«Femmes, laissez-vous aller à la volupté; qu'elle remue jusqu'à la
moelle de vos os et que le plaisir soit égal et pour vous et pour votre
amant; qu'il s'exhale en petits cris de joie, en tendres paroles, en
doux murmures, que les propos licencieux redoublent votre ardeur.
«Que je plains la femme qui ne ressent point le plaisir, qu'elle feigne
au moins d'en éprouver et qu'elle ne se trahisse point dans cette
feinte!
«Que ses cris, ses yeux tournés, ses torsions concourent à nous tromper
et que sa voix mourante, sa respiration oppressée achèvent l'illusion.
«O honte! la volupté a ses tricheries et ses mystères!
«Aussi n'ayez point dans votre chambre à coucher une lumière trop vive;
beaucoup de choses, chez une belle, ont besoin du demi-jour.»
CHAPITRE VI
De l'Auparishtaka ou hyménée avec la bouche.
DES EUNUQUES ET AUTRES PERSONNES QUI SONT LES INSTRUMENTS DE CETTE UNION
(App. n° 1).
Il y a deux sortes d'eunuques: ceux qui s'habillent en hommes et ceux
qui se font passer pour des femmes.
Ce que l'on fait aux femmes sur le Jadgana, se fait dans la bouche de
ces eunuques; cela s'appelle l'auparishtaka (App. n° 2). C'est le moyen
d'existence de ces eunuques qui vivent comme des courtisanes (App. n°3).
Les eunuques qui s'habillent en hommes cachent leurs désirs. Quand ils
veulent y donner cours, ils font le métier de masseurs.
Un eunuque de cette sorte tire à lui les cuisses de l'homme qu'il masse
et lui touche les joints des cuisses et le jadgana.
S'il trouve le linga en érection, il l'excite par le jeu de la main.
Si l'homme, qui connaît par là son intention, ne lui-dit pas de procéder
à l'auparishtaka, il commence de lui-même à besogner.
Si, au contraire, l'homme lui en fait la demande, l'eunuque paraît
s'offenser d'une telle proposition, n'y consent et ne s'y prête qu'avec
difficulté.
Il se livre alors à huit exercices gradués, mais ne passe de l'un à
l'autre que sur la demande de l'homme.
1° L'UNION NOMINALE.--L'eunuque, tenant le linga dans la main et le
pressant entre ses lèvres, imprime un mouvement à sa bouche.
2° La MORSURE SUR LES CÔTÉS.--L'eunuque saisit avec ses doigts ramassés
comme le bouton d'une plante ou d'une fleur le bout du linga et il en
serre les côtés avec ses lèvres et même avec les dents.
3° La SUCCION EXTÉRIEURE.--L'eunuque presse le bout du linga avec ses
lèvres fortement serrées elle pousse dehors par cette pression, et puis
le reprend avec ses lèvres et répète le même jeu.
4° La SUCCION INTÉRIEURE.--L'eunuque introduit le linga Dans sa bouche,
le presse avec ses lèvres et le tire en dehors; puis il le reprend dans
sa bouche et continue ainsi.
5° Le BAISER.--L'eunuque, tenant le linga dans sa main, le baise à la
manière décrite pour le baiser de la lèvre inférieure.
6° Le LÈCHEMENT.--Après le baiser, l'eunuque touche le linga de tous les
côtés avec la langue et en lèche le bout.
7° La SUCCION DE LA MANGUE.--L'eunuque met la moitié du linga dans sa
bouche et le suce avec force.
8° L'AVALEMENT.--L'eunuque introduit le linga tout entier dans sa bouche
et en presse le bout au fond de sa gorge, comme s'il voulait l'avaler.
Les domestiques mâles font quelquefois l'auparishtaka à leur maître. Il
se pratique aussi entre intimes.
Quelques femmes du harem, très ardentes, se le font aussi entre elles,
en unissant la bouche à l'yoni (c'est un mode des amours lesbiennes ou
saphiques, la titillation du clitoris par la langue).
Quelques hommes caressent ainsi le yoni des femmes et y font les mêmes
actes et mignardises que dans le baiser de la bouche (App. 4 et 5). Dans
ce cas, quand la femme est renversée, la tête en bas, vers les pieds de
l'homme, celui-ci caresse le yoni avec sa bouche et sa langue. C'est
_l'union de la corneille _(figurée au temple souterrain d'Éléphanta).
Par passion pour cette sorte de plaisirs, des courtisanes quittent des
amants généreux et possédant de bonnes qualités pour s'attacher à des
esclaves et à des cornacs (App. 6).
Contrairement à l'opinion des anciens casuistes qui sont plus sévères,
Vatsyayana est d'avis que l'Auparishtaka n'est défendu qu'aux maris avec
leurs femmes. Il ajoute que, pour les pratiques de l'amour, on ne doit
obéir qu'à l'usage du pays et à son propre goût.
On retrouve cette maxime chez les philosophes grecs et chez ceux du
XVIIIe siècle.
«L'amour, dit Zenon, est un dieu libre, n'ayant d'autre fonction à
remplir que l'union et la concorde.»
«Tout est femme dans ce qu'on aime, dit Lamettrie, l'amour ne connaît
d'autres bornes que celles du plaisir.»
Ce principe a été appliqué sans réserve, aussi bien dans le siècle du
grand Frédéric que dans celui de Périclès. Frédéric lui-même passait
pour sodomiste; Catherine de Russie se livrait à toutes les dépravations
et avait constamment deux amants bien choisis. Que n'a-t-on pas dit du
Régent et de ses filles!
APPENDICE AU CHAPITRE VI
N° 1.--Usage actuel de l'Auparishtaka.
L'auparishtaka, aujourd'hui relégué dans les mauvais lieux et dans les
ménages onanistes (Gauthier, _Onanisme buccal_), parait avoir été très
commun anciennement dans l'Inde.
On en trouve dans les gravures du chevalier Richard Payne, intitulé le
_Culte de Priape_, une représentation empruntée au temple souterrain
d'Éléphanta, et où l'homme agit sur la femme qui a la tête en bas.
Les différentes sortes d'auparishtaka se voient aussi dans les
sculptures des temples de Civa, à Bhuvaneshwara, près de Cuttak, dans
l'Orissa, qui remontent jusqu'au VIIIe siècle.
L'auparishtaka ne paraît pas habituel maintenant dans l'Hindoustan.
Il y a, en Algérie, des Arabes qui provoquent les hommes à cette
débauche; pour quelques-uns, c'est un moyen de chantage ou de vol.
Dans les maisons de tolérance de Paris, celles mêmes qui sont tenues sur
un grand pied, les femmes se prêtent à cette pratique et y provoquent
même.
Beaucoup de célibataires d'un âge mûr qui fréquentent ces maisons
préfèrent cette pratique à la connexion, non par libertinage, mais parce
qu'elle satisfait, sans danger pour leur santé, ce qui n'est chez eux
qu'un simple besoin d'hygiène analogue au bain.
N° 2.--Emploi ancien des eunuques.
L'emploi des eunuques est fort ancien en Orient, puisque Putiphar était
eunuque.
(Comme Puliphar avait une fille, il faut admettre, ou que la mère de
cette fille avait rencontré mieux que Joseph, ou que Puliphar n'était
eunuque qu'en apparence et par hermaphrodisme).
A Rome, beaucoup de maris en avaient un pour garder leur femme.
Ovide, livre II, _Les Amours_, adresse à Bagoas l'Élégie deuxième pour
qu'il ne soit pas un gardien trop sévère:
«O toi, Bagoas, qui n'es ni homme ni femme, gardien de ma maîtresse,
laisse-lui prendre à la dérobée un peu de liberté, et tout ce que tu
lui en accorderas, elle te le rendra. Consens à être de complicité avec
elle. Un complice discret gouverne la maison, il ne sent plus le fouet.
Pour cacher au mari la vérité, on le berce de chimères, et maîtres
autant l'un que l'autre, le complice et le mari approuveront ce
qu'approuvé la femme.
«Une femme caressante obtient de son époux tout ce qu'elle désire.
«Toutefois, que de temps en temps elle te querelle; qu'elle feigne de
verser des larmes et te traite de bourreau.
«Tu lui reprocheras alors des fantes dentelle se justifiera aisément;
elle deviendra par là irréprochable aux yeux de son mari. Ces
complaisances te seront bien payées, et tu y gagneras bientôt ta propre
liberté.»
N° 3.--Autre emploi des eunuques.
Aujourd'hui les eunuques servent de plastron pour la sodomie aux
musulmans de l'Inde; ils ne se déguisent plus en femmes, attendu que
ceux-ci préfèrent les jeunes garçons, à tel point que les Bayadères
qui vont chanter et danser chez les princes musulmans s'habillent
quelquefois en hommes, pour répondre à leur goût (voir les _Chants des
Bayadères_).
Dans tout l'Orient, les masseurs des bains, qui sont des adolescents,
s'offrent d'eux-mêmes comme plastrons.
Le nombre des eunuques alla toujours en augmentant à Rome, malgré un
édit de Domitien qui interdit la castration, et que Martial a loué dans
son Épigramme 3 du livre, VI:
«On se faisait un jeu de violer les droits sacrés du mariage, un jeu de
mutiler des hommes innocents. Vous défendez cette infamie, César! et
vous rendez service aux générations futures. Personne, sous votre règne,
ne sera eunuque ni adultère. Avant vous, cependant, ô moeurs! l'eunuque
lui-même était un adultère.»
Déjà considérable sous les empereurs grecs, le nombre des eunuques le
devint bien plus encore sous les successeurs de Mahomet.
On alla jusqu'à faire des eunuques femelles. On fendait le ventre aux
jeunes filles pour extirper les ovaires et on coupait le clitoris
jusqu'à sa racine, ensuite on fermait la vulve en rétrécissant les
grandes lèvres par des points de suture. On obtenait des êtres sans sexe
et sans désirs dont on était plus sûr que des eunuques, mâles encore
capables de désirs ou bien dont, à défaut même des sens, le coeur
pouvait être captivé.
N° 4.--Obscénités sur les chars sacrés de l'Inde.
Cette caresse est la principale de celles figurées sur le char sacré
de Mazulipatam par un groupe de six personnes: un homme besognant cinq
femmes avec sa langue, ses pieds et ses mains. Rien de plus dégoûtant
que cette peinture de grandeur plus que naturelle, dont les enfants des
deux sexes se montrent tous les détails constamment exposés à tous les
yeux.
Très souvent la masturbation, comme manifestation d'amour, est figurée
sur les chars sacrés Sur celui de Chandernagor une gopi s'y livre en
regardant Krishna. Les cariatydes d'un char récemment fait à Pondichéry
sont des singes se masturbant.
N° 5.--Épigrammes de Martial.
L'Auparishtaka était fort pratiqué à Rome du temps de Domitien, ainsi
que le montrent les épigrammes suivants de Martial:
L. II, 49. «Je ne veux pas épouser Thalisma, c'est une libertine... mais
elle se donne à de jeunes garçons... Je l'épouse.»
L. JI, 50. Contre Lesbie: «Tu suces et tu bois de l'eau, Lesbie; c'est
très bien, tu laves l'endroit qui en a besoin.»
L. II, 73. «Lyris suce, même quand elle n'est pas ivre.»
L. 111, 75. Contre Luperculus. «Depuis longtemps, Luperculus, ta mentule
a perdu toute vigueur et les aphrodysiaques n'ont pu lui rendre sa
vertu. Maintenant tu commences à corrompre à force d'argent des bouches
pures, et tu ne réussis pas mieux. Il t'en a bien coûté pour rester
impuissant!
L. III, 88. Contre deux frères impudiques. «Ils sont frères jumeaux,
mais lèchent chacun un sexe différent; dites s'ils sont plus
ressemblants que différents!»
L. III, 96. «Tu lèches ma maîtresse et tu ne lui fais rien autre
chose; puis tu babilles comme si tu étais besogneur. Si je t'y prends,
Gargitius, je te ferai taire (en te coupant la langue).»
Dans l'épigramme 43 du livre IV, Martial reproche à Coracinus d'être
cunnilingue.
L. IV, 50. «Pourquoi, Thaïs, me répéter que je suis trop vieux? on n'est
jamais trop vieux pour lécher.»
L. XI, 25. «Cette libertine éhontée, cette connaissance intime de tant
de fillettes, la mentule de Lunius, ne peut plus se dresser; gare à
sa langue !» Dans l'épigramme 46 du livre XI, Martial conseille
l'Auparishtaka à un vieillard.
L. XI, 47. «Pourquoi Blattara fuit-il tout commerce avec les femmes?
Pourquoi joue-t-il de la langue?--Pour ne pas besogner (impuissant).»
L. XI, 61. Sur Mantius. «Mantius ne peut plus raidir sa langue
libertine, car pendant qu'il la plongeait dans une vulve gonflée de
luxure, et qu'il y demeurait attaché, entendant dans l'intérieur les
vagissements de l'enfant, une maladie honteuse a paralysé cette langue
avide; aujourd'hui il n'est plus possible à Mantius d'être pur ni
impur.»
L. XII, 86. Contre Fabullus. «Les philopèdes, dis-tu, puent de la
bouche; dis-moi, ô Fabulus, que sentent les cunnilingues?»
On a peine à croire à un tel dévergondage; cependant, comme Martial
adresse plusieurs de ses épigrammes aux hommes qui vivent de leur
impudicité, on peut admettre tout comme possible. Le docteur Garnier
cite une classe de faits de ce genre et les explique naturellement ainsi
que la sodomie, en faisant remarquer que souvent l'anus est un foyer
érogène.
N° 6.--Talents intimes.
On voit, non-seulement dans l'Inde, mais en tout pays, des hommes
distingués enchaînés par des femmes sans jeunesse, esprit ni beauté,
mais possédant quelques talents intimes comme ceux qui ont fait la
fortune de la du Barry.
Diderot donne, dans les _Bijoux indiscrets, _sous le titre: le _Bijou
voyageur, _les récits d'une femme laide et sotte qui a gagné une
grande fortune par une complaisance cosmopolite. Ceux qui concernent
l'Allemagne, l'Italie, et l'Espagne, et qui sont écrits respectivement
en latin, en italien et en espagnol, sont curieux; ils nous mettent au
courant des vices dominant dans ces pays au XVIIIe siècle. A Vienne,
ce sont les raffinements indiens, les mignardises et l'hyménée par la
bouche, les seins, etc. En Italie, ce sont les amours florentins (in vas
non naturale); en Espagne, des tours de force de prouesses amoureuses,
des nuits de plaisir sans trêve ni merci. Pourquoi le _Bijou
voyageur _ne se sert-il du français que pour lier et commenter ses
_indiscrétions_ polyglottes? Diderot fait lui-même la réponse:
«Le lecteur français veut être respecté.»
N° 7.--Docteur GARNIER, Onanisme buccal.
L'onanisme en général et souvent l'onanisme buccal est aujourd'hui
fréquent. Il est la règle dans les unions libres, sans être une
exception dans les autres. L'influence directe d'organes étrangers,
actifs, conscients, pour ainsi dire, comme les lèvres, la bouche et
surtout la langue, a pour effet une impression beaucoup plus vive et
profonde que les rapports naturels.
L'odeur spéciale qui se dégage des organes secrets de la femme est, pour
certains vert-galants, comme Henri IV, le souverain excitant de l'amour.
Elle les surexcite au point qu'ils fouillent avec la bouche et le nez
les parties sexuelles et en aspirent les liquides. De là leur nom de
renifleurs.
Excitées directement par la succion, l'aspiration et le lèchement de
tous leurs organes, les femmes, parvenues au paroxysme, lancent dans la
bouche de l'homme, par leur conduit afférent, le mucus glaireux sécrété
par les glandes vulvo-vaginales. Le plaisir que cette éjaculation
procure aux femmes passionnées leur fait rechercher cette débauche.
