vous mettrez mieux dans

vos intérêts; telle autre qui vous servira moins bien, car elle voudra

vous garder pour elle-même le plus possible. D'ailleurs ce jeu, s'il

était découvert, vous ferait éconduire avec quelque ridicule. Si

cependant celle que vous avez prise pour mercure-galant vous plait

beaucoup par sa beauté, hâtez-vous de jouir de sa maîtresse et que la

soubrette ait ensuite son tour.

«Quand vous aurez commencé l'attaque de la confidente, pressez-la

vivement et remportez vite la victoire, car c'est alors seulement que

vous serez à l'abri de toute trahison de sa part. Si vous êtes vous

même discret, vous aurez en elle une complice d'un dévouement à toute

épreuve.»

N° 2.--L. III. «Je me suis plaint, il m'en souvient, de la défiance

qu'il fallait avoir de ses amis; ce reproche ne s'applique pas seulement

aux hommes. Si vous êtes trop confiantes, jeunes beautés, d'autres

chasseront sur vos brisées et vous aurez fait lever le lièvre pour une

autre.

Cette amie complaisante qui vous prête sa chambre et son lit, plus d'une

fois je me suis trouvé en tête-à-tête avec elle. Si vous voulez que la

réponse ne s'attarde pas, évitez d'employer une messagère trop jolie.

CHAPITRE II

Rôle de l'entremetteuse

L'entremetteuse gagne la confiance de la femme en se conformant à son

humeur et à ses volontés; ensuite elle s'efforce de lui faire prendre

son mari en haine ou en mépris. Elle commence par des conversations

artificieuses, par exemple en lui indiquant des recettes pour avoir

des enfants, en causant avec elle de tout le monde, en lui racontant

beaucoup d'histoires, surtout sur les autres femmes mariées, en exaltant

sa beauté, sa sagesse, sa générosité, son bon naturel[66].

[Note 66: L'entremetteuse faisait l'office du Roman moderne qui, dans

tous les cas, donne tort au mari. Elle jouait le rôle qu'Ovide prête à

la femme de chambre gagnée par l'amour. Ce rôle de dénigrement est

loin de justifier l'éloge humoristique que Socrate faisait du métier

d'entremetteuse.]

Puis elle lui dira: Quel malheur qu'une femme comme vous soit affligée

d'un tel mari! Belle dame, il n'est même pas digne d'être votre valet.

Elle lui parlera ensuite de sa froideur, de sa jalousie, de sa

malhonnêteté, de son ingratitude, de son aversion pour les plaisirs,

de sa sottise, de sa ladrerie et de tous les autres défauts qu'il peut

avoir et qu'elle peut connaître.

Si le mari est un homme lièvre (n° 1) et la femme une femme cavale

(n° 2), ou éléphant (n°3), elle fera ressortir ce genre d'infériorité

relative du mari[67].

[Note 67: L'auteur ne dit rien du cas de l'union supérieure ou très

supérieure. Donc les dames indiennes le trouvent toujours bon; ailleurs,

les goûts sont partagés; quelques belles pensent que tout dépend de

l'habileté du jeu.]

Une fois le terrain déblayé du mari, l'entremetteuse parle de la

soumission et de l'amour du soupirant. Quand elle a fait quelque progrès

dans la confiance de la femme, elle lui dit: «Belle dame, ce jeune

homme, après vous avoir vu, a perdu la raison; l'infortuné qui a

le coeur très tendre n'a jamais souffert aussi cruellement, très

probablement il succombera.

Si la jeune femme l'écoute avec faveur, le lendemain l'entremetteuse,

après avoir reconnu ses bonnes dispositions sur son visage, dans

ses yeux et dans son langage, reprendra avec elle son entretien sur

l'amoureux, lui contera au long les amours d'Indra avec Ahalya[68] et

ceux de Dushyanti avec Sakountala[79] et d'autres semblables.

[Note 68: Ahalya, la femme du sage Gautama, séduite par Indra.]

[Note 69: Sujet du poème tant admiré de _Goethe_.]

Elle vantera alors la force du jeune homme, ses talents et son habileté

dans les soixante-quatre sortes de voluptés; elle dira aussi les bontés

qu'a eues pour lui quelque femme remarquée, quand bien même cela ne

serait pas vrai.

En outre l'entremetteuse observera avec beaucoup d'attention la manière

d'être de la femme; si celle-ci est favorable, son accueil sera

empressé, affectueux.

Elle aura avec l'entremetteuse des à parte où elle lui contera ses

peines; elle sera pensive, poussera de gros soupirs, lui fera des

présents, lui rappellera les occasions de fêtes, lui exprimera toujours

en la congédiant[70] le désir de la revoir et lui dira plaisamment:

Ah! belle langue, pourquoi me dites-vous ces vilaines choses? Elle

discourera sur le péché qu'elle commettrait, ne dira rien des entrevues

et entretiens qu'elle aura eus avec l'amant, mais se fera interroger à

ce sujet; elle finira par rire du désir du soupirant, mais sans montrer

aucun mécontentement.

[Note 70: Dans l'Inde, c'est toujours la personne qui reçoit une visite

qui indique le moment de la séparation.]

Quand la femme a ainsi laissé voir ses sentiments, l'entremetteuse lui

apporte des témoignages d'amour, comme des feuilles et des noix de

bétel, des parfums, des fleurs, des bagues, des anneaux, tous portant

les marques des ongles et des dents de l'homme et d'autres signes. Sur

un habillement qu'il enverra seront imprimées avec du safran ses deux

mains jointes ensemble comme dans un transport d'amour.

L'entremetteuse montrera aussi des figures d'ornement de différentes

sortes découpées sur des feuilles, des pendants d'oreilles et des

guirlandes de fleurs contenant des billets doux et des déclarations

d'amour. Elle décidera la femme à lui envoyer en retour des présents

affectueux. Après que les deux amants ont échangé des présents,

l'entremetteuse arrangera une rencontre entre eux.

Babhravya est d'avis que, pour ne point être remarqués, ils doivent

choisir le moment où le public est occupé par des fêtes civiles ou

religieuses, par le bain ou par quelque calamité publique.

Gonikaputra, au contraire, pense que ces rendez-vous doivent se donner

dans la demeure d'une amie, d'un mendiant, d'un astrologue ou d'un

ascète[71].

Vatsyayana décide qu'il faut simplement choisir un lieu qui a une entrée

et une sortie faciles et disposé de façon que ceux qui s'y trouvent

puissent s'en aller librement et en évitant toute rencontre fâcheuse.

[Note 71: On voit que, à cette époque, les Ascètes se prêtaient à plus

d'un rôle.]

TITRE XI

CATÉCHISME DES COURTISANES

CHAPITRE I

Des différentes classes de courtisanes.

Les hommes sont avides de plaisir et une certaine classe de femmes

d'argent; on a du consacrer la dernière partie du _Kama-Soutra_ aux

moyens que celles-ci emploient pour se faire donner de l'argent ou, en

d'autres termes, à l'art des courtisanes (_App._ 1).

On peut ranger parmi les courtisanes diverses classes de femmes:

L'impudique;--la servante ou soubrette;--la femme galante ou catin

(femme de la campagne);--l'ouvrière libre[72];--la bayadère;--la femme

qui a quitté sa famille;--celle qui vit de sa beauté;--enfin celle qui

exerce régulièrement le métier ou la la profession de courtisane[73].

[Note 72: On voit par cette énumération combien était servile et

dégradée la situation de la domestique, de la femme de la campagne et de

l'ouvrière, c'est-à-dire des quatre cinquièmes des femmes. Il est vrai

que les Indiens n'attachaient à l'acte charnel aucune idée de faute,

mais seulement celle de complaisance, et le plus souvent d'obéissance.]

[Note 73: On a vu que les courtisanes de premier rang avaient tous les

talents et toutes les connaissances que réclame une profession libérale.

Aujourd'hui la _profession_ n'existe plus que pour les bayadères.]

Ces différentes sortes de courtisanes ont des rapports avec différentes

sortes d'hommes. Tout ce qui va être dit sur les courtisanes s'applique

à ces rapports.

APPENDICE AU CHAPITRE I

N° 1.--Bartiahari, stance 90. «Les courtisanes sont les feux du dieu de

l'amour, elles l'alimentent avec leur beauté, et les libertins viennent

y sacrifier jeunesse et richesse.

«Qui pourrait se prendre à ces esclaves vénales, jouet immonde des

espions, des soldats, des voleurs, des esclaves, des comédiens et des

débauchés?»

N° 2.--Properce, dans une boutade, préfère à une maîtresse des filles

publiques:

«Moi qui fuyais la route battue par un grossier vulgaire, je trouve

douce aujourd'hui l'eau fangeuse d'un marais.

«Malheur à qui aime à frapper à une porte fermée! Combien je préfère

cette femme qui s'avance le voile relevé, libre de tout gardien.

Souvent, il est vrai, elle foule les boues de la voie Sacrée (le

boulevard de Rome), mais pour l'aborder, point d'obstacle. Elle ne

promène pas un amant, elle ne demande pas ce qu'un père verra dissiper

avec chagrin; jamais elle ne s'écrie: Que je suis inquiète! Pars vite,

je t'en conjure, mon mari revient aujourd'hui de la campagne. Filles de

l'Euphrate et de l'Oronte (leurs vallées fournissaient Rome de belles

Syriennes), je suis à vous désormais; je ne veux pas des larcins d'une

chaste couche, puisqu'il n'est point de liberté pour les amants.»