Les femmes galantes la considèrent comme la plus grande preuve d'amour
qu'elles puissent, recevoir de leurs sigisbés et comme le moyen le plus
sur de les fixer (des femmes dites honnêtes et du monde ont ce goût).
Pour ne pas avoir à rougir d'un office vil non partagé, c'est
ordinairement par réciprocité alternative, et souvent simultanée, que
des amants libres ou des époux se livrent ensemble à ces écarts. Opposés
l'un à l'autre de la tête aux pieds, ils agissent ensemble, chacun de
leur côté, avec une telle passion qu'ils en deviennent inconscients
[29]. Ce vice a quelquefois pour conséquence, chez la femme, l'hystérie,
chez l'homme, la paralysie plus ou moins complète des membres et du
cerveau.
[Note 29: Cette pratique devenue fréquente est appelée par les libertins
FAIRE 69.]
La succion du clitoris et le lèchement de la vulve avec la langue
constitue le saphisme. Le saphisme féminin est préféré par les femmes
lubriques à tous les autres moyens de plaisir. Le saphisme détermine un
état particulier du clitoris très caractéristique.
L'auparishtaka ou onanisme buccal entre hommes paraît s'être répandu
dans ces derniers temps. Quelques libertins choisissent criminellement
pour cet office de jeunes enfants dans la bouche desquels le pénis se
meut comme dans le vagin.
TITRE V
COMMENT, POUR L'ACTE SEXUEL,
ON VIENT EN AIDE A LA NATURE
CHAPITRE I
Des attouchements.
Lorsqu'un homme ne peut satisfaire une femme Hastini (type éléphant) il
est obligé de recourir à des moyens propres à l'exciter. Il commence par
lui frotter le yoni avec les doigts ou la main et n'entre en connexion
avec elle que lorsqu'elle éprouve déjà du plaisir.
APPENDICE AU CHAPITRE I
N° 1.--Opinion des Théologiens.
Ici, comme dans tout le corps du Soutra, le but poursuivi est la
satisfaction de la femme, indépendamment même de la génération ou du
dessein d'augmenter l'amour réciproque. Ainsi que nous l'avons fait
remarquer dans une note précédente, ces deux dernières fins peuvent,
aux yeux des théologiens que nous avons cités, légitimer l'attouchement
recommandé par l'auteur indien. Cela résulte, d'ailleurs, implicitement,
dans le cas de mariage, du premier alinéa de l'art. 920 de la théologie
morale du P. Gury.
920.--Il n'y a pas de péché grave, ni même léger, suivant l'opinion plus
commune et plus probable, de la part d'une épouse qui s'excite par des
attouchements à répandre sa semence aussitôt après l'acte dans lequel le
mari seul l'a répandue:
1° Parce que cette semence est destinée à accomplir l'acte conjugal,
pour que les époux ne soient promptement qu'une seule chair, et, de même
que l'époux peut se préparer à l'acte par des attouchements, l'épouse
peut également le terminer par des attouchements.
2° Parce que, si les femmes, après une telle excitation, étaient tenues
de réprimer les mouvements naturels, elles risqueraient de pécher
gravement.
Sanchez dit: Conjugi tardivo ad seminandum consuledum est ut ante
concubitum tactibus venerem excitet, ut vel sic possit in ipso concubitu
effundere semen.
Cet avis est sans doute fondé sur l'opinion généralement admise que
la coïncidence des deux spasmes génésiques favorise la conception (se
reporter à la note 4 de l'appendice du Chapitre I et à l'appendice du
Chapitre IV du Titre IV).
On doit le supposer: 1° à cause de la question suivante que pose
Sanchez:
An sit mortale quoties non simul conjuges semen consulte effundant.
Y a-t-il péché mortel quand les deux époux s'entendent pour empêcher la
simultanéité de leur spasme respectif?
2° Parce que, en tout autre cas, les attouchements personnels sont
défendus, ainsi qu'il résulte de l'alinéa ci-après de l'article 920 déjà
en partie cité du Père Gury:
«Les attouchements sur soi-même en vue du plaisir vénérien en l'absence
de l'autre époux, selon l'opinion de plusieurs, constituent un péché
grave, parce que l'époux n'a pas le droit de se servir de son propre
corps pour son plaisir, mais seulement pour l'acte conjugal. Saint
Alphonse considère cette opinion comme plus probable et comme devant
être suivie dans la pratique.»
Il n'est question nulle part dans le Kama Soutra des attouchements
personnels. La facilité des moeurs doit les rendre très rares dans
l'Inde, excepté pour ceux qui font voeu de chasteté. Mais comme les
casuistes indiens croient ces derniers incapables d'aucune sorte
d'incontinence, ils ont dû considérer les attouchements personnels comme
une quantité négligeable.
N° 2--Opinion des médecins.
AMBROISE PARÉ
Dans son traité de la génération de l'homme (1573) Ambroise Paré
conseille au mari de préparer sa femme afin que les deux semences se
puissent rencontrer ensemble:
«L'homme étant couché avec sa compagne la doit mignardiser, chatouiller,
caresser et émouvoir s'il trouvait qu'elle fut dure à l'éperon; et le
cultivateur n'entrera dans le champ de nature humaine à l'estourdy, sans
que premièrement n'ait fait ses approches afin qu'elle soit esguillonée
et titilée tant qu'elle soit éprise du désir du masle et que l'eau lui
en vienne à la bouche, afin qu'elle prenne volonté et appétit d'habiter
et faire une petite créature de Dieu et que les deux semences se
puissent rencontrer ensemble, car aucunes femmes ne sont pas si promptes
à ce jeu que les hommes.»
Le Docteur Jules Guyot cite et appuie l'avis d'Ambroise Paré; Paul
Garnier le combat.
Docteur PAUL GABSIER (De l'Onanisme).
«Sauf de rares exceptions, la femme ne ressent point spontanément
l'incitation qui chez l'homme résulte de l'érection de ses organes; elle
ne l'éprouve que par son contact avec lui lorsqu'il la provoque et la
transmet par ses caresses. De là la nécessité des préludes tout en
observant cette règle:»que les organes génitaux de l'un des sexes ne
doivent recevoir que l'action naturelle des organes génitaux de l'autre
sexe à l'exclusion de tout autre contact ou ébranlement, les caresses
des époux avant et après l'union ne devant point s'étendre à ces
organes. Des pratiquas contraires mènent à l'onanisme à deux qui a pour
la femme les conséquences les plus funestes: la dépravation et la perte
de la santé. L'onanisme à deux détermine presque toujours l'onanisme
isolé, et chacun de ces onanismes engendre fréquemment soit l'hystérie,
soit le gonflement et par suite l'hypertrophie des glandes vaginales,
soit l'allongement du col de la matrice, soit un développement du
clitoris qui en nécessite l'excision, soit le cancer de la matrice. Le
plus grand de ces maux est la nymphomanie et le moindre la perte de la
voix.
CHAPITRE II
Les Apadravyas.
L'homme peut aussi, pour satisfaire une femme, user des apadravyas ou
objets qui, mis sur le linga ou autour, en augmentent la longueur ou la
grosseur, de manière qu'il corresponde aux dimensions du yoni[30].
[Note 30: Les apadravyas ayant pour objet la satisfaction de la femme,
leur invention, bien que bizarre à nos yeux, part cependant d'un bon
sentiment; et, sous ce rapport, les hindous valent mieux que les chinois
qui estropient leurs femmes pour resserrer les lèvres par le gonflement
des cuisses.
Au point de vue du P. Gury, les apadravyas pourraient être permis, quand
ils ne forment pas obstacle à la génération.
Nous avons vu plus haut Chariclès, dans Lucien, les qualifier de
monstrueux parce que généralement leur emploi a pour objet ou
conséquence la stérilité. Ce emploi était commun à Rome où sans doute
l'Inde les avait importés.]
Bathravia est d'avis que ces objets doivent être d'or, d'argent, de
cuivre, de fer, d'ivoire, de corne de buffle, de bois de différentes
sortes, en peau, en cuir, doux, frais, provoquant l'érection, et bien
appropriés à leur but.
Vatsyayana, sous ce rapport, s'en remet au goût de chacun.
Voici les différentes sortes d'Apadravyas.
1° L'anneau de la longueur du linga au-dessous de sa tête; sa surface
extérieure doit être rude et garnie de petites saillies hémisphériques
ou globuleuses de manière à former une lime à frottement doux qui n'use
point.
2° Le couple: formé de deux anneaux.
3° Le bracelet: formé de plusieurs anneaux ayant ensemble la longueur du
linga.
4° La spirale: elle s'obtient en enroulant autour du linga un fil
métallique, comme du laiton, dont les tours sont très rapprochés.
5° Le Jalaka, tube métallique ouvert à ses deux extrémités; à
l'extérieur, il est rude et parsemé de saillies hémisphériques douces au
toucher; il a les dimensions du yoni; on l'attache à la ceinture.
6° A défaut du Jalaka, un tube fait de bois de pommier ou du goulot
d'une gourde ou d'un roseau amolli avec de l'huile et des essences, qui
s'attache à la ceinture avec des cordons; ou bien une foule de petits
anneaux de bois doux et attachés ensemble.
Les tubes peuvent servir, soit en entourant le linga, soit seuls et à sa
place[31].
[Note 31: Ces apadravyas paraissent grossiers ou dangereux. Un
industriel qui s'aiderait de la science pourrait, aujourd'hui, en
fabriquer d'inoffensifs avec le caoutchouc, et vu leur bon usage, il en
pourrait vendre beaucoup dans l'Inde. On peut rattacher à cette sorte
d'apadravyas qui peuvent fonctionner sans le linga tous les engins
imaginés pour le remplacer (Voir appendice N° 3).]
Il est d'usage, dans le sud de l'Inde, de se faire un trou dans la peau
du linga, comme on s'en fait aux oreilles pour y suspendre des boucles;
à ce trou on accroche divers apadravyas, ceux mentionnés plus haut et
d'autres de formes appropriées pour le plaisir de la femme.
L'auteur indique comment on fait grossir le linga pour un mois en le
frictionnant avec certaines plantes.
Il prétend que, dans les pays dravidiens, on obtient un grossissement
qui persiste indéfiniment en le frottant d'abord avec les soies de
certains insectes qui vivent dans les arbres, comme les chenilles:
ensuite pendant deux mois avec de l'huile, puis de nouveau avec les
soies de chenilles et ainsi de suite.
Le linga gonfle graduellement; quand il est assez gros, l'homme se
couche sur un hamac percé d'un trou, à travers lequel il laisse pendre
son linga; il fait ensuite passer la douleur du gonflement avec des
lotions froides[32].
[Note 32: Voir la fin du N° 2 de l'Appendice.]
Un onguent, fait avec le fruit de l'asteracantba longiflora rétrécit
pour une nuit le yoni d'une femme éléphant[33].
[Note 33: Aujourd'hui, dans le sud de l'Inde, les femmes usent beaucoup
d'astringents pour rétrécir leur yoni. Il en est, dit-on, qui par ce
moyen se refont une virginité.
Un jeune médecin de la marine avait commencé une étude de ces procédés
qu'il croyait pouvoir être utilisés en Europe; mais ayant du quitter
l'Inde plus tôt qu'il ne pensait, il ne put réaliser son projet.
Les prostituées qui font abus des astringents perdent toute sensibilité
dans la paroi vaginale.]
Un autre onguent composé du fruit et du jus de plusieurs plantes élargit
le yoni d'une femme gazelle.
APPENDICE AU CHAPITRE II
N° 1.--Secret de Popée
Dans la note précédente, nous avons parlé des moyens employés par les
femmes de l'Inde pour resserrer le yoni.
Le Docteur Debay en indique qui ne sont point dangereux et qui sont
usités en France.
Nous citerons seulement le secret de Popée pour paraître toujours
vierge.
«Lavez la partie avec de l'eau blanchie par quelques gouttes d'alcool
benzoïque; séchez la ensuite avec des linges fins, et saupoudrez la
intérieurement avec de l'amidon. L'effet est très remarquable.
N° 2.--Les ennemis de la virilité
Les transports d'une imagination lubrique et les désirs charnels
excessifs sont les plus dangereux ennemis de la virilité.
L'homme raisonnable attend que la nature parle, sans provocation
artificielle, et cela même dans l'intérêt de la fréquence de l'acte
sexuel; le seul stimulant doit être l'attrait de la personne.
Tout ce qui échauffe le sang, en accélère la circulation, et le porte au
cerveau, prédispose à la frigidité.
Les abus alcooliques et l'usage des mets échauffants détruisent aussi la
virilité.
La fréquence excessive de l'acte sexuel nuit à la qualité de la
procréation.
Pour ce sujet nous renvoyons au traité fort savant, fort bien écrit et
pensé, du docteur Garnier (impuissance physique et morale de l'homme et
de la femme). Nous lui empruntons l'application suivante.
Chez un jeune client la verge était recouverte par le prépuce et, en
érection, avait à peine la grosseur d'une plume sur deux pouces de long;
les proportions de tout l'appareil génital étaient aussi lilliputiennes.
Un cylindre en caoutchouc, de la forme et du volume d'un pénis
ordinaire, avec un canal intérieur dont le diamètre était proportionné à
la verge en érection, fut adapté au pubis par une lanière passée sur
les lombes comme un bandage de corps. Son élasticité, en permettant
aux mouvements du cylindre de se transmettre au pénis emprisonné à
l'intérieur, donna un succès complet. En s'essayant ainsi, avec un régime
tonique, après un temps assez long, la verge s'étant accrue, le sujet
primitivement impuissant put se livrer naturellement au coït.
Ce phallus artificiel est imité du congesteur de Mondat contre le défaut
d'érection par anaphrodysie; de jeunes pucelles pourraient en tenir
lieu.
En somme, le moyen de beaucoup le meilleur de développer l'organe est de
rendre son action possible et fréquente. Dans ce but les Arabes donnent
à leurs fils adolescents des femmes étroites ou habiles à les exciter.
N° 3,--Onanisme mécanique (Docteur GARNIER)
Dès la plus haute antiquité les femmes de l'Orient faisaient un fréquent
usage de phallus et autres objets matériels, ainsi que le prouve un
passage du prophète Ezéchiel.
Chez les anciens le phallus était l'instrument le plus répandu;
plusieurs spécimens de divers modèles trouvés dans les ruines de Pompéi
et Herculanum sont exposés au musée de Naples.
On les fabrique à Canton avec un mélange gommo-résineux d'une certaine
souplesse et coloré en rosé, et on les vend publiquement à Tien-Tsin,
ainsi que des albums représentant des femmes nues qui font usage de ces
instruments attachés à leurs talons. On les exhibe même au théâtre pour
en indiquer aux jeunes femmes l'emploi contre la génération.
On en fabrique aussi à Paris en caoutchouc rouge durci, parfaitement
imités, que l'on vend secrètement à des adresses connues de toutes les
intéressées. Ils se gonflent à volonté, et du lait ou tout autre liquide
placé à l'intérieur, s'échauffant au contact du vagin, s'échappe et se
répand au moment psychologique pour rendre l'illusion plus complète.
Les boules japonnaises, en usage aussi en Chine et dans les sérails de
l'Inde, consistent en deux boules creuses d'égale grosseur, formées par
une feuille mince de laiton. L'une est vide, tandis que l'autre contient
une boule ou une certaine quantité de mercure coulant; c'est le mâle.
Introduite, dans le vagin, la boule vide la première, elles produisent,
au plus petit mouvement des cuisses, du bassin, ou même par l'érection
spontanée du tissu érectile, cette secousse légère qui fait les délices
des femmes par la titillation voluptueuse qui en résulte et qui se
prolonge à volonté.