N° 3.--La Tour des Regrets. Les Chinois usent beaucoup des courtisanes

et leur consacrent des chants populaires; l'un de ces chants décrit

leur punition dans la vie future (à laquelle la plupart des Chinois ne

croient guère).

Louis Arène, _la Chine familière et galante_, la Tour des regrets.

«Le juge des morts, Yen Wanzi: Pourquoi comparais-tu prématurément

devant ce tribunal? Tu as donc dans le séjour des vivants beaucoup

péché. Avoue toutes tes fautes, si tu veux éviter les derniers

supplices.

«La courtisane.--Je ne suis pas une fille de bonne famille. On m'avait

mise dans une maison de prostitution[74]; dans un pareil lieu, je ne

pouvais échapper à ma destinée. Mon bras plié a servi d'oreiller à mille

individus. Ils aimaient en moi mon corps et ma chair blanche comme on

aime une pierre précieuse; je les aimais parce qu'ils avaient beaucoup

d'argent dans la ceinture. Je me suis amusée beaucoup sans prévoir que

ce bonheur serait Anéanti.

[Note 74: En Chine et au Japon, le gouvernement fait entrer d'office

dans les maisons de prostitution les femmes qui ne peuvent pas acquitter

la taxe personnelle.]

«Puis, je suis tombée malade. Misérable vieux, misérable vieille! Ils

m'ont chassée. Je me suis réfugiée dans un lieu d'aisances pour y passer

mes jours.

«Mes jeunes amants d'autrefois ne sont plus revenus. Mes vêtements, mes

ornements de tête, j'ai tout vendu; pas de combustible, pas de riz. Ma

vie était amère comme la gentiane. Je vous en prie, monsieur Yen, soyez

indulgent, épargnez une jeune femme tendre comme la fleur et faites-moi

renaître honnête femme.

«Yen Wang, frappant du poing sur son tribunal: Tu as commis force

mauvaises actions et tu voudrais transmigrer dans le sein d'une honnête

femme! Tu as brouillé le père et le fils, fait battre le frère contre le

frère et occasionné leur séparation.

«A cause de toi, combien d'hommes ont vendu leur maison, leur

patrimoine! Tu as semé la discorde entre le mari et la femme; à cause de

toi, combien de gens se sont rasé la tête et se sont faits bonzes[75];

pour toi, amis d'un jour, vieux amis, se sont détestés. Petits diables,

entraînez cette prostituée à la Tour des Regrets!

[Note 75: Le peuple les appelle des _ânes pelés_; le bouddhisme a donc

bien peu de faveur. Les Chinois ont leurs contes sur les bonzes et les

bonzesses, comme le moyen âge en avait sur les nones et les moines (voir

Louis Arène).]

«La petite femme dans la tour: On m'a enveloppée dans une grossière

natte de roseaux; des cordes serrent ma poitrine. Ah que je souffre.

Noirs corbeaux, cessez de m'arracher les yeux; chien jaune, cesse de me

déchirer le coeur, le foie, les entrailles.

Les riches négociants, autrefois mes amis, ne m'ont même pas acheté un

cercueil, j'espère en vain renaître[76]. On trouverait plutôt sur une

même fleur dix couleurs différentes.

[Note 76: De même qu'autrefois les Grecs et les Romains et encore

aujourd'hui, les Indiens, les Chinois croient que les mânes des morts

privés de sépulture (les larves) errent indéfiniment.]

CHAPITRE II

Des mobiles qui doivent diriger les courtisanes.

Quand une courtisane aime l'homme auquel elle se donne, ses actes sont

naturels; quand, au contraire, elle n'a en vue que l'argent, ils sont

artificiels ou contraints. Dans ce cas, elle doit cependant se conduire

comme si elle aimait véritablement, car les hommes ont confiance dans

les femmes qui paraissent les aimer (_App._ 1). En affirmant son amour,

elle doit paraître désintéressée, et, pour ne point compromettre son

crédit, elle doit s'abstenir de s'approprier de l'argent par des moyens

illégitimes[77].

[Note 77: Ovide, _Art d'aimer_, livre III. «Femmes, usez d'abord de

dissimulation et dès le premier abord ne montrez pas votre cupidité; à

la vue du piège qu'on lui tend, un nouvel amant s'échappe et s'enfuit.»

Ainsi qu'on le voit plus loin, il n'y a, aux yeux de Vatsyayana, d'autre

moyen illégitime d'acquérir de l'argent que le vol direct.]

Une courtisane doit se tenir bien parée à la porte de sa maison, et,

sans se montrer trop, regarder dans la rue de manière à être vue comme

un objet sur un étalage. Elle doit lier amitié avec les personnes qui

peuvent l'aider à enlever des hommes à d'autres femmes et à s'enrichir,

ou bien la protéger contre les insultes ou les vexations; tels sont les

gardes de ville ou de police, les agents et satellites des tribunaux,

les astrologues, les hommes puissants ou les prêteurs d'argent, les

savants, les maîtres des soixante-quatre arts libéraux, les bouffons,

les bateleurs, les marchands de fleurs, les parfumeurs, les débitants,

les laveurs, les barbiers et les mendiants; et toutes autres personnes

qui peuvent lui servir pour un but quelconque.

Les hommes qu'elle peut prendre uniquement pour leur argent sont ceux

qui sont en possession légale de leur héritage; les jeunes gens; les

hommes qui sont libres de tout lien; les fonctionnaires publics; ceux

qui ont des revenus ou des moyens d'existence assurés; les bellâtres,

les vantards, les eunuques qui dissimulent leur état; les hommes qui

détestent leurs égaux; ceux qui sont naturellement généreux; ceux qui

ont du crédit auprès du roi et des ministres; les hommes toujours

heureux dans leurs entreprises; ceux qui s'enorgueillissent de leurs

richesses, les frères qui désobéissent à leurs aînés, les hommes sur

lesquels les membres de leur caste tiennent l'oeil ouvert; les fils

uniques de pères riches, les ascètes tourmentés par les aiguillons de

la chair[78], les hommes braves, le médecin du roi, les anciennes

connaissances.

[Note 78: On voit que les ascètes brahmaniques succombaient souvent à la

tentation, puisque Vatsyayana recommande aux courtisanes de les tenter.]

La courtisane peut avoir des rapports avec des hommes doués

d'excellentes qualités, uniquement par amour ou par amour-propre, tels

sont:

Les hommes de haute naissance (_App._ 2), les savants, les hommes de

bonne compagnie et de bonne tenue, les poètes (_App._ 3), les conteurs

agréables; les hommes éloquents ou énergiques ou habiles dans des

arts variés; les devins, les grands esprits; les hommes d'une grande

persévérance, ceux d'une ferme dévotion; ceux qui ne se fâchent jamais;

ceux qui sont généreux, affectionnés à leurs parents, qui aiment tous

les amusements de société; ceux qui sont exercés à terminer les vers

commencés par d'autres et à d'autres jeux d'esprit; ceux qui ont une

très belle santé ou un corps parfait ou une très grande force; ceux qui

ne boivent jamais avec intempérance, ceux qui sont puissants, sociables,

aimant le sexe et gagnant les coeurs, sans se laisser complètement

dominer; ceux qui ignorent l'envie ou les soupçons jaloux (_App._ 4).

Quant à la courtisane, elle doit être belle et aimable et avoir sur le

corps des signes de bon augure. Elle doit aimer les bonnes qualités chez

les hommes, tout en poursuivant la richesse. Elle doit se complaire aux

unions sexuelles résultant de l'amour et être pour ces unions de la même

caste que les hommes auxquels elle se livre. Elle doit chercher sans

cesse à augmenter son expérience et ses talents, se montrer toujours

libérale et aimer les plaisirs et les arts[79].

L'auteur énumère ensuite les qualités que doivent posséder toutes les

femmes. Ce sont celles qu'on peut leur demander en tout pays, et, en

outre, la connaissance du _Kama-Soutra_ et des soixante-quatre talents

qu'il enseigne[80].

[Note 79: Ce sont les qualités que l'on trouve généralement en Europe

chez les femmes de théâtre.]

[Note 80: A cette longue et sèche énumération nous substituerons les

leçons qu'Ovide donne aux belles sur les qualités et les manières

qu'elles doivent avoir; se reporter au n° 3 de l'Appendice du chapitre

III du titre I.]

Vient ensuite la liste des hommes que les courtisanes doivent éviter. Ce

sont les mêmes qu'en tout pays et en outre: les sorciers, les hommes qui

se laissent acheter, même par leurs propres ennemis, enfin les hommes

timides à l'excès (_App._ 5).

D'après l'avis de quelques anciens casuistes, ajoute l'auteur, les

courtisanes peuvent se donner par amour, crainte, vengeance, chagrin

ou dépit, curiosité, et pour l'argent, le plaisir ou l'assiduité et la

constance des rapports, pour se faire un ami ou se débarrasser d'un

amour importun; à cause du dharma (mérite religieux), de la célébrité

et de la ressemblance avec une personne aimée, de la constance ou de

la pauvreté d'un homme, ou de sa cohabitation dans le même endroit, ou

parce qu'il est du même numéro qu'elle pour l'union sexuelle, ou enfin

dans l'espoir de faire quelque coup de fortune.