On sait que l'usage de la machine à coudre est un véritable onanisme
mécanique.
N° 4.--Anaphrodisie. MONTAIGNE, L'ARIOSTE, OVIDE.
La crainte et la honte de rester en affront devant une femme est une des
causes les plus fréquentes de syncope génitale, surtout chez les hommes
de la seconde jeunesse.
Il existe chez les jeunes gens une espèce d'aphrodisie accidentelle
occasionnée par l'excès de l'amour sentimental. Montaigne raconte qu'il
s'est trouvé dans ce cas.
Enfin, l'application soutenue à l'étude et la méditation produisent
aussi l'anaphrodisie accidentelle et même habituelle (souvent sans doute
chez les religieux).
L'Arioste a décrit, avec beaucoup d'esprit, l'anaphrodisie d'un vieil
ermite.
Orlando furioso. Canto Ottavo.
Angelica e l'Ermita.
Giù resupina nel l'arena giace
À lutte voglie dell'ucchio rapace,
Egli l'abbraccia et a placer la tocca;
Ed ella dorme et non puo far ischermo;
Hor le baccia il bel petto, Hor la bocca;
Non e chi lo vèddia in quel loco aspro ed ermo
Ma, nell'incontro, il suo destrier trabocca;
Chè al desio non risponde il corpo infermo;
Ed era mal alto perche ave va troppi anni;
E potra peggio quanto pru l'affanni.
Tulle le nie, lutte i modi tenta;
Ma quel pigro rozzon non pern s'alza,
Inderno il fren gli scuote e lo tormenla
E non puo far che tenga la testa alla.
Al fin pressa alla donna s'addormenta.
Angélique et l'Ermite
La plage l'a reçue comme une épave, nue gisante sur le dos, évanouie, à
la merci de l'oiseau de proie.
Le vieil ermite l'embrasse et la palpe à plaisir;
Il lui baise tantôt les seins, tantôt la bouche;
Car personne ne le voit dans ce lieu sauvage et désert.
Mais son coursier trébuche à la rencontre.
Son cerveau est en feu, mais son corps est de glace,
Et son dépit ajoute encore à son impuissance;
Il a beau faire tous les efforts, tenter tous les essais,
Sa rosse fourbue ne veut point se lever;
En vain, il secoue le frein et la tourmente de la main,
Il ne parvient point à lui faire tenir la tête haute.
Enfin, à bout d'efforts, il s'endort près de la belle.
OVIDE.--_Les Amours. _Livre III, Élégie 7e.
Corine entrelaçait autour de mon cou ses bras d'albâtre; elle me donnait
des baisers lascifs, elle glissait amoureusement sa cuisse sous la
mienne, m'appelait son vainqueur, ajoutant tout ce qu'on peut dire pour
exalter la passion; et malgré tout, mes membres sont demeurés engourdis
et je n'ai pu me servir de l'instrument du plaisir.
Cache toi pleine de honte, ô la plus vile partie de mon corps! par
toi, j'ai été trouvé en défaut; tu m'as fait éprouver le plus sensible
affront. Ma maîtresse, cependant, ne dédaigne pas de me secourir, dans
ma détresse, de sa main délicate; mais voyant que rien ne pouvait lui
rendre la vie, et qu'il demeurait malgré tout insensible: Pourquoi,
dit-elle, te joues-tu de moi? Qui le forçait, insensé, devenir malgré
toi partager ma couche?
Ou tu as été ensorcelé par une magicienne, ou tu t'es épuisé avec une
autre avant de venir me trouver.
Aussitôt elle sauta hors du lit, à peine vêtue de sa tunique, et
s'enfuit pieds-nus.
CHAPITRE III
Les Aphrodisiaques.
Voici comment on les prépare.
Dans du lait sucré, on met beaucoup de poivre Ghaba, et on y ajoute
tantôt: 1° Une décoction de la racine de l'uchala, ou bien des graines
de la sanseviera, roxbourgiana, et, 2° de l'hédysarum gangeticum, ou du
jus de cette plante avec elle, 3° Du jus de Kuiti et de la Kshirika,
4° Ou bien une pâte composée avec l'asperge rameuse et des plantes
schvadaustra et goudachi, avec addition de miel et de gui (on sait
que ce dernier jouait un rôle dans une préparation magique chez les
Druides). 5° Ou bien une décoction des deux dernières plantes, avec des
fruits de premna spinosa. 6° Lait sucré dans lequel on fait bouillir
des testicules de bouc ou de bélier. 7° Mélange de miel, de sucre et
d'esprit, tous trois en quantités égales. Le jus de fenouil dans le lait
est un aphrodisiaque saint, qui prolonge la vie et se boit comme le
nectar. 8° Une décoction multiple, analogue aux cinq premières indiquées
ci-dessus, fouettée avec des oeufs de moineau (comme oiseau très
amoureux) rend un homme capable de satisfaire beaucoup de femmes.
Une autre composition très compliquée, ne renfermant que des végétaux,
donne à l'homme le pouvoir de servir un nombre illimité de femmes.
L'aphorisme suivant (en vers) donne la règle générale sur la matière:
Les moyens de produire la vigueur et l'amour sexuels doivent être
empruntés à la médecine, aux védas, à la magie, et à des parents
discrets.
On ne doit en essayer aucun d'un effet douteux ou nuisible à la santé
ou nécessitant soit la mort d'un animal quelconque, soit un contact qui
occasionne une souillure.
On ne doit user que de ceux qui sont _saints_, consacrés par
_l'expérience et approuvés par les brahmanes_[34].
[Note 34: Les mots en italique montrent bien le caractère religieux,
c'est-à-dire obligatoire que le Kama Soutra attache aux conseils et aux
règles qu'il formule.]
APPENDICE AU CHAPITRE III
Les Orientaux se sont, de tous temps, occupés des aphrodisiaques; leurs
auteurs les divisent en deux classes: les naturels et mécaniques, tels
que la flagellation, et les artificiels ou médicinaux.
On cité, dans la première classe, les insectes qu'appliquaient des
tribus sauvages, et l'exemple de la jeune femme d'un vieux brahmane qui
voulait de nouveau le faire piquer par une guêpe.
Ovide, _Art d'aimer, _livre II, nous conseille la discrétion sur les
aphrodisiaques.
Il en est qui conseillent de prendre pour stimulants des plantes
dangereuses: du poivre mêlé avec la semence de l'ortie ou du pyrètre
broyé, mêlé à du vin vieux. Autant de poisons selon moi, et de moyens
qu'interdit Vénus.
Je ne vous défends point cependant l'oignon blanc de Mégare, les herbes
stimulantes, les oeufs, le miel de l'Hymelte, les pommes de pin.
Mais pourquoi, divine Erato, traiter de ces matières qui regardent l'art
d'Esculape?
Pétrone s'élève avec force contre les empoisonneuses qui, par leurs
drogues, prétendaient exciter l'ardeur génitale.
Il cite la rage de Caligula causée par un hippomane que lui avait donné
Caesonie.
Eusèbe cite la folie de Gallus due à un aphrodisiaque. Lucullus, le
gourmand légendaire, et Lucrèce, l'auteur du poème de Natura Rerum,
seraient morts au milieu des fureurs frénétiques causées par des
breuvages hippomaniques.
Comme Ovide, nous renvoyons aux médecins; nous leur emprunterons
seulement quelques indications sommaires.
Les aphrodisiaques les mieux connus sont:
La flagellation, l'urtication, la scarification, l'électricité, les
lotions stimulantes sur les organes génitaux avec de l'eau à la glace,
de l'eau salée et de l'eau aromatique, le phosphore.
Dans le règne végétal, la sarriette, la menthe poivrée, le cresson
alénois, le céleri, l'artichaut et l'asperge, la cinéraire sibérienne,
la benoîte, la muscade, le poivre, la girofle et tous les condiments
fortement aromatiques, la vanille et le cacao, le genseng, le salep, la
truffe parfumée, l'oronge, la morelle, le bole, le phallus et plusieurs
autres champignons, le safran.
Dans le règne animal (poissons et coquillages) les crustacés, tels que
le homard, les écrevisses, les mollusques, les cétacés, les pétoncles,
les huitres et les autres bivalves, l'ichthyophagie en général.
L'ambre gris, la civette, le castor et le musc, les cantharides; ces
dernières et le phosphore sont presque toujours mortels.
Ambroise Paré cite un homme qui mourut de priapisme et d'hémorragie
urétrale causée par une potion cantharidée qu'une courtisane, sa
maîtresse, lui avait fait prendre.
Le baume de tolu, celui de la Mecque et du Pérou, sont aussi des
excitants.
En Chine et dans les contrées de l'extrême Orient on fait un grand usage
de l'opium et du hatchi qui procurent, le dernier surtout, des rêves
délirants et une ivresse dans laquelle on goûte toutes les joies du
paradis de Mahomet. Une personne qui a été empoisonnée avec du hatchi
nous a décrit les sensations vraiment extraordinaires qu'elle a
éprouvées.
Selon le docteur Gauthier, pour réveiller l'amour, rien n'égale
l'expérience d'une prostituée consommée dans les pratiques du métier.
CHAPITRE IV
Des embellissements artificiels.
Ceux qui sont disgraciés à la fois de la nature et de la fortune peuvent
pour plaire recourir à des moyens artificiels tels que ceux-ci:
Un onguent fait avec la coronaria tabernamontana, le costus speciosus ou
arabicus et la calaphracta flacourtia. On en frotte tout le corps et on
se rend ainsi agréable à la vue.
Si on passe une poudre fine extraite des plantes ci-dessus à la flamme
d'une lampe alimentée avec de l'huile de vitriol bleu, on obtient un
fard noir qui se met sur les cils.
On emploie, de la même manière que le premier onguent ci-dessus
mentionné, des huiles extraites de plusieurs plantes: l'herbe de porc,
l'échites putrida; et des fards noirs tirés des mêmes plantes ou de leur
mélange, et un onguent composé de même.
On attribue la même propriété à une poudre formée de quelques végétaux
et que l'on mange après l'avoir mélangée avec du miel.
Un os de paon ou de hyène doré attaché à la main rend un homme agréable
aux yeux des autres[35].
Même succès si l'on s'attache à la main un chapelet de grains de
jujubier et de coquilles, enchanté de la manière indiquée par
l'Atharva-Véda (livre des incantations magiques) ou par un habile
magicien (Appendice 2).
[Note 35: Nous donnons ce détail comme singularité de goût, et le
suivant comme exemple de superstition.]
APPENDICE AU CHAPITRE IV
N° 1.--Conseils d'Ovide
Nous préférons à ces recettes singulières les conseils d'Ovide, _Art
d'aimer_, Livre III.
Il est peu de figures et de corps sans défauts, sachez les dissimuler.
Si vous êtes de petite taille, restez assise ou étendue sur votre lit et
là, pour qu'on ne s'aperçoive pas de votre taille, recouvrez vos pieds
de votre robe.
Si vous êtes trop mince, portez des vêtements épais et non collants.
Avez-vous le teint pâle? mettez un peu de rouge.
Êtes-vous trop brune, employez le poison de Pharos (blanc tiré des
entrailles du crocodile, remplacé aujourd'hui par la poudre de riz).
Une belle chaussure doit toujours cacher un pied difforme. Une jambe
sèche et maigre doit toujours être bien entourée. Que de minces
coussinets rendent les épaules égales; qu'un léger voile couvre les
seins quand ils sont trop élevés ou trop amples.
Si vous avez des doigts épais, des ongles peu polis, faites le moins de
gestes possible en parlant.
Ne parlez point à jeun si vous avez l'haleine mauvaise et tenez-vous
toujours loin de votre interlocuteur.
Évitez de rire, si vous avez les dents noires, trop longues ou mal
rangées.
N° 2.--Filtres et magie
Vatsyayana donne encore beaucoup d'autres recettes, les unes
superstitieuses, les autres singulières. Nous en donnerons seulement une
idée.
1° Compositions bizarres de 6 poudres; un homme qui oint son linga avec
l'une d'elles se rend maître de telle femme qu'il veut.
2° Des fards composés avec le résidu de la combustion d'os de chameaux,
de chouettes, de vautours et de paons donnent un pouvoir illimité de
séduction.
Une certaine composition mélangée de crottes de singes et jetée sur une
jeune fille comme un sort l'empêche de jamais se marier.
Si une laque saturée sept fois avec de la sueur des testicules d'un
cheval blanc est appliquée à une lèvre rouge, celle-ci devient blanche;
elle redevient rouge, si on la frotte avec un certain composé végétal.
De tout temps, jusqu'à la fin du moyen âge, on a cru à la puissance des
filtres et de la magie pour faire aimer ou détester, enrichir, vivre ou
mourir.
Du temps d'Ovide et de Pétrone, on faisait remonter aux sorcières de la
Thessalie cet art porté à Rome sans doute d'abord par les Grecs.
Dans les siècles suivants, l'influence des idées et des superstitions
indiennes fut prépondérante à Rome, surtout sur les païens (Juvénal
dans ses satires cite plusieurs fois les Indiens). Elle dominait à
Constantinople et dans tout l'Orient pendant le bas Empire, alors même
que régnait le mysticisme; sous Justinien, au VIe siècle, tout le monde
croyait à la magie. Il y avait des recettes vendues au poids de
l'or, surtout pour faire mourir. On employait communément des herbes
enchantées, notamment la mandragore et aussi le poisson Rémora, des os
de grenouilles, la pierre astroïte, l'hippomane et autres drogues.
L'empereur Justinien se croyait thaumaturge et aimait à le faire croire
aux autres. On disait dans le peuple que l'Empereur était un démon et
pouvait se transformer à volonté. Le grave jurisconsulte Tribonien lui
disait avec conviction ou par flatterie qu'il pouvait se faire quand il
voulait un pur esprit et se transporter partout surnaturellement.
TITRE VI
DES DIVERS MODES DE MARIAGE
CHAPITRE I
Préceptes généraux.
(Ces préceptes sont conformes aux lois de Manou).
On doit se marier dans sa caste, avec une vierge bien apparentée, riche,
noble, belle, et qui a au moins trois ans de moins que soi.
On ne doit point rechercher en mariage une jeune fille dans les cas
suivants.
C'est une amie ou une soeur plus jeune; on la tient cachée; son nom
n'est pas harmonieux; elle a le nez écrasé; elle a le nombril effacé
et saillant, au lieu d'être creux; elle est hermaphrodite (App. 1).
Sa taille est courbée ou déformée; elle est nouée; elle a le front
proéminent; elle manque de tête; elle est malpropre; elle a appartenu à
un homme; elle est affectée de goitre ou d'autres glandes saillantes;
elle est défigurée plus ou moins; elle a dépassé l'âge de puberté; elle
transpire continuellement des mains et des pieds (App. 2).
Il faut surtout éviter les mésalliances. Celui qui entre dans une
famille supérieure à la sienne n'est considéré ni de sa femme ni des
parents de celle-ci. Celui qui épouse une femme de rang inférieur au
sien n'obtient point pour elle, dans sa propre famille, les égards
ordinaires (App. 3).
Voici quelques aphorismes au sujet du mariage.
Une jeune fille fort recherchée doit prendre pour époux l'homme qu'elle
aime et qui lui paraît devoir satisfaire ses désirs de toute nature.
Si ses parents la donnent à un homme riche, uniquement à cause de sa
fortune, ou à un homme qui a plusieurs femmes, elle ne s'attachera
jamais à lui, quelles que soient ses qualités.
Mieux vaut un mari pauvre et de peu d'apparence, mais tout entier à
elle, qu'un homme beau et attrayant qui se doit à plusieurs femmes.
Les femmes d'un homme riche, bien qu'elles jouissent de tous les
avantages et plaisirs qu'elles peuvent désirer, ont toujours des
amants[36].