Mais Vatsyayana décide que les seuls mobiles d'une courtisane doivent

être: l'amour, le désir d'échapper à la misère et celui d'acquérir la

richesse.

L'argent doit être son objectif principal et elle ne doit point le

sacrifier à l'amour. Mais, en cas de crainte ou de difficultés à

surmonter, elle peut prendre en considération la force ou d'autres

qualités.

En outre, quand un homme, quel qu'il soit, la prie de s'unir à lui,

elle doit, afin de se faire valoir, ne pas consentir de suite et se

renseigner sur lui par des affidés adroits et sûrs (_App_. 6). Quand

elle a la certitude que, dans celui qui la recherche, tout est à son

gré, elle emploie le Vita et d'autres intermédiaires pour se l'attacher.

L'un d'eux l'amène chez elle ou la conduit chez lui, sous quelque

prétexte. Elle le reçoit de son mieux, lui fait quelque présent qui

éveille sa curiosité et son amour; par exemple, un don affectueux, en

lui disant qu'il lui était destiné: elle l'amuse longtemps par une

conversation et des récits agréables et en faisant ce qu'il aime, comme

de la musique, du chant. Quand il est rentré chez lui, elle lui envoie

fréquemment une suivante exercée aux propos plaisants et qui lui remet

un petit présent.

Elle lui rend elle-même, sous prétexte d'affaires, quelques visites en

se faisant accompagner du Pithamarda.

Il y a quelques vers à ce sujet:

«Quand son amant vient la voir, la courtisane lui donne un mélange de

feuilles et de noix de béthel, des guirlandes de fleurs et des onguents

parfumés.»

«Après avoir montré son habileté dans les arts libéraux (le chant, la

danse, etc.), elle l'amuse longtemps avec sa conversation.»

«Elle lui fait aussi quelques présents d'amour, et fait avec lui un

échange d'objets à l'usage de chacun d'eux; en même temps elle lui

montre son habileté dans les soixante-quatre voluptés.»

«Quand une courtisane est dans ces termes avec son amant, elle doit le

captiver par des présents affectueux, par sa conversation et par les

plaisirs tendres qu'elle lui fait goûter.»

APPENDICE AU CHAPITRE II

N°1.--Pour stimuler l'amour.

Ovide, _Art d'aimer, _livre III.

«Femmes, faites en sorte que nous nous croyions aimés; ce n'est pas une

chose si difficile; nous nous persuadons aisément ce que nous désirons.

Qu'une femme jette sur un jeune homme un regard amoureux; qu'elle pousse

quelques soupirs; qu'elle lui reproche de venir si tard; qu'elle ajoute

les larmes et le dépit d'une fausse jalousie, comme si elle redoutait

une rivale; qu'elle lui meurtrisse le visage avec ses ongles, il

sera bientôt persuadé, et d'un ton compatissant: «elle est éprise,

«dira-t-il;«elle brûle pour moi». Qu'avec cela il ait bonne mine, qu'il

s'admire dans son miroir et il croira pouvoir toucher le coeur même

d'une déesse.»

N° 2.--Déjazet.

Ce cas fut, une fois du moins, celui de l'actrice Déjazet.

Le duc d'Orléans (fils du roi Louis-Philippe), tout jeune encore, lui

avait adressé un billet ainsi conçu:»Où? quand? et combien?»

Elle répondit: «Où vous voudrez,--quand vous voudrez,--pour rien.»

On sait que Déjazet était bonne, comme le veut Tibulle, livre II, élégie

4. «O toi qui fermes ta porte à l'amant qui n'a point assez d'or,

puissent tes richesses être dévorées par le feu et que personne ne verse

de l'eau sur la flamme. Que nul ne donne une larme à ta mort; que nul

n'accompagne ta cendre! Celle, au contraire, qui se sera montrée bonne

et point avare, on la pleurera au pied du bûcher enflammé, eût-elle vécu

cent ans. Quelque vieillard fidèle à l'objet de ses anciennes amours

viendra, chaque année, porter des couronnes au tombeau qu'il lui aura

élevé.»

Entre mille traits, on cite de Déjazet celui-ci particulièrement:

«C'est toujours la même chose et cela fait toujours plaisir.»

Elle écoutait aussi très volontiers cet autre conseil de Tibulle qui,

parmi les amants qui n'ont point assez d'or, recommande particulièrement

l'adolescent.

«Et toi Chloé, épargne un jouvenceau épris de ta beauté. Ne lui sois

point cruelle; ne lui demande point de présents. C'est le vieillard qui

doit te donner de l'or pour que tu réchauffes sa glace. Mieux vaut cent

fois que l'or l'adolescent dont la barbe sans rudesse ne déchire point

le visage qu'il embrasse, dont un doux, éclat colore les joues. Enlace

au-dessous de ses épaules les bras d'ivoire et méprise les trésors

des rois. Vénus te verra le presser sur ton sein haletant, confondu

tendrement avec toi; elle te verra attacher sur sa bouche frémissante de

ces humides baisers où les langues s'entrechoquent et lui imprimer sur

le cou avec la dent des marques d'amour.»