On ne doit pas accepter pour mari un homme sans jugement ou déchu de sa
position sociale[37], ou passionné pour les voyages, ou chargé de femmes
et d'enfants, ou adonné au jeu.
Le véritable époux d'une jeune fille est l'homme qui a toutes les
qualités qu'elle aime.
Celui-là seul a sur elle de l'ascendant et du prestige, parce qu'il est
l'époux de l'amour.
[Note 36: Aujourd'hui la polygamie est très rare dans l'Inde. Tous
les mariages se font par les parents, sans même que les fiancés se
connaissent avant la cérémonie. Il n'en est autrement que chez les
Indiens convertis et chez les Brahmanes des grandes villes anglaises qui
ont eu beaucoup de rapports avec les Européens; on devrait bien répandre
parmi tous les Hindous les aphorismes ci-dessus.]
[Note 37: _La déchéance_, c'est l'exclusion de la caste, qui est une
sorte de mort civile ou d'excommunication. Une condamnation à une peine
infamante (prononcée toujours par des juges européens) n'entraîne pas la
déchéance aux yeux des Hindous.]
APPENDICE AU CHAPITRE I
N° 1.--Hermaphrodisme.
Les hermaphrodites femelles ou femmes à long clitoris, ou tribades, ont
généralement les seins, la matrice, les ovaires très peu développés; le
pubis aplati, les hanches étroites, les formes sèches, le système pileux
abondant, la lèvre supérieure garnie de poils, la voix forte et tous les
traits d'une virago.
Elles n'ont aucun penchant pour les hommes. La plupart recherchent,
au contraire, les femmes pour les caresser virilement. Cette sorte de
tribades était nombreuse à Rome[38].
[Note 38: La tribadie est le vice qui fait rechercher aux femmes leurs
semblables pour se frotter l'une contre l'autre par plaisir; d'où le nom
de fricatrices qui leur a été donné.]
Les tribades examinées par le docteur Martineau dans sa clinique n'ont
offert rien de particulier (sauf le développement des grandes lèvres)
dans la conformation de leurs organes sexuels. Les seules remarques que
Roubaud ait faites sur elles est l'absence presque complète des seins et
leur goût très prononcé pour l'équitation.
Martial, 67 du livre VII, a fait contre l'une d'elles l'épigramme
suivante:
«La tribade Philenis sodomise de jeunes garçons; toujours en érection,
jamais assouvie, jamais ne molissent, elle dévore en un jour onze jeunes
filles. La robe retroussée, les membres frottés de la poudre jaune, elle
lance le disque et reçoit toute souillée de boue dans la lutte les coups
de fouet des lutteurs. Elle ne se met à table qu'après avoir vomi sept
mesures de vin, puis elle en avale autant avec seize des pains préparés
pour les athlètes. Après cela, elle plonge sa langue, non dans la bouche
des hommes, mais dans les appats secrets des jeunes filles, pour faire
acte de virilité.»
Hermaphrodites mâles.
Les hermaphrodites mâles ou hommes imparfaits dont les testicules sont
restés dans le ventre ont une espèce de vulve, un simulacre de vagin,
des mamelles quelquefois assez développées, des formes arrondies,
une voix grêle, peu ou point de barbe. Ces êtres languissent dans
l'impuissance jusqu'à ce qu'un effort de la nature ou un accident jette
hors du ventre les testicules qui y étaient restés cachés: alors ces
sujets équivoques deviennent des hommes.
Dorothée Perrin, née en Russie en 1780, réunissait complètement les deux
sexes; les organes virils étaient placés au-dessus du vagin; elle aurait
pu se féconder elle-même.
N° 2.--Causes d'empêchement au mariage aux yeux de l'Église.
Toutes les causes d'empêchements énumérées par Vatsyayana sont physiques
ou sociales. Il n'est pas sans intérêt de les rapprocher de quelques
causes d'empêchement au mariage aux yeux de l'Église.
Nous avons déjà donné, au chapitre III du titre II, les article 810,
811, 812 de la _Théologie morale_ du P. Gury, relatifs à l'alliance.
Voici, maintenant, ceux qui concernent l'impuissance.
855. «L'impuissance antécédente et perpétuelle, soit absolue, soit
relative, rend le mariage non-valable, d'après le droit naturel, parce
que l'objet du contrat conjugal fait absolument défaut, puisque l'union
sexuelle est impossible.
«L'impuissance, connue d'une manière certaine, rend l'usage du mariage
illicite, même pour un simple essai; du moment que l'union sexuelle ne
peut être parfaite, la fin qui rend ce commerce licite n'existe pas.
859. «Sont réputés impuissants: les eunuques privés des deux testicules,
mais non ceux qui n'en n'ont qu'un.
«Dans le doute au sujet de l'impuissance antécédente ou conséquente, on
permet l'union aux époux jusqu'à ce qu'ils se soient bien assurés que
leurs efforts sont restés impuissants.»
N° 3.--Croisements.
Les empêchements pour cause de mésalliance étaient évidemment motivés,
chez les brahmanes, par la connaissance de l'hérédité. Cette hérédité a
été reconnue de tout temps, et n'est guère contestée aujourd'hui. Les
interdictions pour cause d'alliance doivent avoir été motivées par
la connaissance qu'on avait déjà, du temps de Vatsyayana, de l'effet
avantageux et même de la nécessité du croisement des races et des
familles. Ces interdictions sont légales et absolues en Chine.
Influence du père et de la mère dans la procréation.
Le père transmet à ses filles les formes de la tête, de la charpente
pectorale et des membres supérieurs, tandis que la conformation du
bassin, de l'abdomen et des extrémités inférieures est transmise par la
mère.
Pour les fils, c'est le contraire: d'où il résulte que les garçons
procréés par des femmes intelligentes seront intelligents, que les
filles procréées par des pères capables hériteront de leurs capacités.
En général, la mère transmet à ses fils ses qualités morales, et le père
transmet les siennes à ses filles (docteur Debay).
Le croisement des races, des nationalités, des tempéraments et des
constitutions, est une des conditions principales de la callipédie.
C'est pourquoi les régions non susceptibles d'être cultivées par des
Européens sont prédestinées à être de plus en plus peuplées et dirigées
par des mulâtres. De même qu'Abdel-Kader l'a observé pour la race
chevaline, il a été reconnu aux colonies que, dans le croisement des
races humaines, l'influence du père est prépondérante surtout pour les
formes et les qualités extérieures, notamment pour la couleur.
Un fait généralement constaté, c'est l'attrait des blonds ou races
blondes pour les brunes ou races de couleur. Les femmes espagnoles et
arabes, et les femmes noires ou cuivrées à tous les degrés aiment les
Anglais et les Français, sans doute à cause de leur fraîcheur. Le goût
des blonds pour les brunes est bien moins général, aussi les croisements
tendent-ils à faire prédominer et à répandre les qualités supérieures
des races blondes.
L'imagination et la vue continuelle de beaux types ont une grande
influence sur la callipédie. Les belles statues, les belles peintures
qui autrefois remplissaient la Grèce, et remplissent encore l'Italie,
jouent certainement un rôle important à ce point de vue.
Le très grand développement qu'ont pris, depuis un demi-siècle, en
Europe et principalement en France, les arts du dessin, la photographie,
la sculpture, etc., doit avoir eu déjà et avoir dans l'avenir une
influence dans le sens de la callipédie, surtout au point de vue de
l'expression de la physionomie.
N° 4.--Anomalies sexuelles.
Les anomalies sexuelles si bien étudiées déjà par le docteur Gautier
pourront, par les progrès de la science, entrer de plus en plus dans le
droit civil et ecclésiastique, comme empêchement au mariage.
Certaines peuplades, notamment en Afrique (Delaporte, _le Voyageur
français_, 1872), sont signalées comme pratiquant le _mariage
à l'essai_. C'est le seul criterium absolument complet des
incompatibilités sexuelles. Le relâchement des moeurs et l'abandon
croissant de l'institution de la famille en propagent l'application.
Malheureusement ce remède est pire que le mal à conjurer.
CHAPITRE II
Mode de mariage ordinaire entre gens honorables.
Quand le moment est venu de marier une fille, les parents doivent la
produire le plus possible; faire bon accueil à ceux qui viennent,
accompagnés de leurs parents et amis, pour rechercher sa main; et, sous
un prétexte quelconque, la leur présenter bien parée.
Quand la demande est faite par des intermédiaires, les parents de la
jeune fille invitent ces personnes à prendre le bain et à dîner, mais
ajournent leur réponse, pour ne pas paraître trop pressés.
Le prétendant doit se retirer en cas de mauvais présages; par exemple
si, au moment où on présente sa demande, la jeune fille dort, crie ou
est absente de la maison.
Le prétendant doit faire agir ses amis auprès des parents de la jeune
fille; ils dénigrent par tous les moyens possibles ses rivaux et le
louent lui-même jusqu'à l'exagération, surtout sous les rapports
auxquels la mère de la jeune fille attache le plus d'importance.
L'un des amis, _sous le déguisement d'un astrologue_[39], pronostique
la prospérité et la richesse futures du prétendant, en faisant voir
les présages et les signes heureux, la bonne influence des planètes,
l'entrée opportune du soleil dans le signe du zodiaque le plus
favorable, les étoiles propices et les marques de bon augure sur son
corps.
D'autres affidés éveillent la jalousie de la mère, en lui insinuant que
le prétendant a chance de faire un mariage plus avantageux, lors même
que cela ne serait pas [40].
Lorsque les parents ont consenti au mariage, celui-ci s'accomplit
suivant les rites prescrits par le livre saint pour les quatre sortes de
mariage (App. n° 1 et 2).
[Note (39): On voit que, déjà à cette époque, l'astrologie était un
moyen de tromperie et de charlatanisme d'un usage général.]
[Note (40): Il appert de là que la supercherie et le mensonge étaient
en toute occasion des moyens autorisés et même conseillés par les
Brahmanes.]
APPENDICE AU CHAPITRE II
N°1.--Conventions matrimoniales.
Dans la classe riche, le père de la mariée fait tous les frais de la
cérémonie, du trousseau et des cadeaux de noces; quelquefois, les
dépenses sont partagées entre les deux familles. Manou défend à tous les
gens honorables, même aux Soudras, de rien accepter pour eux-mêmes, de
celui qui épouse.
Ils ne peuvent recevoir que des cadeaux pour leur fille.
Dans la classe peu fortunée, les parents du marié ont à faire toutes les
dépenses du mariage et du trousseau, et, de plus, ils doivent payer,
comme prix de la fille, à ses parents, une somme d'argent déterminée par
les usages de la caste; car, dans les idées du bas peuple, prendre une
femme en mariage ou l'acheter, c'est tout un.
On sait qu'il en est de même chez les Arabes de l'Algérie.
Les gens qui n'ont absolument rien, remettent leur fille, sans
condition, aux parents du garçon qui règlent toutes choses comme ils
l'entendent en donnant seulement ce qu'ils veulent comme prix de la
fille.
N° 2.--Fêtes du mariage chez les Hindous.
Les cérémonies du mariage diffèrent peu pour les trois castes aryennes:
brahmanes, nobles et vaïssias.
On se réunit sous un pandal ou salle provisoire, formée d'une légère
charpente ornée de draperies. Les trois premiers jours sont consacrés
à des actes préparatoires; les cinq jours suivants à la célébration du
mariage. Le premier jour de la célébration est le mahourta, ou le jour
de la commune assemblée, que nous allons décrire.
D'abord, on évoque et on appelle au mariage les dieux principaux et les
mânes; on offre un sacrifice au dieu Pouléar (dieu du foyer domestique),
et les femmes mariées parent magnifiquement les deux fiancés. Ceux-ci
s'étant placés sur une estrade, on réunit l'un à l'autre, par un fil
double, deux morceaux de safran sur lesquels on a prié tous les dieux
de venir se fixer. L'époux fixe l'un des morceaux de safran au poignet
gauche de l'épouse, et celle-ci lui attache l'autre morceau au poignet
droit.
Vient alors le don de la vierge par son père; il met la main de sa fille
dans celle de son époux, verse dessus un peu d'eau et lui présente du
bétel en gage de donation.
On déroule devant les époux une pièce de soie qui est soutenue par
douze brahmanes qui la dérobent à la vue. Les brahmanes invoquent
successivement les couples des grands dieux: Brahma et Sarasvati,
Vischnou et Lakshmi, Civa et Oumar, afin d'attirer leur faveur sur les
nouveaux mariés. Puis, on procède à la cérémonie du Tahly ou cordon
terminé par un bijou d'or que les femmes mariées portent au cou, comme
signe qu'elles sont en puissance de mari. On place le Tahly sur un coco
qui repose sur deux poignées de riz, placées dans un vase de métal; on
lui offre un sacrifice de parfums, on le fait toucher à tous les invités
hommes et femmes, qui lui donnent des bénédictions. On allume quatre
grandes lampes à quatre mèches, et d'autres lampes faites avec du riz,
et quatre femmes les tiennent élevées; en même temps, on en allume
d'autres en grand nombre, tout autour. Alors l'époux, récitant un
mantra, attache, en le nouant de trois noeuds, le Tahly au cou de sa
jeune compagne qui a la face tournée vers l'Orient.
C'est l'instant solennel et l'on y fait le plus de bruit possible avec
la musique et le chant des femmes. On apporte du feu dans un réchaud, le
Pourohita (brahmane officiant), fait le Homan ou sacrifice au feu. Alors
l'époux, tenant sa femme par la main, et suivi de tout le cortège des
invités réunis par couples et magnifiquement parés, les femmes couvertes
de bijoux, fait trois fois le tour du réchaud, en prenant le feu à
témoin de ses serments. Puis on apporte au milieu du pandal deux bambous
rapprochés; au pied de chacun d'eux on pose une corbeille de bambous
dans laquelle l'un des époux se tient placé debout; on apporte
deux autres corbeilles pleines de riz et les invités viennent
processionnellement leur verser du riz sur la tête comme pour leur
souhaiter l'abondance des biens temporels.
Ces cérémonies où ne figurent que des produits de la terre, des
fleurs, des fruits, des grains, du beurre, du lait, du miel, sont très
gracieuses dans leur ensemble; elles sont relevées par l'éclat des
parures indiennes qui, dans les hautes castes, sont très remarquables
chez les femmes et les enfants, par les chants et la musique, les
danses et les pantomimes des bayadères, et par le costume écarlate des
Pourohitas, qui est très pittoresque.
A la cérémonie à laquelle j'ai assisté, il y avait deux Pourohitas qui
employèrent tous les intermèdes de leurs fonctions à se disputer la plus
grosse part des dons en nature qu'ils reçoivent pour leur office.
On fait aux pauvres de larges distributions de riz.
Ensuite on s'asseoit à un grand festin auquel les époux n'assistent pas.
C'est seulement lorsqu'il est terminé que les époux prennent ensemble un
repas qui leur est servi sur des feuilles de bananier. C'est la seule
fois que l'époux indien fasse à sa femme l'honneur de manger avec elle.
Les quatre derniers jours se passent en cérémonies et réjouissances
semblables. La fête se termine par une procession aux flambeaux dans les
rues. Les époux magnifiquement parés sont assis en face l'un de l'autre,
dans un superbe palanquin; quelquefois ils sont portés sur un éléphant.
Quand les familles sont très riches, rien n'égale la splendeur du
cortège; la procession est féerique et coûte jusqu'à 30,000 francs et
plus. Éléphants, bayadères, cavaliers, musiciens, chars richement ornés,
pyramides et feux tournants s'avançant sur des chariots, rues pavoisées
et jonchées de verdure, arcs de triomphe, pièces d'artifices, etc., en
un mot, tout ce qui fait l'éclat des fêtes orientales s'y trouve réuni
avec un goût parfait.