N° 3.--Les Poètes.

Ovide, _Art d'aimer_, livre III. «Jeunes beautés, montrez vous faciles

aux poètes; un dieu les anime et les muses les favorisent. Mieux que

tous les autres, ils savent aimer, célébrer la beauté qui les a séduits

et faire retentir son nom au loin. Quel crime d'attendre un salaire des

doctes poètes! Mais, hélas! c'est un crime dont une belle ne craint pas

de se rendre coupable!»

N° 4.--Ne soyez pas jaloux.

Ovide, livre II. «Ne cherchez point à surprendre votre maîtresse.

Qu'elle croie que ses infidélités vous sont inconnues. Ne remarquez

point les signes qu'elle fait à votre rival, ni ses tablettes, si elle

lui écrit. Laissez-la vous cacher ses larcins amoureux. Combien est

habile celui qui permet à d'autres de fréquenter sa maîtresse et qui

veut tout ignorer! Que de maris ont cette complaisance pour leurs

épouses légitimes!»

N° 5.--Hommes à éviter.

_Art d'aimer_, livre III.

«Femmes, fuyez ces hommes vains de leur parure et de leur beauté, qui

portent toujours les cheveux retroussés. Les douceurs qu'ils vous

content, ils les répètent à mille autres. Leur amour ne se fixe nulle

part.

«Il en est qui s'insinuent près des femmes sous les dehors d'un amour

mensonger, empruntant cette voie pour en tirer un bénéfice honteux. Leur

chevelure parfumée d'essence, leur robe de l'étoffe la plus fine, les

bagues qui surchargent leurs doigts ne doivent pas vous en imposer. Le

mieux paré n'est souvent qu'un escroc. Rendez-moi mes bijoux, s'écrient

souvent, devant les juges, les belles qu'on a ainsi trompées. Femmes,

tenez votre porte fermée à tout suborneur.»

N° 6.--Ovide, livre III. «Quand un amant vous aura sondée par quelques

mots tracés sur des tablettes qu'une adroite suivante vous aura remises,

méditez-les, pesez-en les termes et tâchez de deviner par le style et

les expressions si cet amour est un artifice. S'il est véritable, ne

vous pressez pas de répondre. Un peu de dédain, s'il n'est pas trop

prolongé, aiguillonne la passion.

«Cependant ne repoussez pas avec dureté un amant, laissez-le flotter

entre la crainte et l'espérance.

«Si vos amants vous font de belles promesses, amusez-les aussi par de

belles paroles; s'ils donnent, accordez leur les faveurs convenues. Je

la crois capable des crimes les plus noirs celle qui, après avoir reçu

des présents d'un amant, se refuse à ses désirs passionnés.»

CHAPITRE III

Différentes sortes de gains des courtisanes.

Si une courtisane peut gagner chaque jour beaucoup d'argent avec

plusieurs hommes, elle ne se bornera pas à un seulement; dans ce cas,

elle fixera un prix par nuit, suivant le lieu, la saison et les gens,

et par comparaison avec les prix des autres courtisanes, en se rendant

compte de ses propres avantages _(App. 2)_.

Elle informera ses amants, ses amis et connaissances de ses tarifs

variés ou successifs (App. 3).

Les anciens sages sont d'avis que quand une courtisane décidée à vivre

avec un seul homme a des chances égales de gain avec deux amants qui se

présentent, elle doit prendre celui des deux qui lui donnera l'espèce

d'objets qu'elle préfère.

Mais Vatsyayana déclare qu'elle doit choisir celui qui lui donnera de

l'or, parce que l'or ne peut être repris et qu'avec lui on se procure

tout ce que l'on veut.

Si tout est égal pour les dons à recevoir des deux poursuivants, la

courtisane doit se décider d'après l'avis d'un ami ou d'après les

qualités personnelles et les signes heureux ou malheureux de chacun

d'eux.

Quand, de deux amants, l'un n'est que généreux, tandis que l'autre a de

l'attachement, les sages (anciens casuistes) donnent la préférence au

premier et Vatsyayana au second, parce que celui-ci ne rappellera dans

aucune occasion l'argent donné, tandis que l'autre invoquera, pour

donner moins, le souvenir des largesses faites. Là encore, il faut

considérer le plus grand profit probable.

Quand une courtisane est sollicitée à la fois par un ami et par un homme

libéral, Vatsyayana dit qu'elle doit les contenter tous deux en obtenant

de l'un un ajournement à la satisfaction de ses désirs.