Les mariages des Soudras (4e caste, non-aryenne) se célèbrent avec
moins de cérémonies, mais cependant avec toute la pompe qu'ils peuvent
déployer.
Les dépenses que l'usage rend obligatoires pour les mariages sont la
cause de la ruine de la plupart des Indiens.
Après ces fêtes, la mariée reste chez ses parents jusqu'à ce qu'elle
devienne pubère. Ce moment est l'occasion de nouvelles fêtes semblables.
Les Soudras font également des fêtes pour la puberté de leurs filles,
lors même qu'elles ne sont pas mariées. C'est, dans ce cas, une sorte
d'appel aux épouseurs.
N° 3.--Les noces chez les Romains.
Nous pourrions recourir aux érudits pour les cérémonies du mariage chez
les Grecs et les Romains, nous nous bornerons à en donner un aperçu en
citant l'épithalame de Manlius et de Julie par Catulle:
Collis ô Heliconis aime Cultor, Uranioe genus, Qui rapis teneram ad
virum Virginem, ô hymeneæ, hymen, Hymen, ô hymeneæ.
Ad dominum dominam voca Conjugis cupidam novi Mentem amore revinciens Ut
timax hoedera, hue et hue Arborem implicat errans.
«Divin habitant de l'Hélicon, fils d'Uranie, qui mets la tendre vierge
aux bras de l'époux, hymen, dieu d'hymenée!
«Appelle à une nouvelle demeure dont sera la maîtresse la jeune fille
qui désire un époux. Que l'amour les lie tous deux, comme le lierre
timide enlace l'arbre capricieusement.
«Vos item simul integræ virgines,
Virgines quibus advenit
Par dies, agite in modum,
Dicite: ô hymeneæ hymen
Hymen ô hymeneae.
«Nil potest sine te Venus
Fama quod bona comprobet
Commodi capere; at potest
Te volente. Quis huic deo
Comparare ausit?
«Claudia pandite januæ,
Virgo adest. Video ut faces
Splendidas quatiunt comas
Sed moraris, abiit dies
Prodeas, nova nupta.
«Flere desine. Non tibi
Aurunculcia periculum est,
Ne qua fæmina pulchrior
Clarum ab Oceano diem
Viderit venientem.
«Tollite, ô pueri, faces.
Flammæum video venire
Ite, concinite ia modum
Io hymen, hymeneæ lo,
Io hymen hymeneæ.
«Sordebant tibi villuli,
Concubine hodie atque heri;
Nunc tuum cinerarius
Toudet os miser, ah miser
Concubine nuces da.
«Diceris male a tuis
Unguentate glabris marite
Abstinere. Sed abstine
Io hymen.
«Scimus hæc tibi quæ licent
Sola cognita, sed marito
Ista non eadem licent.
Io hymen.»
«Et vous, vierges pures qu'attend le même bonheur, chantez en cadence:
«ô hymen, dieu d'hyménée! Dieu d'hyménée, hymen!
«Les plaisirs que Vénus donne sans toi entachent la bonne renommée; avec
toi, ils sont légitimes. Quel dieu pourrait-on égaler à toi.
«Que les portes s'ouvrent. Voici la vierge. Les torches secouent leur
brillante chevelure. Mais elle tarde et le jour fuit. Viens, nouvelle
épouse!
«Sèche tes larmes; ne crains rien, car jamais une beauté plus grande n'a
vu le soleil se lever sur l'Océan.
«Enfants, levez les torches. J'aperçois le flammeum (voile rouge que
l'épouse portait pour la cérémonie) qui s'avance. Allez, chantez en
coeur: «Io hymen, dieu d'hyménée, Io hymen.»
«Et toi, dont hier et aujourd'hui encore les joues s'ombrageaient d'un
léger duvet, mignon désormais inutile, le barbier va raser ton menton.
Jette des noix aux enfants.
«Et toi, époux parfumé, tu regrettes, dit-on, tes mignons. Il faut leur
dire adieu pour toujours. O hymen, dieu d'hyménée!
«Ce qui t'était permis avant le mariage ne l'est plus aujourd'hui. O
hymen, dieu d'hyménée!»
«Nupta, tu quoque quæ tuus Vir petit, cave ne neges; Ne petitum aliundè
est; Io hymen!
«Aspice intus ut accubans Vir luus Tyrio in toro Totus immineat tibi. Io
hymen!
«Mitte bracchiolum teres Prætexlate, puellulie; Jam cubile adest viri Io
hymen!
«Vos bonae, senibus viris Cognitae bene feminæ Collocate puellulam. O
hymen!
«Jam licet venias, marite, Uxor in thalamo est tibi Ore florido nitens;
Alba Parthenia velut Luteum ve papaver.
«Laudite ut lubet et brevi Liberos date. Non decet Tam vetus sine
liberis Nomen esse: sed indidem Semper ingenerari.
«Claudile ostia, virgines; Lusimus satis. At boni Conjuges, bene vivete
et Munere assiduo valentem Exercete juventam.»
«Et toi, jeune épouse, ne refuse rien aux désirs de ton époux, de peur
qu'il qu'il ne cherche ailleurs. Io hymen!
«Vois ton époux impatient de quitter le lit de pourpre du festin, tout
entier à l'attente et au désir. Io hymen!
«Guide de la vierge, adolescent qui portes encore la prétexte, quitte
son bras arrondi, car voici le lit nuptial. Io hymen!
«Et vous, matrones respectées de tous, placez-y la jeune épouse. Io
hymen!
«Tu peux venir maintenant, ô époux, elle est à toi; elle est dans le
lit, brillante de jeunesse, les couleurs du pavot pourpré et de la
blanche pariétaire se partagent son visage pudique.
«Soyez tout à l'amour fécond: Donnez vite des rejetons à une race
antique dont le nom ne doit pas périr.
«Jeunes filles, fermez la chambre nuptiale et vous, couple charmant,
vivez heureux; que votre vaillante jeunesse ne fasse jamais trêve aux
amoureux ébats.»
Cet épithalame est complété par un choeur de jeunes gens et de jeunes
filles dont nous donnerons seulement une strophe (voir pour le latin,
Catulle, LXII, le chant entier):
«La vigne née solitaire dans un champ nu ne s'élève point et ne porte
point de doux raisins; elle retombe de son poids et confond ses rameaux
avec ses racines. Jamais le vigneron ne s'arrête près d'elle. Mais si
elle s'accouple à l'orme tutélaire, elle devient aussitôt l'objet de
soins empressés. Ainsi, la jeune fille qui vît sans époux vieillit
délaissée. Celle au contraire qui contracte une union opportune, obtient
à la fois l'amour d'un époux et une affection plus vive de ses parents
satisfaits.»
CHAPITRE III
La lune de miel.
Lorsque les fêtes et les cérémonies du mariage sont terminées (après la
puberté), dans la nuit du dixième jour seulement, le mari reste seul
avec sa femme; il lui adresse de tendres paroles, l'attire à lui et la
presse doucement sur son sein, d'abord de la manière que la jeune fille
aime le mieux, et chaque fois pendant quelques instants seulement.
Ensuite, il procède aux attouchements et commence d'abord par le haut du
corps, parce que c'est plus aisé et plus simple.
Si la jeune fille est timide et complètement ignorante, et s'il n'est
pas encore familiarisé avec elle, il essaiera ses premières caresses
dans l'obscurité. Si elle se laisse faire, il lui mettra dans la bouche
une bamboula (noix et feuille de bétel); il usera de toute son éloquence
pour la lui faire accepter; au besoin, il s'agenouillera devant elle;
car on sait qu'une femme, quelle que soit sa timidité ou sa colère, ne
repousse jamais l'homme qui est suppliant à ses pieds.
Tout en lui donnant la bamboula, il la baisera sur la bouche doucement
et gentiment. Puis il la fera causer, en lui adressant des questions sur
des choses qu'il dira ne pas connaître et qu'elle pourra expliquer
en quelques mots. Si elle ne répond pas, il ne la brusquera pas; il
répètera ses questions avec douceur, et la pressera de répondre en la
flattant; car, dit Govakamoukka, «les jeunes filles écoutent tout des
hommes, mais sans mot dire.»
A force d'instance, il obtiendra qu'elle réponde, au moins par des
signes de tête. Quand il lui demandera si elle l'aime, si elle le
désire, longtemps elle gardera le silence; puis, enfin, à force d'être
pressée, elle finira par approuver de la tête.
Une amie, présente pour la circonstance, pourra répondre pour elle,
et même lui fera dire plus qu'elle n'a dit, ce dont la jeune fille
la grondera en souriant, et tout en jetant à son mari un regard
d'acquiescement.
Si la jeune fille est familière avec son mari, elle lui mettra au cou
une guirlande de fleurs, suivant le désir qu'il lui en aura exprimé; il
profitera de ce moment pour lui toucher les seins et les chatouiller
avec les doigts. Si elle l'en empêche, il lui dira: Je ne recommencerai
plus, mais à la condition que vous me tiendrez embrassé.
Quand elle sera dans cette position, il lui passera la main à plusieurs
reprises sur le cou et tout autour. De temps à autre, il la placera
sur ses genoux, la pressera sur son sein, et s'efforcera d'obtenir son
consentement à l'union. Si elle ne veut pas céder, il la menacera de
faire sur elle et sur lui-même des marques aux bras et aux seins avec
les ongles et les dents, et de dire ensuite que c'est elle qui les lui a
faites.
Les deux nuits suivantes, comme la jeune fille se confie et s'abandonne
davantage, il la caressera par tout le corps avec les mains et la
couvrira partout de baisers; il lui placera les mains sur les cuisses et
les palpera doucement. De là, il passera aux aînes; si elle écarte
ses mains, il lui dira: quel mal y a-t-il à cela? et la décidera à le
laisser faire.
Cette faveur obtenue, il lui touchera les parties sexuelles, il
détachera sa ceinture et le noeud qui retient son vêtement inférieur, et
massera le haut de ses cuisses mises à nu. Tout cela se fera sous divers
prétextes, mais sans commencer l'union. Puis il lui enseignera les
soixante-quatre manières du Kama, en lui exprimant tout son amour et
tout ce qu'il espère d'elle. Il lui promettra fidélité pour toujours, et
l'assurera qu'elle sera sans rivale.
Enfin, après avoir vaincu sa timidité, il consommera l'union et jouira
d'elle sans l'effrayer.
En agissant ainsi, suivant les dispositions d'une jeune fille, l'homme
gagne son amour et sa confiance.
On ne réussit ni par une soumission absolue ni par une violence brutale
faite à la volonté de la femme; la prude méprise, comme ne connaissant
rien au coeur des femmes, l'homme qui tient trop de compte de ses refus;
et d'un autre côté, la jeune fille violentée prend en haine celui qui a
manqué de ménagements pour elle [41].
[Note 41: Les Pariahs livrent leurs filles à peine nubiles, afin que
leur virginité soit matériellement démontrée.
Il en est de même des Arabes de l'Algérie.
Dans ces conditions, la consommation du mariage est un véritable viol.
Le mariage avant l'entier développement, joint a l'excès du travail,
fait que les femmes arabes sont petites et chétives pendant que les
hommes sont grands et forts.]
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1.--Conseils d'Ovide.
Ovide, _Art d'aimer_, livre I. «Quel amant un peu habile ne joint point
aux tendres propos de doux baisers? Si on ne lui en donne point, qu'il
s'en prenne à lui-même. D'abord la belle l'appellera méchant, mais en
résistant elle désire sa défaite.
«Prenez garde seulement de blesser par de brusques caresses ses lèvres
délicates. Après un baiser pris, si vous ne prenez pas tout le reste,
vous méritez qu'on vous refuse même les faveurs qu'on vous a accordées;
car une sotte timidité a pu seule vous arrêter.
«La violence plaît aux belles. Ce qu'elles veulent donner, elles aiment
qu'on le leur ravisse. Toute femme prise de force, dans un mouvement
passionné, s'en réjouit et rien ne lui est plus doux.
«Mais si, lorsque vous pouvez la prendre d'assaut, vous la laissez se
retirer intacte du combat, son visage en exprimera la joie, mais la
tristesse sera dans son coeur. Quand la force triomphe d'une belle,
c'est qu'elle l'a bien voulu.»
N° 2.--Le docteur J. Guyot.
VIIIe méditation. «La meilleure condition pour le mariage, c'est l'amour
réciproque.
«S'il n'existe pas chez la femme, l'homme pourra le créer par l'art
qu'il apportera dans ses caresses.
«La femme, dans la première jeunesse, est toujours moins ardente et plus
faible que l'homme; les apparences contraires viennent, le plus souvent,
de ce que la fonction sensoriale reste inachevée chez la première.
«La lune de miel est un temps d'ivresse donné par la nature aux époux
pour se comprendre et s'accorder sur la satisfaction normale et complète
des besoins du sens génésique.
«La volupté a cela de particulier qu'elle résulte, pour chacun des deux
époux, principalement de celle qui est éprouvée par l'autre.
«Quand on lui a donné sa direction naturelle, l'exercice régulier et
normal du sens génésique devient un besoin fonctionnel essentiel à la
liberté du cerveau, à la paix du coeur, à la santé du corps.»
CHAPITRE IV
Séduction d'une jeune fille en vue du mariage
(Voir App. 1).
Un homme pauvre mais de bonnes qualités (caste, beauté, science), un
homme de famille infime et n'ayant que des qualités médiocres, un riche
voisin, un jeune homme sous la tutelle de son père, de sa mère ou de ses
soeurs, ne peuvent se marier qu'avec une jeune fille dont ils se sont
efforcés de gagner le coeur, depuis son enfance.
Ainsi, un jeune garçon qui vit chez son oncle essaiera de s'attacher la
fille de cet oncle, ou quelqu'autre jeune fille dans la maison ou dans
les maisons qu'il fréquente, quand bien même elle aurait été promise à
un autre.
«Cette conduite, dit Gopotamoukkà, est légitime dans tous les cas;
car elle conduit toujours à l'accomplissement du Dharma (le devoir
religieux).»
Quand un jeune garçon aura ainsi jeté son dévolu ou son amour sur une
jeune fille, il s'efforcera constamment de lui plaire par tous les
moyens en son pouvoir.
Quand il s'aperçoit qu'elle l'aime, il se consacre tout entier à
satisfaire tous ses goûts et à lui procurer tous les plaisirs qu'elle
recherche. Quand elle revient des fêtes, il lui offre des bouquets, des
guirlandes pour la tête, des ornements et des anneaux pour les oreilles.
Tout d'abord, il a soin de mettre dans ses intérêts la soeur de lait
de la jeune fille; puis il lui enseigne les soixante-quatre moyens de
jouissance sexuelle employés par les hommes, et lui vante ses talents en
ce genre.
Il est toujours bien habillé et paré et fait aussi bonne figure que
possible; car les jeunes filles s'éprennent des hommes de leur intimité
qui sont beaux, de bonne mine et toujours bien parés [42].
[Note 42: Voir au n° 8 de l'Appendice: «les Conseils d'Ovide.»]