Lorsqu'elle a à choisir entre un gain à réaliser et un danger à éviter,

Vatsyayana, contrairement aux sages (anciens casuistes), est d'avis

qu'il faut avant tout conjurer le mal. Il faut d'ailleurs bien peser les

chances et l'importance du gain et du mal probables.

Une courtisane ne demandera que peu et d'une manière tout à fait amicale

à un homme dans les cas suivants:

--Elle veut l'empêcher de s'attacher à une autre femme, ou bien l'en

détacher, ou bien faire perdre à cette femme le profit qu'elle en tire;

--Elle pense qu'il élèvera sa situation ou que, par lui, elle obtiendra

quelque grand avantage, ou sera mise en relief vis-à-vis des autres

hommes;

--Elle a besoin de lui pour écarter quelque malheur;

--Elle lui est réellement attachée et elle l'aime;

--Elle désire son aide pour se venger;

--Elle veut reconnaître quelque ancien service;

--Enfin elle éprouve simplement pour lui un caprice charnel.

Une courtisane doit s'efforcer de tirer d'un amant, au plus vite, tout

l'argent qu'elle peut:--quand elle est décidée à le congédier;

--Quand elle a lieu de penser qu'il veut la quitter;

--Quand, étant complètement à sec, il va être emmené par son tuteur, son

gourou ou son père;

--Quand il est sur le point de perdre sa position, ou simplement quand

il est volage.

Elle doit, au contraire, se lier à un homme pour vivre avec lui quand

elle sait: qu'il va hériter ou recevoir de riches présents, ou obtenir

un emploi élevé de l'État; qu'il possède de grands magasins de blé et

autres denrées;--qu'il reconnaît généreusement tout ce qu'on fait pour

lui; qu'il tient toujours ses promesses.

Voici deux aphorismes en vers sur le sujet:

«En considérant ses gains présents et futurs, une courtisane évitera les

hommes qui ont gagné péniblement leur fortune et ceux que la faveur des

rois a rendus égoïstes et durs de coeur.»

«Elle doit s'unir avec les gens fortunés et bienfaisants et avec ceux

qu'il est dangereux de repousser ou de blesser en quoi que ce soit.

Qu'elle ne recule pas même devant quelques sacrifices pour s'attacher

des hommes énergiques et généreux qui lui feront de grandes largesses,

en retour de quelques services ou légers présents.»

Les courtisanes les plus riches et du premier rang doivent employer

leurs gains:

_A bâtir des temples_ et faire exécuter des étangs et des jardins

publics, _à donner mille vaches aux brahmes_; à faire des sacrifices

et des offrandes aux dieux et à célébrer des fêtes en leur honneur, et

enfin à accomplir les voeux qu'il leur est possible de faire (App. 1).

Les autres courtisanes doivent, avec les ressources qu'elles ont pu se

créer: avoir chaque jour des vêtements blancs et différents de ceux de

la veille; boire et manger suivant leur besoin; consommer chaque jour

un tamboula parfumé, c'est-à-dire un mélange de noix et de feuilles de

bétel, et porter des ornements dorés [81].

[Note 81: La ceinture des bayadères est formée par une épaisse lame d'or

pur repliée, d'un très bel effet et d'un grand prix.]

APPENDICE AU CHAPITRE III

N° 1.--Dons des courtisanes aux brahmes.

Sauf les jardins et étangs publics qui sont oeuvres d'utilité à la fois

publique et religieuse, tous les gains des courtisanes ont, d'après la

prescription de Vatsyayana, une destination religieuse qui les met

aux mains des brahmes, soit directement comme don personnel, soit

indirectement comme offrande aux dieux.

Cette conclusion dernière du traité des courtisanes ne laisse aucun

doute sur son caractère religieux et obligatoire; c'est un véritable

catéchisme.

Les étangs et jardins publics sont souvent placés à proximité des

pagodes et concourent à leur richesse et à leur salubrité, car alors

ils servent exclusivement pour le bain. Il y a aussi un grand nombre

d'étangs situés au milieu des campagnes; ce sont les plus grands. Ils

servent uniquement à l'agriculture. Beaucoup ont été creusés par des

personnes pieuses. Les brahmes, possédant une grande partie des

terres, étaient eux-mêmes intéressés directement à la prospérité de

l'agriculture.

L'étang de Moutrapaléon, dont les sources alimentent d'une eau

excellente la ville de Pondichéry, a été établi par une courtisane

célèbre; ce fait est rappelé sur les bas-reliefs de la fontaine publique

qui est surmontée de la statue de Dupleix, au milieu de la place

Dupleix, la grande place de Pondichéry.