Une jeune fille trahit toujours son amour par quelques signes ou actes
tels que les suivants. Elle ne regarde jamais l'homme en face et éprouve
de la gêne et de la honte quand il la regarde (App.2). Sous quelque
prétexte, elle lui montre ses membres; elle le regarde furtivement
quand il s'éloigne d'elle, baisse la tête quand il lui adresse quelque
question et lui répond avec trouble et par des phrases inachevées; elle
aime à rester longtemps dans sa compagnie, parle à ses suivantes sur
un ton particulier, afin d'attirer son attention lorsqu'il est à une
certaine distance, tient à ne point s'éloigner du lieu où il se trouve,
prend quelque prétexte pour lui faire regarder différents objets, lui
conte lentement des anecdotes pour prolonger la conversation avec lui;
elle baise et presse un enfant qu'elle tient assis sur ses genoux, fait
des gestes gracieux ou drôles lorsque ses soubrettes lui tiennent des
propos plaisants devant l'homme qui la captive, montre à ses amis de la
confiance, du respect et de la déférence, témoigne de la bonté à ses
serviteurs, les écoute attentivement lorsqu'ils lui parlent, ou parlent
à quelqu'autre de leur maître, se rend chez lui quand elle y est engagée
par sa soeur de lait ou par quelque avis de ses domestiques, pour
converser et jouer avec lui; elle évite d'être vue de lui en négligé,
lui fait remettre par quelque amie ses ornements d'oreilles, anneaux et
guirlandes de fleurs qu'il a demandé à voir; elle porte constamment
tous les objets dont il lui a fait présent, se montre désolée quand
ses parents lui parlent de tout autre prétendant, et se fâche contre
quiconque appuie un rival.
Voici quelques vers sur ce sujet:
«Celui qui a reconnu à des signes extérieurs les sentiments qu'une jeune
fille a pour lui, doit faire tout ce qu'il faut pour s'unir à elle.
Il captivera une toute jeune fille par des jeux enfantins; une grande
demoiselle, par ses talents (dans le Kama sans doute), et une personne
qui l'aime, par le moyen d'intermédiaires dans lesquelles elle ait
confiance.»
Quand l'amant possède le coeur de la jeune fille, il achève de la
séduire par divers moyens, tels que ceux-ci.
Quand il est avec elle, à quelque jeu ou quelqu'exercice, il lui prend
les mains avec une intention marquée; il pratique sur elle les divers
embrassements décrits dans le Soutra.
Parfois, il lui montre une découpure faite dans la feuille d'un arbre
et figurant deux amants accouplés; il s'extasie à la vue des nouveaux
boutons des fleurs et des feuilles nouvelles de la poussée de la sève, à
l'époque du renouveau (App. 2).
Il lui décrit ses tourments, lui raconte un beau rêve qu'il a fait au
sujet d'autres femmes.
Aux assemblées de la caste, il se place près d'elle, et, sous quelque
prétexte, il la touche, place son pied sur le sien, lui touche doucement
et progressivement les doigts d'un pied avec les siens et les presse
avec le bout de ses ongles.
S'il n'est point repoussé, il prendra ensuite ses pieds avec la main
et les serrera délicatement. Il lui pressera aussi un doigt de la main
entre ses doigts de pied, quand il lui arrivera de se lever; toutes
les fois qu'il recevra d'elle ou lui donnera quelque objet, il lui
manifestera, par ses manières et l'expression de ses regards, tout
l'amour qu'il ressent pour elle. Il jettera sur elle l'eau qu'on lui
aura apportée pour se rincer la bouche (App. 4).
Quand il se trouvera avec elle dans un lieu isolé, il lui fera des
caresses amoureuses en lui peignant sa passion, sans cependant la
troubler ou la blesser en quoi que ce soit.
Toutes les fois qu'il sera assis à côté d'elle sur le même banc ou
le même lit, il l'emmènera à l'écart en lui disant qu'il a besoin de
l'entretenir en particulier, et alors il lui exprimera tout son amour
par des signes plutôt qu'avec des paroles. Il lui prendra la main et
la placera sur son front; si elle est chez lui, il l'y retiendra sous
prétexte de préparer pour lui-même quelque médication qui ne peut être
efficace que si elle-même y met aussi la main.
Quand elle s'en ira, il la priera instamment de revenir le voir, et
lorsque, devenue familière, elle le visitera souvent, il aura avec elle
de longues conversations; «car, dit Gothakamouka, quel que soit l'amour
d'un homme pour une femme, il ne réussit auprès d'elle qu'à force de lui
parler (App. 5).
Enfin, quand il voit que la jeune fille est complètement subjuguée, il
peut commencer à en jouir.
Quand un homme ne pourra à lui seul atteindre ce résultat, il emploiera
la soeur de lait de la jeune fille (App. 6).
Celle-ci la décidera à venir le voir chez lui et tout se passera alors
comme il vient d'être dit.
A défaut de soeur de lait, il enverra vers elle une de ses servantes qui
se fera l'amie de la jeune fille et travaillera pour lui.
Il fera en sorte de se rencontrer avec elle dans toutes les réunions
publiques et privées, et quand il se trouvera en tête-à-tête avec elle,
il en jouira. «Car, dit Vatsyayana, en temps et lieu propices, la femme
ne résiste point à celui qu'elle aime (App. 7).
APPENDICE AU CHAPITRE IV
N° 1.--Séduction.
Les agissements préconisés sous ce titre sont, pour la plupart,
malhonnêtes, contraires à la sincérité, aux droits des parents et
autres, à la parole donnée et aussi à la moralité de la jeunesse.
Ils sont autorisés et même prescrits ici, en vertu de ce principe établi
par Manou et reproduit dans le Kama Soutra: que le mode de mariage des
Gandharvas, c'est-à-dire par consentement mutuel, prime les trois autres
modes, d'où l'on conclut que tout est permis à qui s'efforce de réaliser
un mariage par ce mode.
Le poète Kalidaça l'a rendu célèbre dans son beau drame de _Sakountala_,
si poétiquement traduit par M. de Chesy.
C'est le mode de mariage des musiciens et des apsaras du paradis
d'Indra, mythe atmosphérique qui personnifie le phénomène des vapeurs
légères s'unissant pour former des nuages.
N° 2.--Afflux du sang au visage.
En Europe, la honte fait monter le sang à la face et l'on dit que la
personne rougit. Dans l'Inde, il faut dire: elle blêmit; tel est l'effet
que produit chez les Hindous, qui sont noirs, l'afflux du sang au
visage.
N° 3.--Le renouveau.
Tous les poètes de l'Inde célèbrent le renouveau et la grande fête du
printemps. Tous les poètes de l'antiquité ont chanté le réveil de la
nature et les amours printaniers.
N° 4.--Singulière politesse chez les Hindous.
Jeter de l'eau à la figure d'une personne est, dans l'Inde, une
politesse de la part de celui à qui cette eau a servi pour sa toilette.
N° 5.--Liberté des jeunes filles au temps de Vatsyayana.
Tous ces détails indiquent que, du temps de Valsyayana, les jeunes
filles jouissaient d'une liberté très grande dans l'Inde, ce qu'il faut
sans doute attribuer à l'influence du Bouddhisme à cette époque. Cette
liberté n'existe plus aujourd'hui.
N° 6.--La soeur de lait.
Il est souvent parlé, dans le Soutra, de la soeur de lait; cela prouve
que, du temps de Vatsyayana, les dames Hindoues quelque peu aisées ne
nourrissaient point elles-mêmes leurs enfants et que les soeurs de lait
étaient élevées dans la maison.
Il en était de même chez les Romains sous les Césars. On voit dans
les poètes que toutes les dames romaines gardaient près d'elles leur
nourrice qui devenait pour elles une confidente dévouée.
N° 7.--Motifs de la préférence donnée par Manou au mode de mariage des
Gandarvas.
La préférence donnée par Manou au mariage par consentement mutuel, sans
l'intervention des parents, malgré les indélicatesses de toutes sortes
qu'à nos yeux il entraîne, pourrait avoir son excuse si elle était
fondée sur le droit qu'a chaque partie de disposer de soi, ou sur la
considération du bonheur futur des deux époux. Mais, pour qui a étudié
le livre de Manou et l'Inde, la raison de cette préférence est que
les mariages d'amour réciproque sont les plus féconds; le législateur
n'avait en vue que l'accroissement de la population, but unique des
règles qu'il a tracées pour les rapports entre les deux sexes.
L'idée du plaisir naturel devait même être écartée lorsqu'un frère était
appelé à donner un fils au frère décédé sans enfants, en s'unissant une
fois avec sa veuve.
Au point de vue social, le motif du législateur hindou a certainement
sa valeur; mais il ne doit pas primer la justice, ni dispenser de la
loyauté.
N° 8.--Conseils d'Ovide pour la séduction.
Ces conseils pour la séduction d'une jeune fille ressemblent fort,
d'ailleurs, à ceux qu'Ovide donne pour faire la conquête d'une belle.
«Si votre belle, dit-il, n'a pour vous que des rigueurs, ne perdez pas
courage elle s'adoucira. Cédez d'abord pour vaincre ensuite.
«Quelqu'office qu'elle exige, remplissez-le promptement; blâmez ce
qu'elle blâme, approuvez ce qu'elle approuve, assurez ce qu'elle assure,
niez ce qu'elle nie, riez ou pleurez avec elle, composez votre visage
sur le sien; si elle veut manier le _dévidoir_, son coup joué, manquez
le vôtre exprès et passez-lui la main.
«Tenez vous-même le parasol déployé sur sa tête, frayez-lui le chemin à
travers la foule; approchez avec empressement le marchepied de son lit;
mettez ou ôtez la chaussure de ses pieds.
«Fussiez-vous transi de froid, réchauffez dans votre sein ses mains
glacées; n'ayez pas honte de tenir le miroir devant elle, le plaisir
vous dédommagera de cet office servile.
«La nuit, quand elle reviendra chez elle au sortir d'un souper,
mettez-vous à sa disposition si elle demande quelqu'un.
«Si votre belle vous ordonne de vous trouver quelque part, soyez-y avant
l'heure prescrite; si elle vous appelle de la campagne, volez chez elle;
qu'aucun obstacle ne vous arrête.
«Si vous ne pouvez faire à votre maîtresse que de légers présents, ayez
soin de les bien choisir et de les offrir à propos.
«Quand vous serez décidé à faire quelque chose que vous croirez utile,
faites en sorte que votre amie l'ait demandé.
«Vous voulez donner la liberté à un esclave, qu'il la fasse solliciter
par elle; vous voulez accorder à un autre la grâce d'un châtiment,
qu'elle vous en ait l'obligation; en agissant ainsi elle s'imaginera
qu'elle a tout pouvoir sur vous.
«Faites-lui croire que vous êtes ravi de ses parures et de ses charmes.
Admirez ses bras quand elle danse, sa voix quand elle chante et, quand
elle a cessé, regrettez qu'elle ait sitôt fini.
«Exprimez d'une voix tremblante de plaisir le ravissement de ses
caresses; surtout sachez dissimuler avec adresse; que votre visage ne
démente jamais vos paroles et que votre maîtresse ne puisse jamais
soupçonner votre sincérité.
«Tâchez, au prix même de tous les ennuis, de vous attacher son coeur par
l'habitude, le plus puissant des liens. Qu'elle vous voie, qu'elle vous
entende sans cesse; soyez nuit et jour près d'elle. Mais quand vous
serez bien sûr qu'elle peut vous regretter, éloignez-vous pour qu'elle
sente le vide. Le repos, d'ailleurs, vous sera utile: un champ reposé
rend la semence avec usure. Mais ne prolongez pas trop votre absence.
Car le temps dissipe les inquiétudes et les regrets; l'amant qu'on ne
voit plus est bientôt oublié et sera vite remplacé.»
CHAPITRE V
De la jeune fille qui fait la conquête d'un époux.
Quand une jeune fille pourvue de bonnes qualités, d'une bonne éducation,
appartient à une famille sans position, et, pour ce motif, n'est point
recherchée en mariage par les membres de sa caste; ou bien quand une
jeune fille qui observe les règles de de sa famille et de sa caste, est
orpheline et sans parents qui s'occupent d'elle, elle doit chercher
elle-même à se marier quand le moment est venu.
Elle s'efforcera de faire la conquête d'un jeune homme vigoureux et de
bonne mine, ou bien d'un homme que, par sa faiblesse d'esprit, elle
espère décider à se marier avec elle, même sans le consentement des
parents du jeune homme.
Elle emploiera tous les moyens pour le captiver et le verra et
l'entretiendra fréquemment. Sa mère aussi se servira de ses amies et de
sa soeur de lait pour amener de fréquentes rencontres, soit chez ses
amies, soit ailleurs, avec le mari convoité. La jeune fille, de son
côté, tâchera de se trouver seule avec lui, en lieu sûr et non troublé,
et, de temps en temps, lui fera des présents de fleurs, de parfums et de
noix et de feuilles de bétel.
Elle lui montrera les talents qu'elle possède, tels que ceux de masser,
d'égratigner et de presser avec les ongles; causera avec lui des choses
qui lui plaisent ou l'intéressent, et même discutera avec lui les voies,
et moyens pour gagner le coeur d'une jeune fille. Les anciens auteurs
sont d'avis que la jeune fille, même quand elle aime, ne doit point
faire les premières avances; elle doit seulement encourager l'homme
qui la recherche, lui permettre quelques privautés et recevoir les
manifestations de son amour sans paraître s'apercevoir de sa passion.
Quand il essaiera de prendre des baisers, elle ne s'y prêtera pas tout
d'abord; quand il lui demandera l'union, elle n'y consentira pas; elle
lui permettra seulement, tout en faisant beaucoup de difficultés,
des attouchements à ses parties cachées, et résistera à toute autre
tentative.
C'est seulement lorsqu'elle sera bien certaine de son amour et de sa
constance à toute épreuve qu'elle consentira à se donner à lui s'il est
décidé à se marier de suite avec elle (App. 1).
Quand elle aura ainsi perdu sa virginité, elle en fera la confidence à
ses amies[43].
[Note 43: Sans doute pour notifier son mariage. Dans ce cas, comme dans
tous les autres, l'union sexuelle précède la consécration religieuse; le
véritable sacrement pour les Hindous paraît être la promesse du mariage
cimentée par l'union sexuelle qui est nécessaire et suffisante pour
assurer l'exécution de la promesse.]
APPENDICE AU CHAPITRE V
N°1.--Fleurtage dans les chants des Bayadères.
Tout le manège de la jeune fille est figuré très exactement dans un
chant des Bayadères intitulé: _Entretien d'un homme et d'une femme en
route_ (voir les _Chants des Bayadères_, traduit du tamoul, par M.
Lamairesse).
Entretien d'un homme et d'une femme en route.
1. L'HOMME.--Toi qui es belle comme une paonne et qui portes des bijoux
des neuf espèces de pierres précieuses, où vas-tu avec les lèvres de
corail et tes yeux bleus comme la fleur Nilopalam?
6. LA FEMME.--Je m'appelle Poulocadi (nymphe terrestre) et je vais
puiser de l'eau.
7. L'HOMME.--Je te suis pour remplir ta cruche et ensuite pour te la
placer sur la tête.
10. LA FEMME.--Je sais ce que tu veux de moi. Les hommes doivent-ils se
permettre de suivre les femmes en route?
15. L'HOMME.--Je suis venu mettre à tes pieds toutes mes richesses,
quand je t'ai vue passer seule si légèrement.
16. LA FEMME.--Je ne te comprends pas; tu n'as aucun droit de me suivre,
tu feras bien de t'en retourner.
21. L'HOMME.--J'ai couru après toi, sans reprendre haleine; prends pitié
de mon tourment.
26. LA FEMME.--Tu me parles sans retenue, veux-tu aussi m'insulter en
tirant ma pagne? N'es-tu pas honteux de mes refus?
33. L'HOMME.--Il n'est point de rebuts ni de honte pour les amoureux. Si
tu le veux, je te remettrai une promesse de mariage par écrit.
34. LA FEMME.--Puisque tu prends cet engagement, je t'avouerai que je me
suis prise d'amour, malgré moi, sur le chemin.
34. L'HOMME.--Si tu y consens de bon coeur, je te ferai goûter le
plaisir charnel.
38. LA FEMME.--Fais-le sans plus discourir et tes traits ne sortiront
jamais de mon coeur.
39. L'HOMME.--Tu me promets de ne jamais m'oublier et moi je te dis que
tu as une habileté que n'aura jamais aucune fille, fût-elle venue au
monde sept fois.
40. LA FEMME.--Les filles possèdent l'habileté; elles ne déclarent
jamais les premières leur amour. Mais cesse de parler. Occupe-toi aux
oeuvres du livre des sciences d'amour (Kamasoutra).
42. LA FEMME.--Presse d'abord mes seins, ô mon bien-aimé, en regardant
ma figure et en suçant mes lèvres.
46. LA FEMME.--Pénètre-moi, membre contre membre, et en serrant mes
cuisses. Donne-moi toute ta vie.
49. L'HOMME.--Je t'étreins si amoureusement dans mes transports, que les
perroquets et les coucous chantent.
54. LA FEMME.--Tu pars déjà. Arrête-toi et dis-moi si tu es satisfait,
car tu me laisseras ainsi la joie au coeur.
55. L'HOMME.--Je m'en vais chez moi et je t'enverrai mon frère aîné pour
consommer notre union.
56. LA FEMME.--Que pourrai-je faire si tu me trompes en me promettant de
m'épouser? Personne ne nous a vus ici.
57. L'HOMME.--Ne crains rien, je prends à témoins le ciel et la terre,
le soleil et la lune.
58.--LA FEMME.--C'est assez, je t'en remercie, mon amant; tu peux te
retirer, je m'en vais aussi chez moi.
N° 2.--Fleurtage chez les Chinois.
Il est intéressant de rapprocher du fleurtage hindou, si passionné, le
fleurtage chinois si formaliste.
_La jeune chinoise qui se marie elle-même _(Jules Arène, _La Chine
familière et galante)_.
«LA JEUNE FILLE.--Triste, les sourcils froncés, je brode pour tuer le
temps; de mes manches j'essuie mes larmes; je n'ai pas le courage de me
coiffer près de la fenêtre et je m'en veux à moi-même; la destinée
des jolies femmes, c'est chose connue, est mauvaise! Je m'appelle
Sou-yu-Tchiaou, ma mère est veuve, notre avoir est mince. J'ai
aujourd'hui dix-huit ans et n'ai point de mari. Ma mère est toute
confite en dévotion et néglige les affaires de la maison.
«LA MÈRE.--J'ai appris l'arrivée d'un bonze pèlerin qui fait des
conférences dans la pagode Poutousse, et je me suis levée de bonne heure
pour l'entendre; je vais sortir, applique-toi à broder jusqu'à mon
retour; à midi je préparerai de quoi apaiser notre faim.
«LA JEUNE FILLE (elle chante).--Toute seule enfermée dans la chambre
intérieure. Toute seule! seule je m'assieds, seule je me couche! Pauvres
jolies femmes, quelle est votre destinée? Beaucoup de tristesses,
beaucoup de larmes.
«(Elle parle).--Pourquoi la porte de notre maison reste-t-elle close? Si
j'allais l'entrebâiller et me distraire un peu? Je sais bien qu'il ne
convient pas à une jeune fille comme moi de se tenir à la porte. Mais,
pour un instant!... Je crois qu'il ne se passera rien d'extraordinaire.
«LE JEUNE HOMME (il chante).--Je me promène pour me distraire. Passons
devant la porte de la famille Soun:--j'aperçois une charmante créature,
aussi belle que Tchango (la déesse de la lune), j'aperçois son joli
visage si tendre qu'un souffle le déchirerait. A sa vue, j'ai perdu
l'âme et l'esprit.
«Attention! ce doit être la fille de la veuve Shen, la plus belle fille
de tout l'empire. En faire ma femme serait le comble de tous mes
voeux. Je voudrais causer avec elle; malheureusement les rites le lui
défendent. De plus, je n'ai rien de commun avec elle. Je suis un fils de
famille et j'ai l'orgueil de mon rang. J'hésite et mon coeur est en feu.
Laisserai-je passer l'occasion qui est si favorable aujourd'hui? Je vais
feindre de perdre un objet; c'est un bon moyen d'arriver au mariage.
«Une question, s'il vous plaît, Mademoiselle; c'est ici la porte ou
demeure de madame Soun; maman Soun est-elle chez elle?
«LA JEUNE FILLE.--Ma mère n'est pas à la maison.
«LE JEUNE HOMME.--Ah, vous êtes alors mademoiselle Soun? je vous salue.
«LA JEUNE FILLE.--Je vous salue. Une question, Monsieur; quel est
votre haut nom? Quels sont vos riches prénoms? pour quelle affaire me
demandez-vous si ma mère est chez elle?
«LE JEUNE HOMME.--Mon nom est Phon, mon prénom est Pang, mon nom de
fantaisie Yun Tchang. J'ai appris que dans votre demeure vous éleviez
bien les coqs: je veux en acheter une paire.
«LA JEUNE FILLE.--Nous avons, en effet, des coqs; mais en l'absence de
ma mère, il m'est difficile de les vendre.
«LE JEUNE HOMME.--Alors je prends la liberté de me retirer. (A
part) J'enlève mon bracelet, je veux qu'il devienne le gage de mes
fiançailles. Je vais le laisser tomber de ma manche en saluant. Si elle
le ramasse, il y a huit ou neuf chances sur dix pour que le mariage se
fasse. Je vais de ce pas prier ma mère de chercher une tierce personne
pour arranger l'affaire.
«LA JEUNE FILLE (elle chante).--En me quittant, il souriait, il m'a
saluée, et c'est exprès qu'il a laissé tomber ce bracelet de
jade. Pourquoi ne deviendrions-nous pas mari et femme? pourquoi
n'imiterions-nous pas les couples de canards-mandarins qui s'ébattent au
milieu des nénuphars? J'aurais ainsi jusqu'à ma mort quelqu'un sur qui
m'appuyer.
«UNE ENTREMETTEUSE (qui l'a vue de loin ramasser le bracelet).--Ces deux
personnes se souriaient, leur passion est brûlante: il ne manque
qu'un tiers pour régler le mariage. Le courtage de cette affaire ne
m'échappera pas. Ce jeune roué connaît très bien son affaire.
(A la jeune fille qui considère le bracelet de jade en soupirant ):
«--Mademoiselle, je vous l'amènerai et vous causerez à votre aise, cela
vous convient-il?
«LA JEUNE FILLE.--Madame, nous sommes bien pauvres, je n'ai pas de gage
à lui envoyer.
«L'ENTREMETTEUSE.--En échange du bracelet, des pantoufles brodées
suffiront.
«LA JEUNE FILLE.--Maman, des pantoufles brodées de mes mains, je peux
donc les envoyer?
«L'ENTREMETTEUSE.--Parfaitement, vous le pouvez.
«LA JEUNE FILLE.--En voici une paire.
«L'ENTREMETTEUSE.--Mademoiselle, dans trois jours je viendrai vous
rapporter une réponse.
«LA JEUNE FILLE.--Maman, cette aventure, vous seule la connaissez.
Attention à ne rien en dire. Je vous prie de choisir un jour pour me
l'amener. Je vous devrai la même reconnaissance qu'à la mère qui m'a
donné le jour. Même n'étant que la deuxième femme, je vivrai heureuse
avec lui et il me fermera les yeux.
«L'ENTREMETTEUSE.--Il faut patienter trois jours dans l'attente du
moment heureux. Je me retire.
«LA JEUNE FILLE.--Je remonte la mèche de la lampe et j'attends le
phénix.
«L'ENTREMETTEUSE.--C'est mon affaire, je me charge de faire entrer le
papillon dans le jardin.
«LA JEUNE FILLE.--Je ne vous ai pas traitée avec assez d'égards.
«L'ENTREMETTEUSE.--C'est moi qui vous ai dérangée.»
CHAPITRE VI
Formes du mariage.
1° Quand la jeune fille qu'un jeune homme a séduite est entièrement à
lui, il se comporte publiquement avec elle comme avec une épouse; il
fait apporter de la maison d'un brahmane le feu consacré, répand sur la
terre l'herbe Kousha, fait une oblation au feu et se marie selon les
prescriptions religieuses relatives à ce genre de mariage, sans témoin.
Après la cérémonie, le jeune homme informe les parents de la jeune fille
du fait accompli. D'après les anciens auteurs, le mariage contracté
en présence du feu est indissoluble. On en fait part aussi à tous les
parents des conjoints, et on s'efforce d'obtenir leur assentiment.
Tel est le mariage selon le mode des Gandharvas.
Lorsqu'une jeune fille ne peut suivre ou ne veut pas déclarer son
intention de se marier avec lui, l'amant l'obtiendra de l'une des
manières suivantes.
Par le moyen d'un intermédiaire il attirera la jeune fille chez lui sous
quelque prétexte, et lorsqu'elle sera venue, il fera apporter de la
maison d'un brahmane le feu consacré et procédera au mariage comme il
est dit plus haut.
Lorsque la jeune fille qu'il désire doit en épouser un autre
prochainement, il perdra son rival dans l'esprit de la mère, et, de
connivence avec celle-ci, il fera venir la fille dans une maison du
voisinage où il aura fait apporter le feu consacré, et procèdera à son
mariage comme il est dit plus haut.
Ou bien il opérera de la même manière avec la connivence du frère de
la jeune fille, qu'il aura mis dans ses intérêts par tous les moyens
possibles.
(Ces cas peuvent se rattacher au mode des Gandharvas; le consentement de
la jeune fille est supposé exister tacitement).
2° Avec la connivence de la soeur de lait de la jeune fille, il fait
endormir ou enivrer celle-ci, et l'amène dans quelque endroit sûr, et là
il en jouit. A son réveil, il accomplit la cérémonie religieuse (c'est
là le mode dit des Vampires, de Manou).
3° Quand la jeune fille se rend à un jardin public ou à un village du
voisinage, l'amant tombe sur les hommes qui la gardent, les met en fuite
ou les tue, puis il enlève la jeune fille et procède ensuite au mariage.
C'est le mode dit des géants; d'après Manou, celui des Ksha tryas ou
guerriers; il rappelle l'enlèvement des Sabines et celui des nobles
Damoiselles, au moyen âge [44].
La conclusion de Vatsyayana, conforme à la loi de Manou, est que chacun
des divers modes de mariages ci-dessus mentionnés est préférable à tous
ceux qui viennent après dans l'ordre suivi.
On ne doit recourir à l'un d'eux que quand tous ceux qui le précèdent
dans l'énumération donnée sont d'une application impossible.
[Note 44: Il est à remarquer que, parmi ces modes de mariage décrits par
le Kama Soutra, il n'en est pas un seul qui ne renferme quelque chose de
malhonnête. Le P. Gury, _Th. mle_. 837, dit:
«L'enlèvement consiste à emmener par violence une femme d'un lieu dans
un autre où elle est au pouvoir du ravisseur pour cause de mariage.
«L'enlèvement annule le mariage entre le ravisseur, c'est-à-dire celui
pour lequel on enlève la femme, et la femme enlevée.»]
APPENDICE AU CHAPITRE VI
N° 1.--Ce qui constitue le lien ou le sacrement d'après les Brahmes et
d'après l'Église.
Un rapprochement entre la doctrine brahmanique sur le mariage, et celle
de l'Église, peut présenter un certain intérêt, au moins de curiosité.
Le P. Gury, _Théologie morale_:
763. «La matière éloignée du sacrement de mariage est le corps des
fiancés qu'ils se livrent réciproquement dans le contrat. La matière
prochaine est la remise même du corps qui se fait par des paroles ou des
signes exprimant le consentement.
766. «La forme consiste dans l'acceptation réciproque des contractants,
exprimée par des paroles ou des signes.»
D'après cet alinéa, le sacrement est tout entier dans le consentement
mutuel des contractants, d'où beaucoup d'anciens docteurs concluaient
que l'absence des formalités religieuses, quoique pouvant constituer un
péché en soi, n'annulait pas le mariage, même au point de vue religieux;
mais le Concile de Trente a décidé (P. Gury):
837. «Ceux qui essaieront de contracter mariage autrement qu'en la
présence du curé, ou d'un autre prêtre avec la permission du curé ou
de l'évêque, et de deux ou trois témoins, ceux-là, le saint Synode
les déclare absolument incapables de contracter mariage, et annule le
contrat.»
852. «La présence du curé à la déclaration du consentement mutuel valide
le mariage, lors même qu'il serait contraint par la violence ou par la
crainte; il suffit qu'il sache, soit de bon, soit de mauvais gré, ce qui
se fait, même s'il affecte de ne pas comprendre, par exemple en fermant
les yeux et se bouchant les oreilles.»
Remarquons que cela peut se faire dans un lieu quelconque et sans aucune
cérémonie accessoire.
La doctrine des anciens casuistes aurait aujourd'hui l'avantage de
supprimer la question du mariage purement civil et de son insuffisance
religieuse.
Chez les Bouddhistes, il n'y a point de cérémonie religieuse pour le
mariage ni la naissance, attendu que la naissance est considérée par eux
comme un mal et conséquemment le mariage.
Cependant on ne peut méconnaître la bonne impression que peut faire
sur les époux le mariage chrétien, surtout quand il est accompagné de
conseils éloquents. Nous avons entendu des prêtres catholiques et des
ministres protestants parler avec beaucoup d'âme dans ces occasions.
TITRE VII
LE HAREM ROYAL
CHAPITRE I
Rapports du roi avec ses femmes.
Les épouses du roi vivent dans l'oisiveté, le luxe et les
divertissements; on ne leur donne jamais rien à faire de fatiguant.
Elles assistent aux fêtes, concerts, spectacles, y sont traitées avec
honneur, et on leur offre des rafraîchissements.
Il leur est interdit de sortir seules; et on ne laisse pénétrer dans
le harem que des femmes qui sont parfaitement connues des gardiens et
surveillants.
Les femmes attachées au service des femmes du harem portent au roi,
chaque matin, des fleurs, des muguets et des habits, présents de ses
épouses. Le roi en fait don à ces femmes, ainsi que des objets de même
nature qu'il a portés la veille.
Dans l'après-midi, le roi paré de tous ses ornements, rend visite à
ses épouses, également parées pour le recevoir; il rend à toutes des
hommages et leur assigne leur place, puis il engage avec elles une
conversation gaie.
Ensuite, il visite les vierges veuves remariées, les concubines et les
bayadères, chacune dans sa chambre (v. App.2).
Quand le roi a terminé sa sieste, la dame de service chargée de lui
désigner l'épouse avec laquelle il doit passer la nuit vient le trouver,
accompagnée des servantes de l'épouse dont le tour est arrivé et de
celles dont le tour peut avoir été passé par erreur et pour cause
d'indisposition.
Ces suivantes présentent au roi des essences et des parfums envoyés
par leurs maîtresses et marqués du sceau de leur anneau, elles lui
expliquent les motifs de cet envoi.
Le roi accepte le présent de l'une d'elles qui, par ce fait, se trouve
informée de son choix.
Quelques rois, par scrupule ou par compassion, prennent des
aphrodisiaques, afin de pouvoir servir plusieurs épouses dans une même
nuit. D'autres, au contraire, ne s'unissent qu'avec celles qu'ils
préfèrent et délaissent les autres. La plupart donnent à chacune son
tour.
APPENDICE AU CHAPITRE I
1.--Sérails musulmans.
On voit que l'usage imposait aux rois quelques égards envers leurs
épouses.
Le sérail n'eut une importance capitale que pour les princes musulmans.
Ceux-ci, dans l'Inde, se pourvoyaient avec les filles des Hindous
brahmaniques prises de gré ou de force à leurs parents. Tous les
musulmans agissaient ainsi (c'était le mode des géants).