La prostitution sacrée (Maspero) a existé en Assyrie, en Syrie, en

Phénicie et dans l'Asie-Mineure, mais c'était une sorte d'hospitalité

offerte aux étrangers de passage; il ne parait pas qu'une caste

sacerdotale en ait tiré profit comme les brahmes l'ont fait de la

prostitution publique dans l'Inde.

N° 2.--L'avidité.

D'après l'auteur indien, la courtisane ne doit se préoccuper que du

gain. C'est le langage qu'Ovide prête à une proxénète corrompant sa

maîtresse: _les Amours_, livre I.

«La pudeur pour être utile doit être feinte. Habile à tenir les yeux

modestement baissés, ne les porte sur un homme qu'à proportion des

offrandes qu'il te fera.

«Amusez-vous, jeunes beautés; il n'est de chaste que celle qu'aucun

amant ne sollicite et si elle n'est point trop novice, elle provoque

la première. La beauté se fane quand on ne l'entretient pas par la

jouissance. Et ce n'est pas assez d'un ou deux amants; avec plusieurs le

profit est plus sûr, la recette plus abondante. Que celui qui donne soit

plus grand à tes yeux que le grand Homère. On a de l'esprit quand on

donne. Ne dédaigne point l'affranchi ni celui qui a les pieds poudreux.

Ne te laisse point éblouir par une naissance illustre. Allez trouver vos

aïeux nobles vous qui n'êtes pas riche! Cet autre, parce qu'il est beau

garçon, te demande une de les nuits sans la payer, qu'il aille chercher

de l'or chez celui dont il est le mignon.»

Dans l'élégie 10 du livre I des _Amours_, Ovide répond lui-même à cette

proxénète:

«Pourquoi vouloir que l'enfant de Vénus nous fasse payer ses faveurs. Il

n'a point de robe pour en serrer le prix.»

«Une prostituée se vend à tel prix au premier venu; mais elle abhorre le

despotisme d'un avare corrupteur et elle ne fait qu'à regrets ce qu'une

amie fait de plein gré.

«Gardez-vous, jeunes beautés, de mettre à prix la faveur d'une nuit. Il

n'est pas défendu d'exiger d'un riche quelques présents. Il est en état

de les faire. Services, soins, fidélité, voilà la monnaie du pauvre. Je

ne refuse pas de donner, mais je m'indigne qu'on me demande. Sourd à tes

sollicitations, si tu cesses d'exiger, je donnerai.»

A Rome, les courtisanes de tout ordre étaient très avides et beaucoup

d'hommes se ruinaient pour elles; de ce nombre fut Tibulle.

Il avoue avoir eu à la fois quatre maîtresses, Délie, Sulpice, Néera et

Némesis, toutes quatre courtisanes, sans doute de premier ordre, sans

compter beaucoup de distractions.

La prostitution publique généralement volontaire forme, en Afrique, le

principal revenu de quelques roitelets nègres. En Chine et au Japon, le

gouvernement met d'office _aux bateaux fleuris_ les femmes et même les

filles vierges qui ne peuvent payer l'impôt de capitation. Cela est sans

conséquence pour leur futur mariage; des personnages de distinction

viennent souvent prendre femme dans ces lieux de plaisir.

CHAPITRE IV

De la courtisane qui vit avec un homme comme une épouse.

Quand une courtisane vit avec son amant, elle doit avoir la conduite

d'une femme honnête et tout faire pour lui plaire. En deux mots, il faut

qu'elle lui donne le plaisir _sans s'attacher à lui_, tout en paraissant

lui être attachée.

Voici comment elle s'y prendra pour arriver à ses fins.

Elle aura à sa charge sa mère qu'elle dépeindra comme violente et avide;

au cas où elle n'aurait pas de mère, une nourrice pourrait jouer ce

rôle. La mère ou la nourrice témoignera de l'aversion pour l'amant et le

désir que la courtisane se sépare de lui. Celle-ci simulera toujours du

chagrin, de la tristesse, de la crainte, de la honte à ce sujet, mais en

déclarant qu'elle ne saurait désobéir à sa mère.

Elle dira encore qu'elle a persuadé à sa mère qu'il est malade et

qu'elle a pris ce prétexte pour le venir voir.

Pour le captiver, elle enverra sa suivante chercher les fleurs qu'il

a portées la veille pour les porter à son tour à titre de marque

d'affection; elle demandera aussi les restes du mélange de noix et de

feuilles de bétel qu'il a laissé sans le manger; elle admirera son

habileté dans les rapports sexuels et les moyens variés qu'il emploie

pour procurer la jouissance; elle apprendra de lui les soixante-quatre

espèces de plaisir décrits par Babravya; elle appliquera continuellement

les leçons reçues, en se conformant à son goût.

Théologie hindoue. Le Kama soutra. · 第 5 / 6 章