Le sérail a été une cause de ruine pour l'empire turc; les sultans
et hauts dignitaires ont de tout temps épuisé et épuisent encore
aujourd'hui le trésor public pour les dépenses du sérail. Certains
sultans ont fait une telle consommation de femmes qu'elles
enchérissaient sur le marché, et y devenaient très rares.
2.--Les Bayadères.
La première classe des courtisanes dont il sera question au dernier
Titre n'est plus guère représentée dans l'Inde que par les bayadères.
A l'époque où écrivait Vatsyayana, c'est-à-dire avant la conquête
musulmane, il ne devait exister dans l'Inde que des bayadères
brahmaniques attachées au culte, où leur fonction officielle consiste
à chanter et à danser chaque matin et chaque soir, dans les temples et
aussi les cérémonies publiques.
A chaque pagode de quelque importance est attachée une troupe de
bayadères dont le nombre n'est jamais au-dessous de huit, et auxquelles
des musiciens sont toujours adjoints. Chaque troupe fait aux personnages
haut placés des visites qui sont pour elles des occasions de danses et
de gratifications.
Elles sont appelées dans les familles pour danser, surtout aux fêtes
données à l'occasion des mariages.
La plus grande partie des dons qu'elles reçoivent dans ces occasions
leur est reprise par les brahmanes et les musiciens qui les
accompagnent. Leur profit le plus clair leur vient de leurs amants.
Les bayadères sont aujourd'hui les seules femmes dans l'Inde auxquelles
il soit permis de danser et d'être aimables pour les hommes. Entretenir
une bayadère n'est pas seulement, chez les Indiens, un luxe de bon ton
et de bon goût, comme l'est chez nous celui des chevaux, mais c'est
encore une oeuvre méritoire. Souvent les brahmanes chantent des vers
dont le sens est: «Le commerce avec une bayadère est une vertu qui
efface les péchés (la pénitence est douce!...)
Comme toutes les personnes du sexe sans aucune exception, les bayadères
ont, en public, la réserve la plus absolue, et sont également traitées
avec la même réserve par les hommes.
Les bayadères peuvent être prises dans toutes les castes au-dessus de
celle des bergers (basse caste de Soudras).
Celles des jeunes filles qui doivent entrer dans le sacerdoce sont
mariées au dieu de la guerre dès qu'elles sont pubères.
Lorsqu'elles sont devenues vieilles, on les réforme; les brahmanes qui
ont exploité leur jeunesse, leur appliquent avec un fer chaud sur la
cuisse (comme aux chevaux réformés) la marque de la pagode où elles ont
servi, et on leur délivre un diplôme qui leur donne le droit de mendier
(l'abbé Dubois, _Moeurs et coutumes de l'Inde_, dit cela des belles
femmes que les brahmes prenaient dans les foules les jours des grandes
fêtes et qu'ils consacraient au dieu de la pagode; voir le volume:
_Chants des bayadères_).
Le costume des bayadères est fort gracieux et très riche; elles portent
une ceinture d'or, des bijoux en or au sommet de la tête, des anneaux
aux oreilles, aux bras, aux pieds; ceux-ci, quand elles dansent,
résonnent et accompagnent leurs mouvements.
Elles sont généralement jolies et gracieuses, et toujours bien faites.
Leur danse est une pantomime très étudiée où figure généralement une
seule bayadère, accompagnée par des musiciens dont la musique barbare
est peu agréable pour des Européens. Hors des pagodes, cette pantomime
représente généralement les diverses phases d'une lutte amoureuse
chantée par les musiciens qui accompagnent la bayadère.
Le caractère de la pantomime et du chant est reproduit, autant qu'il est
possible de le faire en français, dans la chanson intitulée: _Entretien
d'un homme en route_(ci-dessus, page 138).
Dans les fêtes et les temples, elles chantent des hymnes en l'honneur
des dieux ou leurs aventures galantes et guerrières.
Lorsqu'elles se produisent devant les Européens, les bayadères se
livrent quelquefois à des fantaisies; par exemple, elles parodient les
danses et les manières de nos demi-mondaines.
Quelquefois plusieurs bayadères se réunissent pour exécuter certaines
figures d'ensemble, toujours sur place et sans se transporter sur un
certain espace.
Les bayadères brahmaniques, à cause de leur caractère sacré, ne se
donnent que très secrètement aux Européens, parce qu'ils sont réputés
impurs; il n'en est pas de même des bayadères musulmanes qui sont de
simples danseuses.
Il est même d'usage de les offrir aux Européens devant lesquels on les
fait danser; mais ce sont des beautés fort dangereuses, ainsi que l'ont
éprouvé Jacquemont et d'autres voyageurs.
Leurs danses, beaucoup plus gracieuses et animées que celles des
bayadères brahmaniques, ressemblent aux danses espagnoles et mauresques.
En Algérie, il y a aussi des danseuses qui s'exhibent dans les fêtes
arabes et même européennes. Elles sont bien inférieures aux bayadères
de l'Egypte et de l'Inde. Leur pantomime, également sur place, consiste
surtout en mouvements des hanches et du ventre, qui plaisent beaucoup
aux Arabes, mais qui, dans l'Inde seraient regardés comme indécents;
c'est par le geste et le regard que les bayadères de l'Inde sont
provoquantes.
CHAPITRE II
Des intrigues du roi.
Le roi ne se contente pas toujours de ses épouses; il a aussi des
caprices, même pour des femmes mariées.
Le roi et les ministres ne vont jamais chez les sujets; ceux-ci ont
toujours les yeux fixés sur eux pour les imiter. En conséquence, ils ne
doivent faire publiquement aucun acte qui puisse être censuré. Un poète
a même écrit:
«Un roi qui a à coeur le bien de son peuple, respecte toutes les femmes
des autres.
«Un roi qui triomphe des six ennemis de l'homme conquiert toute la terre
(les six péchés capitaux de l'Inde; la gourmandise est inconnue
des Orientaux; et la paresse consiste pour eux dans l'_ignorance
spirituelle_).»
Quand le roi juge bon d'écarter ce scrupule, il doit agir de l'une des
manières suivantes [45].
[Note (45): Les casuistes hindous ont toujours, pour dispenser de tout
scrupule en amour, une raison péremptoire à leurs yeux: la nécessité de
ne pas mourir d'amour.]
A certaines époques, les femmes des villes et des villages visitent les
épouses du harem, et passent la nuit dans leurs appartements à converser
et se divertir, puis s'en vont le matin.
Une dame du service du roi, qui s'est liée à l'avance avec la belle que
le roi désire, l'engage le matin, au moment où elle va s'éloigner, à
visiter avec elle, en détail, le palais. Dans un à parte, elle emploie
toutes les ressources de son esprit à la persuader de répondre aux
désirs du roi. Si elle éprouve un refus, elle n'en laisse voir aucun
déplaisir, se montre toujours très courtoise, lui fait accepter des
présents dignes d'un roi, l'accompagne à une certaine distance du palais
et la congédie en termes très affectueux.
La personne que désire le roi peut aussi venir au harem sur l'invitation
de l'une des épouses du roi, qui aura fait sa connaissance par
l'intermédiaire du mari ou d'une des suivantes des femmes du harem.
Surviendra alors l'affidée du roi, qui agira comme il est dit ci-dessus.
Ou bien la première épouse du roi, sous prétexte de se faire enseigner
par elle quelque talent, mandera au palais la femme convoitée.
Ou si le mari de cette femme a quelque chose à redouter du roi ou d'un
ministre, elle la décidera, à l'aide d'un intermédiaire, à venir au
palais solliciter sa protection. Les choses se passeront ensuite comme
dans les cas précédents.
On agira de même, si le mari de la femme est dans le besoin ou
l'oppression; ou s'il sollicite quelque chose ou aspire à la faveur
du prince, ou veut s'élever, ou bien s'il est tenu à l'écart par les
membres de sa caste, ou si c'est un espion au service du roi.
Si la personne désirée par le roi vit avec un homme qui n'est pas son
mari, le roi la fait arrêter, la fait déclarer esclave pour inconduite
et la place au harem.
Si la femme convoitée est régulière, l'ambassadeur du roi, à son
instigation, dénonce le mari; puis on fait emprisonner la femme, comme
étant l'épouse d'un ennemi du roi; ensuite, on la fait entrer au harem.
(Ces deux procédés se passent de commentaires, le dernier surtout).
Un roi ne doit jamais aller chez un sujet pour une intrigue amoureuse,
plusieurs rois ont payé de leur vie cette imprudence.
Certains usages locaux favorisent les amours royales.
Chez les Andras, le roi exerce le droit du seigneur;
Chez les Vatsagoulmas, les femmes des ministres servent le roi la nuit;
Les Vaïdarbhas qui ont de belles femmes, les envoient, par amour pour
leur prince, passer un mois au harem;
Chez les Aparatakas, ceux qui avaient de belles femmes les donnaient en
présent aux ministres du roi;
Enfin, dans le pays des Sourashtras, les femmes de la ville et de la
campagne entrent au harem pour le plaisir du roi, soit individuellement,
soit par groupes.
APPENDICE AU CHAPITRE II
N° 1.--Les amours du roi Agnivarna.
Nous empruntons à la traduction du _Raghou-Yanea de Kalidasa_, par M.
Hippolyle Fauche, le _Tableau des amours du roi Agrioarna_, le prince
charmant de l'Inde; ce tableau est pour les Hindous l'idéal des voluptés
royales.
«Après avoir tenu pendant quelques années les rênes de l'Etat, Agnivarna
l'impudique, les abandonna aux ministres et se livra tout entier aux
femmes luxurieuses. Dans le palais où toujours résonnait le tambourin,
et où la fête du lendemain surpassait celle de la veille, le roi,
incapable de supporter l'intervalle d'une seule minute sans volupté,
nuit et jour s'amusait avec ses femmes.
«Il avait des étangs remplis de lotus que ses folâtres concubines
faisaient trembler des palpitations de leurs seins dressés comme des
piques; des cachettes pour la volupté s'y dérobaient sous les fleurs.
Brûlant d'amour, il se plongeait dans l'onde; là, ses femmes, sans fard
comme sans voile, excitaient ses désirs par leurs mouvements gracieux et
lascifs. Avec elles, il portait ses pas vers des lieux disposés avec
art pour des buvettes, où il prenait le rhum enivrant. Sur son sein
reposaient continuellement une lyre aux sons enchanteurs et une belle à
la voix douce, aux yeux charmants. Frappant de ses mains le tambourin,
agitant ses guirlandes et ses bracelets, habile musicien, il ravissait
l'âme; à l'entendre, les danseuses oubliaient leurs pantomimes; il
mangeait alors de baisers leurs visages et soufflait sur leurs bouches
le vent amoureux de ses lèvres. Plus d'une fois, ses amantes qu'il avait
trompées le lièrent en punition avec leurs ceintures, le menaçant du
bout du doigt, le châtiant d'un regard courroucé et du froncement de
leurs sourcils. En proie à un violent amour et à la jalousie, les reines
saisissaient l'occasion de toute fête pour combler d'elles-mêmes ses
voeux. C'était lui-même qui peignait de fard les pieds de ses épouses,
mais c'était pour admirer ces pieds charmants et tout ce que laissaient
entrevoir les ceintures relâchées et les robes mal attachées. Parfois
ses désirs voluptueux rencontraient des obstacles: une bouche se
détournait d'un baiser, des mains retenaient une ceinture qu'il voulait
dénouer, mais ces manèges n'étaient que du bois jeté dans le feu de
l'amour.
«Harassées de voluptés, les épouses s'endormaient sur sa vaste poitrine,
d'où leurs seins potelés effaçaient l'onguent du sandal.
«Laissait-il, dans un rêve, échapper le nom d'une rivale, celles qui
étaient avec lui mouillaient de larmes le bord de la couverture et
brisaient de dépit leurs bracelets à force de s'agiter dans la couche.
«Essayait-il de se dérober pour quelque rendez-vous nocturne, ses femmes
aux aguets le ramenaient.--Pourquoi, libertin, vas-tu porter ailleurs ce
qui nous appartient?
«Quand il se levait de sa couche, ses amantes, enlaçant son cou de leurs
bras, pressant de la plante de leurs pieds les pointes de ses pieds, se
faisaient donner le baiser d'adieu.
«Sa couche, jaune de sandal, rouge de laque, remplie de ceintures
brisées et de bouquets déliés, attestait la fougue de ses assauts.
«Alors venaient vers lui ses autres épouses irritées; il cherchait à les
apaiser, joignant les mains, mais sa faiblesse dans l'amour les irritait
de nouveau. Voulait-il s'éloigner sous prétexte d'affaires avec un ami,
elles le prenaient aux cheveux et l'arrêtaient en disant: «Ah traître,
cet ami est une amie; ta fuite n'est qu'une ruse.
«Quand il leur échappait, il prenait le chemin de la campagne, où il
était guidé par des confidentes vers des berceaux de lianes mystérieux.
Là, sur des lits de fleurs préparés, il savourait la volupté dans les
bras d'une jolie suivante (chez les grecs, on aurait dit _une belle
esclave_; mais l'esclavage n'a jamais existé dans l'Inde).
«L'été, il passait les nuits sur les terrasses de son palais, savourant
le clair de lune sans nuage qui dissipe les fatigues de la volupté.
«Là, ses femmes, vêtues de l'air, à la taille charmante, le ravissaient
avec leurs ceintures d'or; lumineuses et gazouillantes, elles
l'enivraient des vapeurs embaumées de l'encens et de l'aloès.
«Ce monarque puissant, redouté de ses voisins, n'avait jamais pu se
vaincre lui-même. Il devint malade de la poitrine. Quand il connut
son état, il ne voulut pas d'autre médecin que ses femmes; frappé
mortellement dans leurs bras, il voulut y mourir.
«Il s'éteignit comme une lampe épuisée, sans postérité, au milieu de ses
épouses qui le tenaient embrassé.»
Ce tableau idéal a au moins le mérite de nous faire voir que les
Hindous, même dans leurs plus grands excès de plaisir, sont restés
décents et même aimables et qu'ils n'ont rien fait ou imaginé qui
inspire la répulsion ou le dégoût.
On ne saurait en dire autant des Romains; ils nous révoltent par des
lubricités sans nom et à peine concevables. Pour faire ressortir le
contraste, après Kalidaça, citons Suétone.
N° 2.--Débauches des empereurs romains.
TIBÈRE DANS SA RETRAITE DE CAPRÉE.
Tibère, retiré dans l'île de Caprée (située près de Naples, au fond de
la plus belle baie du monde), rassemblait de toutes parts des troupes
de jeunes filles et de mignons et des inventeurs d'accouplements
monstrueux, qu'il appelait spinthaies, pour que, se tenant enlacés et
formant une triple chaîne, ils se prostituassent mutuellement devant lui
de manière à rallumer ses désirs.
Il avait fait disposer en plusieurs endroits des chambres ornées de
tableaux et de statuettes représentant les scènes et les figures les
plus lascives, et meublées des livres d'Éléphantis, pour qu'on ne
manquât pas de modèles pour les postures qu'on avait ordre de prendre.
En public, il jouait le rôle de Jupiter caressant Léda, et du minotaure
s'unissant à Phasiphaé.
Lorsque la représentation de ces scènes mythologiques comprenait un
meurtre, celui-ci était commis réellement sur le théâtre avec ses
détails cruels; tels, par exemple, la mort d'Hippolyte, le supplice de
Prométhée.
Il dressait de très petits enfants à s'ébattre et à jouer entre ses
cuisses pendant qu'il nageait (c'étaient ses petits poissons), et à le
lécher et le mordre doucement; il apprenait à d'autres enfants, non
encore sevrés, à lui prendre la verge comme ils eussent pris le sein de
leur mère et à pratiquer la succion.
CAÏUS CALIGULA.